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Youri Fedotoff, Le testament du Tsar

C’est un véritable roman d’aventures que nous livre ce descendant d’un Russe blanc et d’une comtesse hongroise né à Paris en 1959, arrière-petit-fils du général Hyppolite Savitsky, dernier commandant de l’armée blanche du Caucase. Honneur, panache, courage, le lecteur se retrouve dans Le prince Eric, version adulte.

Nous rencontrons dans les premières pages Michel Trepchine à 22 ans et déjà commandant. L’auteur n’aime pas parler des enfants ni vraiment des adolescents ; il préfère ses personnages adultes pour les faire jouer aux échecs. Et des échecs, il y en a, tant les réactionnaires refusent de voir que l’histoire ne régresse jamais et qu’il faut s’y adapter ou périr. C’est le destin de Michel et de Sacha que d’en montrer les deux faces. Michel est fils d’un comte exilé par erreur sur ordre du tsar Nicolas II, adopté comme filleul à la mort de son père. Un filleul est un fils choisi, couvé et éduqué comme le fait un vrai père. Le tsar a engendré un jeune Alexis hémophile et reporte sur Michel, parfaitement sain et vigoureux, les espoirs qu’il forme pour la dynastie.

Mais la révolution survient, la bolchevique, due surtout au conservatisme et aux lâchetés de l’aristocratie de cour. Elle est menée de main de maître par le stratège Lénine (qui n’est pas « juif » comme le dit l’auteur incidemment, malgré les accusations hitlériennes) et par le tacticien Trotski (qui est sans conteste juif et sans attaches nationales). Michel, bien jeune et à peine sorti du Corps des pages comme son ami Sacha, s’engage dans l’armée blanche. Mais pas plus celle-ci que la précédente n’est apte à faire régner l’ordre. Il manque une volonté politique et des hommes au caractère assez affirmé pour l’incarner.

Convoqué à Irkoutsk par son tuteur conseiller de la cour, le marquis de Villeneuve, un noble périgourdin descendant de chirurgien de la Grande armée laissé en Russie par Napoléon, Michel se voit confier un précieux parchemin scellé, secrètement délivré par le tsar : son testament. Il désigne Michel Trepchine comme « régent » de l’empire, faute de Romanov qui ait des couilles. Sont adjoints à ce testament deux coffrets emplis de diamants patiemment amassés au fil des siècles, une part du fameux « trésor du tsar » jamais retrouvé.

Aidé par la princesse Tin, jeune et jolie Siamoise qui fut la compagne de Villeneuve, Michel s’évade de Russie en avion via le Tibet et rejoint, muni d’un faux passeport délivré par un parent anglais de sa famille, la Suisse (où il dépose le testament à la banque) puis Paris (où il œuvre à organiser l’émigration blanche). Il a caché les diamants en un lieu isolé du Tibet et n’en garde que trois à monter en bijou pour la princesse qui l’a aidé. Archibald Blunt, l’Anglais de l’Intelligence service, est qualifié de « saphiste », joli mot mais impropre, ne s’appliquant précisément qu’aux femmes. Il aimera Michel d’un amour jaloux, puis son fils Dimitri, avant d’errer entre plusieurs fidélités depuis Cambridge…

Michel est un cosmopolite de son siècle, parlant russe et français tout comme anglais et allemand, puis hongrois et italien, et peut-être une ou deux autres langues. Il a de la famille dans tous les pays séparés alors par des frontières, artificielles aux alliances matrimoniales des grandes dynasties aristocratiques (exclusivement blanches). Son père est russe et sa mère bavaroise, apparentée à la couronne britannique, avec un passeport suisse ; sa grand-mère est hongroise et le fils de son tuteur Villeneuve est devenu américain. C’était le melting pot libéral de l’Europe d’avant 14. Puis les nationalismes sont venus, cassant la globalisation…

Après la guerre, puis la guerre civile, Michel se marie et fait deux enfants, une fille aînée Julie et un fils cadet Dimitri. Il se découvre un autre fils, Nicolas, conçu avec la princesse Tin lorsqu’ils fuyaient de concert par-dessus l’Himalaya, une épopée rocambolesque aux commandes d’un Bréguet biplan. Michel avant 1940 est un homme comblé : père, époux, riche, actif, entouré. Il souffre cependant de l’exil. La Russie devient pour lui comme un Graal, le poussant à des plans extravagants. Les Russes ont comme les Anglais, dit l’auteur, « cette étrange schizophrénie dans laquelle se côto[ie] une intelligence pratique et la faculté de lâcher prise dans des exubérances parfois très excentriques » p.290.

Son ami d’enfance Sacha Boulganov, prince russe, est passé du côté bolchevique en raison des idées modernes de la philosophie occidentale sur l’égalité et le matérialisme comme de sa déception du milieu aristocrate incapable. Mais la pratique paranoïaque de Staline ne tarde pas à le faire déchanter. Il ne doit qu’à l’amitié du vulgaire et obtus Vorochilov de n’être pas emporté dans les « procès » pour trotskisme ou trahison et il s’exile en Sibérie, dans le village même des Samoyèdes (ou Nénètses que l’auteur semble confondre avec le village savoyard de Samoëns), où Michel a passé son enfance à cause de l’oukase d’exil de son père. C’est là que l’enfant au prénom d’archange a vu de près un tigre blanc, venu lui flairer le visage en le regardant droit dans les yeux. Le fauve ne l’a pas croqué et Michel est désormais surnommé par ceux qui l’admirent « le tigre de Sibérie ». Les chamanes y ont vu un signe d’élection.

L’inique traité de Versailles, imposé par les puissances victorieuses de la Première guerre mondiale, a redécoupé l’Europe en pays artificiels où les nationalités sont souvent irrédentistes. Ce placage abstrait sur la réalité humaine va engendrer inévitablement la Seconde guerre mondiale, chacun des pays monte aux extrêmes de la passion et appelle un dictateur exécutif. Ce chaos va-t-il permettre de rétablir l’ordre divin en sainte Russie ? Michel est loyal et volontaire, mais que peut-il contre les forces sociales du destin, les intérêts commerciaux yankees et le machiavélisme bolchevique ?

Le progrès technique emporte toute valeur morale et précipite l’efficacité avec l’avènement du type humain du Travailleur selon Ernst Jünger, le rouage sans âme de la Technique ; les anciennes pulsions libérales et humanistes, d’essence aristocratiques, sont balayées, engendrant les millions de morts des deux guerres mondiales et un chaos planétaire dont nous ne sommes pas encore sortis. Le monde matériel change trop vite pour que les humains adaptent leur mental ; ils n’ont pour réponse que la crispation intransigeante sur les idées d’hier et la violence jusqu’au massacre pour imposer leur droit. Seule peut-être la musique, dont l’épouse de Michel est experte, exprime la part des anges de l’humanité terrestre malgré la « médiocrité puérile des hommes » p.327 selon le chef d’orchestre Karvangler, une chimère de Karajan et de Furtwängler.

Ce beau roman d’aventures emporte et donne à réviser l’histoire tragique du XXe siècle. Il est parsemé de remarques fort justes sur la politique et les hommes, le régime de monarchie constitutionnelle et la démocratie, l’antisémitisme et le capitalisme libéral, le couple et les fils, le nazisme et le communisme. Il nous apparaît bien souvent la sagesse même parce que l’auteur, comme nous, connait la suite : l’histoire du passé se reconstitue aisément, celle du futur est plus aléatoire…

L’auteur laisse entendre que ce « testament du Tsar » pourrait être vrai, selon ce que lui a confié en 2004 son père en exil. Mais que nous importe ? Pas plus qu’un Bourbon ne règnera sans doute sur la France, un Romanov ne remontera désormais sur le trône de la Russie. Reste une aventure épique dans la lignée morale des scouts devenus aujourd’hui pères et grands-pères.

Le sous-titre du roman laisse entrevoir une suite, la période après 1945 étant à la fois plus délicate et plus proche, dédiée aux fils.

Youri Fedotoff, Le testament du Tsar – Chaos 1917-1945, 2019, Y&O éditions, 418 pages, €23.00 e-book Kindle €9.99

Le site de l’auteur

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Inégalité et quelques mots pour mieux comprendre

Inégalité = est un sentiment social qui fonctionne au sens vertical entre inférieur, égal ou supérieur. Seule la position neutre (indifférente) est acceptable en démocratie, entre envie et vanité. Ce pourquoi les titres de noblesse ne sont pas reconnus par la République et que tout citoyen est égal en droits.

Différence = dérive immédiatement vers hiérarchie donc discriminations (désirs, pulsions), alors que la différence fait la richesse du complément. Mais la société infantile (qui a peur de la liberté faute de vouloir prendre une quelconque responsabilité), préfère le fusionnel au complémentaire. Ce serait devoir s’assumer, composer, reconnaître l’autre pour ce qu’il est. Alors qu’il est tellement plus confortable de rester passif, toujours d’accord, dans le vent, comme tout le monde, sans faire de vagues. Il y a des différences de nature, de degré et de choix. Homme ou femme, telle est le donné biologique (sur lequel il y a construction sociale) ; bébé, enfant, adolescent, adulte, mûr, vieux, tel sont les degrés inévitables d’une existence (malgré le jeunisme marketing qui exploite le fantasme d’éternité) ; hétéro, homo, asexuel (puis des sous-catégories telles que lesbienne, trans, spornosexuel, etc) sont des différences choisies (parfois sans le vouloir, mais la revendication est toujours du ressort de la volonté).

frere et soeurs sally mann

Injustice = pourquoi lui et pas moi ? Cri de l’égoïsme envieux qui voit surtout ce qui lui manque, pas le bien de l’autre. Est-il injuste d’être une femme ? D’avoir des désirs homos ? D’être blond aux yeux bleus ? Ou né bossu et handicapé ? L’injustice est un sentiment ; les situations réelles existent bien sûr, mais elles sont relatives aux jugements de valeur, elles ne vont pas de soi : le smicard français est un « riche » au Bangladesh.

torse nuInéquité = l’équité n’est pas l’égalité, ce que les Français malformés aux maths ne peuvent saisir… L’égalité c’est tous pareils, la même dose à chacun ; l’équité c’est à chacun selon ses besoins. Il y a donc pondération et pas division pure et simple.

Égalitarisme = perversion de l’égalité en revendication tous azimuts, « j’ai l’droit » étant le réflexe spontané devant tout droit des autres. L’égalitarisme parfait ne pouvant advenir de lui-même, en autorégulation (ce serait le droit du plus fort), l’appel à Dieu, à l’ONU, à l’État, à papa, reste indispensable. L’égalitarisme est une idéologie du désir sans limites ; il y a toujours quelque chose qu’un autre a et que je n’ai pas. Plutôt que l’État, mieux vaut le droit, il est plus neutre et vaut pour tous (y compris les maîtres de l’État) – ce que n’avaient manifestement pas compris les socialistes réels des pays communistes. Une tyrannie peut imposer l’égalité des conditions en nivelant au plus bas, quel que soit le mérite (hiérarchie en râteau) ; auquel cas, pourquoi se fouler ? Attendre les ordres d’en haut, obéir sans discuter, être parfaitement conforme – tel est le sujet de la société tyrannique (stalinienne, nazie, cubaine).

Identité = elle est soit donnée (et vise à l’homogénéité), soit elle se construit (et vise à l’uniformité). Elle est, au-delà de la génétique qui fonde certains nationalismes, le réflexe social qui fait appartenir (porter l’uniforme, véhiculer la pensée unique). Elle a pour limites le semblable, le même, et pour point moyen le conformisme. Elle permet le lien social, la reconnaissance par les autres – elle étouffe l’originalité et permet difficilement l’émergence d’idées nouvelles, d’entreprises nouvelles, d’innovations.

Égalité des chances = est la meilleure dialectique que la société démocratique ait trouvée pour reconnaître la réalité (les différences entre les gens) tout en permettant de construire une identité (un rôle social citoyen via l’éducation et la culture) ayant pour idéal l’égalité (la redistribution juste des fruits communs). Les chances est ce dont les politiques devaient discuter et définir, elles changent avec l’époque et la société mais le consensus sur elle est indispensable.

Équité = l’équivalence des possibilités offertes au départ (égalité des chances) est une forme d’équité, à condition que le départ ne se réduise pas au tous pareils. Comme l’impôt est progressif, l’éducation devrait l’être, adaptée à chacun en classes de niveau, des retardés aux surdoués, avec un socle minimal commun. Comme l’impôt est divers, l’éducation devrait être diverse, sans sélectionner uniquement sur les maths, ce qui formate des ingénieurs sans créativité et des technocrates sans âme.

Duras juge l amant en petite bourgeoise egoiste

Mérite = vertus et talents qui permettent aux individus de trouver leur épanouissement et leur rôle particulier dans une société issue de différences. Le mérite est ce qui permet de construire son identité (individuelle, parentale, sociale, citoyenne) par-delà les déterminismes (génétiques, familiaux, claniques et professionnels, nationaux). Favoriser le mérite devrait être l’objectif de toute société démocratique, si l’on admet que la démocratie a pour objectif l’épanouissement des capacités de chacun pour que chacun contribue au mieux à l’ensemble de la société.

Droits « de » (libertés) ne sont pas Droits « à » (créances). Les droits sociaux reposent sur l’équité puisque l’inégalité de leur distribution est la condition de la justice ; leur limite est la discrimination positive, qui pousse le curseur compensatoire assez loin pour susciter envie et revendications (car les critères ne sont jamais tranchés et toujours contestables). Débattre de l’équité (donc des chances) est bien le premier devoir des politiciens en démocratie.

Nous avons très peu de politiciens.

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Conséquences de la guerre de 14-18 sur la civilisation

Dans ses Mémoires d’un européen intitulé Le monde d’hier, paru après sa mort en 1942, Stefan Zweig mesure avec le recul combien la guerre imbécile des nationalismes balkaniques, qui a entraîné les patriotards européens, a été dommageable pour le processus même de civilisation. La guerre de 14 a renversé toutes les valeurs, dévalorisé toute autorité, à commencer par celle de l’État. La guerre de 14 – « commémorée » par des ignares qui se font mousser politiquement sur le dos des victimes – a rendu méfiant le citoyen, l’individu et même l’enfant.

stefan zweig

« Pour autant qu’il avait les yeux ouverts, le monde sut qu’on l’avait trompé. Trompées les mères qui avaient sacrifié leurs enfants, trompés, les soldats qui revenaient chez eux en mendiants, trompés tous ceux qui avaient souscrit à l’emprunt de guerre par patriotisme, trompé quiconque s’était fié aux promesses de l’État, trompés nous tous qui avions rêvé d’un monde nouveau, d’un ordre meilleur, et qui voyions à présent que le vieux jeu, dans lequel notre existence, notre bonheur, notre temps et nos biens servaient de mise, était recommencé par les mêmes ou par de nouveaux aventuriers. Comment s’étonner que toute une jeune génération jette un regard amer et méprisant sur ses pères, qui s’étaient fait d’abord voler la victoire et ensuite la paix ? Qui avaient tout faux, qui n’avaient rien vu venir et s’étaient toujours trompés dans leurs calculs ?

« N’était-il pas compréhensible que toute forme de respect disparût dans la jeune génération ? Toute une jeunesse nouvelle ne croyait plus ni les parents, ni les hommes politiques, ni les maîtres ; tout décret, toute proclamation de l’État étaient lus d’un œil critique. D’un coup, la génération d’après-guerre s’émancipait brutalement de tout ce qui avait prévalu jusque-là et tournait le dos à toute tradition, résolue à prendre elle-même son destin en main, se détournant des vieilleries du passé et sautant d’un seul élan dans l’avenir.

« C’était un monde absolument nouveau, un ordre absolument différent qui devait commencer avec elle ; et bien entendu, tout cela commença par de furieux excès. Tous ceux ou tout ce qui n’était pas du même âge passait pour périmé. Au lieu de partir comme avant avec leurs parents, on voyait des enfants de onze, douze ans organisés en groupes de Wandervögel, ayant reçu une éducation sexuelle exhaustive, sillonner le pays et aller même jusqu’en Italie ou à la mer du Nord. Dans les écoles, on mit en place, sur le modèle russe, des conseils d’élèves qui surveillaient les professeurs, le ‘programme’ fut aboli, car les enfants ne devaient et ne voulaient apprendre que ce qui leur plaisait. On se révoltait contre toute forme établie par pur plaisir de la révolte, y compris contre la volonté de la nature, contre l’éternelle polarité des sexes.

torse nu Pierre Joubert

« Les filles se faisaient couper les cheveux, et si courts qu’avec leur coiffure ‘à la garçonne’ on ne parvenait plus à les distinguer des vrais garçons, les jeunes gens, de leur côté, se faisaient raser la barbe pour paraître plus féminins, l’homosexualité et le lesbianisme devinrent la grande mode, non par penchant intime mais pour protester contre les formes traditionnelles, légales, normales de l’amour. Tout mode d’expression de l’existence s’efforçait de jouer la carte de l’extrémisme et de la révolution, l’art comme les autres, bien entendu. (…) Partout, on proscrivait l’intelligibilité, la mélodie en musique, la ressemblance dans le portrait, la clarté dans la langue. (…)

« Mais au milieu de ce carnaval effréné, rien ne m’offrit un spectacle plus tragi-comique que de voir tant d’intellectuels de l’ancienne génération pris d’une peur panique à l’idée d’être ‘dépassés’ et jugés inactuels, se maquiller en faux sauvages avec la rage du désespoir et tenter de suivre discrètement les égarements les plus manifestes d’un pas lourd et claudiquant. (…) Les anciens, égarés, couraient partout après la dernière mode ; on n’avait plus soudain, comme ambition que celle d’être ‘jeune’ et d’inventer promptement, après celle qui, hier encore, était actuelle, une tendance encore plus actuelle, encore plus radicale, encore jamais vue. »

Zweig continue sur les excès qui aboutiront aux tyrannies fascistes et communistes, tout en célébrant cependant l’« élan orgiastique » qui purifie l’air anémié de la tradition.

La lecture d’un texte d’il y a plus de 70 ans montre combien :

  • Rien de ce qui est humain n’est nouveau sous le soleil
  • La civilisation, que nous croyons bien établie, est fragile par-dessus la sauvagerie primitive
  • Toute contrainte qui échoue par rigidité engendre une révolution totale et totalitaire
  • Mai 68 en France n’a pas été « l’an 01 » mais un remake du déjà-vu des années folles
  • Les intellos, ces donneurs de leçons permanents, sont mus bien plus par le snobisme de leur statut que par leurs idées neuves.
  • Les grandes idées d’égalitarisme et de non-discrimination des sexes, des âges, des formes et des pensées sont en fait des prétextes à faire autrement qu’avant, pas des valeurs en soi – juste pour se distinguer, par narcissisme égoïste – bien loin de l’universalisme généreux affiché…

Un texte sans nul doute à méditer en nos temps de doutes…

Stefan Zweig, Romans, nouvelles et récits tome 2, Gallimard Pléiade 2013, 1584 pages, €61.75

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Mondialisation induit nationalisme

Depuis l’ouverture du communisme chinois au capitalisme (1978) et l’effondrement du Mur de Berlin (1989), le monde est un. Les échanges se développent sans frontières, ils sont économiques, migratoires, culturels – mais aussi transfert des ressources, exportation des pollutions, crises financières systémiques et changement climatique. D’où l’ambigüité de la mondialisation : comme la langue d’Ésope, elle apparaît comme la meilleure ou la pire des choses. Ce pourquoi renaissent les nationalismes et les communautarismes, cet autre nom du nationalisme quand il est sans territoire.

Nous assistons en Europe à une multiplication des revendications nationalistes régionales, dues aux égoïsmes économiques mais aussi à la question de « l’identité ». La Ligue du nord en Italie ne veut pas payer pour le sud, les Flamands pour les Wallons, les Catalans riches pour les autres régions plus pauvres, les Basques pour l’Espagne, l’Écosse pour l’Angleterre depuis la découverte de pétrole en mer du Nord. Jusqu’à la Corse qui ne veut pas payer comme tous les Français des droits de succession sur l’immobilier. Il s’agit parfois d’autonomie qui permettrait une meilleure intégration européenne, préfiguration d’un « empire » aux cents nationalités plutôt qu’un joug des actuels États-nation (Monténégro, Kosovo). Le jeu des Girondins contre des Jacobins une fois de plus rejoué ? L’empire austro-hongrois contre la Prusse nationaliste et l’unité italienne de Garibaldi ?

Plus le global se fait présent, plus le local est revendiqué. Et dans le monde existent deux modèles : le chinois et l’indien. Les deux idéogrammes qui forment le mot Chine veulent dire à la fois le milieu, le pays, la nation et l’État, tout confondu. Nous avons là l’identité faite peuple, l’Un solide comme une famille. Ce n’est qu’aux marges (Tibet, Xinjiang) que l’unité est contestée, surtout parce que l’Un éradique toute particularité locale comme la religion, la langue ou la coutume. L’Inde connaît à l’inverse la culture du multiple, l’État étant une fédération d’États plus petits où les langues sont nombreuses, comme les religions. La structure clanique familiale tient lieu de lien social. En Europe, la France tendrait au modèle chinois et le Royaume-Uni au modèle indien. Quant à l’Allemagne, elle serait tentée par la synthèse japonaise : digérer tous les apports extérieurs – mais ne retenir que ce qui est japonisable.

hip hop colonnes de burenQu’est-ce donc que « l’identité » des peuples ? Une dynamique imaginaire, un mythe créé pour faire société. L’anthropologue Maurice Godelier, dans Au fondement des sociétés humaines, montre l’importance de l’imaginaire pour toute société. La pratique symbolique joue un rôle dans le consentement ou les résistances, l’imaginaire des rapports politiques et religieux fabrique le lien social. Le modèle individualiste issu des Lumières est un leurre pour qui n’est pas déjà inscrit dans une culture. L’homme doué de raison du libéralisme politique n’est pas forcément cet agent rationnel qu’y voit le libéralisme économique. Au contraire, la valeur n’est pas le prix et l’humanité ne se réduit pas au statut de consommateur : l’habit ne fait pas le moine, la Rolex ne fait pas la réussite. Ni le mariage l’amour…

Car se déploie aussi l’identité des êtres. Je suis indifférent au mariage gay, je crois qu’un enfant peut parfaitement s’épanouir s’il est aimé, même par deux femmes ou deux hommes, que l’attention portée à un enfant désiré est meilleure que le délaissement ou le dédain de maints couples hétéros dits « normaux », qu’en termes catholiques chacun a déjà deux papa puisqu’aussi « fils de Dieu » et que l’exemple même de Joseph et Marie, parents d’un enfant dû à la procréation assistée (par Gabriel messager), ne pose aucun problème. Je suis cependant dubitatif sur les « raisons » qui font que les marginaux fiers de l’être en 1968 veuillent aujourd’hui (à 50 ans et plus) se vautrer dans le confort bourgeois qu’ils haïssaient jadis. Il n’y a là aucune « raison ». La société populaire n’aimera pas plus « les pédés » ou « les gouines » parce qu’ils/elles seront passé(e)s devant le maire; et les gosses à deux papas et deux mamans se feront moquer plus qu’avant par leurs copains, toujours plus normalisateurs que la loi. Le mariage gay n’est pour moi que cette autre expression du nationalisme, du communautarisme, du repli sur les origines, le couple, le petit entre-soi. Je ne suis pas « contre », je n’en voit pas l’intérêt. Il y aura autant de divorces, de déchirements et de procès en succession que pour les hétéros : belle avancée ! François Hollande montre qu’il n’est pas indispensable de « se marier » pour avoir des enfants, les aimer et les élever. Bel exemple, au fond.

L’identité se forme à la fois dans le temps et dans l’espace. Elle se déploie verticalement par la filiation et la transmission, et horizontalement par l’appartenance à une famille, un clan, une société, une nation, une culture. L’inquiétude identitaire naît du bouleversement des espaces : le tout horizontal déracine et désoriente ; le tout vertical produit l’intégrisme et le refus du présent au profit d’un âge d’or. Quand les liens familiaux et les liens sociaux se relâchent trop, les individus perdent leur personnalité pour se laisser balloter entre communautarismes ou modes. La violence naît moins du refus d’appartenir que de l’impuissance à y parvenir. On affecte de mépriser ce qu’on ne peut avoir (la fille du voisin) et l’on valorise ce qui est loin et accessible à tous (le gangsta rap, le mode de vie américain). L’identité fait problème chez une partie des jeunes issus de l’immigration, mais plus chez certaines communautés que d’autres. La culture maghrébine ou noire verse trop souvent dans la victimisation d’ancien « esclave » ou « colonisé », encouragée perfidement par les « belles âmes » qui agitent le ressentiment pour motifs politiques. La culture familiale asiatique, restée forte, permet d’intégrer facilement la langue, les mœurs et les pratiques sociales françaises. Ce qui montre que chacun ne peut exprimer son humanité universelle qu’au travers de son humanité particulière – si elle est positive. On ne nait pas homme, on le devient.

Il n’y a pas d’identité figée, par essence. Il n’y a que des identités historiques et pratiques. Si l’on vient bien de quelqu’un, on habite aussi quelque part. La synthèse de ces deux espaces (vertical et horizontal) s’opère par la langue, les mœurs et les modes.

  • La langue est une capacité d’échanges ; bien parler permet de ne pas s’exprimer qu’avec ses poings. Encore faut-il aller régulièrement à l’école et ne pas fréquenter exclusivement sa bande ou son ghetto. La langue fait aussi sens commun, donnant aux mots les mêmes connotations.
  • Les mœurs sont les pratiques culturelles et symboliques de l’espace public. Faire comme tout le monde, même avec ses originalités, c’est avant tout respecter les règles du jeu social. Ce n’est pas être bien conforme, mais rester dans des normes acceptables. Basculer dans la violence, les délits, le terrorisme, c’est se rejeter volontairement de la société. Les bobos toujours prêts à excuser les « victimes » devraient regarder la réalité en face, pour mieux la prendre en compte.
  • La conformité, c’est la mode. L’éphémère marchand comme substitut d’identité. Suivre la mode, c’est remplacer les mots par les choses, les gens par des objets. Le trio Smartphone, Facebook, Twitter remplace les relations humaines par des médiations techniques et virtuelles. Il faut de la culture pour les utiliser et ne pas être utilisé par eux ; il faut une personnalité pour les prendre comme des outils, et pas comme le lien social même. Seule la personnalité empêche le fétichisme. Rappelons que le fétiche est un objet qu’on croit doué de pouvoir, alors que c’est le pouvoir sur l’objet qui fait son bon l’usage.

La mondialisation offre la technique à la mode à tous les êtres humains. Mais la technique ne remplace pas la culture, d’où la désorientation personnelle, le décrochage scolaire, la déprise sociale. Communautarismes et nationalismes naissent de ce manque. Ils ne sont pas à condamner en soi : un peu assure l’identité, trop enferme dans un ghetto.

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Peter Tremayne, Le concile des maudits

Sœur Fidelma renouvelle son terrain de chasse. Nous ne sommes plus dans la verte Eireann (Irlande) mais dans la Burgundie franque (Bourgogne). En l’an 670, au concile catholique d’Autun, Rome veut faire converger les différentes églises chrétiennes sur son modèle machiste méditerranéen : plus de femmes ! L’évêque franc Leodegar, apparenté à la famille royale de Clotaire III, mélange pouvoir spirituel et pouvoir temporel ; comme tous les démagogues assoiffés de puissance, il utilise l’idéologie pour son compte. C’est ainsi qu’il a décidé, quelques mois auparavant, de faire divorcer les prêtres et moines mariés. Le lien d’époux étant considéré par Rome comme hérétique, ne saurait être béni par Dieu…

Mais il y a pire. Les femmes et les enfants des moines d’Autun sont d’abord séparés de leur époux et père par la division physique du monastère. Certaines galeries sont murées, les femmes cantonnées à la Domus Femini, sous la férule sévère d’une ex-prostituée de Divio (Dijon), devenue abbesse. Mais ces femmes disparaissent. Elles laissent soi-disant un écrit dans lequel elles disent préférer retourner au monde, ou trouver une autre communauté. Est-ce possible ? Nous verrons comment cette déchéance de la fraternité entre homme et femme fera de ces dernières des êtres inférieurs analogues à des objets. Nous supputerons comment cette négation de l’épanouissement de l’âme par le corps – voulu par le Créateur – préparera les honteuses affaires de pédophilie des prêtres catholiques sur les jeunes garçons un millénaire plus tard. Car c’est là, dans ce haut moyen-âge, que tout commence.

Le concile religieux est comme un congrès de parti communiste, l’occasion de mesurer les écarts à la norme majoritaire, donc de désigner les boucs émissaires de l’épuration exigée pour prendre soi-même le pouvoir. Les nationalismes à vif des peuples divers font que la religion ne relie guère. Le premier chapitre commence par la querelle entre un évêque briton et un évêque saxon, apaisé par un évêque d’Eireann, sous les yeux de l’évêque franc d’Autun. Quoi d’étonnant à ce qu’un meurtre suive ?

C’est là qu’intervient sœur Fidelma de Cashel flanquée de son époux en Dieu et dans le siècle Eadulf de Seaxmund’s Ham. Pour concilier les nations et faire rapport à Rome qui fera briller son pouvoir, l’impérieux évêque Leodegar d’Autun mande Fidelma de trouver le coupable – et vite ! Sans quoi il jugera lui-même, en politique. Sont ainsi opposée la force brutale des Francs aux subtilités juridiques libérales des Irlandais. Ce ne sera pas la seule fois, Fidelman rencontrant le jeune roi Clotaire, poursuivi dans les bois.

Est une fois de plus mise en scène l’église de Rome « qui voudrait que nous nous retrouvions tous sous le joug d’une règle universelle » p.351. Nous pouvons faire le parallèle entre la Rome d’hier et la Bruxelles d’aujourd’hui, entre l’église catholique impérieuse et l’Europe unificatrice. Les particularités résistent, parfois pour le meilleur (sœur Fidelma), parfois pour le pire (les assassinats d’ennemis proches). L’auteur, historien celte et auteur policier, revendique l’originalité irlandaise, opposée au joug des Saxons comme des Francs – sans parler des Romains !

L’intrigue est enlevée, dans un décor monumental et un pays riche. La Bourgogne franque, un siècle avant Charlemagne, est un pays de vaches grasses et de vin capiteux. Ses rivières permettent le commerce depuis la Méditerranée et jusqu’à l’océan. L’héritage architectural romain a laissé de vastes bâtiments de pierres, harmonieux et sûrs comme des forteresses, avec ce goût des jardins et des plantes qui appartient à la culture du sud. Le lecteur devinera quelques bribes de la conclusion finale, mais restera mené en bateau jusqu’au bout, les rebondissements ne manquant jamais.

Ce tome est probablement le dernier de la série Fidelma, l’auteur ajoutant un épilogue situé cinq ans plus tard, comme une sorte de bilan moral de ce qui s’est passé à Autun. Le familier de sœur Fidelma lira ce livre comme un testament de sagesse ; celui qui ne connaît pas encore l’érudite avocate des cours de justice trouvera là un encouragement à lire les tomes précédents.

Peter Tremayne, Le concile des maudits (The Council of the Cursed), 2008, 10-18 2011, 356 pages, €7.69

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