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Harry, un ami qui vous veut du bien de Dominik Moll

Harry (Sergi López) est un fils à papa à l’accent portugais qui n’a jamais rien fait de sa vie et qui ne supporte pas qu’on le contrarie. Ses parents arrivistes lui ont donné un prénom anglo-saxon prétentieux (Harold) jurant avec un nom d’immigré des années 70 (Balestero). Il s’est trouvé adolescent complexé dans un lycée du Cantal, à admirer son condisciple Michel (Laurent Lucas) qui écrit des poèmes et commence une nouvelle dans le journal du bahut. Comme par hasard, il le retrouve vingt ans plus tard dans les toilettes d’une autoroute vers le sud.

Ce n’est pas ce que vous croyez, Harry n’est pas homo, il saute toute jupe qui passe et est présentement avec Prune (Sophie Guillemin), une ravissante idiote au prénom niais qui adore la baise. Mais il a fait une fixation sur le créateur qu’était Michel, futur romancier croyait-il, et ne l’a jamais oublié. Il connait même par cœur un poème de lui, un rien grandiloquent, éjaculation métaphysique d’adolescent sur les poignards de nuit.

Plutôt collant – rien ne doit résister à son désir – Harry invite Michel, sa femme Claire (Mathilde Seigner) et leurs trois gamines infernales (Victoire de Koster, Laurie Caminata, Lorena Caminata) au restaurant. Mais il fait très chaud, les enfants sont épuisés et énervés, l’antique auto familiale cliquette et n’a pas la clim (le cinéaste prend bien soin de ne jamais nous faire reconnaître la marque miteuse, sauf que le capot s’ouvre depuis le pare-brise). Il propose alors de « boire un verre » en les accompagnant jusque chez eux avec sa grosse Mercedes. Coincé par une politesse de lâche et bien qu’il n’ait pas reconnu Harry, Michel finit par accepter, demandant pour la forme à Claire si cela lui va. Celle-ci n’a pas d’objection valable et les deux voitures roulent vers la maison de campagne une ancienne ferme isolée au milieu de nulle part, à deux heures de route de « la ville » (Aurillac ?) où habitent les parents de Michel.

Peu à peu, insidieusement, Harry s’impose. Il prend dans sa voiture climatisée pour une partie du trajet Claire et la plus petite des filles qui pleure d’agacement ; il se propose de ramener Claire en panne au supermarché. Pour lui, habitué au fric et à ce que ses désirs de fils unique soient immédiatement réalisés, « il y a toujours des solutions ».

La chaleur a énervé toute la famille, la voiture médiocre en long trajet les a tous fatigués, la ferme en travaux constants est inconfortable, les grand-parents sont avides de voir leurs petites-filles tout de suite malgré « la double otite » de la plus jeune – et le ton monte vite entre les époux. Michel, qui n’a plus jamais écrit depuis ses 17 ans, enseigne le français à Paris à des Japonais. Il est pris par ses obligations familiales, son couple, sa ferme à restaurer, ses parents envahissants (Liliane Rovère, Dominique Rozan) – car il est le seul des deux fils à avoir réussi bourgeoisement un métier et une famille. Harry leur veut du bien, et ce qu’il leur propose au début n’est pas si mal : il leur offre une voiture neuve, un gros 4×4 Mitsubishi familial climatisé. Incompréhension, refus, acceptation provisoire sous forme de « prêt » – ce cadeau sera finalement digéré par la famille car vraiment utile, d’autant plus que la guimbarde initiale a des caprices de démarreur.

Fort de ce succès, Harry va plus loin. Il désire que Michel recommence à écrire, de ces textes qui l’ont ravi jadis. Qu’il reprenne par exemple la nouvelle inachevée intitulée « Les singes volants ». Le prof devenu adulte et rangé trouve cela « absurde », pour lui ces fantasmes sont du passé, il a d’autres préoccupations terre-à-terre indispensables. En bref tous les prétextes que l’on prend, une fois adulte, pour oublier ses élans d’adolescence et se réduire au rôle social que le système et les parents vous ont préparés. Harry, en ce sens, a raison de forcer Michel, d’instiller le désir de reprendre sa vie créatrice interrompue par la vie matérielle du couple et de la progéniture.

Mais Harry se croit tout-puissant, peut-être compense-t-il un complexe d’infériorité dû à ses origines, malgré la richesse transmisse par papa (dont le décès n’est peut-être pas innocent). Il veut régler un à un tous les problèmes et intimide chacun en disant carrément ce qu’il pense ; il manipule même les gens en les prenant au piège de leurs contradictions. Les parents de Michel sont-ils toxiques et envahissants ? Ils exigent de voir leurs petites-filles de suite, ont décidés sans en parler de refaire la salle de bain de la ferme du fils en rose « fuchsia », déprécient Claire devant elle… Ils doivent disparaître. Et c’est un jeu d’enfant que d’emprunter une camionnette en livraison, de sonner à leur porte en pleine nuit, de les inciter à suivre pour aller au secours de Michel « qui a des problèmes », puis de les pousser dans le ravin. Ni vu, ni connu, le père de Michel était interdit de conduite sur les longs trajets en raison d’une maladie.

Le frère Eric (Michel Fau), venu pour l’enterrement, est un loser en pantalon cuir, veste de daim à franges, cheveux longs et amours compliqués, qui dénigre ouvertement les œuvres adolescentes de Michel retrouvées dans sa chambre. Il doit disparaître. Et c’est un jeu d’enfant que de l’inviter à monter dans la Mercedes pour le trajet jusqu’à la ferme où il s’est invité pour « la fin des vacances », puis de simuler une crevaison et de lui faire son affaire. En prétextant ensuite qu’il a vitupéré toute la famille et décidé de repartir chez lui. Qui va s’en inquiéter puisqu’il est ainsi : fantasque, et qu’il vient de rompre au téléphone avec celle (ou celui) qu’il baisait depuis deux mois. Cet instable, toxique lui aussi, ne manquera à personne.

Mais Sarah, la seconde des filles qui a dans les 5 ans, se tient derrière Harry lorsqu’il ouvre le coffre où gît le cadavre d’Eric et récupère le portable qui sonne pour le briser volontairement sur la carrosserie. A-t-elle vu ? A-t-elle compris ? Le spectateur saisit en tout cas à ce moment-là que Harry ne peut plus s’arrêter même s’il le voulait. Il lui faut faire le vide autour de Michel pour qu’il retrouve sa personnalité et son talent, qu’il se remette à écrire sans tous ces parasites qui lui sucent l’énergie. Lors d’une conversation, il s’en ouvre à son ex-condisciple qui, effaré, le renvoie dans ses buts en lui disant que chacun vit sa vie comme il l’entend, avec les compromis qu’il accepte, et que lui Michel par exemple, ne demande pas à Harry de se séparer de Prune qui « est idiote » parce que cela inhibe son intellect !

Harry, logique, se dit qu’il a raison et exécute Prune sur l’oreiller. Il descend le cadavre du second étage de la ferme par l’escalier, en pleine nuit, mais le bruit intrigue Michel qui s’était réfugié aux chiottes pour écrire. Car écrire à nouveau le titille et Claire ne comprend pas ; il en rêve, fait des insomnies, se lève alors pour griffonner assis sur le siège des toilettes. Au vu de Harry qui farfouille pour trouver un sac afin d’envelopper la tête ensanglantée de Prune, il se laisse embringuer dans le recel de cadavre, l’aide à transporter le corps jusqu’au puisard sans fond qu’il rebouche épisodiquement depuis des années pour empêcher les filles d’y tomber.

Encouragé par cette acceptation, Harry croit venu le moment d’en finir et de libérer Michel de ses liens bourgeois qui l’empêchent de créer. Il choisit deux couteaux de cuisine dans le tiroir et en tend un à son ami, lui proposant d’aller égorger Claire tandis que lui s’occupera des filles. Michel, sur les premières marches d’escalier face à lui, est sidéré. Comme Harry s’avance pour exécuter le plan qu’il a lui-même imposé, Michel résiste, passivement mais sans trembler. La lame du couteau s’enfonce dans les côtes de Harry et lui perce le cœur, cet organe physique dont il n’a pas l’équivalent affectif.

Car Michel a appris au contact de Harry. Celui-ci l’a réveillé de sa léthargie, il lui a montré comment devenir lui-même. Si Michel rejette absolument les excès de Harry, il convient qu’il ne lui faut en effet pas toujours se soumettre, ni aux enfants toujours plus exigeants, ni à son épouse qui attend lui tout et le reste, ni à ses parents qui le considèrent comme un éternel mineur. Il faut poser des limites. Michel regimbe contre Claire qui lui demande pourquoi il écrit ; il résiste de même à Harry lorsqu’il lui propose l’impensable : tuer sa femme et ses propres enfants. Harry mort, rien de plus simple que de lui faire rejoindre Prune dans le même trou. Qu’il rebouche à force de brouettes dans la nuit. Harry, énervé le jour d’avant, par un caprice d’enfant gâté a « eu un accident » avec sa belle voiture et est revenu à pied : il ne laisse aucun indice.

Et c’est un Michel épuisé mais apaisé qui voit le matin suivant, la tête claire au point d’écrire une nouvelle plus personnelle que sa femme cette fois apprécie, et de rentrer dans le silence des filles, calmées par la climatisation de la puissante voiture familiale, cadeau de Harry.

Aucun scrupule à avoir, nous dit le film ; chacun doit vivre sa vie avec le minimum de contraintes, surtout sociales et familiales. Nous sommes bien à l’orée du nouveau millénaire – avant tout égoïste et volontiers narcissique – où les enfants gâtés représentent la quintessence de la société (voyez Sarkozy ou Trump…). Les relations humaines sont toujours plus complexes que le simple dilemme entre amour et détestation : ceux que l’on aime peuvent être chiants ou même toxiques, à chacun de poser de nettes limites de ce qui est acceptable ; ceux que l’on déteste peuvent voir mieux que vous ce qui vous contraint, à chacun de mesurer le vrai qu’ils expriment. Le climat du film passe de l’ordinaire à l’exceptionnel, de la civilité à la sauvagerie ; il oblige à se recentrer sur ce qui importe le plus : sa création (ses enfants, son écriture). Ce n’est pas un film d’action mais de suspense – Hitchcock n’est pas loin !

DVD Harry, un ami qui vous veut du bien de Dominik Moll, 2000 avec Laurent Lucas, Sergi López, Mathilde Seigner, Sophie Guillemin, Liliane Rovère, Dominique Rozan, Michel Fau, Victoire de Koster, Laurie Caminata, Lorena Caminata, M6 vidéo 2004, 112 mn, édition collector €24.80, édition simple €5.75

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Galle

Ce matin, la mer est agitée, les rouleaux levés par la houle et un bon vent qui souffle au large et lève une moiteur tropicale. Le petit-déjeuner est expédié pour l’ouverture des boutiques (et du fort) de Galle à 8h. Sur la route vers Galle se dresse l’un des Bouddhas de Bamyan, détruits par le fanatisme des talibans afghans. La statue a été reconstituée en béton par des Japonais, eux aussi bouddhistes.

tsunami 2004 ceylan

La route passe là où le tsunami de magnitude 9.1 à 9.3 du 26 décembre 2004 a frappé, parti du nord de Sumatra. Une vague de 5 à 10 m de haut selon les endroits a submergé la rive et jusqu’à la voie de chemin de fer où un train qui passait a été renversé ; tous les passagers sont morts noyés. Le bilan officiel pour le Sri Lanka fait état de 35 082 morts et 4 469 disparus, surtout sur la côte sud et est. Nous voyons encore des maisons écroulées, seuls les bâtiments en béton armé ont résisté.

galle maison détruite par le tsunami sri lanka

La Qali d’Ibn Battûta est devenue Galle avec les Portugais, qui ont bâti un port fortifié. Lorenzo De Almeida en 1505 a découvert l’anse naturelle de Galle après une tempête. La vile est classée au Patrimoine mondial de l’UNESCO.

galle fort sri lanka

Inoj nous fait faire une visite au pas de charge des principaux monuments de Galle avant un long temps libre pour les dépensiers. De belles boutiques s’ouvrent, en ce lieu très touristique ; les prix sont en rapport et le marchandage très réduit, au grand étonnement des riches occidentaux qui veulent quand même réaliser une affaire malgré l’écart des niveaux de vie… Nous visitons le fort, voyons le terrain de cricket, l’une des portes de la ville, le phare, des églises chrétiennes.

galle mariage sri lanka

Le fort a été construit sur 90 hectares par les Portugais, puis occupé par les Hollandais et les Anglais.

galle eglise groote kerk sri lanka

L’église protestante Groote Kerk, datant de 1754, exige de marcher, par humilité des défunts, sur les pierres tombales en néerlandais, ornées d’une tête de mort surmontant deux tibias entrecroisés.

galle pierre tombale eglise groote kerk sri lanka

Devant l’église anglicane de Tous les saints, construite en 1871, et sous la porte de la ville, des mariages se font photographier. Nous voyons les demoiselles d’honneur en beige, en bleu, en vert, en rouge – jamais en blanc couleur du deuil ou du sérieux scolaire. Les garçons d’honneurs sont moins flamboyants.

galle demoiselles d honneur mariage sri lanka

galle garcons d honneur mariage sri lanka

Les magistrats siègent dans des bâtiments entourant une place aux banians dressés qui déploient une ombre épaisse et verte. Des rues partent en étoile vers les remparts sur la mer. Là se tiennent les boutiques de toutes sortes, l’artisanat, la bijouterie, la soie, les restaurants, mais aussi les écoles. Une Montessori, une école coranique, une école publique.

galle rue sri lanka

Un joli gamin musulman au teint de miel joue pieds nus et gorge découverte sous le porche d’une maison cossue. Côté soleil des rues, la chaleur est lourde, la brise ne passant pas entre ces maisons trop serrées ; mais toutes les autos et touk-touk sont garés côté ombre, empêchant les piétons de profiter de sa relative fraîcheur ! Bijoux, thé, éléphants de bois, bouddhas de bronze, masques, statuettes, marionnettes, le touriste acheteur trouve ici tout le fatras pseudo-authentique qu’il désire. Il faut fouiller pour dénicher ce qui peut plaire.

galle musulman sri lanka

Des cars entiers amènent des touristes locaux, parfois accompagnés d’un moine bouddhiste en robe safran, une épaule découverte. La ville a mieux résisté au tsunami que la côte, en raison des rochers qui bordent les remparts fort avant dans la mer. Mais quelques maisons aux toits écroulés montrent que le flot a dépassé le rempart en plusieurs endroits ; il y aurait eu quelques milliers de morts sur 100 000 habitants.

galle phare sri lanka

Nous quittons Galle vers 11 h, nous devons être à l’aéroport trois heures avant notre décollage. L’autoroute a été inaugurée il y a peu et nous mène à bonne vitesse sur 65 km vers Colombo ; il s’arrête malheureusement encore à 21 km de la capitale, le tronçon n’est pas fini. Nous devons passer par les avenues encombrées de Colombo, subir les embouteillages des grandes artères, les feux rouges décalés pour tourner. Le chauffeur prend des « raccourcis » par de petites rues, un dégagement par le canal Ferguson où sont amarrés des bateaux colorés. La conduite est dantesque, les deux voies se transformant en trois à chaque fois qu’un touk-touk traîne ou qu’un camion se gare en double file, ou encore qu’un chauffeur étrenne son auto neuve dont il ne veut pas pousser la vitesse…

Sur le vol vers Doha, mon voisin est un Sri-lankais qui travaille au Qatar dans la conception graphique. Il s’enfile quatre whiskies à la suite « parce que, dit-il, il n’y a absolument rien là-bas ». Il a deux petites filles, dont il me montre une vidéo sur son Smartphone Samsung Galaxy.

FIN du voyage.

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Stephen McAuley, Et qui va promener le chien ?

McCauley Et qui va promener le chien

Enseignant l’écriture à l’université de Cambridge, Massachusetts, l’auteur écrit aussi des romans. Stephen McCauley a publié en 1997 The man of the house, qui a été traduit en poche 10/18 sous ce titre heureux de : Et qui va promener le chien ? C’est bien en effet le chien qui apparaît comme le personnage central.

Ce chien est le symbole de chacun des personnages et il les relie, fragilement, entre eux. Ce « bâtard de 8 kg » (on aime la précision américaine), est recueilli sur une aire d’autoroute par une mère célibataire, accessoirement écrivain, Louise, et par son fils de 12 ans, Ben, qui n’a jamais connu son père. Le chien était attaché sous une table de pique-nique, laissé pour compte dans l’agitation des départs. C’est aussi le cas de chacun des protagonistes du roman : la vie va trop vite pour eux, ils se sentent largués. « Se sentent », pas « sont » – car chacun découvrira qu’il suffit de ne pas rêver d’une « autre » vie et de s’appliquer à vivre pleinement celle-ci pour trouver un apaisement très proche du bonheur.

Clyde, le narrateur, s’est lancé avec enthousiasme dans des études vaguement littéraires qui se sont enlisées en maîtrise, où il a tâté de tout avant de renoncer. Il donne de vague cours pour de vagues adultes à « l’Académie parallèle », tout un monde ! Mère morte, père égoïste, sœur hystérique peu sûre d’elle-même, Clyde se découvre homosexuel mais ne réussit à établir aucune liaison stable… sauf avec l’hétéro qui co-loue son appartement. Clyde est toujours à vouloir ce qui est justement hors de sa portée.

Ce colocataire, Marcus, est trop beau pour être vrai. En toute chose il a besoin de temps ; passif, il se laisse bercer. Il poursuit donc une thèse en psychologie sans jamais la rattraper depuis dix ans ; il poursuit le rêve d’un couple sans jamais se faire à l’idée du mariage ; il se découvre père de fait sans le savoir et sans se résoudre non plus à faire le point avec ce fils déjà adolescent tombé du ciel. Il vit toujours à côté.

A Boston, cité chic, ville universitaire de la côte est, Stephen McCauley donne à suivre un bon résumé des névroses de la société américaine. Le contraignant « tu dois » social se heurte à l’immaturité de la génération post-68 à l’égoïsme sacré. Velléitaire, bourré d’illusions sur sa personne et sur une existence « idéale » qui n’est jamais à portée, chacun est sa propre galaxie, entraînant dans son orbe divers personnages éphémères. Tous « font semblant », tant le milieu littéraire est laissé pour compte dans une société orientée d’abord vers la production et le commerce. Stephen McCauley a des phrases vengeresses, dont tout le plaisir vient de son acuité d’observation, sur cette société dont il mesure le vide.

Sur les cours pour adultes : « Un homme dont je n’avais jamais été capable de retenir le nom annonça qu’il était inscrit aux deux trimestres de « Transformations », le cours le plus recherché de l’école… » p.121

Sur la banlieue chic : « C’était un monde de vastes parkings reliés entre eux par des routes qui, pour cause d’engorgement de la circulation, ressemblaient souvent à de vastes parkings. Chaque motel chaque restaurant, chaque salon de coiffure pour chien, chaque salle, était le maillon d’une chaîne nationale, apportant à l’ensemble des lieux une atmosphère surréaliste, si bien qu’on avait l’impression d’être partout en général et nulle part en particulier. » p.132

Sur la sécurité des lotissements : « Tout le monde parlait de meurtriers qui s’introduisaient dans la résidence pour massacrer les habitants pendant leur sommeil. (…) Tandis que la communauté s’acharnait à se protéger de l’extérieur, plusieurs conflits domestiques avaient éclaté à l’intérieur, dégénérant en violences diverses, suicides et même, en une occasion, homicide. » p.298

Moins grinçants que Woody Allen mais tout aussi inadaptés, quêtant désespérément le « modèle » paternel ou autoritaire qui les recentrerait sur eux-mêmes, les zombies du roman sont, au demeurant, sympathiques. On ne s’ennuie jamais en leur compagnie même si, souvent, les « problèmes » dont ils se font une montagne apparaissent ridicules – rien qu’une bonne décision ne puisse effacer à l’instant. Mais cette décision, ils ne peuvent la prendre ; elle se prendra toute seule, par laisser-faire, car « il n’y a aucune question que le temps ne finisse par résoudre de lui-même », suivant l’adage bien connu des parlementaires de nos républiques monarchiques.

Voici une chronique de Boston moins savoureuse que celles de San Francisco, du célèbre Armistead Maupin, mais qui berce de sa petite musique, si pénétrante pour s’introduire dans une société qui parait proche – et qui est pourtant si loin de nous.

Stephen McCauley, Et qui va promener le chien ? 1997, 10/18 2004, 399 pages, €7.70

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Pékin 1993, quartier des antiquaires

Les éléments féminins de notre groupe repartent à l’assaut de la soie. Un ami âgé voudrait visiter le quartier des antiquaires Liulichang et je le suis. La rue est pittoresque. S’y ouvrent des boutiques à la façade de bois traditionnelle, décorée. Nous croisons partout des Chinois à vélo. Passent dans la rue des jeunes filles fraîches, peu apprêtées, qui rient à ce que leurs baratinent leurs jeunes brutes d’amants. Eternels moment de la séduction, observés ici en langue étrangère : capter l’attention, baratiner, puis pousser vers la couche sont les trois moments de toute drague, quel que soit le pays.

Liulichang antiquaires pekin 1993

L’ami est dans son élément : papiers découpés, dessins à l’encre de Chine, albums, estampes anciennes de type « image d’Épinal », il trouve toutes ces choses qu’il aime et il est heureux. Juste avant la fermeture obligatoire de 17h30, il achète plusieurs pochettes de papiers découpés aux couleurs vives et deux estampes populaires pour dix yuans chacune. Je remarque pour ma part un dessin sobre dont j’admire la beauté. Il reprend le thème très classique du garçon juché sur le dos d’un buffle traversant une rivière. Mais la composition est très équilibrée, le garçon sur la gauche, en tunique de paysan, les longues cornes du buffle horizontales sur l’eau, et les branches de saule pendantes sur la droite. Je demande le prix : « famous chinese artist, still alive : 36 000 yuans ». Mes goûts sont onéreux.

gamin sur buffle dessin

Nous revenons à pied par les ruelles. Le débouché de la place Tien An Men nous paraît d’autant plus incongru. Éclairée, immense, vide, la place symbole du maoïsme apparaît pour ce qu’elle est au sortir de la ville chinoise : une gigantesque table rase. Pour construire quoi ? Rien de probant à aujourd’hui, puisque l’on ne parle que de desserrement démocratique et d’ouverture au marché, autrement dit la restauration d’un ordre ancien, extérieur à la Chine, que Mao visait justement à éradiquer.

Liulichang vitrine pekin

Ce vide me rappelle l’essai de François Jullien, Éloge de la fadeur, paru en 1991. Pour les Chinois, la fadeur est la saveur du neutre, au départ de tous les possibles. « Le mérite de la fadeur est de nous faire accéder à ce fonds indifférencié des choses ; sa neutralité exprime la capacité inhérente au centre. A ce stade, le réel n’est plus « bloqué » dans des manifestations partiales et trop voyantes ; le concret devient discret, il s’ouvre à la transformation. » Peut-être faut-il considérer la place Tien An Men et la période maoïste comme une « fadeur » qui brise l’immobilisme ancien pour s’ouvrir à toute transformation propre à la Chine ?

Liulichang pekin hutong 1993

Le paradoxe est que Tien An Men signifie « porte de la paix céleste », symbole d’immobilité dans l’équilibre. Confucius valorisait déjà le juste milieu non comme une médiocrité à égale distance de tous les extrêmes, mais comme la valeur centrale du neutre, ce qui ne penche pas plus dans un sens que dans un autre mais garde complète en soi sa capacité d’essor. L’efficacité est toujours discrète, d’où sa louange de la réserve, de la vertu modeste. Tout le contraire de Mao, quand on y réfléchit : le stratège fait évoluer la situation antagoniste de proche en proche, d’une façon quasi insensible, de sorte que la victoire progressivement acquise ne s’impose jamais comme un haut fait. Tien An Men représente bien l’ambivalence de la Chine : le vide du neutre, mais aussi l’éradication hautement revendiquée. Où l’on retrouve l’orgueil chinois : le souci de protéger son identité, la peur du ridicule, le sens de la « face » ; mais aussi son contraire, le vieux complexe de supériorité historique, morale, impériale.

Pekin Tien an men 1993

Ce soir, nous dînons original. Nous montons au septième étage de l’hôtel pour déguster du canard laqué. Nous n’aurons pas accès au « banquet » de canard laqué car l’heure est trop tardive. Les Chinois mangent tôt parce qu’ils se lèvent tôt et que l’administration l’exige ainsi (pourquoi « servir le client » puisque l’on est fonctionnaire salarié et que « le client » n’existe pas, mais seulement des « usagers »). Nous avons accès au canard en lamelles, avec sa peau croustillante, que l’on déguste dans des crêpes avec une branche de civette, le tout trempé dans une sauce brune épaisse. Nous ajoutons des pois mangetout étuvés et des nouilles frites. Nous effectuons ainsi un délicieux repas traditionnel pour 72 yuans par personne, alors que l’insipide riz-légumes, tarte et capuccino nous était revenu à 63 yuans ce midi.

Nous terminons ce séjour à Pékin au bar chic de l’hôtel à écouter du piano en sirotant un cognac, pour écluser nos derniers yuans inchangeables. Je les termine sur deux petits bols de porcelaine fine moins chers qu’un repas, que j’offrirai à mon retour, marchandés pour soixante yuans les deux. Il est vrai que la boite en carton recouverte de tissu, qui les contient, est bien fanée.

chat endormi gravure chinoise

Le guide chinois nous souhaite un prompt retour de façon fleurie, avec beaucoup de « bon ! » et de « voilà », expressions qui émaillent sa conversation d’habitude. Nous quittons Pékin la reconstruite, la ville sans oiseaux, et sa poussière. Nous longeons l’autoroute en construction qui symbolise ce premier abord de la Chine : un chantier qui n’avance pas, où une armée de travailleurs fait la pause pendant que quelques-uns sont au labeur – à la socialiste (qu’importe de se presser puisque nous serons de toute façon payés pareils).

FIN

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