Articles tagués : place tien an men

Pékin 1993, quartier des antiquaires

Les éléments féminins de notre groupe repartent à l’assaut de la soie. Un ami âgé voudrait visiter le quartier des antiquaires Liulichang et je le suis. La rue est pittoresque. S’y ouvrent des boutiques à la façade de bois traditionnelle, décorée. Nous croisons partout des Chinois à vélo. Passent dans la rue des jeunes filles fraîches, peu apprêtées, qui rient à ce que leurs baratinent leurs jeunes brutes d’amants. Eternels moment de la séduction, observés ici en langue étrangère : capter l’attention, baratiner, puis pousser vers la couche sont les trois moments de toute drague, quel que soit le pays.

Liulichang antiquaires pekin 1993

L’ami est dans son élément : papiers découpés, dessins à l’encre de Chine, albums, estampes anciennes de type « image d’Épinal », il trouve toutes ces choses qu’il aime et il est heureux. Juste avant la fermeture obligatoire de 17h30, il achète plusieurs pochettes de papiers découpés aux couleurs vives et deux estampes populaires pour dix yuans chacune. Je remarque pour ma part un dessin sobre dont j’admire la beauté. Il reprend le thème très classique du garçon juché sur le dos d’un buffle traversant une rivière. Mais la composition est très équilibrée, le garçon sur la gauche, en tunique de paysan, les longues cornes du buffle horizontales sur l’eau, et les branches de saule pendantes sur la droite. Je demande le prix : « famous chinese artist, still alive : 36 000 yuans ». Mes goûts sont onéreux.

gamin sur buffle dessin

Nous revenons à pied par les ruelles. Le débouché de la place Tien An Men nous paraît d’autant plus incongru. Éclairée, immense, vide, la place symbole du maoïsme apparaît pour ce qu’elle est au sortir de la ville chinoise : une gigantesque table rase. Pour construire quoi ? Rien de probant à aujourd’hui, puisque l’on ne parle que de desserrement démocratique et d’ouverture au marché, autrement dit la restauration d’un ordre ancien, extérieur à la Chine, que Mao visait justement à éradiquer.

Liulichang vitrine pekin

Ce vide me rappelle l’essai de François Jullien, Éloge de la fadeur, paru en 1991. Pour les Chinois, la fadeur est la saveur du neutre, au départ de tous les possibles. « Le mérite de la fadeur est de nous faire accéder à ce fonds indifférencié des choses ; sa neutralité exprime la capacité inhérente au centre. A ce stade, le réel n’est plus « bloqué » dans des manifestations partiales et trop voyantes ; le concret devient discret, il s’ouvre à la transformation. » Peut-être faut-il considérer la place Tien An Men et la période maoïste comme une « fadeur » qui brise l’immobilisme ancien pour s’ouvrir à toute transformation propre à la Chine ?

Liulichang pekin hutong 1993

Le paradoxe est que Tien An Men signifie « porte de la paix céleste », symbole d’immobilité dans l’équilibre. Confucius valorisait déjà le juste milieu non comme une médiocrité à égale distance de tous les extrêmes, mais comme la valeur centrale du neutre, ce qui ne penche pas plus dans un sens que dans un autre mais garde complète en soi sa capacité d’essor. L’efficacité est toujours discrète, d’où sa louange de la réserve, de la vertu modeste. Tout le contraire de Mao, quand on y réfléchit : le stratège fait évoluer la situation antagoniste de proche en proche, d’une façon quasi insensible, de sorte que la victoire progressivement acquise ne s’impose jamais comme un haut fait. Tien An Men représente bien l’ambivalence de la Chine : le vide du neutre, mais aussi l’éradication hautement revendiquée. Où l’on retrouve l’orgueil chinois : le souci de protéger son identité, la peur du ridicule, le sens de la « face » ; mais aussi son contraire, le vieux complexe de supériorité historique, morale, impériale.

Pekin Tien an men 1993

Ce soir, nous dînons original. Nous montons au septième étage de l’hôtel pour déguster du canard laqué. Nous n’aurons pas accès au « banquet » de canard laqué car l’heure est trop tardive. Les Chinois mangent tôt parce qu’ils se lèvent tôt et que l’administration l’exige ainsi (pourquoi « servir le client » puisque l’on est fonctionnaire salarié et que « le client » n’existe pas, mais seulement des « usagers »). Nous avons accès au canard en lamelles, avec sa peau croustillante, que l’on déguste dans des crêpes avec une branche de civette, le tout trempé dans une sauce brune épaisse. Nous ajoutons des pois mangetout étuvés et des nouilles frites. Nous effectuons ainsi un délicieux repas traditionnel pour 72 yuans par personne, alors que l’insipide riz-légumes, tarte et capuccino nous était revenu à 63 yuans ce midi.

Nous terminons ce séjour à Pékin au bar chic de l’hôtel à écouter du piano en sirotant un cognac, pour écluser nos derniers yuans inchangeables. Je les termine sur deux petits bols de porcelaine fine moins chers qu’un repas, que j’offrirai à mon retour, marchandés pour soixante yuans les deux. Il est vrai que la boite en carton recouverte de tissu, qui les contient, est bien fanée.

chat endormi gravure chinoise

Le guide chinois nous souhaite un prompt retour de façon fleurie, avec beaucoup de « bon ! » et de « voilà », expressions qui émaillent sa conversation d’habitude. Nous quittons Pékin la reconstruite, la ville sans oiseaux, et sa poussière. Nous longeons l’autoroute en construction qui symbolise ce premier abord de la Chine : un chantier qui n’avance pas, où une armée de travailleurs fait la pause pendant que quelques-uns sont au labeur – à la socialiste (qu’importe de se presser puisque nous serons de toute façon payés pareils).

FIN

Toutes les notes de lecture et de voyage en Chine sur ce blog.

Catégories : Chine, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Premiers pas dans Pékin 1993

Article sélectionné par le blog Meilleurs articles

Il fait doux à notre arrivée : -4° le matin, +8° dans la journée. Nombreux sont les enfants et les jeunes dont le col est ouvert. La population ne me séduit pas particulièrement ; je lui trouve les traits plutôt rustiques, accentués par une attitude de « grossièreté prolétarienne » volontairement cultivée. Par idéologie, il faut forcer depuis deux générations le trait ouvrier ou, à la rigueur, paysan. Le vêtement commun est simple, mal taillé, souvent sali.

petit garcon pekin 1993

Nous ne rencontrons aucune excentricité ni « révolte d’ego » comme nos punks, skins et autres rastas. Le moi est réduit et la masse exaltée ; l’individu est soumis tout petit à la discipline du parti et de la société. On ne lui demande pas de créer mais d’être un rouage. L’avant-garde décide pour lui. Dans cette gigantesque administration qu’est le communisme, tout s’invente en haut et se décline vers le bas. On ne réfléchit pas, on exécute, on « fonctionne » – le rêve jacobin d’une Administration parfaitement réalisée ! Les Pékinois cru 1993 offrent le spectacle d’un vaste troupeau unisexe.

fillette chat

La beauté existe, pour parler comme François Cheng, je la rencontre parfois. Les enfants, comme partout, ont une fraîcheur et un air éveillé qui fait plaisir. Ils sont peu nombreux, la politique de l’enfant unique dans les villes est la norme imposée ; les parents semblent donc s’occuper d’eux pleinement. Ils sont les seuls à être habillés joyeusement. Les mères prennent plaisir à les vêtir de couleurs vives qui leur vont bien au teint. Ils sont gâtés, à l’aise ; ils sourient et lancent parfois un « hello ! » aux « long nez » qui passent. D’ailleurs, pour leur répondre, « bonjour » en chinois se dit « nin hao » et merci « xiexie ».

Pekin hotel

Nous déjeunons vers deux heures locales de l’après-midi, à l’Hôtel de Pékin, après avoir emménagé vers onze heures. Nous n’avons accès qu’à un reste de buffet qui allait fermer – horaires syndicaux obligent ! – et dont les plats sont très moyens.

Pekin place Tien an Men 1993

Nous partons à neuf en promenade vers le plus facile et au plus près : la place Tien An Men et le quartier sud. Le temps est humide et frais, le soleil voilé. Beaucoup de piétons occupent les trottoirs et les chaussées des rues. Le niveau de vie et les habitudes individualistes n’ont pas, en 1993, envahis Pékin. Circulent plutôt de nombreux vélos, des taxis de marque japonaise assez neufs et d’anciens bus usés, à soufflets. Notre déambulation n’est qu’une simple prise de contact avec la ville et son ambiance.

Un ami a plusieurs fois tenté de pénétrer dans les hutongs, ces ruelles où s’ouvrent les maisons chinoises traditionnelles qui forment un quartier entouré de murs et fermé par une porte sur la rue. Nous voyant arriver, les gardiens nous ont toujours dit : « interdit ». On ne peut pas entrer. Moralisme ? Crainte de contagion idéologique ? Souci de rester entre soi ? Ou politiquement correct qui n’ouvre que ce qui est montrable ?

La place Tian An Men est immense et vide ; elle sert de passage pour les piétons qui ont hâte de se rendre à l’une de ses extrémités. L’impression est pire encore le soir, quand nous y revenons. Ce symbole de la Révolution maoïste a été aussi le lieu de la Réaction d’un vieux parti communiste aux abois devant les revendications démocratiques de 1989. La répression aurait fait trois mille morts. La loi martiale n’est levée, en 1993, que depuis trois ans.

pekin Tian an men 1993 soir

Sur un côté s’élève le Mausolée de Mao. Il est fermé pour restauration. On doit refaire son lifting au Grand Timonier, bien malmené par les bactéries. Tout cet ensemble autour de la place est triste et froid. Le « peuple » institutionnalisé ne présente aucun intérêt pour le visiteur. Seul le peuple vivant l’intéresse, le « vrai ». Sur la place s’élève un monument Kolôssal et belliqueux, l’un de ces tanks de la sculpture qu’affectionnent les tyrannies. Un paysan et un ouvrier encadrent un soldat, tendus vers un avenir laborieux. Une femme les suit, tout aussi hommasse. Les quatre sont carrés, rigides, obtus. Ils ont cet inénarrable « sérieux » du socialisme réel qui les rend dangereux – mais qui fait aussi, et c’est heureux, leur faiblesse.

Toutes les notes de lecture et de voyage en Chine sur ce blog

Catégories : Chine, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Pékin il y a vingt ans

Le long vol sans escale d’Air France dure neuf heures et quarante cinq minutes. Il passe au-dessus de la Scandinavie, puis de la Sibérie. L’avion est plein en cette mi-février 1993. Pas une place n’est libre dans le Boeing 747 « combi » : voilà qui est rentable et justifie tant l’apéritif au champagne que le Bourgogne rouge au repas – luxe qui a disparu depuis de la classe éco.

gamine chine 1993

A Pékin, nous accueille une aérogare immense où les formalités sont réduites. Nous roulons 35 km en bus sur une route encombrée où la vitesse est limitée. On construit « une autoroute pour la fin de l’année », nous apprend le guide officiel qui parle un français fleuri. Le paysage offre l’image d’un pays constamment en chantier où tout est à reconstruire depuis la Révolution culturelle. La Chine a quitté le tiers-monde miséreux pour se hisser au rang des pays émergents.

gamin pekin 1993

Pas de mendicité, une relative propreté par terre, aidée par des campagnes périodiques de mobilisation citoyenne. L’activisme moral et pédagogique, venu d’en haut, jette des milliers d’hommes dans des opérations renouvelées de reboisement et de construction. Ceci après des campagnes précédentes qui les avaient fait déboiser et détruire – telle est l’idéologie, le pouvoir d’une société pyramidale, et l’impact du maître d’école qui se prenait pour le maître de l’empire du milieu. Sur les chantiers devant nos yeux je vois peu de matériel et beaucoup d’ouvriers. Ils ont l’air de travailler lentement, mais le nombre et la durée font le résultat. Dans la ville même de Pékin, beaucoup de constructions apparaissent récentes. Ce n’est que béton. Les appartements sont doublés de vérandas vitrées pour chauffer les pièces au soleil d’hiver. Pékin est un chantier en perpétuelle construction. Pas de centre. L’architecture y est « soviétique », purement utilitaire et bon marché, sans souci esthétique.

peyrefitte boulet chine

Avant de partir, j’ai lu sur la Chine. Les romans truculents de Lucien Bodard bien sûr, de son enfance comme fils de consul en Chine, La mère de Pearl Buck quand j’étais ado, et les livres poétiques de Victor Segalen. L’essai d’Alain Peyrefitte, Quand la Chine s’éveillera avait marqué, l’année de sa parution, mon entrée en science politique. Mais il s’agit d’une vision jacobine fascinée par les ressemblances avec la France louisquatorziènne que tout les politiciens français veulent perpétrer depuis de Gaulle jusqu’à Mitterrand.

Durant mes études, j’étais baigné dans le maoïsme parisien qui allait de la logorrhée marxiste disséquant les cheveux en quatre Vérités ou trois Principes, à l’infantilisme braillard des hormones. Je me suis donc plongé dans la vie enchantée de Mao par Han Suyin, célèbre écrivain d’époque, en deux tomes, Le déluge du matin et Le premier jour du monde. Il m’a bien déçu : c’est une suite de chromos révérencieux, sans aucun esprit critique ; on croirait lire la vie de Saint-François par une dévote. Les œuvres mêmes de Mao Tsé-toung, achetées à la librairie Norman Béthune boulevard Saint-Michel (qui étaient au programme de Sciences Po), sont des recueils de préceptes scolaires niveau d’école primaire.

jeunes pekin 1993

Cela paraît incongru aujourd’hui, mais il y avait un engouement extraordinaire chez les étudiants intellos, après 68, pour l’instituteur révolutionnaire chinois. C’était loin, la Chine, personne n’y voyageait sans être étroitement encadré et le mythe demeurait puissant. Mao renouvelait le marxisme stalinien, le vieux parti communiste moscoutaire. Les partis et sous-partis se multipliaient comme dans un plan de Science Po : PCMLF, Gauche prolétarienne, Mao-spontex (spontanéistes) de Vive la révolution, NAPAP, la Cause du peuple… Mao a séduit tout ce que la France comptait d’intellos-médiatiques, ou presque, par militantisme, compagnonnage ou simple capillarité de caste : Jean-Paul Sartre, Alain Geismar, Jean-Luc Godard, Michel Foucault, Serge July, Maria-Antonietta Macciocchi, Alain Badiou, Gérard Miller, Philippe Sollers, Julia Kristeva, Jean-Pierre Le Dantec, Serge Daney, Olivier Rolin, les Broyelle du Nouvel Obs, les catho-normaliens des éditions du Seuil avec Jean-Luc Domenach, Claude Mauriac et Jean-Claude Guillebaud, François Wahl, Jean Lacouture et même Roland Barthes. Par antiautoritarisme mal placé, car celui qui disait aux ados gardes rouges « feu sur le quartier général » ne visait qu’à conserver son propre pouvoir personnel, que ses stupidités avait affaibli. Le « grand bond en avant » a tué par famine au moins 30 millions de personnes, l’industrialisation ratée des campagnes a produit un « acier » inutilisable, et ainsi de suite.

Mais la croyance reste sourde et aveugle à tous les témoignages contre : Simon Leys n’a pas été entendu par ces soi-disant « libérés » intellos de la rue d’Ulm. Il a fallu attendre les massacres – indéniables – du Cambodge en 1975 !

Je suis resté sceptique devant cet engouement religieux pour Mao, mais j’en ai retenu une leçon : le plus grand libérateur en apparence est un tyran qui se révèle. Méfiez-vous de Mélenchon…

1989 06 Chine Tiananmen manifestationsLa Chine est une grande civilisation, très ancienne, où la culture avait atteint un point remarquable. Mais son éradication brutale et sans précaution, perpétrée par le maoïsme, a créé une sorte de Frankenstein dont on ne voit pas comment il pourrait évoluer sans revenir sur le passé. La vraie vie des Chinois de la fin des années 1980 a été bien décrite par Marc Boulet, Dans la peau d’un Chinois. Son récit au ras des gens vient de ce que, journaliste, Marc Boulet s’est déguisé en Chinois ouïgour et a peaufiné sa pratique du mandarin pour se fondre dans la vie quotidienne.

Tien An Men massacre 1989

La révolte des étudiants, ouvriers et intellectuels à Pékin du 15 avril au 4 juin 1989 pour dénoncer la corruption et réclamer une démocratie plus libre, ont abouti au massacre de la place Tien An Men qui a fait quelques milliers de morts. Le Parti n’est pas prêt à libérer le peuple du joug communiste, malgré l’ouverture du marché à l’enrichissement personnel. Depuis 1993, la richesse a explosé mais le régime n’a pas bougé, la corruption demeure et les libertés démocratiques sont étroitement contenues. Mais il y a Internet en plus. La visite de la capitale, à ce titre, en février 1993 et quatre ans après la répression Tien An Men, est une expérience. Humer l’atmosphère locale permet d’en apprendre plus que toutes les études savantes.

Toutes les notes de lecture et de voyage en Chine sur ce blog.

Catégories : Chine, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,