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Vassil Bykov, La traque

Ce roman des années soviétiques a été écrit par un Biélorusse né en 1924 qui s’est engagé dans l’armée à 17 ans avant de devenir membre du Conseil de la République biélorusse. Il est le parfait exemple de ce courant d’écriture que l’on a appelé le « réalisme socialiste ». Vassil Bykov a été très lu dans les années 1970 et l’un des plus traduits hors d’URSS. Il est mort en 2003. La traque peut dès lors se lire de deux façons : comme le roman exemplaire de la médiocrité littéraire accouchée par le socialisme réalisé, ou selon le thème à la mode en ces années-là du communisme dévoyé.

Style plat et psychologie réduite à la seule action des personnages, le « réalisme socialiste » se contente de filmer les gens dans leur milieu. Chacun n’est que le produit de ce qu’il a fait et des croyances qu’il a eues durant toute sa vie. Trente ans après, le lecteur peut s’apercevoir qu’il ne reste rien pour l’histoire littéraire – probablement un vice bourgeois. La traque va donc tomber dans « les oubliettes de l’Histoire » comme on disait avec emphase durant la « Grande » révolution.

Le communisme dévoyé – par Lénine & Staline – est l’exercice favori de ceux qui veulent à leur tour le pouvoir, dont les trotskistes. Il s’agit de montrer combien le partage des terres aux paysans était justice et combien les soviets était du bon communisme, avant de critiquer (uniquement par ses conséquences) le résultat qui a été la dictature et les déportations. En filigrane se dessinent les bas-fonds humains remués par la révolution : l’envie, le goût du pouvoir, la jouissance de commander aux autres hommes, le bonheur confortable de penser et de faire comme tout le monde.

Fédor a été l’un de ces paysans à qui l’on a attribué un lopin de terre standard sur la propriété confisquée d’un hobereau polonais. Il a cultivé les champs, planté un verger, bâti sa ferme avec une grange, creusé un puits, fait deux enfants. Comme il était travailleur et aimait sa famille, il a réussi par ses efforts à acquérir une certaine aisance tout en aidant ses voisins plus malchanceux, flanqués de plus de mômes ou handicapés.

Mais cette époque de « fraternité » paradisiaque n’a pas duré longtemps. La jalousie, l’envie, la rancœur contre « les inégalités » (d’efforts…) ont vite fait tourner à l’aigre les relations entre les soi-disant communistes. Le pouvoir central s’en est mêlé, selon la bonne idée de Lénine de tout contrôler pour capter à Moscou, entre les mains d’un comité restreint du seul parti autorisé, tout ce qui était produit et pensé dans toute l’URSS. Fédor a acheté une charrue et il a fait des émules ; son fils Mikolka adolescent l’a incité à acheter ensuite une batteuse pour épargner la peine et suivre la modernité selon les directives du Plan. Fédor a fait des jaloux : les flemmards, les impécunieux, ceux qui ramènent « l’égalité » tout le temps pour rabaisser les autres qui réussissent mieux. Comme il devait rembourser le prêt pour la batteuse, il a demandé une contribution volontaire à ceux qu’il aidait à battre leur blé. On l’a accusé de faire du « profit » (cette étiquette commode des envieux incapables d’en produire). Il a été condamné à un impôt supplémentaire, puis à un autre qui l’a ruiné. Pire : il a été « dékoulakisé », c’est-à-dire déporté avec sa femme et sa fille de dix ans.

Seul son fils a échappé parce qu’il avait pris la précaution de suivre le vent, d’entrer tôt dans les jeunesses communistes et de militer ardemment pour faire appliquer les nouvelles normes de conduite et de pensée. Il a renié sa famille pour monter dans la hiérarchie, ce qui assurait à Staline un vivier de gens prêts à tout, déracinés de toute dépendance affective, pour servir de nervis. Fédor, quasi illettré (le prolo idéal selon la théorie communiste), a fini par comprendre : « Dans son village, et ensuite en exil, il avait vu toutes sortes de gens, toutes sortes de dirigeants, dont l’intransigeance confinait parfois à l’absurdité, qui ne visaient qu’un seul but, bafouer les autres. Il avait compris qu’il ne pouvait exister de bonté sans justice ni vérité. Mais cette lutte des classes n’admettait point de pitié, les gens haut placé faisaient ce qu’ils voulaient de leurs subordonnés. La bonté avait-elle encore une place dans ce monde ? » p.126.

La réponse socialiste est : non. Pour le pouvoir, ou la survie, c’est chacun pour soi ; les grands mots masquent de leur bannière idéologique les grands maux pour tous. Lorsqu’il s’évade de Sibérie, un printemps, c’est sur l’instigation d’un caïd du camp. Il lui en est reconnaissant avant de s’apercevoir, la tentative ayant échoué, qu’il a failli jouer le rôle de « sanglier » : celui que les plus forts mangent lorsqu’il n’ont plus aucune nourriture dans la steppe…

L’auteur, lorsqu’il était adolescent, a sans doute compris lui aussi qu’il n’y avait qu’un seul moyen de survivre dans la société socialiste : se battre. Il est entré dans l’armée à 17 ans, comme Mikolka le fils du koulak. Ce Mikolka qui va traquer son père et donner des ordres à la police et aux villageois pour l’attraper et le renvoyer au goulag. Car Fédor a voulu revoir sa terre et l’endroit où est né, ayant perdu sa femme et sa fille de maladies en exil. Une fois autour du village, Fédor n’avait plus de but, il s’est laissé mourir. Et son ultime liberté à été de s’échapper dans les marais où personne n’a jamais retrouvé son cadavre.

Une grande leçon de socialisme réel.

Vassil Bykov, La traque, 1990, traduit du russe par Simone Luciani, Albin Michel collection Les grandes traductions 1993, 163 pages, occasion

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Le fantôme de la liberté de Luis Buñuel

Etrange film des années 70, tout à fait dans la buñuelerie par son absence de logique et sa critique de l’absurde bourgeois. La liberté se cherche contre la répression, thème soixantuitard à la mode sous Giscard et « la gauche » s’engouffre bobotement dans la brèche de la contestation de tout. L’inverse de ce qui existe serait-il meilleur ? Ou la liberté est-elle une fumée impossible à saisir ? Il faudrait donc y renoncer ? Au profit évidemment de la science de l’Histoire selon saint Marx ? Car le titre du film affiche la couleur, repris de la première phrase du Manifeste communiste de Marx & Engels

On doute de l’inversion lorsqu’un couple de grands bourgeois fatigués, qui n’ont pour aventure que des histoires de bonne, trouvent « répugnantes » des photos données à leur fillette au parc Montsouris par un gentil Monsieur en noir qui l’a trouvée trop mignonne. Le spectateur s’attend à voir des scènes de sexe, surtout lorsque le mari (Jean-Claude Brialy) évoque ce qu’il a fait avec sa femme (Monica Vitti trop maquillée) à Milan… Mais il s’agit de cartes postales représentant des monuments. La « plus obscène » est évidemment – pour la gauche de mythologie – la basilique du Sacré-Cœur élevée en 1875 après la Commune et la défaite contre les Prussiens, pour expier selon l’Eglise la déchéance morale depuis 1789. Vu en 2018, c’est un brin lourdingue comme « obscénité » allant de soi.

Une assistante médicale (Milena Vukotic) qui part en Renault 16 voir son père à Argenton s’arrête pour la nuit dans une auberge de campagne. Elle y rencontre cinq moines des Carmes déchaussés qui lui demandent de prier saint Joseph avec eux dans sa chambre car « si tout le monde priait saint Joseph une demi-heure chaque matin, tout serait calme », puis se mettent à une partie de cartes qu’on n’ose qualifier d’endiablée, tout en sirotant vin blanc et clopes en misant des médailles de la vierge et des scapulaires. L’anticléricalisme bébête de Buñuel éclate une fois de plus dans la platitude. Et la séance de fouet infligé à un voyageur de commerce « qui n’a pas fait d’études » (Michael Lonsdale) par son assistante chapelière de cuir vêtue préfigure plutôt les partouzes bobos de l’ère Mitterrand à venir que la « contestation » de la sexualité bourgeoise.

Aussi lourde est l’histoire fort conventionnelle du jeune homme de 17 ans (Pierre-François Pistorio) amoureux de sa tante (Hélène Perdrière) qui a bien 20 ans de plus qu’elle. Il l’emmène à l’auberge en fuyant sa famille à particule et fratrie pour « la voir nue ». Ce fantasme très bourgeois serré est incompréhensible aujourd’hui, même s’il faisait bander Buñuel et si Pierre-François a le visage empourpré lorsqu’il ôte d’un coup les draps sur le corps nu de tantine.

Quant au terroriste (Pierre Lary) qui monte sur la tour Montparnasse pas encore terminée pour assassiner au fusil à lunette des passants au hasard dans la rue, il est un exemple d’inversion contestataire plutôt amère au vu de ce qui se passe dans les années 2000. L’ordure cravatée à lunettes est condamné « à mort » mais ressort libre du tribunal en serrant les mains de tout le monde. Quel est le message ? Qu’il est interdit d’interdire ? Ou que le « chacun pour soi » du narcissisme adolescent, né en 68 avec la génération trop nombreuse du baby-boom, affirme pouvoir tout se permettre ?

Les autorités sont bafouées : celle du préfet de police (Julien Bertheau) qui est arrêté alors qu’il va nuitamment ouvrir le caveau de sa sœur morte depuis quatre ans après lui avoir téléphoné, celle du vieux prof de droit à la caserne de gendarmes (François Maistre) qui voit ses « étudiants » aller et venir, pris par les besoins du « service », celle de la directrice d’école qui a « perdu » une élève (Valérie Blanco) alors que l’appel a été bien fait, que le nombre de filles dans la classe est bien le bon et que la fillette se présente, la bonne qui ne surveille pas la fille sous sa garde au parc contre les vilains messieurs, la tante qui tombe amoureuse de son trop beau neveu, l’homme d’affaires prospère qui se voit détecter un cancer du foie… Et après ? La subversion pour la subversion n’accouche de rien que du chaos.

En général, du chaos surgit un nouvel ordre fort, contraignant, dictatorial, pour dresser l’humanité dévoyée. Combien de fois dans l’histoire n’avons-nous pas assisté à cette séquence de révolution-réaction, où ce qui révolutionne va jusqu’au bout – c’est-à-dire revient à son point de départ, mais avec de nouveaux maîtres (comme on dit les nouveaux riches), le plus souvent plus bêtes et plus autoritaires que les précédents. Le communisme, tant vanté par le cinéaste (qui n’a jamais vécu sous son régime), a montré de quoi il était capable dans la « libération » des humains.

L’ouverture du film montre Tolède en 1808, durant la guerre napoléonienne ; des Espagnols rebelles (dont Luis Buñuel déguisé en moine) sont alignés prêts à être fusillés et crient « A bas la liberté ! » C’est cela la buñuelerie : la contestation bobo, au fond aussi bourgeoise, mais en petit. Ses films préfigurent l’inanité et la tranquille bêtise de la génération de petit-bourgeois « socialistes » éclose sous Mitterrand, épanouie dans « Libération », répandue dans le spectacle et le divertissement – pour le plus grand profit des faiseurs de fric.

Un film documentaire où une brochette de célébrités de l’écran se relaient pour une suite d’épisodes d’un surréalisme pesant moins loup que phoque. Il se laisse regarder mais laisse un goût de dégueulis sur cette époque de subversion à la mode. D’ailleurs Luis Buñuel se taira bientôt, ce fut son avant-dernier film.

DVD Le fantôme de la liberté, Luis Buñuel, 1974, avec Jean-Claude Brialy, Monica Vitti, Milena Vukotic, Paul Frankeur, Michael Lonsdale, François Maistre, Jean Rochefort, Pascale Audret, Adriana Asti, Julien Bertheau, Michel Piccoli, Claude Piéplu, Adolfo Celi, Pierre Maguelon, Maxence Mailfort, Marie-France Pisier, Orane Demazis, Ellen Bahl, Muni, Jacques Debary, Guy Montagné, Marcel Pérès, Paul Le Person, Bernard Musson, Studiocanal 2018, standard €11.44 blu-ray €13.89

Coffret 3 DVD Luis Buñuel : Le Charme discret de la bourgeoisie / Le Fantôme de la liberté / Gran casino, Studiocanal 2005, €86.00

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Ernst Jünger, Le mur du temps

Jünger n’est pas un théoricien mais un homme d’action qui réfléchit. C’est pourquoi il n’est jamais meilleur que dans les textes courts, la réflexion crayonnée au bord du chemin, dans la chronologie des jours. Jünger excelle dans le journal. Mais, dès qu’il veut faire long, il ennuie ; il se perd dans le fatras mythologique des mots de cette brumeuse langue allemande qui permet de substantiver n’importe quel concept. On peut aisément s’y perdre et aborder l’absolu. Tel est Le mur du temps : fumeux, écrit par boucles de pensée.

Pourtant, il y a un fil conducteur auquel je souscris, et quelques réflexions ordinaires qui me séduisent.

Le fil est que nous sommes au bord d’une autre époque : après avoir connu dans le passé l’âge du père, duquel nous somment sorties avec Hérodote, nous quittons aujourd’hui l’âge du fils pour entrer dans l’âge de l’esprit.

Hérodote marquait la sortie de l’espace mythique pour entrer dans l’espace historique. Il est le fondateur de notre civilisation occidentale dont le grand thème est l’histoire. « C’est la dignité de l’homme historique, qui cherche à s’affirmer contre les forces de la nature et les peuples barbares d’une part, contre le retour des puissances mythiques et magiques d’autre part. Cette dignité a son caractère propre : conscience, liberté, droit, personnalités » p.98.

Aujourd’hui, la force créatrice de l’histoire s’efface. Les symptômes en sont la disparition des héros, l’effacement des noms, de la personnalité. On voue désormais un culte au soldat inconnu. « L’action peut bien rester la même, elle peut même s’accroître, mais elle entre dans d’autres relations telles que celle du travail et du record » p.103. Le retour à l’âge d’or du temps mythique est impossible car la faculté critique a cru. Aussi, les soubresauts mythiques contemporains, même les plus importants, sont voués à l’échec tels ceux de Staline, Hitler, Mao, Khomeini.

L’un des prophètes des temps nouveaux est pour Jünger son compatriote Nietzsche : « Nietzsche voit loin dans le futur. Ce n’est plus un philosophe classique ; l’énergie pensante passe à l’improviste (…) à l’état d’énergie poétique (…) la pensée ne suffit plus » p.166. Jünger n’en parle pas, mais j’ajouterai Heidegger comme prophète de cette nouvelle façon d’appréhender le monde et le temps. Le Titan, le type explicatif de Jünger, est l’ouvrier planétaire ; il courbe à son service l’énergie terrestre. Ce Faust de masse est l’homme d’aujourd’hui. Il peut assurer demain deux possibles : l’avènement de l’homme (le surhomme de Nietzsche) ou sa disparition au profit de l’insecte futur (le dernier homme de Nietzsche). « Il se peut que la fin métaphysique dépérisse en effet et, avec elle, le lien étroit entre bonheur et liberté qui aujourd’hui semble encore indispensable. Le ‘dernier homme’ peuplerait alors le monde comme un type d’Insecte Intelligent ; ses constructions et ses œuvres d’art atteindraient alors à la perfection, but du progrès et de l’évolution, au détriment de la liberté » p.184.

Un autre destin possible serait préférable. Il est alors nécessaire de passer de « l’homme mesure de toute chose » à la « conscience de l’harmonie du monde » – je dirais plutôt du cosmos. C’est à ce sens que répondent déjà – bien confusément – l’astrologie selon Jünger, à laquelle j’ajoute l’écologisme du type Gaïa-la-Mère et le New Age. Mais aussi la plus haute interprétation du bouddhisme. On ne peut qu’être effrayé d’assister à la disparition des normes, des frontières, des limites – du fait de l’évolution même de la technique. Disparition en tant que phénomène mais aussi en tant que sens et valeur.

Les manipulations génétiques font perdre à la paternité tout sens ; les mères porteuses font de même pour la maternité. Va-t-on élever bientôt de futurs soldats en batterie, comme des poulets ? Les interdictions éthiques ou les règlements « raisonnables » ne changent rien au mouvement – qui est un changement de l’espèce, selon Jünger. L’homme ne doit pas abdiquer face au biologique mais le contrôler et en tenir serré les rênes.

Surtout, il ne suffit pas de limiter ou d’interdire, il faut proposer un sens. « Il appartient à cette raison de maintenir la hiérarchie, de la rétablir et de l’approfondir, où il le faut, et de donner à ce mouvement suprême et nécessaire un sens qui s’élève au-dessus du simple fait d’un changement zoologique, technique et démoniaque » p.262. Car « Nietzsche le premier (…) a maintenu la responsabilité devant l’homme supérieur » p.268. La conscience ne peut opérer contre la pesanteur du déterminé, mais elle peut y introduire la liberté en tant que qualité. Le devenir peut prend alors un sens par l’homme et pour lui. « La conservation de la liberté est la tâche de l’homme (…) elle caractérise l’humain » p.276. C’est à nous d’orienter le futur : « L’homme ne peut décider de ce qu’il gardera de substances archaïques et mythiques, mais bien de ce qu’il gardera de son humanité historique. La conscience ici intervient et, par-là, la responsabilité » p.281.

De nos jours, selon l’auteur, l’astrologie, les croyances religieuses et les églises, le bouddhisme et les spiritualités orientales (j’y ajoute l’écologisme) aideraient peut-être à surmonter le nihilisme, étape pourtant indispensable au changement d’ère qui est en cours.

Les sciences exactes, activité de fourmilière efficace, nous ont rendus hostiles aux mythes, à la métaphysique, à l’harmonie universelle. Ceci étaient surtout valable jusqu’aux années 1860, où ont émergé des théories physiques ou mathématiques moins parcellaires : l’unification des forces en physique, la logique floue, la théorie du chaos. L’astrologie est une réaction populaire à cette réduction de l’esprit humain par les sciences expérimentales ; elle fait retrouver dans l’imaginaire une direction qui mène au-delà des plans humains. Les hommes deviennent plus puissants et plus riches, mais pas plus heureux, faute de temps, de relations et de sens. « C’est pourquoi, quand bien même toutes les données de l’astrologie seraient erronées, elle garderait son sens, celui d’une tentative en vue de sonder le monde à une profondeur que nulle pensée, nul télescope, ne parvient à atteindre » p.41.

Cette aspiration à sortir du temps abstrait renvoie l’homme au grand sens des cycles, plus voisin de la cosmogonie et de la religion que de la science. Pour Jünger « sans lui (l’instinct religieux) nul ne peut exister ; c’est pourquoi dans les têtes les plus lucides même, on trouvera un rideau encore qui dissimule un sanctuaire » p.49.

Pour les églises, il faut distinguer les institutions et la métaphysique. « La théologie reste possible, même si les dieux se sont éloignés, comme l’astronomie et l’observation des astres sont possibles même par ciel couvert. Que la théologie et la métaphysique se rapprochent l’une de l’autre, ainsi que ce fut toujours le cas dans les religions d’Extrême-Orient, on le verra de plus en plus nettement dans les temps qui viennent » p.289. Une église est une passerelle possible vers la transcendance ; il ne faut pas en attendre plus qu’elle ne peut donner. « Si l’église empêche que l’État ne devienne un monstre et si, surtout au moment critique, elle rend l’individu conscient de l’immense et inépuisable valeur de son existence, en cela déjà elle manifeste son indispensable pouvoir » p.290. Dieu se retire, mais « il ne reste pas le Rien. Il reste le vide et sa force de succion. En elle, une nouvelle attraction opère aussi. Où fut la foi, un besoin demeure ; il tâtonne de ses mille bras, à la recherche d’un nouvel objet » p.295. Ce peut être pour une élite éduquée l’espace et les nouvelles spéculations de la physique théorique ; pour la masse les religions millénaires, à conditions qu’elles n’empiètent pas sur la libre curiosité.

Car le nihilisme ne peut être que transitoire. « Que le nihilisme puisse très bien s’accommoder des institutions vidées et devenues pur instruments, la plus récente expérience nous l’a appris. À vrai dire, il ne peut cependant apparaître là qu’à titre intérimaire, aussi longtemps que le déblaiement fait partie du plan universel. Ce déblaiement accompli, la tâche du nihilisme prend fin aussi » p.303.

Je trouve très judicieux ce que Jünger dit du bouddhisme. Je vois dans cette religion des convergences qui ne sont pas que hasard avec les réflexions épistémologiques récentes en Occident. La réponse aux interrogations du nouvel homme viendra sans doute de là. « Nous trouvons dans le bouddhisme un degré d’ouverture et de tolérance qui apparaît comme le modèle et la condition nécessaire d’un ordre universel embrassant non seulement les nations, mais les races et les confessions, comme une maison aux nombreuses chambres. Quelque représentation que l’on puisse faire de l’illusion et de la réalité du monde – qu’il n’est jamais possible de séparer entièrement – l’idée que les phénomènes – objets pensés ou objets de croyance – se développent jusqu’aux plus hautes images à partir de l’indivision et y font retour, cette idée demeure du plus haut prix » p.306. Où le lecteur peut voir combien l’expression jüngérienne peut être parfois emberlificotée dans la langue allemande et le sens se perdre dans le labyrinthe des concepts.

Mais la leçon du livre est qu’il faut être optimiste sur l’avenir car l’optimisme est signe de santé.

Ernst Jünger, Le mur du temps, 1964, Folio 1994, 320 pages, €8.00

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Vladimir Nabokov, Brisure à senestre

Le titre est un terme d‘héraldique qui barre l’écu d’en bas à gauche à en haut à droite et indique la bâtardise. Il s’agit ici non d’une famille mais d’une époque, « une distorsion dans le miroir de l’être, un mauvais détour de la vie » selon l’auteur (introduction). Ecrit de 1942 (à Paris) à 1946 (aux Etats-Unis), Nabokov connaissait l’angoisse d’être mari d’une juive et père d’un petit garçon né en mai 1934 (8 ans en 1942 – tout comme David, le fils de Krug). Cela dans une époque où, chassé de Russie par le communisme dictatorial lénino-stalinien, puis d’Allemagne par le nazisme antisémite, il se sentait menacé dans sa conscience même. Bien qu’il veuille ses romans hors d’époque et centré sur des types humains, Nabokov est ici immergé dans son siècle tant celui-ci s’impose aux consciences : « univers de tyrannie et de torture, de fascistes et de bolchevistes, de penseurs philistins et de babouins en bottes de cuir » (introduction, p.606 Pléiade). Le dialecte inventé du pays imaginaire est d’ailleurs un mélange de russe et d’allemand – ces deux langues de la barbarie du temps.

Car le roman est une allégorie qui prolonge Invitation au supplice (paru en 1934 et chroniqué sur ce blog), où un homme est emprisonné puis condamné pour déviance au Peuple. Ici, Adam Krug est un philosophe universitaire reconnu qui vient de perdre sa femme à l’hôpital. La « révolution » gronde et chasse le régime ancien. Krug se croit au-dessus de la politique, indifférent au régime quel qu’il soit à condition que sa liberté de conscience soit assurée. Or c’est impossible dans un régime totalitaire – où la notion même de totalité rend politique tout comportement et toute conscience. Chacun doit penser comme le Peuple et selon les commandements de Dieu, même si le Dieu n’est qu’un Crapaud, laid, asocial et vil à qui ses condisciples enfants faisaient subir des avanies d’écolier. Krug ne le croit pas, Krug se trompe, Krug en pâtira. Son aveuglement est tragique.

Car deux dieux se disputent « Adam », le premier homme : l’auteur qui est le Créateur et Paduk le crapaud qui est un personnage déchu. Krug est sain, viril et bon ; Paduk est pervers, lâche et mauvais. Le dictateur, ayant amalgamé tous les timides, les exclus, les bancroches, impose sa loi qui est celle de son bon plaisir sous l’idéologie commode d’un certain Skotoma qui prône une égalité totale des consciences et des comportements. Scotomiser est le déni psychologique de faits vécus intolérables – peut-être est-ce un signe. Qui n’est pas conforme est « rééduqué » ; qui n’est pas rééducable est massacré. Or Paduk aimerait bien avoir comme caution réelle Krug, dont la pensée et les travaux sont reconnus à l’étranger. Pour cela, il va le tenter par le pouvoir (devenir président de l’université, puis ministre de l’Education), par l’argent (il triple son salaire) ; puis par la peur (il arrête un par un ses amis proches), et enfin par le levier ultime : son enfant.

Le sadisme impersonnel de l’Appareil se montre alors dans son implacable engrenage. Les nervis sont des illettrés bornés (les soldats sur le pont), des brutes épaisses (Mac le musculeux), des putes en chaleur à peine plus âgées que Lolita (Mariette) ou des adolescents de la « brigade des écoliers (…) attifés de chemises écossaises en laine dont les pans battaient » p.768 ; ils saisissent mal les ordres et les exécutent avec sauvagerie. David est séparé de son père et emmené. Paduk convoque Krug, son ancien condisciple bizuteur pour lui montrer désormais qui détient la force ; il reproduit son enfance. Krug est effondré par l’arrestation de son petit garçon laissé à des adolescents cruels qui le giflent et « l’écartèlent » pour le faire tenir tranquille ; il est prêt à tout accepter et tout signer pour lui. Reconnaissant de cette soumission, « l’Etat » lui présente un petit Krug qui n’est pas le sien mais le fils d’un homonyme qui a 12 ans : il y a « erreur » administrative. Le vrai petit Krug, David, a été emmené dans un centre pour jeunes délinquants où la « rééducation » consiste à reproduire chez la victime ce que Paduk a subi enfant : le bizutage agressif de condisciples plus âgés. La novlangue totalitaire invente le terme d’« ‘instruments de relaxation’ au profit des pensionnaires les plus intéressants ayant un casier judiciaire (pour viol, meurtre, vandalisme sur des biens appartenant à l’Etat, etc.» – le « etc. » est glaçant et le lecteur imagine sans peine l’échelle des sévices que va subir « la petite personne » (autre terme euphémisé de la novlangue) : « dans certains cas, le passage de ces inoffensifs pincements et bourrades, ou légers attouchements sexuels, à l’arrachement de membre, la rupture d’os, l’énucléation, etc. demandait un temps considérable. Il était inévitable qu’il y eût des accidents mortels, mais très souvent on pouvait rafistoler la ‘petite personne’ que l’on renvoyait ensuite vaillamment au combat » p.785.

C’est une véritable épreuve que progresser dans ce chapitre où Krug passe de mains en mains, de fonctionnaires en fonctionnaires, pour finalement arriver au centre pénitentiaire pour enfants situé dans les montagnes où on lui présente d’abord le manteau de David pour prouver qu’il s’agit bien de lui, puis un film ultime où on le voit commencer « l’exercice » de rééducation en étant livré aux fauves délinquants dans un pré, enfin l’infirmerie où peut voir l’insoutenable : le corps martyrisé de son petit, désormais sans vie.

Charitable, le dieu bon qu’est l’auteur rend fou son personnage, ce qui lui permettra, en une ultime confrontation avec le Crapaud, de reproduire la scène d’enfance en humiliant le chef devant tous, même si les balles finissent par arrêter sa carcasse mortelle.

« Le thème principal est donc le battement du cœur affectueux de Krug et la torture à laquelle est soumise une tendresse profonde. Le livre fut écrit pour ces pages où l’on voit David et son père ; c’est pour elles qu’il faudrait le lire » (introduction p.607.). Pour cela, et pour l’analyse profonde de la tyrannie – malgré les intertextes, autoréférences et autres pièges à critiques un brin irritants – j’aime beaucoup ce roman de Vladimir Nabokov. Ne cherchez pas la petite bête, lisez-le simplement, il se suffit à lui-même sans notes de bas de page.

Vladimir Nabokov, Brisure à senestre, 1947 revu 1960, Folio 2010, 320 pages, €7.80

Vladimir Nabokov, Œuvres romanesques complètes tome 2, Gallimard Pléiade 2010, édition de Maurice couturier, 1755 pages, €76.50

Vladimir Nabokov chroniqué sur ce blog

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Vladimir Nabokov, La vraie vie de Sebastian Knight

Un écrivain crée le personnage d’un écrivain pour écrire la biographie d’un écrivain.

Premier roman d’un russe écrit en anglais, en France, il fait phosphorer les spécialistes par ses mises en abyme. Car Sebastian Knight est un peu l’auteur, né la même année 1899, ayant connu le même amour à la datcha quand il avait 16 ans, éprouvé la même passion pour une Russe en 1937. Et le narrateur, dont on croit possible qu’il s’appelle Victor, le demi-frère de Sebastian né du même père, est un peu Vladimir lui aussi (qui a failli se prénommer Victor) ; Nabokov reproduit les relations compliquées qu’il a eues avec Sergueï, son frère cadet de dix mois plus jeune, musicien et homosexuel.

Et puis il est russe, comme lui : « Je suis né dans un pays où l’idée de liberté, la notion du droit, la pratique de la bonté humaine étaient choses froidement méprisées et brutalement proscrites. (…) Tout homme, dans ce pays, était un esclave s’il n’était un tyran ; et comme on y déniait à l’homme une âme et tout ce qui s’y rapporte, on en était venu à considérer qu’il suffisait d’infliger une douleur physique pour gouverner et diriger la nature humaine » p.406 Pléiade. Tant qu’il existera des Mélenchon et des Poutine, cette phrase restera d’actualité.

Sebastian est mort, d’une crise cardiaque, maladie héréditaire qui lui vient de sa mère. Plus âgé de dix ans que le narrateur, celui-ci l’a toujours admiré comme un grand frère mais n’a jamais osé lui déclarer, restant timidement à l’écart. Il aurait voulu se comporter en proche, mais il le fit trop tard, Sebastian était déjà mort – on dit toujours trop tard qu’on l’aime à quelqu’un. Non seulement nul ne fait jamais ce qu’il veut, faute de savoir justement son vrai vouloir, mais nul ne peut non plus connaître vraiment un autre, fut-il son frère. Chacun est seul et le reste. « La note dominante de la vie de Sebastian a été la solitude, et plus le destin essayait avec gentillesse de faire qu’il se sentit dans son élément, contrefaisant admirablement les choses qu’il pensait vouloir, plus nettement Sebastian se rendait compte qu’il n’était pas fait pour cadrer dans le tableau – dans aucun tableau » p.420. Sebastian, comme le saint, sera toujours percé de flèches pour sa différence. La connaissance intime comme la biographie vraie sont impossibles.

Dès lors, ce qui commence comme un récit recomposé de vie se transforme en un récit présent d’enquête sur une vie. Comme en physique, éclairer une particule la change, faire la lumière sur la vie d’un auteur n’éclaire qu’une facette du personnage – ce pourquoi toutes les biographies ont quelque chose de vrai, celle du pompeux et insipide Mr Goodman comme celle du narrateur. Nulle n’est vraie, chacune est vraisemblable.

Même « le sexe » n’explique pas tout, n’en déplaise à Freud et aux freudiens, que Vladimir Nabokov n’a jamais porté dans son cœur. « Laisser l’idée de ‘sexualité’, en admettant que la chose existe, tout envahir et s’en servir pour ‘expliquer’ tout le reste, est une grave erreur de raisonnement » p.469. L’auteur en sait quelque chose, qui est tombé amoureux d’Irina alors qu’il avait épousé Vera. Mais cette vague qui s’est brisée ne peut expliquer la mer tout entière, fait-il écrire Sebastian, cité par son demi-frère narrateur. « Les femmes de mœurs légères ont l’esprit lourd », se plaît-il à ajouter p.505. Ce qui est une vérité, je l’ai souvent constaté.

Même l’empathie la plus grande est au risque de passer à côté. Sebastian croit voir l’ombre de sa mère dans l’hôtel de Roquebrune où elle était descendue jadis – mais il s’est trompé de Roquebrune. Le narrateur, à la dernière heure, croit communiquer avec l’âme de Sebastian endormi qui respire dans la chambre d’hôpital à Saint-Damier – mais c’est un autre malade que le gardien peu lettré et endormi a indiqué.

Seule la recréation est légitime. D’où plusieurs textes et plusieurs personnages dans ce roman, beaucoup de masques, comme ce loup sur le visage que met un moment Sebastian pour lire son œuvre. Le vrai n’est qu’approché, il n’est que multiplication d’images plausibles et de faits vérifiés.

Mais pourquoi écrire sur la vie d’un autre ? Pour se couler en lui ou pour exister plus intensément soi ? Le désir est un manque-à-être disait Lacan.

Au total, pour un lecteur sans intention d’exégèse littéraire, le roman est séduisant. Il reprend des éléments « vrais » dans la vie de Nabokov et imagine des personnages différents qu’il est difficile de mettre en images. Sébastien est cet officier fléché pour sa foi différente – et soigné par les femmes ; Knight est le cavalier du jeu d’échecs qui se déplace en L en changeant de couleur de case mais reste une pièce mineure proche du fou. Comme tout est pensé chez Nabokov, le lecteur devra prendre cela en considération afin d’en tirer plaisir.

Vladimir Nabokov, La vraie vie de Sebastian Knight, écrit en 1939, publié en 1941 et revu en 1969, Gallimard Folio 1979, 320 pages, €8.30

Vladimir Nabokov, Œuvres romanesques complètes tome 2, Gallimard Pléiade 2010, édition de Maurice couturier, 1755 pages, €76.50 https://ww

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Raphaël Passerin, Prince de Galles

Premier roman d’un auteur de 40 ans épris de culture britannique et de protestantisme, fan des Beatles et d’études bibliques. Ce fut un jour à Lourdes, repaire de catholiques superstitieux, qu’il entreprit de prêter sa plume aux vagissements de son premier bébé littéraire.

L’histoire est burlesque et compliquée comme l’époque semble aimer ; l’auteur mêle à plaisir la faute et le désir, l’abandon et l’adoption, le sexe avec les filles et avec les garçons, le milieu littéraire et la communauté juive, le pasteur protestant et les Gallois ; il nous mène de Paris à Londres puis aux Malouines avant cette colonie kymrique improbable d’Argentine… Est-il humain, est-il machine ? Il ressent le besoin constant de rebooter son programme, changeant de nom, de langue, de préférences sexuelles ; traducteur orphelin, il oublie totalement l’anglais lorsqu’il tombe dans les escaliers, il oublie aussi qu’il est jusqu’ici hétéro mais – ce qui est le plus loufoque – retrouve ses paramètres d’usine lorsqu’un autre choc, émotionnel, le renvoie aux premières années de sa vie.

Est-ce une histoire de quête identitaire ? Une ode à la famille – qui manque cruellement lorsqu’elle fait défaut ? Une conception post-moderne de la « liberté » – qui fait changer de masque comme de sexe au gré du vent ? Traduire, c’est trahir, disent volontiers les Italiens ; pour l’auteur, il en va de même pour écrire. Il laisse dire qu’il a volontairement oublié la langue néerlandaise, pourtant longuement apprise, à la suite d’un violent dépit amoureux. Il transpose sa vie dans l’imaginaire, ce qui est toujours délicat car que sera le roman suivant sans imagination au-delà de soi-même ?

Au total, un premier roman est toujours sympathique et les chapitres sont enlevés, plutôt bien écrits même si l’argot de rigueur et un brin de jargon branché viennent parfois interférer. L’histoire est grotesque à la Münchausen et l’on n’y croit pas une seconde, mais le lecteur se laisse faire car, si ce n’est pas vrai, c’est bien trouvé.

Raphaël Passerin, Prince de Galles, 2018, éditions Valeurs d’avenir, 254 pages, €17

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

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Thomas Cleary, La voie du samouraï

La thèse de l’auteur est la suivante : « Les premiers shoguns utilisèrent le zen comme une véritable stratégie destinée à encourager une véritable révolution culturelle, seule à même de rehausser le prestige et d’accroître la légitimité des guerriers en tant que chefs séculiers. Ainsi fut-il, en quelque manière, associé à la caste militaire, jusqu’à devenir la religion officielle des samouraïs » p.21. Cette déviance autoritaire prit plusieurs siècles. Il est nécessaire de dégager le zen authentique de ses formes militaires.

Voilà un superbe programme, que l’auteur met en œuvre en analysant de façon critique quatre auteurs japonais : Miyamoto Musashi (Traité des cinq roues), Yagyu Munenori (Livre des traditions familiales sur l’art de la guerre), Susuki Shosan, et Takuan (Mystères de la sagesse immobile).

De tout cela, il ressort que :

1/ La voie ne doit pas s’accomplir seulement dans le combat mais dans chaque instant de la vie. Si la férocité animale du samouraï cherche à détruire ses adversaires, le zen vise à une férocité spirituelle destinée à trancher le nœud de l’illusion partout où il se forme. La première étape de la voie est une attention scrupuleuse favorisée par des exercices de concentration : par exemple, en combat, diriger son esprit entièrement sur son adversaire pour chercher la faille. Il s’agit de contrôler son esprit pour l’empêcher de divaguer hors du réel qui requiert toute l’attention.

La seconde étape est le but ultime du zen : le non-attachement aux événements du monde, qui sont impermanents, éphémères. Tout passe, pourquoi s’accrocher à des acquis de toutes façons condamnés à muter ? C’est ainsi que progresse d’ailleurs la recherche scientifique, en remettant en cause à tout moment non seulement les dogmes, mais ce que l’on croit scientifiquement vrai à un moment donné : il n’y a pas de « bible » écrite une fois pour toute mais un livre qui se corrige et s’améliore sans cesse. L’état de « sans pensées » n’est pas un vide « d’absence de pensées », mais un éveil, un espace de liberté fluide et non une indifférence. Exemple : « Bien que vous perceviez le mouvement du sabre, ne fixez pas votre esprit sur lui. Veillez à faire le vide en vous et parez le coup dès la perception, sans réfléchir ni conjecturer » p.87. Ce n’est pas la rapidité des muscles mais l’immédiateté des réflexes entraînés, l’attention prête à tout, qui rend l’action possible.

2/ L’« art de l’avantage » est une expression plus juste qu’« art martial »  selon l’auteur, car elle renvoie à la stratégie. Tout être est aux prises avec un monde changeant où l’adresse et la fluidité se révèlent des outils essentiels à la survie. La « maladie » est le blocage de l’attention qui provoque l’inhibition de la réaction libre et spontanée du « premier mouvement » qui, souvent, est le bon. La normalité implique une vision large, non bloquée ou focalisée, stratégique : un état de maîtrise inconsciente et naturelle où l’esprit ne se fixe pas mais reste vacant, disponible à tout ce qui survient ici mais aussi ailleurs pour les répercussions en chaîne, maintenant mais aussi hier et demain pour les causes et les conséquences. Quels que soient les actes, s’ils sont accompagnés d’une pensée et exécutés avec une concentration « violente », ils perdent toute coordination. L’efficacité vient de la liberté, c’est-à-dire de la maîtrise. « Oublier le moi » ne signifie pas qu’il n’y ait plus aucun « moi » conscient, mais que la conscience de l’individu ne reste pas enclose dans son petit moi. Ni impulsif, ni insouciant, mais un moi contrôlé, conscient des interactions, ouvert aux autres et à ce qui survient.

La voie se fonde sur la raison, elle est l’application d’une honnêteté authentique axée sur l’exactitude du raisonnement et la justesse de l’action ; il s’agit d’agir à propos. Mais, pour bien raisonner, il faut comprendre la logique sous-jacente, donc entrer en sympathie avec le mouvement des choses et des êtres ; il faut les « laisser être » ce qu’elles sont avant de les préjuger, les observer avec détachement, lucidité et compassion. L’irréalité ultime des choses ne signifie pas qu’elles soient insignifiantes ou négligeables, mais qu’elles se révèlent malléables et exploitables. La prise de conscience du vide ne renvoie pas à un retrait du monde mais à une capacité de transformation, une possibilité d’action sur le monde. L’objectif du zen n’est pas l’accomplissement du vide en soi-même, mais la méthode par laquelle sont éliminées les visées subjectives et autres complexes psychologiques indésirables qui fixent à tort l’esprit sur les apparences, l’attachent aux choses, l’enchaînent aux angoisses névrotiques et le laissent impuissant, velléitaire, superficiel.

3/ Le zen est une voie sur laquelle chacun avance pas à pas. On peut le comparer au métier de charpentier qui entre peu à peu par expérience et entraînement. La maîtrise de soi est progressive, due à l’apprentissage et au travail. Le métier n’est pas entré tant que l’adepte reste attaché à sa pratique. Assimilée, la pratique doit devenir inconsciente ; elle s’accomplit alors avec liberté et efficacité. Dans tous les arts traditionnels japonais la coutume voulait que le novice observât aveuglément les formes et les rites de la tradition. Cette règle visait à introduire chez le disciple une perception intuitive de son art, échappant aussi bien à la rationalisation forcenée qu’à la projection de toute idée subjective sur l’action elle-même. L’objectif de cette discipline stricte n’était pas de transformer le novice en automate obéissant, mais de lui fournir une base solide permettant le jaillissement d’une perception propre non ordinaire – en faisant précisément disparaître l’attention consciente portée instinctivement sur les formes de l’enseignement.

La pratique bouddhiste consiste à se servir de son esprit avec toute l’énergie possible. En ôtant le voile des préoccupations mentales, de l’attachement aux formes ou à la pratique, l’esprit gagne en disponibilité, donc en vigueur. Il devient alors plus efficace, plus aigu en analyse. Ni impatience, ni excès dans la pratique, l’authenticité et la persévérance sont les seuls critères qui vaillent. Si l’on cherche à atteindre ses limites ou à se distinguer par quelque mortification, on s’épuise en vain et l’on affaiblit son potentiel. L’entraînement doit être progressif et tempéré au niveau atteint. Le zen attire l’attention sur l’irrationalité d’une vie dominée par les instincts revendiqués et les émotions mises en avant (tout ce que mai 68 a promu). Leur contrôle et leur maîtrise demande du temps et de la discipline à la jeunesse gonflée d’hormones. Elle demande surtout une force intérieure que tout le monde n’a pas au même degré, une volonté vivace de s’accomplir pleinement. Sinon, la discipline reste une contrainte extérieure qui devient un attachement, une obéissance qui devient une croyance aveugle, un accessoire de l’ego qui conduit à une religiosité sentimentale, superstitieuse et inefficace. Au contraire de l’humeur sombre qui prend tout au sérieux et bat sa coulpe, prison des sens, une humeur enjouée est une voie vers l’éveil.

Cet ouvrage, à mes yeux capital et bienvenu pour notre époque, clarifie ce qu’est le zen ; il le dégage du militarisme nippon comme de de la gouroutisation béate venue de Californie. Il offre une conscience plus claire de la voie à suivre pour devenir ce que l’on est.

Thomas Cleary, La voie du samouraï – Pratique de la stratégie au Japon, 1991, Points Seuil 2016, 192 pages, €7.60

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Margaret Thatcher, 10 Downing Street

Relire les mémoires de Margaret Thatcher 25 ans après permet de voir le chemin parcouru : ses idées – à l’époque révolutionnaires – sont devenues évidence. Le gauchisme culturel qui rêve d’un monde sans frontières où les hommes sont tous frères a montré son inanité, d’autant que la crispation sur l’Etat et les avantages sociaux acquis s’est montré en contradiction absolue avec ce rêve d’universel… Le « tiers » monde a émergé, donc piqué des emplois, donc délocalisé les usines et fait chuter les prix (et l’inflation). L’Etat-providence a donc pris du plomb dans l’aile. A cela un remède : l’Europe, pour être plus gros, plus fort et faire jeu égal avec le bloc américain et le bloc chinois. Mais pour faire l’union, il faut dialoguer avec les autres, notamment les Allemands. Et ceux-ci sont plus libéraux que les politiciens français, trop jacobins autoritaires. Même si le Royaume-uni a commis l’erreur (à mon avis) de sortir de l’UE, il faut donc relire Margaret Thatcher pour comprendre combien il importe de se prendre en main sans attendre toujours tout des autres et de « l’Etat ».

Margaret la Dame de fer bien nommée est énergique, churchillienne, pétrie de volonté et de bon sens, elle incarne haut et fort les vertus prêtées à l’Anglais moyen. Elle a notamment cette définition très pragmatique de l’ennemi contre lequel elle se bat, le socialisme : « Nous devons cesser de nous mêler de dire aux gens quelles devraient être leurs ambitions et comment les réaliser exactement. C’était leur affaire » p.23. De cela, tout découle : le moins d’Etat possible.

Elle dit non aux groupes de pression qui défendent leurs privilèges s en se cachant derrière l’intérêt « général » : syndicats, organismes internationaux, « fédéralisme » européen. En économie, il faut créer un cadre puis laisser faire et laisser passer : le marché peut tout. Ces mémoires entonnent (p.604) un hymne à la liberté du commerce qui élève le niveau de vie et est force de paix et de libertés, de décentralisation politique. Pour le social, le mot d’ordre est : responsabiliser. Il est nécessaire de combattre partout la bureaucratie, l’anonymat, la technocratie qui croit savoir pour mieux mépriser. « Si les individus étaient assistés et les communautés désorientées par un Etat qui prenait les décisions en lieu et place des gens, des familles, des groupes, alors les problèmes de société ne pouvaient que croître. (…) Si l’irresponsabilité n’est pas sanctionnée, alors l’irresponsabilité deviendra la norme pour un grand nombre de gens » p.512. En ce qui concerne la politique internationale, il faut affirmer ses convictions, brocarder le mensonge, défendre ses intérêts, résister au chantage, prendre les décisions nécessaires avec clarté et constance.

Margaret Thatcher exige d’être soi en tout, à l’inverse du « consensus » tellement à la mode dont elle offre une magnifique image : « Pour moi, le consensus semble être : le fait d’abandonner toute conviction, tout principe, toute valeur et toute ligne de conduite pour une chose en laquelle personne ne croit, mais à laquelle personne n’a rien à redire, le fait d’éviter les vrais problèmes à résoudre, simplement parce qu’on est incapable de s’accorder » p.157. Les casseurs ? Affirmer les règles de la communauté, exercer l’autorité de l’Etat, condamner les images de « fête » et de « protestation justifiée ». Le tiers-monde ? Encourager non un « partage des richesses » mais l’auto-développement. Les Falkland ? Le Koweït ? User de la force pour aider la diplomatie et non négocier à tout prix pour éviter tout conflit, comme ont tendance à le faire les diplomates de profession : « Une répugnance à subordonner la tactique diplomatique à l’intérêt national » p.271.

L’ennemi, tapi au cœur de chacun, reste « le socialisme », cette utopie de la paresse et de l’abandon. Margaret Thatcher s’est faite contre lui et ce qu’il représente. « Le socialisme représente une tentation durable » p.246. Il est le contraire de l’effort, de la concurrence et de la liberté de choix ; il a l’arrogance intellectuelle de qui croit détenir la Vérité et le droit de l’imposer à tous, au nom d’une Raison abstraite ; cela pour accroître la dépendance des gens à l’égard de la municipalité et de l’Etat, de ses représentants, de ses fonctionnaires, dont le pouvoir se justifie ainsi. La caricature en est « le socialisme français » (version Mitterrand), « animal redoutable » : « Il peut être hautement éduqué, complètement sûr de lui, dirigiste par conviction car appartenant à une culture dirigiste par tradition. Tel était M. Delors » p.457. Margaret Thatcher fait de cette lutte contre « le socialisme », une véritable idéologie : « Pour moi (…) les événements de 1789 représentent une perpétuelle illusion de la politique. La Révolution était une tentative utopique de renverser l’ordre traditionnel – qui avait certainement beaucoup d’imperfections – au nom d’idées abstraites, formulées par des intellectuels vaniteux. (…) La tradition anglaise de la liberté a, quant à elle, grandi à travers les siècles : ses traits les plus marqués sont la continuité, le respect de la loi et le sens de l’équilibre » p.618. Et cela est vrai – l’abstraction est le principal du mal français avec l’arrogance qui va avec.

A relire, vous dis-je !

Margaret Thatcher, 10 Downing Street – Mémoires tome 1, 1993, Albin Michel, 778 pages, occasion €2.86

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Vladimir Nabokov, Invitation au supplice

Un condamné à mort pour « turpitude gnoséologique » (p.1291 Pléiade) attend son exécution dans une forteresse où il est le seul détenu. Plus qu’une allégorie, ce roman est logique et réel. Nous ne sommes pas en 1984 mais bien plus tard, dans un futur fantasmé où le soviétisme a gagné la société, ou plutôt cette exigence de « transparence démocratique » où toute réserve chez l’individu est bannie, tout quant à soi puni. La Russie stalinienne comme l’Allemagne hitlérienne préfiguraient déjà, à la date d’écriture du roman, ce que serait cette exigence de la transparence sociale, de l’unisson civique, du tous en chœur politique. Nabokov n’est pas idéologue mais sensitif ; il critique avec une cruelle ironie cette tendance populiste de l’humanité, qu’il n’aime pas.

Ignorance, stupidité, autosatisfaction, sont la rançon de l’égalitarisme forcené. L’homme nouveau est une sorte de bête qui n’a de civilisé que les formes requises par « la loi » ou « les règlements ». D’où la bouffonnerie constante du directeur de la prison qui invite le condamné Cincinnatus à dialoguer avec Pierre, un codétenu qui se révélera son bourreau, à rencontrer sa femme (qui se fait sauter par le premier venu, le dernier étant un adolescent revêtu d’un uniforme de télégraphiste), son beau-père irascible et autoritaire, ses deux beaux-frères bouffons et interchangeables, ses enfants laids et difformes qui ne sont pas de lui, sa mère, une ex-pute devenue sage-femme qui ne l’a jamais rencontré jusqu’à ce jour où il devient « célèbre » dans les journaux pour déviance, à participer à un dîner où la bonne société de la ville le rencontre et l’observe comme… une bête justement. Curieuse certes, car différente, bien humaine, mais pas dans « les normes » ni dans « la ligne ».

Nabokov est émigré de la Russie, Cincinnatus est son double émigré de l’intérieur d’une société devenue totalitaire. Tout pouvoir est une duperie, le gnostique récuse toute aliénation d’Etat ou de société et il peut y avoir une interprétation gnostique de ce roman. La forteresse est à l’image de la société, un labyrinthe froid et étouffant qui vous guide par des couloirs balisés vers des pièces autorisées. « C’est logique, car l’irresponsabilité elle-même finit par se forger une logique. Voilà trente ans que je vis parmi des ombres perceptibles au toucher, leur cachant que j’étais doué de vie et de réalité », déclare Cincinnatus au directeur de la prison (VI p.1289). Cincinnatus est emprisonné dans la société, dans la forteresse, mais aussi dans son propre corps, dont les côtes forment des barreaux à son esprit. Tout est parodie dans le décor, de l’araignée de la cellule qui n’est qu’un pantin mécanique aux personnages qui sont rembourrés, maquillés, emperruqués, et dont les gardiens portent des masques de chien. Dans cet univers tragique où la fin est programmée, comme l’existence, seul l’imaginaire est libre.

Ou l’extrême-jeunesse… Outre le petit télégraphiste qui saute sa femme hors convenances (on entrait dans la corporation dès 14 ans), Cincinnatus se voit vamper par Emma, Bovary miniature fille du directeur de la prison. Elle a 12 ans, porte jupette courte et robe à bretelles qui tombent souvent de l’épaule nue, et se faufile dans les pas du gardien pour se cacher dans la cellule, sous la table. « Je vous délivrerai », déclare la gamine, pensant carrément le faire évader par le sexe – et « vous m’épouserez ». Elle a tout d’une danseuse, la petite Emma à longue chevelure. « Et hop ! alors tout droit vers Cincinnatus, assis sur le lit, et le renversant, elle lui grimpa dessus. Les bras nus et en feu, elle lui enfonçait dans la chair ses doigts frais et riait à pleine bouche. (…) Dans sa pétulance, la petite Emma avait enfoui son front dans le sein du prisonnier ; chues de côté, ses boucles éparses dévoilaient dans la fente postérieure de sa robe le haut de son échine, avec un creux changeant de place, selon les mouvements des omoplates, et tout garni régulièrement d’un duvet blondasse qui paraissait symétriquement peigné. (…) Je vous délivrerai, proféra d’un air pensif la petite Emma (elle le chevauchait maintenant à califourchon) » XIV p.1344. Mais la nymphette en pré-Lolita conduira le prisonnier émergé d’un tunnel sur la pente de la forteresse… vers la salle à manger où son père dîne avec le bourreau et les gardiens-chefs. N’ayant pas obtenu la baise libératrice (qui sera réclamée par les jeunes soixantuitards une génération après), elle retombe dans les conventions sociales du comme il faut.

Chaque adulte joue un rôle, sauf Cincinnatus qui, déjà tout petit, ne désirait pas participer aux jeux brutaux des autres dans la cour de récréation. Il réécrit le monde sur le papier et cela lui suffit, ce qui est antisocial et ce pourquoi il aura sa mauvaise tête tranchée. De Robespierre à Hitler en passant par LéninéStaline, c’est toujours la même histoire de formatage du peuple « pour le bien » du peuple, par de rares élites autoproclamées qui usent de la force pour régner sur un troupeau d’esclaves soumis. Seul l’art est incompatible avec la politique ; seule l’imagination peut combattre la doxa ; seule la conscience personnelle peut rester libre.

Chacun peut évoquer dans ce roman l’anti-Dostoïevski, la satire des auteurs soviétiques du temps, une parabole sur le régime soviéto-nazi mis dans le même sac (avant la shoah des Juifs), mais cette Invitation au supplice est un hymne à la création du poète, elle qui n’est possible qu’en liberté contre tous les oppresseurs.

J’ai beaucoup aimé ce huitième roman de Vladimir Nabokov, écrit en quinze jours d’une traite et dans un enthousiasme qui passe à la lecture.

Vladimir Nabokov, Invitation au supplice, 1936 revu 1960 en français, Folio 1980, 250 pages, €6.60

Vladimir Nabokov, Œuvres romanesques complètes tome 1, édition de Maurice Couturier, 1999, Gallimard Pléiade, 1729 pages, €77.00

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Ernst Jünger, La cabane dans la vigne, 1945-48

L’auteur vit une période de grands bouleversements extérieurs : la défaite de l’Allemagne, son occupation, les réfugiés de l’est, les restrictions alimentaires. Cela l’incite à se détacher du mouvement, à rentrer en lui-même : « Il me semble que, dans les passes d’anarchie, on seulement je me suis senti particulièrement serein, mais j’ai mieux travaillé. J’ai dû le savoir de bonne heure, dès mon enfance, d’où, sans doute, ma nostalgie des forêts vierges. La pesanteur énorme, le poids atmosphérique de la civilisation, disparaît alors. Les pensées perdent leurs fanfreluches. La vie devient plus juteuse » p.15.

Ses réflexions, elles, deviennent plus mystiques. Il relit la Bible, parle de Dieu comme un stoïcien ou s’oriente vers les causes de la défaite.

Il pense, encore et toujours, à son fils aîné Ernstel, aimé peut-être plus d’avoir été tué parce que lui son père est intervenu pour qu’il ne reste pas en prison, mais il ne parle qu’une fois du petit Alexander. Jünger évoque « un petit marécage où Ernstel aimait jouer dans son enfance. Il s’était bâti son château dans ce coin, à la manière des enfants » p.200. On rencontre chez de tels père une indulgence amusée pour les entreprises des fils ; ils favorisent leurs rêves, leurs donnent des outils, les laissent indépendants dans leur univers imaginaire. Qui dira les bienfaits pour une personnalité de tels écrans créés entre le garçon et le monde extérieur entre le fils et la mère ? Rêver est indispensable à la structuration de soi. Heureux les enfants des pères qui en savent le prix et en protègent les réalisations.

Jünger, lui, poursuit ses rêves d’adulte. Il cultive son jardin, il lit. « Tant qu’on a encore un livre dans les mains et le loisir de la lecture, une situation ne peut être désespérée, ni tout à fait dépourvue de liberté » p.113. Car lire permet de s’évader dans l’imaginaire, de rêver adulte comme le font les enfants. Ernst Jünger laisse le monde extérieur venir à lui désormais, tel Michel de Montaigne en sa tour. « Seul l’aspect de l’individu, de notre prochain, peut nous ouvrir les yeux sur la souffrance du monde » p.30. Retour au réel, au tangible, au proche de soi : les Allemands, ses compatriotes, ont trop cher payé leurs chimères, les abstractions techniques auxquelles ils se sont laissé aller, la machine du pouvoir et les camps de la mort.

Il faut désormais éviter ce qui a créé le nazi, « ce mélange de mépris des hommes, d’athéisme et de grande intelligence technique » p.42. Exemple : Heydrich. « L’un des secrets de ces gens, c’est tout simplement qu’ils avaient plus de cran que les autres » p.32. Himmler : « On voit se manifester dans son cas le degré auquel le mal a imprégné nos institutions : le progrès de l’abstraction. Derrière le plus quelconque des guichets, notre bourreau peut apparaître. Aujourd’hui, il nous remet une lettre recommandée ; demain, notre arrêt de mort. Aujourd’hui il perfore notre billet et demain notre nuque. Il accomplit l’un et l’autre geste avec une égale application, et la même conscience professionnelle » p.65. L’analogie n’est pas gratuite : Lénine voyait déjà dans l’organisation de la poste et des chemins de fer la préfiguration de la société communiste : une machine à dresser les hommes pour en faire des hommes nouveaux et leur faire servir la vision qu’il croyait « scientifique » de l’Histoire.

Pour Jünger, Himmler n’est pas un cas à part, il est le symptôme d’un système : « Quand la neige est tombée tout un long hiver, la patte d’un lièvre suffit à faire débouler l’avalanche » p.65. L’hiver est ici le progrès de l’abstraction, de la technique et de la technocratie, du dressage, de la bureaucratie et de la robotisation progressive des hommes. Leur transformation en conformistes démocratiques tous égaux et se surveillant les uns les autres, ou en fonctionnaires soumis aux règlements édictés par l’élite cooptée qui gouverne. Hitler fut le démiurge de cette tendance historique : « Il absorbait des forces tirées de l’imprécis, les concentrait et les réfléchissait comme un miroir concave ; c’était un attrapeur de rêves » p.246. Après… une fois le loup au pouvoir, la machine en place enclenche ses rouages. « Le premier viol du tabou entraîne tous les autres. Il est probable qu’on a vu de telles choses dans nos équarisseries. D’abord la dégradation par le mot, puis par l’acte. Là où le libéralisme atteint ses extrêmes limites, il ouvre la porte aux assassins » p.299. Il faut entendre ici « libéralisme » au sens de permissivité, le libéralisme politique originel avant d’être économique comme aujourd’hui.

Le 22 septembre 1945, Jünger règle définitivement leur compte aux nazis, qu’il n’a jamais soutenus, dans une belle envolée : « Etrangers aux langues anciennes, aux mythes grecs, au droit romain, à la Bible et à l’éthique chrétienne, aux moralistes français et à la métaphysique allemande, à la poésie du monde entier. Nains quant à la vie véritable, Goliath de la technique – et, pour cette raison, gigantesques dans la critique, dans la destruction, la mission qui leur est impartie, sans qu’ils en sachent rien. D’une clarté et d’une précision peu communes dans tous les rapports mécaniques, déjetés, dégénérés, déconcertés sitôt qu’il s’agit de beauté et d’amour. Titans borgnes, esprits des ténèbres, négateurs et ennemis de toutes les forces créatrices – eux qui pourraient additionner leurs efforts pendant des millions d’années sans qu’il en reste une œuvre dont le poids égale celui d’un brin d’herbe, d’un grain de froment, d’une aile de moustique. Ignorants du poème, du vin, du rêve, des jeux, et désespérément englués dans les hérésies de cuistres arrogants » p.172. Telle est la plus belle charge que j’ai rencontrée contre les prétentions du nazisme (ou d’ailleurs du communisme) durant mes lectures. L’auteur chante un hymne à l’homme libre, héritier fécond de ses cultures anciennes, créateur parce qu’apte au rêve et qui laisse la technique à sa place d’outil, venant après ce qui est vivant : le poème, le vin, le rêve, les jeux…

Ce qui le pousse à écrire, à la date du 8 mai 1945 : « La vigne, le long de la maison, pousse des jeunes tiges gonflées de sève ; le feuillage, l’explosion de vie, révèlent déjà une robustesse dionysiaque » p.40. Un jour de défaite où l’armistice fut justement signé, décrire ainsi la vie à ras de terre, c’est garder l’espoir en la force vitale, présente en l’homme comme dans les plantes. Jünger touche ici au religieux dans une sorte de panthéisme de type stoïcien ou bouddhiste où l’hypothèse de Dieu n’est pas nécessaire. Chaque être vivant est une part de l’énergie qui meut l’univers. « Le stoïcisme, sous sa forme la meilleure, dans l’espace absolu, vide de dieux, et dans l’intelligence de son harmonie », dit-il p.127. Un accord qu’il perçoit dans les grands bois : « La forêt est un grand symbole de mort. Lors de telles promenades, des souvenirs très anciens se réveillent toujours, des thèmes de l’iconographie celtique : attente, curiosité, ferveur religieuse, tristesse, nostalgie peut-être. Ce n’est plus le vent qui court au-dessus des cimes. Tous les appels des oiseaux deviennent savoir, complicité, présage » p.151. L’humain se sent « relié », non plus seul mais englobé, intubé d’énergie comme un fœtus dans un ventre. Il est en harmonie naturelle avec la nature. « Et il y a une consolation dans l’assurance qu’un jour on se détachera de la matière pour se fondre dans le rayon qui appartient tout entier à la sphère du soleil, de l’amour. Tant je comprends, et de plus en plus j’adhère à ce que Ernstel m’a dit, naguère, dans l’une de nos promenades : que souvent l’on peut à peine attendre ce moment ». Et il a ce trait d’humour sublime, comme une intuition : « Dans ces années, j’ai vu trop rarement le garçon, malgré ma qualité de père, et pourtant, si je l’ai amené à proximité de ces mystères, l’acier a frappé le silex » p.194.

Le vivant l’organique, sera toujours humainement supérieur au modèle, au concept. Parce qu’il garde irréductiblement son mystère, sans lequel il ne serait point vivant. « Le noyau du darwinisme, c’est la théorie de la construction. Il lui manque la vue de ce qu’il y a, dans les plantes, de tout à fait étranger à l’économie, d’irrationnel, de gaspillage princier, le débordement du superflu qui traduit des intentions bien plus importantes que celles du simple prolongement de la vie et de la concurrence » p.66. Par exemple, « d’où peut bien venir la grande consolation, le don que nous trouvons dans les fleurs ? J’y ai songé. Tout d’abord, elle est certainement tellurique et érotique puisque les fleurs sont les organes nuptiaux, les pousses amoureuses de la terre maternelle. Les noces des fleurs sont parfaites, et même la suprême splendeur des accouplements animaux ne l’égale pas. Il semble que les lois cosmiques se dévoilent dans leur pureté native, voire paradisiaque. (…) Leur silence est si profond, si convaincant, si symbolique ! (…) Où frôle-t-on aussi clairement la possibilité, l’existence de mondes supérieurs au nôtre ? C’est un nectar divin, le vin de l’éternelle jeunesse, qui resplendit dans ces calices » p.15. Et sur un fossile : « L’univers est vivant. S’y ajoute la conscience d’une unité supérieure qui nous lie à cet être, le sentiment vague que nous sommes un dans l’inétendu » p.47.

Pour rester dans ce courant du grand tout, pour obéir à la vie et faire mouvoir les énergies dont nous sommes une part, il faut observer la vie autour de soi, percevoir l’unité qui s’en dégage, se fondre en elle. Il faut rester en harmonie avec le monde. Or, « en tant que technicien, qu’être vivant d’abstraction intellectuelle, l’homme est inévitablement ennemi et exploiteur de l’homme, de la nature et de la culture. Il lui faut donc protéger contre lui-même son humanité » p.159. Une éthique écologique et humaniste à laquelle je souscris. Les vieux peuples, d’ailleurs, ne s’y trompaient pas, dans leur sagesse : « on dit qu’en construisant des temples, les tibétains évitent la symétrie, croyant qu’elle attire les démons. (…) L’une des tendances de la vie consiste à se soustraire, la liberté croissant aux contraintes de la symétrie, comme nous le voyons en examinant l’arbre généalogique des animaux, et dans l’art. La technique, au contraire, de par son essence même, à produire des formes, non seulement symétriques, mais superposables, et devrait par conséquent, si l’on en croit les tibétains, tracer de véritables pistes d’atterrissage pour les démons » p.129.

De même, se méfier de « la raideur, l’artifice, la Haute école à l’espagnole dans tout ce qui relève du caractère », qui est la marque de Stendhal. Le danger, « on le voit chez Nietzsche et chez les stendhaliens à tous crins comme Léautaud. Montherlant, lui aussi, en porte visiblement les marques » p.229. Il faut être souple et naturel, comme la vie le montre.

Ce dernier tome du Journal écrit pendant la guerre est un grand essai à la Montaigne. Une sagesse bien vivante s’y peut goûter.

Les pages citées sont celles de l’édition Livre de poche 1980 épuisée

Ernst Jünger, La cabane dans la vigne, Journal 1945-48, Christian Bourgois 2014, 503 pages, €10.00

Ernst Jünger, Journaux de guerre, coffret 2 volumes, Gallimard Pléiade 2008, 2396 pages, €120.00

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Jacqueline de Romilly, Pourquoi la Grèce ?

Un soir, un ami m’appelle. Il venait de découvrir dans un livre la Grèce, le monde grec, la culture antique. Ce livre, c’est Pourquoi la Grèce ? de Jacqueline de Romilly, acheté un jour de désœuvrement. Certes, il avait lu Platon chez les Jésuites – il était au programme ; il avait vu des photos du Parthénon sans y penser – cela fait partie de la culture ;  il avait admiré conventionnellement les statues nues du Louvre – parce que, Français et Parisien, il se devait d’avoir fréquenté le Louvre. Mais il n’en avait pas été marqué ; cela faisait partie de son univers scolaire au même titre que n’importe quel bagage obligatoire dans l’éducation.

Or, en ce moment où il divorce après sept ans de vie commune, il s’interroge, il s’analyse, il cherche ce qui l’a inhibé dans son adolescence et ce qu’il a manqué. Il me dit que l’éducation catholique traditionnelle l’a déformé. Il a découvert la lumière grecque au travers du livre de Jacqueline de Romilly, le souffle léger de la liberté qu’il cherchait, l’amour de l’humain, mesure de toutes choses. Il en avait entrevu le rayonnement au fil de nos conversations, il a désormais envie d’aller dans le pays, d’en savoir plus.

Jacqueline de Romilly connaît bien la civilisation grecque dont elle a fait toute sa vie son objet d’études. Elle note un « surgissement extraordinaire » entre Hérodote et Thucydide, une pensée qui s’aiguise et, dans Homère, « une densité intemporelle ». Un seul siècle, dans toute l’histoire jusqu’à présent, a eu pour elle « une influence incroyable ». « Le Ve siècle athénien a inventé la démocratie et la réflexion politique. Il a créé la tragédie et, en moins de cent ans, a vu se succéder les trois auteurs qui ont connu la postérité : Eschyle, Sophocle et Euripide. Il a donné forme à la comédie avec Aristophane. Il a vu l’invention de la méthode historique avec Hérodote, d’abord (qui n’était pas Athénien mais vécut longuement à Athènes), puis avec Thucydide. Il a vu la construction de l’Acropole et les statues de Phidias. Il a été le siècle de Socrate. Socrate, dans les dernières années du siècle, s’entretenait avec le jeune Platon ou le jeune Xénophon, et avec les disciples de ces sophistes qui venaient d’inventer la rhétorique. On apprenait alors les progrès d’une nouvelle médecine, scientifique et fondée sur l’observation – celle d’un certain Hippocrate… » p.15.

La Grèce antique se distinguait « par un effort exceptionnel vers l’humain et l’universel ». « Et l’on ne saurait nier que l’envie de connaître la Grèce antique ne naisse bien souvent de l’émoi plus ou moins lucide que suscitent les ruines de marbre montant vers le ciel ou le corps d’un athlète vous accueillant, tout droit et fier au seuil d’un musée » p.20. Plus encore : « Cette culture conserve quelque chose des forces irrationnelles auxquelles elle s’arrache et quelque chose aussi de l’intensité secrète des débuts. Elle laisse entrevoir mystères et sacrifices. Elle demeure la patrie des cosmogonies et devient vite celle du tragique. Bien plus, elle tire une part de son attrait du rayonnement de ses dieux et de la présence du sacré, souvent inséparable de l’humain. Comment nier que ces ombres venues de loin, cette dimension supplémentaire et la charge d’émotion qui l’accompagne jouent un rôle considérable et attirent les esprits, à telle ou telle époque, et peut-être toujours, vers la Grèce antique ? » p.21.

Homère retient dans le héros l’aspect le plus humain. Il simplifie et met en scène des sentiments purs, universels, à leurs limites extrêmes. Les « mortels » ont le respect de l’autre, de la pitié pour les souffrances humaines. Les dieux s’incarnent, ramenant la métaphysique à l’humaine condition, la grandissant et la glorifiant par là même. Sont exaltées « l’hospitalité, la courtoisie, l’indulgence (…) les solutions sages par le débat en commun », la vérité qui se cherche à plusieurs.

Les Grecs ont un maître : la loi. Ils se soumettent au « principe d’une règle, ce qui suppose la revendication d’une responsabilité » p.100. Polythéiste, le Grec ne pouvait trembler devant une volonté divine, et la tolérance religieuse allait de soi. « Parler, s’expliquer, se convaincre les uns les autres : c’est là ce dont Athènes était fière, ce que les textes ne cessent d’exalter » p.105. « Le principal, dorénavant, était l’entraînement de l’intelligence, la technè, qui n’est le privilège que du savoir » p.110. En histoire, Hérodote voulait sauver de l’oubli les événements passés et leurs enchaînements instructifs. Pour Thucydide, il s’agit de comprendre ce qui peut se reproduire. Hippocrate fait de même pour soigner.

« La tragédie naît et meurt avec le grand moment de la démocratie athénienne » p.185, du même élan fondamental que l’éloquence, la réflexion politique ou la science historique. « Il lui faut émouvoir tout le monde, et tout de suite ». Le théâtre est un débat d’idées, des plaidoyers, des analyses. « Les tragiques ont évidemment élagué dans le fond déroutant des récits légendaires, mais ils ont gardé ces soudains retournements des bonheurs humains, ils ont gardé les passions et les violences, l’homme secoué en tous sens, perdu, voué à l’erreur. Leur lucidité n’a donc jamais la froideur du penseur qui croit tout savoir. Et, pour eux, la lumière de la raison prend d’autant plus de prix qu’elle éclaire des creux et des abîmes, dont elle cerne l’existence sans jamais les méconnaître » p.214.

La tragédie conduit tout droit à la philosophie. Socrate est déçu de voir que l’esprit qui offre un sens à tout n’est pas une finalité et que l’homme fonde son action en-dehors de lui, sur des causes morales. Plutôt que les discours habiles, masques des passions, Socrate pratique la maïeutique, la méthode critique pour apprendre à penser par soi-même, à réfléchir. « Il le fait patiemment, avec de longs détours, car autrement rien ne peut jamais être conquis et gardé. Il le fait avec tendresse, parce que l’on aime voir un esprit encore naïf se tourner vers le vrai et le bien. Il le fait avec une exquise politesse, mais sans jamais laisser passer une seule erreur » p.267. Son objectif est celui de la civilisation grecque tout entière : voir clair et assumer lucidement.

« L’homme exalté par les Grecs était un homme complet. Il aimait la vie et les fêtes, les banquets, l’amour, la gloire » p.287. Pourquoi la Grèce ? Parce qu’elle est toujours vivante en nous, parce qu’elle est la matrice de notre civilisation et la base de notre identité, parce qu’elle nous parle encore, à nous, Occidentaux.

Jacqueline de Romilly, Pourquoi la Grèce ? 1992, Livre de poche 1994, 316 pages, €7.10

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Ernst Jünger, Jardins et routes, Journal 1939-41

En allemand, le titre de ce journal est Rayonnement. Il signifie « l’impression produite sur l’écrivain par le monde et ses objets, le fin réseau de lumière et d’ombre que ce monde crée » p.10. Il a été écrit parce que « du point de vue philosophique, la situation peut devenir si menaçante qu’elle amène l’œuvre à se rapprocher du livre de bord » p.8. On était en 1939. Le journal permet de témoigner de soi au jour le jour, alors que le chaos progresse, qui va détruire un monde et en laisser advenir un nouveau. Même en cette phase, il faut écrire lorsqu’on en a la vocation. Car le verbe est magique : il révèle l’architecture du monde, il élargit l’existence, « déclenche le mouvement pur, soit de la volonté, soit des sentiments » p.13.

Il faut être aventurier, c’est-à-dire avoir « le don d’engager la conversation avec des inconnus ». Il faut aussi avoir à l’art de recevoir, rester enfant, à l’écoute, naïf à ce qui survient – il faut s’étonner. L’écrivain, le créateur, doit conserver « le goût du phénomène et de la diversité en soi, l’amour avec lequel l’esprit accueille l’impression neuve ainsi qu’un grain de semence » p.70.

Quelques notations fortes de cet écrivain qui compte pour moi :

Œuvre : « Pourquoi un vagabond comme Villon nous est-il encore familier, tandis que d’innombrables hommes de bien, qui avaient un nom à son époque, sont tombés dans l’oubli ? Cela doit tenir à une part de vitalité naturelle et informe qui, de même que la sève vient des racines, monte dans les œuvres et les actes, à une force où nous nous reconnaissons nous-mêmes, hors du règne des mérites et de la morale, parce qu’elle est notre commun héritage » 164.

Liberté : « Boèce situe le libre arbitre dans le temps, la providence dans l’éternité. (…) Nous savons beau nous mouvoir librement, nous demeurons dans le cadre supérieur. En toutes choses l’éternité est merveilleusement contenue, ainsi qu’un condiment. (…) Tolstoï examine ce fait que l’homme, en tant qu’individu, agit librement et que néanmoins ses décisions s’insèrent dans une statistique immuable » p.136.

Destin : « Héraclite a raison : nul ne traverse deux fois le même fleuve. Le mystère de ces changements c’est qu’ils répondent à nos propres transformations intérieures : c’est nous qui formons le monde ; les événements de notre vie ne sont pas soumis au hasard. Les choses sont attirées et élues par notre être : le monde est ce que nous sommes. Chacun de nous est donc capable de le transformer : c’est l’immense pouvoir qui est accordé à l’homme. Et c’est pourquoi il importe tant que nous travaillions à notre propre formation » p.243.

Œuvre, liberté, destin : il est issu d’une culture qui lui donne une force d’âme qui transparaît dans ces pages écrites à chaud. Une sérénité. Jünger ne perd jamais le sens de l’ordre, reflet de sa solidité intérieure. Il passe son existence à organiser : il arrange et cultive son jardin, chasse et classe ses insectes, à la guerre il fait ranger les châteaux occupés, trie les prisonniers, fait installer des cantonnements. Cette mise en ordre incessante lui permet le détachement des aléas de la vie courante ; elle le rend libre pour toute curiosité envers les êtres, les bêtes, les choses. Durant la paix, il médite ses lectures, analyse les peintures, converse avec frères et amis. Il est tout attention aux hiéroglyphes de la nature : les fleurs, les insectes, les oiseaux. Durant la guerre, il visite les cathédrales, les bibliothèques, les maisons abandonnées.

Il observe, il respecte. Au fond de lui demeure une sagesse.

Les pages indiquées sont celles de l’édition Livre de poche 1982 épuisée

Ernst Jünger, Jardins et routes, Journal 1939-41, Christian Bourgois poche 2014, 294 pages, €8.00

Ernst Jünger, Journaux de guerre, coffret 2 volumes, Gallimard Pléiade 2008, 2396 pages, €120.00

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Ernst Jünger

Ernst Jünger est un phénomène. En 103 ans de vie il a vécu deux guerres (mondiales), a vu l’essor et le déclin de l’empire communiste sur deux générations, la ruine de l’Europe due à la technique et la patiente reconstruction de la mosaïque qui, à nouveau, craque de toutes parts.

Jeune, il aime l’aventure, se fait Wandervögel à 16 ans (un scoutisme allemand laïque et mixte), puis sèche la pension pour s’engager en France dans la Légion étrangère ; emprisonné pour désertion afin de voir le Kilimandjaro, il est récupéré par son père car il n’a que 18 ans et son engagement n’est pas autorisé sur sa seule signature. Un an plus tard arrive 1914 ; Ernst, l’aîné de six enfants, a 19 ans. Il passe le bac en catastrophe pour s’engager volontairement. Non par militarisme mais par patriotisme. La guerre est terrible, il en fait l’expérience ; il sera blessé quatorze fois. Elle est bien loin du code de chevalerie traditionnelle à cause de la technique. La guerre industrielle n’est plus un combat mais un massacre : à la tronçonneuse, à la mitrailleuse, aux obus tirés de loin – un engagement mécanique où l’humain se perd. Élève officier, nommé lieutenant à 20 ans, il sera Croix de fer de première classe l’année d’après et recevra l’Ordre du mérite, la distinction suprême accordée par l’empereur, en 1918.

Lorsqu’il sort de la guerre, quatre ans plus tard, sa patrie a perdu et des millions de morts inutiles jonchent la terre. Tel Dante revenant de l’Enfer, il médite sur cette expérience vécue. Il a sans cesse griffonné des notes sur de petits carnets, il n’a cessé de lire pour s’évader de l’horreur, il a toujours été au contact des hommes et de l’action. Il ne nie en rien que la guerre soit effroyable et destructrice, mais elle est comme un destin qui dépasse l’individu. A chacun de dompter la vague par énergie vitale et force créatrice. Il publie son journal, Orages d’acier, à compte d’auteur en 1920 ; c’est le succès car il ne glose pas sur la morale, il décrit au ras du terrain. Il transforme son Journal en œuvre littéraire en y incorporant des lettres échangées avec sa famille et des chroniques, le tout retouché par le recul du temps. Il n’est pas théoricien, peu politique, il est avant tout écrivain voyageur ou combattant, opérant une symbiose de sa pensée avec la vie qu’il mène. Il subsistera désormais d’articles et de livres.

Pour lui, l’homme se révèle dans la guerre (comme dans tous les événements exceptionnels) ; ses instincts les plus primitifs sont sollicités, ses passions les plus débridées – à sa raison de résister et de savoir établir des digues pour canaliser cette formidable énergie qui peut – sinon – vous transformer en bête. L’héroïsme n’est jamais loin de la férocité, telle est la nature humaine malgré les couches de vernis civilisateurs de la culture et de l’éducation. La guerre est une expérience limite.

Il n’y a pas, comme chez les fascistes, d’esthétisme de la guerre chez Jünger ; il s’agit pour lui d’explorer le tréfonds de cette force vitale qui réside en chacun. Seule cette énergie humaine créatrice peut contrer le règne de la machine. Né en 1895, le jeune Ernst voit se développer en accéléré la locomotive et l’auto, le canon automatique et le char, le fusil mitrailleur et les avions. La guerre bureaucratise les comportements sur le modèle hiérarchique de l’armée ; elle change l’humain en robot fonctionnaire. Comment s’étonner que l’habitude de fonctionner machinalement n’aboutisse à l’appareil des camps et à la destruction de masse du nazisme après le goulag du communisme ? La guerre totale préfigure l’Etat totalitaire et le nihilisme amoral du chacun pour soi. La technique du XXe siècle se heurte à l’humanisme du XIXe siècle – et la modernité l’emporte souvent pour le pire plus que pour le meilleur, dans la jeunesse de Jünger. « Science sans conscience… » méditait déjà Rabelais.

L’homme forcé à être soldat devient un « Travailleur ». La chair à canon de l’armée devient une chair à fabrique des usines et une chair à fonctionner des bureaux. L’être de chair n’est plus qu’un rouage mécanique de la technique, dépossédé de son humanité par le fonctionnement, le règlement, le politiquement requis. La mobilisation est totale, en 14 comme en 33… La seule façon de résister est le quant-à-soi, la réserve personnelle, la marge d’initiative que l’on peut prendre dans les limites tolérées. Ernst Jünger devient réfractaire. Nationaliste en raison de ce traité de Versailles inique qui humilie sa patrie par ressentiment de la France, directif en raison de la crise économique séculaire venue des financiers américains qui ruine les gens par l’inflation galopante, il devient responsable d’un corps franc de Saxe en 1923, mais pour un mois seulement ; il est déçu par l’absence d’énergie des adhérents qui attendent tout du groupe et ne donnent rien d’eux-mêmes. Plus révolutionnaire conservateur que xénophobe, il refusera par trois fois d’adhérer au nazisme et d’en être un député. Il n’a jamais été conventionnel ni bon élève ; enfant, il détestait l’école. Ami avec Ernst von Salomon et Carl Schmitt mais aussi avec Bertold Brecht, il retouchera les préfaces de ses œuvres lors de leurs rééditions pour en gommer les traits nationalistes qui pourraient servir aux nazis. Il écrira même Sur les falaises de marbre, roman à clé antitotalitaire qui dénonce dans le Grand forestier l’image que veulent se donner Goering et Hitler, comme Staline.

Il rencontre sa première femme lorsqu’elle a 16 ans et l’épouse deux ans plus tard. Ils auront deux garçons, Ernstel, né trop tôt en 1926 – il sera tué en 1944 par un partisan italien après avoir été obligé de s’engager parce qu’il avait tenu des propos anti-hitlériens – et Alexander, né en 1934, qui deviendra médecin et lui donnera deux petits-enfants, une fille et un garçon.

En 1940, Ernst Jünger est mobilisé comme capitaine et fait la campagne de France avant d’être nommé à l’état-major à Paris. Il y rencontre l’intelligentsia des lettres françaises : Guitry, Drieu, Gallimard, Cocteau, Morand, Céline, Giraudoux, Jouhandeau, Léautaud, Paulhan… Pour lui, cette fois, la guerre est une aventure intérieure ; il est trop vieux pour l’aventure combattante et la défaite éclair des armées françaises, mal préparées, mal commandées et au moral dans les godillots n’est guère une guerre… Il tient toujours son Journal, qu’il publiera après-guerre sous le titre de Jardins et routes, loin des orages et plus dans l’observation. Il a reçu de son père une panoplie d’entomologiste à 13 ans et il a longtemps écumé les prés et les bois avec son frère le plus proche, Friedrich. Il observe ainsi les hommes, comme détaché, soucieux avant tout de réalité exacte. Ce qui rend son témoignage précieux pour les petits détails véridiques.

La Seconde guerre mondiale après la Première est pour Jünger comme le Nouveau testament après l’Ancien ; il se rapproche du christianisme, non par croyance – il reste plutôt agnostique – mais par respect pour l’institution de l’Eglise, phare stable dans le totalitarisme nihiliste du temps. Le 7 juin 1942, lorsqu’il croise pour la première fois en France deux jeunes filles arborant l’étoile juive, il se sent honteux de porter l’uniforme allemand. On ne peut contrer la Barbarie que par des règles morales. Son exaltation de jeunesse pour l’énergie se mue en éthique de la liberté. C’est la seule voie offerte à l’individu pour se défendre de la masse.

Il créera ainsi dans Eumeswil  le personnage de l’Anarque, réfractaire au profond de lui-même, proscrit social s’il le faut, ayant recours aux forêts. Il aime à définir ainsi le concept : « L’Anarque est à l’anarchiste ce que le monarque est au monarchiste ». Il règne sur lui-même, il ne suit pas une mode idéologique ou un gourou. Il est nécessaire d’être rebelle, de se réfugier dans une droiture simple lorsqu’on est au cœur des ténèbres. Proche des comploteurs contre Hitler autour du comte von Stauffenberg en juillet 1944, il n’est pas dénoncé et, après avoir été muté comme officier auxiliaire, il est démobilisé pour raison médicale afin d’échapper aux tribunaux nazis. Pour cette raison, il refuse de répondre au questionnaire humiliant des Anglais sur ses activités sous le nazisme, ce qui lui vaut d’être interdit de publication dans les zones occupées d’Allemagne jusqu’en 1949. Le politiquement correct des démocraties est lui aussi un totalitarisme, même s’il est mou.

Jünger s’installe en 1950 avec sa famille à Wilflingen, dans la propriété des Stauffenberg, où il demeurera jusqu’à sa mort. Il publie régulièrement son Journal, de La cabane dans la vigne, jusqu’à Soixante-dix s’efface. Le président de la RFA Theodor Heuss vient lui rendre visite en mai 1953, le chancelier Helmut Kohl en 1985, le président Mitterrand en 1993 – après l’avoir reçu à dîner à l’Elysée en 1984. Il reçoit la bénédiction du pape Jean-Paul II en 1990 pour La Paix, apologie d’un monde réconcilié dans l’humain. Sa femme Greta meurt d’un cancer en 1960 et Ernst de remarie avec Liselotte son infirmière – qu’il appelle le Taureau – en 1962. Il écrit, il voyage,  il donne des conférences. Il meurt en 1998 dans son sommeil.

Ce que j’aime en Ernst Jünger est cette liberté personnelle qu’il a su conserver dans les orages, depuis l’énergie intérieure qui le pousse très jeune vers l’aventure et lui permet de résister à la guerre de matériel jusqu’à ce quant à soi de la maturité, préservé malgré toutes les propagandes et les chantages civiques des Etats. Il a su garder cette faculté de penser par soi-même, ce goût de l’observation détaillée des choses et des êtres, cet amour de l’expression pour rendre compte de son expérience personnelle de la vie. Il est pour moi un exemple, par-delà les conjonctures, d’être humain vraiment réalisé.

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Jean-Pierre Le Goff, La France d’hier

Ceux qui sont nés entre les dernières années 1940 et les premières années 1960 apprécieront comme moi ce livre. Ils retrouveront l’atmosphère archaïque de la France « d’avant », celle qui avait macéré dans les deux guerres et n’avait quasiment pas bougé depuis 1914. Le gaullisme a permis la mutation du pays vers la modernité en coupant le passé colonial, en faisant adopter une Constitution pour gouverner enfin, en planifiant le redressement économique (nouveau franc, remembrement, électrification…), en redonnant du lustre à l’armée avec la force de frappe. Mais d’une époque à l’autre, la « reconstruction » déstabilise, déracine, engendre son lot de perdants : ceux qui ne savent pas évoluer.

Jean-Pierre Le Goff est né et a vécu son enfance et son adolescence dans la partie granitique de la Normandie, recoin des plus pauvres de France et oublié jusqu’à l’érection de la fameuse usine de La Hague. Il a donc connu à Équeurdreville le monde ancien tenu par les commères et le curé, la reproduction des métiers traditionnels et des mœurs très catholiques. C’est tout cela qui a explosé en mai 1968 mais déjà les craquements se faisaient sentir, l’angoisse de la jeunesse montait. La société de consommation qui offrait aux femmes des appareils ménagers, aux hommes tracteurs et automobiles, et à tous la télévision, ne débouchait sur aucun sens de la vie. Il fallait faire des études, commencer une carrière, se marier et avoir des enfants, obtenir la villa, les appareils et l’auto – et puis quoi ? Est-ce une vie ? L’auteur cite Edgar Morin (p.218) mais aussi se souvient, au ras du terrain où il a vécu, de ces changements multiples en quelques années qui ont mis à mal les manières habituelles de penser et de se situer dans le monde.

Dans cet essai d’egohistoire, contrairement à la dépressive Annie Ernaux dans sa boutique d’Yvetot qui s’efface derrière « les marques » par un naming effréné, Jean-Pierre Le Goff se situe. Il se raconte moins qu’il ne raconte son milieu, en sociologue qui cherche à être exhaustif pour comprendre. Le lecteur regrettera les incises ironiques du présent jugeant de façon anachronique certaines façons d’être du passé qui ne sont pas la bonne façon de prendre de la hauteur, il s’étonnera d’ignorer entièrement l’initiation sexuelle sinon de l’auteur, du moins de l’ado moyen du pays, il déplorera que l’histoire soit plus présente que l’ego dans cette tentative d’immersion empathique dans le passé. Mais il aimera en contrepartie ce mélange justement du « je » et du « nous », la vision personnelle et partiale d’un fils de marin-pêcheur et de commerçante monté à la ville pour étudier la philosophie en 1967.

Ceux qui ont vécu ces années retrouveront les chanteurs qui les ont marqués comme Vince Taylor, Ray Charles, Bob Dylan, Brel et Brassens, de même que certains films comme Les quatre cents coups de François Truffaut, les livres de poche, les poésies, les Pensées de Pascal et les Noces de Camus, les petits formats pratiques de Marabout Flash sur le judo et la self-défense, l’hypnose ou le yoga, le goût d’expérimenter le karaté et de lire l’étrange et parfois sulfureuse revue Planète. Le Goff élevé chez les jésuites décrit aussi combien, après Vatican II, le catholicisme se veut « social », se mettant « à l’écoute » des jeunes – sans guère faire autre chose que réitérer les dogmes après avoir écouté le spleen adolescent… Nous l’avons appris depuis, « l’écoute » est une esquive commode pour laisser se défouler l’adversaire avant de le contrer avec les bons vieux arguments éternels. « Dieu est Dieu, nom de Dieu », éructait Maurice Clavel ; il en a même commis un livre huit ans après mai 68. Les ados voulaient, comme l’Antigone recréée par Jean Anouilh, « tout, tout de suite », ce qui allait aboutir au monôme infantile qui aurait été vite oublié sans les ouvriers réclamant du concret, et à ce gauchisme bavard, perdu dans l’abstraction théorique, qui allait accoucher de nihilistes antitout ou d’antidémocrates à la Edwy Plenel, ancrés à vie dans l’aspiration à la dictature trotskyste (à condition d’être à sa tête).

Les derniers chapitres consacrés à la montée de mai 68 dans la toute nouvelle université moderne de Caen (inaugurée en 1957), sont moins intéressants parce qu’ils se contentent de décrire à l’aide de documents ronéotypés et de la presse locale. Mais l’ensemble de l’ouvrage montre bien la montée progressive de « la révolte adolescente » de cette masse du baby-boom arrivant brutalement à l’âge d’homme sans repères ni perspectives enthousiasmantes dans un monde en bouleversement inouï. Puisque le passé ne permet alors plus d’éclairer l’avenir, « l’adolescent devient un modèle type d’individu qui fait de l’intensification du présent un mode de vie qui a tous les traits d’une fuite existentielle et du divertissement pascalien » p.448.

Cinquante ans plus tard, en 2018, le monde connait un nouveau bouleversement d’ampleur plus grande encore avec la globalisation et le retour des identités, la numérisation et la menace pour les libertés, « l’intelligence » artificielle et le risque majeur pour les emplois. L’adolescence reste cette plaque sensible de la société, écho amplifié des peurs pour l’avenir. Mais le monde actuel peut-il être considéré comme un monde « ancien » analogue à celui contre lequel s’est rebellé mai 1968 ? Tout est déjà dans tout, et réciproquement ; une génération de politiciens de gauche au pouvoir ont accentué l’individualisme et les droits minoritaires sans améliorer le sort du plus grand nombre (chômage de masse, fuite des grandes entreprises à l’étranger, impôts pléthoriques et stagnation des salaires) ; la culture ado l’a emporté partout avec l’hédonisme, le narcissisme et l’égoïsme ; le fric et la frime restent les valeurs suprêmes, contre lesquelles tentent de « réagir » les religions archaïques du Livre qui offrent de laver de tous les péchés à condition de croire. S’il existe un mai 2018, sera-t-il plutôt réactionnaire – individualiste-identitaire ?

Car ce témoignage étayé d’archives montre combien « le progrès » n’est ni univoque, ni nécessaire : les biens de consommation allègent l’effort et divertissent mais ne donnent aucun sens à la vie ; certains (dans les ZAD) y renoncent même totalement pour retrouver la vie du moyen-âge à la terre et dans la communauté. Les grandes idéologies, partant de la Cité de Dieu pour aboutir au socialisme réalisé, montrent leur lot d’inquisition, de colonialisme et de goulag, le formatage social de l’Homme nouveau ou du djihadiste modèle, le conformisme à puissance infinie. La numérisation, comme la langue d’Esope ou le taux de croissance, est à la fois la meilleure et la pire des choses. Elle ne dit rien du futur, nous laissant à ce que nous en feront – ce qui angoisse particulièrement les peuples envieux d’égalité et surtout inéduqués à la liberté !

Jean-Pierre Le Goff, La France d’hier – Récits d’un monde adolescent des années 1950 à mai 1968, Stock 2018, 467 pages, €21.50 e-book Kindle €14.99

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Françoise Dolto, La cause des enfants

Le livre aborde un thème qui m’est cher. Il est traité d’une façon qui m’est chère aussi : avec bon sens. Et qui va dans un sens qui m’est également cher : le respect de la personne, l’authenticité, l’écoute. Françoise Dolto parle des enfants avec simplicité. Ce qu’elle dit du corps, de la morale, de la connaissance, rencontre mon adhésion immédiate.

L’enfant, puis l’adolescent, doit trouver un accord avec son corps. La sexualité depuis l’enfance doit être considérée comme un fait, ni bien ni mal, due à la physiologie des humains. A la puberté se développe le sentiment de la responsabilité réciproque des êtres sexués. Les adultes doivent aider à cette prise de conscience, mais elle se fait d’elle-même dès lors que l’éducation est effectuée depuis tout petit en développant la responsabilité de tous ses actes chez l’enfant. Pour être responsable, il faut expérimenter son corps, le faire bouger, emplir un espace. Cette motricité apprend à voir le monde tel qu’il existe : le froid, le chaud, le mouillé, la terre, les oiseaux… Les classes de neige, de mer ou de nature sont ainsi excellentes ; elles développent l’autonomie, rendent l’enfant moins infantile. En ville, en société, en classe, c’est l’enfermement. Or il faut laisser jouer l’imaginaire du temps d’enfance.

Pour cela, il faut faire confiance. La notion de risque s’enseigne par l’exemple. Il faut vivre ce que l’on enseigne. « Tout interdit, pour un enfant, n’a de sens que si l’interdit est le même pour les parents » p. 97. Il faut briser le rôle du parent tout-puissant par rapport à l’enfant tout-impuissant. Mais pour cela, il faut être adulte et l’âge ne suffit pas. Il ne faut pas avoir besoin de l’enfant pour s’affirmer.

Pour mettre en confiance l’enfant, pour répondre à sa curiosité, pour accepter son imaginaire, pour lui parler de ses désirs en sachant lui dire non, parfois, pour l’écouter, le comprendre, l’aider – il faut être sincère et considérer l’enfant, même tout petit, comme une personne. On ne ment pas aux enfants on les respecte. La vérité a une valeur structurante. Il est nécessaire de « répondre véridiquement à leurs questions, mais aussi, et en même temps, respecter leur illogisme, leur fabulation, leur poésie, leur imprévoyance aussi, grâce auquel – quoi que sachant la vérité des adultes – ils s’en préservent le temps qui leur est nécessaire, par l’imagination du merveilleux, les dires mensongers, pour le plaisir ou pour fuir une réalité pénible. (…) Le vrai a plusieurs niveaux selon l’expérience acquise » p.257. On n’évacue pas la tension, surtout si l’on dit non à un désir de l’enfant, « mais de cette tension découle une relation vraie entre cet enfant qui émet un désir et l’adulte qui exprime le sien » p.307.

Instruire, ce n’est pas imposer « la » méthode, mais être avec l’enfant à chercher quelque chose. « Si l’on veut que l’enfant ait plus de chance de garder ses potentialités, il faut que l’éducation soit la plus légère possible dans sa directivité. Au lieu de vouloir tout comprendre, respectons toutes les réactions de l’enfant que nous ne comprenons pas » p.358.

Une éducation réussie ne peut l’être que si l’on aime l’enfant. Mais aimer signifie respecter : il faut aimer le petit dans son développement, et il faut l’aimer autonome. Pour le laisser prendre sa liberté et en user, il est nécessaire d’être soi-même authentique. Nécessaire d’être libre et conscient, savoir que nous ne savons pas mais que nous devons, comme lui, apprendre à savoir. Evidemment, les nuls vont se sentir « culpabilisés » ; mal dans leur peau, ils seront de « mauvais » parents. Eh oui ! On ne transmet à ses enfants que ce que l’on est. Mais que vous importe ? L’enfant est une expérience à prendre comme elle vient. Vous changerez avec lui si vous l’aimez. C’est aussi simple que cela : nous ne faisons pas son avenir, lui le fera – comme nous l’avons fait mais en mieux puisque nous allons l’aimer. N’est-ce pas ? Si l’enfant n’est pas pour vous un être mais une poupée à exhiber ou un faire-valoir, abstenez-vous : adoptez plutôt un chien, il sera votre miroir soumis.

Ce message d’optimisme m’est cher. Françoise Dolto l’exprime admirablement, avec des mots simples, avec conviction. Écoutons-la.

Françoise Dolto, La cause des enfants, 1985, Pocket 2007, 608 pages, €8.30, e-book Kindle €14.99

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JMG Le Clézio, Mondo et autres histoires

Les enfants ont ému Jean-Marie Gustave Le Clézio et il fait de cette émotion de la littérature. L’image de ces petits princes, filles et garçons, livrés en ces huit contes, est celle de la liberté, de la découverte de la vie malgré les contraintes, des sensations : la mer jusqu’au ventre, le soleil sur sa peau, le vent dans les cheveux ébouriffés.

Pareillement purs, émerveillés, poètes, ces petits princes transcrits en littérature sont la quintessence de l’enfance, cet état d’inachevé et de disponible qui est perdu à l’âge adulte. Ils sont solitaires et accordés aux éléments. On ne peut être enfant dans la ville car les contraintes tuent le rêve. Pour vivre son enfance avec plénitude, il faut vivre au naturel, c’est-à-dire selon les météores. Ainsi les enfants de Le Clézio sont-ils souverains.

Par-delà leur âge, ils sont éternels en ce qu’ils ont de plus humain : ils sont ceux qui écoutent et deviennent, ouverts aux autres, aux bêtes, aux végétaux, aux matières. Celui qui est dans le monde est, à ce stade de son développement, encore malléable, impressionnable au sens photographique, prêt à tous les rêves, à toutes les amitiés, à toutes les découvertes. Il est un premier mouvement pour tous les possibles.

Une ville au bord de la mer, un début d’été. Dans ces avenues ouvertes sur le large, erre Mondo, 10 ans, les yeux noirs obliques, les cheveux bruns cendrés selon la lumière, la peau cuivrée sous le jean et le T-shirt vert trop grand. Il est léger, silencieux, assuré. Il vient de nulle part, éternel présent. A ceux qui lui plaisent, il demande : « est-ce que vous voulez m’adopter ? » Dans le monde ordinaire, personne ne répond ; mais qui ne dirait oui, sans hésiter ? Mondo parle avec les humbles, les solitaires, les marginaux, ceux qui savent observer et qui ont la sagesse la plus profonde. Le matin, il regarde le soleil se lever, le laisse chauffer son corps, puis il se met nu et nage longtemps, ami de l’eau. C’est un enfant du Sud.

En Islande, l’enfant du Nord, Jon a 12 ou 13 ans. Il aime le son du vent, l’eau glacée des torrents et la lumière qui entre « en lui par toute la peau de son corps et de son visage (…) comme un liquide chaud » p.126. Ivre de cette lumière, il se roule tout nu « sur le sol humide, en frottant ses jambes et ses bras dans la mousse » qui le couvre de gouttes froides. Puis le soleil lui brûle « le visage, la poitrine et le ventre ». Il ne sait pas ce qu’est le désir sexuel, il en découvre un avant-goût en se vautrant par terre sensuellement comme un ver. Première initiation, qui est charnelle.

La seconde sera spirituelle : il grimpe la montagne de basalte, malgré le vent qui le frappe avec violence. La nature entière le pénètre et le possède. Il faut prendre ces mots au sens fort, quasi érotique. « La lumière gonflait la roche, gonflait le ciel, elle grandissait aussi dans son corps, elle vibrait dans son sang. La musique de la voix du vent emplissait ses oreilles, résonnait dans sa bouche (…) Son cœur battait très fort dans sa poitrine, poussait son sang dans ses tempes et dans son cou » p.130. Comme si la nature lui gonflait toute la chair de son énergie vitale en commençant par le ventre et lui montant irrésistiblement à la tête.

En haut de la montagne, surgit un dieu sous la forme d’un enfant lumineux. Il a le regard changeant, bleu intense ou gris, la voix douce et fragile, il est habillé « comme les bergers » – c’est-à-dire presque pas. Solitaire et gracieux, il aime la musique qui parle au plus profond de l’être, au cœur et à l’esprit, aux fibres peut-être. Jon se met à l’aimer, aussi brusquement et aussi fort que l’on aime à la prime adolescence. Lorsqu’il s’éveille au matin, l’enfant-lumière endormi près de lui a disparu. « Jon ressentit une telle solitude qu’il en eu mal au centre de son corps, à la manière d’un point de côté. » Il redescend mûri, son enfance l’a quitté, il n’est plus ce berger tendre et fragile d’hier. Il a vécu une expérience initiatique.

Dans ce livre, il y a d’autres enfants encore : Llulaby, Juba, Petite-Croix, Alia, Daniel qui n’avait jamais vu la mer, et Gaspar qui partage quelques semaines la vie de quatre enfants bergers d’Afrique du Nord rencontrés par hasard. Mais Mondo et Jon restent mes préférés.

J’ai déjà chroniqué ce livre d’une autre façon sur ce blog

JMG Le Clézio, Mondo et autres histoires, 1978, Folio, 310 pages, €11.72

Tout Le Clézio chroniqué sur ce blog

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Mai 68 en héritage

« Les vraies révolutions se font, on ne les fait pas », disait à peu près Kautsky. Ainsi en fut-il du mouvement de Mai-68, commencé le 22 mars à l’université de Nanterre. Le nombrilisme intello-parisien a forgé ce mythe que tout se serait passé en France, quelque part entre Odéon et Sorbonne, avec quelques extensions tardives du côté de Billancourt. On sait aujourd’hui qu’il n’en est rien. Le bouleversement de Mai a débuté vers 1955 et la guerre d’Algérie, avant de se perdre dans les sables vers 1975 après le premier choc pétrolier. Il a touché tous les pays, il a été une mutation de société.

Vingt ans après la guerre mondiale et son cortège brutal de centralisme, d’autoritarisme et de moralisme, les sociétés occidentales eurent besoin d’un peu d’air. Ce fut le printemps qui leur apporta, en Californie comme à Prague ou à Paris. Mais aussi au Mexique et à Pékin. La gestation fut longue, la révolution courte, les conséquences durent encore. Mais peut-être plus qu’ailleurs, notre vieux pays hiérarchique et catholique, césarien et jacobin, s’est trouvé mis en cause.

La modernité frappait à la porte, véhiculée par la prospérité des Trente glorieuses et par la génération nombreuse des bébés boum nés après 1945. Comme Nathanaël encouragé par Gide, la société faisait craquer ses gaines. « J’enlève mon maillot de corps, qu’on voie mon corps », chanta Souchon. Mai-68 a été ce grand monôme irrigué d’hormones et ivre de blabla. On abolissait toutes les barrières, on refaisait le monde, tout devenait possible, l’imagination se voulait au pouvoir. Dans une société corsetée, victorienne, formatée technocrates et CGT, cela fit boum !

J’étais trop jeune pour avoir participé d’une quelconque façon aux événements de Mai. Mais pas assez pour n’avoir pas constaté les bouleversements pratiques dès 1969 : plus de pions au collège, plus de carte de sortie, plus de slip sous le pantalon ni de soutien-gorge sous la chemise, la liberté d’aller et venir dans les cours, les profs qui vous appelaient par votre prénom (et non plus par le nom, à la militaire), la notation de A à E plutôt que de zéro (pointé) à vingt, fumer dans les couloirs (début d’une tabagie imposée aux autres qui a duré des années !), la guitare dans la cour où l’on bronzait torse nu en public. Mettre à jour signifiait mettre à jouir – mais n’avait pas aboli le maître à jouir et la domination « naturelle » des mâles.

Le grand bazar a accouché d’un grand remue-méninges avant de se stabiliser en nouvel équilibre – et en nouvelles conventions. Plus rien n’a jamais été comme avant. Mai 1981 a été la suite logique de mai 1968, tout comme les privatisations de 1986, les cohabitations et l’élection d’un président de rupture en 2007 avant la pantalonnade Hollande – et la réaction d’ordre qui a dégagé d’un coup, en 2017, les vieux soixantuitards accrochés au pouvoir. Exit la génération d’avant la guerre libertaire – les anciens cons-battants, comme aurait dit Lacan – on leur rendra hommage lorsqu’ils seront poilus, vers leurs 105 ans.

Pour ceux qui sont nés après, qu’est-ce que Mai-68 a donc changé ?

La façon de faire de la politique : terminées les petites magouilles dans les petits coins – vive la transparence, la participation, le bavardage en forums et congrès, l’exaltation des valeurs historiques 1789, 1848, 1981… La renaissance du christianisme en « social », du socialisme en « visage humain », du tiers-mondisme en « alter » mondialisme, de l’utopie en « écologie ». C’est pourquoi les palinodies politicardes du parti Socialiste (et sa réticence à larguer le Surmoi gauchiste) sont apparues au grand jour en 2017 comme un pur archaïsme. Mais c’est pourquoi aussi, en réaction, le moralisme solitaire d’un Bayrou a fini par faire recette auprès d’un rigoureux, voire un brin arrogant, Macron ; c’est pourquoi le volontarisme d’engagement d’un Sarkozy a réussi en campagne (pour l’exercice du pouvoir ce fut moins vrai) – et que l’abandon laxiste Hollande a fait revenir la morale (contre Fillon) et l’ordre (contre Hamon).

La façon de considérer la culture : terminée la révérence obligée, le cours magistral des mandarins en chaire, la position dominante de l’Intellectuel-à-la-française fort de son poste inamovible, légitime de son œuvre publiée, interrogé comme oracle par les journalistes et intouchable pour le gouvernement. Sa dernière figure en fut Sartre. Bourdieu ? – c’est le tragique réduit en comédie. Mai-68 fut la tentative d’abolir la distance entre acteurs et spectateurs, entre théorie et pratique, entre politique et citoyens, entre public et privé. Nous y sommes – pour le meilleur et pour le pire. Le meilleur quand chacun cherche à penser par lui-même et s’exprime via le net ; le pire quand la pie Paule épouse le pipeau dans le grand marketing médiatique qui invente « l’événement » (les Situationnistes, si imaginatifs en 68, disaient le ‘happening’) ou dénonce. On balance, comme sous l’Occupation, en tweets frénétiques tous ceux qui dévient du Mainstream et les comportements – aujourd’hui mal vus – qui ont eu lieu dans une autre époque et dans un autre contexte il y a 30 ans !… Le meilleur quand les élèves participent et posent des questions, aiment par curiosité apprendre ; le pire quand la lecture se meurt au profit du divertissement et du zapping sur écrans, quand l’éducation se réduit à l’animation socioculturelle et quand l’excès de permissivité laisse l’ado déstructuré, la famille démissionnaire, le chacun pour soi égoïste de baise bi à la carte, de divorces en recompositions. La mère Houellebecq, tard « libérée » en 68 (elle avait 43 ans) est, avec son livre provocant sur son écrivain de fils, la caricature de cet égoïsme tranquille de jouisseuse. Elle lâche un môme et le laisse à vie dans sa démerde – avec une tranquille bonne conscience de femelle libérée.

La façon de considérer les mœurs : terminée la posture sociale héritée du bourgeois victorien (sauf dans l’Administration où le grade fait encore foi, y compris à l’université). Terminée la sexualité ado coincée, on explore ses copines et ses copains, on essaie, on se lie et se sépare sans drame ou presque. Divorce, contraception, avortement, enfants nés hors mariage – c’est la grande liberté allant jusqu’aux préados en spectacle dès 69 à Amsterdam, où des limites ont été réinstaurées. Libertaire et hédoniste, égocentré mais fraternel, fusionnel et individuel – le comportement 68 est celui de l’adolescent poursuivi après l’âge. C’est charmant à 15 ans, émouvant à 25 ans, irresponsable à 35 ans, carrément bouffon à 50 ans (et grotesque à 70 ans !).

Oui, Mai-68 fut ambigu, autant réactif que modernisateur :

Il a libéré les femmes ; mais il a enfermé le féminisme dans un ghetto de ressentiment revanchard où macho rime avec facho et où le père est rejeté du couple fusionnel mère-enfant. Et quand la mère préfère jouir qu’élever, ça donne pour un Houellebecq plein de petits Fourniret.

Il a évacué la raison au profit de l’émotion, avec les conséquences évidentes du superficiel et de l’épidermique. Les bons sentiments tiennent lieu de politique, la moraline de règles de droit, le commentaire en réseau social de lynchage, la manif de bulletin de vote et l’occupation des lieux de vérité révélée ou de sens de l’Histoire (avec sa grande hache).

Il a libéré la parole – mais pour quelle « pensée » ? Tous les grands intellectuels français datent d’avant 1968 : Lévi-Strauss, Lacan, Foucault, Barthes, Deleuze, Derrida, Morin, et même Bourdieu. Aujourd’hui, il faut aller du côté des « spécialistes » pour écouter penser, mais à bas bruit, modestement : Villani, Héritier, Tirole, Klein et tant d’autres. Michel Onfray fait du médiatique, moins bien qu’Alain Finkielkraut mais en plus prolifique.

Il a libéré la société des appartenances de nature, de race, de religion et de milieu, des obligations sociales, de la révérence aux pouvoirs – mais avec cette solitude de la liberté, cette responsabilité qui écrase et « stresse ». D’où cette nostalgie de l’État-providence où tout est organisé et formaté à la soviétique, mais où chacun a sa petite place sans prendre d’initiative et où la Reproduction (sociale) laisse peu d’Héritiers sur le bas-côté (fils de bourgeois, de profs, de commerçants, d’artisans, d’artistes). D’où le retour des religions sous leurs formes rigoristes où les Commandements sont absolus et les fautes punies pour l’éternité ; les ados déboussolés exigent le fouet et le carcan moral pour avoir un guide que ni leurs parents, ni l’école, ni la société ne leur donnent ! Aujourd’hui, démerde-toi, personne ne t’attend, ni la famille, ni l’usine ou le bureau, ni l’administration de papa, ni les copains artistes, ni la société. Fais tes preuves, on verra après. Dur !…

Car c’est bien ça, au fond, Mai-68 : l’irruption de la modernité – donc de l’individualisme et de la liberté.

Au prix de la désappartenance collective et de la nécessaire responsabilité personnelle, ce qui fait peur à beaucoup. Nul doute que les sociétés libérales y soient mieux préparées par l’histoire que les sociétés autoritaires. C’est le drame des Chinois, le drame des Russes, le drame des Turcs et des sociétés maghrébines, le drame des sociétés sud-américaines. Et curieusement, en Europe occidentale, c’est le drame particulier de la France, ce « pays de commandement » qui ne sait que faire de la liberté pourtant revendiquée dans sa devise républicaine…

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Les chemins de la liberté de Peter Weir

Dix ans après la chute de l’empire soviétique, ce film profondément humain rappelle ce que fut le formatage social stalinien de « l’Homme nouveau », via cet instrument que copieront les nazis : le goulag. Un jeune soldat polonais, Janusz (Jim Sturgess à la bouille de gamin), est accusé en 1940 d’espionnage et de sabotage, ces termes fourre-tout du soupçon. Sa femme, torturée, le trahit, même s’il refuse de signer ces accusations. Il est envoyé en Sibérie où, par moins 40° centigrades, les hommes sont forcés à trimer dans la forêt enneigée ou dans la mine. Plus que les gardiens, les chiens et les miradors, c’est l’immensité sibérienne (13 millions de km²) et son climat extrême qui constituent la prison pour 15 millions de zeks.

Avant d’être trop affaibli et démobilisé, Janusz songe à s’évader. Un autre détenu, intello prof d’égyptologie à Léningrad, l’encourage et le fait rêver ; mais lui n’a aucune intention de prendre le risque, il se contente d’alimenter son fantasme. C’est avec « Monsieur » Smith (Ed Harris), Américain d’origine finlandaise venu travailler à Moscou avec son fils, que Janusz va concrétiser son projet. Ils s’adjoignent Voss le Letton (Gustaf Skarsgård), et le russe Khabarov (Mark Strong).

Le goulag est composé pour la plupart de non-Russes : « Staline n’aime pas les étrangers », dit l’un d’eux. Son socialisme est national, même s’il est plus centré sur la classe sociale que sur la race. Encore que… Forger un « Homme nouveau » n’est-ce pas l’une des formes du racisme ? Eradiquer la culture de l’autre à la racine en tuant tous ses intellectuels, ses cadres et ses officiers (comme les Polonais massacrés par l’Armée rouge à Katyn) n’est-ce pas l’une des formes du génocide ? C’est ainsi que, pour les staliniens, les criminels de droit commun, les voleurs, les meurtriers, sont « du peuple » car de la sous-bourgeoisie, alors que les « ennemis du peuple » sont irréductiblement non-socialistes, donc décrétés non-humains. Ce pourquoi Valka (Colin Farrell), criminel tatoué qui a tué, au Staline sur la poitrine, menace Janusz de son couteau gravé d’un loup pour partir avec eux – mais restera du bon côté de la frontière : il est Russe et veut rester en Russie.

Sa violence et sa débrouille le font accepter car il s’agira de survivre durant des semaines dans les étendues glacées. Un soir de tempête hivernale, alors qu’un complice débranche le groupe électrogène, ils sont sept à franchir la barrière et à courir vers la forêt. La neige les aveugle, le manque de vitamines inhibe la vision nocturne pour ceux qui sont restés trop longtemps prisonniers, le froid est mordant. Janusz, qui a vécu dans les montagnes, coupe de l’écorce de bouleau pour en confectionner des masques et pouvoir avancer sans être gelé. Il devient le patron, reconnu par Valka. Leur fuite réussit, ils ne sont pas longtemps poursuivis (on se demande pourquoi) ; les gardiens comptent-ils sur la rigueur du climat et sur les populations locales à qui l’on promet une prime pour toute tête d’évadé ?

Mais le groupe est volontaire et déterminé. Janusz sait comment trouver le sud, à l’aide du soleil et d’un bâton. Le sud est le pôle de la liberté, la seule direction qui permette d’échapper à l’URSS et à son enfer socialiste. Il « suffira » d’atteindre par la forêt dense le lac Baïkal en disputant aux loups les proies abattues, de le longer en se nourrissant de poissons, puis de piquer vers la Mongolie en traversant la ligne gardée du Transsibérien et le désert de Gobi – enfin, puisqu’ils s’aperçoivent que la Mongolie est elle aussi communiste, de traverser l’Himalaya pour atteindre le Tibet puis l’Inde contrôlée par les Anglais. Soit au moins 6500 km à pied.

Une fille s’adjoint à eux, Irina (Saoirse Ronan), apeurée et menteuse, Polonaise évadée d’une ferme de redressement pour jeunes après la mort de son petit frère, mais finalement acceptée. Elle les fera parler individuellement, et cet aspect humanise le film. Car le groupe formé de bric et de broc va se transformer : le chacun pour soi du camp (voulu par le socialisme pour déshumaniser) devient peu à peu solidarité (par la reconquête de la liberté). Valka tue des animaux avec son couteau, Smith pêche à l’aide d’un hameçon fait d’un fragment de barbelé, le Letton fait la cuisine – chacun a son rôle, ce pourquoi il est respecté par les autres. Le gel, la faim, les moustiques, la crasse, la fatigue, puis le soleil et la soif, l’altitude, sont autant de maux qu’ils devront surmonter. Les faibles disparaissent car telle est la loi de la jungle sibérienne : le jeune dévitaminé qui ne voit pas le feu en rapportant du bois et meurt gelé, un autre de faiblesse, la fille d’insolation. « Monsieur » Smith lui-même, épuisé, ne devra qu’au jeune Janusz trop « gentil » de survivre ; il lui rappelle pourquoi il doit s’en sortir : pour pardonner. Lui veut revenir pour pardonner à sa femme qui l’a trahie par faiblesse ; Smith doit s’en sortir pour témoigner qu’on ne brise pas les hommes en tuant leur fils sous leurs yeux. Car David, 17 ans, est mort d’une balle dans la tête devant son père qui devait avouer être un saboteur. Smith – un faux nom, donné pour suivre la paranoïa stalinienne qui exigeait qu’on en dise le moins possible pour ne pas être soupçonné – est un père meurtri qui se reproche d’avoir entraîné son rejeton en URSS par idéalisme, ce pays où chaque lettre du nom est un mensonge : quelle union ? quelle république ? quel socialisme ? quels soviets ?

Le film s’inspire assez librement du récit À marche forcée du britannique d’origine polonaise Sławomir Rawicz, soldat envoyé au goulag pour « être » Polonais. L’auteur n’a pas réalisé cette marche lui-même mais raconte l’histoire vraie de prisonniers qui l’ont réussie. Le titre anglais, The Way Back, joue sur le double sens : le chemin du retour ou le retour en arrière. Le titre français fait ironiquement référence à la trilogie romanesque de Jean-Paul Sartre, Les Chemins de la liberté, où les personnages sont torturés par leurs choix, leurs principes et exigences. Ils se croient libres mais ne sont qu’en quête de liberté ; soit ils la refusent, soit ils en font un principe de vie, soit ils revendiquent un « droit » bafoué. Mais quel est ce « droit » abstrait si l’on ne sait pas le conquérir et le défendre ? Sartre était un compagnon de route convaincu du communisme, avec cet art des intellos parisiens de regarder le monde avec un strabisme divergent : dénoncer la réalité jamais idéale, en même temps que vanter un idéal jamais réalisé que par contrainte et force – donc contre ce même idéal. Encenser Staline, puis Castro, avant d’aviser Mao, quel naufrage pour « la pensée » politique française ! Ce film a le mérite de rappeler la réalité toute crue : l’URSS était un quadruple mensonge et le goulag était son idéal réalisé.

Malgré de beaux paysages et des acteurs convaincants, le message naïvement humaniste manque un peu de sel et l’impitoyable rigueur de l’épopée est traitée un peu légèrement : les populations locales qui devraient traquer les évadés sont inexistantes et l’Himalaya est franchi en quelques plans malgré l’énormité de l’altitude ou du climat et l’absence complète de provisions. Les plans lointains sur les libérés marchant en file sont trop nombreux et les gros plans de tension insuffisants pour adhérer complètement, même si la musique un brin planante aide. Il n’y a pas de scènes vraiment dures, or la réalité a dû en connaître. C’est un beau film, mais peut-être pas assez fouillé sur les tares du socialisme réel et sur les épreuves à surmonter pour être libre.

DVD Les chemins de la liberté (The Way Back) de Peter Weir, 2010, avec Jim Sturgess, Ed Harris, Colin Farrell, Saoirse Ronan, Mark Strong, Gustaf Skarsgård, Metropolitan Video 2011, 2h08, standard €8.85 blu-ray €17.37

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Philip Roth, Ma vie d’homme

L’art, le couple et le sexe en deux sections : les années de formation d’un double juif de l’écrivain, Nathan Zuckerman, sa Folle jeunesse puis sa Recherche du désastre, suivies de Ma véritable histoire où le double fait place à l’écrivain sous le nom de Peter Tarnopol. Tout commence en comédie par la découverte d’une sexualité exubérante, se poursuit par la rencontre réfléchie avec les responsabilités du couple puis du mariage, et s’achève en réalisme par l’expérience vécue par Philip Roth lui-même lorsqu’il a voulu divorcer de sa première femme. Trois voix donc pour dire l’indicible : le personnage créé, le je de la créature, le créateur – soit le comique, l’ironique, le sérieux. Cette diffraction permet la distance ; la fiction permet de dire un réel trop sensible dans sa crudité.

Trois masques pour dire l’asservissement au moi, les péripéties du mariage (forcé par le devoir) et du divorce (impossible selon les lois de l’Etat de New York), la relation sado-masochiste de l’auteur à son ex, la manipulatrice de l’experte en chantage au suicide. Cette chronique d’un désastre annoncé (notamment par les parents et le frère) montre combien un être peut s’attacher à son bourreau, aimer ça et ne pouvoir s’en déprendre que par sa mort. L’auteur avoue en 1988 dans un texte autobiographique qu’il a écrit ce livre pour « se décontaminer de la rage dont son désastreux premier mariage l’avait rempli », même s’il l’a transformée par l’imagination. La vraie Margaret devient la fictive Maureen et mourra de même dans un accident de voiture, même si la fiction rajoute qu’elle aurait elle-même tourné le volant exprès.

Faire du roman avec sa propre vie n’est pas aisé, ce pourquoi l’auteur a mis cinq ans à l’écrire, remaniant sans cesse les manuscrits. Les trois parties mal reliées entre elles paraissent plus des nouvelles autonomes que des étapes, le seul lien étant le même personnage raconté différemment. Le désastre est-il dans la « libération » sexuelle (l’auteur bandait raide à 12 ans contre une fille goulûment embrassée) ou dans l’« immaturité » ? Le psychiatre vu durant des années (dans la réalité comme dans la fiction) soupçonne un « narcissisme » allant jusqu’à l’homosexualité « latente » ou évidente dans le fait de ne pas vouloir se marier, « s’engager dans une relation durable ». Mais est-ce de la psychiatrie ou un reflet des conventions sociales ? Du savoir scientifique ou les préjugés du temps ? Quiconque n’est pas en couple hétéro se voit suspect de « préférer » l’autre sexe et de ne pas l’avouer, ce qui est facile, binaire et la plupart du temps complètement inepte. La liberté existe, elle a un prix ; seuls ceux qui ont peur de la liberté (de ne pas être conforme, de rester seul, de se prendre en main complètement) font de cette aspiration une « déviance » pathologique.

Zuckerman-Tarnopol-Roth a été forcé au mariage par sa compagne machiavélique : elle a déclaré être enceinte de deux mois et, parce qu’il voulait une preuve, a soudoyé une Noire enceinte d’un quartier pauvre pour qu’elle lui vende une dose de son urine qu’elle a ensuite portée chez le pharmacien. La grossesse était avérée et le papa qui se sentait « coupable » a « régularisé ». Sauf que c’était un gros mensonge, le premier d’une longue série : pas de bébé en route. Ce fait n’a pas été inventé et force est de constater qu’il dépasse la fiction. « Un petit bijou de félonie inventive, dénué de fioritures, scabreux, évident, dégradant, délirant, d’une simplicité presque comique et, pour couronner le tout, magiquement efficace », écrira l’auteur. Est-ce du « féminisme » que de piéger ainsi le mâle ? La hantise « d’être un homme », viril selon les critères yankees d’époque, est l’obsession du personnage-auteur. Enfant, il n’est pas assez « brutal » dans les bagarres ; adolescent, il n’aime pas le football américain ; jeune adulte au service militaire, il a peur de mourir en Corée. Elevé en « gentil garçon juif », comment sortir de soi et de sa communauté pour atteindre l’âge d’homme américain ? C’est sa mégère de femme qui va le forcer à la battre – car elle le réclame et semble aimer ça : la réaction violente de son toujours mari montrerait qu’il tient à elle…

Le mariage serait-il l’équivalent d’une guerre ? Est-il l’épreuve suprême qui prouve que vous êtes « un homme » ? A cela se rajoute le mariage avec une non-juive : est-il la façon ultime de surmonter les épreuves pour devenir un vrai Américain ? (p.680 Pléiade). Entre Surmoi et Ça, la morale conventionnelle et l’exubérance hédoniste du sexe, le Moi a bien du mal à surgir. Ce qui donne des chapitres fascinants mais parfois pénibles à lire, comme cette scène où Maureen exige de rencontrer chez lui Tarnopol pour consentir au divorce – ce qu’elle n’a pas l’intention de consentir. Le benêt se laisse faire et ne peut que réagir en la frappant sur la face et les fesses lorsqu’elle ne veut pas sortir de son appartement ; elle défèquera sous elle, il se souillera de son sang coulant du nez, dans une dégradation que le grotesque ne parvient pas à mettre à distance.

Ma vie d’homme est un roman qui secoue.

Philip Roth, Ma vie d’homme, 1974, Folio 1982, 471 pages, €8.90

Philip Roth, Romans et nouvelles 1959-1977, Gallimard Pléiade édition Philippe Jaworski 2017, 1204 pages, €64.00

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Olivier Gérard, Sanglots la nuit

Le livre est un scénario qui conte l’histoire d’une rencontre sexuelle entre deux jeunes hommes chacun en couple et père de famille, sur fond d’une France décomposée et du conflit israélo-palestinien.

Le romanesque est composé d’une histoire, de caractères et d’un style. L’histoire, ici, se tient et captive après des débuts poussifs desservis par une typographie bizarre, maniaque des sauts de ligne sans raison. Ce n’est pas avant la p.101, juste après le chapitre XII de baise torride entre les deux hommes, que l’histoire embraye enfin. Elle roule désormais sur les rails comme un thriller, avec le style direct adapté, sans fioriture ni impressions. Comme si « l’explosion » des sexes avait libéré une énergie jusqu’ici renfermée, confite en bienséance. La scène de sexe est plus cinématographique qu’évocatrice, ce ne sont que caresses palmaires, léchage de téton, baiser mouillé, duel de pénis tendus, sans rien laisser à l’imagination.

Les personnages sont sans caractère, à peine esquissés par ce qu’ils ont vécu, sans approfondir leur psychologie le moins du monde. Ce pourquoi les 100 premières pages sont lourdes, à la limite du glauque, portraiturant de parfaits losers. Tous portent des prénoms improbables en melting potes dits « Français », inextricablement pris dans les filets du mélange intercontinental à la mode : Abram (qui fait juif mais est espagnol), Asso (qui fait Star trek mais serait japonais), Manassa (qui serait la fille aînée du prophète Youssef)… La première phrase que rencontre lecteur est « Sale Français de merde ! » : un Karim vole sous les yeux de son propriétaire trop lâche, le vélo d’occasion que le loser vient d’acheter sur ses maigres économies. Il ne fera rien, laissant faire dans le laisser-aller d’époque qui permet toutes les audaces aux malfrats et autres jaloux venus d’ici ou d’ailleurs. La scène se passe dans la vieille ville de Perpignan, perdue pour la cité avec ses maisons abandonnées et ses squats où Arabes et Gitans se disputent le trafic de drogue et de corps. Cette France en décomposition et ces hommes en pleine possession de leur jeunesse qui n’en font rien ne font pas envie.

Seules les femmes ont le dynamisme exigé d’une société qui mute vers la liberté protestante où chacun fait son propre salut, sur l’exemple anglo-saxon d’une société libérale. Marthe, la compagne d’Abram, prend une revanche sur sa mère qui n’avait pas pu accepter, sur ordre de son mari, la proposition d’être styliste dans une maison de couture. Elle crée sa propre filiale d’un groupe qui se développe et déménage hors du mouroir urbain près de la mer, vers Leucate. Abram, au contraire, la trentaine venue, n’a jamais réalisé ce pour quoi il pouvait être fait. Il ne désire rien, il vivote au jour le jour malgré sa carrure et ses capacités. Dernier d’une fratrie destinée par atavisme familial au commerce, il choisit les beaux-arts ; mais il ne travaille pas à créer, seulement dans un vague boulot « social », dans un « local » communautaire où l’on accueille n’importe qui (sauf les femmes, semble-t-il, dans cette ville du sud machiste et devenue à demi-arabe). Quand Marthe lui a trouvé une réalisation de fresque pour une nouvelle boite qui s’ouvre sur la côte, Abram ne trouve rien de mieux que de se faire circonvenir par la gamine de 14 ans de son riche patron et conduire sans permis la voiture enfermée dans le garage pour l’emmener à la ville parce qu’elle se serait soi-disant fait une entorse. Elle voulait en fait baiser avec « Lofti », encore un prénom qui en dit long sur le mélange égalitariste. Abram sera bien sûr accusé devant le juge de détournement de mineure et de harcèlement à caractère sexuel. Quel con ! Le lecteur à ce moment a grande envie de lui foutre un bon coup de pied au cul. Surtout qu’il apprendra que « Manassa » n’est pas sa fille mais probablement celle du commissaire de police qui les loge dans l’immeuble désert qu’il occupe dans la vieille ville – et il ne voudra pas suivre Marthe qui lui propose pourtant de travailler à dessiner la collection pour hommes.

Même scénario déprimant côté Asso. Orphelin de mère, père décapité par un chris-craft en nageant, adopté par un chef d’entreprise qui l’élève comme son fils, il se rebelle à 18 ans (pourquoi ? le père adoptif est-il pédé ?). Il part faire la route en Inde où il rencontre une fille exubérante et pleine d’idées qui le sort de son marasme personnel. Il l’engrosse aussi sec et les deux vont établir une boutique d’objets indiens à Saint-Dié dans les Vosges avant que Sandra ne décide que ses origines juives valent de faire l’alya. Et le couple va s’installer en Israël sans qu’Asso ait manifestement quoi que ce soit à objecter. Le gamin, Conrad, grandit là et sa mère l’appelle Gaï, autre façon de se l’approprier. Pris dans une obscure affaire de terrorisme dont je vous laisse le suspense, Asso doit quitter le pays et se cacher, poursuivi par toutes les polices, d’où son arrivée à Perpignan où il squatte et se drogue. C’est là qu’Abram, « bon Samaritain » (hum !) le trouve dans la rue, le porte dans une maison abandonnée, le déshabille et le douche avant de lui apporter régulièrement à manger. Le jour où il voit faire du yoga nu et bander, il en devient raide dingue, sans qu’aucun symptôme d’une attirance pour son propre sexe n’ait jamais été évoquée.

En bref, et pour ne pas dépuceler trop l’histoire, Asso comme Abram, ces deux jeunes paumés de la société contemporaine, ballottés par la vie sans aucune volonté de s’accrocher à quoi que ce soit, ont l’idée de se retrouver. Chacun aura perdu son enfant, Abram parce que ce n’est pas le sien, Asso parce que l’adolescent de désormais 14 ans a choisi l’intégrisme juif et qu’il va probablement être tué dans un « accident de moto » fomenté par le sabotage d’une vis de frein du trop complaisant « arabe israélien » Daoud. Fuyant une France décomposée et une Palestine en guerre civile, les compères se retrouvent en une Istanbul gentillette aux commerçants affables envers celui qui porte un prénom juif et l’autre qui revient d’Israël, ce qui paraît peu vraisemblable dans la Turquie identitaire d’Erdogan ! Tout paraît décalé, d’ailleurs, comme projeté des années 1970 aux années 2000 : des squats communautaires de Perpignan aux routards vers l’Inde (plus très à la mode), de la rébellion passive des garçons envers « le Système » (désormais lequel ?) jusqu’à cette Istanbul (idéale) à mi-chemin… On n’y croit pas vraiment.

Reste une histoire de coup de foudre épidermique entre paumés emplis d’hormones et une poursuite haletante pour retrouver un fils adolescent dans un pays au bord du fascisme. Ce livre est plus un scénario, voire un synopsis, qu’un véritable « roman ». Car il ne s’agit pas d’amour mais de pur sexe et aucun portrait psychologique ne viendra hanter le lecteur une fois le livre refermé. Ecrit par un cinéaste plus que par un romancier, avec ce détachement de style qui n’appelle pas la tendresse, il se laisse lire si l’on passe les cent pages introductives mal montées.

Olivier Gérard, Sanglots la nuit, 2017, Editions Auteurs d’aujourd’hui ED2A, 242 pages, €21.00

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

Une autre chronique sur le livre

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Alexandra David Néel, L’Inde où j’ai vécu

Cette dame est morte à 101 ans en 1969 après une existence bien remplie. A Paris, elle fit des études de philosophie et de langues orientales à la fin du siècle avant-dernier, dans cette République IIIe triomphante. De la génération des Alain, Péguy, Barrès, Maurras, Valéry, Bergson, elle était douée de cette curiosité du monde, de cette ouverture aux idées qu’engendrait ce siècle libéral en plein essor scientifique et industriel. Elle voyagea dans toute l’Asie durant trente ans. Dans ce livre, elle évoque l’Inde.

Mais ce n’est pas seulement une relation de voyage ni un livre de souvenirs, malgré les portraits parfois ironiques des gourous et autres sâdhus. Il s’agit plutôt d’un essai d’appréhension mentale de l’Inde, une tentative de décrire par l’intérieur cette culture très ancienne. Une démarche de philosophe et d’ethnologue bien dans l’air de son temps. Pour connaître, il faut aimer ; pour bien décrire, il faut expérimenter. Sans se départir de sa culture occidentale, Alexandra a vécu en sympathie avec l’Inde. Elle est restée elle-même, raisonnable, observatrice, jamais dupe. Mais son regard paisible et passionné ouvre à ce monde exotique – par certains côtés si proche de nous dans sa quête.

C’est ainsi qu’au fond l’Inde religieuse sait que les dieux n’existent pas. Seule l’énergie primordiale, appelée Shakti, la Mère, a quelque consistance. Elle est l’inconnaissable cause, génératrice et destructrice des matières et des esprits. Elle préexiste aux atomes et demeure après leur destruction. Nous-mêmes, comme les dieux et tous les autres êtres, appartenons au même jeu du monde dont elle est le principe moteur. L’être en soi joue avec lui-même – et nous en sommes une parcelle.

Dieux et démons n’ont ainsi pas d’autre vie que celle que nous leur prêtons. Ils sont créés par l’énergie que dégage la foi en leur existence, par les sentiments de crainte ou d’amour qu’ils inspirent, et par le culte social élaboré pour servir cette foi. Ils ne sont que des images en creux, les projections des hommes.

Mais cette foi commune réagit elle-même sur les individus. Pour eux, les dieux existent parce que l’énergie de la foi, canalisée par leur image, est une puissance réelle. Les statues sont « rendues vivantes » par un rite que décrit la voyageuse. L’assemblée des fidèles doit donner vie à un morceau de bois sculpté à l’image d’un dieu. Réunis autour de la statue, les croyants concentrent leurs volontés individuelles et opèrent une transfusion d’énergie qu’ils incorporent dans l’effigie. Les statues des dieux agissent donc comme des accumulateurs, ils sont « chargés » religieusement. On peut leur en retirer le courant, mais elles ne se déchargent pas si, périodiquement, le culte des fidèles contribue à leur redonner vie. Les idoles anciennes, adorées depuis des siècles, accumulent une énergie considérable. Ces images sont douées d’une force psychique qui dépasse de beaucoup le pouvoir individuel de chaque fidèle. D’où leur capacité d’hallucination.

Au Tibet, des exercices psychiques visent à produire des créations mentales revêtant des formes matérielles. Ces exercices, volontairement entrepris, font naître un compagnon ou s’incarner un dieu. L’élève le voit, lui parle, ressent sa présence. Parfois, l’hallucination s’impose à lui et l’accompagne. Dans certains cas exceptionnels, la puissance d’évocation psychique est telle que d’autres personnes aperçoivent aussi ces apparitions… Les exercices sont destinés à faire comprendre aux disciples éveillés que toutes les apparitions sont l’œuvre de ceux qui les voient. Notre rationalisme occidental est-il aussi ancien et aussi sage ?

Les dieux ont cependant un rôle, surtout auprès des gens ordinaires. Ils servent de projections héroïques, d’images exemplaires. Ce qui compte sont les sentiments que les dieux font naître en nous. Ils sont des excitants qui activent en chacun des énergies qui, autrement, demeureraient latentes. La ferveur envers un objet symbolique se réfléchit sur l’adorant et fait de lui, par effet miroir, un nouvel individu.

Car l’être humain doit devenir ce qu’il est ; c’est le rôle des gourous et des dieux de l’y aider pour l’en accoucher. D’après les tantras, il existe trois classes d’individus :

  1. Pashou (l’animal) est le degré inférieur, dominé par les instincts ; il peut être honnête et bien brave mais il est l’homme moyen conventionnel, lié par la peur, la faim, les habitudes.
  2. Vira (l’héroïque) est le degré intermédiaire où l’activité et la passion dominent les instincts.
  3. Divya (le dieu) est le degré supérieur où intelligence et spiritualité dominent.

Ces trois classes sont étrangement proches de celles que Nietzsche a données dans Ainsi parlait Zarathoustra (Des trois métamorphoses) : le chameau, le lion et l’enfant. Seul ce dernier est innocence et oubli, jeu naturel de l’énergie primordiale : il a surmonté les angoisses de base de la survie, il est au-delà de la révolte passionnelle contre ce qui l’entrave. Il est liberté cosmique, mouvement premier, une roue qui roule sur elle-même, un oui sacré à tout ce qui survient.

Seul le sage sait que, derrière les apparences multiples de l’univers, n’existe qu’une seule réalité, le Soi unique de toutes choses. Devenir sage, accéder au stade du Divya, c’est donc, par une discipline corporelle, par une maîtrise des passions, par un entraînement psychologique et spirituel, écarter ce voile de l’illusion, celle de la conscience séparatrice, et devenir conscient du Soi unique et cosmique.

Le code religieux Hindou divise pour cela l’existence en trois périodes : l’étude auprès d’un maître durant la jeunesse, le mariage pour assurer la descendance à l’âge mûr, enfin le rejet du monde et la méditation dans le troisième âge de la vieillesse et de la retraite. Discipliner les instincts, aimer et procréer, accéder enfin à la sagesse – telles sont les trois étapes de l’existence durant lesquelles la conscience mûrit.

Le sage (sannyàsin) rompt avec toutes les lois sociales et religieuses. Et cela est bien, car ces lois sont faites pour encadrer l’homme moyen. Désormais, le sage est son propre maître, aussi libre que l’enfant qui joue, libre de rejeter ce que bon lui semble, y compris ce « paradis après la mort » (Avarga) qui n’est qu’une béquille consolatrice pour les faibles.

Face à cette sagesse en développement, le christianisme apparaît bien pauvre et bien superstitieux. L’Inde exige de chacun la discipline enfant, le devoir social adulte, et l’ascèse à la retraite : seuls les être supérieurs se libèrent par la Connaissance. Aucune église n’impose un dogme, aucun clergé n’impose son pouvoir à des ouailles en troupeau considérées comme des mineurs incapables, inaptes et ignorants. Seuls ceux qui ont progressé dans la voie peuvent former personnellement des disciples. Ils sont les accoucheurs des âmes et non les répétiteurs ou les confesseurs. Chacun reste face à lui-même car chacun est un reflet du Tout.

Je comprends qu’Alexandra David-Néel ait été séduite par cette conception du monde si profonde et si moderne.

Alexandra David Néel, L’Inde où j’ai vécu, 1951, Pocket 2003, 416 pages, €7.40

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Guy Chaussinand-Nogaret, Casanova

Giacomo Casanova n’est pas Dom Juan défiant Dieu, encore moins ce sex machine qu’un certain cinéma des années post-68 a voulu voir. Enfant de Venise, orphelin frustré d’amour, il n’a cessé de chercher la femme idéale dans toutes celles qu’il rencontrait – notamment les jeunes et jolies. Guy Chaussinand-Nogaret, historien spécialiste des Lumières et Directeur d’études honoraire de l’EHESS, a le mérite de replacer l’existence et la façon de vivre de Casanova dans son époque.

Car les Lumières, si elles sont celles de la raison, sont aussi le réveil des forces obscures de l’occultisme et des superstitions qui allaient donner le romantisme au siècle suivant. L’époque sentait obscurément sa fin venir et l’aristocratie mettait l’honneur non plus à défendre la vertu, comme au XVIIe siècle, mais à se poser au-dessus des lois et des mœurs pour affirmer ses privilèges d’exception. Casanova le libertin n’a fait que se couler, avec délices et talent, dans ce courant. Tout comme les soixantuitards se sont coulés dans l’idée sexe pour tous, y compris pour les enfants impubères. Giacomo n’hésite pas offrir ses appâts à la bouche gourmande d’une novice de 12 ans initiée au saphisme par une nonnette qui a couché avec lui (p.328). « Il ne peut être dissocié du siècle qui l’a produit, il est daté », précise l’historien p.91.

Ces frasques candides de l’amoralisme ambiant ne sont pas de la perversité. Casanova aime l’amour ; il a besoin de sentiment pour accomplir l’acte. L’objet de son désir n’est jamais réduit au rang de poupée gonflable qu’on jette une fois utilisée. Guy Chaussinand-Nogaret, en historien scrupuleux de vérifier l’Histoire de ma vie, le réaffirme à maintes reprises. « Il ne conçoit pas le plaisir sans le désir et l’émotion, sans l’effusion partagée de deux cœurs aimants » p.42. Casanova propose plusieurs fois le mariage mais, repris par son besoin de liberté, rompt non sans avoir doté la fille ou trouvé un mari. Il laissera plusieurs bâtards qu’il sera amusé de retrouver grandis, comme ce fils de 15 ans qui lui tombe du ciel, ou cette fille de 18 qu’il a failli épouser… avant de rencontrer sa mère et de s’apercevoir de l’impossibilité. Ce qui ne l’empêchera pas de tenter de lui faire un enfant, des années plus tard, alors que, mariée à un vieillard, la belle Léonilde se languit de ne pas être mère. Il est malice adolescente gouverné par l’insouciance et le bon appétit, en toute innocence, pas un démon du mal.

C’est que « la morale » est celle d’une religion confite dans le dogme et ignorante du texte réel des écritures saintes comme des besoins qui évoluent dans la société. Les inquisiteurs du Conseil des Dix à Venise comme la police des mœurs en Espagne catholique sont l’équivalent hier des inquisiteurs islamiques sunnites de Daech ou chiites en Iran aujourd’hui. A force d’être immobile et d’interdire, le volcan gronde ; il explosera brutalement à la fin du XVIIIe siècle avec les révolutions qui balaieront l’ancien monde et la religion avec. A trop vouloir contrôler, on finit par tout perdre.

A l’inverse, la croyance fondamentale du siècle des Lumières, résolument optimiste, est selon l’historien que « le bonheur de l’humanité n’est pas une utopie, il est à portée de main, il est dans le rejet des préjugés, dans l’abandon des métaphysiques brumeuses, dans l’homme débarrassé de ses superstitions et dans l’affirmation sans complexe de ses désirs de puissance, de domination et de fraternité. Progrès de la science et progrès de l’amour (…) Céder au désir, de savoir, de jouir, c’est réaliser la plénitude de l’homme, c’est accomplir son destin qui ne peut être ni misérable, ni honteux, mais une apothéose heureuse, triomphe de la santé, de la connaissance et du bonheur » p.68.

Né le 27 février 1725 à Venise, l’enfant Giacomo reste « idiot » en apparence jusque vers 9 ans, aux prémices de la puberté. A 11 ans, il connait ses premiers émois sexuels avec Bettina, une fille de 14 ans qui le lave comme une poupée. Dès lors, il ne cessera d’aimer la sensualité des peaux et des bouches, la possession orgasmique ne venant que couronner ces travaux d’approche qui avivent le désir. Ce qui ne l’empêche nullement de s’élever l’esprit par la culture. Il entre en faculté de droit à Padoue à 12 ans et sort docteur à 16 ans. Il sera même prédicateur catholique à 15 ans, mais pour trois mois seulement, brutalement paralysé de panique un jour devant l’auditoire. Il préfère les parties à trois avec des sœurs de 15 et 16 ans. Fils d’acteurs, il escroquera les joueurs pour gagner sa vie, illusionnera les crédules avec la Kabbale et les simagrées des Rose-Croix, créera la loterie (qui deviendra nationale) en France, spéculera sur les effets. Il sera franc-maçon parce que cela ouvre toutes les portes, initié probablement à Lyon à 25 ans en 1750. Il se parera du titre imaginaire de chevalier de Seingalt car cela pose en société et tout le monde le fait (aujourd’hui, l’épidémie est celle des faux diplômes). Ce qui compte est l’apparence et, en fils d’acteurs élevé à la Commedia dell’arte, Casanova l’a bien compris.

L’aventure est chez lui un art de vivre, une philosophie active du bonheur. Dans cette société aristocratique, l’hédonisme est signe de supériorité et d’indépendance. Il ira en Europe du nord au sud, de l’ouest à l’est : à Lyon, Paris, Londres, Amsterdam, Saint-Pétersbourg, Dresde, Bâle, Grenoble, Vienne, Madrid, Turin, Trieste, Florence, Naples… Il arrive socialement par les femmes, mises par le siècle des Lumières au centre de la société aristocratique – avant, selon l’auteur, « l’exécrable ostracisme dont la perversité jacobine les frappa, et que la société bourgeoise devait confirmer avec la complicité d’une Eglise cultivant dans ses sacristies la méfiance, sinon la haine, à l’égard des filles d’Eve, ces suppôts de Satan auxquels on avait longtemps contesté une âme » p.55. Insouciant, étourdi, charmant, Casanova séduit de lui-même. Il rencontre Voltaire chez lui en 1760, il fournira une jeune vierge à Louis XV. Et cela durera jusque vers 44 ans où il aura une panne puis, lassé, s’apercevra qu’il ne séduit plus.

Il s’assagira dès lors, brûlé de réputation dans toutes les capitales d’Europe et même dans sa patrie. Gracié de s’être évadé des Plombs, la prison de Venise dans la touffeur de juillet 1755 – à 30 ans -, il ne rentre dans la ville qu’en 1774. Il n’y restera que huit ans, obligé d’être servile aux inquisiteurs du doge pour demeurer. Un malheureux pamphlet dont il est l’auteur le fera fuir à nouveau et il terminera sa vie à Dux, en Bohême, conservateur de la bibliothèque du comte Weldstein. Il y écrira ses mémoires en français – la langue de l’élite.

Histoire de ma vie est un chef d’œuvre du siècle, publié… en 1789 alors que le monde qu’il décrit avec un rare talent de mémorialiste, s’écroule. Le prince de Ligne aura ces mots : « Un tiers m’a fait rire, un tiers m’a fait bander, un tiers m’a fait penser. Les deux premiers vous font aimer à la folie, et le dernier vous fait admirer. Vous l’emportez sur Montaigne : c’est le plus grand éloge selon moi » cité p.474.

Ce « grand monument de la littérature universelle » (p.478) mérite d’être lu et médité, ayant illustré tous les genres et bravé les interdits pour revendiquer la liberté des Lumières sur toutes les entraves à la raison naturelle.

Guy Chaussinand-Nogaret, Casanova – Les dessus et les dessous de l’Europe des Lumières, 2006, Fayard, 499 pages, €26.40, e-book format Kindle €17.99

Giacomo Casanova, Histoire de ma vie (édition complète non censurée conseillée par Guy Chaussinand-Nogaret), tome 1, tome 2, tome 3, collection Bouquins Robert Laffont, €32.00 chaque, e-book format Kindle €23.99 chaque

DVD Casanova un adolescent à Venise de Luigi Comencini, M6 Vidéo, €9.77

DVD Casanova de Fellini, Carlotta Films, €7.44

DVD Le jeune Casanova de Giacomo Battiato, Elephant films, €16.53

DVD Casanova histoire de ma vie par Hopi Lebel, Les films du paradoxe, €26.97

DVD Giacomo Casanova par Lasse Hallström, Touchstone Home video, €14.90

DVD Le retour de Casanova d’Edouard Niermans, Fox Pathé Europe, €6.99

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L’Hôtel de la Plage de Michel Lang

Qui veut comprendre ce qu’a produit Mai 68 doit se débarrasser des toiles gluantes du mythe, fantasmes manipulatoires d’une génération qui va bientôt lâcher la main, atteinte par la limite d’âge. La « révolution » 68 ne fut pas celle du pouvoir ; tout juste a-t-on remplacé dans les années qui ont suivi un vieux général né à l’ère victorienne par un prof intelligent (Pompidou), puis par un jeune fort en thème (Giscard) avant de renouer avec le vieux de la vieille Mitterrand (né en 1916). Mais l’emprise des élites grandes écoles, sélectionnées par les maths et la cooptation sociale, n’a pas été bouleversée. En revanche, les mœurs le furent bel et bien.

En témoigne ce film indéracinable, primesaut et véritable document d’époque : L’Hôtel de la Plage de Michel Lang, sorti en 1977.

Oh, certes, les critiques de ‘l’Hâârt’ font toujours la fine gueule devant un succès populaire ; le tropisme de ‘gôch’ a le réflexe du dédain contre tout ce qui ne ressemble pas au militantisme orienté, sérieux bon poids ; et le fait que l’histoire ait plu à Marcel Dassault (ex-Bloch, patron d’armement et pilier du gaullisme) ne peut que susciter un mouvement réactionnaire chez toute la frange ‘anti’. Il n’en reste pas moins que cette bluette d’une heure quarante-cinq est enlevée, drôle, et qu’elle brasse toute une sociologie de la France moyenne des années post-68.

Le thème en est l’amour : le flirt, le jeu, les caresses, le baratin, la drague, les sentiments, la baise – mais celle-ci en dernier, à sa place, entre consentants.

Tous les âges sont concernés, du petit blond de 10 ans (Lionel Mellet beau comme une poupée) au quadragénaire pré-calvitie (Daniel Ceccaldi), avec leurs copines ou épouses respectives. Après Mai 68 et avant 1986 et le SIDA, ce qui reste révolutionnaire est l’amour. Pas seulement le sexe, même s’il a été libéré par l’autorisation du divorce, de l’avortement, de la pilule. Mais l’amour sous toutes ses formes, du spleen poétique aux liaisons dangereuses.

Un hôtel de bord de mer, dans une contrée encore un peu sauvage (Locquirec en Bretagne), durant cette parenthèse libertaire des ‘vacances’, voilà un lieu clos hors du temps propice à tous les échanges. De bateau ivre en Titanic, tous et toutes vont faire connaissance, jouer, permuter, conclure ou remettre. Il y a de la tendresse, du non-dit, une certaine légèreté française.

L’approche du petit 10 ans envers la blonde de son âge est touchante ; le spleen de la vamp de 15 ans lâchée par son petit ami snob de 16 est poignant ; la défaite du dragueur (Daniel Ceccaldi) pour cause intestine est hilarante ; lorsque le macho type (Guy Marchand) aperçoit sa femme (réputée froide) embrasser le jeune Cyril de moitié son âge, c’est vache ; et lorsque la soirée se conclut par un cadeau… pour son anniversaire, c’est émouvant. L’écart de Léonce, vieux garçon quinqua avec sa maman, dont le seul loisir est non pas le flirt mais le jacquet, est le contrepoint absolu de ces années-là. Ce qui était « normal » avant (respect aux anciens, relations sociales réservées, jeux innocents) ne l’est plus.

Il y a aussi cette pesanteur petite-bourgeoise du statut procuré par ‘la bagnole’ (symbole de cette époque), par les vêtements (belles chemises et robes moulantes), par le fait de parler anglais (scène désopilante du train), par le chic citadin de la chine aux vieux objets campagnards. Les quadras et quinquas installés dans la vie avec bobonne et mioches, halètent en cadence au matin sur la plage, entraînés par un athlète pour faire fondre leurs formes empâtées de vin blanc et bonne bouffe. Le machisme tranquille des années 70 se poursuit, loin des « femmes en lutte » des barricades de Mai. Guy Marchand, prototype du beauf pré-68, avoue un matin de pêche qu’on « n’est bien qu’entre mecs ». Il prépare les « coups » des autres mais ne raconte rien des siens, croyant qu’on ne le voit pas. Sa fille lui avoue placidement que tout le monde est au courant, à commencer par elle.

C’est avec une force tranquille que femmes et filles prennent leur liberté neuve, sans le dire, par les actes. De la petite blonde de 10 ans qui rend jaloux son boy pour l’appâter, à la vamp de 15 ans qui caresse l’un et l’autre avant de prendre le plus séduisant d’apparence (aussi léger qu’elle), l’épouse surveillée qui s’en laisse conter par téléphone avant d’accepter un rendez-vous à l’hôtel, et la moitié du macho qui se laisse attirer, enfermer en lit clos… par un gamin de l’âge de sa fille. Chacun joue, entre divertissement et roulette selon le degré où il s’implique. On aime toujours qui vous préfère un autre. Être seul est la pire des choses. La bonne fortune vous tombe dessus quand on ne s’y attend pas.

L’après-68, c’est surtout cette libération des mœurs, ces gens tout occupés au flirt comme des gosses devant un présentoir de friandises. Les petits imitent les grands et ce soupir de 10 ans devant la ‘boum’ des jeunes et des adultes a tout le poids de l’espoir : « ah ! je voudrais avoir quelques années de plus ! » Nous sommes avant l’ère SIDA qui verra le retour de la morale et bercés par la chanson de Richard Anthony So hard to forget.

La réaction victorienne survenue depuis empêche la génération trentenaire d’imaginer ce que fut cette liberté légère, ce jeu de l’amour et du hasard, cette proximité affective et poétique qui pouvait naître entre presque inconnus, dans ces lieux clos hors du temps. Il y a le mythe 68 – et il y a la réalité. Mais pourquoi cette dernière devrait-elle être moins belle ?

DVD L’Hôtel de la Plage de Michel Lang, 1977, avec Sophie Barjac, Myriam Boyer, Daniel Ceccaldi, Michèle Grellier, Guy Marchand, Gaumont 2008, 1h50, €13.00

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Jean d’Ormesson, Dieu, sa vie, son œuvre

Vaste programme que ce livre qui se veut un roman ! Comment parler de Dieu sans paraphraser la Bible ou tomber dans l’essai indigeste ? L’auteur, toujours brillant, s’en tire par une pirouette : des chapitres philosophiques soigneusement dictés sur le ton de la conversation, afin qu’il ne subsiste aucune obscurité de « langue écrite », alternent avec des fragments d’histoires, véridiques ou romancées. A 92 ans, Jean d’Ormesson vient de passer de l’autre côté de la vie et saura peut-être enfin ce qu’il en est.

« On fait avec ce qu’on a », ose dire Jean d’Ormesson en langage familier. Un peu de l’œuvre de Dieu s’attrape dans l’histoire. Nous voici donc plongés dans l’époque favorite de l’auteur, celle de l’Empire et des amours de Chateaubriand. L’écrivain est pris comme type d’homme exemplaire autour duquel gravitent diverses destinées. Sa vie est un fil qui permet de tirer d’un coup l’écheveau emmêlé des histoires particulières censées donner, elles, l’idée de l’histoire majeure, contemplée par Dieu dans ses hauteurs – à supposer qu’il existe.

C’est ainsi que le capitaine du bateau négrier qui transporte un jeune Noir n’est autre que le père de Chateaubriand, que ce nègre parmi les autres est le fils mêlé d’une Sénégalaise et du comte de Vaudreuil qui sera amant de Gabrielle, et peut-être d’Hortense Allart qui… mais arrêtons-là ces correspondances infinies qui sont l’un des charmes du livre. Elles sont contées par courts fragments par un concepteur qui sait captiver son auditoire en quelques lignes.

J’écris bien « auditoire », car Jean d’Ormesson semble écrire comme il converse, c’est-à-dire avec toute l’élégance classique des salons d’hier. La familiarité s’allie avec une belle fluidité dans les tournures aimables de la langue française. Le lecteur y sent l’influence de Chateaubriand bien-sûr, mais aussi de Stendhal qui n’hésitait pas à aller droit au but, de Saint-Simon qui ne manquait jamais une satire, et même de Flaubert, le côté laborieux du « gueuloir » en moins. Dieu, qu’il est agréable de lire Jean d’O !

Ce compliment global n’empêche nullement de dénoncer quelques longueurs dans la partie « essai » qui assaisonne dans le roman. Redites incantatoires, répétitions en termes différents, monologues de théâtre qui durent – comme si Péguy en avait été l’inspirateur. De grâce, usez de le la gomme et des ciseaux, Monsieur l’écrivain, vous n’en serez que mieux compris ! Si vous avez voulu montrer que tout discours sur « Dieu » n’est qu’alignement de mots et rebutante scolastique, vous avez presque réussi. Heureusement que vous enrobez le lavement d’anecdotes historiques séduisantes, ce que vous appelez « un mot d’esprit infini ».

Quelques remarques surnagent qui méritent d’être retenues.

A l’origine (s’il y en eût une) le rien et le tout étaient confondus. Dieu flottait, infini, immobile (incréé par sa créature ?). Un grand mystère est cette idée de l’Autre qui a traversé Dieu, être parfait qui se suffit à lui-même. Plutôt que rester Narcisse à se complaire dans son reflet, il a l’idée d’une manifestation à être et à aimer. Dieu crée l’Autre, c’est-à-dire Lucifer et sa liberté, donc le mal qui est opposition à l’immobilité repue de Dieu. Sans cette liberté, toute création resterait confondue en Dieu. L’orgueil du Diable est plein de Dieu, mais enivré de lui-même comme ce que Dieu ne veut pas être. Ainsi naît le mal dans le bien. Le mal était nécessaire, faute de quoi le monde n’aurait pu exister. Contenu en Dieu, il ne devait d’être distinct que par la liberté qui y règne. L’imperfection permet le malheur et les crimes, mais aussi les grandes choses, plus précieuses encore, que sont l’amour, la générosité, la conquête du bien. Un jour l’expérience cessera avec « la fin » du monde et la réconciliation en Dieu sera générale. Tout retournera dans tout, au sein de Dieu l’Unique et incréé. Et le tout et le rien seront à nouveau confondus…

Vous suivez ? Pour notre savoir scientifique bien parcellaire, l’univers serait né d’une boule de matière dense qui aurait explosé. Le temps, donc l’espace, sont la conséquence de ce Big Bang originel. Dans le futur, cette expansion est vouée à se ralentir ; l’univers dilué se ramassera à nouveau, jusqu’à la concentration propice à une nouvelle explosion. Peut-être – nous n’en saurons jamais rien. Y avait-il un « avant », y aura-t-il un « après » ? Il est beau de laisser la pensée dériver parfois dans les rêves cosmiques. Cela apaise et grandit.

Justement, « Dieu », qui est-il ? Comment des êtres humains limités et éphémères peuvent-il concevoir leur inverse complet, infini et éternel ? Jean d’Ormesson a cette jolie formule « On ne parle pas de Dieu, on parle seulement à Dieu (…) Je ne parle que de mes rêves, qui sont les rêves d’un homme. Mais, qu’on le veuille ou non, Dieu fait partie de ces rêves. Tout homme, un jour, s’est interrogé sur Dieu » 1.XXV p.111. Le politiquement correct féministe exigerait qu’on parlât « d’être humain » plutôt que de « l‘homme », mais le neutre latin passé en français s’est simplifié au masculin.

L’être humain donc, est partie de quelque chose qu’il imagine, qui n’est peut-être qu’un rêve, qu’un désir de Père, qu’une projection compensatoire aux humiliations et souffrances de la vie – mais un rêve qui le dépasse, l’inclut et le comprend. « C’est cet ensemble que j’appelle Dieu ». Ainsi évoque-t-on brillamment un mystère. « Je n’ai pas dit : voici Dieu. Je dis : les rêves sont les idées. Et les idées sont réelles » – tout simplement.

Mais cette simplicité masque la question des origines : « Puisque j’ai dû venir, puisque je serai venu – et peut-être par hasard, ou peut-être par nécessité – je n’oserai pas soutenir que je suis venu tout seul et par mes propres forces. Je le crois, je le sens, je le sais, j’en suis sûr : j’ai été porté par quelque chose. Par quoi ? Qui me le dira ? Par le temps, par l’histoire, par l’ensemble des hommes, par les lois de la nature. C’est tout cela que j’appelle Dieu. Le vocabulaire est libre et j’ai l’âme généreuse : j’ai été créé par Dieu » p.114. De la croyance à la certitude, la démarche se tient, même si elle peut n’être ni la mienne, ni la vôtre.

Mieux encore : « Nous autres – je veux dire les hommes – nous manquons de sérieux à un point stupéfiant. Nous nous occupons de tout, sauf du tout – je veux dire de Dieu. Je ne croirai à rien. Ôtez tout : je crois à ce qui demeure. Par un prodigieux paradoxe, qui est la clé de ce livre, lorsque vous ôtez tout, ce qui reste, c’est tout. Le premier tout, c’est des détails, des anecdotes, la futilité du savoir, la frivolité du pouvoir. Le second tout, c’est tout. C’est Dieu ». Et paf ! Pour ceux qui l’ont reconnu, Descartes n’a qu’à bien se tenir.

Mais ce n’est pas fini. Je ne connais pas de croyant pour se coucher et laisser Dieu faire, dit encore l’auteur (même en islam qui signifie « soumission »). Plus on croit, plus on est persuadé que le devoir consiste à agir au nom de Dieu – à sa place. Croire est adhésion, et toute adhésion est action. Dès lors, que Dieu existe ou non, peu importe – du moment qu’il est réel dans l’esprit des hommes et qu’il est un moteur qui les pousse à agir. A l’inverse, je ne connais pas d’incroyant, poursuit Jean d’Ormesson, qui ne cherche un jour ou l’autre à penser l’univers comme une totalité et à lui donner un sens. Et ce sens peut être le mal, ou le hasard, ou l’histoire, ou la nécessité, ou l’absurde, ou le néant – c’est pourtant encore un sens. Vous avez entendu, lecteurs lettrés, l’écho de Dostoïevski, de Marx, du biologiste Jacques Monod, de Camus, de Sartre. Même les fous ont leur logique. Le monde n’a peut-être pas de sens, les hommes lui en prêtent encore un.

« Cette totalité, et ce sens du croyant, c’est ce que j’appelle Dieu » : puissant, non ? Rien que pour cette virtuosité de l’intellect qui fait bouillir les idées en jonglant avec les concepts, et pour le charme infini des anecdotes qui s’enfilent l’une à l’autre comme dans un coït amoureux, je vous conseille de lire ce gros livre. On en ressort différent : pas converti, mais plus intelligent.

Jean d’Ormesson, Dieu, sa vie, son œuvre, 1980, Folio 1986, 526 pages, €9.30

Les œuvres de Jean d’Ormesson chroniquées sur ce blog

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Cycles

Je suis frappé depuis plusieurs décennies par les cycles qui bouleversent à peu près tous les dix ans les façons de faire et de penser. Depuis ma naissance, ils reviennent régulièrement, comme si la société s’ébrouait à intervalles réguliers pour chasser des puces importunes ; avant ma naissance, ils remontent au moins au grand-père, sinon avant. Ils concernent surtout la France, puisque j’y suis né ; mais le monde n’est pas absent des cycles majeurs.

1918 : fin de la guerre la plus con qui a vu le suicide de l’Europe et amorcé son déclin. L’utopie communiste a été instrumentalisée par une caste autoproclamée avant-garde pour instaurer la dystopie d’une tyrannie socialiste durant 75 ans, se réfugiant dans le nationalisme lorsque la révolution mondiale échoua. Mais la moitié du monde en fut contaminée, de Mao à Pol Pot en passant par Castro.

1929 : krach boursier du siècle aux Etats-Unis qui se diffuse ailleurs, suivi de ses conséquences économiques, sociales, politiques et géopolitiques avec l’exacerbation du chômage et des nationalismes.

1939 : seconde guerre due à la première, où les nationalismes exacerbés par la crise donnent à plein, faisant s’écrouler les empires.

1948 : grandes grèves insurrectionnelles menées par la CGT et le PCF qui attend de Moscou un feu vert pour la révolution. Des militants communistes font dérailler le train Paris-Tourcoing et font 16 morts ! Le matois Staline ne donnera pas le feu vert, faute de moyens militaires ; FO fait scission de la CGT et les surréalistes rompent avec les communistes – Camus publie La Peste. La France adopte cette année-là le plan Marshall d’aide au redressement industriel.

1958 : après une guerre civile absurde pour les colonies considérées comme des départements (selon Mitterrand, ministre de l’Intérieur), coup d’Etat légal et instauration par référendum de la Ve République. Fin des petites magouilles rituelles entre politiciens de micro-partis qui font et défont les gouvernements, empêchant l’Etat d’agir efficace. Celui-ci se débarrasse du boulet algérien en 1962. Le Traité de Rome entre en vigueur, fondant un début d’Europe économique.

1968 : explosion sexuelle, affective et spirituelle de la jeunesse qui fait craquer les gaines du vieux monde patriarcal, autoritaire et catholique. Les étudiants fraternisent – un court temps – avec les ouvriers pour un monde meilleur ; il y a 8 millions de grévistes avant les accords de Grenelle, le licenciement d’un tiers des journalistes de l’ORTF et la large victoire des gaullistes aux législatives de juin. L’écologie naît à la suite du mouvement hippie et le gauchisme veut se débarrasser du « système » en changeant la vie par le sexe, la drogue et le rock’n roll. Mais l’URSS envahit la Tchécoslovaquie, rendant le communisme encore un peu plus impopulaire après les révélations en 1956 des crimes de Staline par le rapport Khrouchtchev – et la Révolution culturelle de Mao finit en quasi guerre civile. Stratégie du déni, Soljenitsyne est interdit de publication en URSS. Marine Le Pen naît le 5 août à Neuilly. Le Front de libération de la Bretagne commet plusieurs attentats, profitant de la crise pour revendiquer un micro-nationalisme.

1978 : aux élections législatives le PS supplante le PC, préparant la voie au programme commun pour la présidentielle de 1981 où toutes les utopies se donneront libre cours. Pendant 18 mois seulement… la dévaluation du franc sonnera trois fois (comme l’arrière-train), et le choix de l’Europe par Mitterrand aboutira au « tournant de la rigueur » et à la démission du trop vieille-gauche Mauroy. Le Système monétaire européen est créé, embryon du futur euro. Georges Perec publie La Vie mode d’emploi qui retrace la vie d’un immeuble parisien sur un siècle.

1987 : les prix sont enfin libérés en France depuis 1945. Krach léger en bourse (il dure à peine trois mois) mais qui signale le début de la financiarisation du monde, menée par les Etats-Unis. La Réserve fédérale américaine mène les taux et, lorsqu’elle les remonte, la bourse va mal – et avec elle toutes les bourses occidentales (donc, à cette époque, mondiales). Deux ans plus tard le mur de Berlin tombera et, en 1991, l’URSS explosera sans tirer un seul coup de fusil, minée de l’intérieur.

1998 : instauration des 35 h en France et début de l’ère numérique effective (mobile, Internet, réseaux). Krach des pays émergents dû au retrait précipité des capitaux à court terme des pays occidentaux. Ce krach intervient un an à peine après le krach du fonds spéculatif LTCM, géré par deux prix « Nobel » d’économie américains qui a failli emporter le système financier. Assassinat par des nationalistes corses du préfet Erignac : à chaque moment de crise, mes micro-nationalismes renaissent… Même si la France est championne du monde de foot et que l’euro va naître comme monnaie deux ans plus tard.

2008 : nouveau krach séculaire, équivalent à celui de 1929, mais avec des conséquences économiques, sociales, politiques et géopolitiques qui sont atténuées par l’apprentissage monétaire et diluées par la mondialisation. Mais les nationalismes retrouvent des couleurs avec les rancœurs de la crise et du chômage, sans dégénérer comme en 1939. Les anarcho-autonomes croient précipiter la fin en sabotant le réseau SNCF et Coupat est présumé coupable. Le Traité de Lisbonne sur l’Europe est ratifié par les Assemblées. Kerviel sévit à la Société générale (4.5 milliards d’euros de pertes) tandis que le rapport Attali, demandé par le président Sarkozy, prépare les réformes qu’entreprendra Macron… dix ans plus tard.

2017 : nous sommes une décennie après le krach séculaire… et les nationalismes se font menaçants, de Trump aux Etats-Unis au Brexit anglais, jusqu’à la bouffonnerie catalane où le président de région fuit se réfugier à Bruxelles pour échapper au droit de son propre pays. Pendant ce temps, la Chine fait rempiler le Mao-bis Xi Jinping qui promet la puissance pour la décennie à venir – et soutient en sous-main le dictateur nord-coréen et sa bombe. Les attentats secouent les sociétés considérées comme mécréantes par les fanatiques musulmans et les gens se durcissent progressivement, malgré les cris d’orfraie de certains intellos qui crient au loup pour tout, acceptant sans guère d’état d’âme les restrictions successives aux libertés et la surveillance généralisée permise par l’intelligence artificielle. Les pays se ferment, comme les cultures. Les citoyens bazardent tous les vieux routiers de la politique et se désengagent des partis au profit de vagues « mouvements ». Les idéalistes et les métis rêvant d’universel et de mélange sont de plus en plus considérés comme des curiosités importunes ; l’identité l’emporte, « appartenir » plus que penser par soi-même. Choquer le bourgeois non seulement ne fait plus recette, mais la majorité rêve de plus en plus d’être bourgeois – au point de se plaindre d’être en France périphérique.

Comme on le voit, depuis la guerre les illusions de fraternité sont mises à mal par les idéologues (communistes, gauchistes, écologistes, socialistes) tandis que l’égoïsme sévit sans vergogne (krachs et spéculation). La construction de l’Europe apparaît comme un « en même temps » miraculeux (l’union, mais dans l’intérêt), cependant bien précaire. L’irrationnel des religions emporte le repli sur soi, du cocooning aux frontières, tandis que les nationalismes et les micro-nationalismes en profitent.

J’ai eu jusqu’ici deux fois l’impression d’un changement de monde : en 1968 et en 2008. Même la disparition de l’URSS et du communisme ne m’apparait pas comme majeur. Mai 68 a vu un changement de société bien plus concret, et la crise de 2008 a lézardé l’optimisme international, écologique et technologique déjà touché par les attentats de septembre 2001. Les Etats-Unis ne sont plus la superpuissance qu’ils ont été depuis 1918 – pour eux, un siècle s’achève et nul ne sait ce qui adviendra. La montée des intolérances, le retrait personnel et nationaliste (jusqu’au « clocher » opposé à « Paris »), sont accentués par les gros bataillons du baby-boom qui se retirent du travail. La jeunesse est peu lettrée, trop avide d’immédiat pour penser l’avenir, nomade comme jamais, et semble vouée plus à « réagir » qu’à agir. Sauf à s’en mettre plein les poches si c’est possible dans le foot, la chanson, la start-up, la politique ou le hacking.

Si les cycles se poursuivent, j’attends 2027 avec un optimisme mitigé.

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1917-2017 : Octobre rouge s’est noirci

L’URSS était un pays immense, quarante fois grand comme la France, fascinant parce qu’en grande partie encore vierge. En ce pays, tout paraissait encore possible : les fantasmes écologiques de la nature sauvage répondaient aux fantasmes positivistes des richesses du sol et des possibilités de l’industrie. L’entreprise de Lénine voici 100 ans a donné soudain aux peuples de l’Europe, étouffés dans leurs petits problèmes parlementaires et au sortir d’une guerre absurde et totale, un grand souffle d’espoir. L’enthousiasme pouvait exister quelque part, une soif d’apprendre, un besoin d’agir, de construire, la perspective d’une vie nouvelle dans un univers transformé. Les prolétaires vigoureux travaillaient naturellement pour leur avenir, dépouillés de leurs vêtures bourgeoises. Lhomme pressé des années 20 avait un lieu où renaître. A l’écart du cœur pourri de « la » civilisation (européenne, rationnelle, libérale), ce pays sauvage aux cent jeunes nationalités représentait un autre monde.

L’histoire de l’opinion française sur l’URSS est ponctuée de revirements.

La Révolution en 1917 est mal vue : on perd un allié dans cette guerre qui s’éternise, on craint ces anarchistes et ces agitateurs qui ont pris le pouvoir et qui lancent des slogans subversifs. Puis c’est l’enthousiasme rapide pour ce pays neuf, modèle de l’avenir. Gide, qui revient en 1936 d’un séjour avec des nuances sous la plume est vilipendé. A la fin des années 30, si l’on commence à douter que l’URSS soit le paradis annoncé, si l’on s’étonne du cynisme avec lequel Staline signe en 1939 un Pacte avec Hitler, la guerre et la résistance de 1940-45 effacent bien vite cet aspect douteux du socialisme réalisé. L’URSS est désormais « le » pays martyr fort de ses vingt millions de morts, l’allié fidèle qui a sauvé le monde des griffes de la tyrannie, conjointement avec l’Amérique.

Tout se gâte dans l’après-guerre. La tombée successive dans l’orbite de l’URSS de tous les pays de l’Europe de l’Est occupés par l’Armée soviétique, selon la tactique du salami, laisse perplexe. Au même moment, Jdanov radicalise la lutte idéologique au Komintern et voue aux gémonies les alliés d’hier. Tout intellectuel est sommé de choisir son camp : qui n’est pas avec l’URSS est contre elle. En France, la Nouvelle Critique, dirigée par Jean Kanapa, et Les Lettres Françaises, dirigées par Louis Aragon & Pierre Daix, se font les gardiens vigilants de l’orthodoxie prosoviétique et les dénonciateurs farouches de ceux qui y manquent. En 1953 on atteint un summum dans l’hystérie stalinienne : Roger Garaudy, toujours à la pointe de la mode intellectuelle, soutient en Sorbonne une thèse sur la Contribution à la théorie marxiste de la connaissance (qui se souvient encore de Garaudy ?). Le texte est d’une effarante scolastique où toute recherche est appréciée à ses conséquences politiques – la ligne juste étant définie par les dirigeants du Parti ! Deux ans plus tard, Raymond Aron dénonce cet aveuglement dans L’Opium des intellectuels.

Dès lors, c’est l’effritement. La signature du Pacte de Varsovie en 1955 avalise la coupure de l’Europe en deux camps ; le communisme n’est plus la paix, à l’inverse de ce que soutenait Sartre dans un article de 1952 paru dans Les Temps Modernes. Surtout, le XXe Congrès du PCUS et le Rapport secret de Khrouchtchev révèlent les « crimes » de Staline. Croyant au dégel, les Polonais se révoltent à Poznan, les Hongrois à Budapest. 2000 chars les écrasent, faisant près de 10 000 morts qui sont suivies d’environ 2000 exécutions. Le bloc soviétique construit un mur qui sépare les deux Allemagnes, la prolétaire et la capitaliste, pour empêcher les soi-disant exploités de l’est de fuir en masse à l’ouest – où la vie est bien meilleure et la liberté plus grande, malgré les responsabilité de soi qui va avec. L’Etat de type soviétique a fini de fasciner. Le « gauchisme » naît.

Avec la guerre d’Algérie, le Tiers-Monde officiellement reconnu à la Conférence de Bandoeng, remplace pour les intellectuels la décevante patrie du socialisme. Sartre critique la raison dialectique en 1960, Michel Foucault dénonce les rapports du savoir et du pouvoir dans son Histoire de la folie à l’âge classique parue en 1961, Claude Lévi-Strauss, en 1962, écrit que les sociétés primitives se veulent hors de l’histoire, contrairement à ce que pensait Marx. L’Amérique se donne un nouveau Président dynamique, moderne, John Kennedy. Si l’URSS a envoyé dans l’espace en 1957 le Spoutnik, premier satellite artificiel de la terre, puis le premier homme en orbite en 1961, elle a cette même année construit le Mur de Berlin et refusé que Pasternak reçoive le Prix Nobel de Littérature (1958). A Cuba, avec l’affaire des fusées, elle conduit le monde au bord de l’affrontement. Dans les années qui suivent, c’est la progressive glaciation. Khrouchtchev éliminé par la coalition des nouveaux privilégiés du régime, Brejnev accède au pouvoir en 1964. Il y restera presque 20 ans. En 1966, le procès Siniavski-Daniel, relayé en Occident, scandalise l’opinion éclairée. 1968 voit le Grand bazar (titre d’un livre de Daniel Cohn-Bendit) à l’Ouest, la remise en cause des dogmes – y compris marxistes -, mais aussi à l’Est l’écrasement du Printemps de Prague et de son espoir de renouveau. L’année suivante, tandis que l’étudiant tchèque Jan Palach s’immole par le feu en signe de protestation ultime contre l’immobilisme soviétique, les premiers hommes qui marchent sur la lune sont Américains.

Le Communisme fait de moins en moins recette.

Georges Marchais est élu Secrétaire Général du Parti Communiste Français en 1970, mais un grand Parti Socialiste se reconstitue dès 1971 sous la houlette de François Mitterrand. 1974 est une année charnière : Soljenitsyne, écrivain de talent et typiquement russe, est déchu de sa nationalité soviétique et expulsé vers l’Occident après avoir été publié pour la première fois sous Khrouchtchev. Il commence la publication de l’Archipel du Goulag, décrivant l’univers des camps staliniens. Au Portugal, l’armée met fin à 40 ans de Salazarisme, mais le Parti Communiste échoue dans sa tentative de putsch et la démocratie s’installe. Aux Etats-Unis, la presse dénonce les mensonges du Président Nixon et l’oblige à démissionner malgré ses succès diplomatiques. C’est une leçon de liberté au pays du capitalisme triomphant, en contraste absolu avec l’URSS où les dirigeants cacochymes s’accrochent au pouvoir et pratiquent le népotisme à tout crin. En Asie, les communistes locaux appliquent Lénine à la lettre, sans états d’âme : le Cambodge passe aux mains des Khmers rouges, Saïgon tombe le 30 avril 1975 et est promptement vidée d’une grande part de ses habitants envoyés « en rééducation » à la campagne. L’exode des boat-people commence, tandis qu’une répression sommaire s’abat sur le pays soviétisé.

L’Occident, déboussolé par la hausse du pétrole qui entraîne une grave crise économique et son cortège d’inflation, de chômage, de remises en cause, secoué par le terrorisme d’origine moyen-orientale, par l’échec américain au Vietnam, par la démission forcée du Président Nixon, croit avec naïveté que la « Conférence » d’Helsinki représente un pas en avant dans la voie de la « détente ». Mais « tout ce qui est à nous est à nous, tout ce qui est à vous est négociable » est le mantra du socialisme…

En 1977, les dissidents soviétiques s’organisent. Un grave attentat à la bombe dans le métro de Moscou ne peut être dissimulé cette fois-ci par la presse officielle. La nouvelle Constitution soviétique reconnaît au Parti communiste le premier rôle. En France, André Glucksmann publie Les Maîtres Penseurs, critiquant violemment l’hégémonisme idéologique, et en particulier celui du marxisme, et Bernard-Henry Lévy écrit La Barbarie à visage humain. Ces « nouveaux philosophes » placent désormais les Droits de l’Homme au centre de toute réflexion politique et leur marketing avant la profondeur de la réflexion. Mais l’invasion de l’Afghanistan par l’URSS et plus encore la crise polonaise et la naissance du puissant syndicat Solidarité ont considérablement accéléré la dégradation de l’image du système soviétique. Un sondage pour le Quotidien de Paris, effectué en janvier 1982, en plein gouvernement à participation communiste en France, a montré que 69 % des personnes interrogées trouvent que « ce qui se passe dans les pays de l’Est est plutôt un obstacle pour adhérer au PCF aujourd’hui ». L’attentat contre le Pape Jean-Paul II, avec l’aide des services secrets bulgares, le soutien occulte à divers mouvements terroristes via des pays tiers comme la Syrie ou la Libye, et l’hypocrite dénonciation de la mise en place des fusées Pershing en Europe, en réponse au déploiement des SS20 à l’Est, n’ont pas arrangé l’image de l’URSS. L’explosion de l’audiovisuel dans la décennie 1975-85 a amplifié le phénomène, donné un nouveau pouvoir aux journalistes commentateurs de vidéo prise à vif, et assuré une ventilation forcée des idées.

Au total, les avancées sociales de l’URSS ne compensent plus, en 1981, les restrictions à la liberté. La réussite économique est remise en cause, le renouveau du libéralisme en Occident traque les tentations bureaucratiques vers le « socialisme rampant », la puissance militaire fait peur, l’idéologie marxiste paraît à ranger au magasin des accessoires du XIX° siècle. Le pays de la Paix et de la Liberté est devenu l’empire de la Guerre et du Goulag.

C’est alors que la gauche française rêve de Changer la vie et que Mitterrand s’associe au Parti communiste pour nationaliser et socialiser la France vers l’avenir radieux. La suite est connue : népotisme, bon plaisir, gabegie, endettement, valse des impôts… et les Français de plus en plus pessimistes et de moins en moins heureux. Les illusions se retournent toujours en triste réalités. La pensée d’Octobre reste aujourd’hui la coquetterie de quelques intellos bien au chaud dans les prébendes d’Etat, à Normale sup ou dans les chaînes publiques – ou comme députés grassement payés pour clamer la révolution tout en profitant sans faillir du système.

Tout ça pour ça…

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Ragdoll contre Chat noir

Moi, je suis LE chat de la maison. Oh, il y en a bien un autre, qui était d’ailleurs là avant moi, mais c’est un Noir, un prolo habitué à vivre dans le jardin et à se débrouiller, je l’ai relégué à la cave. Moi, je suis un chat de race, je suis un Ragdoll – lui m’appelle volontiers Ral’bol ; je crois que c’est une injure. Mon père était siamois et ma mère persane ; je devais avoir une grand-mère birmane aussi, je ne sais pas. J’ai les longs poils de ma mère et la facétie comme la couleur de pelage de mon père. Celui-là, je ne l’ai pas connu, heureusement d’ailleurs, on dit que les pères chats mangeraient bien leurs rejetons qu’ils considèrent comme des proies dès qu’ils bougent.

Ma mère, en revanche, je suis resté quelques mois avec elle. Pas assez longtemps me dit mon maître car si je sais chasser, ça c’est dans les réflexes, je ne sais que faire de la bête une fois morte. « Cela se mange, ça ? ». Ma mère aurait dû m’apprendre en découpant ma première proie d’adolescent sous mes yeux, pour me montrer comment faire. Soit elle ne savait pas, soit elle s’en est bien gardée, soit elle n’a pas eu le temps. Je crois que la dernière hypothèse est la bonne. C’est pourquoi je dépends aujourd’hui des autres, c’est-à-dire des hommes. Je reste infantile, pas fini ; je ne chasse que les boites ouvertes et les croquettes en gamelle. La collectivité, dans sa maternelle bonté, se charge de la remplir chaque jour contre due reconnaissance politique, frottements, passage sur les genoux et ronronnement. Je n’ai plus ma mère, il faut bien remplacer.

Le chat Noir, lui, condescend à accepter les croquettes en apéritif mais il chasse. Quand il ne chasse pas, il préfère les morceaux cuisinés, ça le change, un peu d’épices, du beurre. Ah, les filets de poulet rôtis dans le beurre fondu… Voilà de l’oiseau encore chaud et savoureux comme on en trouve pas dans la nature ! C’est un chat à la bonne franquette qui a vécu avec des ouvriers sur un chantier. Il aime tous les restes des hommes, le gras, le grillé, les morceaux de fromage et même le chocolat. Le plus noir possible, le chocolat ; ça doit avoir un vague goût de rat tout chaud crevé… Il chasse et quand il est tapi dans un buisson on ne voit que les yeux. Il les ferme à demi pour ne pas se faire repérer comme s’il mettait des lunettes de soleil. Il croque volontiers les merlettes, insouciantes comme tous les piafs. Même les pigeons s’il peut, ils sont lourds et bien dodus, il doit y avoir à manger là-dedans. Moi, je le regarde car je ne pourrais pas ; pas assez vif, pas assez de savoir-faire. Dommage pour les pies, c’est agaçant ces bêtes-là, ça vous croasse dans les oreilles, on se les ferait bien. Un bond, un coup de dents, et hop ! Mais vous avez vu leur bec ? Avant de bondir, il faut toujours se demander où est le bec, comme le livre que lit ma maîtresse. C’est une attitude pessimiste, j’en conviens, mais prudente : même le chat Noir ne se risque pas sur les pies. Il se contente de les faire fuir en accourant ventre à terre. Mais il ne leur saute pas dessus, ah non !

Ce chat, il me fait envie ; il sait faire tout ce que je ne sais pas, grimper aux arbres à toute vitesse, ramper sans bruit entre les herbes, bondir d’un coup sur le mulot qui passe ou l’oiseau qui se pose, me flanquer une rouste quand je le titille de trop près. Alors je m’avance, pas à pas, très lentement pour ne pas déclencher le réflexe de chasse, un truc inscrit dans nos schémas instinctifs, je fais semblant de rien, je reste à la distance de sécurité, puis, à deux fois la distance, je le nargue un peu, queue relevée pour dire qu’ici c’est chez moi. Il ne dit rien, indifférent au gosse de riche que je suis à ses yeux, incapable de se débrouiller, dépendant de la sécurité sociale des hommes. Il est plus grand, plus musclé et plus fort, le Noir, il pèse un quart de plus que moi à presque 7 kg. Quand il me flanque une rouste parce que je suis allé renifler d’un peu trop près ses croquettes dans la cave, son territoire, les poils répandus ne sont pas les siens. Il a comme une cuirasse lisse de fourrure drue ce gouttière, les griffes glissent dessus comme sur un poil téfal, tandis que moi, avec mes mèches persanes et le sous-poil confortable en-dessous, ça accroche trop. Je ramasse d’ailleurs les brindilles quand je vais trop dans le jardin.

Je préfère les fauteuils et les lits élevés, disputant parfois la place à Minette. D’autre fois, je ne la vois même pas, une énorme peluche nous séparent, tout va bien.

Le Noir est venu tout seul dans la maison, il s’est fait adopter. Il va de maître en maître faire sa campagne électorale, frottements, coups de tête sur la main ou le visage qui s’avance, ronronnement, le grand jeu de la séduction, quoi. Il vient de la rue, il sait y faire le démagogue libertaire, il a bien fallu qu’il se nourrisse au début. Moi, je viens d’Espagne, d’un restaurant de l’intérieur où l’on m’a trouvé. J’étais très jeune et très maigre, ne mangeant que ce que j’arrivais à grappiller sous les tables, chassé à coups de balais par les serveurs. Ces maîtres qui aiment les chats m’ont pris en pitié, ils m’ont donné une boite dont ils ont toujours un exemplaire dans la voiture pour des cas comme le mien. Quand ils se sont levés pour partir, je les ai suivis. Quand ils m’ont encouragé à sauter dans leur voiture, je n’ai fait ni une, ni deux. Les débuts ont été durs, vétérinaire, médicaments, nourrissage. Je dormais beaucoup. Mais comme j’étais jeune, j’ai surmonté. Sauf que je n’ai pas appris la vie de chat, quoi. Je suis dépendant, presque chien, malheureux sans compagnie. Sauf que je n’obéis pas aux ordres, faut quand même pas exagérer, social-libéral peut-être mais pas socialiste, non. Pour moi il n’y a pas de sens de l’Histoire, à chacun sa liberté.

Je suis très jaloux, exclusif comme tous les Ragdolls, je ne supporte pas que l’on caresse Minette ou – pire ! – le Noir. Je fais « grrr ! » et « fsschhh ! » puis je commence à chanter, du profond de la gorge, comme un bébé humain qui pleure. Je suis LE seul chat de la maison, les autres n’ont qu’à bien se tenir. Même si j’ai le dessous à chaque fois dans les bagarres, j’ai remarqué que celui qui crie le plus fort devient le plus légitime aux yeux de tous ; l’autre finit par se sentir coupable et laisse la place. C’est ce qui est arrivé au chat Noir, sa légitimité en a été écornée. C’est ce que disait Rousseau, un autre livre que lit mon maître, je connais les lois de la nature donc ce que je dis doit être la volonté générale. Et ça marche, les chats comme le Noir n’ont qu’à bien se tenir. La Minette aussi, ah mais !

Rousseau m’est sympathique ; si j’avais des petits je les aurais laissés comme lui à leurs diverses mères, je ne m’encombre pas de niards miaulant. Je les aurai aussi laissés à poil baguenauder dans la nature, pour qu’ils apprennent. Ce qui m’intéresse, c’est la sécurité et la chaleur du collectif, croquettes tous les jours et genoux à volonté devant la télé. Ou dans une vasque à fleurs, s’il fait beau, au soleil. Les mômes, ils n’ont qu’à se tailler un territoire ou apprivoiser d’autres maîtres. Sauf mes filles ; je les aurais bien prises dans mon harem. Car, hein, je suis LE chat de la maison. Dans chaque maison il n’y a qu’un SEUL chat, même s’il peut y avoir plusieurs chattes. Mon territoire est bien marqué, j’ai laissé mon odeur partout et je fais le tour pour la renouveler chaque jour, surtout au printemps.

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Christine Arnothy, J’ai quinze ans et je ne veux pas mourir

Christine Arnothy est une Anne Frank qui a survécu à l’occupation nazie de son pays, la Hongrie. Elle a subi trois mois durant « le siège de Budapest » qui fit 100 000 morts, dont les Hongrois parlent avec horreur et respect. Née en 1930, elle a eu 15 ans en 1945 ; réfugiée avec ses parents et ses voisins dans la cave de son immeuble, elle ne voulait pas mourir…

Les bombes soviétiques pleuvent, le petit canon nazi tonne, les mitraillages arrosent au hasard et les snipers russes visent juste. Les SS réquisitionnent les vivres et fusillent sans ménagement tout récalcitrant. Mais les voisins cachent par solidarité un Juif, malgré l’égoïsme de ceux qui « ont » envers ceux qui « n’ont rien ». La survie révèle les âmes ; celle de Christine est candide, une adolescente catholique élevée dans un milieu protégé. Elle écrit à la lueur d’une bougie, ce qui la sauvera du viol des soldats soviétiques. S’approchant trop de la flamme, ses cheveux prennent feu et elle doit se coiffer en jeune garçon en attendant la repousse. Beaucoup d’autres y passeront à répétition, y compris une vieille de 73 ans. Quant aux Allemands blessés, ils seront impitoyablement achevés. Le seul Juif du groupe, qui a remis son étoile en croyant être sauvé par les troupes communistes, se prend un chargeur entier de pistolet dans le bide pour avoir mal parlé à un soldat russe.

Le récit de tout ce qui se passe est réaliste, mais conté avec pudeur. Les sentiments s’expriment, mais sans l’hystérie de mise aujourd’hui. La faim, la peur, la promiscuité, font que toute nouveauté devient un événement, ainsi Pista, jeune Hongrois non fasciste, qui aide tout le monde à trouver de quoi en osant sortir sous les bombes. D’ailleurs il y restera, en apportant un voile de marié au très jeune couple juste béni dans la cave par un prêtre.

Une fois les Allemands vaincus, « nous comprîmes que ce qui arrivait était bien différent de ce que nous avions espéré. Tout, désormais, devait être un long cauchemar fait d’atrocités ». Ceux qui se veulent libérateurs violent, volent et tuent comme les autres. Les soudards en campagne n’ont aucune morale, même s’ils sont communistes. La Hongrie sous Staline devient une grande prison ; elle était un pays riche en pétrole et en blé, elle devient un pays exploité pour avoir, dans les derniers mois, choisi le fascisme. Tout le monde est suspect aux yeux du nouvel occupant, d’autant que la langue hongroise n’a rien à voir avec les langues slaves mais avec le basque et le finnois.

Réfugiés à la campagne, les parents de Christine subsistent quelques années en cultivant leur jardin et en donnant des leçons, mais ce n’est pas une vie. Ils n’ont donc qu’une idée : passer en Autriche, pays divisé en zones d’occupation, où les Occidentaux représentent bien plus la liberté que le socialisme stalinien. Le récit du passage de la frontière, par une nuit sans lune et avec plusieurs épaisseurs de vêtements, reste dans les esprits. Arrivés à Vienne, le père s’aperçoit que les billets qu’il a échangé avec le passeur hongrois n’ont plus cours depuis quelques mois…

Ainsi s’arrête le livre. L’auteur lui a donné une suite, désormais publiée sous le même volume.

Au camp de Kufstein, les réfugiés attendent qu’on statue sur leur sort. « A cette époque-là, du moins, je ne savais pas encore que l’être humain affublé du nom de ‘réfugié’ doit avoir un destin de saltimbanque, qu’il lui faut être le bouffon d’une société européenne disloquée, le pauvre personnage qui parle, qui raconte, qui essaie de persuader, le camelot idéaliste qui croit dans sa marchandise et qu’on écoute à peine » p.171. Un vrai entretien d’embauche que la carte de séjour… La situation n’a pas changé, et c’est compréhensible : les peuples qui accueillent veulent savoir à qui ils ont affaire. Catholique, jeune et cultivée, Christine Arnothy saura s’intégrer, non sans quelques expériences que l’on pourrait qualifier de bizutage, d’autres étant plus bénéfiques.

Elle trouve en effet, une fois majeure, une place de gouvernante d’une petite fille dans une famille de Versailles. Son accent, sa précarité, font qu’elle est vite exploitée par la bourgeoise qui se venge ainsi de ses frustrations sociales. Christine ne va pas rester ; elle a rencontré George, beau jeune homme hongrois fils de famille, blond lui aussi, qui poursuit son droit sans jamais le rattraper. Le couple trouve une chambre, copule, travaillote ici ou là. Mais lui vit dans ses rêves velléitaires bouleversés par la guerre, elle sent naître une vie dans son ventre et cela l’oblige. Tout en travaillant comme bonne ou gouvernante, elle écrit (en hongrois) un roman d’après un caractère entrevu à Vienne, une Wanda dont elle imagine l’existence de vamp riche et mouvementée. Elle y déverse ses fantasmes et le roman est accepté.

Est-il aisé d’être mère courage et intellectuelle ? Fille de ses parents et femme indépendante ? En couple mais pas vraiment amoureuse faute de réciprocité ? Il n’est pas si facile de vivre – et le récit s’arrête à la naissance de sa fille.

Brassant tous les sentiments humains, rendant compte des exactions des guerriers contre les sédentaires au-delà de toute morale – malgré les justifications politiques -, montrant comment l’obstination et la volonté peuvent créer un destin, ce récit reste d’actualité. Peut-être parce qu’elle n’est pas juive comme elle, Christine Arnothy a été plus vite oubliée qu’Anne Frank, mais son existence l’a mûrie et elle enseigne toujours comment résister aux malheurs du temps.

Christine Arnothy, J’ai quinze ans et je ne veux pas mourir (1955) suivi de Il n’est pas si facile de vivre (1957), Livre de poche, 348 pages, €5.60 e-book format Kindle €5.49

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Il n’est pas interdit d’interdire

Faut-il réprimer le désir ? Le désir jaillit sans limite, il ne saurait y avoir de « désir durable » comme on le dit du développement. Mais faut-il pour cela obéir aux diktats de mai 68 qui en faisaient le dieu ultime ? Nous changeons de monde, le bouleversement actuel le démontre à l’envi, ne faut-il pas changer aussi de façon d’être ? Pourquoi le laisser-faire intégral des mœurs serait-il Bien, alors que le laisser-faire intégral des affaires serait Mal ? Peut-on séparer l’attitude privée de l’attitude dans les affaires ? Ce n’était pas l’avis d’Adam Smith, pape du libéralisme, qui avait écrit une Théorie des Sentiments Moraux (1759) avant La Richesse des Nations (1776). Car les affaires sont aussi affaires de mœurs.

Que nous changions de génération est la grande découverte de ces dernières années. Les enfants du baby-boom sont désormais trop vieux pour imposer leurs manières et les excès qu’ils ont eus ramènent le balancier dans l’autre sens. Rappelez-vous mai 1968 : « interdit d’interdire », « faites l’amour, pas la guerre », « sous les pavés la plage ». Plus de limites aux désirs, l’immédiat de l’adolescence cigale plutôt que la prévoyance adulte des fourmis bourgeoises. Tout travail est une aliénation de la liberté ludique, place au bon plaisir, sous prétexte de ‘lutte contre l’exploitation’ de tous par quiconque.

C’était mignon en 1968 à 20 ans (l’amour et la générosité quand on n’a rien), égoïste et arriviste en 1988 à 40 ans (chacun pour soi quand on a quelque chose), catastrophique en 2008 à 60 ans lorsque les subprimes, stock-options, traders et autres Madoff ont fait vaciller le système financier mondial (moi d’abord, consommation effrénée et fric quand on n’a plus que ça pour se sentir encore jeune), apocalyptique à 70 ans, à la veille de 2018, quand menace la guerre nucléaire internationale, la guerre de religions entre continents, la guerre des ventres en Europe et la guerre civile des gauchistes contre les fascistes (surenchère velléitaire, indignation de bureau, manif sur les réseaux, impuissance qui vient…). Le libertaire sympathique a évolué en ultralibéral arriviste puis en libertarien prédateur avant de se muer en vieillard libidineux de ses désirs passés… L’homme est redevenu un loup pour l’homme. Le désir en revient à se restreindre, au moins de pudeur, sinon de règles ; au moins vis-à-vis des autres, sinon de la planète : ne plus consommer à outrance, tempérer ses envies, chercher à ne pas épuiser (ni à s’épuiser).

Sauf que je n’y crois pas une seconde : le désir est un torrent instinctif qui fait ce qu’il veut. Tout le processus d’éducation (famille) d’instruction (école), de civilisation (société et culture) et de spiritualité (religions) vise à dompter et à canaliser ce désir – quitte à faire de certains désirs des « maladies » socialement répréhensibles ou punies dans l’au-delà.

Heureusement que le désir existe, sinon nous n’aurions idée de rien, tout nous paraîtrait fade et sans attrait. Mais le désir déchaîné, tel qu’on l’a fantasmé en mai 68, a eu les conséquences qu’on sait : déstructuration intime, frustrations sociales, destruction de la planète. Les hédonistes égoïstes ont compensé par l’arrivisme et le m’as-tu vu à tout prix, dont le fric est un instrument. La culture commune doit reconnaître le désir, mais le dompter et l’orienter sans l’étouffer ni le refouler. Freud a inventé le Surmoi qui, selon lui, discipline et sublime le ‘ça’. Mais il redécouvrait le fil à couper le beurre pour les lourds bourgeois viennois car Platon en parlait déjà dans La République comme d’une nécessité sociale. Les désirs naissent de la vitalité intime et se révèlent durant le sommeil, « quand la partie de l’âme qui est raisonnable, douce et faite pour commander à l’autre est endormie, et que la partie bestiale et sauvage, gorgée d’aliments ou de boisson se démène et, repoussant le sommeil, cherche à se donner carrière et à satisfaire ses appétits. Tu sais qu’en cet état elle ose tout, comme si elle était détachée et débarrassée de toute pudeur et de toute raison : elle n’hésite pas à essayer en pensée de violer sa mère ou tout autre, quel qu’il soit, homme, dieu, animal ; il n’est ni meurtre dont elle ne se souille, ni aliment dont elle s’abstienne ; bref, il n’est pas de folie ni d’impudeur qu’elle s’interdise » (Livre IX).

Platon, en bon Grec pondéré, distingue les désirs nécessaires des désirs superflus. Ces derniers sont définis comme « le désir qui va au-delà (…) désir qu’on peut, par une répression commencée dès l’enfance et par l’éducation, supprimer chez la plupart des hommes, désir nuisible au corps, non moins nuisible à l’âme, à la sagesse et à la tempérance » (Livre VIII). Ce sont des « désirs prodigues », non des « amis du profit » – ainsi le dit Platon. Il faut donc « réprimer » ces désirs et les canaliser au profit du bien commun et de l’utile à soi. Pour Platon, sagesse est tempérance et plus l’on est tempéré, plus l’on est sage. L’éducation est répression des désirs infantiles, l’instruction est répression des désirs hédonistes, la civilisation est répression des désirs égoïstes, la religion est asservissement de tous ses désirs à son seul dieu (ce qui est un excès). Le petit d’homme doit apprendre à se maîtriser, à travailler, à servir la société comme la culture universelle – mais pas à s’abolir en son dieu (même laïc sous le nom de Socialisme ou Communauté nationale ou Droit de l’Homme) sous peine d’enfer infini. Discipline, travail et service étaient justement les trois horreurs de la jeunesse 68 ! Faudrait-il en revenir à la société précédente qui les valorisait ?

Allez, disons-le, serait-ce « réactionnaire » ? Le terme connote en effet une idée de revenir à ce qui était. De fait, Platon préfère les oligarques, plus disciplinés et tempérants que les démocrates. Mais il déteste plus encore les tyrans, qui sont les démocrates dévoyés, ceux pour qui les désirs sont des ordres, surtout les leurs. « De l’extrême liberté naît la servitude la plus complète et la plus atroce » (Livre IX). C’est bien ainsi que la crise de 1929 s’est terminée en Allemagne, en Italie, au Japon… Aujourd’hui, la licence de tout laisser-faire dans les mœurs a abouti à l’anarchie prédatrice du chacun pour soi dans les affaires : crédits irremboursables, gratifications sans causes, trading sans limites et autres escroqueries en pyramide. En plus futile mais de même eau, les politiciens battus aux dernières élections multiples en France, veulent leur revanche, leur « troisième tour social », le « pouvoir de la rue » (qui est en fait le pouvoir du seul tribun qui remue les foules, comme Hitler savait le faire et que Mélenchon le tente). Ces actes égoïstes, signes de mœurs déréglées, ne risquent-ils pas d’appeler une réaction violente des autres, gouvernants ou gouvernés ? Une nouvelle tyrannie à venir ?

Si Platon n’était en effet pas un démocrate, le monde a changé et la culture s’est enrichie. On ne réclame pas aujourd’hui le retour à l’aristocratie (de naissance), tandis que l’oligarchie (de fait) montre ses méfaits : les prédateurs au pouvoir en Russie, les communistes du parti en Chine, les patrons-énarques en France, les lobbies du pétrole, de l’armement et de l’agriculture aux Etats-Unis, l’armée en Algérie et au Pakistan, les mollahs en Iran et le dictateur suprême en Corée du nord et au Venezuela – entre autres. La « démocratie » nous suffit, même si nous avons conscience qu’elle n’est qu’un idéal sans cesse à bâtir, tenté d’oligarchie à chaque minute – si on laisse faire.

Mais Platon avait raison : sans éducation dans la famille, instruction à l’école et civilisation dans la société, l’homme n’est que bête. Bestial infantile à vouloir tout, et tout de suite. Bêta égoïste à foutre les autres et à se foutre des autres. Bête immorale à ne respecter ni dieu ni maître, ni même une quelconque règle. Nous ne réclamons surtout pas le retour à la société d’avant 68, répressive, hiérarchique et disciplinaire – ce caporalisme moraliste qui hante la société française depuis Napoléon (aussi bien dans la droite morale que dans la gauche morale). Nier la réalité des désirs ne sert à rien : ils sont là et se manifestent comme une source irrépressible qui jaillit. Mais les maîtriser sert à soi-même pour se construire, et à la société pour servir au projet commun. On ne naît pas homme, on le devient. Oui, l’éducation, l’instruction et la civilisation –  tout ce qui maîtrise les désirs – nous rendent humains !

Il n’est pas interdit d’interdire, ni de faire la guerre malgré l’amour, ni de retourner aux pavés après la plage.

Platon, La République, 428 avant JC, Garnier-Flammarion 2016 traduction Georges Leroux, 810 pages, €10.00, e-book format Kindle €2.99

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Manif

« Attention, ça va péter ! » proclame rituellement d’une voix de mitraillette les militants auto-convaincus de faire l’histoire malgré les élections démocratiques. Ceux qui braillent dans la rue et se répandent dans les media ne veulent pas de réforme – ils veulent renverser la table et devenir calife à la place du calife. N’hésitant pas à mentir sur les chiffres – fake news à la Trump, et sans plus de vergogne – en déclarant 150 000 quand on n’en compte que 30 000. Et les gauchistes encouragés par son ressentiment de classe de cramer un garage du service public – comme à Grenoble – ou cramer une voiture de flics, avec les flics dedans – comme jugé récemment.

Mélenchon l’avoue depuis des mois – lui qui voyage en première classe et pas son équipe : son style, c’est Robespierre ; son économie, c’est Chavez ; son régime, c’est Castro. Tous les contradicteurs seront impitoyablement réprimés « au nom du Peuple » – puisque le Peuple c’est lui, autoproclamé Leader maximo. Quant au Front national, soi-disant pour le peuple et contre les ordonnances modifiant le code du travail, il reste aux abonnés absents – c’est dire combien son action réelle est bien loin des ronflements de discours.

Les syndicats ? Ils sont si peu représentatifs qu’ils veulent seulement exister. Foutre le bordel et emmerder le monde est la seule voie qui leur vienne à l’esprit – bien loin de l’efficacité des syndicats allemands, danois ou même (ô l’horreur !) américains.

Ce gouvernement se veut populaire, or le plus populaire de tous est celui qui en fait le moins possible, il ne fâche ainsi personne – voyez Chirac, qui recule dès que ça gueule. Au contraire, quiconque tente de changer les choses voit se lever face à lui les conservatismes en tous genres, des rats dérangés dans leur fromage gras – voyez Rocard et Hollande en butte aux « privilèges » des petit-bourgeois socialistes (syndicalistes professionnels, fonctionnaires « inspecteurs », petits salaires jaloux de l’Etat social qui ne sont pas touchés). Comme Macron veut favoriser l’emploi, donc ceux qui travaillent, il touche aux zacquis des syndicats (qui se foutent des chômeurs depuis toujours), aux revenus de l’immobilier et des retraités, à l’argent dormant dans les Plans d’épargne logement (qui financent peu le logement) et même du Livret A (dont le taux va rester gelé deux ans alors que l’inflation repart un peu), à l’imposition – ISF unique en Europe – du patrimoine en entreprise (actions et parts).

Cultiver le jardin dérange forcément une niche écologique – il faudrait ne rien modifier de la nature pour tout préserver. Mais « la nature », c’est le droit de nature, donc le primat de la force. Tout ce qui libère fait peur, car la liberté en France est une angoisse : comment ? tout le monde va voir combien je suis « nul » ou « inadapté » ? Alors que ce n’est pas forcément le cas et que les talents peuvent se révéler ailleurs qu’à la télé. Y aurait-il tant de flemmards que tout le monde découvrirait, si on libérait un peu les talents ? Les « inégalités » seraient-elles le masque commode de ceux qui ne veulent pas que ça se sache ?

Le fantasme du changement est que ce sera forcément pire. Chiche ! Laissons tout en l’état et que les meilleurs gagnent ! Les exemples sont légion… La semaine de quatre jours fait plaisir aux parents et aux profs, même si les enfants trinquent avec une surcharge de programme. Le bac sanctionné par un examen en une semaine au lieu d’un contrôle continu est un couperet, mais cela permet de ne rien foutre le reste de l’année et de se mettre en grève pour tout et n’importe quoi (c’est « festif et initiatique »). Qu’importe puisque les adultes, dans leur lâcheté professorale, se garderont bien de donner un sujet qui porte sur la partie non étudiée. Les apprentissages ne hissent plus au niveau requis ? Qu’importe puisque l’administration, dans sa lâcheté anonyme, susurre aux correcteurs de noter entre 8 et 15 et de « relever le niveau » s’il s’avère que l’académie X apparaît plus désastreuse que l’académie Y. Qu’importe puisque l’université prend tous les bacheliers sans prérequis. Quoi, la moitié est éliminée à la fin de la première année ? Et encore la moitié à la licence ? Oui, mais motus, le lycéen a tout le temps de s’en apercevoir et, après tout, s’il est nul il ne pourra s’en prendre qu’à lui, n’est-ce pas ? Et tant pis s’il a été baladé par la démagogie qui lui affirme que toutes les filières sont bonnes. Ce n’est que lorsqu’il cherchera du boulot qu’il se rendra compte de son impasse. Car « le boulot », ce ne sont pas les contrats « aidés » de la démagogie mais les emplois en entreprise… et là, la compétence se révèle. La formation professionnelle est macquée aux syndicats (salariés et patronat) ? Z’avez qu’à avoir les bons copains et les pistons qu’il faut. Ou à prendre n’importe quel » stage » sur catalogue, même s’il ne vous sert à rien, Pôle emploi vous en sera reconnaissant.

Malgré le discours égalitariste et le lénifiant « tout le monde il est beau, gentil et créatif », le système social français est fondé dans son ensemble sur la sélection – hypocrite, mais réelle : par les maths, par la façon de s’exprimer et d’écrire, par l’apparence (look, habillement, attitude, politesse), par les relations, par le « statut » professionnel ou social. Les classes S sont sélectives, les prépas une ascèse, les Grandes Ecoles ont toutes un concours d’entrée ou une sélection sévère par jury, les facs ne gardent qu’un quart des premières années en mastère. Les concours de la fonction publique sont impitoyables à qui n’est pas formaté comme il convient – et les employeurs privés ne prennent pas n’importe quel clampin.

La société est dure, mais elle ne veut pas que ça se sache : dans une société de Cour, seules les apparences comptent. Mais on continue de bercer les lycéens avec « le droit au bac » sans vraiment travailler – et les salariés avec des « droits » qu’ils se trouvent fort en peine de faire respecter lors des procès face aux avocats (nombreux, spécialisés et bien payés) des patrons. Négocier « en » entreprise plutôt que dans les branches (lointaines et anonymes) ou dans les centrales syndicales (nationales et idéologiques) permettrait peut-être une meilleure maîtrise de son destin.

Pourquoi le gouvernement Macron « et de droite et de gauche » – donc qualifié automatiquement « de droite » par tous les recalés des élections récentes à 8 tours – voudrait-il changer une sélection sociale impitoyable ? Serait-ce donc qu’il n’a pas ce « conservatisme » dont ses adversaires le créditent, sans réfléchir, sans apporter aucune preuve et avec leur mauvaise foi coutumière ? Qui croit que la réforme n’est pas indispensable pour s’adapter dans un monde qui bouge ? Les idées de « pure gauche » sont en apparence généreuses mais – Marx nous l’a bien appris – l’idéologie n’est que la superstructure des réalités matérielles, le prétexte vertueux des intérêts bien compris. Or l’intérêt des bateleurs appelant à la grève n’est pas d’améliorer le sort des travailleurs (le choix est pour eux : ou de renoncer et de ne rien changer – ou d’augmenter encore plus les carcans et blocages au détriment de toute embauche), mais de se faire mousser. Parce que leur ego en a pris un coup durant cette année et demi de campagne électorale…

Égalitarisme de théâtre mais Société de Cour : une fois hors de la rampe, chacun en son club social et sa niche rémunératrice : le soi-disant homme du peuple Mélenchon ne se mélange pas au menu fretin, il ne voyage qu’en « classe affaires », avec des arguments qui fleurent bon le privilège. Sur la rampe, il faut se grimper et se hausser du col, en piétinant le gêneur. Le corporatisme de la ‘lumpen-intelligentsia’ (mot de Gilles Martinet, de gauche) a la mauvaise foi des mauvais perdants. L’archéo-socialisme accentue la tendance à être toujours « contre », quoi qui soit proposé. En bref tout ce qui change fatigue, vivement la retraite, faute de providence d’Etat pour tous ! Car il n’y a pas assez de sous : pour en créer, il faut produire, donc encourager les entreprises, donc diminuer les blocages et favoriser le contrat.

Ce qui est proposé n’est sans doute pas parfait ; il cache peut-être des « loups » – mais il mérite d’être testé plutôt que de ne rien faire et de garder 10% de chômeurs/chômeuses, comme depuis trente ans. Mais allez changer la comédie humaine…

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