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Ed Wood de Tim Burton

Quand Hollywood se moque de Hollywood – avant la grande crise capitaliste de 2008 – vous obtenez un biopic alerte et sympathique. Ed Wood a réellement existé ; il est qualifié en 1980 de « réalisateur le plus mauvais de l’histoire du cinéma ». Incarné brillamment par Johnny Depp jeune (tout juste 30 ans), il apparaît ici comme incurablement naïf et d’un optimisme à tout crin, ne reculant jamais pour faire un film – qu’il bâcle cependant en ne tournant jamais une seconde prise d’une scène.

Pour arriver, en 1952, il tente de convaincre les producteurs ; pour les convaincre, il aborde toutes les ex-vedettes en déclin qui passent à sa portée : Bela Lugosi (Martin Landau) qui joua Dracula, Vampira (Lisa Marie) virée de Channel 7, Tor Johnson (George Steele) qui s’est perdu dans le catch ; pour emporter le morceau, il accepte comme acteurs les investisseurs ou les fils d’investisseurs aussi nuls que prétentieux. De tout cela ne peut sortir un bon film… surtout qu’il est pris par le temps, la location d’un studio à Hollywood coûtant cher. Ed Wood est donc scénariste, metteur en scène, réalisateur, acteur – et parfois producteur ! Il va jusqu’à voler une pieuvre en plastique pour tourner une scène dont il fait les raccords sous l’eau avec des chutes de film au rebut.

Ed Wood/Johnny Depp est touchant dans son enthousiasme juvénile qui croit tout possible (copié sur celui de Ronald Reagan acteur), jusqu’à tomber d’accord avec Orson Welles lui-même (Vincent D’Onofrio) que l’idéal est de tout faire soi-même si l’on veut créer une œuvre personnelle comme Citizen Kane. La chemise plus ou moins déboutonnée selon les humeurs, il avoue à sa compagne (Sarah Jessica Parker) que, depuis tout petit et parce que sa mère voulait une fille, il aime à se travestir et porter surtout des pulls en cachemire – matière qu’il trouve « très sensuelle ». Ladite compagne est choquée, comme il était de bon ton à cette époque d’après-guerre. Une autre compagne tout aussi blonde mais au pif moins chevalin (Patricia Arquette) réfléchit à cette révélation, puis accepte. Car Ed Wood n’est pas inverti, il aime seulement le travesti. Tout comme le cinéma – qui fait prendre des vessies pour des lanternes !

C’est ce que lui apprend le mage (Jeffrey Jones) qui prédit que « l’homme sera sur Mars en 1970 » (le film sort en 1994). Pourquoi le sait-il ? Parce qu’il l’affirme (tel un Trump qui trompe) et qu’il « suffit de porter un smoking et de parler avec distinction pour être cru ». C’est aussi ce que lui a enseigné Dracula, dont il rencontre l’acteur Bela Lugosi et s’en fait un ami. Le regard de méduse, la voix qui enfle et s’enrocaille, les gestes sinueux des mains et des doigts griffus, composent un Personnage. Qui n’a jamais existé mais dont le mythe devient réel parce qu’il s’incarne à l’écran.

Toute la « magie » de Hollywood est là, tout son mensonge aussi. Les Américains, si réalistes en affaires, veulent s’évader dans un monde imaginaire dès qu’ils sont sortis de leurs chasse au fric. Ils se moquent du monde : ils veulent un monde à eux, qui les fasse rêver. De gros nichons dit le premier producteur, des explosions dit le boucher en gros qui finance un film, de l’amour romantique dit une mijaurée de cocktail, de la science-fiction et de l’atome parce que c’est à la mode (dans les années cinquante) dit un autre producteur. En bref, le cinéma n’est pas une œuvre de création mais un bien de consommation que les gens doivent avoir envie d’acheter.

Et ce biopic, par une pirouette, réalise exactement l’inverse ! Il parle de la réalité du cinéma, de la course au fric, des vapeurs des divas, de la bêtise du public. Ce pourquoi le public l’a boudé à sa sortie, mais les critiques l’ont adulé. Il est intéressant à voir, dans ce noir et blanc qui donne de la distance et rajeunit encore plus Johnny Depp, par tout ce qu’il nous dit de l’illusion américaine.

DVD Ed Wood de Tim Burton, 1994, avec Johnny Depp, Martin Landau, Sarah Jessica Parker, Patricia Arquette, Jeffrey Jones, Touchstone Home Video 2004, 121 mn, €7.99 

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Harry, un ami qui vous veut du bien de Dominik Moll

Harry (Sergi López) est un fils à papa à l’accent portugais qui n’a jamais rien fait de sa vie et qui ne supporte pas qu’on le contrarie. Ses parents arrivistes lui ont donné un prénom anglo-saxon prétentieux (Harold) jurant avec un nom d’immigré des années 70 (Balestero). Il s’est trouvé adolescent complexé dans un lycée du Cantal, à admirer son condisciple Michel (Laurent Lucas) qui écrit des poèmes et commence une nouvelle dans le journal du bahut. Comme par hasard, il le retrouve vingt ans plus tard dans les toilettes d’une autoroute vers le sud.

Ce n’est pas ce que vous croyez, Harry n’est pas homo, il saute toute jupe qui passe et est présentement avec Prune (Sophie Guillemin), une ravissante idiote au prénom niais qui adore la baise. Mais il a fait une fixation sur le créateur qu’était Michel, futur romancier croyait-il, et ne l’a jamais oublié. Il connait même par cœur un poème de lui, un rien grandiloquent, éjaculation métaphysique d’adolescent sur les poignards de nuit.

Plutôt collant – rien ne doit résister à son désir – Harry invite Michel, sa femme Claire (Mathilde Seigner) et leurs trois gamines infernales (Victoire de Koster, Laurie Caminata, Lorena Caminata) au restaurant. Mais il fait très chaud, les enfants sont épuisés et énervés, l’antique auto familiale cliquette et n’a pas la clim (le cinéaste prend bien soin de ne jamais nous faire reconnaître la marque miteuse, sauf que le capot s’ouvre depuis le pare-brise). Il propose alors de « boire un verre » en les accompagnant jusque chez eux avec sa grosse Mercedes. Coincé par une politesse de lâche et bien qu’il n’ait pas reconnu Harry, Michel finit par accepter, demandant pour la forme à Claire si cela lui va. Celle-ci n’a pas d’objection valable et les deux voitures roulent vers la maison de campagne une ancienne ferme isolée au milieu de nulle part, à deux heures de route de « la ville » (Aurillac ?) où habitent les parents de Michel.

Peu à peu, insidieusement, Harry s’impose. Il prend dans sa voiture climatisée pour une partie du trajet Claire et la plus petite des filles qui pleure d’agacement ; il se propose de ramener Claire en panne au supermarché. Pour lui, habitué au fric et à ce que ses désirs de fils unique soient immédiatement réalisés, « il y a toujours des solutions ».

La chaleur a énervé toute la famille, la voiture médiocre en long trajet les a tous fatigués, la ferme en travaux constants est inconfortable, les grand-parents sont avides de voir leurs petites-filles tout de suite malgré « la double otite » de la plus jeune – et le ton monte vite entre les époux. Michel, qui n’a plus jamais écrit depuis ses 17 ans, enseigne le français à Paris à des Japonais. Il est pris par ses obligations familiales, son couple, sa ferme à restaurer, ses parents envahissants (Liliane Rovère, Dominique Rozan) – car il est le seul des deux fils à avoir réussi bourgeoisement un métier et une famille. Harry leur veut du bien, et ce qu’il leur propose au début n’est pas si mal : il leur offre une voiture neuve, un gros 4×4 Mitsubishi familial climatisé. Incompréhension, refus, acceptation provisoire sous forme de « prêt » – ce cadeau sera finalement digéré par la famille car vraiment utile, d’autant plus que la guimbarde initiale a des caprices de démarreur.

Fort de ce succès, Harry va plus loin. Il désire que Michel recommence à écrire, de ces textes qui l’ont ravi jadis. Qu’il reprenne par exemple la nouvelle inachevée intitulée « Les singes volants ». Le prof devenu adulte et rangé trouve cela « absurde », pour lui ces fantasmes sont du passé, il a d’autres préoccupations terre-à-terre indispensables. En bref tous les prétextes que l’on prend, une fois adulte, pour oublier ses élans d’adolescence et se réduire au rôle social que le système et les parents vous ont préparés. Harry, en ce sens, a raison de forcer Michel, d’instiller le désir de reprendre sa vie créatrice interrompue par la vie matérielle du couple et de la progéniture.

Mais Harry se croit tout-puissant, peut-être compense-t-il un complexe d’infériorité dû à ses origines, malgré la richesse transmisse par papa (dont le décès n’est peut-être pas innocent). Il veut régler un à un tous les problèmes et intimide chacun en disant carrément ce qu’il pense ; il manipule même les gens en les prenant au piège de leurs contradictions. Les parents de Michel sont-ils toxiques et envahissants ? Ils exigent de voir leurs petites-filles de suite, ont décidés sans en parler de refaire la salle de bain de la ferme du fils en rose « fuchsia », déprécient Claire devant elle… Ils doivent disparaître. Et c’est un jeu d’enfant que d’emprunter une camionnette en livraison, de sonner à leur porte en pleine nuit, de les inciter à suivre pour aller au secours de Michel « qui a des problèmes », puis de les pousser dans le ravin. Ni vu, ni connu, le père de Michel était interdit de conduite sur les longs trajets en raison d’une maladie.

Le frère Eric (Michel Fau), venu pour l’enterrement, est un loser en pantalon cuir, veste de daim à franges, cheveux longs et amours compliqués, qui dénigre ouvertement les œuvres adolescentes de Michel retrouvées dans sa chambre. Il doit disparaître. Et c’est un jeu d’enfant que de l’inviter à monter dans la Mercedes pour le trajet jusqu’à la ferme où il s’est invité pour « la fin des vacances », puis de simuler une crevaison et de lui faire son affaire. En prétextant ensuite qu’il a vitupéré toute la famille et décidé de repartir chez lui. Qui va s’en inquiéter puisqu’il est ainsi : fantasque, et qu’il vient de rompre au téléphone avec celle (ou celui) qu’il baisait depuis deux mois. Cet instable, toxique lui aussi, ne manquera à personne.

Mais Sarah, la seconde des filles qui a dans les 5 ans, se tient derrière Harry lorsqu’il ouvre le coffre où gît le cadavre d’Eric et récupère le portable qui sonne pour le briser volontairement sur la carrosserie. A-t-elle vu ? A-t-elle compris ? Le spectateur saisit en tout cas à ce moment-là que Harry ne peut plus s’arrêter même s’il le voulait. Il lui faut faire le vide autour de Michel pour qu’il retrouve sa personnalité et son talent, qu’il se remette à écrire sans tous ces parasites qui lui sucent l’énergie. Lors d’une conversation, il s’en ouvre à son ex-condisciple qui, effaré, le renvoie dans ses buts en lui disant que chacun vit sa vie comme il l’entend, avec les compromis qu’il accepte, et que lui Michel par exemple, ne demande pas à Harry de se séparer de Prune qui « est idiote » parce que cela inhibe son intellect !

Harry, logique, se dit qu’il a raison et exécute Prune sur l’oreiller. Il descend le cadavre du second étage de la ferme par l’escalier, en pleine nuit, mais le bruit intrigue Michel qui s’était réfugié aux chiottes pour écrire. Car écrire à nouveau le titille et Claire ne comprend pas ; il en rêve, fait des insomnies, se lève alors pour griffonner assis sur le siège des toilettes. Au vu de Harry qui farfouille pour trouver un sac afin d’envelopper la tête ensanglantée de Prune, il se laisse embringuer dans le recel de cadavre, l’aide à transporter le corps jusqu’au puisard sans fond qu’il rebouche épisodiquement depuis des années pour empêcher les filles d’y tomber.

Encouragé par cette acceptation, Harry croit venu le moment d’en finir et de libérer Michel de ses liens bourgeois qui l’empêchent de créer. Il choisit deux couteaux de cuisine dans le tiroir et en tend un à son ami, lui proposant d’aller égorger Claire tandis que lui s’occupera des filles. Michel, sur les premières marches d’escalier face à lui, est sidéré. Comme Harry s’avance pour exécuter le plan qu’il a lui-même imposé, Michel résiste, passivement mais sans trembler. La lame du couteau s’enfonce dans les côtes de Harry et lui perce le cœur, cet organe physique dont il n’a pas l’équivalent affectif.

Car Michel a appris au contact de Harry. Celui-ci l’a réveillé de sa léthargie, il lui a montré comment devenir lui-même. Si Michel rejette absolument les excès de Harry, il convient qu’il ne lui faut en effet pas toujours se soumettre, ni aux enfants toujours plus exigeants, ni à son épouse qui attend lui tout et le reste, ni à ses parents qui le considèrent comme un éternel mineur. Il faut poser des limites. Michel regimbe contre Claire qui lui demande pourquoi il écrit ; il résiste de même à Harry lorsqu’il lui propose l’impensable : tuer sa femme et ses propres enfants. Harry mort, rien de plus simple que de lui faire rejoindre Prune dans le même trou. Qu’il rebouche à force de brouettes dans la nuit. Harry, énervé le jour d’avant, par un caprice d’enfant gâté a « eu un accident » avec sa belle voiture et est revenu à pied : il ne laisse aucun indice.

Et c’est un Michel épuisé mais apaisé qui voit le matin suivant, la tête claire au point d’écrire une nouvelle plus personnelle que sa femme cette fois apprécie, et de rentrer dans le silence des filles, calmées par la climatisation de la puissante voiture familiale, cadeau de Harry.

Aucun scrupule à avoir, nous dit le film ; chacun doit vivre sa vie avec le minimum de contraintes, surtout sociales et familiales. Nous sommes bien à l’orée du nouveau millénaire – avant tout égoïste et volontiers narcissique – où les enfants gâtés représentent la quintessence de la société (voyez Sarkozy ou Trump…). Les relations humaines sont toujours plus complexes que le simple dilemme entre amour et détestation : ceux que l’on aime peuvent être chiants ou même toxiques, à chacun de poser de nettes limites de ce qui est acceptable ; ceux que l’on déteste peuvent voir mieux que vous ce qui vous contraint, à chacun de mesurer le vrai qu’ils expriment. Le climat du film passe de l’ordinaire à l’exceptionnel, de la civilité à la sauvagerie ; il oblige à se recentrer sur ce qui importe le plus : sa création (ses enfants, son écriture). Ce n’est pas un film d’action mais de suspense – Hitchcock n’est pas loin !

DVD Harry, un ami qui vous veut du bien de Dominik Moll, 2000 avec Laurent Lucas, Sergi López, Mathilde Seigner, Sophie Guillemin, Liliane Rovère, Dominique Rozan, Michel Fau, Victoire de Koster, Laurie Caminata, Lorena Caminata, M6 vidéo 2004, 112 mn, édition collector €24.80, édition simple €5.75

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Dada, l’éternel mouvement

Je parle de plus en souvent de Dada, car ainsi le veut notre époque. Enfourchons donc le Dada dont le nom voudrait, selon la légende, être né le 8 février 1916 au café Terrasse à Zurich, trouvé à l’aide d’un coupe-papier glissé au hasard entre les pages d’un dictionnaire. Dada, ‘cheval d’enfance’ en français, ‘oui-oui’ en russe… En fait, une lettre exposée l’avoue tout cru « ce que nous appelons Dada est une bouffonnerie » (Kurt Schwitters). Car Dada s’expose avant tout; il n’est rien sans le théâtre social, rien sans la provocation.

Une exposition il y a une dizaine d’années au Centre Pompidou a attiré du monde. Parce que cela questionne, fait « intello », parce que c’est ludique aussi avec ses collages façon scolaire, un vague air de Mai-68 avec ses jeux de mots. Plus de 1000 œuvres de 50 artistes.

Dans l’une des salles, un échiquier attend les joueurs. Le problème est qu’il n’a pas de cases, les pions doivent se déplacer au hasard. Ce n’est point un hasard, mais tout Dada, la subversion de tout ce qui était durant cette guerre de 1914 absurde et sanguinaire : la diplomatie des alliances, les appétits coloniaux, l’accès aux matières premières, la poudrière des Balkans, la technique sociale du bourrage de crâne sous le nom de « patriotisme », celle des marchands de canons et de mitrailleuses pour tirer encore plus vite et encore plus fort, l’indigence du socialisme, le terrorisme anarchiste, la morgue des puissants. Car l’échiquier est une image en réduction de la société, chacun s’y déplace selon son rôle social.

La salle d’exposition est elle aussi un échiquier, mais cette fois les cases sont apparentes, signe que les muséographes souhaitent établir une hiérarchie dans cet ensemble qui n’en voulait pas. Manquent les pions, les auteurs sont rassemblés en mur de portraits, à l’entrée. Car Dada est un « mouvement » et pas une école, un moment de la vie, surtout pas une maturité. Dada ne sera jamais classique. Les artistes essaient de tout dans le désordre. Vous allez de salle en salle, parmi la foule, vous vaguez. Dada n’est pas pédagogique.

Dada est comme de l’eau, vous cherchez à la saisir et ne vous reste dans la main que quelques gouttes brillantes, la sensation du mouillé et cette fraîcheur qui fait réagir. Rien n’est figé, l’insaisissable passe et ne laisse qu’une trace, mais cette trace stimule comme un choc électrique, elle met en branle l’imagination.

L’œuvre n’existe pas, elle est seulement percussion de silex qui donne une étincelle. D’où ces collages, ces photomontages, ces contradictions de couleurs, ces mannequins au masque de cochon affublés d’uniformes sociaux, ces bas-reliefs en objets de récupération, ces détournements d’objets directs telle la pissotière de Duchamp intitulée « fontaine ». Tous les supports sont placés au même niveau. Dada est « comme vos espoirs : rien » (Francis Picabia).

Dada est une démarche qui s’empare des nouveaux médias, de ce culte d’époque pour la machine, et les critique à la racine. C’est drôle, provocateur, souvent potache. Nous avons tous fait de tels collages dans nos « cahiers de texte » à 15 ans, tous collé des moustaches à la Joconde à 12 ans, tous écrit de la scatologie codée comme GLLOQ ou GPTQBC à 9 ans. Dada l’a fait et sa Joconde barbue et moustachue est intitulée LHOOQ. « Quoi ? m’a dit alors mon gamin. Lis les lettres à haute voix, les trois premières, lui rétorquais-je. El… hache… oh. – Et tu n’as pas chaud, toi ? (lui, déjà col largement ouvert dans la chaleur de la foule) LHO : elle a chaud ? – Voilà, et la suite maintenant ? – au… ku, oh ça alors ! – Tu as compris » (sourire de connivence du tout jeune adolescent qu’il était alors).

Pas plus subtil que ça. Même plus drôle à notre époque qui a fait bien pis. Le père Ubu ne vaudra jamais Rabelais. Mais nous sommes en 1918 et c’était osé, donc stimulant. Un flacon de « Belle Haleine », « eau de voilette », voisine avec une « bas gare d’Austerlitz ». Le moment Dada ne semble plus qu’une étape d’adolescence à notre génération. La potacherie Libération (le journal d’une génération) est passé par là.

Roumains (Tristan Tzara, Marcel Janco), Allemands (Hugo Ball, puis Richard Huelsenbeck), Alsaciens (Hans Arp), ils s’étaient retrouvés en Suisse hors la guerre, non par pacifisme mais pour interroger la modernité. 1916-1924, huit années pleines avant la métamorphose et la dispersion, les années de l’adolescence attardée avant la maturité des styles. Car le mouvement Dada n’est pas nouveau, il est ce « long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens » dont parlait déjà Rimbaud (lettre à Démeny 15 mai 1871). Tout essayer avant de choisir sa propre identité. Toujours éphémère, toujours recommencé. Dada, c’est un âge de la vie.

C’est à Paris que Dada s’épanouit en janvier 1920 quand Tristan Tzara s’y installe. La littérature s’en empare car rien, en France, ne se faisait à l’époque sans la littérature (ce qui a bien changé…). André Breton, Louis Aragon, Philippe Soupault, Paul Eluard en seront. Les spectacles injurient le public pour qu’il sorte de sa passivité mutique et apprenne à détruire, à devenir spontané, à recréer de la vie. Dada renouvelle le processus de création, libère l’art de ses carcans à une époque de guerre où les valeurs ne valent plus. Réhabiliter le hasard, l’inconscient, l’essai à l’infini, critiquer l’art pompier et la société bourgeoise, la bienséance, le bien-pensant, le formaté industriel et idéologique.

Tout cela disparaîtra dans le communisme, puis dans la réaction purement commerciale du monde libéral-libertaire. Il y a toujours un ‘politically correct’ à défoncer, un formatage à subvertir. Dada est ce message permanent. Un collage d’engrenages sur fond noir avec ce mot « danger » : mettez-y les doigts et la société, la technique, la pensée unique, vont vous broyer, le conformisme d’époque vous faire parler, malgré vous. Dada, ancêtre du Surréalisme.

A chacun de revivre le sens premier du mouvement, cette réaction de corps sain contre l’anémie sociale. Au spectateur de faire le tri dans la caverne d’Ali Dada.

Dans le fond de l’exposition, une planche peinte percée d’un trou rond est intitulée « jeune fille ». Par la matrice, le spectateur-voyeur peut apercevoir, par-delà la vitre, les toits de Paris vers Montmartre. Dada ne crée pas d’œuvre ;  il ouvre vers la vie. Il faut pour cela en violer les formes, pénétrer les apparences pour être initié à l’au-delà du réel.

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Flaubert contre l’embrigadement social

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Le trentenaire est un jeune adulte qui s’affirme. C’est l’époque où l’on choisit sa vie. Flaubert, trentenaire en 1852, compose Madame Bovary. Il écrit depuis Croisset à sa maîtresse Louise Colet, qui vit à Paris. Elle le presse de venir à la capitale ; elle aura même la drôle d’idée de vouloir l’enchaîner au mariage. Ses amis le pressent de publier quelque chose, de se faire connaître pour « arriver » en société, tel Maxime du Camp. Gustave, lui, ne peut travailler que loin du monde, recueilli. Il a besoin de constituer une atmosphère en se documentant sur tous les sujets sur lesquels il écrit ; il a besoin d’aiguiser son style en lisant chaque jour un classique ; il a besoin d’être seul à « gueuler » dans sa chambre pour faire venir les phrases sonores qui tiennent debout.

Le 8 février 1852 (p.43), il synthétise tout cela dans une missive à sa chère Colet, qu’il conclura d’« un bon baiser sous ton col ». Pas « sur » mais « sous » – au lecteur de deviner où. Gustave a de l’humour. Après avoir évoqué son travail en cours, il passe à ce qui lui est néfaste. Cela sous trois aspects : l’actualité, le milieu littéraire, sa maîtresse. En bref toutes les goules qui peuvent l’entreprendre et sucer son énergie, autant d’obstacles à sa création, à la continuité de son labeur, à la mise au jour de son talent.

« Oui, tu es pour moi un délassement, mais des meilleurs et des plus profonds. – Un délassement du cœur, car ta pensée m’attendrit. » Nul doute que Louise Colet a dû apprécier d’être reléguée au rang simple de « délassement »… Avis aux goules qui se croient des maîtresses alors qu’elles ne sont que le repos consenti du guerrier – même si la plume fatigue moins que l’épée. L’Hâmour, Flaubert s’en moquait ; le fusionnel idéaliste, il l’avait en horreur ; croire qu’on ne peut faire qu’un, quelle ineptie ! C’est une compagne qu’il faut à l’écrivain, pas une suceuse de sang, de moelle ou d’énergie. L’égalité des sexes, le réclame – donc pourquoi cette bêtise du rêve fusionnel ? Serait-ce par envie ? Par jalousie de n’être pas à la hauteur ?

« A ce qu’il paraît qu’il y a dans les journaux des discours de G[uizot] et de Montal[embert]. Je n’en verrai rien. C’est du temps perdu. Autant bâiller [jeu de mot entre bâillement et bayer] aux corneilles que de se nourrir de toutes les turpitudes quotidiennes qui sont la pâture des imbéciles. L’hygiène est pour beaucoup dans le talent, comme pour beaucoup dans la santé. La nourriture importe donc. »

Ceux qui courent après les infos sont donc des moutons qui jamais ne feront le berger ; ils ont bien trop peur de louper le tout dernier brin d’herbe pour voir au loin le loup qui les guette. L’hygiène est de s’isoler, de prendre de la hauteur, de se désaccoutumer des servitudes et du « tout savoir, tout de suite » : Tweeter, Facebook, Google, CNN live et autres BFM TV – « C’est du temps perdu ». Faute de cette hygiène de la distance : pas de talent ! Ceux qui prétendent sont prévenus par Flaubert en personne. Ont-ils des yeux pour voir et des oreilles pour entendre ? « C’est du temps perdu », de la badauderie, de la cochonnerie donnée aux confiseurs (qui est l’inverse de la confiture donnée aux cochons, comme chacun sait). « L’hygiène » du créateur exige qu’il se préserve de l’inutile, des « turpitudes » et des « imbéciles ». Mieux vaut relire les classiques, Goethe par exemple, qu’il cite dans sa lettre. « La nourriture importe donc. »

Mais tout part, dans cette lettre, du discours de réception à l’Académie française de Montalembert par Guizot. Dans la « bonne société » littéraire, « il faut » avoir lu cela faute d’y avoir assisté, et « il faut » applaudir à la chose. Flaubert s’en moque, toute cette comédie humaine n’est pour lui que du théâtre parisien. « Voilà encore une institution pourrie et bête que l’Académie française ! Quels barbares nous faisons avec nos divisions, nos cartes, nos casiers, nos corporations, etc. ! J’ai la haine de toute limite. Et il me semble qu’une Académie est tout ce qu’il y a de plus antipathique au monde à la constitution même de l’Esprit qui n’a ni règle, ni loi, ni uniforme. »

Car qu’est-ce que l’Académie française ? Une cour spécialisée créée par le monarque pour mettre au pas les penseurs. Une « institution pourrie et bête » à la solde du pouvoir, toujours « engagée » donc – ce qui ne fait jamais honneur au talent mais plutôt à la servilité. « L’Esprit n’a ni règle, ni loi, ni uniforme » signifie que tout ce qui réglemente, légifère et standardise n’appartient pas à l’Esprit – mais sans doute aux « imbéciles » : à ceux qui industrialisent, qui marchandisent, qui fonctionnent – tout le contraire de ceux qui innovent, qui entreprennent et qui créent. Des imbéciles heureux qui sont nés quelque part, précisera plus tard un poète. De ceux qui divisent, cartographient, mettent en casiers, se closent en corporations – comme le tropisme français décrit par Flaubert. Les abstracteurs de quinte essence, disait Rabelais (chéri de Flaubert), les scolastiques diront les anticléricaux, les rhétoriques diront les antisocialistes, le « ghetto français » affinera un sociologue contemporain, les intellos renchériront les populistes – « nous ! » ne crieront pas les bobos (car ils s’ignorent).

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« J’ai la haine de toute limite » est le cri de la liberté, furieusement pré-68. Ce pourquoi Flaubert a toujours été contre les idées reçues des épiciers bourgeois (Bouvard et Pécuchet), contre le conformisme social catholique-conservateur (qui tentera de condamner Madame Bovary et condamnera Les Fleurs du Mal), contre le pouvoir autoritaire et plébiscitaire (Napoléon III et ses épigones), contre le caporal-moralisme des socialistes de son temps. Il n’est pas pour cela anarchiste mais plutôt libéral : il traduit les Lumières pour son époque, dans la promotion du talent individuel contre tous les bons plaisirs à la suite de Voltaire.

C’est pour cela même qu’il reste fort actuel. De 1870 (avec la répression de Thiers après l’invasion prussienne qui engendra les dérives de la Commune) à 2003 (avec l’invasion de l’Irak par George W. Bush pour de menteuses raisons), nous avons vécu un long siècle d’embrigadement nationaliste, xénophobe, partisan (14-18, Mussolini, Staline, Hitler, Pétain, Franco, Mao, Castro, l’ordre moral des cons et des néo-cons américains… qui arrivent en France avec le politiquement correct de gauche bobo, puis la « réaction » souverainiste-catholique qui se profile).

Avec la néo-fragmentation du monde qui se produit depuis l’échec américain en Irak et l’émergence de grands pays fiers d’eux-mêmes comme la Chine, la Russie, l’Inde, le Nigéria, le Brésil, etc., la liberté redevient pourtant une valeur qui devrait compter. Beaucoup plus que « la morale » (que l’on perçoit relative) ou que « la démocratie » (sans cesse à construire selon sa propre histoire comme Poutine, Trump ou Erdogan le prouvent). Être libre n’est pas donné à tout le monde sur la planète (même aux Etats-Unis sous Trump… et en France sous l’état d’urgence permanent).

Or, la liberté, c’est le potentiel laissé à l’individu de s’épanouir. Sans liberté, pas de création, ni d’innovation, ni d’avenir – mais l’éternelle stupide répétition de la tradition. Oh, certes ! L’individu ne devient pas libre seul, pas sans sa famille ni son entourage qui l’encouragent, pas sans la société où il vit qui lui offre des possibles, ni sans la culture dans laquelle il baigne qui le stimule ; pas sans des maîtres ni des exemples qu’il suit et dont il se détache. Mais enfin : les « sociétés de la connaissance » que nous prônons se doivent d’éviter le zapping médiatique, l’enfermement dans des règles académiques, et l’Hâmour qui serait tout, l’alpha et l’oméga d’une existence réussie si l’on en croit la doxa des séries télé et des magazines pour coiffeuses.

Rappelons plutôt, avec Flaubert, que l’Esprit « n’a ni règle, ni loi, ni uniforme. » Et que c’est à chacun de le révéler en lui. Même si la société qui se referme un peu partout sur la planète est moins favorable qu’hier aux libertés – même à gauche (surtout ! à gauche).

Gustave Flaubert, Correspondance tome II, 1851-1858, édition Jean Bruneau, Pléiade, Gallimard 1980, 1568 pages, €61.00

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Michel Déon, Tout l’amour du monde

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Jeune auteur (né en 1919), passé par l’Action française et par la guerre comme engagé volontaire dans l’infanterie en 1940, Michel Déon lorsqu’il écrit ce livre n’aime pas l’après-guerre française communiste et petite-bourgeoise. La grandeur lui manque, les tripotages politiciens le débectent, la décolonisation honteuse lui fait mal. Il a soif de bonheur, de liens humains, d’amour. Pour des revues littéraires il voyage, plus à son aise intérieur dans l’exil que dans la grisaille parisienne, dans les rencontres éphémères que dans l’atmosphère d’envie du minable milieu des « écrivains » nouveaux du temps.

Il faut dire que la France intello s’enfume alors aux grands mots, encense Staline-le-Grand, se soumet aux dogmes du marxisme en trois minutes – comme Sartre et Beauvoir, que l’on croyait intelligents. Michel Déon se dit « un écrivain qui aime les mots plus que les idées, la beauté des êtres plus que la beauté des choses, le cœur plus que l’esprit » p.182*. C’est dire son décalage, à l’époque, avec la doxa littéraire.

Ce roman est issu des expériences réelles en voyage, mais est devenu une réalité rêvée. Commencé comme une suite de lettres à de douces amies, il se poursuit sur un ton plus personnel – probablement le meilleur du livre. Mais, de pays en pays, de femme en femme, d’expériences en histoires, l’auteur révèle un insatiable appétit de vivre. Et c’est cela qui reste, cette jeunesse des sens et du cœur, cet esprit ouvert à tout ce qui est humain, vivant ou mort, chair féminine ou peinture italienne. Il cite comme son harmonie femme la Marie-Madeleine du Pérugin et la sainte Cécile de Raphaël – plus une jeune tenancière de bodega dans l’île de Formentera. « Il n’est pas rare dans les coins les plus perdus de rencontrer un enfant dont la beauté confond, de ces êtres nés par miracle dans des maisons sordides, des caves tristes, des fermes puantes. Leur grâce est inexplicable. Il s’agit là d’un des mystères de la création. Mais repasse-t-on quelques années plus tard, le visage du garçon s’est bourrelé de barbe, la taille de la fille s’est épaissie. (…) Le miracle n’a pas duré » p.200. Ainsi médite-t-il sur l’éphémère après cette rencontre.

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« Puisqu’il est impossible de se passer des femmes, autant les aimer (ce qui est plus généreux que de les épouser), le leur dire (ce qui est une autre affaire que de les dominer) et ne pas lésiner sur les qualités qu’on leur prête (ce qui facilite les rapports humains » p.22. L’auteur évoque l’Italie, Rio, le Maroc, les Etats-Unis, Paris, l’Escorial ; il conte des anecdotes et dit ses rencontres des années 1953 à 1955 ; il insère une nouvelle qu’il recycle ou invente à mesure, celle du beau Manfred qui ne sait pas aimer la Rose à sa portée mais idéalise toujours une Princesse évanescente ou une belle inconnue venue se baigner nue la nuit dans le lac. Il poursuit par des souvenirs directs de 1956 à 1960 dans la seconde partie.

« Je n’ai jamais bien étudié de près mon processus de création. Je sais seulement que je n’invente rien à partir de rien, qu’il me faut des visages réels pour mes personnages les plus fictifs, même si ce qu’ils deviennent ensuite n’a plus grand rapport avec la réalité » p.109. L’écriture a une puissance de transfiguration qui crée la littérature : « ce que nous avons dit est plus vrai que ce que nous avons vu. On risque gros à retrouver une réalité que, comme un miroir, l’imagination a réfléchie » p.215. Ce pourquoi celui qui écrit trop neutre, au ras du réel, reste plat.  Michel Déon a besoin de s’imprégner avant de recréer. Il veut s’imbiber par tous les sens, avec la gourmandise de la jeunesse et l’appétit d’une austérité forcée par l’époque des dictateurs. « J’entends vivre la Grèce avant de l’épuiser. Voilà déjà sur mes lèvres le goût de l’ouzo, du résiné, du tabac d’Orient, des loukoums, des brochettes d’agneau, des feuilles de vigne farcies, de l’huile douce comme du miel, du miel doux comme de l’huile et parfumé au thym, de toute cette cuisine forte et sensuelle qui prédispose au nirvana » p.181. Il s’établira dans l’île grecque de Spetsai après 1959.

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Si l’auteur est de droite, il n’est clairement pas fasciste, comme l’amalgame gauchiste l’exige inéluctablement. Aucun engouement fasciste « ne résiste deux minutes à une confrontation avec le fascisme rouge ou rose qui monte la garde à la frontière où finit l’Europe d’autrefois », écrit-il au dernier chapitre, lors d’un voyage dans la Yougoslavie de Tito en 1960. « Quelle que soit sa couleur, le fascisme finit toujours par être intolérable, non du fait du chef, mais de ses plus bas exécutants, de ses gendarmes. Le gendarme est bête. C’est sa fonction. Sans cela, comme dirait Monsieur de la Palice, il ne serait pas gendarme » note p.306.

A l’administration, l’auteur préfère la conversation ; à la règle, la sensualité ; au rigorisme, l’amour. « Il n’a rien été inventé encore qui remplace l’amour et, mieux encore que l’amour, l’idée que nous nous en faisons et, mieux encore que cette idée, le besoin que nous en éprouvons », écrit-il p.256 (je replace les virgules dans le bon ordre, l’auteur étant fâché avec la juste ponctuation). Ce pourquoi toute époque qui redevient moraliste, rigoriste, censeur – préfigure le fascisme. Remplacer l’exubérance par la discipline, les sentiments vécus par la morale abstraite, l’imagination par le devoir, appauvrit. Les sens, les affects et l’esprit sont mis en laisse, tenus par un dogme, qu’il soit clérical ou idéologique ; les personnalités sont formatées pour le collectif. Au détriment de tout ce qui jaillit, aime et pense. Au détriment de la vie même.

Or ce monde-là revient, par peur du présent méchant et de l’avenir angoissant, par effroi de se perdre. Tout change, tout bouge, tout vit, nait, grandit et meurt – désirer figer le temps est inepte. Toute réaction conservatrice va contre la vie, la joie, l’amour. Michel Déon, que l’on commençait à oublier avant sa mort toute récente, est bien d’actualité. Sa génération, éclipsée par celle des baby-boomers après 1968, montre la voie à ces rassis de leur jeunesse, à la société frileuse qui revient, comme en 1940.

Michel Déon, Tout l’amour du monde, 1955 et 1960, la Table Ronde Petite vermillon 2011, €8.70

* Les numéros des pages cités sont ceux de l’édition Folio 1978.

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La gratuité est-elle un modèle économique ?

La revendication « libertaire » de la Toile est que tout le savoir livresque, musical ou logiciel soit disponible comme l’air ou l’eau. Elle converge avec la revendication « libérale » des Lumières pour l’éducation des citoyens-électeurs. Et pourtant, la « gratuité » n’est-elle pas une illusion ? Elle se paie chez le percepteur si l’État l’ordonne, ou sur chaque produit si la publicité assure le business model. Dès lors, ne s’agit-il pas plutôt d’un nouveau partage de la valeur, d’une répartition différente de la rente de création ? C’est le bouleversement du modèle économique traditionnel qui fait question aux entreprises – pas la libre mise à disposition des œuvres, ni la rémunération – de toute façon marginale – des auteurs.

Dès lors, le débat fait évidemment s’affronter les tenants de la conservation et ceux de l’évolution. Ce n’est pas nouveau mais, en économie, laisse avancer masqués les acteurs.

D’abord le droit. Les Lumières ont enfanté deux conceptions de la propriété : le droit d’auteur à la française et le copyright américain. En France, l’auteur est considéré comme propriétaire de son œuvre ; aux États-Unis, l’œuvre est considérée comme patrimoine commun de l’humanité. Droit « naturel » contre intérêt « public » : en France la création est possession durable et héritable, tandis que l’Amérique rétribue le créateur par exception à l’accès gratuit aux œuvres. Les Utilitaristes, prenant en compte ce qui est le plus favorable à la société tout entière, prônent la sagesse : rémunérer la création pour encourager la recherche, mais limiter dans le temps les droits pour la diffuser à tous.

Passons sur la politique. « La haine immémoriale du commerce » que décrit Denis Olivennes n’est pas nouvelle et réunit un vieux fond catholique contre les marchands du temple, un snobisme aristocratique des bourgeois post-1789 qui dure encore et une dénonciation « morale » marxiste envers « l’exploitation », recyclée par Pierre Bourdieu contre l’arbitraire culturel des Dominants et l’organisation sociale de la Distinction. Aujourd’hui les anti-« majors » ont pris le relais de la critique hier des « multinationales ». Les remontrances envers le « libéralisme ultra » ne font que conforter un anti-américanisme traditionnel français, doublé par les craintes des professions protégées en butte à la dérégulation.

Mais tout cela n’est que prétextes, ou « idéologie ». Attardons-nous sur les mécanismes économiques. La propriété intellectuelle n’est pas séparable des instruments de sa diffusion. Créer ne sert à personne si on ne le fait que pour soi. Il y a donc eu toujours partage entre les auteurs et les diffuseurs. L’intrusion du numérique n’est que la suite de l’intrusion des autres techniques dans l’histoire industrielle : magnétophone ou magnétoscope hier, radio et télévision avant-hier. A chaque fois, les éditeurs d’œuvres ont crié à la copie sauvage « au nom » des créateurs. Mais on voit aujourd’hui que la radio attire les fans aux concerts, que la télévision fait du cinéma, outre qu’elle fait vendre les DVD et ne concurrence le film que là où il n’y a pas de salles disponibles, qu’enfin le livre résiste à internet parce qu’il est un objet d’utilité pratique et valorisé pour le plaisir qu’il donne.

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La question centrale est donc celle de nouveaux compromis entre producteurs et consommateurs. Pour l’économiste Daniel Cohen, « au niveau strictement théorique, (…) le paiement à l’acte est le pire des systèmes, car il conduit les consommateurs à se rationner inutilement. Tout ce qui peut rapprocher d’un paiement forfaitaire est meilleur. » Le prétexte de tarir la création est un doux mensonge lorsqu’on examine la structure des coûts d’un livre (ou d’un CD) : 10% (8%) pour l’auteur, 15% (12%) pour l’éditeur – soit 25% (20%) pour la création – le reste étant la fabrication, la publicité et la mise à disposition. La numérisation dématérialise entièrement les œuvres. Elle secoue donc le business model actuel des industries culturelles. Celles-ci font de la résistance parce que leur rente, si elle diminue par rapport à l’époque bénie des années 1970 à 1990, reste correcte. Ces vingt ans s’achèvent, qui ont vu le passage du 45 tours à la cassette, puis au CD, dans le même temps que la demande culturelle explosait avec la massification de l’éducation des baby-boomers. Les jeunes diminuent dans la population globale et la concurrence du net est évidente dans l’accès à la culture.

Du côté des artistes, très peu vivent de leurs créations. L’industrie culturelle ne récompense que les stars et laisse vivoter tous les autres. Ce n’est pas un complot de multinationales, mais un phénomène de société lié à la démocratisation, analysé jadis par Tocqueville. Les gens veulent voir la même chose en même temps parce qu’on en parle et pour en parler. Trop d’offre conduit la foule à un comportement mimétique, afin d’être « comme tout le monde ».

Les solutions économiques rationnelles vont émerger dans les années à venir ; elles passeront probablement par les forfaits et les abonnements à des « bouquets » dont le rôle sera celui de prescripteur culturel. Tout comme un journal se met en page en hiérarchisant l’importance de l’information, tout comme une revue sélectionne les sujets et les auteurs selon sa ligne éditoriale, les « bouquets » d’offres culturelles mettront un certain ordre dans la profusion de l’offre. Et certains artistes, pour se faire connaître, laisseront libres de droits certaines de leurs œuvres (Radiohead a tenté l’expérience sur six mois avec un album en 2007). D’autres, jouissant d’une notoriété de niche, s’autoéditeront (le site www.lulu.com a lancé cette pratique en France).

Reste à trouver un mode de calcul des droits d’auteur individuels dans le flux global. Mais, besoins aidant, gageons que l’on va le trouver. Les actuels éditeurs, s’ils savent bouger, seront les metteurs en scène des bouquets d’œuvres entièrement dématérialisées. Au détriment des imprimeries et des usines de pressage de disques, toutes fortement syndiquées en France – et c’est bien là ce qui fâche dans la modernité du modèle !

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Sophie Chauveau, L’obsession Vinci

sophie chauveau l obsession vinci
Léonard de Vinci était un ogre, il dévorait la vie comme les êtres, affamé de désirs et de connaissances. Touche à tout perpétuellement en quête de nouveauté, il avait à peine le temps d’approfondir, avide de passer à autre chose. Fils bâtard d’un notaire de Florence, élevé par son oncle adepte du bon vivre à la campagne, beau et solide comme un dieu grec, il est monté à 14 ans à la ville, apprenti dans l’atelier de Verrocchio. Qui l’a peint en archange Raphaël face à Tobie et sculpté dans le bronze en David adolescent.

archange raphael de verrocchio serait leonard jeune

Sophie Chauveau achève avec lui sa trilogie du siècle de Florence, après La passion Lippi et Le rêve Botticelli. Mais pourquoi « l’obsession » Vinci ? Pour sa quête inlassable de la beauté à étreindre, du sourire à peindre ou du vol des oiseaux à reproduire ? Léonard n’aura jamais fini Lisa Gherardini dite la Joconde, ni les ailes pour se mouvoir dans les airs. Pour les amours, en revanche, il est ambigu : s’il papillonne, il est fidèle ; il ne confond pas le sexe avec l’amour. Ses amitiés féminines (Cecilia, Isabelle d’Este, Mona Lisa, Marguerite de Valois, Mathurine) ou masculines (Botticelli, Pipo Lippi, Zoroastre, Atalante, Batista, Salaï – petit diable -, Francesco Melzi) sont pour lui à vie – pas les garçons qui passent, exclusivement des garçons.

David de Verrocchio 1466-69 Bargello Florence

Comme le répète dès les premières pages la biographe, il est « inverti » – elle n’écrira jamais homosexuel ni gai. C’est que l’inversion est l’originalité de Florence et de l’époque, qui s’agitait sous le carcan d’église issu du lourd moyen-âge. Non sans mal – dès les premières pages il y a procès pour sodomie et Léonard n’a pas encore 20 ans. Non sans repentir de rigorisme – le moine fondamentaliste Savonarole lâchait ses enfants fanatisés pour tabasser et massacrer tous les amoureux de peinture ou d’art, tous les déviants à l’exclusive soumission aux Commandements de Dieu. Tout comme notre époque haineuse des Bataclans, censurant impitoyablement les seins des femmes et « gênée » devant un torse nu ! Rappelons – et Léonard de Vinci le prouve – que l’ordure est dans l’esprit du censeur, pas dans la chose regardée.

leonard de vinci dessine salai lacombe et echegoyen

Léonard, souffrant toute sa vie de sa bâtardise, délaissé par son père en son enfance, est un hypersensible. Ses plaisirs avec les petits paysans puis avec les apprentis de l’atelier Verrocchio sont d’insatiables compensations pour le manque d’amour qu’il a ressenti enfant. Après son accusation et son bref séjour dans la prison de Florence, il en ressort autre, déçu des humains : il s’« interdit d’émotion », « sa nouvelle façon d’être. Présent mais insincère. Ainsi, en le surjouant, tient-il mieux son émoi à distance, tout occupé qu’il est à le mimer » p.85. D’où son sourire célèbre, « unique et universel à la fois, qu’il ne sait définir, un certain sourire qu’il sait avoir en partage avec elle » [Mona Lisa dite la Joconde] p.395. Sophie Chauveau se fait volontiers psychologue pour pénétrer les ressorts du maître. Lui ne l’aurait pas désavoué, qui adorait disséquer les corps pour comprendre comment fonctionne la vie.

Léonard de Vinci ange cecilia Vierge aux rochers

Peintre, sculpteur, architecte, urbaniste, cartographe, mécanicien, dissecteur de cadavres, ingénieur militaire, mathématicien, musicien, ordonnateur de fêtes – mais aussi humaniste et végétarien-, Léonard de Vinci est Protée, l’homme universel Renaissance, autodidacte d’une éducation assez libre mais apte à embrasser tout le savoir sur le monde. « En fin de compte, Léonard n’est jamais à sa place. Sitôt reconnu comme peintre, on le repousse… car il gâche tout. L’échec le poursuit » p.118. Il veut en faire trop, il est incapable de suivre une œuvre jusqu’au bout, toujours insatisfait, toujours attiré par d’autres choses. La morale publique, les caprices des Grands, la Peste, la guerre, ne cessent de le faire alterner entre gloire et mépris, de le jeter sur les routes de Florence à Milan, puis à Mantoue, Venise, Bologne, Pavie, Rome – enfin en France où il s’éteindra d’avoir trop vécu, en 1519 au Clos Lucé d’Amboise, à 67 ans. « Léonard navigue à vue, il s’adapte à ce qui lui échoie. L’un des aspects les plus constants de sa nature. Toujours, il se soumet à ce qui lui arrive, avec ou sans joie, mais jamais en rechignant. Dans toute nouveauté, il découvre quelque chose pour lui. Sa vie est en chantier permanent » p.172. César Borgia a reconnu en lui le caractère Don Juan de son pays (p.355).

leonard de vinci santa maria delle grazie cene

L’âge venant calme ses ardeurs. Une bagarre avec son père, outré des accusations de sodomie, lui a fait éclater les couilles et l’a laissé quasi impuissant. Mais il s’attachera les êtres, le démon Salaï puis l’enfant amoureux devenu adolescent Melzi. Salaï, gamin battu férocement par son père, recueilli en 1490 à 9 ans et vivant en parasite paresseux dans l’atelier, est un démon du sexe, pubère très tôt. « Cette perfusion de joie, de folie et d’amour, quand elle passait par le sexe de Salaï, était infernale, épuisante souvent, mais renouvelait constamment son désir, l’alimentait en inventions, en mille bêtises, en grand bonheur… » p.507. Il le peindra en Jean Baptiste, en sainte Anne, en Bacchus, épris de cette « beauté populaire, mêlant finesse et vulgarité » p.370, « le modèle parfait de l’être primordial selon Platon ? » p.439. Mais Salaï le quittera, en parfait égoïste, lorsque Léonard ne s’intéressera plus charnellement à son corps.

leoard de vinci Saint Jean-Baptiste salai

Francesco Melzi est à l’inverse son amant lumineux, épris de lui lorsqu’il avait 9 ans lors d’une visite chez son père, moins par sensualité que par éperdue admiration pour sa gentillesse avec les bêtes et les gosses et par son immense savoir. Il a été décidé qu’il rejoindrait le Maître dès qu’il serait en âge, afin qu’il lui transmette tout son savoir. Ce que fera Léonard, étonné de reconnaître cette fidélité d’enfant dans le bel adolescent de 15 ans qui surgit. Il ordonnera et transcrira avec lui ses Carnets illisibles écrits à l’envers de la main gauche (Léonard peignait de la main droite). Melzi sera son compagnon intellectuel et sensuel, bien plus doté de soif et de connaissances que Salaï – « parce qu’en baise comme en latin, Melzi est un as » p.445.

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A la soixantaine, sur la fin de sa vie, « une autre variante d’Éros est en train de lui apparaître, faite d’enthousiasme, de liens dionysiaques avec tous les hommes, toutes les femmes, toutes les bêtes, toutes les plantes. Les désirs de ses amants, et même leur rivalité lui offrent un lien avec la création entière. Une joie immense le gonfle d’un espace plein de souffle » p.447.

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Une biographie inspirée, sensuelle, dont on se demande si elle pourrait paraître aujourd’hui, alors que la pruderie catho-islamiste envahit tout l’espace d’expression. D’ailleurs les commentaires sur le net évoquent « la gêne » des lecteurs envers ce livre, qu’ils croyaient dédié à la peinture éthérée et qu’ils découvrent ancré dans le charnel !

Sophie Chauveau, L’obsession Vinci, 2007, Folio 2009, 521 pages, €9.20

Les autres biographies de Sophie Chauveau sur ce blog

BD Benjamin Lacombe et Paul Echegoyen, Léonard & Salaï – la vie amoureuse d’un génie nommé Vinci, 2014, édition Soleil, 96 pages, €17.95

« Article de qualité » 2008 sur Wikipedia

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Pas d’égalité sans frontières

La visée démocratique est d’assurer à chaque citoyen l’égalité en dignité et en droits, l’égalité des chances et les filets de solidarité en cas d’accidents de la vie. L’exercice de ces droits exige la cohésion sociale nécessaire pour que chacun contribue en fonction de ses moyens, en étant d’accord sur le vivre ensemble.

Tout cela ne peut se réaliser que dans le cadre de frontières définies, territoriales et de civilisation.

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Il ne s’agit pas d’ériger des barbelés (comme aujourd’hui en Hongrie et en Israël, hier en Europe avec le rideau de fer), ni même de revenir au souverainisme gaullien (traditionnellement nationaliste) de la génération passée. Les valeurs de démocratie parlementaire, majoritaires en Europe, ne doivent pas être bradées au non de « l’urgence » ou des « circonstances ». Devant les drames syriens ou libyens, l’Europe doit rester terre d’accueil – et offrir une hospitalité digne (même si elle est définie comme temporaire) aux demandeurs du droit d’asile. Mais confondre immigration de peuplement et immigration sous peine de mort est une imposture des politiciens. Ils doivent avoir le courage de dire à leurs peuples qu’accueillir les vies menacées n’est pas la même chose qu’accueillir « sans frontières » la misère du monde. A ce titre, l’allemande stricte Angela Merkel apparaît plus dans le ton des Lumières que le falot hésitant François Hollande, dont on se demande s’il incarne les « valeurs de la république » ou si ce ne sont, pour lui, que des mots. Il est vrai que le gauchisme des tribuns populistes ou des féministes arrivistes, et jusqu’aux frondeurs de son propre parti, lui font manifestement peur. La multiplication des « il faut que nous puissions… il faut que nous puissions… » dans son discours d’hier montre combien il pose de préalables, conscients et inconscients, à toute action.

Cette « gêne » des politiciens, particulièrement français, tient à ce qu’ils récusent « l’identité » nationale au profit d’un universalisme aussi vague que creux. Et lorsque les politiciens ne savent plus ce que signifie « être français » (sinon résider en France, d’après certains bobos de gauche…), le peuple de France ne veut pas voir « diluer » sa manière de vivre et ses mœurs dans un melting pot sans but ni queue, ni tête. Les Français sont accueillants à la misère du monde (voyez toutes les associations d’aide aux migrants) ; ils refusent cependant qu’on leur impose (par lâcheté) d’accepter que les miséreux viennent imposer leur foi et leurs façons. cela se comprend. La France, comme l’Europe, ne peut être accueillante aux menacés pour leur vie QUE si elle est sûre d’elle-même, de ses valeurs et de sa civilisation. Pour cela, il lui faut un espace, délimité par des frontières, et une charte du « vivre ensemble » commune à laquelle tous les postulants à s’installer soient soumis. C’est le rôle du politique que de définir le territoire, les règles, et de les faire respecter : où sont donc ces pleutres au moment où les enfants se noient à leurs portes ? Ne rien faire est pire que décider car, au moins, le peuple sent qu’il a des décideurs et pas des couards à sa tête.

Les enfants devraient être heureux de vivre (voir ci-dessus), pas mourir pour rien (voir ci-dessous).

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Plus généralement, dans un monde qui se globalise et qui devient plus dangereux, les petites nations fermées sur elles-mêmes sont amenées à disparaître. Je crois en l’Union européenne qui harmonise le droit et fait discuter entre eux les pays voisins, comme en la Banque centrale européenne qui assure la liquidité au grand ensemble monétaire, tout en surveillant les risques financiers du système international. Même si l’affaire grecque a été mal gérée, revenir au « franc » et aux petites querelles d’ego entre politiciens avides de dépenser sans compter pour leurs clientèles me paraît dépassé. Ce serait une régression, un renferment sur soi, avec barrières protectionnistes et montée de haine pour tous les hors frontières (pour ceux qui étaient là, rappelez-vous les années 50…)

Mais en contrepartie, la tentation des fonctionnaires européens de niveler les cultures au profit d’un politiquement correct neutre, où la diversité des projets politiques et la diversité des approches paralyse la décision, me paraît tout aussi une impasse. Les palinodies du Conseil européen sur l’accueil des migrants en est un exemple, le faux « débat » sur la Grèce également : si les Grecs veulent rester dans l’euro, ils doivent obéir aux règles définies en commun et acceptées précédemment par leurs gouvernements ; s’ils veulent sortir, ils le votent et l’on aménage leur repli. Un peu de clarté serait nécessaire aux citoyens.

La convergence du droit est utile à l’Europe, la convergence des cultures non. C’est la diversité qui fait la concurrence économique (selon les règles pour le bien-être des citoyens), et la diversité encore qui fait l’originalité culturelle du continent. Les exemples de la Chine et de la Russie, unifiées sous un empire centralisateur, montrent que le progrès humain avance mieux dans les ensembles de liberté que dans les ensembles autoritaires en termes de curiosité scientifique, de création culturelle, d’innovations techniques, d’entreprises. La Cour européenne des droits de l’homme et sa définition neutre, par exemple, de « la religion » montre combien ses jugements peuvent être biaisés, incompréhensibles et inefficaces. Car le neutre nie le particulier. Qu’y a-t-il de commun entre le christianisme, dont le modèle est le Christ pacifique tendant l’autre joue et rendant à César son dû, et l’islam, dont le modèle est le croyant guerrier qui veut convertir la terre entière à la loi unique (charia) et se bat même contre ses propres démons (djihad) ? Regarder chaque religion en face, c’est reconnaître en l’autre sa différence, donc le respecter – tout en pointant bien les règles communes que tous les citoyens en Europe doivent eux aussi respecter, comme partout ailleurs.

La France est paralysée parce qu’elle a abandonné beaucoup à l’Europe, mais l’Europe est paralysée parce que nul politicien national ne veut se mettre dans la peau d’un citoyen européen. Parce qu’il n’existe qu’en creux : vous ne comprenez ce qu’est « être européen » qu’uniquement lorsque vous allez vivre ailleurs qu’en Europe…

L’Union européenne doit avoir des frontières sûres et reconnues : à l’est, au sud (le nord étant pour les ours et l’ouest pour les requins). Le flou entretenu sur les frontières au nom de l’intégration sans limites est dommageable pour l’identité de civilisation européenne (identité qui n’est en rien une « essence » figée, mais qui évolue à son rythme et par la volonté de ses membres – pas sous la contrainte extérieure). D’où les partis nationalistes qui ressurgissent ça et là, un peu partout, et qui montent en France même.

Car la France socialiste a peine à incarner une identité nationale dans cet ensemble flou européen. L’universalisme, la mission civilisatrice, la culture littéraire existent ; mais c’est une identité du passé. Que dire d’universaliste aujourd’hui, sinon des banalités de bonnes intentions jamais suivies d’effets concrets, ou avouer une soumission plus ou moins forte aux empires alentours (l’argent américain ou qatari, la brutalité russe, la croyance islamiste) ? L’Éducation « nationale » veut délaisser l’histoire « nationale » pour en souligner dès le collège ses péchés (esclavage, colonialisme, collaboration, capitalisme) – sans présenter de modèles positifs auxquels s’identifier, à cet âge de quête. L’histoire est-elle notre avenir ? Si François Hollande l’affirme du bout des lèvres, dans un discours convenu en juin au Panthéon écrit probablement par un technocrate, ce n’est qu’un mot creux comme le socialisme sorti de l’ENA en produit à la chaîne. Dans le concret, ce « mouvement » qu’il appelle semble sans but. Consiste-t-il à s’adapter au plus fort dans le monde – comme le montre la loi sur le Renseignement ? Où au vent de la mode chère aux bobos qui forment le fond électoral du PS, prônant une vague multiculture furieusement teintée américaine ?

France Vidal de la Blache

L’écart est moins désormais entre la gauche et la droite qu’entre les nomades globalisés hors sol et les sédentaires solidaires nationaux. Reste, au milieu, l’Europe – mais elle ne fait pas rêver, trop tiraillée, trop honteuse, sans objectif clair.

Les grandes idées en soi sont des moulins à vent. Il ne s’agit pas de céder la morale au cynisme des intérêts, mais d’élaborer une morale pratique. Entre deux légitimités, la politique doit adapter les moyens possibles. Il faut désormais sauvegarder la sociabilité au détriment de l’hospitalité car, comme le disait Michel Rocard, nous ne pouvons accueillir toute la misère du monde – même si nous devons en prendre notre part. Les conditions d’un bon accueil est de préserver la cohérence de la société. Ce qui exige le rejet de ceux qui refusent de suivre les règles, qu’elles soient de mœurs, économiques ou religieuses. Pour qu’il y ait vie commune, il faut le désirer ; qui n’en a pas envie n’a pas sa place – ce qui est valable aussi bien pour la Grèce que pour l’islam salafiste.

A l’époque où la modernité agite non seulement la France et l’Europe, mais plus encore les grandes masses aux frontières que sont la Russie et les pays musulmans, la « république moderne » chère à Hollande (reprise à Brossolette et Mendès-France) reste à construire. Lui n’a pas même commencé. Au lieu de mots creux et des yakas de tribune, établir des frontières distinctes pour dire qui est citoyen et quels sont des droits, quels sont ceux qui sont accueillis au titre du droit d’asile, faire respecter la loi sans faiblesse contre les autres, les hors-la-loi (salafistes, UberPop) ou les non-citoyens illégaux (imams interdits de territoires et qui sont revenus prêcher dans les mosquées – comme l’avoue Nathalie Goulard, député). Les repères d’identité française dont parle Patrick Weill dans son récent livre – égalité, langue, mémoire, laïcité par le droit – doivent être appris, compris et acceptés par tous ceux qui aspirent à vivre en France. L’assimilation, dit Patrick Weill, est le fait d’être traité de façon similaire. L’égalité en droits n’est possible que s’il existe un consensus minimum sur cette culture du droit.

L’éternelle « synthèse » du personnage actuellement à la tête de l’État comme s’il était à la tête d’un parti est non seulement fadasse, mais inefficace : elle entretient l’insécurité sociale, culturelle et militaire.

Il n’y a pas d’égalité sans frontières définies : qui est citoyen ou accueilli, avec quels droits, sur quel territoire.

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Naissance d’une BD

Ils ont 22 ans plus ou moins, ils sont experts en dessin et graphisme, poursuivant ou ayant quitté les écoles. Ils se lancent.

J’ai la chance que l’un d’eux soit mon filleul, que j’ai connu tout petit et suivi jusqu’à l’âge adulte. J’en suis fier. Il n’a pas encore trouvé sa voie mais la cherche avec enthousiasme et constance.

Camille Prieur et Vincent Malgras ont l’audace de leur âge. Ils ont raison. Pourquoi ne pas tenter l’aventure ? La création d’une bande dessinée n’est pas chose aisée, contrairement à ce que le lecteur peut croire, envahi d’albums et de propositions de talents. Deux heures de dessin survolés en 20 secondes… La tâche est ingrate et celui qui lit un album n’a pas conscience du travail nécessaire à son élaboration.

bd camille de la comble vincent malgras couleur

Camille dessine, Vincent scénarise. Les deux travaillent ensemble car traduire une histoire en dessins se négocie : comment faire dire plus que les mots ne disent ? L’agencement des cases et là pour ça, ainsi que les pauses du discours en bulles séparées.

Peut-être un jour vont-ils plaire ? Émerger malgré la concurrence ?

bd camille de la comble vincent malgras noir et blanc

Le thème de leur album commun du moment est le western, monde convenu et parcouru en tous sens par les dessinateurs. La ligne claire exige une histoire qui captive car ce n’est pas le seul dessin qui peut séduire. En revanche, il accompagne le récit, le met en scène, l’illustre pour susciter le rêve. Une bonne BD fait entrer dans un autre univers, comme un film silencieux.

Je vous invite à regarder les balbutiements du créateur, récit et bulles mêlés.

Une histoire « à suivre » comme dans les bonnes revues de l’enfance d’hier. Mais désormais sur le net – car nous sommes aujourd’hui.

Camille Prieur et Vincent Malgras, blog Le super supermarché

blog le super supermarche

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Speos d’Horemheb

Après un mille de navigation, le bateau à moteur rejoint les felouques, amarrées près de « la surprise » promise par Dji.

paysage du nil

C’est le site éclairé d’un temple creusé dans la roche, un spéos, celui du couronnement d’Horemheb. Autour s’étendent les carrières de grès qu’il était facile de charger directement sur les radeaux du Nil. Nous dînons face au spectacle de lumière, le site étant éclairé de puissants projecteurs orange visibles pour les bateaux de tourisme qui passent au centre du fleuve. Une tourte aux restes de viande d’hier compose le principal, à la pâte-purée étouffe-chrétien (ce que nous sommes, justement).

papyrus speos horemheb

Après le dîner, nous descendons des felouques sur les passerelles branlantes qui sont de simples planches. Nous longeons dans la nuit les falaises éclairées, d’où étaient extraites les pierres. Une ombre, des yeux brillants : un chacal détale sous les lampes. La falaise est parfois creusée en grotte où trois personnages sont assis, figés dans la pierre. Sur le Nil, les bateaux-usines continuent de brasser l’eau à grands bruits d’hélices, illuminés comme des HLM. Les vagues qu’ils provoquent viennent balancer les felouques et entamer un peu plus les rives. Pierre Loti notait déjà, en 1907, la « kyrielle de ces bateaux à trois étages, pour touristes, qui font tant de vacarme en sillonnant le fleuve, et sont bondés en grande partie de laiderons, de snobs ou d’imbéciles. » Comme nous souhaitons n’être rien de tout cela, nous avons volontairement choisi une autre voie d’exploration des bords du Nil. Loti nous en rendrait-il justice ?

felouques bord du nil

La nuit est calme, plus chaude que les précédentes. Les gros navires ont envoyé dès le matin des vagues qui font grincer la felouque. L’intérieur du bateau aux deux couples a même été mouillé ! C’est le soleil qui nous éveille, de son doigt caressant. Sa bienfaisante chaleur est le sourire du matin. Selon les Égyptiens d’il y a 5000 ans, c’est la création tout entière qui se répète à chaque lever de soleil et, ce matin, je suis prêt à les croire. Le dieu créateur rend au monde la fraîcheur juvénile de son commencement. Une toilette sommaire – forcément sommaire aurait dit la vieille alcoolo – dans l’eau du Nil (chlorée pour l’occasion) et le petit-déjeuner nous attend sur le bateau-terrasse en bord de rive. Feta, omelette, galette.

speos horemheb bord du nil

Nous partons visiter le speos d’Horemheb. Comme cet ex-général, qui a pris le pouvoir après la mort de Toutankhamon, n’était pas de sang pharaonique, les murs revisitent la mythologie afin de lui donner une lignée digne de l’Égypte. Isis donne ainsi le sein à Horemheb, dessiné en enfant debout, en présence d’Amon. Imparable. Au-dessus, le vautour protecteur plane. Cet oiseau de proie symbolise paradoxalement la protection parce que la femelle protège très bien ses petits. Horemheb signifie « Horus est en fête ». Les scènes gravées en mouvement sont très vivantes – le réalisme était le style d’Akhenaton.

speos horemheb interieur

Ce réalisme ne durera d’ailleurs pas après Horemheb ; la tradition figée reprendra ses droits pour l’éternité ou presque, tant le conservatisme est la tendance naturelle de tout humain et l’objectif de l’art de la représentation égyptienne. Il s’agissait de conserver pour garder vivant dans l’éternité – une sorte de philosophie écolo avant la lettre. Champollion, de passage ici, a dessiné ces bas-reliefs pour ses archives et c’est heureux pour nous, car certains aujourd’hui sont détruits. La fresque des prisonniers révèle de jolis mouvements des corps. Amon donne la vie à Horemheb en dirigeant vers sa bouche la clé de vie, cette croix ansée qui représente sans doute une vertèbre de bovin. La moelle, croyait-on, produit le sperme, symbole de vie. Une autre interprétation veut que ce signe dessine un miroir de cuivre qui piège la lumière céleste comme la vie retient la lumière divine.

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Khushwant Singh, Delhi

kushwant singh delhi

Né Indien au Pendjab en 1915, devenu province du Pakistan, élevé dans un collège anglais à Delhi, puis à Londres, Khushwant Singh est un journaliste et romancier plein d’humour anglais et de passion indienne du sexe. Il a été aussi parlementaire, mais a démissionné après l’assaut donné contre le temple d’Or. Car il est sikh, cette religion fondée au 15ème siècle par le gourou Nanak qui veut opérer la synthèse entre hindouisme et islam.

Cette position spirituelle particulière fait de l’auteur un centriste politique et un syncrétiste culturel. Delhi est pour lui « la » capitale de l’Inde en son entier, dans sa diversité. Fondée par les Aryens, capitale du royaume Hindoustani, conquise par les Moghols musulmans puis par les Anglais protestants qui fondent la New Delhi, devenue indépendante avec Gandhi, elle reste ce cœur de l’Inde, voire du monde. L’auteur, qui a mis vingt-cinq ans à écrire ce chant d’amour, y revient comme auprès d’une mère ; il y pratique l’union sexuelle avec un hermaphrodite, Bhagmati, un hijda comme il en existe en Inde, ni garçon ni fille – mais en chaleur. C’est toute l’histoire de la ville-capitale que fait ici Singh, le squelette de la chronologie lui permettant d’ajouter de la chair et du sperme selon sa fantaisie. C’est toute son histoire personnelle aussi, une sorte d’autobiographie culturelle, qu’il conte depuis les origines de sa famille et qu’il dédie à son fils Rahul.

Delhi est à double face ; comme tous les Indiens, elle porte un masque. Il y a l’apparence – crasseuse – et la réalité – vivante. « Les citoyens de Delhi font peu d’efforts pour se faire aimer. Ils crachent partout glaviots et jus de bétel rouge sang. Ils urinent et se soulagent à l’endroit et au moment où l’envie les en prend. Ils sont forts en gueule, manifestent leur familiarité à grand renfort d’insultes incestueuses et parlent en se grattant les parties intimes » p.11. Qui est allé en Inde reconnaîtra sans peine le portrait. Mais « pour peu que l’on fasse de Delhi sa ville et que l’on s’attache à quelqu’un comme Bhagmati, elles apparaissent sous un jour différent. (…) La formule est simple : écoutez votre cœur et non votre cerveau, vos émotions et non votre raison » p.12.

Et nous voici partis pour l’histoire. Les chapitres contemporains de l’auteur avec son amante et son gardien d’immeuble alternent avec les chapitres d’histoire longue de la ville. La violence est omniprésente, dans le passé comme dans le présent, puisque le livre s’arrête au moment des émeutes anti-sikh après l’assassinat d’Indira Gandhi par l’un de ses gardes du corps sikh. Mais l’amour aussi : pour les belles paroles de la poésie, pour les discours politiques qui fondent les royaumes, pour les amantes ou les amants qui sont ici, à en croire l’auteur, plus beaux qu’ailleurs. « A Dili, me dirent-ils, tu peux tout trouver : de jeunes putains avec de petites poitrines en forme de mangue, de jeunes garçons au postérieur rond comme une citrouille, et si tu n’as pas d’argent pour te payer une femme ou un garçon, tu peux t’offrir un hijda pour quelques pièces – et lui (ou elle) peut te donner plus de plaisir que l’un ou l’autre. Je priai pour qu’un prétexte me soit fourni de me rendre à Dili » p.428.

Chaque intervenant écrit au présent, en disant « je », ce qui donne un ton familier à la grande histoire et captive le lecteur. Le romancier lie le tout comme un chœur antique, homme de synthèse encore une fois, qui prend de la hauteur. Nadir Shah, Timour, Aurangzeb, Meer Taqi Meer et Bahadur Shah Zafar défilent, comme les femmes au second plan, mais qui sont souvent les éminences grises en attrapant les hommes par le plaisir. La bégum Sahiba et Mrs Alice Aldwell, anglaise convertie à l’islam pour échapper au massacre de la révolte des Cipayes – mais néanmoins violée – sont des putains magnifiques.

Ce gros roman d’amour sur la ville, sur les êtres et sur la création ne vous laissera pas indifférents. Toute la vitalité d’un pays est là, qui émerge.

Khushwant Singh, Delhi, 1990, Picquier poche 2010, 621 pages, €10.17

La wikifiche sur l’auteur (en anglais)

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Anatole France, La rôtisserie de la reine Pédauque

anatole france la rotisserie de la reine pedauque

Anatole France épanouit son conte philosophique à la Voltaire sous les traits d’un jeune candide, tiraillé entre le savoir de vieux érudits truculents et baroques et la sensualité de filles pleines d’appétits. C’est un tantinet bavard pour notre époque pressée, mais joliment grivois, en tout cas une bonne initiation à la vie.

Jacques Ménétrier, dit Tournebroche, est fils unique d’un couple de rôtisseurs sous le règne de Louis XV œuvrant rue Saint-Jacques. La rôtisserie parentale est à l’enseigne de la Reine Pédauque, et tous ces symboles de nom et de lieux ne sont pas là par hasard. Pédauque signifie pieds palmés comme les oies, ce qui veut dire être différent (voire « lépreux ») et savoir nager : tout ce qui est nécessaire pour faire son chemin dans la vie. Laquelle commence sur le chemin de l’aventure (rue Saint-Jacques), entre un cabaret (pour les instincts), une librairie (pour l’esprit) et une église aujourd’hui disparue (pour l’âme). Manquent les passions militaires, mais l’auteur s’en explique dans l’ouvrage suivant, Les opinions de M. Jérôme Coignard – il n’aime pas l’esprit militaire qui ramène l’être humain au rang de bête sauvage.

Jacques a 16 ans lorsqu’il quitte l’échoppe pour se lancer dans la vie. Formé dans son enfance au conformisme social et religieux par un Capucin superstitieux et débauché, il est enlevé intellectuellement dès 7 ans par un abbé lettré qui fut secrétaire d’évêque et lui enseigne le latin et le grec entre un bon morceau de dinde rôtie et une chopine. « On concevra toute l’obligation que je lui ai, quand j’aurais dit qu’il ne négligea rien pour former mon cœur et mon âme en même temps que mon esprit ». L’abbé Jérôme Coignard est bâti sur le modèle d’Ernest Renan, maître spirituel d’Anatole France qui vient de disparaître. Cet érudit élève la tempérance à l’antique au rang suprême, ce qui ne signifie pas la modération en tout mais l’élévation d’esprit qui relativise ce qui survient. Il faut garder l’esprit critique, sans pour cela négliger de vivre et de bien vivre. Il faut être de bon sens sans prôner pour tous la vertu.

Car il n’y a rien de pire que la vertu dans l’absolu : elle est la porte ouverte à toutes les tyrannies comme le montre à l’envi Robespierre, « homme d‘une haute intelligence et de mœurs intègres. Par malheur, il était optimiste et croyait à la vertu. Avec les meilleures intentions, les hommes d’État de ce tempérament font tout le mal possible. (…) Quand on veut rendre les hommes bons et sages, libres, modérés, généreux, on est amené fatalement à vouloir les tuer tous. Robespierre croyait à la vertu : il fit la Terreur. » Ces opinions sont développées dans ce recueil d’essais et d’anecdotes édifiantes qu’est Les opinions de M. Jérôme Coignard, moins drôle et plus rébarbatif à lire aujourd’hui mais qui donne de l’ampleur aux aventures de La rôtisserie.

L’attrait d’un grill ouvert sur la rue est que l’on y rencontre toutes sortes de gens et que l’on reste ouvert à tous les possibles. C’est ainsi qu’un beau jour surgit M. d’Astarac, seigneur gascon féru d’alchimie et conversant avec les Salamandres, créées avant les humains et très enclines à l’amour. Ce seigneur a reçu des manuscrits grecs anciens qu’il propose à l’abbé et à son disciple de venir traduire en son château près de Rueil. Un soir que le jeune homme se morfond de désirs, M. d’Astarac le convie à déboucher un flacon de « poudre solaire » pour attirer une Salamandre. Et c’est ce qui se produit, malgré le scepticisme philosophique inculqué à l’éphèbe. « Une merveilleuse créature était debout devant moi, en robe de satin noir, coiffée de dentelle, brune avec des yeux bleus, les traits fermes dans une chair jeune et pure… » Excité à l’amour, l’adolescent la caresse, l’embrasse et ne la prend pas moins de trois fois en quelques heures. La belle résiste un peu puis se laisse faire, touchée et attisée par la fougue juvénile. La leçon est que la croyance seule permet des audaces que la raison n’aurait jamais osées. La timidité d’un jeune garçon pour le sexe est emportée par la foi en l’apparition. L’auteur a de jolies formules pour dire la sensualité : « Quel baiser ! Je crus sentir des fraises des bois se fondre dans ma bouche. » Et de se replonger dans l’abîme des délices.

L’amour est bon, l’amour physique est contentement des sens, apaisement des passions et élévation de l’âme. La « vertu » de continence, « comme le corbeau, niche dans les ruines. Elle habite les creux et les rides des corps. » Elle n’est que la moralisation d’un renoncement forcé, l’obligation faite à tous d’agir comme le plus laid ou celui qui a prononcé des vœux. Anatole France n’est pas tendre pour l’hypocrisie religieuse. Dieu n’a pas besoin de simagrées et la foi la plus robuste s’accommode du monde tel qu’il est, voulu par Lui. La vertu n’est pas la sainteté ; elle a trop d’orgueil dans sa lutte avec les sens pour s’ouvrir à la Création et à la Bonté infinie. Ce qu’explique fort bien l’abbé par sa propre expérience : « Car enfin, monsieur, un jeune ecclésiastique, une fille de cuisine, une échelle, une botte de foin ! quelle suite, quelle ordonnance ! quel concours d’harmonies préétablies ! quel enchaînement d’effets et de causes ! quelle preuve de l’existence de Dieu ! » Où l’on voit que l’humour est loin d’être absent de ses discours philosophiques.

leif baise nicolette 1980

Les travaux érudits vont être bouleversés par l’irruption des filles, l’ordonnancement de la vie raisonnable par les passions du sexe, du cœur et de la jalousie. Un soir que Jacques est invité à revoir Catherine, la belle dentellière facile aux hommes mais qui a un faible pour son extrême jeunesse, il rencontre son amant, avec qui elle cocufie son protecteur. Bagarre générale à coup de bouteilles et de lames ; Jacques, son maître et l’amant sont obligés de fuir. Mais la belle Salamandre du château d’Astarac, qui n’est autre que la nièce du vieux Juif kabbaliste traducteur d’anciens textes pour le même Astarac, s’enfuit avec eux, entichée de l’amant, au grand dam de Jacques qui la croyait à lui. Et l’abbé est rattrapé par son destin sur la route de Lyon.

Anatole France livre avec La rôtisserie de la reine Pédauque un bon roman philosophique, enlevé et souvent drôle, où tous les caractères sont sympathiques, même dans leurs difformités. Le vieil oncle juif a de la grandeur, tandis que sa nièce est fort appétissante. L’abbé Coignard est sage, mais surtout par alternance de bonne chère et de bonne chair avec les principes des Anciens. D’Astarac est fou, mais pris avec panache dans la recherche d’une impossible grandeur. Et Jacques brûle sa jeunesse avec enthousiasme, mais sans jamais quitter dans sa conduite la voie juste enseignée par son bon maître, l’anti-Jean-Jacques Rousseau par excellence. En revanche, seul le lecteur intéressé par le chemin du « doute heureux et du sourire léger » poussera jusqu’aux Opinions de M. Jérôme Coignard, moins aisé de lecture faute d’action.

Anatole France, La rôtisserie de la reine Pédauque, 1893, Folio 1989, 320 pages, €7.89

Anatole France, Les opinions de M. Jérôme Coignard, 1893, Dodo Press 2008, 128 pages, €9.37

Anatole France, Œuvres tome 2, Gallimard Pléiade 1987, édition de Marie-Pierre Bancquart, 1300 pages, €54.15

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Pierre Drieu La Rochelle, Mémoires de Dirk Raspe

Écrit entre deux suicides, l’un raté d’août 1944 et le dernier réussi de mars 1945, ces Mémoires de peintre sont le testament littéraire de Drieu. Comme toujours, Dirk Raspe est lui (Drieu la Rochelle) et un autre (l’anagramme de DisParaître). Nous avons en ce dernier roman une vigoureuse création littéraire, charnelle, écrite, introspective – mais comme toujours avec des redondances et des longueurs. Il n’a heureusement pas eu le temps de rallonger la sauce avec deux parties supplémentaires, mais malheureusement aussi pas eu le temps de corriger ce qu’il avait écrit.

Pierre Drieu La Rochelle Memoires de dirk raspe pleiade

Drieu fin 1944 se cache des vainqueurs puisqu’il a collaboré de façon… suicidaire, jusqu’au bout avec les nazis, alors qu’il n’y croyait plus. Tourmenté, il se psychanalyse dans l’écriture. Il aurait préféré être anglais, peut-être pour ressembler à l’« un de ces beaux jeunes hommes ambigus dont on ne sait s’ils sont des animaux ou des dieux, qui paissent sur l’herbe verte » d’Oxford (p.1351). Au moins, ces pragmatiques ne sont pas tourmentés par les questions, « aussi bien tentés par le rêve que par l’action ». Lui-même les a connus à 15 ans, en 1908 à Shrewsbury. Il part de ce fragment autobiographique pour explorer en quatre parties son propre itinéraire spirituel : la politique (le fils ainé du pasteur), la société (vendeur de tableaux bourgeois), la religion (prêcheur parmi les mineurs pauvres), enfin l’art. Il en a une vision mystique, christique. Son modèle est le peintre Van Gogh, dont il reprend le portrait (p.1485), mais aussi Nietzsche et Dostoïevski. Car la religion ne le retient pas : « Je crains toujours que la religion ne soit un renoncement facile et paresseux à l’effort, au risque de penser. C’est terrible, mais c’est beau de lutter seul contre le monde » p.1454.

Il transmute sa crise spirituelle personnelle, voyant l’écroulement en 1945 de tout ce à quoi il a pu croire, en une crise de civilisation. « J’aurais voulu confondre mon âme avec celle des autres hommes » p.1460. Toujours fusionnel, Drieu, en amour, en politique comme en mystique. Le Crépuscule des dieux voulu par l’avorton Hitler voit la chute des traditions millénaires et l’avènement de la brutale modernité que Drieu haïssait (l’industrie, l’argent, le confort bourgeois, l’étroitesse d’esprit, la médiocrité de masse, le mode de vie capitaliste américain). Le nihilisme triomphe et seule la rédemption personnelle de quelques élus parviendra à sauver l’humanité. Nietzsche, Dostoïevski et Van Gogh sont devenus fous de s’être brûlé les ailes. Dirk Raspe sonne un peu comme Icare, ce jeune homme aux ailes attachées par la cire qui a voulu voler trop près du soleil. Nul n’approche la sagesse sans côtoyer la folie, c’est aussi une leçon des cultures orientales que Drieu lit assidûment cette année là. Manière de remettre en question le rationalisme en vogue avec la technique, cette croyance – bête selon Drieu – que la science peut tout expliquer et tout maîtriser.

Apocalypse de l’âme, la peinture vue par Drieu est une ascèse christique où il faut s’humilier jusqu’au point d’atteindre l’illumination, n’être plus « rien » pour devenir un artiste, un « moine mendiant » (pp.1466 et 1507) en quête d’absolu. Il adopte une pute, « la fille Tristesse », il croque des corps déformés, peint un coin de marais sordide dans les gris, verts, bruns (couleur Wehrmacht ?). Il se complaît dans le spectacle de la misère, il s’y vautre. C’est du Zola revu par Léon Bloy, sans espoir puisque l’artiste est selon lui prédestiné où ne reste qu’artisan sans postérité. La grâce touche qui elle veut, c’est dit dans l’Évangile de Jean (cité p.1471). Enfanter des œuvres qui, à leur tour, font des petits dans l’âme des hommes, est l’espoir secret de Drieu. Il n’est pas sûr lui-même d’y être parvenu par ses romans, lui qui n’a pas laissé d’enfant. Il voit d’ailleurs « la maternité dans ce qu’il a de certain : la multiplication de la viande » p.1346. En revanche, « je pressentais ce que depuis j’ai compris, senti si bien, si atrocement, si délicieusement, qu’au sein de la vie éternelle, il y a un noyau qui n’est plus la vie, qui n’est plus l’être, qui est autre chose. Peut-être à jamais inatteignable par nous : l’indéterminé, l’ineffable » p.1479.

Ce roman est donc un cri. Très différent des précédents.

Pierre Drieu La Rochelle, Mémoires de Dirk Raspe, 1945, Gallimard collection Blanche 1966, 248 pages, €21.75

Pierre Drieu La Rochelle, Romans-récits-nouvelles, édition sous la direction de Jean-François Louette, Gallimard Pléiade 2012, 1834 pages, €68.87

Les numéros de pages des citations font référence à l’édition de la Pléiade.

Tous les romans de Drieu La Rochelle chroniqués sur ce blog.

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Maître et esclave chez Nietzsche

Les termes de « maître » et « d’esclave » ont pris de nos jours des déterminations absolues qu’il faut relativiser. En concept philosophique, le maître est sujet et l’esclave objet. Pour Nietzsche, le premier possède une énergie vitale qui déborde en création et en jeu, imposant sa façon de voir et posant des actes. Le second a une faiblesse intrinsèque qui le fait se réfugier dans le groupe, obéissant à un chef, à une communauté, un règlement, à une morale extérieure à lui-même, par confort de suivre et de reproduire plutôt que d’inventer. L’esclave jalouse le maître qui déplore l’épuisement de l’esclave.

Randonneur sur montagne Caspar David Friedrich

Chez Nietzsche, ces positions philosophiques (et non pas sociales) sont existentielles (et non pas essentielles). Est esclave, dit Nietzsche, celui qui ne dispose pas des deux-tiers de son temps. Le travail aliène, comme le devoir, les idées reçues, l’opinion, la famille, les rituels sociaux – les choses qui se font. L’épouse, les enfants, les parents, l’amitié sont un bonheur si l’on choisit le moment et la distance – pas s’ils sont un boulet à traîner. Travailler n’aliène pas si l’on est créatif, entreprenant, si l’on possède son métier au lieu d’être possédé par lui. Il faut avoir le respect de soi.

Entre maîtres et esclaves joue la dialectique. Elle pousse les premiers à s’affirmer par rapport aux seconds, à se réinventer sans cesse, à aller de l’avant avec une énergie inépuisable ; elle pousse les seconds à envier les premier, à tenter de les égaler, à unir leur faiblesse pour améliorer leur sort. Chacun peut être maître dans son domaine, esclave à la maison ou à la boutique et maître ailleurs, dans l’orchestre ou sur le dojo par exemple. Chacun peut être maître et esclave à l’intérieur de soi, cédant parfois à ses instincts, d’autres fois dominant et organisant ses passions.

L’idéal est cependant d’être maître de soi, Maître en soi, pleinement homme supérieur. Il faut alors se préoccuper de développer toutes ses qualités cachées, s’informer et penser par soi-même au lieu de suivre le troupeau de la foule, du parti ou des potes. Il faut donc être « fort » pour résister à la facilité de céder aux premiers entraînements venus.

maitre aikido

Ce pourquoi Nietzsche dit du maître qu’il est un aigle, solitaire dans l’éther, regard aigu, ailes larges et serres puissantes. L’esclave, par contraste, est mouton bêlant dans un troupeau, sous la houlette d’un berger et cerné par les chiennes de garde. Le maître est créateur : loin de suivre ou d’imiter, il invente, il se brûle dans chacun de ses actes comme Galilée sur le bûcher de l’Inquisition ou Jeanne d’Arc, hérétique selon l’évêque Cauchon.

Aucun maître ne peut jamais être intégriste : il ne lit rien pour l’appliquer littéralement. Il ne croit personne aveuglément, surtout pas les prêtres ou les intellos qui se posent en intermédiaires de la parole de Dieu, de l’Histoire ou de la Morale ! Le maître transpose et transforme ce qu’il entend et ce qu’il voit selon ce qu’il est, il l’adapte à ce qu’il veut. Ce qui compte avant tout est sa volonté propre et non pas l’impératif catégorique divin, moraliste ou de mode.

Est-ce à dire qu’il crée sa propre morale ?

Oui, dans le sens où ce qu’il fait, c’est LUI qui le fait et pas un Principe abstrait. L’être humain « maître » n’est pas agi par le destin ou les conventions : il agit. Il est responsable : ni fonctionnaire d’un Règlement divin, ni servant d’une morale ‘naturelle’ qui n’existe pas, ni soumis aux diktats « scientifiques » des savants qui se veulent gourous ou du politiquement correct de la mode intello.

Non, dans le sens où, tout maître qu’il soit, l’homme supérieur appartient à une société avec ses traditions et son milieu. Il n’est pas seul mais inséré dans de multiples liens : verticaux de générations et horizontaux de famille, d’amis et de collègues. Ce qui le distingue de l’esclave est qu’il n’obéit qu’en tant qu’il adhère, selon ce que Rousseau réclamait des démocrates. Le maître est maître de soi et de son existence, il est heureux ici bas. S’il désire une autre position, il s’emploie à l’obtenir.

esclave nu torture michel ange

L’esclave au contraire rêve d’être conforme, conservateur et non pas créateur. Il rêve d’absolu déjà écrit et non pas d’aujourd’hui à écrire, de Grands Principes intangibles et non pas d’actes individuellement responsables et historiquement contingents. Il lira la Bible ou le Coran en intégriste, littéralement, surtout sans l’interpréter – il a bien trop peur d’oser ! Il croira aveuglément les climatologues sur la catastrophe à venir et les éthologues sur la violence héréditaire. L’esclave – celui qui n’est pas maître de lui – cherche consolation à son impuissance, se glorifie de sa couardise dans la chaleur du bétail. Il cherche désespérément à « être d’accord » avec celui qui parle, jaloux d’égalité faute d’être par lui-même. Si l’autre ne pense pas comme lui, cela l’énerve, le désoriente et il devient grossier. Il injurie celui qui est différent plutôt que d’argumenter pour le comprendre : il a bien trop peur de se remettre en cause !

Si le maître veut devenir ce qu’il est (trouver la voie dirait le zen), l’esclave cherche surtout à devenir ce qu’il n’est pas, refusant ce qu’il sent en lui-même : son énergie, ses désirs, ses passions. Il a peur de la vie qu’il sent bouillonner en lui, il refoule ses instincts, il brime ses passions, ignore toute logique ; il se mortifie, fait pénitence, se confesse, s’autocritique. Il se veut conforme aux Principes, non pas être vivant mais robot désincarné, passe-partout socialement acceptable, politiquement correct et fonctionnant rouage. L’esclave est agi par les modes, la morale commune et les Grands Principes, il est malheureux ici bas et dans sa condition, il ne rêve que de compensations ultérieures (la société sans classes) ou au-delà (le paradis terrestre). Toujours demain ou ailleurs, c’est plus facile que d’exister aujourd’hui en s’affirmant…

Il est simple d’être esclave, dit Nietzsche ; beaucoup plus difficile d’être maître.

Est-ce pour cela qu’il faut céder à ses penchants pour la paresse et laisser tomber ? Surtout pas ! La voie est étroite mais elle offre une vie bien plus exaltante. Nous sommes tous en partie maîtres dans certains domaines et esclaves pour le reste. Mais il nous appartient de développer notre maîtrise : cultivons notre jardin, disait Voltaire !

Frédéric Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Livre de poche, 410 pages, €4.37 

Frédéric Nietzsche, Généalogie de la morale, Livre de poche, 311 pages, €4.84

Frédéric Nietzsche, Par-delà le bien et le mal, Folio, 288 pages, €7.12 

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John Irving, Dernière nuit à Twisted River

Enfant bâtard, dyslexique et lutteur, John a été élevé par sa mère seule. Il porte en lui trois noms, celui de sa mère Winslow, celui de son père adoptif Irving, et celui de son vrai père dont il a retrouvé la trace plus tard, Blunt. Quoi d’étonnant à ce qu’il soit devenu écrivain ? La littérature sort d’une blessure, l’imagination compense la triste réalité. Quoique : il aurait été « abusé » sexuellement à l’âge de 11 ans par une femme plus âgée. Contre son gré ou pour son plaisir ? La biographie n’en dit rien, le puritanisme quaker des Yankees restant très coincés sur le sexe avant la fin des teens. Pourtant, l’auteur avoue p.174 : « La façon dont il s’endormit n’allait-elle pas contribuer à sa vocation d’écrivain ? La nuit même où il avait tué la plongeuse indienne de cent vingt kilos qui se trouvait être la maîtresse de son père, voilà qu’il couchait dans les bras tièdes de la veuve Del Popolo, voluptueuse créature qui remplacerait bientôt Jane l’Indienne aux côté de celui-ci, histoire triste, mais encore en devenir ». Il, c’est le héros du livre, un double de l’auteur ; il a 12 ans.

Pour John Irving, les putes, les ours et les parents manquants sont les thèmes préférés. On les retrouve dans ce dernier roman, et le psy peut sans aucun doute fantasmer sur les liens entre ces trois « animaux » totems. ‘Dernière nuit à Twisted River’ est le premier roman d’Irving que je lis. Peut-être est-ce pour cela que je n’ai pas connu « l’ennui » manifesté par les lecteurs réguliers qui s’épanchent sur les réseaux sociaux ? Certes, ce gros livre ne doit pas être lu d’une traite, mais à petites doses. Seuls les rustres avalent une bouteille entière de whisky en une seule soirée.

En professionnel de l’écriture, Irving sait l’importance de la première phrase, celle qui accroche le lecteur. Ici, nous sommes servis : « Le jeune Canadien – quinze ans, tout au plus – avait eu un instant d’hésitation fatal ». De fait, il disparaît dans les flots de la rivière Twisted dès la première page. Mais avouons aussitôt qu’il n’est pas Canadien, qu’il n’aurait jamais dû monter sur le bois flotté sans danser, et que les témoins qui l’ont vu mourir sont les protagonistes du livre. Nous avons Danny, 12 ans, fils du Cuisinier qui l’élève seul, Ketchum, vieux coureur des bois et une série de femmes et de filles qui protègent le couple filial.

Dès lors, l’histoire se bâtit comme une légende, la mémoire est livrée par bribes, contredite à mesure que le personnage mûrit. Est-ce vraiment un ours que son père a assommé d’un coup de poêle à frire un soir dans sa cuisine ? Laquelle poêle allait servir au gamin pour « faire partir » la grosse fille qui chevauchait son frêle père dans un tintamarre rythmé de ressorts de lit qui l’a réveillé et précipité en caleçon dans la chambre à côté ? Comme dans la bonne littérature, le vrai se mêle à l’imagination. Proust dans les saloons du New Hampshire, ou la naissance d’un écrivain vue par celui qu’il est devenu. Il trouve en effet la première phrase du livre tout à la fin du livre, boucle littéraire qui part de la légende pour aboutir aux faits recréés, prélude à une méditation sur la mort. Car on meurt beaucoup dans ce livre, et dès la première phrase ; il en est presque policier.

Au long de ces centaines de pages, le lecteur déguste ce mélange américain de pionniers des bois et d’entrepreneurs citadins, de riches déjantés et de pauvre besogneux, de fin lettrés et de rudes illettrés. Le fil de l’histoire est l’existence traquée d’un fils sans mère, d’un meurtrier sans le vouloir, d’un écrivain qui naît. Mort et naissance sont est pimentés par la réflexion – bien américaine – sur l’arriération de la vengeance, le shérif abruti nommé Cowboy qui poursuit le père et l’enfant ne valant guère mieux que le président George W. Bush en Irak. Le roman se déroule de 1954 à 2005, le temps de grandir, le temps aussi de la décadence d’un pays trop optimiste qui s’étiole  dans la bêtise, qui perd peu à peu ses valeurs rudes de pionnier pour l’égoïsme vaniteux et batailleur des fils à papa menacés.

Les personnages sont nombreux à graviter autour du couple originel. Couple qui n’est ni Adam ni Ève, mais deux mâles : père et fils. Histoire de transmission, de survie, de création. Le protecteur Ketchum est flanqué d’une maîtresse femme surnommée Pack-de-six parce qu’elle engloutit la bière comme les Narcisses se font des abdos, plusieurs heures par jour (les abdos se disent six-pack en américain). Les femmes gravitent autour du soleil formé par le couple fusionnel, de vrais ‘stars’ (étoiles lointaines). Il y a Rosie, Jane, Katie, Tombe-du-ciel, Pam, Carmela, Lupita, Infatigable, May, Minnie…

Mais pour John Irving, l’héritage s’effectue de père en fils, pas de mère à enfant. Le seul biologique ne suffit pas à faire un homme, ni une femme. Il faut l’éducation, et seul un père – loin du charnel et du sexuel – peut élever pour faire grandir. C’est ce qui a manqué à Angel, enfant sans père décédé sous le bois flotté de la Twisted River. C’est ce qui a probablement manqué au petit John, lui aussi enfant sans père. Peut-être est-ce même ce qui manque aux États-Unis, pays né du meurtre du père colonial ?

Le féminisme agressif et le politiquement correct ont plus récemment châtré les vrais hommes, ces pionniers qui ont bâti l’union des états. Devenus solitaires et égocentrés, ils jouent désormais à la guerre dans leur pays ou en-dehors, comme de grands gamins jamais grandis. Cowboy comme Bush junior sont aussi bornés, aussi abrutis par l’alcool, aussi brutaux. Angel, au moins, était gentil. Ce pourquoi il n’a pas résisté.

La mort est toujours violente, mais pire est la décadence, qui mine à petit feu. L’écrivain, 67 ans à la parution du roman, voit son pays dans le rétroviseur. D’où le ton doux amer de ses pages, malgré l’amour pour les êtres et pour les recettes de cuisine italienne. Mais le lecteur a dans les mains de la vraie littérature : des personnages, une histoire, une sagesse. Ce n’est pas si courant parmi nos contemporains.

John Irving, Dernière nuit à Twisted River (Last night in Twisted River), 2009, Points mai 2012, 686 pages, €8.26

Existe aussi en livre audio, Thélème édition, 2011, €23.75

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Montaigne, Flaubert et l’engagement

J’ai abordé Montaigne au collège, mais cela m’ennuyait. Le discours scolaire et les « devoirs » selon la rhétorique n’engagent pas à aimer. Ce n’est que bien plus tard, par la grâce du service public, que Montaigne a pu m’intéresser. C’était en 1992 je crois, l’antenne de France-Culture laissait quatre ou cinq minutes chaque matin au philosophe André Comte-Sponville pour commenter Montaigne. Il parlait enlevé, sans les scories pédantes de la langue du 16ème et débarrassé du laborieux appris. Il montrait Montaigne actuel, en maître de vie, que l’on pouvait lire sans complexe en français moderne.

Je le retrouve chez Flaubert, cité dans sa correspondance : « Je lis du Montaigne maintenant dans mon lit. Je ne connais pas de livre plus calme et qui vous dispose à plus de sérénité. Comme cela est sain et piété ! Si tu en as un chez toi, lis de suite le chapitre de Démocrite et Héraclite. Et médite le dernier paragraphe. Il faut devenir stoïque, quand on vit dans les tristes époques où nous sommes. » (à Louise Colet, 26 avril 1853, Correspondance 2 p.317, Pléiade)

Il s’agit d’un texte court, au chapitre 50 du Livre 1. L’idée est qu’il est sot de s’engager comme si la vérité était claire, alors que nos facultés ne nous permettent jamais qu’une relative ignorance. Mieux vaut réfléchir et débattre, confronter nos points de vue provisoires et avancer ainsi, pas à pas, chacun faisant du mieux qu’il peut. Les engouements de masse sont des pièges à liberté et des inhibiteurs de création parce qu’ils bloquent la connaissance. La sagesse est de les éviter. Le raisonnement se déroule en trois phases :

  1. ceux qui nous promettent de nous faire voir ne le font pas ;
  2. la faculté qui anime l’homme est limitée à soi ;
  3. la sagesse est de ne rien prendre au « sérieux » si l’on veut laisser une chance à l’humanité.

Montaigne, s’appuyant sur l’exemple des Anciens, déclare que « le jugement est un outil à tous sujets. » Si je ne connais rien au sujet, le jugement (la faculté de raison) me permet de sonder, de « tenir à la rive » et de reconnaître « ne pouvoir passer outre ». Si le sujet est vain, le jugement trouvera de quoi l’appuyer. Si le sujet est noble et rebattu, le jugement « fait son jeu à élire la route qui lui semble la meilleure » parmi tous ceux qui l’ont traité. Mais il est sot de croire tout savoir un jour. « Car je ne vois le tout de rien. Ne font pas, ceux qui nous promettent de nous le faire voir. » On ne fait qu’effleurer ou sonder mais l’ignorance reste.

En effet « l’âme » (ce qui anime l’homme), si elle calcule et ordonne, « se fait aussi voir à dresser des parties oisives et amoureuses. » De chaque matière, elle « n’en traite jamais plus d’une à la fois. » Ce sont les limites humaines. « Et la traite non selon elle, mais selon soi. » Le regard est filtrant, il ne voit que ce qu’il veut voir. Il y faut tout l’appareillage de la méthode expérimentale pour s’extirper, et encore pas toujours, de la subjectivité. Le jugement n’a rien d’objectif, surtout dans les matières humaines. « La santé, la conscience, l’autorité, la science, la richesse, la beauté et leurs contraires se dépouillent à l’entrée, et reçoivent de l’âme nouvelle vêture, et de la teinture qu’il lui plaît… » Il faut se rendre à l’évidence : « notre bien et notre mal ne tient qu’à nous » – car des goûts et des couleurs, chacun est juge. « Chaque parcelle, chaque occupation de l’homme l’accuse et le montre également qu’une autre. »

Démocrite trouvait l’humaine condition ridicule : il en riait. Héraclite en avait pitié : il en pleurait. « J’aime mieux la première humeur », dit Montaigne, « parce qu’elle est plus dédaigneuse. » Flaubert est dans ce même état d’esprit, cherchant dans ses œuvres ce « comique ultime » qui ne fait pas rire tant il révèle. Montaigne : « les choses de quoi on se moque, on les estime sans prix. Je ne pense point qu’il y ait tant de malheur en nous qu’il y a de vanité, ni tant de malice comme de sottise… » Rien, au fond, ne mérite d’être pris au sérieux. Il n’y a que les vaniteux qui le font. Avis aux médiatiques qui se pressent à la soupe du pouvoir nouveau. Tant de sérieux, tant de flagornerie chez les petits intellos à ‘Libération‘ et ailleurs…

Flaubert suit Montaigne à la suite de Démocrite. Tous choisissent de vivre « conformément à la discipline d’Hégésias qui disait le sage ne devoir rien faire que pour soi (…) ; et à celle de Théodore, que c’est injustice que le sage se hasarde pour le bien de son pays, et qu’il mette sa sagesse en péril pour des fous. » C’est ce dernier paragraphe que conseille de méditer Flaubert à sa maîtresse. Pour lui, l’artiste doit se garder des passions et bêtises de son temps s’il veut servir l’art. Aujourd’hui, il serait contre les intellectuels engagés – qui limitent la vérité à une croyance politique. Il serait encore plus contre les histrions qui, parce qu’ils « sont » les médias, se croient investis de la mission de nous guider !

Après ce raisonnement en trois points, est-ce à dire qu’il faut récuser tout engagement ?

Non, car il est des causes qui méritent qu’on s’engage : contre l’esclavage, le nazisme, l’exploitation des enfants… Flaubert lui-même s’est engagé toute sa vie à la suite de Voltaire contre les fanatismes (« écrasez l’infâme ! »). Il s’est engagé pour la république en 1848, étant même volontaire un temps dans la garde nationale. Il s’est engagé pour son frère, sa mère, sa nièce, ses amis. Il a relayé la correspondance de Victor Hugo exilé à Jersey et défendu Baudelaire. Mais il préfère les engagements personnels aux causes générales. L’engagement est l’action de se lier ; chez l’artiste ou l’intellectuel, c’est l’attitude de mettre son art au service d’une cause. Or l’artiste, comme le savant ou l’intellectuel, sont des créateurs. Ils doivent observer une certaine distance pour que fleurisse leur talent. Il leur faut rester réfléchi, ne jamais se prendre au sérieux comme Dieu sur terre. L’engagement de parti ou de masse inhibe l’individu, le rend conforme, programmé. On l’a vu de la plupart des artistes « engagés », même les plus talentueux à l’origine : l’ode à Staline d’Aragon ne fut pas son meilleur poème…

Le « sérieux » de la Doctrine ferme toute découverte, immobilise la raison, moutonne avec les moutons. Il ne réalise pas ce pour quoi l’individu est fait – réfléchir par lui-même pour faire fructifier au mieux la graine de talent qui lui est remise à la naissance. C’est par sa sagesse (sa façon de voir) particulière que l’artiste, le savant ou l’intellectuel peuvent apporter le plus aux autres.

Se préserver, c’est servir – et Diogène était sans doute plus exemplaire couché dans son tonneau que Sartre juché sur le sien.

Gustave Flaubert, Correspondance tome 2, Gallimard Pléiade, €57.95

Michel de Montaigne, Les Essais (français moderne par Jean Plattard), Gallimard Quarto, 1355 pages, €28.98

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Albert Camus, Caligula

Commencée en 1938 après l’éblouissement de Suétone en classe de Première, la pièce a été mûrie durant les années de guerre. Elle fait partie de la trilogie des « trois absurdes », dont le roman ‘L’Etranger’ et l’essai ‘Le mythe de Sisyphe constituaient les premières publications.

Pour Camus, il importe de ne pas croire : ni en l’idéal, ni en l’au-delà. Tel est l’absurde de l’existence. Faut-il pour cela renoncer à la vie ? Que non pas ! L’énergie vitale se suffit à elle-même pour réaliser pleinement sa condition d’homme réel. Telle est la révolte prônée par l’auteur, mouvement personnel pour exister dans le vrai, attitude qui rejoint en partie l’Existentialisme du temps sans en avoir l’esprit de système. Reste la troisième phase du mouvement de la pensée, vers l’amour. Non pas l’amour à l’eau de rose des magazines ou des bonnes sœurs, mais l’amour vital, l’appétit pour l’existence parce qu’elle est la seule que nous ayons et qu’elle est éphémère, l’amor fati de Nietzsche, ce grand « oui » à la vie. Devenir comme un enfant après avoir été chameau (absurde) puis lion (révolté).

Caligula, élevé parmi les militaires, devient empereur romain à 25 ans. Sa sœur préférée Drusilla meurt, qu’il avait déflorée quand il était encore enfant. Cette absurdité le désespère ; il balance les convenances. « Cet empereur était parfait. – Oui, il était comme il faut : scrupuleux et sans expérience » I,1. Il devient créateur par révolte, au grand dam des élites : « Un empereur artiste, ce n’est pas concevable. Nous en avons eu un ou deux, bien entendu. Il y a des brebis galeuses partout. Mais les autres ont eu le bon goût de rester des fonctionnaires » I,2. Toute allusion à un quelconque dirigeant d’aujourd’hui serait purement fortuite.

Caligula se révolte contre l’absurde. «  C’est que tout, autour de moi est mensonge, et moi je veux qu’on vive dans la vérité ! » I,4. Il fait enseigner « la vérité de ce monde qui est de n’en point avoir » III,2. « On ne comprend pas le destin et c’est pourquoi je me suis fait destin. J’ai pris le visage bête et incompréhensible des dieux (…) – Et c’est cela le blasphème, Caïus. – Non, Scipion, c’est de l’art dramatique ! » III,2. Le storytelling n’est pas d’invention récente… Toute révolte est création, mais création contre le convenu, l’illusion, l’idéal. « Je n’aime pas les littérateurs et je ne peux supporter leurs mensonges » I,10 (à quoi ça sert à une guichetière d’avoir étudié ‘La princesse de Clèves’ ?). « Ce monde est sans importance et qui le reconnaît conquiert sa liberté » I,10. Or, le créateur est rarement compris : il n’est pas comme les autres ; ni imbu du ‘principe de précaution’. Cherea est le patricien raisonnable qui s’oppose à Caligula. «  J’ai envie de vivre et d’être heureux. Je crois qu’on ne peut être ni l’un ni l’autre en poussant l’absurde dans toutes ses conséquences. (…) Caligula – Il faut donc que tu croies à quelque idée supérieure. Cherea – Je crois qu’il y a des actions qui sont plus belles que d’autres » III,6.

Caligula va-t-il accepter son destin d’empereur et l’aimer ? Non, il ne le peut pas, et c’est là qu’il devient un homme négatif, trop faible, en prise avec ses démons. L’un d’eux est « la logique », cet orgueil sans amour, cette raison pure attirée vers le délire. Lui voudrait « la lune » et que « l’impossible soit possible ». Voilà ce qui serait important. Or en politique, à en croire les spécialistes, « tout est important : les finances, la moralité publique, la politique extérieure, l’approvisionnement de l’armée et les lois agraires ! Tout est capital, te dis-je. Tout est sur le même pied : la grandeur de Rome et tes crises d’arthritismes » I,7. Poussons donc jusqu’au bout cette logique occidentale binaire, scientiste, positiviste : « Écoute-moi bien, imbécile. Si le Trésor a de l’importance, alors la vie humaine n’en a pas. Cela est clair. (…) et puisque j’ai le pouvoir, vous allez voir ce que la logique va vous coûter. J’exterminerai les contradicteurs et les contradictions » I,9. La pique contre le capitalisme de la seule rentabilité est là ; mais aussi celle contre le marxisme et son explication totale du monde ; tout comme celle des volontaristes jacobins pour qui tout est politique et yaka imposer.

La prétention « scientifique » à dire la Vérité positive et à « résoudre les contradictions » est contenue dans les déclarations de l’empereur délirant. [Ce monde] « ma volonté est de le changer, je ferai à ce siècle le don de l’égalité » I,11. Tout juste ce que diront Marx et Engels dans ‘Le Manifeste’. Camus qui avait adhéré au PC algérien en 1935 le quittait en 1937 pour dogmatisme et indifférence tactique au colonialisme, époque où il commence Caligula.

Dès lors, l’empereur romain Caligula prend les traits de Staline (ou d’Hitler). Exiger l’impossible fait périr les hommes. Nul ne s’en rend compte, il faut « attendre que cette logique soit devenue démence » II,2. « Honnêteté, respectabilité, qu’en-dira-t-on, sagesse des nations, rien ne veut plus rien dire. Tout disparaît devant la peur » II,5. Or nul ne peut être libre contre les autres. Le jeune Scipion (17 ans), le double positif de Caligula et porte-parole de Camus jeune, le dit au dictateur. Comme Camus, il a perdu son père, tué par l’Etat Léviathan ; mais il n’en veut pas au destin, il comprend le tyran puisque tout le monde le laisse faire. La liberté s’avance collective, ou bien elle dégénère en tyrannie personnelle – quelles que soient les « bonnes » intentions initiales. « Cherea – J’ai le goût et le besoin de la sécurité. La plupart des hommes sont comme moi » III,6. « Il [Caligula] force tout le monde à penser. L’insécurité, voilà ce qui fait penser » IV,4. Le contraire des vaches ruminantes au chaud dans leur étable comme le disait Nietzsche des bons bourgeois repus de son temps. Le contraire des résignés gris des pays de l’Est, diront les dissidents.

Qui va se révolter, « poser un acte » ? Les jacteurs, les intellos, les bons bourgeois ? Évidemment pas, ils sont eux aussi constamment dans la posture, le théâtre, l’art dramatique. Hélicon, esclave affranchi par Caligula, les critique vertement : « Vous, les vertueux (…) ceux qui n’ont jamais rien souffert ni risqué. J’ai les drapés nobles mais l’usure au cœur, le visage avare, la main fuyante. Vous, des juges ? Vous qui tenez boutique de vertu, qui rêvez de sécurité comme la jeune fille rêve d’amour (…) sans même savoir que vous avez menti toute votre vie… » IV,6.

Caligula périra, mais moins par la révolte positive et courageuse que par la lâcheté de l’immonde bêtise. Celle que Flaubert fustigeait dans ses écrits, la courte vue des vaniteux offensés. Caligula : « la bêtise (…) Elle est meurtrière lorsqu’elle se juge offensée. (…) Les autres, ceux que j’ai moqués et ridiculisés, je suis sans défense contre leur vanité » IV,13. Albert Camus était bien de son temps, à décliner ainsi l’absurde du métro-boulot-dodo (L’Etranger), les raisons de vivre sans Dieu biblique ni foi marxiste (Le mythe de Sisyphe), et les dérives délirantes du pouvoir absolu (Caligula). En effet : où est l’homme, dans tout ça ?

Albert Camus, Caligula suivi du Malentendu, 1945, Folio, 5.89€

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Michel Onfray, La sagesse tragique

Article repris par Medium4You.

Voici un petit livre sur Friedrich Nietzsche, écrit dans l’enthousiasme de la jeunesse à 28 ans et préfacé vingt ans plus tard par un philosophe devenu passeur des œuvres. C’est une excellente introduction à Nietzsche, courte et percutante, se mettant dans le courant de la branchitude pour mieux recadrer les préjugés. Il faut lire Nietzsche, dit le médiatique libertaire ! Car il vous libère personnellement de tous les esclavages, à commencer par celui de l’opinion, de la mode, de la morale, de la politique, des déterminants économiques, des religions.

« Je sais que Nietzsche n’est pas de gauche, ni hédoniste, libertaire, ou féministe » p.12. On pourrait ajouter chrétien ou socialiste dans la liste de ce qu’il est de bon ton « d’être » en apparence dans les années 2000. Tout ce que le philosophe n’est pas suscite automatiquement la haine pavlovienne des fusionnels, des branchés, de tous ceux qui n’ont qu’une ambition : être comme les autres, d’accord avec le dernier qui parle, surtout pas « différent », oh là là ! Il y a donc mauvaise foi, méchanceté, manipulation des textes, jeu de pouvoir intello dans ce qui paraît sur Nietzsche depuis des décennies. Michel Onfray, c’est son grand mérite, rectifie au bulldozer ces tortillages de cul pour donner la cohérence de la vie et des idées du philosophe au marteau, prophète de Zarathoustra l’apollinien dionysiaque.

Nietzsche c’est l’énergie au cœur de toutes choses. Ce qu’il appelle la volonté de puissance n’a rien de la tyrannie SS ni de l’emprise stalinienne sur les masses mais constate l’énergie vitale en chaque être, de la cellule végétale à nos corps de primates intelligents. Cette énergie est un fait, elle sourd de la vie même puisque vivre est lutter contre l’inertie de la matière.

Aux hommes d’exception de faire servir cette énergie au mieux de leurs capacités humaines. Ils sont appelés « sur »-hommes parce qu’ils se détachent de la masse indistincte vouée à seulement survivre et se reproduire. L’indistinction est ce « dernier homme » qui rumine bovinement en regardant passer les trains de l’histoire, masse grégaire à la Ortega y Gasset qui se laisse modeler comme une vulgaire pâte à partis collectivistes, fascistes ou communistes, humains « esclaves » de la mode, de l’apparence, de l’opinion.

Qu’est-ce qui empêche les Alexandre et les Diogène aujourd’hui, les Léonard de Vinci et les Einstein ? La mauvaise conscience morale prescrite par les « esclaves » qui ne trouvent bien que ce qui rabaisse tout le monde à leur niveau, et imposée en système par les religions du renoncement : christianisme, bouddhisme, socialisme. Ce dernier – une hérésie laïque du christianisme – est marxiste bismarkien, le seul que Nietzsche connût. Le Surmoi rigide des religions et des idéologies au nom d’un au-delà, d’un ailleurs ou d’un éternel lendemain (qui chante et qui rase gratis…), secrète une moraline permanente qui refoule les instincts vitaux comme le montrera Freud. La répression sociale des désirs engendre névrose de civilisation et ressentiment politique, envie de tout casser et d’éradiquer le vieil homme au nom d’une utopie radicale d’égalité abstraite.

A chacun, dit Nietzsche, de se révolter contre ces contraintes et structures qui aliènent : travail, famille, patrie. La morale comme la domination économique, l’asservissement politique comme la crainte religieuse sont des carcans qui rendent esclaves. Chaque  individu doit être maître de ses propres valeurs, ce qui signifie avant tout maître de lui. Nietzsche n’est pas un nihiliste pour qui tout vaut tout, ni un anarchiste pour qui tout est permis, ni même un libertaire vautré dans l’accomplissement ici et maintenant de tous ses désirs. C’est un peu la limite de Michel Onfray que de le tirer vers ses propres fantasmes. Nietzsche aime le bouillonnement des passions et désirs (son côté Dionysos) mais il aime y mettre son ordre par une rigueur qui hiérarchise (son côté Apollon). Non, tout ne vaut pas tout ! Des valeurs sont préférables à d’autres – mais ce n’est pas à une instance extérieure à chacun de l’imposer comme un commandement. Chacun se commande lui-même : telle est sa liberté.

Nietzsche est grec antique pour qui la minorité exemplaire des être humains d’exception doit entraîner les autres à incarner l’homme au mieux de son potentiel : un esprit sain dans un corps sain, avec de saines affections. Nietzsche a pour maître les moralistes français, de Montaigne à Chamfort, qui jugent du bon et du mauvais pour eux, et non pas du bien et du mal en soi. Ce que l’on accomplit ici et maintenant, il faut le vouloir comme s’il devait revenir éternellement. C’est ainsi que l’éternel retour du même peut être désiré comme matrice des actes. Telle est la seule façon d’agir selon sa conscience. Il ne s’agit pas de morale venue d’ailleurs, ni de contrainte sociale politiquement correcte, mais d’éthique personnelle : être fier de soi dans ce que l’on fait. Être responsable de ses actes et les assumer à la face du monde.

Il n’y a donc pas d’élitisme social chez Nietzsche, non plus que de contrainte de « brutes blondes », comme quelques citations sorties de leur contexte pourraient le laisser croire. Michel Onfray insiste bien sur ce point et le démontre. « Le Maître donne, non par pitié ou compassion, mais par excès de force, débordement de vie. Ses objectifs ? Maîtrise de soi, rigueur et vigueur, noblesse et grandeur. Non pas commander, mais se gouverner » p.140. Et d’ajouter, perfide pour la mode médiatique qui se pose afin d’anticiper les places à venir (si les socialistes compassionnels du ‘care’ gagnent l’élection présidentielle) : « Jaurès ne s’y était pas trompé, lui qui voyait dans le surhumain une potentialité à laquelle il suffirait de consentir » p.144. Nietzsche déclare que le socialisme est une supercherie qui conforte le système d’esclavage industriel et la tyrannie de la majorité médiocre en reportant toujours à demain la liberté personnelle au nom de la Morale.

Le travail aliène lorsqu’il est imposé et n’offre aucune satisfaction à l’être humain. A l’inverse, le loisir (l’otium des anciens), permet la création personnelle au quotidien. « Qui n’a pas les deux-tiers de sa journée pour lui-même est esclave », déclare Nietzsche dans ‘Humain trop humain’, §283. Humour de Nietzsche, qui n’est pas relevé par Onfray : 2/3 d’une journée de 24h font 16h… ce qui laisse 8h de travail pour la société et pour gagner sa croûte. On peut bien sûr ne considérer que les heures éveillées et calculer les 2/3 de 16h, ce qui laisse 10h de loisirs et donc… 35h de travail par semaine. Mais les individus sont-ils moins aliénés quand ils ont du temps libre ? La pression sociale des potes, des cousins, de la famille, du quartier, de la télé et des médias, de fesse-book et autres chaînes mobiles, des associations, du parti, de l’État, de la religion, permet-elle d’être enfin soi ? Bien sûr que non. Ni le temps de loisir ni la technique ne libèrent… si chacun ne se prend pas lui-même en main pour épanouir ses potentialités.

Pour cela, rire, danser et jouir de ses sens, prescrit Nietzsche. Il faut penser léger, se moquer de ceux qui font la tronche, des politiciens pour qui tout est « grave » et des religions prêchant l’enfer à qui n’obéit pas aux Commandements. Il faut une vie bonne à la Montaigne, parce qu’elle est la seule que nous ayons, sans illusions sur l’au-delà. Exubérance et maîtrise, élan mais art : croit-on que la danse n’est pas une discipline ? Marcher, randonner pour penser mieux, en mouvement, loin de ce « cul de plomb » qui caractérise « la pensée allemande » (et tant de philosophes-bureaucrates français). Écrire souvent mais ciseler ses aphorismes par le travail comme on forge une épée avant de la plonger dans l’eau froide.

« Soyons les poètes de notre vie », dit Nietzsche à ceux qui ne l’ont pas compris, « et tout d’abord dans le menu détail et le plus banal » (Gai savoir §289). Lisez Nietzsche ! Il est un maître de vie. Lisez-le avec le guide Onfray, qui est un bon pédagogue.

Michel Onfray, La sagesse tragique – du bon usage de Nietzsche, 1988, Livre de poche 2006, 188 pages, €5.70

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Nietzsche, Prologue de Zarathoustra

Nous sommes en 1883. Le Prologue en dix paragraphes présente l’œuvre, faite de quatre parties. Zarathoustra est parti sur la montagne à 30 ans, âge où la fougue juvénile commence à se calmer et qui éprouve le besoin de méditer. A 40 ans, il redescend, homme mûr, au midi de son âge et de sa pensée. Il ressent le besoin de donner comme « une coupe qui veut déborder ».

Ce n’est pas un hasard, le bouddhisme commençait d’être connu et ses textes traduits en allemand vers le milieu du 19ème siècle : Zarathoustra agit comme Bouddha – être humain qui s’est changé lui-même et non pas « dieu » advenu tout armé pour commander aux hommes. Il revient vers ses frères comme un bodhisattva – un saint homme qui préfère donner aux autres par générosité plutôt qu’entrer de suite dans le nirvana, ce grand Tout où l’individualité s’abolit. Dès lors, Zarathoustra commence son « déclin ». Car tout ce qui n’avance plus recule, tout ce qui donne se retranche.

Mais tel est le destin de l’homme : d’être détruit pour être surmonté. Ainsi les enfants poussent les parents dans la tombe – et c’est bien ainsi. C’est le tragique de l’existence que le « sur » homme doit accepter plutôt que de se consoler dans les illusions religieuses. Ce oui à la vie née d’eux, les parents s’en font joie ; leur mort inéluctable pour laisser la place, ils la désirent parce que, sans elle, les enfants ne seraient pas. Et leur amour est assez grand pour s’effacer devant ceux qui leur succèdent.

Tout, dans l’univers, a sa place et sa fonction. Celle du soleil est d’éclairer, indifférent au sort des êtres ; celle de Zarathoustra est d’éclairer les hommes, en prophète, parce qu’il « aime les hommes ». Oui, « Il s’est transformé, Zarathoustra. Il s’est fait enfant, il s’est éveillé » – Bouddha fut lui-même appelé l’Eveillé. L’enfant de Nietzsche est celui qui, adulte, a retrouvé les grâces et l’énergie vitale de l’âge tendre : la curiosité, le désir, l’innocence du devenir. L’univers est une harmonie dont l’homme est une partie. Il est fait d’interrelations (tout est lié) et d’interactions (tout agit sur tout) – on le voit bien avec le climat qui lie les économies du monde, ou les sociétés qui lient les individus entre eux.

L’idée de Nietzsche est que le mouvement même est positif et que « le bonheur », cet état de satisfaction béate et immobile du « dernier homme » (en France, la période Chirac), est négatif. Le « bonheur » – ce Paradis retrouvé – signifie l’arrêt du désir, l’arrêt du travail, l’arrêt de la création (donc du sexe). « Amour ? Création ? Désir ? Etoile ? Qu’est cela ? – Ainsi demande le dernier homme et il cligne de l’œil. (…) On ne devient plus ni pauvre ni riche : c’est trop pénible. Qui voudrait encore gouverner ? Qui voudrait encore obéir ? C’est trop pénible. Point de berger et un seul troupeau ! Chacun veut la même chose, tous sont égaux : quiconque est d’un autre sentiment va de son plein gré dans la maison des fous. ‘Autrefois, tout le monde était fou’, disent les plus fins, et ils clignent de l’œil. On est prudent et l’on sait tout ce qui est arrivé. » On reconnaît là le « principe de précaution ». N’a-t-il pas été introduit par Chirac dans la Constitution, ce contrat social des Français ?

Cet exemple trivial pour montrer comment Nietzsche peut être « inactuel » ou « intempestif ». Il est universel parce qu’hors de son temps ; les idées qu’il a émises sont toujours d’actualité. Ainsi, « l’homme doit être surmonté ».

Il ne faut pas se méprendre sur « le surhomme » : il ne s’agit pas d’un raidissement de morgue à la prussienne, ni d’un néo-racisme biologique que le nazisme a tenté de faire advenir. L’homme a évolué depuis l’Australopithèque des savanes africaines ; il continue son évolution, même si elle est peu perceptible sur une génération. Mais ce qui forçait l’évolution humaine étaient les conditions de survie, les changements climatiques, la nourriture à trouver, les prédateurs auxquels échapper. Aujourd’hui, sous la civilisation, ces vertus de survie ne suscitent plus aussi fortement le désir. Les uns se réfugient dans les illusions supraterrestres de la religion au lieu de se préoccuper de ce qui arrive sur cette terre ; d’autres méprisent leur corps, mais « votre corps, qu’annonce-t-il de votre âme ? » ; d’autres laissent en friche leur raison alors que, demande Nietzsche, « est-elle avide de savoir, comme le lion de nourriture ? »

De même pour Nietzsche, la justice devrait être « ardeur », la vertu faire « délirer » et la pitié « la croix où l’on cloue celui qui aime les hommes ». Or, rien de tout cela n’advient dans la société de son temps, la civilisation bourgeoise, allemande, bien-pensante, de la fin 19ème. « Suffisance » et « avarice » sont les deux défauts de cette population là. A-t-on vraiment évolué depuis ? La finance 2008 n’a-t-elle pas montré combien suffisance scientiste et avarice égoïste mènent encore la société.

« L’homme est une corde tendue entre la bête et le surhomme – une corde au-dessus d’un abîme. Danger de le franchir, danger de rester en route, danger de regarder en arrière – frisson et arrêt dangereux. Ce qu’il y a de grand en l’homme est qu’il est un pont et non un but. » Des trois dangers, Nietzsche ne choisit pas le conservatisme (regarder en arrière), ni l’immobilisme àlachiraque (rester en route) : il est pénétré du désir d’aller de l’avant (franchir). « J’aime ceux qui ne cherchent pas par-delà les étoiles, une raison de périr ou de se sacrifier, qui au contraire se sacrifient à la terre, pour qu’un jour vienne le règne du surhomme. J’aime celui qui vit pour connaître (…) celui qui travaille et invente (…) celui dont l’âme se dépense (…) qui tient toujours plus qu’il ne promet (…) celui qui justifie ceux de l’avenir et qui délivre ceux du passé… » Et, concernant la vertu : « Qui donne à manger aux affamés réconforte sa propre âme : ainsi parle la sagesse. » Nietzsche est donc très loin de la caricature qui lui est souvent faite.

Mais son message n’est sans doute pas fait pour le grand nombre car ce qui dérange les habitudes, ce que le médiocre nomme « la folie » parce qu’il ne le comprend pas, fait peur. Or elle est bien souvent ce qui dépasse le commun – la frontière est si ténue qui sépare la folie du génie ou de la grandeur. Quant à la pauvreté, elle est sociale et non personnelle ; elle résulte de conséquences économiques et non d’une « nature » héréditaire. On ne naît pas pauvre, on le devient par son milieu ou sa déchéance sociale. La « richesse » est un jugement de valeur, un ensemble de biens et de qualités reconnus par la partie puissante de la société. Le vieux Diogène en haillons dans son tonneau était plus « riche » aux yeux des Grecs qu’Alexandre, le jeune et brillant roi de Macédoine, conquérant de la Perse.

C’est la raison pour laquelle Nietzsche, dans ce Prologue, dit pourquoi il ne s’adresse pas en prophète à la foule. « Des compagnons, voilà ce que cherche le créateur, et non des cadavres, des troupeaux ou des croyants. Des créateurs comme lui (…) de ceux qui inscrivent des valeurs nouvelles sur des tables nouvelles. » Ainsi firent tous les philosophes avec leurs disciples.

Au contraire des politiciens et des gourous qui veulent embrigader et asservir !

Frédéric Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, Livre de Poche, 4.27€ 

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Pour une économie politique

Tout ce qui arrive depuis le début de l’année montre que l’économie est une chose trop précieuse pour la laisser aux économistes. Il est temps d’ôter la direction des choses aux technocrates, les politiques doivent prendre enfin leurs responsabilités envers leur société.

Le débat politique sur les salaires en France rappelle que l’inflation est de retour. Non seulement les États endettés sont gourmands d’impôts, mais la rareté des matières premières et de l’énergie pour un monde qui se développe massivement fait grimper les prix. Les salaires chinois augmentent de 30% par an en raison de l’envol des prix alimentaires et du carburant. Tout cela nourrit l’inflation qui, dans un système mondialisé, s’importe dans tous les pays. Les États-Unis l’ont bien compris qui ne voient qu’une manière facile de s’en sortir : actionner la planche à billets. Le rachat par la Fed de créances d’État jusqu’en juin prochain est une façon de prêter à l’État sans passer ni par les marchés financiers, ni par les impôts.

Mais cet argent créé ex nihilo alimente lui aussi la hausse des prix. Il inquiète les prêteurs sur les marchés et fait monter les taux d’intérêt qui sont le prix du risque sur la durée. Il fait baisser le dollar, et si l’économie américaine peut exporter plus facilement, cela renchérit d’autant le prix du baril de pétrole, évalué en dollars dans le monde entier. Les pays producteurs, perdant au change, augmentent leur prix. Nous sommes donc aux limites de ce laxisme monétaire, à l’orée du cercle vicieux où toute création de dollar à partir de rien enclenche une cascade de hausses de prix pour compenser le manque à gagner, y compris revendications salariales et moindre consommation.

La redistribution des États-providence atteint elle aussi ses limites. Le nombre des droits sociaux ne dépend que de l’imagination des démagogues tandis que le prélèvement public reste mal accepté. Si les États-Unis et le Japon ont de la marge pour remonter les impôts, notamment la TVA, la France et la Suède ont déjà le taux de prélèvement sur la richesse nationale parmi les plus élevés au monde. Ils doivent obligatoirement réformer l’obésité inorganisée et incontrôlée des organismes d’État. D’autant que leur endettement par rapport à leur production atteint des sommets dangereux pour solliciter les marchés. L’avertissement de l’agence de notation Standard & Poors sur les perspectives négatives de la dette américaine sonne comme un avertissement. Nul ne s’y trompe, ni les gouvernements, ni les banques centrales, ni les marchés, ni les particuliers : les emprunts des États sont à fuir, sauf à exiger des rendements plus élevés pour le risque pris (autour de 14% l’an pour les emprunts grecs !).

Car l’Europe montre elle aussi ses limites. Loin de l’euphorie de sa construction, l’heure est au repli sur soi par crainte du monde, de l’étranger et des marchés. L’illusion des Trente glorieuses continue d’alimenter l’imaginaire des technocrates et des naïfs, tandis que le baby-boom s’est inversé, ne permettant plus de financer l’avenir à crédit. L’absence de volonté politique d’aller vers une coordination économique et fiscale des pays de la zone rend la gestion de la monnaie unique inopérante. Le grand écart est fait entre les pays qui souffrent d’une croissance anémique (France, Italie) qui auraient bien besoin de taux plus bas, et les pays cigales qui ont dépensé et se sont endettés sans compter (Grèce, Portugal, Irlande) et pour qui le taux unique de la Banque centrale européenne n’est pas assez fort pour les contraindre à changer de pratiques. Le risque croît que les peuples vertueux soient de plus en plus réticents à financer les peuples hédonistes, appelés selon les régions « pigs » ou « du Club Med ». Le parti des Vrais Finlandais vient de sonner l’alarme en refusant de voter la participation du pays au fonds de réserve européen. Mais  ce sont tous les électeurs qui sont vigilants, en cette période de restrictions, sur le partage des richesses produites : ils traquent le népotisme, les affaires, les privilèges indus des riches. Les révoltes arabes n’ont pas eu d’autres causes et, en France, L’UMP pourrait perdre les prochaines élections, tout comme le parti travailliste anglais et les sociaux-démocrates allemands.

La seule politique a consisté, depuis la crise de 2007, à durer le plus longtemps possible sans réformer grand chose, afin que le temps efface les pertes des banques et que le système reparte avec la croissance. Sur la seule Grèce, les banques françaises sont endettées à l’automne 2010 de 14 milliards d’euros, et les banques allemandes de 18 milliards d’euros. Si l’on devait y ajouter le défaut des dettes irlandaise, portugaise, voire espagnole, les banques ne se prêteraient plus entre elles, ayant bien du mal à éviter la faillite, tandis que les États ne pourraient plus les refinancer comme en 2008.

Le temps s’accélère :

  • Les soubresauts de pays pétroliers comme la Libye, Bahreïn ou l’Algérie pourraient affecter l’Arabie Saoudite. Ils réduisent déjà l’activité et engendrent chômage et émigration massive.
  • Les séismes, tsunami et choc nucléaire japonais affectent la production des composants électroniques et de l’automobile, tout en renchérissant le prix de l’électricité et suscitant des doutes sur la bonne énergie de transition entre le pétrole d’hier et le soutenable du futur.
  • Les entreprises naviguent à vue, les dirigeants n’ont pas de cap à donner à leurs troupes, sauf à réduire les coûts pour survivre dans la compétition mondiale avec une demande locale qui stagne en raison d’un chômage élevé. Le stress psychologique au travail est le fait de manageurs technocrates qui ne voient que le ratio de productivité du trimestre, sans envisager l’avenir.

Comme les politiciens, les patrons font le gros dos en attendant que tout revienne comme avant.

Or, rien ne sera jamais comme avant :

  • La Chine émerge à grands pas et, avec elle, l’Inde, le Brésil, le Nigéria et d’autres. Pétrole et matières premières sont massivement demandés pour leur développement et deviennent rares donc chers.
  • La redistribution d’État-providence assise sur une démographie en expansion est à bout de souffle parce qu’elle finance la distribution d’aujourd’hui par les cotisations de demain. Les jeunes générations grognent contre les privilégiés égoïstes qui ont « fait 68 » mais ne leur laissent que des dettes et du chômage.
  • Le travail est de moins en moins une valeur, incitant à des conduites d’évitement comme le troc, la restriction des dépenses, la traque des plus bas prix sur Internet. Puisqu’on ne gagne pas plus en travaillant plus, on perd moins à dépenser moins.
  • L’embellie du premier trimestre sur les résultats des entreprises, la confiance des dirigeants et le désir d’embauche des cadres n’est qu’un feu de paille que le ralentissement japonais, l’envol du pétrole et la faible croissance attendue devrait corriger très vite.

C’est ainsi que s’enclenche le cercle vicieux de la déflation.

Pour régler cela :

  • la concertation internationale est obligatoire, afin d’éviter le maintien de monnaies sous-évaluées et la tentation de faire éclater l’OMC pour rétablir des droits de douane.
  • le capitalisme est essentiel, car il est la meilleure technique d’efficacité économique trouvée dans l’histoire pour produire le plus avec le moins, dans un contexte où toute matière première et énergie devient rare et objet de bagarre géopolitique, et le meilleur incitatif à la liberté d’innovation et de création.
  • la politique est indispensable pour aménager les règles du jeu, en contrôler l’administration et décider des compromis entre intérêts divergents.

Ce pourquoi toute stratégie en bourse comme toute prévision économique doivent quitter l’univers abstrait et confortable des « modèles » pour se plonger dans l’histoire, la géopolitique, la sociologie et la cité. L’ère des technocrates est révolue si l’on veut régénérer l’économie et gagner sur les marchés. Place aux décideurs « politiques ».

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