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Patton de Franklin Schaffner

Un film patriote américanissime pour vanter les valeurs propres aux Etats-Unis, incarnées par un général devenu quatre étoiles durant la Seconde guerre mondiale : grande gueule et talent de fonceur. Le film reste près du sujet et, s’il romance un peu, utilise des sources historiques (sont citées Patton, ordeal and triumph de Ladislas Farago édité aussi en français et A soldier’s story de Omar Bradley, traduit en français). A l’exception des chars, anachroniques puisque nettement plus récents, et l’allusion aux « femmes arabes » dépouillant les Carthaginois – alors que les « Arabes » n’ont envahi la Tunisie qu’au VIIIe siècle… tout est presque vrai.

Mais les Américains, surtout en 1969 où ils perdaient au Vietnam, n’ont que faire de « la » vérité (scientifique) ; ils préfèrent « leur » vérité de circonstance. Nous sommes, en Europe, plus sceptiques, peut-être en raison d’une histoire plus longue et de la mémoire de victoires trop proches de défaites pour y « croire ». Mais il est vrai que, durant toute guerre, la foi est nécessaire – et le général George Patton savait l’insuffler à ses hommes comme aux journalistes – donc à l’ennemi. Ce qui est de bonne guerre – où tous les moyens sont permis.

Nous prenons Patton (George C. Scott) en cours de vie, lorsqu’il est nommé à la tête du 2ème corps d’armée en 1942, après la débâcle des petits soldats yankees face à l’armée professionnelle de l’Afrika Corp commandé par Erwin Rommel à Kasserine, en Tunisie. Les lopettes mal entraînées qui croyaient que le matériel et le renom des Etats-Unis suffisaient pour s’imposer aux Allemands se retrouvent livrés nus aux vautours, près de leurs chars trop peu blindés et de leurs canons trop peu puissants, après avoir été dépouillés par les Arabes nomades du coin. Dans le film, il suffit évidemment d’un héros fonceur et grande gueule pour redresser la situation. Le contraste avec l’autre général, Omar Bradley (Karl Malden), est patent : si Patton se croit officier romain réincarné et qu’il suffit de vouloir, Bradley est un pragmatique analytique qui planifie toute organisation et n’avance qu’assuré.

Le haut commandement confie à George Patton la 7ème armée pour envahir la Sicile aux côtés du britannique Montgomery. Le plan Patton n’est pas retenu – pour ménager les susceptibilités entre alliés lui dit-on – mais il l’applique quand même, fonceur et grande gueule, quand Monty est ralenti sur la route de la côte. Il entre avant lui dans Messine, ce qui donne un côté bouffon à la parade britannique lorsqu’elle débouche sur la Grand-Place où les troupes américaines se tiennent en silence. Cette fois, la grande gueule n’est pas côté Patton.

Sauf que le général ne sait pas se contenir, ni maîtriser sa communication. S’il harangue ses soldats avec panache pour les motiver, usant de ces mots crus qu’affectionne le populo inéduqué, s’il présente une image ostentatoire comme symbole (revolver à crosse d’ivoire, bottes d’équitation, casque lustré), il n’hésite pas à gifler les stressés, prenant le post-traumatisme pour de la lâcheté. Les deux scènes présentées en 1943 face aux Allemands sont réelles, mais ont moins de retentissement qu’en 1969 face aux Vietnamiens. La lourde insistance sur le machisme et l’autoritarisme Patton caractérisent moins sa personnalité (évidemment de son siècle) que le « message » à l’armée et à la nation sur la fin des années 1960. Les psys ont fait leur œuvre et les « victimes » sont plus les soldats amis que l’ennemi.

Il reste que Patton apparaît comme un soldat « démocratique » : grande gueule, il commande lui-même ses hommes depuis le front et n’hésite pas à les encourager de ses discours : « On ne vous demande pas de mourir pour votre pays, mais que le salaud d’en face meure pour le sien ». Il a inspiré les nouvelles méthodes de commandement des officiers de l’Armée des Etats-Unis. Fonceur, il aime les offensives rapides et percutantes des chars (bien en avance sur ces cons(ervateurs) généraux français en 40 qui – à l’exception du colonel de Gaulle – n’y ont jamais cru). Lecteur de Guderian, il a inspiré de nouvelles doctrines de combat mécanisé.

Les généraux allemands le craignaient, puisqu’il savait gagner. Alfred Jodl, chef de l’état-major général au haut-commandement de la Wehrmacht, admirait qu’il prit de grands risques et remporte de grandes victoires, Hitler lui-même le traitait de « général cow-boy fou ». Ce pourquoi Patton fut utilisé dans l’opération Fortitude visant à tromper les nazis sur le véritable lieu du débarquement – Calais était d’ailleurs le plan initial de Patton…

A la tête de la 3ème armée, Patton s’engouffre en France par le sud de la Normandie jusqu’en Lorraine. Il secourt les troupes aéroportées encerclées à Bastogne, usant de la même tactique que les Allemands : marcher nuit et jour malgré les intempéries et passer par les bois où on ne l’attendrait pas. Le film le quitte avant sa mort, toute bête, d’un accident de voiture en 1945.

Bon soldat, mais du terrain, il n’était pas assez politique ni ne voyait assez loin pour commander au-delà. Son goût de la gloire détonait parmi les officiers américains qui préféraient se rapprocher de leurs hommes – mais plaisait à de Gaulle et à Staline, plus aristocrates que démocrates… Féru de lectures historiques et croyant à la réincarnation, Patton puisait son inspiration dans les récits de César, Guillaume le Conquérant, Napoléon 1er ou Frédéric le Grand.

Il a même lu le Coran en Tunisie, sur lequel il a écrit à sa femme : « Un livre intéressant. (…) Il me semble évident que les enseignements fatalistes de Mahomet et la profonde dégradation des femmes sont les causes fondamentales du non-développement des Arabes… Il y a ici, je pense, matière à un éloquent sermon sur les vertus du christianisme ». Avisé pour l’époque. Être sûr de soi reste la meilleure façon de ne pas douter, donc d’être efficace au combat – même si « Dieu » est toujours avec celui qui gagne.

Ce film est long (2h44), avec un intermission (interlude) tout noir de plusieurs minutes on ne sait pourquoi (est-ce l’édition du DVD ?). N’étant ni américain, ni féru de guerre industrielle, je n’ai que modérément apprécié le thème, même si le film est bien construit et que l’on ne s’y ennuie pas. La brochette d’oscars obtenus en 1971 est toute politique : il fallait relancer le moral de la patrie après l’échec vietnamien dont la guerre était toujours en cours, jusqu’à ce que Nixon, peut-être affairiste et hanté par les complots, mais réaliste et efficace en politique étrangère, y mit fin en 1973.

DVD Patton de Franklin Schaffner, 1969, avec George C. Scott, Karl Malden, Michael Bates, Paul Stevens, Fox Pathé Europa collector, blu-ray €14.99 Edition normale €6.85 7

Oscars en 1971 : meilleur film, meilleur réalisateur, Oscar du meilleur scénario, meilleur acteur (George C. Scott), meilleure direction artistique, meilleur montage, meilleur son. Golden Globe du meilleur acteur (George C. Scott).

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Yalta le Nid d’hirondelles

Depuis le bord de mer, nous prenons un bateau pour le nid d’hirondelles, une attraction vue dans un guide.

yalta gamin mode

Installé sur le balcon arrière, je fais face à deux filles en chic, à une mère et à son garçon turbulent en débardeur et à un grand frère qui mignote son cadet.

yalta deux freres

Lui est brun, le petit est blond ; il a envers le plus jeune des gestes de protection qui émeuvent le spectateur, des sourires, de petits mots, une sorte d’émerveillement pour le satiné de la peau sur son cou, d’attendrissement pour l’ossature frêle des épaules. Ils ont l’air de s’aimer fort ces deux-là. On peut tout imaginer : une séparation le reste de l’année, les deux orphelins et le grand obligé de travailler au loin, qui sait ?

yalta filles

Des deux filles, l’une a les seins au balcon débordant presque du caraco noir et une casquette de baseball rouge sur la chevelure ; l’autre, sous un chapeau de dentelle, exhibe un visage farineux quelconque, mais surtout d’énormes cuisses pâles qu’un bermuda ne parvient pas à couvrir.

yalta ni d hirondelles

Le « nid » a été bâti en 1912 par un baron allemand pour sa maîtresse de luxe, puis refait dans les années 1970 brejnéviennes pour le tourisme des nomenklaturistes du socialisme réalisé. Il se présente comme une pâtisserie néo-médiévale à la Disney, avec tour à clochetons et fausses meurtrières. Ce « nid d’aigle » perché sur une roche qui surplombe la mer a pour le seul intérêt, à mon sens, la promenade en bateau qui y mène. Elle permet surtout au curieux du pays l’observation des gens.

yalta jeune homme torse nu

L’escalier qui monte de la cale des bateaux au sommet du piton où se dresse le bâtiment est ponctué de stands de boissons, de nourritures et de souvenirs. Le « nid » baroque ne se visite même pas. Une petite plage de rocher, peut-être payante, s’étend entre le piton rocheux et la côte elle-même. Des baigneurs, à l’écart de la foule, paraissent y lézarder à loisir.

Nous reprenons le bateau assez vite, le temps d’un monter-descendre, pour revenir à Yalta. Des dauphins joueurs virevoltent un moment dans le sillage, à la grande joie des enfants et pour le plaisir photographique des grands. Toute une bande de lycéens venus du nord, accompagnés par quelques moniteurs et monitrices reconnaissables à leur air « branché ado » si caractéristique, copinent et flirtent durant la traversée.

Nous avons soif. Il fait à Odessa couramment plus de 30° sans que quiconque ne se mêle d’invoquer « la canicule », de prier le gouvernement de faire quelque chose ou d’accuser le climat du massacre des vieux. Tout le monde s’y fait, voilà tout, bien loin des jérémiades de la génération capricieuse née vers 1968 à l’ouest.

yalta gamins russes torse nu

Malgré le sentiment de déclin de la puissance, que ressent la population depuis la chute de l’empire soviétique, malgré l’alcool qui se développe comme un fléau dû au stress d’une liberté brutale, malgré le chômage apparu et la fonte des pensions en raison de l’inflation galopante des années postcommunistes, malgré la moindre envie de mettre au monde des enfants, il reste de la vitalité, ici. Plus qu’en nos pays. Les petits sont aimés mais non gâtés, les jeunes se bardent de force et froncent les sourcils pour faire leur trou dans ce monde où l’État ne décide plus souverainement de la place de chacun. Ils révèrent les héros invincibles venus des séries télévisées américaines, mais ils comptent moins sur la technique que les Américains des films. Ils comptent surtout sur eux-mêmes et sur leurs copains pour s’en sortir. Ils ne renoncent pas, animés d’une énergie vitale qui semble avoir quitté nombre de vieillissants français bercés par l’État maternant. Cet État absolutiste et mêle-tout qu’une caste étroite veut maintenir – pour maintenir avant tout son propre pouvoir.

crimee babouchka assia tatare

Nous revenons au gîte pour le dîner de babouchka Assia. Le bouillon gras est suivi des poivrons farcis qui ont cuit dedans, des fruits rafraîchissants et des biscuits pour caler au dessert. La salade de tomates et concombres demeure toujours sur la table ; on la mange en entrée ou entre deux plats. Les poivrons sont farcis au lard et au riz, dégraissés au bouillon et agrémentés d’épices douces où domine la graine de coriandre.

yalta vin de crimee et plats tatars

Nous sommes dans la cuisine turque, même s’il est politiquement incorrect de le dire aux Tatars… Nous goûtons le vin de Crimée, un Cabernet produit ici, deux bouteilles que nous avons achetées en commun dans une boutique d’Odessa. A 35 hrv la bouteille, 5 euros, il s’agit d’un produit de luxe, de marque Magaraï. Il a le goût du vin d’Anjou de l’année, arômes de framboise et cassis.

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Problèmes de poids : on vous doit la vérité

Dr Rakotovao Problemes de poids

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Vous avez fait les fêtes ? Pris quelques kilos ? Ne faites surtout pas régime amaigrissant, ce genre de commerce ne fait qu’amaigrir votre porte-monnaie – tout en engraissant les charlatans. Le mérite de ce livre est qu’il ne sera jamais un best seller : il ne promet pas de perdre des bourrelets en quelques semaines, ni d’avoir un corps de rêve, ni de ressembler aux modèles des magasines. Mais c’est justement parce qu’il a du bon sens que ce manuel est précieux.

Le docteur Rakotovao est d’origine malgache et a passé le bac à 16 ans (dans plusieurs séries). Il a étudié la médecine à Tananarive puis à Marseille avant de suivre la formation universitaire Nutrition de Rennes. Il est à la fois médecin généraliste et spécialisé en nutrition : l’idéal pour soigner les gens dans toutes leurs dimensions.

Car nous ne sommes pas qu’un corps… Nous sommes aussi émotions et sociabilité. Manger n’a pas pour fonction que de se remplir, mais aussi de converser agréablement ou de gérer le stress, tout en obéissant à des normes sociales et culturelles. Vaste programme ! Comment voulez-vous qu’un régime diktat, qui n’agit que sur un seul facteur, vous réussisse durablement ? « Il faut admettre et ne pas hésiter à dire qu’un régime d’amaigrissement est une des principales causes de l’obésité, si ce n’est la première » p.59. Surveiller et punir troublent la régulation naturelle, engendrant ces yoyos de poids que forme le couple infernal restrictions/boulimie.

Pour arriver à cette prise de conscience, le Dr Rakotovao a appliqué une méthode simple : « J’ai organisé régulièrement des soirées avec des personnes souffrant de problèmes de poids : j’ai réuni à chaque fois de dix à quinze patients, au rythme d’une fois par semaine pendant deux ans. Nous avons travaillé les ressentis, les problèmes auxquels ils avaient été confrontés, ce qu’ils avaient entrepris précédemment au niveau du poids, les personnes qu’ils avaient déjà rencontrées, etc. » p.16. Le docteur a aussi rencontré ses confrères, en médecine et autour : diététiciens, psychologues.

Il publie ce manuel court et facilement compréhensible en deux parties : ce qu’il faut savoir et ce qu’il faut faire. Dans la première, il apprend qu’une alimentation équilibrée doit provoquer trois équilibres : le physiologique (varier les aliments), le psychologique (goût et plaisir), le social (identité culturelle). Il insiste sur le rôle néfaste des additifs dans l’alimentation industrielle. Tout le monde évoque les cancers possibles, le Dr Rakotovao pointe surtout la perturbation de la sensation de faim : les colorants, conservateurs, exhausteurs et autre E000 servent à exciter l’appétit dans un but commercial. Manger naturel est la première leçon pour perdre du poids.

La seconde est de surveiller son IMC (indice de masse corporelle) = poids / (taille)². Pas de tyrannie du surpoids ! On n’est obèse qu’avec un IMC>30, en-dessous il faut faire attention aux prédispositions génétiques de maladies liées au poids (diabète, hypertension, os et articulations). Rien de moins, mais rien de plus. Il n’y a de poids « idéal » que celui dans lequel on se sent bien, mangeant à sa faim et en société, sans risque de santé.

La troisième est de gérer son état psychologique. Pour ce faire, le docteur donne l’exemple de patients concrets : régimes à répétition, arrêt du sport, stress et grignotage de compensation, manque de confiance en soi et intériorisation de la colère qui pousse à manger pour se faire plaisir, fantasme du carré de chocolat « qui fait prendre 1 kg », repas tout prêts avec additifs qui excitent et perturbent, médicaments, pilule… Chaque cas est différent mais, pour tous, « l’apprentissage d’une régulation (…) permet de vous faire perdre du poids » p.98. « Le résultat final doit devenir un comportement, c’est-à-dire un réflexe naturel ne nécessitant pas d’effort et qui stabilise l’organisme quelles que soient les circonstances » p.102.

Tyrannie de la mode…

torse nu mode

Il faut apprendre à manger de bonnes choses, et avec plaisir. Avec la variété, la présentation, l’absence d’interdits, le calme d’une mastication nécessaire à une sensation de satiété, vous perdrez du poids. Cela prendra plusieurs mois mais perdurera. Finis les diktats péremptoires : pas de sel, que des protéines, ni graisses ni alcool, voire régime de bananes… Ou boire en mangeant : à proscrire, disent les uns, car le bol alimentaire file plus vite vers l’intestin et ne favorise pas la sensation d’être rassasié ; au contraire, disent les autres, boire leste l’estomac, ce qui empêche de trop manger. Rien de tout ça, dit le Dr Rakotovao : boire trop est néfaste en effet, mais boire un peu est utile car hydrate le bol alimentaire et rassasie. Et le vin est bon car il ouvre l’esprit et calme le corps (1 verre par repas).

Point trop n’en faut, mais de tout un peu. Manger avec plaisir et laisser le corps réguler. Faire de l’activité physique mais pas forcément « du sport » passé un certain âge. Laisser les magasines de mode et les conversations de pintades à leur inanité. Ne pas croire aux miracles (des régimes). Prendre conscience du lien entre les croyances et leurs conséquences sur le comportement. Telles sont les leçons de bon sens du Dr Rakotovao, bien loin de l’hystérie médiatique qui ne pousse à toujours plus faire vendre (tout en se revendiquant anticapitaliste). Un manuel du bien vivre.

Docteur M. Rakotovao, Problèmes de poids : on vous doit la vérité, 2012, éditions Baudelaire, 166 pages, €15.50 Préface du professeur honoraire de cardiologie Bernard Denis.

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Que vaut la promesse de François Hollande ?

Inverser le chômage d’ici la fin de l’année ? Comme si une crise qui dure depuis une génération était un moment de transition et pas un système. C’est une illusion de croire que tout pourrait redevenir comme avant. Le mouvement du monde et ses bouleversements sont une réalité, l’illusion est de croire qu’ils ne sont que passagers. L’émergence de pays immenses comme la Chine ou l’Inde, sans parler des pays importants que sont le Mexique, le Brésil, le Nigeria et d’autres, change sans conteste le monde d’avant – donc nos habitudes de produire, de régner, de consommer et de penser. Dans 10 ans, les BRICS auront dépassé la France. Selon une étude du Center for Economics and business Research, la France perdrait dès 2013 son rang de 5ème puissance économique mondiale avant de n’être plus que 9ème en 2022.

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Il ne suffirait donc pas de « faire la révolution » pour renverser l’élite au pouvoir et la remplacer par une autre. Ni Le Pen, ni Mélenchon ne voient les choses en face ; ils ne font qu’agiter les rancœurs pour se faire mousser. Le socialisme Hollande ne fait guère mieux car les bouleversements chez nous ne sont pas créés par NOS sociétés mais viennent des AUTRES pays émergents du monde comme de la nouveauté radicale que représente une planète globale aux ressources finies… Notre mode de vie habituel n’est donc plus tenable. Pas la peine de rêver à la croissance comme avant pour résoudre le chômage. La croissance ne sera désormais plus que le produit de la démographie par la productivité, donc par l’excellence des savoir-faire et l’entretien d’une culture orientée vers le savoir. D’où l’intérêt (mais long terme) de soutenir le désir d’enfants, l’éducation des élèves, la formation au long de la vie, l’investissement et la recherche. En cela, le Parti socialiste a raison.

Le capitalisme reste cette technique de l’efficacité maximum, usant du moins de capital pour le moins de matière et le plus de savoir – afin de produire des biens et des services les moins consommateurs d’énergie et de matières premières. Ce n’est pas « le capitalisme » qui est insupportable – c’est l’usage social qui en est fait par notre culture occidentale. « Toujours plus ! », titrait il y a quelques décennies François de Closet. C’est exactement ça : la mode, le gadget, l’effet de génération, le mimétisme de bande, l’envie qui pousse à imiter le voisin en mieux… tout cela participe du gaspillage, des contraintes au travail, de la malbouffe, du stress. En cela, le parti écologiste n’a pas tort, pas plus que certains « alter » ou « indignés » ; encore faudrait-ils qu’ils distinguent la technique d’efficacité économique de l’usage social dévoyé du marketing et de la mode.

L’anticapitalisme socialiste et écologiste, buté par idéologie, fait donc tache. L’inégalité la plus insupportable aux gens n’est pas celle des très riches; elle est celle des très proches, les beaux-frères, collègues et voisins. Pourquoi lui et pas moi ? Qu’a-t-il de plus que moi ? L’injustice, en pays démocratique où existe une égalité des chances, vient bien de l’intérieur, sans souci de morale ni de planète. Ne pas pouvoir se passer de son SmartPhone parce que tout le monde en a un signifie que l’on accepte le travail des enfants en Chine, les horaires démesurés, les salaires les plus bas, la pollution du transport, l’exploitation marketing, l’illusion de la marque… Je n’ai pas de SmartPhone et n’en désire pas : pour quoi faire ? comme les autres ? frimer comme un ado ? Je ne clique jamais sur une pub Google ni n’autorise aucune application à m’espionner sur Facebook. Je ne me précipite pas comme un taré médiatique sur les Whoppers de Burger King quand la malbouffe daigne se réinstaller à Marseille… Il n’y a plus des méchants patrons (comme au XIXème) mais tout un système social qui avive nos propres désirs et manipule nos bas instincts. Nous sommes autant coupables que les patrons si nous acceptons le produit tel qu’il est fabriqué, au prix où il est vendu, et avec son obsolescence programmée qui le fera (très vite) remplacer. Je refuse. Les soi-disant « révolutionnaires » qui veulent changer le monde et changer la vie… des autres – pourraient commencer par changer leur propre comportement.

La réflexion politique classique n’adhère plus aux changements du monde, elle n’explique plus guère que l’écume. Les Français baladés et manipulés par les médias aux têtes de linotte ont peur de cette modernité et se rétractent vers les valeurs « sûres » du soi-disant âge d’or. L’État-providence, le fonctionnariat, la crainte de devoir se débrouiller avec la vie restent une vision passéiste. Le président, pas plus que ses électeurs, n’a pris la mesure de l’épuisement de notre système économique, social, politique et culturel. Il n’existe plus de croissance qu’on puisse faire surgir pour guérir tous les maux. Plus largement, les ghettos urbains, l’encouragement des villes à la campagne, la représentation citoyenne diluée et démagogique, le multiculturel dans le vent, les intellos coupant les cheveux en quatre, ne font que désorienter un peu plus les gens. Les accuser de populisme est un peu léger. Reconstituer de l’humain et du commun signifie plutôt prendre conscience de l’illusion des modes et choisir de n’y pas souscrire. Comme cette part de la population selon TNS Sofres déconnectée, désengagée, désabusée – voire (dans le système scolaire) décrochée.

En chacun de nous se joue la dialectique permanente entre moi et les autres. S’il faut que je travaille, tout le monde doit travailler – être ni assisté, ni rentier. Si quelqu’un est riche et que je suis pauvre, ce n’est pas de ma faute – celui qui a réussi est forcément coupable. Le Parti socialiste, au vocabulaire revanchard, considère qu’il y a une solution morale pour la société dans son ensemble. Illusion ! jamais l’égalité ne sera parfaite puisque jamais l’envie ne sera comblée. Reste donc le concret : la clientèle électorale qui vote PS réclame de gros impôts… pour les autres, afin de redistribuer en leur faveur, au prétexte « des plus démunis » (dont les fonctionnaires feraient ‘naturellement’ partie).

Sauf que le gros des revenus taxables est dans la classe moyenne… qui ne consent à l’impôt (c’est l’essence même de la démocratie) que si elle en retire un bénéfice immédiat et contrôlable. Donc oui aux impôts locaux, visibles dans les collèges, la voirie, les établissements collectifs ; non aux impôts d’État, versés dans le tonneau des danaïdes des subventions aux roitelets étrangers, au prestige des ministres, aux services inutiles de l’Administration, à la bureaucratie du millefeuille en 7 niveaux (commune, groupement de commune, canton, département, région, État, budget européen).

L’État français actuel ressemble fort à celui de l’Ancien régime. Le marquis de Mirabeau (père du révolutionnaire) proteste dans L’Ami des hommes contre la défiance perpétuelle de l’État royal pour l’activité individuelle, sa tendance à décider de tout, les illusions que le sujet se fait sur la toute puissance de la loi. Dans l’action d’aujourd’hui, le gouvernement Hollande fait pareil, il régente les entreprises, pardonne aux profs leur incurie, fait la morale aux putes, s’assoit sur le droit (de juste contribution aux charges, de propriété, de liberté d’aller et venir – y compris de s’établir à l’étranger). D’où les couacs, cafouillages, annonces et reculades. Il est armé d’une solide prétention à dire le Bien, à user de la force majoritaire pour établir le droit, à croire qu’il suffit de dire « je veux ». La société est souple et plie (seuls les moins aisés sont obligés de subir), mais l’économie n’est pas un jeu de Monopoly.

L’innovation, l’entreprise, le crédit, l’embauche, sont fondés sur la confiance. Qui a été fort entamée par les déclamations hollandaises sur sa « haine de la finance » (sans effets concrets qu’une réforme bancaire a minima), sur la vengeance contre « les riches » (retoquée par le Conseil constitutionnel comme amateur et faisant peser des « charges excessives au regard des facultés contributives »), sur le manque de civisme des Français à qui l’on applique (rétroactivement) des impôts sans débat (après avoir annoncé une gRRRRââânde réforme fiscale dont la première brique n’est pas même posée), sur le « devoir » des entreprises à créer de l’emploi alors que l’on ponctionne la consommation (par CSG et TVA), que l’on encourage les importations (par les exigences de garder des salariés trop chers à cause des charges sociales toujours empilées, jamais repensées), que l’on taxe toutes les entreprises… avant de rétrocéder aux grandes (sous condition et pas avant deux ans) un petit tiers de ce qu’on a tout d’abord prélevé. Cela alors même que l’absence d’ajustement de la compétitivité française pour raisons politiques implique la poursuite de l’érosion de ses parts de marché à l’exportation et la dégradation du commerce extérieur en 2013… Vous avez dit amateurs ?

francois hollande abaca

Comment, dans ces conditions, la « promesse » du Nouvel an du président Hollande d’inverser la courbe du chômage serait-elle réalisable ? Il n’y a que trois moyens classiques : créer de l’emploi public (limité en raison du déficit), encourager l’emploi privé (mais pas en insultant des chefs d’entreprise et en ponctionnant les créateurs qui revendent leur boite), encourager la croissance (impossible à court terme sans redistribuer du pouvoir d’achat tout en faisant préférer la production française – ce qui prend des années). Reste donc un quatrième moyen bureaucratique : l’illusion. Le traitement statistique du chômage.

Ne sont pas chômeurs au sens du Bureau international du travail tous ceux qui ont travaillé « au moins une heure » dans le mois. Même si cela ne suffit en rien pour vivre, ces gens sortent des statistiques. L’Allemagne y a parfaitement réussi. François Hollande va probablement user de cet artifice, modérément, sans en avoir l’air. Un peu par la formation (mais les syndicats tiennent le 1% patronal et ne veulent pas le lâcher), surtout en encourageant les petits boulots au ras des municipalités socialistes et des services de l’État. Juste pour faire passer en « catégorie 2 » un maximum de chômeurs pour qu’ils ne soient plus comptés dans les statistiques. Faute de culture d’entreprise, François Hollande a la culture bureaucratique pour le faire. Sa promesse devrait donc rester du vent, puisque rien ne la soutiendra dans la réalité économique.

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Pour une économie politique

Tout ce qui arrive depuis le début de l’année montre que l’économie est une chose trop précieuse pour la laisser aux économistes. Il est temps d’ôter la direction des choses aux technocrates, les politiques doivent prendre enfin leurs responsabilités envers leur société.

Le débat politique sur les salaires en France rappelle que l’inflation est de retour. Non seulement les États endettés sont gourmands d’impôts, mais la rareté des matières premières et de l’énergie pour un monde qui se développe massivement fait grimper les prix. Les salaires chinois augmentent de 30% par an en raison de l’envol des prix alimentaires et du carburant. Tout cela nourrit l’inflation qui, dans un système mondialisé, s’importe dans tous les pays. Les États-Unis l’ont bien compris qui ne voient qu’une manière facile de s’en sortir : actionner la planche à billets. Le rachat par la Fed de créances d’État jusqu’en juin prochain est une façon de prêter à l’État sans passer ni par les marchés financiers, ni par les impôts.

Mais cet argent créé ex nihilo alimente lui aussi la hausse des prix. Il inquiète les prêteurs sur les marchés et fait monter les taux d’intérêt qui sont le prix du risque sur la durée. Il fait baisser le dollar, et si l’économie américaine peut exporter plus facilement, cela renchérit d’autant le prix du baril de pétrole, évalué en dollars dans le monde entier. Les pays producteurs, perdant au change, augmentent leur prix. Nous sommes donc aux limites de ce laxisme monétaire, à l’orée du cercle vicieux où toute création de dollar à partir de rien enclenche une cascade de hausses de prix pour compenser le manque à gagner, y compris revendications salariales et moindre consommation.

La redistribution des États-providence atteint elle aussi ses limites. Le nombre des droits sociaux ne dépend que de l’imagination des démagogues tandis que le prélèvement public reste mal accepté. Si les États-Unis et le Japon ont de la marge pour remonter les impôts, notamment la TVA, la France et la Suède ont déjà le taux de prélèvement sur la richesse nationale parmi les plus élevés au monde. Ils doivent obligatoirement réformer l’obésité inorganisée et incontrôlée des organismes d’État. D’autant que leur endettement par rapport à leur production atteint des sommets dangereux pour solliciter les marchés. L’avertissement de l’agence de notation Standard & Poors sur les perspectives négatives de la dette américaine sonne comme un avertissement. Nul ne s’y trompe, ni les gouvernements, ni les banques centrales, ni les marchés, ni les particuliers : les emprunts des États sont à fuir, sauf à exiger des rendements plus élevés pour le risque pris (autour de 14% l’an pour les emprunts grecs !).

Car l’Europe montre elle aussi ses limites. Loin de l’euphorie de sa construction, l’heure est au repli sur soi par crainte du monde, de l’étranger et des marchés. L’illusion des Trente glorieuses continue d’alimenter l’imaginaire des technocrates et des naïfs, tandis que le baby-boom s’est inversé, ne permettant plus de financer l’avenir à crédit. L’absence de volonté politique d’aller vers une coordination économique et fiscale des pays de la zone rend la gestion de la monnaie unique inopérante. Le grand écart est fait entre les pays qui souffrent d’une croissance anémique (France, Italie) qui auraient bien besoin de taux plus bas, et les pays cigales qui ont dépensé et se sont endettés sans compter (Grèce, Portugal, Irlande) et pour qui le taux unique de la Banque centrale européenne n’est pas assez fort pour les contraindre à changer de pratiques. Le risque croît que les peuples vertueux soient de plus en plus réticents à financer les peuples hédonistes, appelés selon les régions « pigs » ou « du Club Med ». Le parti des Vrais Finlandais vient de sonner l’alarme en refusant de voter la participation du pays au fonds de réserve européen. Mais  ce sont tous les électeurs qui sont vigilants, en cette période de restrictions, sur le partage des richesses produites : ils traquent le népotisme, les affaires, les privilèges indus des riches. Les révoltes arabes n’ont pas eu d’autres causes et, en France, L’UMP pourrait perdre les prochaines élections, tout comme le parti travailliste anglais et les sociaux-démocrates allemands.

La seule politique a consisté, depuis la crise de 2007, à durer le plus longtemps possible sans réformer grand chose, afin que le temps efface les pertes des banques et que le système reparte avec la croissance. Sur la seule Grèce, les banques françaises sont endettées à l’automne 2010 de 14 milliards d’euros, et les banques allemandes de 18 milliards d’euros. Si l’on devait y ajouter le défaut des dettes irlandaise, portugaise, voire espagnole, les banques ne se prêteraient plus entre elles, ayant bien du mal à éviter la faillite, tandis que les États ne pourraient plus les refinancer comme en 2008.

Le temps s’accélère :

  • Les soubresauts de pays pétroliers comme la Libye, Bahreïn ou l’Algérie pourraient affecter l’Arabie Saoudite. Ils réduisent déjà l’activité et engendrent chômage et émigration massive.
  • Les séismes, tsunami et choc nucléaire japonais affectent la production des composants électroniques et de l’automobile, tout en renchérissant le prix de l’électricité et suscitant des doutes sur la bonne énergie de transition entre le pétrole d’hier et le soutenable du futur.
  • Les entreprises naviguent à vue, les dirigeants n’ont pas de cap à donner à leurs troupes, sauf à réduire les coûts pour survivre dans la compétition mondiale avec une demande locale qui stagne en raison d’un chômage élevé. Le stress psychologique au travail est le fait de manageurs technocrates qui ne voient que le ratio de productivité du trimestre, sans envisager l’avenir.

Comme les politiciens, les patrons font le gros dos en attendant que tout revienne comme avant.

Or, rien ne sera jamais comme avant :

  • La Chine émerge à grands pas et, avec elle, l’Inde, le Brésil, le Nigéria et d’autres. Pétrole et matières premières sont massivement demandés pour leur développement et deviennent rares donc chers.
  • La redistribution d’État-providence assise sur une démographie en expansion est à bout de souffle parce qu’elle finance la distribution d’aujourd’hui par les cotisations de demain. Les jeunes générations grognent contre les privilégiés égoïstes qui ont « fait 68 » mais ne leur laissent que des dettes et du chômage.
  • Le travail est de moins en moins une valeur, incitant à des conduites d’évitement comme le troc, la restriction des dépenses, la traque des plus bas prix sur Internet. Puisqu’on ne gagne pas plus en travaillant plus, on perd moins à dépenser moins.
  • L’embellie du premier trimestre sur les résultats des entreprises, la confiance des dirigeants et le désir d’embauche des cadres n’est qu’un feu de paille que le ralentissement japonais, l’envol du pétrole et la faible croissance attendue devrait corriger très vite.

C’est ainsi que s’enclenche le cercle vicieux de la déflation.

Pour régler cela :

  • la concertation internationale est obligatoire, afin d’éviter le maintien de monnaies sous-évaluées et la tentation de faire éclater l’OMC pour rétablir des droits de douane.
  • le capitalisme est essentiel, car il est la meilleure technique d’efficacité économique trouvée dans l’histoire pour produire le plus avec le moins, dans un contexte où toute matière première et énergie devient rare et objet de bagarre géopolitique, et le meilleur incitatif à la liberté d’innovation et de création.
  • la politique est indispensable pour aménager les règles du jeu, en contrôler l’administration et décider des compromis entre intérêts divergents.

Ce pourquoi toute stratégie en bourse comme toute prévision économique doivent quitter l’univers abstrait et confortable des « modèles » pour se plonger dans l’histoire, la géopolitique, la sociologie et la cité. L’ère des technocrates est révolue si l’on veut régénérer l’économie et gagner sur les marchés. Place aux décideurs « politiques ».

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Jean-Marie Bouissou, Quand les sumos apprennent à danser

Ce titre poétique, un peu irrévérencieux, marque la fin du « modèle » japonais à la fin des années 1990. Normalien chercheur au CERI (Centre d’études des relations internationales de Science Po), l’auteur a passé des années au Japon, dans la ville maritime excentrée de Fukuoka. Il a étudié en ethnologue politique comment fonctionne le Japon. Il note la profonde mutation qui vient d’un pays resté îlien et xénophobe mais qui a réussi à émerger parmi les premiers depuis la Seconde guerre mondiale. Le Japon des « fourmis », cher à une ex-Premier ministre imbue de sa bonne conscience de gauche et qui aurait mieux fait de la fermer, devient postmoderne. Comme toutes les sociétés, il change sous les coups de boutoir de la technique et de la mondialisation. Que va-t-il devenir ? Telle est la question, que l’auteur élude dans un dernier chapitre assez bavard, concluant sagement qu’après tout c’est au Japonais d’en décider et qu’il a en lui toutes les ressources nécessaires.

Quel était ce « modèle » japonais de 1945 à 2000 ? Pour Bouissou, il s’agit d’un État mosaïque avec guidage administratif d’une société corsetée. Le Japon est hiérarchique, mais autoritaire mou. Le fascisme des samouraïs dévoyés l’a si profondément marqué qu’il en est devenu allergique à tout militaire et à la guerre même. L’État-mosaïque est composé d’une administration divisée en baronnies et d’une partitocratie éclatée qui sait se renouveler. Les deux fonctionnent ensemble, le pantouflage et le vote des crédits s’épaulant mutuellement. La société est reconnaissante au pouvoir central administratif-politique d’assurer la stabilité du pays. Les entreprises sont reconnaissantes à l’administration de canaliser le prurit législatif en faveur du développement national, tandis que ladite administration « guide » les patrons pour qu’ils restent dans des normes socialement acceptables. La société enfin, n’est pas « un sac de pommes de terre » comme le décrivait Marx du peuple sous Napoléon III. La société est corsetée de clans et de devoirs sociaux (giri), de voisinage où les citoyens sont mobilisés pour assurer le patronage des écoliers, la surveillance des ados buissonniers, la propreté des rues et les comportements déviants, mais aussi l’organisation des fêtes (matsuri) et des grands événements collectifs.

Le krach immobilier japonais de 1990 va se diffuser aux banques et à l’économie tout comme celui de 2007 aux États-Unis. Il montre que le « triangle d’airain » du système emboîté administration-partis-entreprises dysfonctionne et n’est pas capable de se régénérer tout seul. Le Japon n’est en effet toujours pas sorti de cette crise, vingt ans plus tard ! Les banques ont toujours une masse de dettes irrécupérables, soigneusement cachées par volonté politique. En contrepartie, le modèle a assuré aux citoyens un matelas d’emplois et aux entreprises des faillites douces. Ce qui est critiquable en économie pure, ou en science politique seule, est assez admirable lorsqu’on regarde ensemble le triangle. Chaque montant soutient l’autre et le pays ne s’en sort pas trop mal sur la durée.

Sauf que ce carcan confortable empêche les dirigeants de penser nouveau. La montée du Japon dans l’économie mondiale, l’émergence à ses portes de l’immense Chine, la crise immobilière, la « nouvelle » économie des techniques d’information et de communication sont des contraintes subies, absolument pas prévues ni pensées pour s’y adapter. A la fin des années 1990, les ordinateurs étaient rares et la paperasse l’emportait encore dans les administrations ! Les fonctionnaires étaient surtout juristes, obsédés par l’équilibre budgétaire ; ils ont cassé net la reprise par un tour de vis fiscal en 1998. « Le mécanisme de décision triangulaire est totalement inapproprié pour conduire les changements exigés par la mondialisation », écrit l’auteur p.281.

« Il manque aux réformateurs une force capable d’arbitrer entre leurs intérêts et de coordonner leur action, au besoin par la contrainte, comme l’administration au zénith de sa puissance a su le faire pendant le grand effort de reconstruction d’après la défaite » (p.297). Les Premiers ministres populaires Tanaka et Koisumi ne le sont pas restés longtemps, corsetés et contrecarrés par les pouvoirs des baronnies. C’est à la base que vient le changement, note Bouissou. Les coopératives autogérées sont très actives en écologie et dans le mouvement pacifiste. Les nouveaux gouverneurs locaux (élus au suffrage universel) sont plus originaux que les caciques de parti nationaux et les régions résistent parfois au centre. Les volontaires peuvent changer une élection et l’élan de la société lors du séisme de Kobe en fait une force nouvelle qui compte. Les initiatives technologiques locales comme la reconversion des aciéries de Kitakyûshû en mégapole de services à haute valeur ajoutée est un exemple.

Le handicap des Japonais est leur très forte dépendance (amae) au collectif. Si la modernité attise l’individualisme, tant pour la créativité que pour l’hédonisme, la société japonaise est un cocon qui y prépare mal. A niveau de stress équivalent, le japonais est plus sensible que l’Américain ou l’Européen et le taux des suicides en témoignent. Ce que l’auteur appelle « la protection psychologique indirecte généralisée » intègre une nation traumatisée par la guerre et l’atome, mais préserve de l’adaptation nécessaire à la modernité du monde. Les QCM, l’uniforme scolaire, la pression sociale des codes de conduite, la culture nationale télévisuelle, rendaient l’existence facile, égalitaire et guidée tout au long de la vie. C’était sécurisant. La crise persistante a fissuré tout cela.

La société fait éclater ses gaines : référendums locaux, résurgence du parti communiste, iconoclastes élus gouverneurs, procès des hémophiles contaminés, des lépreux discriminés, des petits actionnaires ruinés se multiplient. Ils attaquent la façade lisse et la révérence à l’autorité des maîtres, patrons et autres experts (sensei). La protestation va même jusqu’aux gaz de combats avec la secte Aum ! Mais la plupart des Japonais sont plutôt dans l’évitement individuel. Ils ne se comportent plus tout à fait selon les codes, voire deviennent provocants comme ces lolitas de 13 ans qui jouent aux putes ou ces minets mignons qui se maquillent  et se dépoitraillent contre le code machiste austère du salaryman en costume bleu cravate. Les conduites de fuite se multiplient, des otaku enfermés dans le virtuel aux émigrés vers l’ailleurs, les citoyens s’abstiennent aux élections, quittent leur entreprise pour devenir freelance, font moins d’enfants…

Il n’y a ni changement brutal du système de valeurs comme chez nous en 1968, ni révolution dans la rue comme en Tunisie ou en Égypte, mais plutôt de petits arts du bonheur, des choix rationnels de l’individu et des comportements de fuite. L’explosion du moi se lit dans la littérature avec Haruki Murakami et les mangas.

Au total, voilà un ouvrage qui vous en apprend beaucoup sur cette société asiatique originale, aussi moderne que la nôtre et ancrée dans une culture trimillénaire. Il actualise et complète les Ruth Benedict, Takeo Doi, Muriel Jolivet, Gavan McCormcak et autre Philippe Pons. Pour tous les amoureux du Japon, tous les curieux du monde qui va et tous ceux qui veulent observer comment une société développée non-occidentale se confronte aux même problèmes que nous.

Jean-Marie Bouissou, Quand les sumos apprennent à danser – la fin du modèle japonais, 2003, Fayard, 635 pages avec index et bibliographie, €22.80

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