Articles tagués : rouage

Haruki Murakami, L’incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage

haruki murakami l incolore tsukuru tazaki
Un titre tarabiscoté (celui de l’auteur) et une couverture poche flashy (celle de l’éditeur), ne rendent pas justice à ce dernier roman en poche du japonais Murakami. Tsukuru (prononcez Tsoukoulou) a été adolescent dans les années 1980, soudé dans un club des cinq dès le collège et durant toutes ses années lycée. Les trois garçons et les deux filles étaient amis comme on est en harmonie, avec toute la ferveur et les angoisses de l’adolescence. Seul le sexe était tabou car cela aurait été crever l’œuf des quintuplés et devenir adulte…

Sauf que… Murakami a ce génie très peu japonais de décaler ses personnages. Lycéens modèles, étudiants moyens, travailleurs formatés, quatre sur les cinq s’insèrent sans problème dans la société de fourmis, tous plus ou moins hors de leur moi profond mais sachant parfaitement jouer le jeu. Il n’y aurait pas d’histoire si, justement, des décalages ne survenaient.

Le premier est l’exclusion, brutale et tacite, de Tsukuru du groupe, deux ans après qu’il fut parti étudier à Tokyo à la suite du lycée. Tous les autres sont restés à Nagoya – a-t-il été perçu comme un traître au groupe ? Il se trouve qu’il est le seul dont le prénom ne soit pas une couleur mais signifie « construire » – ce côté performatif a-t-il lassé les autres ? Il était le seul également à ne pas avoir de caractéristiques bien précises, sauf qu’il affectionnait les gares – est-ce la raison de sa mise à l’écart ?

Seize ans plus tard, il souffre encore de ce traumatisme. Imaginez, dans une société aussi policée et groupale que la société japonaise, être exclu sans raison ? C’est comme si vous étiez jeté à l’eau sans aucun vêtement la nuit du pont d’un Transatlantique sans que personne ne se préoccupe de votre sort. Après s’être rapproché durant quelques mois de la mort, dépressif, Tsukuru s’est ressaisi en voyant son corps nu, émacié, dans le miroir. Il s’en est sorti, non sans mettre le couvercle sur la blessure… qui ne peut que ressaigner des années plus tard, faute de soins !

Car après avoir eu pendant près d’une année un ami étudiant, de deux ans plus jeune, avec qui il allait régulièrement (en tout bien tout honneur) nager, déguster de la cuisine et écouter de la musique, il a désormais une copine à laquelle il tient. Haida, l’ami de 18 ans, l’a quitté lui aussi sans explication et n’a pas repris ses études. Y aurait-il quelque chose qui cloche chez Tsukuru, incapable de nouer des relations durables ? Sara l’aime bien, il aime Sara, mais parfois ils ne peuvent faire l’amour : Tsukuru débande, comme honteux, alors qu’il a de puissants rêves érotiques par ailleurs.

Sara lui demande, avant d’aller plus loin dans leur relation à deux, de porter le fer dans la plaie et de retrouver ses quatre amis d’adolescence pour savoir pourquoi ils l’ont exclu. Ce qu’entreprend de faire Tsukuru, non sans hésitation. Durant ce « pèlerinage », il va découvrir peu à peu la vérité – bien loin de tout ce qu’il pouvait imaginer. Il va découvrir aussi que son aspect « incolore » n’était en rien négatif pour les autres et qu’il est peut-être le seul à s’être épanoui adulte dans son travail, sinon dans sa vie personnelle. Sauf qu’il écoute trop souvent les Années de pèlerinage de Lizst, notamment Le mal du pays, qui le ramène à ce paradis perdu qu’est le cocon de fin d’enfance.

Sortir de soi, surmonter ses souvenirs, bâtir quelque chose avec Sara comme il bâtit des gares, voilà ce que Tsukuru va entreprendre. Avec ses faiblesses et sa beauté intérieure, que parfois les autres voient, et que lui ne parvient plus à percevoir, figé par son traumatisme. Justement, « ce n’est pas l’harmonie qui relie le cœur des hommes. Ce qui les relie bien plus profondément, c’est ce qui se transmet d’une blessure à une autre. D’une souffrance à une autre. D’une fragilité à une autre. C’est ainsi que les hommes se rejoignent » p.299. « Homme » est pris ici au sens français neutre « d’être humain », car Tsukuru s’adresse à une femme.

L’auteur décrit avec une acidité mêlée d’une certaine tendresse le vendeur de voiture Lexus (à croire qu’il a été payé pour cette pub), le coach de stagiaires désirant à toute force s’intégrer dans les entreprises, les gens pressés des gares bondées, le travail méticuleux et minuté des employés du chemin de fer tenus par l’horaire, ou encore la céramiste nippone exilée en Finlande. Il voit les travers du Japon tout en restant indéfectiblement japonais, ce qui rend son roman et ses personnages universels.

Vous aimerez « l’incolore » Tsukuru (l’absence de couleur n’est pas un défaut), vous aurez de la tendresse pour ses faiblesses comme pour son obstination, pour sa faculté à se mouvoir comme un rouage de montre bien ajusté – comme de son pouvoir d’aller ailleurs, vers le passé et vers l’autre pour faire fleurir cette petite originalité que chacun porte en lui. Car, comme le dit un personnage, « Moi, je ne crois à rien. Je ne crois pas à la logique, ni à l’absence de logique. Je ne crois pas en Dieu, pas plus qu’aux démons. Je ne développe pas d’hypothèses, je n’accomplis pas de saut. Je me contente d’accepter les choses sans un mot, telles qu’elles sont » p.91. Ce n’est qu’ainsi, en regardant la vérité en face, que l’on peut devenir soi.

Haruki Murakami, L’incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage, 2013, 10-18 septembre 2015, 155 pages, €8.10
Les œuvres de Haruki Murakami chroniquées sur ce blog

Catégories : Haruki Murakami, Japon, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Anatole France, Le mannequin d’osier

Ce roman fait suite à L’Orme du mail, en moins vif. Il reprend les mêmes personnages, l’abbé Guitrel qui aimerait bien devenir évêque, Lucien Bergeret, maître de conférences en littérature à l’université, et le menu peuple comme le libraire, le boucher, le savetier, le mendiant. Mais il se focalise moins sur les intrigues politiques (délicieuses) que sur la vie conjugale (morne et ratée) de M. Bergeret. Un siècle et quart plus tard, cela a du mal à nous toucher, malgré quelques beaux morceaux ironiques sur la médiocrité démocratique et militaire.

Les « conventions sociales » sont moins prudes aujourd’hui, même dans les profondeurs de la province française ; le divorce n’est plus une tare sociale et les femmes seules peuvent travailler. C’est pourquoi le lecteur 2013 adhère peu aux états d’âme des petit-bourgeois républicains, symbolisé par ce fameux mannequin d’osier sur lequel Madame Bergeret compose ces jupes elle-même. Ce qui, outre ses visites aux autres dames de son milieu et ses ordres à la servante paysanne maladroite, constitue à peu près toute son activité… Ses deux filles sont grandes et opportunément envoyées « chez une tante » pour éviter une épidémie. On comprend pourquoi, dans ce huis-clos provincial enfermé sur le ménage domestique, les caractères peuvent s’aigrir et les voix monter. C’est la propre vie d’Anatole France, mal marié avec une fille qui se croyait de la haute société, trop stupide et confite de naissance pour reconnaître la hauteur que donne la culture acquise. « Près d’une Pouilly, qu’est-ce qu’un Bergeret ? » (Pléiade p.927). Ce cri du cœur poussé par le personnage dut être celui de l’épouse même de l’auteur, dont il a fini par se séparer en 1892.

tourcoing v 1890

Le mannequin d’osier passera par la fenêtre avant de reprendre une vie modeste dans la chambre de Madame, chassé à tout jamais du cabinet de travail de Monsieur que l’épouse et mère envahissait pour marquer son territoire. Il faut dire que Madame avait pris un amant, le jeune, robuste et sanguin M. Roux, ex-étudiant en lettres latines de Monsieur et en permission de service militaire.

Anatole France n’a jamais aimé les militaires, brutes bornées selon lui, types mêmes de fonctionnaires fonctionnant en rouages obéissants – dont il à vu à peine une trentaine d’années auparavant avec Bazaine l’idiotie tactique en action. Le service militaire obligatoire de trois ans, institué par la loi Freycinet de 1889, oblige les paysans comme les étudiants, les enseignants et les séminaristes à la même corvée d’égalitarisme, les réduisant au rôle « d’outils tactiques élémentaires » (p.877). Comme chacun sait, tout petit pouvoir offert par l’État à un quelconque lambda le fait se hausser aussitôt du col ; il le croit du à ses mérites alors qu’il n’est qu’un rouage nécessaire. Chacun tente aussitôt de profiter pour restaurer cette aristocratie que la Révolution a voulu éradiquer mais qui ressurgit à chaque instant. « Le mépris de l’inférieur est un grand principe d’ambition et le fondement de la hiérarchie », expose l’auteur (p.873). Le service militaire n’est donc pas un « service » rendu aux jeunes hommes. Il les rend idiots, ravivant la bête en eux. M. Roux, lettré et charmant auparavant, est devenu culbuteur de jupons, même un peu rancis. Cela choque Anatole France, tout comme cela choque Monsieur Bergeret, époux et universitaire, qui les surprend en pleine action dans son salon.

Mais il faut faire avec son temps et l’auteur reste toujours balancé en raison. Le service militaire de tous les citoyens mâles aptes a ses vertus. La principale selon lui serait d’éviter une réédition de la Commune de 1871 : « Quand le service est obligatoire pour tous, quand tous les citoyens sont soldats ou le furent, toutes les forces sociales se trouvent disposées de manière à protéger le pouvoir » p.878. Ce n’est pas faux, aucun coup d’État militaire n’a eu lieu en France au siècle suivant grâce à ce dispositif ; ce sont même les appelés qui, par leurs réticences, ont fait échouer le putsch des généraux à Alger en 1961. Et mai 68 n’a jamais débouché sur un quelconque embryon de Commune syndicale – ni de dictature militaire. « En blouse ce héros [le sergent] aspirait à la liberté. Portant l’uniforme, il aspire à la tyrannie et fait régner l’ordre » p.879.

Malgré quelques pages d’érudition comme on en torchait volontiers dans les romans XIXe (Victor Hugo, hélas !), Anatole France sait faire vivre toute une population de personnages secondaires croqués d’un trait vif : Pied d’Alouette le mendiant philosophe qui est tout nu sans son couteau ; le recteur d’université Leterrier (au nom prédestiné) dogmatique et sans aucun doute sur le Beau, le Vrai, le Bien ; le doyen Torquet à l’âme morne ; l’archiviste Mazure qui se voit refuser faute de diplômes et travaux suffisants les palmes académiques et qui s’empresse de dégoter des anecdotes croustillantes sur les familles honorablement connues de la région (il aura très vite ses palmes et deviendra indulgent) ; le savetier veuf Piedagnel qui rêve de se remarier au grand dam de Bergeret qui aimerait plutôt divorcer ; le libraire Paillot d’esprit aride et sans lettres, surtout commerçant ; le boucher, son fils et sa femme, tous gros et puissants avec quelque chose de la bestialité de leurs ancêtres préadamiques (comme on disait alors) ; le sénateur prévaricateur, mais pas plus que tout le monde politique à l’époque…

Au fond quelque chose de Balzac, l’ironie en plus, qui nous fait comprendre bien des traits du présent parce qu’ils sont de l’humanité éternelle.

Anatole France, Le mannequin d’osier – Histoire contemporaine 2, 1897, éd. Elibron Classics 2000, 157 pages, €10.84 broché, €0.00 gratuit sur Kindle

Anatole France, Œuvres tome 2, Gallimard Pléiade 1987, édition de Marie-Pierre Bancquart, 1300 pages, €54.15

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Esprit français

vertus fonctionnaires

Les critères d’évaluation des candidats en écoles supérieures de commerce disent ce qu’il NE FAUT PAS être : indécis, non investi, pas créatif, peu autonome, passif, fermé, insensible, individualiste, sans critique, indifférent au monde de l’entreprise. L’amusant est que se dessine ainsi un portrait en creux des mauvaises qualités du commercial… qui laisse apparaître son antithèse presque parfaite : le fonctionnaire.

Le fonctionnaire est l’occupant d’une fonction publique, organe d’un ensemble, tiré du latin dès 1370 qui signifie l’exécution d’une charge (faire fonction de) en situation de dépendance (en fonction de). Le mot fonctionnaire, tiré de fonction, apparaît sous la plume de Turgot en 1770. Le titulaire fonctionnant est un rouage d’une machinerie administrative. En est tiré le terme de « fonctionnarisme » vers 1850, « prépondérance gênante des fonctionnaires dans un État » selon le Robert historique de la langue française. « Bureaucrate, rond-de-cuir, budgétivore », ajoute en synonymes le Petit Robert

fesses et bourgeois

Si l’on en croit le portrait en creux des qualités requises en grandes écoles, le fonctionnaire n’est pas adulte épanoui responsable – mais tout l’inverse : infantilisé par la pure exécution sans initiative, dépendant irresponsable sans empathie, non motivé et se moquant des affaires, des relations aux autres et de toute entreprise (quoiqu’il fasse, il est payé, pensionné et garanti).

« Fonctionnaire : Inspire le respect quelle que soit la fonction qu’il remplisse » disait Flaubert dans son Dictionnaire des idées reçues. Sa personne représente en effet un ensemble symbolique qui le dépasse et lui confère sa puissance. Un fonctionnaire est censé incarner l’État, ne pas avoir de pensée personnelle mais être la voix du règlement et de la loi, ne pas avoir d’intérêt particulier mais se poser en garant de l’intérêt général. D’où le vocabulaire volontiers administratif de ses représentants lorsqu’ils se sentent contestés, cette façon d’évacuer la question particulière par la légalité générale, de ne jamais être responsable personnellement en face d’un individu mais d’être un sachant fonctionnant devant un numéro de dossier.

L’importance historique de l’État fait que les Français révèrent un comportement inadapté au monde globalisé, depuis que l’échec soviétique a prouvé la sclérose de cette machinerie hiérarchique. Il est donc plus difficile aux jeunes français d’intégrer les valeurs et les comportements de la concurrence et de l’initiative, ce qui fait justement les créateurs d’idées nouvelles appliquées à la production de nouveaux biens. Si la France recèle nombre d’inventeurs, elle recèle peu d’entrepreneurs. Pire : ils sont découragés d’entreprendre par l’ambiance sociale et culturelle, entravés par l’Administration en ses multiples règlements paperassiers et la multiplication des taxes, voire insultés par les politiciens idéologues qui font de la démagogie leur seule tactique électoraliste.

Pourquoi, dès lors, se lamenter de n’être pas aussi structuré que l’Allemand, pas aussi réactif que l’Américain, pas aussi hédoniste laborieux que le Suédois, ou habile commerçant comme le Chinois ? Le « modèle » culturel français a fait son temps (le mot empreinte, traduction plus exacte de l’anglais anthropologique pattern serait plus juste : l’empreinte culturelle).

La tentation est immense de se réfugier dans le passé, de fermer les yeux et les frontières pour rester entre-soi, comme « avant ». La Chine des mandarins l’a fait jadis, avec les succès qu’on a vus ; la Russie soviétique l’a tenté avec le rideau de fer, protectionnisme dérisoire qui a explosé dès que les citoyens de l’est ont pu franchir le mur ; la Corée du nord et Cuba le pratiquent aujourd’hui, laissant le monde aller de l’avant tandis qu’eux traînent, leurs dirigeants fascinés cependant par les films et les gadgets des pays qui vont de l’avant…

Yes week-end reve francais Ce n’est pas ainsi que l’on évolue. Oublie-t-on, au pays de Descartes, que l’intelligence est la faculté d’adaptation ? Oublie-t-on, au pays des Lumières, que l’universel est l’autre nom de la voie vers la liberté ? Voie qui fait envie à tous ceux qui vivent sous les despotismes, voie qui montre le chemin de la libération, la lumière du savoir comme de la conscience ?

Mais croire qu’est toujours « universelle » notre propre façon de voir, passive et datée, est une ornière mentale. Toutes les valeurs du fonctionnaire que sont le faible investissement personnel, l’absence de créativité, l’autonomie réduite, la passivité devant les règles, la fermeture à l’humain au profit du principe, l’indifférence au monde de l’entreprise – tout ce qui était vertu au temps de l’État bâtisseur de la société – ne sont plus les valeurs d’aujourd’hui depuis que la société est devenue mondiale et autonome. L’esprit français s’éteint, et c’est tant mieux. Que vive un esprit renouvelé, pleinement de son temps !

Catégories : Economie, Politique, Société | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Pierre Drieu La Rochelle, État civil

Quelle idée de publier son autobiographie à 28 ans ? Mais il y avait eu la guerre, la grande, celle que tout le monde admire aujourd’hui je ne sais pourquoi, alors qu’elle fut la plus stupide des guerres européennes et une boucherie industrielle. Drieu l’a faite, en intermittent du front, puisqu’il fut deux fois blessé et une fois atteint de paratyphoïde. Il avait besoin d’évacuer l’enfance, d’effectuer un bilan de cette société qui l’avait conduit au suicide, et de sa place dans le monde.

Pierre Drieu la rochelle pléiade

Il tournera mal, Drieu, suivant Doriot dans le PPF et la collaboration, mais il est facile de reconstituer l’avenir en fonction du passé. A 28 ans, il est écœuré du parlementarisme imbécile, des généraux bureaucrates et de la veulerie bourgeoise. La France, minée par un siècle de révolutions et de guéguerres, est minable. Céline le dira avec verve, Malraux ira chercher en Orient ce supplément d’âme que Paris et la province étaient incapables de fournir, Gide testera l’URSS, comme Aragon, Claudel se réfugiera en catholicisme au Japon. Drieu, lui, est resté en France, amer et masochiste. Il fréquente Dada et André Breton, il s’essaie à la littérature.

Ce texte qu’il appelle roman est une autobiographie, une confession, une étude, un état civil. En bref une identité : qui est ce garçon né de Vitré côté mère et de Coutances côté père ? Un grand blond aux yeux bleus, élevé à Paris et l’été à la campagne, mal aimé par un père absent qui préfère sa vieille maitresse et se montre nul en affaires, et une mère qui sort tous les soirs. Chagrin à la Proust du départ maternel, angoisses, peur du noir, soupçons. D’être mal aimé marque pour toujours. A 5 ou 6 ans, Pierre appuie un couteau sur sa poitrine nue jusqu’au sang. Il torture sans vraiment le vouloir une poule à lui confiée, Bigarette, jusqu’à la faire mourir, passant devant le tribunal de la famille assemblée qui lui jette le cadavre à la tête. Moi faible, déchéance familiale, décadence collective, Pierre Drieu La Rochelle se sent « petit-fils d’une défaite », celle de Sedan sous Napoléon le petit, revanche du Boche sur Iéna, vaincu par Napoléon le grand. Avant le collège, Pierre était fou de Napoléon, conté par sa grand-mère maternelle. La réalité du jour est bien triste.

Mais 1918 est-il une victoire ? Les badernes s’en font gloire mais le sergent La Rochelle le sent bien : on a récupéré l’Alsace et la Lorraine mais à quel prix ? Pour quel avenir ? La France des rachitiques attachés au jouir et haineux du sport est épuisée, la revanche poussée à l’absurde prépare des lendemains qui déchantent. Les valeurs qui avaient cours avant guerre ne sont plus acceptables : c’est le grand vide, que chacun comble comme il peut, dans les colonies, aux États-Unis ou dans la fête perpétuelle du gai Paris. « Je voyais rarement mon père, je le craignais avec de lâches tendresses d’esclave qui secrètement choisit son maître » (I.IV), dit-il de lui enfant. Père aujourd’hui veule, père mythique adoré, Napoléon Bonaparte : « Il était si bon, si fort. Quelle douceur de se confier à sa toute-puissance. Voici le seul Dieu que j’ai connu. (…) Je rêvais langoureusement à ses gestes de brutale tendresse » (I.V). Amoureux des femmes, Drieu sera toujours attiré par la force virile. La défaite de 40 fera de lui un fasciste.

Pierre Drieu La Rochelle et chat

Il lit Nietzsche à 14 ans, bien trop tôt pour comprendre. Il prend la force au premier degré, celui de la brute, l’imagination enfiévrée. « Les enfants ne sont pas de la même époque, de la même race, du même continent que les hommes. Ils vivent dans des âges révolus ou attendus, compagnons farouchement tendres et dévoués. Ils sont audacieux, cruels, non point amoureux de la nature, mais ses maîtres » I.VI. L’enfant est innocence et oubli, un premier mouvement, disait Nietzsche. Mais quand l’enfant n’a pas sa place, donnée par amour de qui s’occupe de lui, il cherche un substitut. Il veut conquérir ses camarades en les « faisant jouer », malgré la faiblesse de ses poings. Il reste « ébahi devant les grues, les canons, les oignons de cuir des boxeurs » (III.I). Étonnant aveu : « Je ne me console pas, en m’utilisant comme personnage de roman, de n’être point un homme accompli » (III.IV). La société, le pays sont de même lâches et faibles : « Tout me disait notre petitesse, notre médiocrité entre les grandeurs nouvelles : Empire britannique, Empire allemand, Empire russe, les États-Unis qui avaient l’aigle dans leurs armes » (III.II).

Je ne m’étonne pas, moi, de ne pas aimer Drieu. J’ai lu État civil lorsqu’il est paru en collection l’Imaginaire Gallimard, vers la fin des années 70, époque où l’étouffoir marxiste, maoïste, gauchiste et socialiste, faisait espérer des bouffées d’air venues d’autres idées. Mais je n’ai rien retenu de ce livre, c’est dire qu’il m’a peu marqué. Car les œuvres disent les hommes qui les ont écrites et ce Drieu là est veule. « Les êtres faibles font de la faiblesse une idée. Ils y rapportent tout. Au moment d’agir, ils détruisent leurs actes devant cette image » (III.I). Cogle tourne court, s’intitule le dernier chapitre. Cogle est le surnom qu’il s’est donné, Pierre, peut-être de l’anglais cog, rouage… L’authenticité d’enfance a avorté. La faiblesse se cherchera une force, jusqu’à la trahison.

Mais il est facile de réécrire l’histoire quand on connaît la suite. Plus intéressant est détecter chez le jeune homme ce qui pourrait mal tourner. Doriot était communiste avant de virer nazi ; aujourd’hui, d’autres encensent Robespierre dans un national socialisme pas si loin de la démarche de Doriot ou de Drieu. Avec les riches comme boucs émissaires plutôt que les Juifs, mais toujours pour se dédouaner de la faiblesse intime : celle du pays incapable de s’adapter au monde, celle de la société jouisseuse et égoïste, celle de chacun qui vit pour soi. Le danger est grand de se chercher des maîtres pour sortir de son petit moi dans l’exaltation du peuple. État civil n’est pas identité mais matrice. C’est moins Drieu qu’il faut y voir qu’un certain type d’homme – qui existe aujourd’hui.

Pierre Drieu La Rochelle, État civil, 1921, L’Imaginaire Gallimard, 1977, 154 pages, €6.17

Pierre Drieu La Rochelle, Romans récits nouvelles, Pléiade Gallimard, 2012, 1936 pages, €68.87

Tous les romans de Drieu La Rochelle chroniqués sur ce blog

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Premiers pas dans Pékin 1993

Article sélectionné par le blog Meilleurs articles

Il fait doux à notre arrivée : -4° le matin, +8° dans la journée. Nombreux sont les enfants et les jeunes dont le col est ouvert. La population ne me séduit pas particulièrement ; je lui trouve les traits plutôt rustiques, accentués par une attitude de « grossièreté prolétarienne » volontairement cultivée. Par idéologie, il faut forcer depuis deux générations le trait ouvrier ou, à la rigueur, paysan. Le vêtement commun est simple, mal taillé, souvent sali.

petit garcon pekin 1993

Nous ne rencontrons aucune excentricité ni « révolte d’ego » comme nos punks, skins et autres rastas. Le moi est réduit et la masse exaltée ; l’individu est soumis tout petit à la discipline du parti et de la société. On ne lui demande pas de créer mais d’être un rouage. L’avant-garde décide pour lui. Dans cette gigantesque administration qu’est le communisme, tout s’invente en haut et se décline vers le bas. On ne réfléchit pas, on exécute, on « fonctionne » – le rêve jacobin d’une Administration parfaitement réalisée ! Les Pékinois cru 1993 offrent le spectacle d’un vaste troupeau unisexe.

fillette chat

La beauté existe, pour parler comme François Cheng, je la rencontre parfois. Les enfants, comme partout, ont une fraîcheur et un air éveillé qui fait plaisir. Ils sont peu nombreux, la politique de l’enfant unique dans les villes est la norme imposée ; les parents semblent donc s’occuper d’eux pleinement. Ils sont les seuls à être habillés joyeusement. Les mères prennent plaisir à les vêtir de couleurs vives qui leur vont bien au teint. Ils sont gâtés, à l’aise ; ils sourient et lancent parfois un « hello ! » aux « long nez » qui passent. D’ailleurs, pour leur répondre, « bonjour » en chinois se dit « nin hao » et merci « xiexie ».

Pekin hotel

Nous déjeunons vers deux heures locales de l’après-midi, à l’Hôtel de Pékin, après avoir emménagé vers onze heures. Nous n’avons accès qu’à un reste de buffet qui allait fermer – horaires syndicaux obligent ! – et dont les plats sont très moyens.

Pekin place Tien an Men 1993

Nous partons à neuf en promenade vers le plus facile et au plus près : la place Tien An Men et le quartier sud. Le temps est humide et frais, le soleil voilé. Beaucoup de piétons occupent les trottoirs et les chaussées des rues. Le niveau de vie et les habitudes individualistes n’ont pas, en 1993, envahis Pékin. Circulent plutôt de nombreux vélos, des taxis de marque japonaise assez neufs et d’anciens bus usés, à soufflets. Notre déambulation n’est qu’une simple prise de contact avec la ville et son ambiance.

Un ami a plusieurs fois tenté de pénétrer dans les hutongs, ces ruelles où s’ouvrent les maisons chinoises traditionnelles qui forment un quartier entouré de murs et fermé par une porte sur la rue. Nous voyant arriver, les gardiens nous ont toujours dit : « interdit ». On ne peut pas entrer. Moralisme ? Crainte de contagion idéologique ? Souci de rester entre soi ? Ou politiquement correct qui n’ouvre que ce qui est montrable ?

La place Tian An Men est immense et vide ; elle sert de passage pour les piétons qui ont hâte de se rendre à l’une de ses extrémités. L’impression est pire encore le soir, quand nous y revenons. Ce symbole de la Révolution maoïste a été aussi le lieu de la Réaction d’un vieux parti communiste aux abois devant les revendications démocratiques de 1989. La répression aurait fait trois mille morts. La loi martiale n’est levée, en 1993, que depuis trois ans.

pekin Tian an men 1993 soir

Sur un côté s’élève le Mausolée de Mao. Il est fermé pour restauration. On doit refaire son lifting au Grand Timonier, bien malmené par les bactéries. Tout cet ensemble autour de la place est triste et froid. Le « peuple » institutionnalisé ne présente aucun intérêt pour le visiteur. Seul le peuple vivant l’intéresse, le « vrai ». Sur la place s’élève un monument Kolôssal et belliqueux, l’un de ces tanks de la sculpture qu’affectionnent les tyrannies. Un paysan et un ouvrier encadrent un soldat, tendus vers un avenir laborieux. Une femme les suit, tout aussi hommasse. Les quatre sont carrés, rigides, obtus. Ils ont cet inénarrable « sérieux » du socialisme réel qui les rend dangereux – mais qui fait aussi, et c’est heureux, leur faiblesse.

Toutes les notes de lecture et de voyage en Chine sur ce blog

Catégories : Chine, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Dino Buzzati, Le désert des Tartares

C’est à 34 ans que l’auteur publie cette métaphore de l’existence fonctionnaire. Italien, il met en scène un jeune lieutenant affecté au fort Bastiani, sis dans les montagnes à la frontière du nord. Au-delà, une plaine sèche d’où, dit-on, les Tartares sont venus il y a des siècles. L’existence de garnison isolée est quasi monastique : routine de la discipline, des horaires de garde et pas de femmes. La vie s’écoule, pareille à elle-même, sans perspective autre que l’éternel présent du règlement. Ni carrière, ni enfants, ni réussite sociale, on sert l’État comme on sert Dieu, par devoir.

Mais l’horizon reste vide, rien ne justifie le fort ni le dessèchement sur pied d’une génération d’hommes jeunes voués à ne rien faire. Même lorsque sonnent des alarmes, personne n’y croit, pas plus les officiers supérieurs du fort que l’état-major en ville. C’est la survenue d’un cheval, par-delà la frontière, puis des soldats en armes… qui se contentent de borner la frontière, puis la construction d’une route au loin. La tragédie est qu’à force d’entendre crier au loup, les bergers se lassent, et que le loup peut survenir impunément. Le lieutenant Giovanni Drogo de 20 ans, devenu commandant passé 50 ans, tombe malade au moment où ce pourquoi il était là survient. L’ennemi arrive et il est trop faible pour l’accueillir. Ce sont les jeunots venus en renfort qui vont trouver la gloire, eux qui n’ont jamais mis les pieds au fort. Lui partira, pour le grand voyage, avec le sourire : il faut imaginer Sisyphe heureux.

Nombreux sont les êtres qui se complaisent dans les habitudes. Ils ont peur de l’aventure et préfèrent le connu. Toute entreprise les effraie car il y a risque de changement. Le temps passe et ils ne deviennent rien, ne créent rien, n’entreprennent rien. Et ils sont heureux comme ça ! Ils ont l’impression d’ignorer la mort en se faisant tout petits, insignifiants, neutres. Alors qu’ils ne vivent qu’au ralenti, sans volonté, sans liberté – dans le renoncement. Si Drogo reste au fort trente années, alors qu’il s’était juré de le quitter au bout de quatre mois, c’est qu’« il y avait déjà en lui la torpeur des habitudes, la vanité militaire, l’amour domestique pour les murs quotidiens. Au rythme monotone du service, quatre mois avaient suffit pour l’engluer. (…) Peu à peu, il avait appris à bien connaître les règlements, les façons de s’exprimer, les manies des supérieurs » p.81. Les paysans restent attachés à leur terre, même pauvre ; les fonctionnaires ne rêvent que d’un petit travail tranquille, sans aucun changement ; les moines ne supportent ce monde ici-bas que parce qu’ils rêvent du monde au-delà, qui justifiera leur sacrifice et leur obéissance.

Sauf que cette existence mécanique mécanise l’humain. Tout fonctionnaire se met à fonctionner comme s’il n’était que rouage sans cœur ni âme. « La sentinelle n’était plus le Moricaud avec qui tous ses camarades plaisantaient librement, elle était seulement une sentinelle, l’une des sentinelles du fort, en uniforme de drap bleu avec le baudrier de cuir verni, une sentinelle absolument identique, dans la nuit, à toutes les autres, une sentinelle quelconque qui l’avait mis en joue et qui, maintenant, pressait sur la détente » p.113. Le devoir avant tout, respect du règlement, tirer après sommation. Le camarade s’écroule, atteint d’une balle en plein front. Car le soldat a été bien formé et bien discipliné ; il est devenu tireur d’élite. Un bon fonctionnaire qui fonctionne sans état d’âme, même contre un semblable, même contre un camarade qui l’appelle par son nom. Il ne veut pas le savoir – parce qu’il ne connaît pas le mot de passe.

L’État déshumanise, comme toutes ces machines sociales inventées pour bureaucratiser les fonctions, segmenter les responsabilités, réglementer les actes. En ce début du XXème siècle où naît la grande ville avec l’essor de l’industrialisation, où naissent les partis de masse et les régimes totalisants, Dino Buzzati livre son testament philosophique, étrangement proche de celui de Kafka. Souvenons-nous, peuple tenté par le socialisme gris des technocrates, que derrière les règlements il y a des humains !

Dino Buzzati, Le désert des Tartares, 1940, traduit de l’italien par Michel Arnaud en 1949, Pocket 2010, 267 pages, €4.94 

Catégories : Italie, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Albert Camus, L’Etranger et le Mythe de Sisyphe

Publiés volontairement à quelques mois d’intervalle, en pleine Occupation, le roman et l’essai se complètent et s’enrichissent l’un de l’autre. Le roman renouvelle la littérature française du temps par son objet et par son style ; l’essai propose une philosophie de notre temps, lassé de l’Idéalisme et des religions et avide d’agir concrètement dans le monde. Tous deux ont pour objet « l’absurde », qui est la question centrale du sens de la vie.

Meursault est un jeune adulte qui vient de perdre sa mère, vieille femme usée qui n’avait plus rien à lui dire depuis des années. Il travaille comme employé dans un bureau, déjeune chaque jour dans la même gargote chez Céleste, dort tard le dimanche et sort vaguement avec une fille parce qu’il ressent parfois le désir. Sa vie ne mène à rien ; il n’est qu’un rouage de la machine, sans aucune ambition. Il a pris ses petites habitudes et répugne à en changer, par paresse ou manque d’énergie. Il a des « copains » parce qu’ils sont là mais ne ressent rien de particulier envers eux. Il se laisse agir et le destin va engrener les circonstances pour en faire un meurtrier. Abasourdi et ne comprenant pas ce qui lui arrive, il ne va pas se défendre et se laisse aller à la guillotine. Étranger à la société, étranger à ses conventions comme à ses rites, Meursault s’évacue de la vie. Il dit ce qui est sans y mettre les formes et les autres, les institutions ne lui pardonnent pas ce réalisme qu’ils trouvent froid. Ils lui préfèrent l’idéal des apparences ou de la religion.

Au fond, s’il meurt, c’est pour la vérité du monde.

Or, dit l’essai, « il arrive que les décors s’écroulent. Lever, Tramway, quatre heures de bureau ou d’usine, repas, tramway, quatre heures de travail, repas, sommeil et lundi mardi mercredi jeudi vendredi et samedi sur le même rythme, cette route se suit aisément la plupart du temps. Un jour seulement, le ‘pourquoi’ s’élève et tout commence dans cette lassitude teintée d’étonnement. » Naît alors le mouvement de la conscience qui aboutit à l’éveil ou au renoncement.

Meursault, l’Etranger, renonce ; l’éveillé, c’est Don Juan, le comédien, le conquérant ou le créateur. Peut-être Meursault aurait-il pu trouver une bouée sur l’océan sans but de l’existence s’il avait accepté de « se marier » avec la fille, d’avoir des petits. Procréer c’est aussi créer, être comédien dans un rôle, voir conquérant. Mais son désir n’était pas assez fort. Il ne s’est pas révolté contre l’absurde de l’engrenage – ce que feront les étudiants de mai 68 contre le métro-boulot-dodo.

« L’une des seules positions philosophiques cohérentes, c’est ainsi la révolte. Elle est un confrontement perpétuel de l’homme et de sa propre obscurité. Elle est exigence d’une impossible transparence. Elle remet le monde en question à chacune de ses secondes. (…) Elle est cette présence constante de l’homme à lui-même. Elle n’est pas aspiration, elle est sans espoir. Cette révolte n’est que l’assurance d’un destin écrasant, moins la résignation qui devrait l’accompagner. » Ne pas consentir à l’absurde de la vie, ce n’est pas se réfugier dans un idéal ou un ailleurs ; ni sombrer dans le nihilisme qui conduit au suicide. Mais donner son prix à la vie, « l’intelligence aux prises avec une réalité qui le dépasse ». A un lecteur, Camus précisera : « L’effort de la pensée absurde (et gratuite), c’est l’expulsion de tous les jugements de valeur au profit des jugements de fait. » (Lettre à Pierre Bonnel, 18 mars 1943)

La position de l’homme absurde est celle du tragique grec : « l’indifférence à l’avenir et la passion d’épuiser tout ce qui est donné. » Vivre le plus et non le mieux – puisqu’il n’existe aucun code transcendant auquel obéir. Ce qui signifie « être en face du monde le plus souvent possible », lucide, réaliste, pragmatique. Ne pas se voiler la face ni travestir les choses ou les sentiments. Être là, ici et maintenant, ni dans le futur ni dans l’ailleurs. Ce qui signifie beaucoup, comme par exemple qu’aucune fin ne peut justifier des moyens intolérables – et qui fera le grand écart de Camus et de Sartre. « Sentir sa vie, sa révolte, sa liberté, et le plus possible, c’est vivre et le plus possible. » Ce qui veut dire agir – mais pas en suiveur d’un gourou ou d’un parti.

« Une révolution s’accomplit toujours contre les dieux, à commencer par celle de Prométhée, le premier des conquérants modernes. C’est une revendication de l’homme contre son destin : la revendication du pauvre n’est qu’un prétexte. Mais je ne puis saisir cet esprit que dans son acte historique et c’est là que je le rejoins. » Créer, c’est donner une forme à son destin. S’il n’y a pas de destinée supérieure, il y a bien un destin personnel. Ainsi en est-il de Sisyphe : « La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme. »

Albert Camus, L’Etranger, 1942, Folio €4.37

Albert Camus, Le mythe de Sisyphe, 1942, Folio €6.93

Œuvres reprises dans Albert Camus, Pléiade tome 1, 1931-1944, sous la direction de Jacqueline Lévi-Valensi, 2006

Catégories : Albert Camus, Livres, Philosophie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,