Pierre Drieu La Rochelle, État civil

Quelle idée de publier son autobiographie à 28 ans ? Mais il y avait eu la guerre, la grande, celle que tout le monde admire aujourd’hui je ne sais pourquoi, alors qu’elle fut la plus stupide des guerres européennes et une boucherie industrielle. Drieu l’a faite, en intermittent du front, puisqu’il fut deux fois blessé et une fois atteint de paratyphoïde. Il avait besoin d’évacuer l’enfance, d’effectuer un bilan de cette société qui l’avait conduit au suicide, et de sa place dans le monde.

Pierre Drieu la rochelle pléiade

Il tournera mal, Drieu, suivant Doriot dans le PPF et la collaboration, mais il est facile de reconstituer l’avenir en fonction du passé. A 28 ans, il est écœuré du parlementarisme imbécile, des généraux bureaucrates et de la veulerie bourgeoise. La France, minée par un siècle de révolutions et de guéguerres, est minable. Céline le dira avec verve, Malraux ira chercher en Orient ce supplément d’âme que Paris et la province étaient incapables de fournir, Gide testera l’URSS, comme Aragon, Claudel se réfugiera en catholicisme au Japon. Drieu, lui, est resté en France, amer et masochiste. Il fréquente Dada et André Breton, il s’essaie à la littérature.

Ce texte qu’il appelle roman est une autobiographie, une confession, une étude, un état civil. En bref une identité : qui est ce garçon né de Vitré côté mère et de Coutances côté père ? Un grand blond aux yeux bleus, élevé à Paris et l’été à la campagne, mal aimé par un père absent qui préfère sa vieille maitresse et se montre nul en affaires, et une mère qui sort tous les soirs. Chagrin à la Proust du départ maternel, angoisses, peur du noir, soupçons. D’être mal aimé marque pour toujours. A 5 ou 6 ans, Pierre appuie un couteau sur sa poitrine nue jusqu’au sang. Il torture sans vraiment le vouloir une poule à lui confiée, Bigarette, jusqu’à la faire mourir, passant devant le tribunal de la famille assemblée qui lui jette le cadavre à la tête. Moi faible, déchéance familiale, décadence collective, Pierre Drieu La Rochelle se sent « petit-fils d’une défaite », celle de Sedan sous Napoléon le petit, revanche du Boche sur Iéna, vaincu par Napoléon le grand. Avant le collège, Pierre était fou de Napoléon, conté par sa grand-mère maternelle. La réalité du jour est bien triste.

Mais 1918 est-il une victoire ? Les badernes s’en font gloire mais le sergent La Rochelle le sent bien : on a récupéré l’Alsace et la Lorraine mais à quel prix ? Pour quel avenir ? La France des rachitiques attachés au jouir et haineux du sport est épuisée, la revanche poussée à l’absurde prépare des lendemains qui déchantent. Les valeurs qui avaient cours avant guerre ne sont plus acceptables : c’est le grand vide, que chacun comble comme il peut, dans les colonies, aux États-Unis ou dans la fête perpétuelle du gai Paris. « Je voyais rarement mon père, je le craignais avec de lâches tendresses d’esclave qui secrètement choisit son maître » (I.IV), dit-il de lui enfant. Père aujourd’hui veule, père mythique adoré, Napoléon Bonaparte : « Il était si bon, si fort. Quelle douceur de se confier à sa toute-puissance. Voici le seul Dieu que j’ai connu. (…) Je rêvais langoureusement à ses gestes de brutale tendresse » (I.V). Amoureux des femmes, Drieu sera toujours attiré par la force virile. La défaite de 40 fera de lui un fasciste.

Pierre Drieu La Rochelle et chat

Il lit Nietzsche à 14 ans, bien trop tôt pour comprendre. Il prend la force au premier degré, celui de la brute, l’imagination enfiévrée. « Les enfants ne sont pas de la même époque, de la même race, du même continent que les hommes. Ils vivent dans des âges révolus ou attendus, compagnons farouchement tendres et dévoués. Ils sont audacieux, cruels, non point amoureux de la nature, mais ses maîtres » I.VI. L’enfant est innocence et oubli, un premier mouvement, disait Nietzsche. Mais quand l’enfant n’a pas sa place, donnée par amour de qui s’occupe de lui, il cherche un substitut. Il veut conquérir ses camarades en les « faisant jouer », malgré la faiblesse de ses poings. Il reste « ébahi devant les grues, les canons, les oignons de cuir des boxeurs » (III.I). Étonnant aveu : « Je ne me console pas, en m’utilisant comme personnage de roman, de n’être point un homme accompli » (III.IV). La société, le pays sont de même lâches et faibles : « Tout me disait notre petitesse, notre médiocrité entre les grandeurs nouvelles : Empire britannique, Empire allemand, Empire russe, les États-Unis qui avaient l’aigle dans leurs armes » (III.II).

Je ne m’étonne pas, moi, de ne pas aimer Drieu. J’ai lu État civil lorsqu’il est paru en collection l’Imaginaire Gallimard, vers la fin des années 70, époque où l’étouffoir marxiste, maoïste, gauchiste et socialiste, faisait espérer des bouffées d’air venues d’autres idées. Mais je n’ai rien retenu de ce livre, c’est dire qu’il m’a peu marqué. Car les œuvres disent les hommes qui les ont écrites et ce Drieu là est veule. « Les êtres faibles font de la faiblesse une idée. Ils y rapportent tout. Au moment d’agir, ils détruisent leurs actes devant cette image » (III.I). Cogle tourne court, s’intitule le dernier chapitre. Cogle est le surnom qu’il s’est donné, Pierre, peut-être de l’anglais cog, rouage… L’authenticité d’enfance a avorté. La faiblesse se cherchera une force, jusqu’à la trahison.

Mais il est facile de réécrire l’histoire quand on connaît la suite. Plus intéressant est détecter chez le jeune homme ce qui pourrait mal tourner. Doriot était communiste avant de virer nazi ; aujourd’hui, d’autres encensent Robespierre dans un national socialisme pas si loin de la démarche de Doriot ou de Drieu. Avec les riches comme boucs émissaires plutôt que les Juifs, mais toujours pour se dédouaner de la faiblesse intime : celle du pays incapable de s’adapter au monde, celle de la société jouisseuse et égoïste, celle de chacun qui vit pour soi. Le danger est grand de se chercher des maîtres pour sortir de son petit moi dans l’exaltation du peuple. État civil n’est pas identité mais matrice. C’est moins Drieu qu’il faut y voir qu’un certain type d’homme – qui existe aujourd’hui.

Pierre Drieu La Rochelle, État civil, 1921, L’Imaginaire Gallimard, 1977, 154 pages, €6.17

Pierre Drieu La Rochelle, Romans récits nouvelles, Pléiade Gallimard, 2012, 1936 pages, €68.87

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4 réflexions sur “Pierre Drieu La Rochelle, État civil

  1. Comment ça dort ? Il y a la guerre des clowns (UMP), les Grandes gueules de gauche (Montebourg, Mélenchon), la régularisation des G&G (gays et gouines), l’amnistie des fraudeurs à la loi (s’ils sont plus égaux que les autres = syndicalistes de gauche), la séduction du cochon bobo de gauche (Iacoub), le mot d’ordre Indignez-vous ! (Hessel), enfin écr.l’inf. au Mali (souvenir de Voltaire).
    Avec ça…

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  2. Salluste

    La gauche/la droite était une provocation destinée à faire naître une controverse, tout le monde dort dans ce pays c’est dommage.

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  3. La distinction gauche/droite en littérature avant 1945 n’était guère pertinente : Malraux était-il de gauche ou de droite ? et Gide ? Après guerre, le stalinisme a embrigadé les idiots utiles (charmante appellation du père Josef) dont l’idiot de la famille Sartre (qui se croyait Flaubert) et Aragon (ouvert à tous les vents). Les écrivains qui étaient résolument « de gauche » n’ont pas produit de grandes oeuvres, trop bornés par leur idéologie. La niaiserie en littérature ne pardonne jamais (André Stil, Daniel Pennac, Catherine Paysan, Christiane Rochefort…).
    J’ai lu et chroniqué tous les romans de Drieu (à paraître sur argoul régulièrement jusqu’en avril). Mais je n’aime pas le bonhomme. Son style s’est affirmé après les facilités du début mais seul son dernier roman, inachevé et écrit au galop entre deux suicides, prend une dimension universelle. Pour le reste, c’est la faiblesse qui se regarde en son miroir, se rêvant grand, fort et beau parce que la réalité était tout autre.
    Quand à l’aujourd’hui… les talents sont surtout du côté des éditeurs non conventionnels que je chronique parfois (Lucette Blanchet, Mathilde de Robien, Alice Ferney, Olivier Javal) – en tout cas pas des « prix littéraires » où les bobos parlent aux bobos en se renvoyant les copinages.
    Sur l’Amérique, elle se déblanchit, elle se divise, elle se sent contestée, mais son modèle de pionnier dans un pays où tout est possible reste le grand rêve universel qui n’est en rien fini. En tout cas loin du modèle français de paresse protégée par statuts ou relations.

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  4. Salluste

    Drieu a très bien tourné il est devenu un grand écrivain, le reste n’a pas d’importance, et puis contrairement à tant d’autres il a payé. L’éternel retours et les drames de la répétition Mishima les explique dans la mer de la fertilité, quel dommage pour Drieu qu’il n’ait pas attendu de pouvoir le lire. Les bons écrivains de gauche sont tellement rares que je me demande si il n’y a pas une leçon à en tirer ?
    Au surplus alors que nous retournons maintenant rapidement au point d’origine de la dialectique que la société entretient avec elle-même, je me rejouis à l’idée de voir de nombreux socialos aux petits pieds passer au brun au fur et à mesure que les prébendes et les privilèges vont se faire rares. Le spectacle pathétique de la médiocrité en mouvement devrait te réjouir, et puis en bonus nous aurons peut être quelques bons textes à lire dans les années qui viennent. Nous vivons des temps fascinants, ceci dit la fabrique social américaine étant détruite je pense que c’est de là que les menaces les plus dangereuses sont en train d’arriver.

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