Pour une économie politique

Tout ce qui arrive depuis le début de l’année montre que l’économie est une chose trop précieuse pour la laisser aux économistes. Il est temps d’ôter la direction des choses aux technocrates, les politiques doivent prendre enfin leurs responsabilités envers leur société.

Le débat politique sur les salaires en France rappelle que l’inflation est de retour. Non seulement les États endettés sont gourmands d’impôts, mais la rareté des matières premières et de l’énergie pour un monde qui se développe massivement fait grimper les prix. Les salaires chinois augmentent de 30% par an en raison de l’envol des prix alimentaires et du carburant. Tout cela nourrit l’inflation qui, dans un système mondialisé, s’importe dans tous les pays. Les États-Unis l’ont bien compris qui ne voient qu’une manière facile de s’en sortir : actionner la planche à billets. Le rachat par la Fed de créances d’État jusqu’en juin prochain est une façon de prêter à l’État sans passer ni par les marchés financiers, ni par les impôts.

Mais cet argent créé ex nihilo alimente lui aussi la hausse des prix. Il inquiète les prêteurs sur les marchés et fait monter les taux d’intérêt qui sont le prix du risque sur la durée. Il fait baisser le dollar, et si l’économie américaine peut exporter plus facilement, cela renchérit d’autant le prix du baril de pétrole, évalué en dollars dans le monde entier. Les pays producteurs, perdant au change, augmentent leur prix. Nous sommes donc aux limites de ce laxisme monétaire, à l’orée du cercle vicieux où toute création de dollar à partir de rien enclenche une cascade de hausses de prix pour compenser le manque à gagner, y compris revendications salariales et moindre consommation.

La redistribution des États-providence atteint elle aussi ses limites. Le nombre des droits sociaux ne dépend que de l’imagination des démagogues tandis que le prélèvement public reste mal accepté. Si les États-Unis et le Japon ont de la marge pour remonter les impôts, notamment la TVA, la France et la Suède ont déjà le taux de prélèvement sur la richesse nationale parmi les plus élevés au monde. Ils doivent obligatoirement réformer l’obésité inorganisée et incontrôlée des organismes d’État. D’autant que leur endettement par rapport à leur production atteint des sommets dangereux pour solliciter les marchés. L’avertissement de l’agence de notation Standard & Poors sur les perspectives négatives de la dette américaine sonne comme un avertissement. Nul ne s’y trompe, ni les gouvernements, ni les banques centrales, ni les marchés, ni les particuliers : les emprunts des États sont à fuir, sauf à exiger des rendements plus élevés pour le risque pris (autour de 14% l’an pour les emprunts grecs !).

Car l’Europe montre elle aussi ses limites. Loin de l’euphorie de sa construction, l’heure est au repli sur soi par crainte du monde, de l’étranger et des marchés. L’illusion des Trente glorieuses continue d’alimenter l’imaginaire des technocrates et des naïfs, tandis que le baby-boom s’est inversé, ne permettant plus de financer l’avenir à crédit. L’absence de volonté politique d’aller vers une coordination économique et fiscale des pays de la zone rend la gestion de la monnaie unique inopérante. Le grand écart est fait entre les pays qui souffrent d’une croissance anémique (France, Italie) qui auraient bien besoin de taux plus bas, et les pays cigales qui ont dépensé et se sont endettés sans compter (Grèce, Portugal, Irlande) et pour qui le taux unique de la Banque centrale européenne n’est pas assez fort pour les contraindre à changer de pratiques. Le risque croît que les peuples vertueux soient de plus en plus réticents à financer les peuples hédonistes, appelés selon les régions « pigs » ou « du Club Med ». Le parti des Vrais Finlandais vient de sonner l’alarme en refusant de voter la participation du pays au fonds de réserve européen. Mais  ce sont tous les électeurs qui sont vigilants, en cette période de restrictions, sur le partage des richesses produites : ils traquent le népotisme, les affaires, les privilèges indus des riches. Les révoltes arabes n’ont pas eu d’autres causes et, en France, L’UMP pourrait perdre les prochaines élections, tout comme le parti travailliste anglais et les sociaux-démocrates allemands.

La seule politique a consisté, depuis la crise de 2007, à durer le plus longtemps possible sans réformer grand chose, afin que le temps efface les pertes des banques et que le système reparte avec la croissance. Sur la seule Grèce, les banques françaises sont endettées à l’automne 2010 de 14 milliards d’euros, et les banques allemandes de 18 milliards d’euros. Si l’on devait y ajouter le défaut des dettes irlandaise, portugaise, voire espagnole, les banques ne se prêteraient plus entre elles, ayant bien du mal à éviter la faillite, tandis que les États ne pourraient plus les refinancer comme en 2008.

Le temps s’accélère :

  • Les soubresauts de pays pétroliers comme la Libye, Bahreïn ou l’Algérie pourraient affecter l’Arabie Saoudite. Ils réduisent déjà l’activité et engendrent chômage et émigration massive.
  • Les séismes, tsunami et choc nucléaire japonais affectent la production des composants électroniques et de l’automobile, tout en renchérissant le prix de l’électricité et suscitant des doutes sur la bonne énergie de transition entre le pétrole d’hier et le soutenable du futur.
  • Les entreprises naviguent à vue, les dirigeants n’ont pas de cap à donner à leurs troupes, sauf à réduire les coûts pour survivre dans la compétition mondiale avec une demande locale qui stagne en raison d’un chômage élevé. Le stress psychologique au travail est le fait de manageurs technocrates qui ne voient que le ratio de productivité du trimestre, sans envisager l’avenir.

Comme les politiciens, les patrons font le gros dos en attendant que tout revienne comme avant.

Or, rien ne sera jamais comme avant :

  • La Chine émerge à grands pas et, avec elle, l’Inde, le Brésil, le Nigéria et d’autres. Pétrole et matières premières sont massivement demandés pour leur développement et deviennent rares donc chers.
  • La redistribution d’État-providence assise sur une démographie en expansion est à bout de souffle parce qu’elle finance la distribution d’aujourd’hui par les cotisations de demain. Les jeunes générations grognent contre les privilégiés égoïstes qui ont « fait 68 » mais ne leur laissent que des dettes et du chômage.
  • Le travail est de moins en moins une valeur, incitant à des conduites d’évitement comme le troc, la restriction des dépenses, la traque des plus bas prix sur Internet. Puisqu’on ne gagne pas plus en travaillant plus, on perd moins à dépenser moins.
  • L’embellie du premier trimestre sur les résultats des entreprises, la confiance des dirigeants et le désir d’embauche des cadres n’est qu’un feu de paille que le ralentissement japonais, l’envol du pétrole et la faible croissance attendue devrait corriger très vite.

C’est ainsi que s’enclenche le cercle vicieux de la déflation.

Pour régler cela :

  • la concertation internationale est obligatoire, afin d’éviter le maintien de monnaies sous-évaluées et la tentation de faire éclater l’OMC pour rétablir des droits de douane.
  • le capitalisme est essentiel, car il est la meilleure technique d’efficacité économique trouvée dans l’histoire pour produire le plus avec le moins, dans un contexte où toute matière première et énergie devient rare et objet de bagarre géopolitique, et le meilleur incitatif à la liberté d’innovation et de création.
  • la politique est indispensable pour aménager les règles du jeu, en contrôler l’administration et décider des compromis entre intérêts divergents.

Ce pourquoi toute stratégie en bourse comme toute prévision économique doivent quitter l’univers abstrait et confortable des « modèles » pour se plonger dans l’histoire, la géopolitique, la sociologie et la cité. L’ère des technocrates est révolue si l’on veut régénérer l’économie et gagner sur les marchés. Place aux décideurs « politiques ».

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11 réflexions sur “Pour une économie politique

  1. argoul

    Je ne comprends pas cette phrase : « Si une banque peut avec 1000€ prêter 10 000€ et toucher des intérêts sur 10 000€, pourquoi l’Etat ne fait pas cela lui-même, et de cette manière éviter de payer des intérêts? » – QUI prêterait à l’État sans aucun intérêt ? Si c’est le cas, ça s’appelle l’impôt ou l’emprunt forcé (ex. 1918). Pas très populaire ni très démocratique…

  2. Le reportage était surtout sur l’argent dette. Si une banque peut avec 1000€ prêter 10 000€ et toucher des intérêts sur 10 000€, pourquoi l’Etat ne fait pas cela lui-même, et de cette manière éviter de payer des intérêts? A moins que je n’ai rien compris à la signiciation des ratio de Bâle et au film.

    Sinon si je comprends bien, un Etat dans le pays des bisounours n’aurait aucun intérêt, mais avec la corruption et tout le reste, le marché permet un peu de transparence?

    Ton avis m’intéresse 🙂

    Quand à l’Etat Américain, contrôlait-ils vraiment ce que faisaient ces 2 agences? Les actionnaires savent ils toujours ce qui se trament dans les entreprises?

  3. argoul

    L’État fait appel au marché parce que la politique de création monétaire directe par les « grands travaux » engendre une inflation directe : distribuer des salaires sans contrepartie de productivité (ex. faire creuser un trou par un groupe pour le faire reboucher par un autre) ajoute de la demande (publique) là où l’offre (privée) est insuffisante. Créer des emplois artificiels (ex. les zemplois djeunn Aubry) ne sert qu’à passer le cap d’une reprise économique à venir. Si elle ne vient pas (et comment le pourrait-elle si on ne règle rien des problèmes d’anémie de l’économie française) c’est le tonneau des danaïdes : creuser le trou un peu plus sans investir dans l’avenir.
    Je n’ai pas regardé le film documentaire mais en ai entendu parler. C’est sur les subprimes, je crois ? Ce qui est marrant est que l’État américain a créé lui-même des subprimes… en nationalisant Fannie Mae et Freddy Mac, les deux agences immo fautives.
    Il y a toujours deux sources de financement : le privé (marché) et le public (l’État).
    Le premier est peut-être aveugle et avide mais il est aussi concurrentiel, donc démocratique (la concurrence ne s’arrête pas aux marchandises, elle est aussi dans les idées, l’innovation, le meilleur rapport qualité/prix, etc.)
    Le second est peut-être une instance neutre au-dessus des intérêts marchands mais il est aussi politicien et avide de pouvoir, donc magouilleur (le pouvoir corrompt quand des contrepouvoirs ne sont pas puissants).
    L’équilibre entre les deux dépend de l’histoire et des traditions de chaque peuple, mais tout l’un comme tout l’autre est insuffisant et dangereux.
    Donc il est bon que le marché rappelle aux États qu’on ne s’endette pas sans compter – et que les États rappellent au marché qu’il ne saurait survivre sans une certaine régulation extérieure à lui.

  4. Oui mais pourquoi faire appel aux marchés pour la création monétaire quand on peut le faire soi même? Tu as regardé l’Argent dette 2?

  5. argoul

    Il fait de même : ça s’appelle la dépense publique d’investissement (recherche, espace, militaire, etc.). Mais le niveau d’endettement actuel de tous les États développés empêche de continuer sans dégradation du taux d’emprunt sur les marchés (notation).
    Cela s’appelle aussi (sans intérêts) le crédit d’impôt pour les ménages ou les entreprises, qui est de la création monétaire par abstention de payer.
    Tout ça a été utilisé déjà mais les taquets sont à fond…

  6. Tout est logique, sauf le fait que l’Etat emprunte de l’argent aux banques. Vu que les banques créent de l’argent ex-nihilo (grosso modo avec 1000€ en coffres, elles créent 9 000€ supplémentaires d’argent sous forme de prêts), pourquoi l’Etat ne fait pas de même, ce qui lui permettrait d’éviter au passage de payer des intérêts?

  7. Plus d’inflation américaine rend les produits américains moins chers… à l’exportation. Tout comme il permet de payer un peu moins les matières premières et le pétrole, tous en dollars. Mais tout le monde a compris et les pays producteurs augmentent leurs prix en dollar pour compenser. Sauf qu’il y a décalage et contrats fixes, donc profit court terme pour l’Amérique.
    Tout ce qu’elle veut est passer le cap de la reprise, pas générer une inflation long terme.
    Elle crée donc elle-même son inflation par les rachats de titres publics et parfois privés par la Fed. Ce qui permet aux banques d’alléger leurs bilans et donc de disposer de crédits à reprêter. Ce qui devrait augmenter leurs profits, ils seront bienvenus pour éponger la montagne de produits toxiques invendables – donc sauver le système bancaire…
    Oui, tout est logique dans cet enchaînement américain.

  8. Pour le problème de la dette, tout à fait. Mais la Chine a répliqué pour maintenir une parité à peu près fixe. Le problème, c’est que plus d’inflation rend les produits américains plus cher si je ne dis pas de bêtises non?

    Enfin, je ne sais pas si tu as vu l’argent dette. Si tout est vrai, pourquoi les Etat ne créent pas leur propre argent en dehors de la planche a billet par eux mêmes au lieu de sous traiter cette tache a des banques privées au prix d’intérêts dont le montant suit un profil exponentiel?

  9. Évidemment que ça relance l’inflation ! Comment contrer le yuan non convertible, sinon en dévalorisant de facto la dette US détenue par les Chinois ? La politique de la Fed est délibérée et l’inflation voulue. A condition qu’elle reste sous contrôle, sans spirale auto-entretenue des salaires et des prix.

  10. Quel intérêt pour les USA de faire tourner la planche à billet? Cela ne fait que renforcer l’inflation non? Sinon très intéressante ton analyse sur l’Europe 🙂 Sinon as tu lu l’article http://www.candix.fr/2010/12/pourquoi-la-retraite-par-repartition-va-disparaitre/?

  11. Salaire

    Merci pour cette information. J’apprécie vraiment votre travail, continuez

    [ce genre de com sent le spam : j’ai donc supprimé le lien associé…]

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