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George Sand, Elle et lui

Un homme, une femme, le louche d’un sujet éternel. La môme Dudevant en a fait un délire, recréant en « roman personnel » vingt-cinq ans après ses frasques avec Alfred de Musset, l’enfant du siècle. Elle, c’est Aurore avant qu’elle ne devienne George, écrivain travesti en mère féministe. Lui, c’est Alfred en poète dégagé transformé en « peintre », en tout cas avec une sensibilité « artiste ». C’est que le siècle postrévolutionnaire laissait ses enfants nus et sans emplois, en proie au Sturm und Drang la tempête et le stress. La république, puis l’empire avant le retour réactionnaire de la monarchie, avaient fait tourner les têtes – et les rôles. Les jeunes riches oisifs ne savaient plus sur quel sein se dévouer.

Ce trop long roman dissèque à plaisir les affres du « sentiment », analysant de façon maniaque combien la tête gonflée d’hélium aspire à l’Idéal tandis qu’elle est retenue par la queue dans la vile matérialité du sexe, tressaillant de folie dès qu’un spasme la projette au septième ciel. Laurent/Alfred dissocie « l’amour » entre Thérèse, amante pure platonique et les catins d’Opéra qu’il chevauche à l’envi, se vautrant dans le stupre et, selon l’auteur, « la souillure ». La schizophrénie chrétienne a tordu les comportements naturels en séparant le pur esprit du vil corps. Fessons les « enfants du siècle » pour remettre leur pauvre tête à l’endroit ! « Hélas ! oui, cet enfant voudrait avoir pour maîtresse quelque chose comme la Vénus de Milo animée du souffle de ma patronne sainte Thérèse, ou plutôt il faudrait que la même femme fût aujourd’hui Sapho et demain Jeanne d’Arc » p.753.

Elle et lui montre donc des gibiers d’asile psychiatrique fortunés qui se tourmentent pour une seule chose pas bien difficile à réaliser : baiser. Deux siècles après, c’en est ridicule et l’étalage des « grands » sentiments et de l’idéalisme éthéré fatigue après avoir fait rire. Lui en pervers narcissique infantile, elle en infirmière masochiste, quel couple ! Deux personnalités borderline comme on dit en psychiatrie aujourd’hui – mais non, c’était un état naturel dans les salons Second empire. La Sand écrit son époque et trempe sa plume dans sa vie même, usant sans vergogne des centaines de lettres adressée à elle par Alfred, son amant des années 1833 à 1835, faisant de lui un psychotique qui s’ignore : instabilité, passage de la plus grande joie au plus profond abattement, quête affective démesurée, jalousie morbide, élans généreux, mauvaise image du soi, impulsivité hors limites, ne sont que quelques-uns  des oripeaux dont elle l’affuble…

Evidemment, « Elle » se donne le beau rôle en femme passive qui doit subir la loi des mâles : son double mariage, son fils enlevé, son amant indécollable, son ami sensé (mais plus âgé, tare rédhibitoire chez Sand) qui lui propose le mariage. Mais elle n’est guère plus équilibrée si l’on observe ses faits et gestes. Elle encourage la folie de son jeune amant (six ans d’écart d’âge en sa faveur dans le roman), elle le materne, elle le soigne, elle lui jure amitié à vie, elle ne fait rien pour le décourager, l’intéresser à quelqu’un d’autre. En fait elle jouit de son pouvoir sur lui, obsessionnelle toquée qui a peur de faire du mal à cause d’un manque d’attention. Un vrai syndrome de l’infirmière qui prend tous les hommes pour ses enfants qu’il faut soigner et conforter. « Eh bien ! J’offre à Dieu pour toi le sacrifice de ma vie » p.702. Thérèse/George se sent investie d’une mission car Laurent/Alfred est « victime d’une destinée » p.810. Autrement dit, il n’y peut rien et elle non plus, tous deux ne peuvent que subir ! Et elle se fait une vertu devant l’Eternel de son « immense pitié » p.796.

C’est pourtant une illusion car la fin montre Thérèse qui retrouve son enfant à « douze ans » (l’âge de l’Enfant-type dans les romans de George Sand) et abandonne alors derechef son amant impossible Laurent. Pour elle, l’amour n’est que maternage et le biologique l’emporte sur le pathologique. Elle s’exile nuitamment en Allemagne (à Nohant pour l’auteur) et son amant fou en est tout marri – il s’en consolera sans elle.

C’est bien le signe de la fausseté des « grands sentiments », que Flaubert a raillé à la même époque sous le nom enflé d’Hâmour. « L’aspiration au sublime était même une maladie du temps et du milieu où se trouvait Thérèse. C’était quelque chose de fiévreux qui s’emparait de la jeunesse et qui lui faisait mépriser les conditions du bonheur normal en même temps que les devoirs de la vie ordinaire ». Elle a eu cette « exaltation de la souffrance « envers son « fou sublime » et « son esprit aspirait désormais au vrai » dans « la vie matérielle simple et digne » p.801. Comme à l’habitude, le roman se clôt sur la morale bourgeoise du bon sens, dont Sand ne peut décidément pas se désengluer.

Stendhal a mieux décrit les étapes du sentiment amoureux jusqu’à la « cristallisation » et George Sand s’évertue à lui courir après en pointant sans recul les dérives de « l’amour romantique ». Outre l’amour de tête en pur esprit, l’amour des sens en se vautrant dans tous les cons plaisants qui passent, le lecteur peut trouver la vanité de se sentir conquérant ou courtisée, l’amitié amoureuse tendant vers la sensualité des corps sans l’oser, puis l’inceste avec l’enfant – l’extase religieuse des mâles -, la femme-mère donnant tout ce que l’amant-poupon désire : la main, le bras, la bouche, le sein, le con – et le sourire de l’artiste, enfin « la pitié », le pire des sentiments induits par « l’amour ».

George Sand, qui recycle inlassablement son Rousseau psychotique paranoïaque écrit des romans pour collection Harlequin destinés aux salons bourgeois de la fin du XIXe. Elle ne serait pas femme, ni datant de deux siècles, ce roman n’aurait sans doute pas sa place dans la collection des œuvres les meilleures de la Pléiade. Harry Potter lui passerait devant.

George Sand, Elle et lui, 1859, Nouvelles éditions de l’Aube 2018, 301 pages, €12.40

George Sand, Romans tome 2 (Lucrezia Floriani, Le château des désertes, Les maîtres sonneurs, Elle et lui, La ville noire, Laura, Nanon), Gallimard Pléiade, 1520 pages, €68.00

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Etienne de La Boétie, Discours de la servitude volontaire

Il est sans cesse nécessaire, par-delà les siècles, de lire et relire ce discours, écrit par l’ami de Montaigne alors qu’il n’avait guère que 16 ans, dit-on. L’âge où l’esprit est éveillé mais la pudeur sociale éteinte, qui permet de dire tout haut ce que chacun n’ose penser tout bas : que le roi est nu, que le tyran n’est que celui qu’on se donne. Pas plus, pas moins.

Le fils d’un magistrat du Périgord pense librement. « Comment il se peut que tant d’hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations supportent quelquefois un tyran seul qui n’a de puissance que celle qu’ils lui donnent, qui n’a pouvoir de leur nuire qu’autant qu’ils veulent bien l’endurer, et qui ne pourrait leur faire aucun mal s’ils n’aimaient mieux tout souffrir de lui que de le contredire ? », s’exclame le jeune homme, ébahi de tant de lâcheté.

Car le tyran « est défait de lui-même, pourvu que le pays ne consente point à sa servitude. Il ne s’agit pas de lui ôter quelque chose, mais de ne rien lui donner. » Au contraire, que ne voit-on d’hommes et de femmes céder à la tyrannie – qu’elle soit domestique ou professionnelle, comme attiré par la flamme qui brûle, masochiste en diable ? La perversion narcissique est à la mode : mais veut-on en sortir ? Il suffit de dire non, de résister, de quitter le nocif. Le veut-on vraiment ou trouve-t-on un plaisir (pervers) à y rester soumis ?

« J’admets qu’il aime mieux je ne sais quelle assurance de vivre misérablement qu’un espoir douteux de vivre comme il l’entend », dit le jeune Etienne du citoyen. Après tout, l’esclavage mental libère de la liberté ; être responsable de soi exige du courage et de l’initiative – tant sont prêts à abdiquer au profit du collier et de la soupe. Mais celui ou celle qui vous tyrannise, qu’a-t-il de plus que vous ? « Ce qu’il a de plus, ce sont les moyens que vous lui fournissez pour vous détruire. » La soumission est la première arme des tyrans. « D’où tire-t-il tous ces yeux qui vous épient, si ce n’est de vous ? » Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft, Twitter : comment vivraient-ils leur business model sans les informations et données que vous leur abandonnez sans même combattre ? Les moteurs de recherche non intrusifs, les bloqueurs de pub, les éradicateurs de cookies existent : les avez-vous rencontrés ? « Soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libres. Je ne vous demande pas de le pousser, de l’ébranler, mais seulement de ne plus le soutenir, et vous le verrez, tel un grand colosse dont on a brisé la base, fondre sous son poids et se rompre » – tel était dit au XVIe siècle, bien avant la technologie, et qui reste d’actualité.

« Il y a trois sortes de tyrans » dit encore Etienne de la Boétie. « Les uns règnent par l’élection du peuple, les autres par la force des armes, les derniers par succession de race ». Ces derniers diminuent depuis les révolutions et ceux qui restent se font débonnaires, potiches ou référence comme la reine d’Angleterre. Les seconds sont moins nombreux en Europe depuis la guerre serbe. Seuls les premiers demeurent, plus ou moins autoritaires, plus ou moins tribuns, plus ou moins talentueux. Ce sont d’eux qu’il faut le plus se méfier. D’où les élections régulières, les contrepouvoirs de contrôle et de balance.

Car les citoyens « perdent souvent leur liberté en étant trompés, mais sont moins souvent séduits par autrui qu’ils ne se trompent eux-mêmes », analyse La Boétie. La servitude est au cœur de chacun car chacun veut « croire » plutôt que raisonner, « se fier » plutôt que d’accompagner, « laisser faire » plutôt que de contrôler. « L’habitude, qui exerce en toutes choses un si grand pouvoir sur nous, a surtout celui de nous apprendre à servir. »

Une fois pris le pli, la liberté paraît une corvée. Quoi, prendre l’initiative ? Faire un effort par soi-même ? Créer sa propre entreprise ? Mieux vaut n’en rien faire et se couler sous la couette confortable qui étouffe mais protège. Etat papa, Assistance maman… De plus, « on ne regrette jamais ce qu’on n’a jamais eu » dit encore le jeune Etienne. « La nature de l’homme est d’être libre et de vouloir l’être, mais il prend facilement un autre pli lorsque l’éducation le lui donne » : soyez élevés en Américain, vous ne pourrez supporter la bureaucratie ; soyez élevé sous la férule caporaliste de l’hygiénisme moral français, vous ne pourrez supporter de penser par vous-mêmes. Être « bon élève » consiste dans un cas à oser et à rentrer dedans, dans l’autre à se soumettre aux normes et à obéir à la hiérarchie. On ne se refait pas. « Les gens soumis n’ont ni ardeur ni pugnacité au combat. Ils y vont comme ligotés et tout engourdis, s’acquittant avec peine d’une obligation ».

Le Français compense la perte de sa liberté par la Culture : non pas l’aliment nécessaire de l’esprit, ou pas seulement, mais la Culture avec un gros Culte, la révérence obligée, le référent de l’élite comme l’est le foot pour le populo. C’est le nounours salvateur, celui qui console de subir. « Le théâtre, les jeux, les farces, les spectacles, les gladiateurs, les bêtes curieuses, les médailles, les tableaux et autres drogues de cette espèce étaient pour les peuples anciens les appâts de la servitude, le prix de leur liberté ravie, les outils de la tyrannie », rappelle Etienne. Les nôtres sont plus modernes mais ont la même fonction : adoucir le poids des chaînes. Les « artistes » et autres qui se croient « intellos » ont leurs hochets et ils s’en contentent. Combien de révolutionnaires fonctionnaires ? De révoltés de bureau ? Mais combien les mains dans le cambouis politique ou l’action concrète utile ?

C’est que la tyrannie sait s’entourer d’affidés qui dépendent d’elle. Associez les dominés à leur domination, créez des petits chefs, vous régnerez sans partage, chacun de ces pouvoirs minuscules trouvant son intérêt à ce qu’il perdure. « En somme, par les gains et les faveurs qu’on reçoit des tyrans, on en arrive à ce point qu’ils se trouvent presque aussi nombreux, ceux auxquels la tyrannie profite, que ceux auxquels la liberté plairait. »

Au prix de la dépersonnalisation, de l’abolition du moi, du miroir complaisant, bien sûr. « Quelle peine, quel martyre, grand Dieu ! Être occupé nuit et jour à plaire à un homme, et se méfier de lui plus que de tout autre au monde. Avoir toujours l’œil aux aguets, l’oreille aux écoutes, pour épier d’où viendra le coup, pour découvrir les embûches, pour tâter la mine de ses concurrents, pour deviner le traître. Sourire à chacun et se méfier de tous, n’avoir ni ennemi ouvert ni ami assuré, montrer toujours un visage riant quand le cœur est transi ; ne pas pouvoir être joyeux, ni oser être triste ! » Telle est la tyrannie de cour, qui se passe à la ville comme en famille, dans l’entreprise comme au bureau. Qui abolit sa liberté s’efface devant celle du tyranneau. Il peut tout, vous n’y pouvez rien – puisque vous ne dites pas non. Le contraire même de l’amitié qui est la confiance entre égaux dont nul ne domine l’autre.

Au fond, c’est un grand livre que ce petit opuscule empli de digressions et citant les antiques. Il est actuel, éternellement actuel tant qu’il y aura un désir de liberté parmi les hommes.

Etienne de La Boétie, Discours de la servitude volontaire (avec dossier), 1546 mais première publication 1576, français modernisé, Garnier-Flammarion 2016, 240 pages, €6.66 e-book Kindle €5.49

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Kathya de Brinon, La femme aux cicatrices

Dans un précédent roman, Des larmes dans les yeux et un monstre par la main, l’autrice a raconté ses années d’enfance. Née en 1948, elle est confiée à ses grands-parents paternels jusqu’à l’âge de 9 ans et elle vivra ses meilleures années. Lorsqu’elle retrouve ses parents, son autre grand-père, le maternel, la violera et la prostituera à ses amis aussi vieux que lui. Elle l’appellera le Monstre et, devant le déni de sa mère qui la culpabilise, elle aura une relation perturbée avec la maternité. Comme tous les enfants violés sauvagement, elle tentera de s’autodétruire par dégoût de soi via dépression, boulimie, anorexie, amnésie et tentatives de suicide.

C’est à 30 ans que débute le second livre, La femme aux cicatrices. Elles sont physiques : frigidité vaginale, sein balafré par une opération mal conduite ; elles sont morales : dépréciation de son corps par le viol enfantin, regret éternel de l’avortement de son premier bébé pas assumé à 25 ans. Muriel a choisi de renaître sous l’égide d’un psychiatre sous le prénom de Kathya à l’orthographe improbable en français. C’est un prénom  de pornstar, de voyante ou d’escort… Quant au nom, elle a choisi celui de sa mère, la fille du Monstre qui ne l’a jamais écoutée, et qui fait référence à un collabo notoire fusillé à la Libération. C’est dire l’image que cette femme a d’elle-même et se donne au monde entier !

En 1980, année où débute ce second volume, Kathya, mère d’un petit Mickaël, rencontre Julien, en instance de divorce avec deux petits enfants, Maeva et Adrien. Ils vont faire leur vie ensemble et un second bébé pour Kathya, Alexandra. Mais Christiane, l’ex-épouse de Julien, voudrait garder maison et gosses plus obtenir une pension alimentaire, ce qui permettrait à son nouveau couple de vivre à l’aise avec allocations familiales et logement. Elle poussera René, séducteur gigolo et malfrat, à harceler la nouvelle, à payer la femme de ménage pour l’empoisonner grâce à son allergie à la naphtaline, allant jusqu’à l’agresser dans l’ascenseur et à foncer sur elle avec une voiture.

Mais la niaise ne fait rien, se laisse dominer, ne porte jamais plainte, comme si tout ce qui lui arrivait était de sa faute. Merci maman ! Kathya va jusqu’à se fourrer bêtement dans la gueule du loup, allant confier Mickaël, 3 ans, à son oncle, le frère du Monstre ! Si l’oncle ne viole pas le gamin, il l’enferme dans le placard et le terrorise : la mère, tout à son ego blessé, ne voit rien, n’entend rien, ne fait rien. A elle ensuite d’assumer l’énurésie, la jalousie et les colères du petit enfin récupéré… Au lieu de virer la femme de ménage qui a sciemment dissimulé des boules de naphtaline dans son armoire pour lui nuire, elle la garde ! Au lieu de déménager sans rien dire à ses harceleurs, elle le clame sur tous les toits ! Au lieu de choisir un endroit pratique et agréable, elle emménage avec son mari juif près de Dreux, ville où le Front national a emporté la mairie ! Au lieu de choisir des vacances en famille, elle confie ses enfants à sa propre mère indigne ! Pourquoi être masochiste à ce point ?

Si ce n’est de la bêtise (après tout, ça existe), le lecteur comprend que ce sont les séquelles des viols durant l’enfance qui poussent à répéter de façon compulsive les situations de domination, jusqu’à lasser (j’avoue, sur la fin, avoir sauté des pages). Une phrase de septième ciel est aussitôt suivie de trois pages de déboires, revers et lamentations, avec amnésies régulières où Muriel sort de la réalité tandis que des réminiscences pédopornographiques lui font détailler les sévices à un tel point qu’on peut y voir une certaine fascination : attachée nue, écartelée entre deux arbres, fourrée par deux libidineux ; en poney fustigée par une ceinture et pénétrée ; fouillée au doigt à la caisse sous le comptoir devant les clients… Tous les détails croustillants sont donnés afin que tous parents puissent se mettre à la place de leur fillette prise comme objet de plaisir par des adultes. Pour cela, le livre est intéressant : il développe les conséquences d’actes sexuels qui paraissent anodins aux violeurs, tout à leurs désirs pervers. Pénétrée par le doigt et le sexe dans la bouche, le vagin et l’anus, la fillette (en âge du mariage selon le Coran) en est brisée à vie, frigide et suicidaire, entraînant ses enfants avec elle.

Son témoignage tient plus du roman à la Zola écrit par un Musso pour la collection Harlequin que d’un véritable « récit autobiographique » car tous les noms et prénoms de personnes et les noms de lieux ont été changés. De plus, en 1980, Kathya déclare que son ami Luc « est mort du sida » or, si la maladie existait, personne n’avait encore fait le lien avec un nouveau virus et le terme « sida » en 1982 n’existait pas encore. Le sigle AIDS n’est en usage aux Etats-Unis qu’à l’été 1982 et le terme français « SIDA » ne sera en vigueur que l’année suivante, écrit sans majuscule depuis la fin des années 1980. L’histoire est donc « arrangée » comme on le dit d’un rhum, la vérité « alternative » reconstituée comptant seule pour la mémoire.

Cela dit, car il ne faut pas être dupe, ce livre se lit bien. Le retour à la ligne presque à chaque phrase donne un ton haletant et les péripéties s’enchaînent sans temps mort, à croire que la vie entière de Muriel n’a jamais été un long fleuve tranquille mais un torrent agité. Des amis « très chers » disparaissent on ne sait comment, tel Karim le confident, dont on n’entend plus parler sans aucune raison. Mais oui, la destruction de soi va jusque-là. Les incidents des colonies de vacances que Kathya et sa clique dirigent sont cocasses. Il semble que la directrice s’occupe plus des enfants qui ne sont pas les siens que de ceux dont elle est mère. Cyclothymique, alternant autoritarisme et lâcheté, intolérance et amnésies, adonnée aux somnifères et parfois à l’alcool, elle présente un bien piètre exemple pour des enfants qui demandent avant tout stabilité et attention personnelle. Cela explique la rébellion adolescente, la rupture dès la majorité pour les garçons et pour les filles, réflexes de santé car l’égoïsme est parfois la seule façon de se préserver d’un parent toxique. Ce que Muriel n’a jamais réussi à faire, bondissant d’un bout de l’Europe à l’autre pour être « au chevet » de tout malade de la famille, comme pour se racheter.

« Kathya de Brinon » a enseigné sous son vrai nom le droit en lycée après avoir été hôtesse de l’air ; elle est devenue journaliste dans la presse électronique, créant une revue bilangue avant la faillite due au virage numérique. Elle a coulé la société de cosmétiques héritée de son père par naïveté et « bons salaires » versés à la famille, tandis que les coûts de production n’ont pas été maîtrisés. Elle vient de créer l’association SOS Violenfance pour laquelle ce « témoignage » est écrit. Les pédocriminels doivent être prévenus, écartés et soignés. La vie entière des enfants tient à cela. Sans hystérie mais sans concession.

Kathya de Brinon, La femme aux cicatrices – Survivante de l’inceste, « récit autobiographique », éditions Maïa, 2019, 317 pages, 24€

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Les désarrois de l’élève Toerless de Volker Schlöndorff

Nous sommes dans l’empire austro-hongrois en 1986. Des adolescents de 16 ans intègrent le collège militaire Prinz Eugen dans un schlöss à la campagne. Ils sont en uniforme à boutons de cuivre et collet monté, une simple chemise tombant aux genoux par-dessous, casquette de rigueur. Comme toutes les pensions, l’ennui des cours se dispute aux rivalités de pouvoir entre garçons. Tiré d’un roman autobiographique de Robert Musil Die Verwirrungen des Zöglings Törleß (La confusion du comte Törless) écrit à 25 ans et publié en 1906, le film de l’Allemand Schlöndorff, élevé à l’adolescence en France dans une pension de Jésuites à Vannes, marque les débuts de la nouvelle vague du cinéma allemand d’après-guerre. Il marque aussi la célébrité de l’acteur Mathieu Carrière, 16 ans, élevé à Berlin et à Vannes qui parle aussi bien le français que l’allemand. A noter que le ö allemand se prononce eu, d’où l’orthographe en français Toerless plutôt que Törless.

La couleur coûtait trop cher en 1966 et le film est tourné en noir et blanc mais cette grisaille ajoute à l’impression qu’il donne. Grisaille du paysage de plaine empli de moissons en été et de neige en hiver ; grisaille des murs des classes et du dortoir de pension, grisaille des mentalités et des enseignements, brouille des visages encore enfant, hésitant à prendre leurs angles d’adulte. La seizième année est en effet d’initiation ; la personnalité u garçon hésite entre plusieurs voies. Si Toerless est un nom (et même titré comte dans le roman), il n’est encore personne ; le spectateur apprendra tout à la fin qu’il possède un prénom : Tomas. Entré vierge encore dans les jupes de sa mère au collège militaire, il jette sa gourme avec une pute au village – comme tout le monde. Mais il entretiendra aussi des désirs troubles et une attitude équivoque envers Basini, un autre élève de sa classe que ses plus proches amis vont tourmenter et qu’il va observer.

C’est que Basini porte un nom fort peu autrichien, qu’il est le fils d’une veuve au budget assez serré, et qu’il frime tant et plus en payant des tournées et en misant au jeu. Il emprunte à droite et à gauche et a du mal à rembourser. Son condisciple Beineberg (Bernd Tischer), à qui il doit de l’argent, en exige le remboursement le lendemain sous peine de devoir lui obéir en tout. Basini voit bien le piège dans lequel sa vanité s’est fourrée. La nuit, il fracture le casier d’un autre élève, Reiting (Alfred Diertz) et rend l’argent dû. Mais Beineberg ne croit pas qu’il ait pu en obtenir aussi facilement ou par un nouvel emprunt. Il l’accuse donc de vol, honte ultime pour des hobereaux d’un collège militaire ; Basini doit donc se soumettre.

Le trio Beineberg, Reiting et Toerless décide alors de sa peine ; lorsqu’il l’aura purgée, il sera oublié (mais pas vraiment réhabilité). Entre temps, il sera esclave et devra faire tout ce qu’on lui demande. Il commence par être cogné, puis doit déclarer lui-même qu’il est un « chien », leur chien, puis doit se soumettre à une séance d’hypnose pour que Reiting prouve que le cerveau soumis se déconnecte pour ne laisser qu’une machine corvéable à merci. Cet épisode marque les prémices de l’esprit qui donnera le nazisme : les êtres veules et sans volonté doivent être dominés par les êtres supérieurs qui « en ont ». Car tout est lié en l’homme : sexe, cœur et âme. Un Basini soumis l’est entièrement et aussi bien Reinting que Beineberg en profitent pour l’attirer chacun à leur tour au grenier pour vivre avec lui une relation homosexuelle. Elle n’est jamais explicite et commence par la vision partagée de photos et dessins de nus, féminins et masculins, et se poursuit par l’exigence qu’il se déshabille. Y a-t-il plus ? Le spectateur ne le saura pas, le début des années soixante restant assez pudibond sur le sujet. Le rêve du réalisateur d’introduire une scène d’orgie entre les trois garçons avec Toerless en observateur n’a pas retenu l’assentiment du producteur allemand. Mais il y a relation entre violence et sexualité. Fouetter la chair dénudée est une jouissance (sadique), tout comme caresser le sein de la Bozena, la pute mystérieuse du village. Les garçons font les deux en toute nature.

Seul Toerless doute. Son nom est en effet composé et Tör-less veut dire « sans pause », inquiet, tourmenté. A 16 ans, il n’a aucune certitude (ce qui est normal) mais surtout aucun repère (ce qui montre l’indigence de l’éducation). Ce qu’on lui apprend lui apparaît comme psittacisme ; son prof de math qui, avec la racine carrée de moins un, crée un « nombre imaginaire » est incapable de lui expliquer ce que cela représente. « Vous n’en savez pas assez pour comprendre et, lorsqu’on ne peut comprendre, il faut croire », lui dit-il. La science ne serait-elle qu’un avatar de la religion ? Dès son arrivée au collège, d’ailleurs, il avait pris conscience que la vie hors de sa famille était autre que celle qu’il avait toujours connue. En aristocratie comme en bourgeoisie aisée, tout a une cause et ce qui survient reste banal, canalisé – pas dans les autres classes. La putain Bozena était servante dans une famille aisée avant d’être engrossée par le père ou le fils, puis chassée lorsque son ventre est devenu visible. Elle est désormais serveuse du Gasthaus et fait la pute à l’occasion auprès des jeunes élèves. La scène où elle titille Toerless devant Reiting a fait d’ailleurs bander comme un âne le jeune acteur de 16 ans, il l’avoue à 70 ans dans le supplément. Lorsqu’on le sait, l’échange de regards entre la femme et le garçon prend tout son sens, le cadrage caméra restant au-dessus de la ceinture.

Les concepts de la métaphysique de Kant, très à la mode en cette fin de siècle, ne sont pas opérants car ils sont flous. Les mots ne veulent pas dire la même chose pour chacun et la raison même ne peut rendre compte de l’intangible. Le garçon ne parvient pas à remonter à l’origine des choses ni des comportements, et cela le laisse en désarroi. Il ne saisit pas pourquoi Basini s’est abaissé à voler, bafouant l’honneur, ni pourquoi il se soumet alors qu’il lui suffirait d’aller en parler au directeur. La soumission engendrerait-elle quelque jouissance trouble ? Les coups seraient-ils désirés pour un quelconque affect sexuel, affectif ou moral ? L’acteur Marian Seidowsky qui joue Basini est juif, ce qui ajoute aux interrogations germaniques des années 60 sur le nazisme. Si Dieu est mort par fossilisation et si la philosophie n’a pas de fondement, la morale n’est plus que de convention, ce qui conduit au nihilisme. Il s’agit alors pour chacun de s’éprouver en tentant d’aller le plus loin possible dans ce qu’il veut : c’est ce que tente Reiting avec Basini. Mais Toerless ne suit pas, ce pourquoi Reinting et Beineberg livrent leur victime à la classe entière, en salle de sport.

Basini est entouré, fusillé du regard, moqué, puis sa chemise lui est arrachée et on se le renvoie comme une balle inerte, lui qui n’est plus rien. Ses pieds sont attachés à la corde puis l’élève Topless en désarroi est pendu la tête en bas comme un cochon avant qu’on l’égorge ; il est ballotté de main en main, les élèves s’excitant de jouissance avec des voix aiguës en frappant son corps nu. La chair, pour la société prude hantée de morale religieuse victorienne, est à la fois le maléfique et le désirable, ce qu’on ne montre pas mais auquel on aspire. Toerless l’a prévenu la nuit d’avant mais Basini n’a pas réagi, il se laisse faire en croyant – dit-il – que lorsqu’il aura subi toutes les épreuves, elles cesseront et qu’on le laissera tranquille. Ce qui n’arrive jamais ; l’absence de réaction pousse à en rajouter toujours plus, que ce soit en harcèlement scolaire, en manif de casseurs dans la rue ou en pogrom. Toerless est moralement complice, il se retire mais trop tard – tout comme les intellos qui ont laissé monter l’état d’esprit nazi en se disant qu’il faut que jeunesse se passe ou que le ressentiment populaire doit s’exprimer.

Pas plus que Basini, il n’a donc plus sa place au collège militaire. Dans le film, il demande à ses parents de venir le chercher, dans le roman c’est le conseil de discipline qui pense qu’il est trop intellectuel pour être militaire et le renvoie aux collèges privés. Mais le problème est cependant bien posé par ce garçon de 16 ans : les pulsions en nous ne demandent qu’à sortir si elles ne sont pas disciplinées par l’exercice, canalisées par la passion commune et contrôlées par la raison individuelle. La prostitution, l’homosexualité, le viol, ne sont que des conséquences de l’absence de barrières, un tout est permis de la loi de nature. Avant-hier la religion, hier la morale sociale, aujourd’hui la conscience de soi sur le modèle d’épanouissement individuel des Lumières, doivent établir les limites au-delà desquelles l’humain devient bête. Le nazisme, qui surviendra à la génération d’après, sera justement cette éradication des Lumières au profit d’un romantisme nihiliste des instincts, le retour du refoulé.

Ce qu’on ne peut exprimer est indicible mais ce qui est innommable est ce qui ne peut pas être nommé – par tabou, par dégoût, par ignorance. De l’indicible à l’innommable il n’y a qu’un pas – pour les ignares. Bien agir, c’est d’abord bien nommer les choses. Laisser régner la chienlit des mots fait le lit de tous les fascismes, qu’ils soient politiques ou religieux, qui ne prospèrent que dans la confusion des notions et le vide de la langue de bois. La véritable responsabilité des intellectuels est là : donner un bon sens aux mots.

Prix de la Critique Internationale FIPRESCI 1966, prix Max-Ophüls.

DVD Les désarrois de l’élève Toerless (Der junge Törless), Volker Schlöndorff, 1966, avec Mathieu Carrière, Barbara Steele, Marian Seidowsky, Bernd Tischer, Alfred Dietz, Gaumont 2015, 1h24, €12.99

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Michel Meyer, Lou Andreas von Salomé

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Ce n’est pas écrit « roman », mais c’en est un, « l’imaginer vrai » de Pouchkine (p.17). L’auteur, manifestement juif russo-allemand, se délecte des années prénazies durant lesquelles l’Europe tout entière, de Saint-Pétersbourg à Vienne et de Berlin à Paris, était le cœur intellectuel du monde, la seule multiculture qui ait un temps réussi. Lou von Salomé, née en 1861 en Russie et morte en 1937 en Allemagne, fut la « Phâme » comme aurait dit Flaubert, la sur-femelle de son époque.

Tardivement sexuée, anorexique au torse plat, petite dernière de cinq frères dont trois ont survécus, fille d’un général allemand au service du tsar probablement d’origine juive marrane portugaise passée par Avignon et l’Alsace (l’auteur se délecte à ces détails ethniques), Lou commence par être frigide masochiste avant de devenir, à l’âge mûr, jouisseuse océanique.

Entre temps, que d’amants ! Le livre en commente une vingtaine, parfois en passant, non sans quelque lourde ironie pas toujours bien placée (notamment p.110). Mais si l’on goûte peu les premières années maladroites de la garçonne hystérique pas très soignée de sa personne, si l’on plaint Paul Rée, Friedrich Nietzsche (que l’auteur déteste, le croyant antisémite !) et René-Marie Rilke (que Lou forcera à adopter le prénom plus germain de Rainer-Maria) – on apprécie plus l’essor de cette femme cosmopolite, pensionnée de sa famille, qui parvient à vivre à peu libre dans un siècle misogyne et machiste. Jusqu’à adopter la psychanalyse de son « père » Freud – « science juive », répète l’auteur – tout en la poussant vers un panthéisme religieux que Freud n’approuvait pas.

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Elle n’était pas féministe, Lou, mais voulait garder sa liberté. D’abord par peur du sexe; ensuite – une fois forcée lentement par un médecin mûr juste avant de se débrider sous les coups de l’adolescent Rilke – par exigence de jouissance. Mais elle en voulait trop, Lou, « résister au flux et reflux de l’océan » (p262), que l’extase jamais ne s’arrête, jamais ne redescende dans le quotidien prosaïque, que l’âme et l’esprit et le cœur soient liés tous ensembles au sexe, réalisant ce grand Tout ici-bas… Idéalisme, disait Nietzsche, bovarysme aurait diagnostiqué Flaubert, irrationalisme, pensait Freud qui « n’a jamais trop goûté ces ‘climats océaniques’ où s’entremêlent le métaphysique, l’érotique et le religieux » (p.273) – libération pré-68 analyse volontiers l’auteur.

La fusion érotique, théorisée par Wilhelm Reich, avait été préparée par ce massif « retour à la nature » qu’engendraient le progrès, l’urbanisation et la mécanisation, déstabilisant les façons de vivre, de faire et de penser. « En Allemagne, depuis l’orée des années 1920, se dessine un puissant mouvement de retour à la nature. Être à la mode implique que l’on se montre ‘suprasensible’ aux souffrances d’une création malmenée. Il importe aussi, à l’instar d’une élite urbaine assoiffée de retour aux sources du pur, du sain et du beau, de ré-enchanter un monde dévasté par les guerres, les révolutions et l’industrialisation. Il s’agit, sur fond animiste et panthéiste nordique, somme toute à l’allemande, des premiers balbutiements de l’écologisme militant », écrit fort subtilement l’auteur p.302.

Lou Andreas von Salomé annonce « la naissance de la femme moderne » p.322. Certes… sauf que névrosée, masochiste et hystérique, fascinée durant son enfance par une servante battue par son mari et par la badine dont la menace son père – est-ce une « libération » ?

Lou ne s’est affranchie des carcans du sexe que par refoulement inconscient ; elle n’a jamais rêvé que d’un gros vit la besognant vigoureusement (ce que Rilke a su faire), tout en désirant la sublimité intellectuelle des cimes (ce que Nietzsche a comblé), en même temps que la sécurité affective et matérielle (que son mari officiel Andreas a assuré sans jamais la toucher). Lou n’a-t-elle pas été le pendant féminin des virilistes fascistes, soviétique et nazis – névrosés eux aussi et cherchant le pouvoir absolu par compensation ? Tout était permis pour jouir : à la femme croquer des hommes, à l’homme dominer les peuples.

Notre époque, un siècle plus tard, avec cette propension à l’éternel retour du même théorisé par Nietzsche, ne revient-elle pas aux mêmes errements névrotiques, érotiques, « écologiques » ? Je connais personnellement quelques Lou contemporaines… admiratrices folles de Poutine quand il fait l’ours, ou de Strauss-Kahn quand il domine toute femelle, attirées par les penseurs ou écrivains ostracisés. Et combien se renferment sous voiles dans la domination du mâle, par sécurité matérielle, affective, métaphysique ?

Vous avez dit « libération » ?

Un « roman vrai » qui fait songer, même si la partialité ethnique de l’auteur agace un peu, écrit d’une plume alerte.

Michel Meyer, Lou Andreas von Salomé – La femme océane, éditions du Rocher 2010, 327 pages, €21.20

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Michel Leiris, L’âge d’homme

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Né en 1901, Michel Leiris fut trop jeune pour la Première guerre mondiale et trop vieux pour la seconde ; il fera un peu de Résistance dans le groupe du Musée de l’Homme. Plus que la guerre qui a laissé son empreinte sur ses contemporains, il s’est trouvé marqué par la conscience coupable qu’on inculquait à cette époque dans le milieu catholique bourgeois qui était le sien.

Névrosé par l’autorité, rendu masochiste par son rôle de souffre-douleur en tant que petit dernier, torturé de culpabilité sur les plaisirs sexuels, porté à se sacrifier, il ne peut qu’associer jouissance à transgression, violence à plaisir amoureux. Il découvre à 29 ans la reproduction noir et blanc de femmes nues par Lucas Cranach : Lucrèce qui pointe son poignard sur son sein (elle s’est suicidée d’avoir été violée) et Judith qui tient de la main droite une épée et de la gauche la tête tranchée d’Holopherne (Assyrien qui assiégeait les Juifs). Ces meurtrières deviennent ses fétiches, femmes dangereuses qui font peur, femelles castratrices qui le rendent longtemps impuissant.

Très sensible, allant jusqu’à pleurer de désespoir avant de rêver, à 14 ans, de bras féminins où se perdre, il est sans cesse tiraillé entre son désir naturel de chaleur humaine et ses inhibitions dues au Surmoi catholique. Il aime à faire souffrir qui il aime pour offrir sa consolation et savourer son remord.

C’est vers l’âge de 7 ans qu’il connait sa première érection en forêt, en voyant grimper aux arbres des enfants de son âge pieds nus. L’éducation classique lui fait associer le marbre à la volupté, la froideur de la pierre sur sa peau nue le fait jouir. « La solennité de l’antique me séduit et aussi son côté salle de bain », dit-il drôlement (p.787 Pléiade). Érotisme et cruauté font bon ménage sous la contrainte autoritaire où l’interdit ne peut donner du plaisir que dans la transgression violente. Orgies de Quo Vadis, viol des vierges avant les lions, torture des martyres chrétiennes démembrées nues sur un chevalet…

Il associe l’amour à la tauromachie, la lutte avec la femme s’apparente à celle du taureau et du toréador. Leiris se voit-il en matador, tout séducteur esthétique et danseur ? Ou bien en taureau pataud, séduit par les passes de la muleta qui l’empêchent d’encorner ? Il dit de la corrida la « beauté surhumaine, reposant sur le fait qu’entre le tueur et son taureau (la bête enrobée dans la cape qui la leurre, l’homme enrobé dans le taureau qui tourne autour de lui) il y a union en même temps que combat – ainsi qu’il en est de l’amour et des cérémonies sacrificielles… » p.798.

cranach lucrece et judith

S’il se masturbe dès qu’il peut, vers 10 ou 11 ans, il ne sera dépucelé par une femme qu’à 18 ans après moult ratages, connaîtra quelques expériences homosexuelles peu concluantes au début de sa vingtaine avec Max Jacob et Marcel Jouhandeau, plus exalté d’amitié qu’excité par le sexe, avant de se marier bourgeoisement avec Zette à 25 ans et lui rester à peu près fidèle jusqu’à sa mort. « L’amour est l’ennemi de l’amitié (…) l’amitié n’est vraiment entière que pendant la jeunesse alors que les paires d’hommes et de femmes ne se sont pas encore formées, attaquant dans ses bases mêmes cet esprit de société secrète par lequel les rapports amicaux, s’ils sont tout à fait profonds, ne manquent pas d’être dominés » p.869.

Le plaisir lui paraît un péché, seul compte l’Hâmour comme se moquait Flaubert, cette exaltation sulpicienne de la sensiblerie. « En amour, tout me paraît toujours trop gratuit, trop anodin, trop dépourvu de gravité ; il faudrait que la sanction de la déconsidération sociale, du sang ou de la mort intervienne, pour que le jeu en vaille réellement la chandelle » p.889. Le sadisme ne fait pas jouir sans le sentiment du sacré. « Ce qui me frappe le plus dans la prostitution, c’est son caractère religieux » dit-il p.792. Le désir du fruit défendu est le péché originel qui a brûlé son âme comme un fer, malgré les rationalisations de l’âge adulte. « Je me conduis toujours comme une espèce de ‘maudit’ que poursuit éternellement sa punition, qui en souffre mais qui ne souhaite rien tant que pousser à son comble cette malédiction, attitude dont j’ai tiré longtemps une joie aiguë bien que sévère, l’érotisme étant nécessairement placé pour moi sous le signe du tourment, de l’ignominie et, plus encore, de la terreur – vraisemblablement mes plus violents facteurs d’excitation » p.893.

Le succès de ce récit psychanalytique a été grand parce que deux générations au moins se sont retrouvées dans ces inhibitions et ces tourments. L’interdit catholique était sévère et a produit nombre de névroses du même genre. Mai 68 a heureusement nivelé le terrain pour la génération née après 1960 et l’autorité n’a plus ce caractère implacable et vengeur du Commandeur. Si ce photomontage de scènes et fantasmes d’enfance est aujourd’hui daté, il reste un bon exemple des ravages du cléricalisme sur la sexualité des gens, qui a touché nombre de plus de 60 ans. Peut-être la nouvelle intolérance qui naît avec la religion musulmane, dans sa version intégriste à la mode, va-t-elle revivifier ce genre d’interdits et ces affres sexuelles ?

La lecture de la vie sexuelle début du siècle dernier, dite par Michel Leiris, peut permettre d’y voir plus clair.

Michel Leiris, L’âge d’homme, 1939, Folio 1973, 213 pages, €6.40
Michel Leiris, L’âge d’homme précédé de L’Afrique fantôme, 1939, Gallimard Pléiade 2014, édition Denis Hollier, 1389 pages, €68.00

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Pierre Drieu La Rochelle, État civil

Quelle idée de publier son autobiographie à 28 ans ? Mais il y avait eu la guerre, la grande, celle que tout le monde admire aujourd’hui je ne sais pourquoi, alors qu’elle fut la plus stupide des guerres européennes et une boucherie industrielle. Drieu l’a faite, en intermittent du front, puisqu’il fut deux fois blessé et une fois atteint de paratyphoïde. Il avait besoin d’évacuer l’enfance, d’effectuer un bilan de cette société qui l’avait conduit au suicide, et de sa place dans le monde.

Pierre Drieu la rochelle pléiade

Il tournera mal, Drieu, suivant Doriot dans le PPF et la collaboration, mais il est facile de reconstituer l’avenir en fonction du passé. A 28 ans, il est écœuré du parlementarisme imbécile, des généraux bureaucrates et de la veulerie bourgeoise. La France, minée par un siècle de révolutions et de guéguerres, est minable. Céline le dira avec verve, Malraux ira chercher en Orient ce supplément d’âme que Paris et la province étaient incapables de fournir, Gide testera l’URSS, comme Aragon, Claudel se réfugiera en catholicisme au Japon. Drieu, lui, est resté en France, amer et masochiste. Il fréquente Dada et André Breton, il s’essaie à la littérature.

Ce texte qu’il appelle roman est une autobiographie, une confession, une étude, un état civil. En bref une identité : qui est ce garçon né de Vitré côté mère et de Coutances côté père ? Un grand blond aux yeux bleus, élevé à Paris et l’été à la campagne, mal aimé par un père absent qui préfère sa vieille maitresse et se montre nul en affaires, et une mère qui sort tous les soirs. Chagrin à la Proust du départ maternel, angoisses, peur du noir, soupçons. D’être mal aimé marque pour toujours. A 5 ou 6 ans, Pierre appuie un couteau sur sa poitrine nue jusqu’au sang. Il torture sans vraiment le vouloir une poule à lui confiée, Bigarette, jusqu’à la faire mourir, passant devant le tribunal de la famille assemblée qui lui jette le cadavre à la tête. Moi faible, déchéance familiale, décadence collective, Pierre Drieu La Rochelle se sent « petit-fils d’une défaite », celle de Sedan sous Napoléon le petit, revanche du Boche sur Iéna, vaincu par Napoléon le grand. Avant le collège, Pierre était fou de Napoléon, conté par sa grand-mère maternelle. La réalité du jour est bien triste.

Mais 1918 est-il une victoire ? Les badernes s’en font gloire mais le sergent La Rochelle le sent bien : on a récupéré l’Alsace et la Lorraine mais à quel prix ? Pour quel avenir ? La France des rachitiques attachés au jouir et haineux du sport est épuisée, la revanche poussée à l’absurde prépare des lendemains qui déchantent. Les valeurs qui avaient cours avant guerre ne sont plus acceptables : c’est le grand vide, que chacun comble comme il peut, dans les colonies, aux États-Unis ou dans la fête perpétuelle du gai Paris. « Je voyais rarement mon père, je le craignais avec de lâches tendresses d’esclave qui secrètement choisit son maître » (I.IV), dit-il de lui enfant. Père aujourd’hui veule, père mythique adoré, Napoléon Bonaparte : « Il était si bon, si fort. Quelle douceur de se confier à sa toute-puissance. Voici le seul Dieu que j’ai connu. (…) Je rêvais langoureusement à ses gestes de brutale tendresse » (I.V). Amoureux des femmes, Drieu sera toujours attiré par la force virile. La défaite de 40 fera de lui un fasciste.

Pierre Drieu La Rochelle et chat

Il lit Nietzsche à 14 ans, bien trop tôt pour comprendre. Il prend la force au premier degré, celui de la brute, l’imagination enfiévrée. « Les enfants ne sont pas de la même époque, de la même race, du même continent que les hommes. Ils vivent dans des âges révolus ou attendus, compagnons farouchement tendres et dévoués. Ils sont audacieux, cruels, non point amoureux de la nature, mais ses maîtres » I.VI. L’enfant est innocence et oubli, un premier mouvement, disait Nietzsche. Mais quand l’enfant n’a pas sa place, donnée par amour de qui s’occupe de lui, il cherche un substitut. Il veut conquérir ses camarades en les « faisant jouer », malgré la faiblesse de ses poings. Il reste « ébahi devant les grues, les canons, les oignons de cuir des boxeurs » (III.I). Étonnant aveu : « Je ne me console pas, en m’utilisant comme personnage de roman, de n’être point un homme accompli » (III.IV). La société, le pays sont de même lâches et faibles : « Tout me disait notre petitesse, notre médiocrité entre les grandeurs nouvelles : Empire britannique, Empire allemand, Empire russe, les États-Unis qui avaient l’aigle dans leurs armes » (III.II).

Je ne m’étonne pas, moi, de ne pas aimer Drieu. J’ai lu État civil lorsqu’il est paru en collection l’Imaginaire Gallimard, vers la fin des années 70, époque où l’étouffoir marxiste, maoïste, gauchiste et socialiste, faisait espérer des bouffées d’air venues d’autres idées. Mais je n’ai rien retenu de ce livre, c’est dire qu’il m’a peu marqué. Car les œuvres disent les hommes qui les ont écrites et ce Drieu là est veule. « Les êtres faibles font de la faiblesse une idée. Ils y rapportent tout. Au moment d’agir, ils détruisent leurs actes devant cette image » (III.I). Cogle tourne court, s’intitule le dernier chapitre. Cogle est le surnom qu’il s’est donné, Pierre, peut-être de l’anglais cog, rouage… L’authenticité d’enfance a avorté. La faiblesse se cherchera une force, jusqu’à la trahison.

Mais il est facile de réécrire l’histoire quand on connaît la suite. Plus intéressant est détecter chez le jeune homme ce qui pourrait mal tourner. Doriot était communiste avant de virer nazi ; aujourd’hui, d’autres encensent Robespierre dans un national socialisme pas si loin de la démarche de Doriot ou de Drieu. Avec les riches comme boucs émissaires plutôt que les Juifs, mais toujours pour se dédouaner de la faiblesse intime : celle du pays incapable de s’adapter au monde, celle de la société jouisseuse et égoïste, celle de chacun qui vit pour soi. Le danger est grand de se chercher des maîtres pour sortir de son petit moi dans l’exaltation du peuple. État civil n’est pas identité mais matrice. C’est moins Drieu qu’il faut y voir qu’un certain type d’homme – qui existe aujourd’hui.

Pierre Drieu La Rochelle, État civil, 1921, L’Imaginaire Gallimard, 1977, 154 pages, €6.17

Pierre Drieu La Rochelle, Romans récits nouvelles, Pléiade Gallimard, 2012, 1936 pages, €68.87

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