Articles tagués : image de soi

Kathya de Brinon, La femme aux cicatrices

Dans un précédent roman, Des larmes dans les yeux et un monstre par la main, l’autrice a raconté ses années d’enfance. Née en 1948, elle est confiée à ses grands-parents paternels jusqu’à l’âge de 9 ans et elle vivra ses meilleures années. Lorsqu’elle retrouve ses parents, son autre grand-père, le maternel, la violera et la prostituera à ses amis aussi vieux que lui. Elle l’appellera le Monstre et, devant le déni de sa mère qui la culpabilise, elle aura une relation perturbée avec la maternité. Comme tous les enfants violés sauvagement, elle tentera de s’autodétruire par dégoût de soi via dépression, boulimie, anorexie, amnésie et tentatives de suicide.

C’est à 30 ans que débute le second livre, La femme aux cicatrices. Elles sont physiques : frigidité vaginale, sein balafré par une opération mal conduite ; elles sont morales : dépréciation de son corps par le viol enfantin, regret éternel de l’avortement de son premier bébé pas assumé à 25 ans. Muriel a choisi de renaître sous l’égide d’un psychiatre sous le prénom de Kathya à l’orthographe improbable en français. C’est un prénom  de pornstar, de voyante ou d’escort… Quant au nom, elle a choisi celui de sa mère, la fille du Monstre qui ne l’a jamais écoutée, et qui fait référence à un collabo notoire fusillé à la Libération. C’est dire l’image que cette femme a d’elle-même et se donne au monde entier !

En 1980, année où débute ce second volume, Kathya, mère d’un petit Mickaël, rencontre Julien, en instance de divorce avec deux petits enfants, Maeva et Adrien. Ils vont faire leur vie ensemble et un second bébé pour Kathya, Alexandra. Mais Christiane, l’ex-épouse de Julien, voudrait garder maison et gosses plus obtenir une pension alimentaire, ce qui permettrait à son nouveau couple de vivre à l’aise avec allocations familiales et logement. Elle poussera René, séducteur gigolo et malfrat, à harceler la nouvelle, à payer la femme de ménage pour l’empoisonner grâce à son allergie à la naphtaline, allant jusqu’à l’agresser dans l’ascenseur et à foncer sur elle avec une voiture.

Mais la niaise ne fait rien, se laisse dominer, ne porte jamais plainte, comme si tout ce qui lui arrivait était de sa faute. Merci maman ! Kathya va jusqu’à se fourrer bêtement dans la gueule du loup, allant confier Mickaël, 3 ans, à son oncle, le frère du Monstre ! Si l’oncle ne viole pas le gamin, il l’enferme dans le placard et le terrorise : la mère, tout à son ego blessé, ne voit rien, n’entend rien, ne fait rien. A elle ensuite d’assumer l’énurésie, la jalousie et les colères du petit enfin récupéré… Au lieu de virer la femme de ménage qui a sciemment dissimulé des boules de naphtaline dans son armoire pour lui nuire, elle la garde ! Au lieu de déménager sans rien dire à ses harceleurs, elle le clame sur tous les toits ! Au lieu de choisir un endroit pratique et agréable, elle emménage avec son mari juif près de Dreux, ville où le Front national a emporté la mairie ! Au lieu de choisir des vacances en famille, elle confie ses enfants à sa propre mère indigne ! Pourquoi être masochiste à ce point ?

Si ce n’est de la bêtise (après tout, ça existe), le lecteur comprend que ce sont les séquelles des viols durant l’enfance qui poussent à répéter de façon compulsive les situations de domination, jusqu’à lasser (j’avoue, sur la fin, avoir sauté des pages). Une phrase de septième ciel est aussitôt suivie de trois pages de déboires, revers et lamentations, avec amnésies régulières où Muriel sort de la réalité tandis que des réminiscences pédopornographiques lui font détailler les sévices à un tel point qu’on peut y voir une certaine fascination : attachée nue, écartelée entre deux arbres, fourrée par deux libidineux ; en poney fustigée par une ceinture et pénétrée ; fouillée au doigt à la caisse sous le comptoir devant les clients… Tous les détails croustillants sont donnés afin que tous parents puissent se mettre à la place de leur fillette prise comme objet de plaisir par des adultes. Pour cela, le livre est intéressant : il développe les conséquences d’actes sexuels qui paraissent anodins aux violeurs, tout à leurs désirs pervers. Pénétrée par le doigt et le sexe dans la bouche, le vagin et l’anus, la fillette (en âge du mariage selon le Coran) en est brisée à vie, frigide et suicidaire, entraînant ses enfants avec elle.

Son témoignage tient plus du roman à la Zola écrit par un Musso pour la collection Harlequin que d’un véritable « récit autobiographique » car tous les noms et prénoms de personnes et les noms de lieux ont été changés. De plus, en 1980, Kathya déclare que son ami Luc « est mort du sida » or, si la maladie existait, personne n’avait encore fait le lien avec un nouveau virus et le terme « sida » en 1982 n’existait pas encore. Le sigle AIDS n’est en usage aux Etats-Unis qu’à l’été 1982 et le terme français « SIDA » ne sera en vigueur que l’année suivante, écrit sans majuscule depuis la fin des années 1980. L’histoire est donc « arrangée » comme on le dit d’un rhum, la vérité « alternative » reconstituée comptant seule pour la mémoire.

Cela dit, car il ne faut pas être dupe, ce livre se lit bien. Le retour à la ligne presque à chaque phrase donne un ton haletant et les péripéties s’enchaînent sans temps mort, à croire que la vie entière de Muriel n’a jamais été un long fleuve tranquille mais un torrent agité. Des amis « très chers » disparaissent on ne sait comment, tel Karim le confident, dont on n’entend plus parler sans aucune raison. Mais oui, la destruction de soi va jusque-là. Les incidents des colonies de vacances que Kathya et sa clique dirigent sont cocasses. Il semble que la directrice s’occupe plus des enfants qui ne sont pas les siens que de ceux dont elle est mère. Cyclothymique, alternant autoritarisme et lâcheté, intolérance et amnésies, adonnée aux somnifères et parfois à l’alcool, elle présente un bien piètre exemple pour des enfants qui demandent avant tout stabilité et attention personnelle. Cela explique la rébellion adolescente, la rupture dès la majorité pour les garçons et pour les filles, réflexes de santé car l’égoïsme est parfois la seule façon de se préserver d’un parent toxique. Ce que Muriel n’a jamais réussi à faire, bondissant d’un bout de l’Europe à l’autre pour être « au chevet » de tout malade de la famille, comme pour se racheter.

« Kathya de Brinon » a enseigné sous son vrai nom le droit en lycée après avoir été hôtesse de l’air ; elle est devenue journaliste dans la presse électronique, créant une revue bilangue avant la faillite due au virage numérique. Elle a coulé la société de cosmétiques héritée de son père par naïveté et « bons salaires » versés à la famille, tandis que les coûts de production n’ont pas été maîtrisés. Elle vient de créer l’association SOS Violenfance pour laquelle ce « témoignage » est écrit. Les pédocriminels doivent être prévenus, écartés et soignés. La vie entière des enfants tient à cela. Sans hystérie mais sans concession.

Kathya de Brinon, La femme aux cicatrices – Survivante de l’inceste, « récit autobiographique », éditions Maïa, 2019, 317 pages, 24€

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

L’Accueil familial 1 : Les anges gardés

l accueil familial les anges gardes
Les « 5 A » sont une union d’associations au service de l’enfance dont l’Accueil familial fait partie. Ce premier pilier « défend l’idée qu’une famille – ou un climat de parentalité – est primordial pour qu’un enfant puisse rester un enfant et s’épanouir » p.13. Les quatre autre A après l’Accueil familial sont l’Attachement, l’Accompagnement psychoéducatif, l’Accès aux soins et l’Apprentissage. Chacun des 5 A fera l’objet d’un ouvrage de présentation : l’Accueil familial est le premier.

Il s’adresse aux professionnels de la protection de l’enfance, éducateurs et assistants familiaux diplômés, au grand public qui apprendra combien la famille éduque même sans le savoir, aux enfants eux-mêmes, assez grands pour comprendre ou devenus grands grâce à l’aide des familles d’accueil et des équipes d’accompagnement.

Le livre se présente sous la forme double d’une histoire romancée et d’un manuel pratique. Les chapitres alternent entre vécu et technique, ce qui est assez original et psychologiquement fort, car toute émotion qui monte se voit rationalisée par des encadrés et des décorticages. L’objet livre a l’apparence de cette pâtisserie qu’on appelle opéra, composée de plusieurs ganaches alternées chocolat et café entre deux biscuits. L’image me vient en hommage à Achille, premier personnage de 16 ans qui rêve de devenir pâtissier.

Car l’auteur de la partie romancée, Carole-Anne Eschenazi, a créé une bande des Trois mousquetaires (qui comme chacun sait sont quatre) à partir du patchwork des vies réelles des 217 gosses remerciés en-tête du volume. Achille, camerounais adolescent qui entre en seconde, a été sorti de sa famille biologique pour cause de frénésie sexuelle de son père et de sa belle-mère – cela l’a perturbé dès la puberté. Marie-Pierre et Fabien sont de faux-jumeaux blonds de 14 ans issus d’une famille de bobos riches parisiens, mais placés par lourde indifférence parentale. Samir, 10 ans, est un marocain battu par son père.

Sexe, violence, indifférence sont les trois chocs de ces gamins. Plus de garçons touchés que de filles, peut-être parce qu’ils sont plus fragiles dans la petite enfance comme au début de l’adolescence. Plus de minorités visibles, parce que le choc culturel de la vie occidentale laisse toute liberté aux parents sans aucun garde-fou traditionnel. Mais les riches bourgeois cultureux sont touchés aussi et Fabien a « la rage ».

Si les trois autres semblent réussir à poursuivre leur construction manquée dans les familles d’accueil (toutes « idéales » pour cette histoire, il faut le remarquer), seul Fabien y parvient mal. C’est lui le plus difficile, sorti trop tard peut-être de son père héroïnomane pris par ses affaires et de sa mère éternelle dépressive et démissionnaire. Carencé affectif grave, Fabien peut-il trouver en lui-même la force d’une résilience ? Peut-il s’attacher à un modèle adulte qui le tire vers le haut ? Peut-être… L’inverse absolu de sa virilité violente qui s’affirme est une fragile grand-mère qui lui dit tout net et calmement ce qu’elle pense : au garçon d’en faire son miel – s’il le veut. « Jusqu’où m’aime-t-on ? » s’interroge p.171 la partie technique après l’anecdote. Laisser provoquer mais rester toujours présent est la réponse théorique.

ados camp d ete

Se construire une autonomie, vivre sa pleine enfance (un enfant a besoin d’insouciance et de jeu), restaurer l’image de soi, renvoyer chacun à sa propre humanité sont les quatre grands thèmes illustrés et expliqués d’une éducation réussie. Avec l’exemple des abîmés de la vie qui ont encore plus besoin que les autres de ces quatre piliers. Comment faire et comment faire avec.

Mais la peur hystérique de la perversion « invite l’adulte à établir une certaine distance entre lui et l’enfant par crainte de se voir accuser d’abus. Cette distanciation contrainte suppose notamment l’absence de manifestations de tendresse à l’égard de l’enfant (…) alors qu’il s’agit pourtant de la manifestation éducative la plus appropriée » dans certaines circonstances (encadré p.108). La société, au fond, ne sait pas ce qu’elle veut.

Pour qui s’intéresse aux enfants et à leur grandir, pour qui voudrait aider ceux en difficultés plutôt que d’adopter (qui est devenu très difficile aujourd’hui), pour qui voudrait connaître le schéma administratif quelque peu complexe de la Protection de l’enfance, ce livre emplis de renseignements et d’émotions apporte sa richesse.

Carole-Anne Eschenazi, Amandine Lagarde, Thierry Rombout, L’Accueil familial 1 : Les anges gardés, 2015, éditions Cent Mille Milliards – Union pour l’enfance, 218 pages, €10.00
e-book, €6.00 www.centmillemilliards.com

Catégories : Livres, Société | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Panne politique durable

Le développement durable existe : en politique, c’est la panne. La France s’y vautre avec la soif des nouveaux convertis – pour son plus grand malheur, peut-être. Ni droite, ni gauche ne sont crédibles, la politique française a son moteur grippé. Chacun joue son petit jeu dans son petit coin selon son petit ego : le Valls, la Dufflot, le Copé, le Fillon – et tous dansent allègrement sur le volcan. Car des fractures sous-jacentes sont perceptibles, mais croyez-vous que les petits egos vont changer ? Mélenchon n’a peut-être pas tort d’en appeler aux piques, tant ces marquis et petites dames agacent par leur vertu hypocritement affichée tandis que leurs dents rayent encore le parquet.

Rappelons quelques évidences : ce n’est pas le socialisme qui a gagné les dernières élections présidentielles, c’est la personnalité de Nicolas Sarkozy qui a perdu ; ce n’est pas « le programme » néo-mitterrandien selon Harlem qui est désiré par l’électorat en sa majorité, mais bel et bien les thèmes Buisson d’identité, de protection et de retour de l’État.

Hollande est un président faible : par son tempérament, porté à concilier en synthèses acrobatiques tous les points de vue de son camp ; par son souci antisarkozyste d’apparaître « normal », donc de faire du Chirac – c’est-à-dire le moins possible ; par la situation électorale qui l’empêche d’afficher un projet « de gauche » alors que la France se révèle chaque jour un peu plus clairement à droite : contre marier n’importe qui, pour l’autodéfense en cas de carence flic, contre les impôts et taxes qui ne touchent pas que « les riches », contre l’empilement de règles contradictoires qui empêchent de gagner plus, le dimanche si l’on veut.

Francois New President

Ne restent comme « marqueurs de gauche » que les symboles soixantuitards, déformés et amplifiés par une opinion braquée contre. Je caricature exprès : le mariage homo et l’assistanat à la procréation contre-nature, le vote des étrangers, l’accueil des demandeurs d’asile, les jours fériés bientôt étendus aux musulmans, aux juifs, aux bouddhistes, aux francs-maçons… Or ce sont les excès post-68 qui sont largement refusés par l’opinion. Si le desserrement des mœurs et la sensibilité pour l’environnement sont un acquis pour tout le monde, l’extrémisme écolo et les revendications communautaires catégorielles ne passent pas. Si Hollande persiste dans la surenchère, il va voir se lever en plus fort ce qui se lève déjà de façon plus ou moins spontanée : un radicalisme réactionnaire analogue au Tea parties américains qui font tant de mal à la crédibilité du parti républicain.

Que veulent les gens ? Du pain, de la protection et un sens aux sacrifices.

Moins de chômage et pas de tripatouillage statistique ni d’idéologie anti-entreprises (ce sont elles qui créent les emplois, pas les fonctionnaires montebourgeois), une maîtrise du libre-échange et du dumping chinois (contre le jusqu’auboutisme européen de la liberté absolue et le pillage des données personnelles par les réseaux sociaux – tous américains), un vrai cap sur des points économiques et sociaux essentiels (et pas la minable « boite à outils » hollandaise destinée à poser des rustines sur des problèmes qui pourrissent).

De l’écologie, certes, et une précaution contre le nucléaire, mais pas au prix de voir l’électricité augmenter d’un tiers en un an, ni d’être vertueux à se restreindre tout seul, alors que les pays émergents se lancent plein pot dans la production. Une considération envers les vrais pauvres, qui sont beaucoup moins dans les banlieues d’immigrés aujourd’hui, mais beaucoup plus dans le périurbain pavillonnaire et rural, loin des centres. S’occuper autant des Roms et pas assez des vieux isolés ou des jeunes en déshérence, est une faute citoyenne.

Une image du pays et une image de soi-même qui cessent d’être remises en cause à tous moments par les gauchistes du gouvernement, les langues de bois du parti socialiste, les bobos cultureux et les histrions ignares des médias qui veulent faire branchés : être français est déjà difficile, quand on compare aux autres nos prélèvements obligatoires aux services publics rendus ; mais s’il faut en plus s’entendre dire que n’existent plus ni père ni mère, qu’être citoyen n’est plus utile pour pouvoir voter, et que les logements vont être réservés en priorités aux minorités venues de Roumanie ou d’ailleurs – pour l’électorat, c’est trop.

francois hollande president

La gauche n’a plus rien à dire, qu’à brosser dans le sens du poil les intellos bobos et, pour le reste, jouer le rôle réactionnaire de « conserver les zacquis » en rabotant ici ou là sans surtout rien changer : la piètre influence de Mélenchon, cantonné à un vivier privilégié de petits fonctionnaires revanchards, montre que l’électorat ne veut pas d’internationalisme pro-immigré, ni d’excuses à la délinquance, encore moins de yakas aussi rapides que violents sur la finance, l’Europe ou les entreprises.

La droite n’a rien à répondre, orpheline de chef légitime, étalant des clowns en première ligne, et gênée de n’avoir pas réalisé ce qu’elle critique aujourd’hui. La seule gagnante à droite est Marine Le Pen car elle prend tout : l’anti-68 et la critique de l’Europe, l’anti-laxisme à la Taubira et l’anti-moraline à la Dufflot. L’impuissance des partis de gouvernement, et les attentes par l’opinion de protection et d’un cap, profitent à celle qui a eu plusieurs fois raison contre l’UMPS : sur la laïcité, sur le plan de sauvetage inutile à la Grèce, sur la boite de Pandore de la guerre en Libye, sur l’aide aux rebelles syriens gangrenés par les djihadistes. Sa limite est qu’elle n’a pas de parti crédible pour gouverner et presque aucun relai dans la société ; elle ne monte dans les sondages que comme défouloir mais, dès que les choses sérieuses se profilent, les électeurs la boudent. Car notre système bipartisan exclut les entrismes progressifs comme en Autriche, en Italie ou en Allemagne.

La démission de la gauche et l’état comateux de la droite offrent donc un boulevard aux « petits partis » pour les élections intermédiaires : le centre, la droite dure, la gauche gauchisante, écolos inclus. Juste pour dire la colère et le ressentiment envers les élites défaillantes et inaptes. Mais les vrais combats se livreront en 2017. D’ici là, les clowneries et les couacs vont continuer à alimenter la bêtise médiatique, dans l’ombre du grand méchant lou Pen.

Catégories : Politique | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Mario Vargas Llosa, Les chiots

Les chiots, ce sont la bande de garçons de dix ans du collège de Lima qui font les quatre-cents coups en Septième. Ils deviendront les chiens du roman ‘La ville et les chiens’ lorsqu’ils seront transposés par l’auteur en cadets militaires. Nous sommes en 1946 et les chiots adoptent un cinquième gamin à leur bande. Il s’agit d’un bon élève, donc un peu tapette selon les critères binaires du temps.

Cuéllar « est un petit bûcheur (mais pas lèche-bottes) ». Ses succès scolaires sont admis lorsqu’ils deviennent performance, se rattachant ainsi au machisme valorisé par les mômes. « Les quatorze Incas, Cuéllar, disait Frère Léoncio, et il les récitait d’un trait, les Dix Commandements, les trois strophes de l’Hymne mariste, le poème ‘Mon étendard’ de López Albújar : d’un trait. Quel fortiche, Cuéllar… » Surtout qu’il souffle aux copains durant les compositions et qu’il paye des sucettes.

En Sixième Cuéllar, qui veut s’intégrer, s’entraîne tout l’été au foot pour jouer dans l’équipe. Le foot est l’une des traductions du machisme exigé en Amérique latine. Comme le gamin est têtu et observateur, il travaille le foot comme il travaille les matières scolaires. Il devient bon, les mollets durs, l’ardeur au ballon, les shoots en corner. Il est accepté et heureux. L’expression des gamins entre eux pour le dire est révélatrice du machisme d’usage : « ça y est, lui disions-nous, cette fois nous t’avons mis mais ne te crois pas. » La référence sexuelle (symbolique, à cet âge) est nette. Être « mis » c’est faire litière commune, ainsi sont les chiots, ils se grimpent dessus, au chaud dans la bande.

Mais nous ne serions pas au Pérou sans tragédie. Un jour que les gamins se douchent après le foot au collège, le gros danois furieux nommé Judas s’est échappé. Il pénètre les vestiaires et ceux qui n’ont pas le réflexe de se planquer sont mordus. « Il entendit les aboiements de Judas, le sanglot de Cuéllar, ses cris, et il entendit des hurlements, des bonds, des heurts, des chutes, puis seulement des aboiements… » Cuéllar le chiot, onze ans, a été agressé par un vrai chien : macho, musclé, dentu. Une métaphore du mâle humain adulte et hispanique… Son copain Lalo « l’aperçut à peine parmi les soutanes noires, évanoui ? oui, à poil, Lalo ? oui et en sang, vieux, ma parole, c’était affreux : y avait du sang partout dans la douche. »

Dès lors, tout devient différent. La vie reprend après l’accident. Les mômes grandissent, deviennent adolescents. Ils « lèvent » des filles pour les toucher avant de les coucher, dans ce rituel bien établi de l’ère pré-pilule. Levage pour danser, pelotage en rythme, sorties ensemble, café, film, plage, en parler aux copains. Car ce qui compte est moins de faire que de le dire pour établir une image de soi en macho viril, hispanique et péruvien. Ensuite viennent l’école d’ingénieur ou l’université, un métier, le mariage après essai. Sauf que Cuéllar ne peut pas. Depuis son accident, les autres l’appellent Petit-Zizi. Le chien le lui a raccourci. D’abord fâché, il intègre le surnom, après tout pas moins affectueux que Ouistiti, autre de la bande. Il se présente lui-même aux filles par dérision : « Zizi Cuéllar ».

Mais le rituel machiste ne peut s’accomplir sans tromperie. Cuéllar est avide de détails auprès des autres. Ils lèvent des filles dès la Troisième après les avoir maté dès la Quatrième, pas lui. Il retarde le moment révélateur. Vers dix-huit ans, il fait semblant, toujours pour être comme les autres. Ses copains ne se moquent pas, ils l’aident et l’encouragent comme des chiots en bande pour un qui traîne la patte. Sauf qu’on ne se refait pas le zizi lorsqu’il a été blessé, les plus grands professeurs de New York n’y peuvent rien.

Dès lors, le destin suit sa route. Cuéllar se bagarre pour prouver qu’il « en a », nage dans les rouleaux les jours de tempête pour montrer qu’il est le plus fort et le mieux bâti, roule à cent à l’heure dans les avenues de Lima pour impressionner les autres. Rien n’y fait, il ne peut pas franchir le pas qui fera de lui un homme, un vrai.

Il sort alors avec des gamins des « voyous de treize, quatorze, quinze ans », « et on le voyait à l’angle des rues, habillé à la James Dean (blue-jeans étroits, chemisette bariolée ouverte du cou au nombril, sur la poitrine une chaînette en or dansait et se prenait aux poils follets, des mocassins blancs) ». Il provoque, Cuéllar, puisqu’il ne peut pas, il singe le pédé ou plutôt régresse à l’époque prépubère qui est la sienne. « Qu’est-ce qu’il lui restait, ça se comprend, on l’excusait mais, mon vieux, c’est chaque jour plus difficile de se joindre à lui. » Jusqu’à la fin, inévitable, de l’histoire.

Cette longue nouvelle, écrite familière, a ce curieux mélange dans la même phrase de la tournure racontée et des dialogues directs. L’auteur décrit impitoyablement la pression sociale sud-américaine faite de machisme et de conformisme au Modèle catho-hispanique de mâle dominateur. La pression du groupe aussi, qui n’intègre et accepte les déviances que dans certaines limites. Ce qui compte est d’être comme les autres pour que chaque chiot puisse se reconnaître dans les autres chiots de la portée. Cuéllar n’y peut rien s’il a eu cet accident, mais il s’est coupé irrémédiablement des copains parce qu’il ne peut pas accomplir comme eux le rituel, de mater à marier. Que serait-ce s’il était né différent ? Vargas Llosa publie cette nouvelle à vingt-trois ans dans le recueil ‘Les caïds’ qui relate sa toute jeune expérience de grandir. Il y fait montre d’un recul très mûr, analysant sans pitié les ressorts du machisme.

Mario Vargas Llosa, Les chiots (Los cachorros), 1959, revu en 1967 et 70, Folio2€ 2003, 84 pages, €1.90

Tout Vargas Llosa chroniqué sur ce blog

Catégories : Livres, Mario Vargas Llosa | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,