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L’existentialisme était-il un humanisme ?

Simone de Beauvoir n’était pas Jean-Paul Sartre, elle en été contaminée et stimulée à la fois. Elle est plus raisonnable que son mentor et amant, moins portée aux délires de la raison (augmentés de whisky et d’éphédrine…). Elle a aussi mieux vieilli…

Dans La force des choses (FC) 1963, Entretiens avec Sartre (ES) 1974 et La cérémonie des adieux (CA) 1981, Simone évoque Jean-Paul et leur morale commune : celle qui m’a séduit à 13 ans, lorsque j’ai commencé à lire Jean-Paul Sartre. Pour ces existentialistes, « la morale » ne se décide pas dans l’abstrait mais dans l’action. Sartre « comprit que, vivant non dans l’absolu mais dans le transitoire, il devait renoncer à être et décider de faire » (FC p.16). Ce fut tout le dilemme des partis, lancés sur une utopie et forcés de se colleter la grise réalité concrète du gouvernement. Les « socialistes » comme les « écologistes » sont à la peine, tout comme les « gauchistes » et les « extrémistes de droite » le seraient si d’aventures ils parvenaient au pouvoir : voyez en Italie. La liberté se construit, elle n’est pas « de nature ». Il ne suffit pas d’assumer une situation mais il est nécessaire de la modifier au nom d’un avenir qui est un projet. « L’existentialisme définissait l’homme par l’action ; s’il le vouait à l’angoisse, c’est dans la mesure où il le chargeait de responsabilités » (FC 20). Et ça, « les responsabilités », les politiciens les fuient !

L’action était l’exemple du siècle des machines et de la science en marche, ce 19ème que Sartre et Beauvoir ont eu comme maitre pour former leur personnalité. L’action était aussi la morale émancipatrice des Lumières dont ils se voulaient les héritiers rebelles. Un pas de plus, et c’est « l’engagement ». Il est présence totale au monde : le monde concret, physique, du corps et des plaisirs ; mais aussi le monde des passions, amours, amitiés et mise en jeu ; enfin le monde des idées et de la morale, le contexte historique et social. Double sens au mot « engagement » : un commencement et une promesse, mais aussi un enrôlement et un assaut… Il sonne un peu comme « jihad » que le Dictionnaire du Coran (Bouquins 2007) classe sous la rubrique « guerre et paix » – le jihad est le combat contre le mal en soi-même, mais aussi la guerre sainte avec le groupe. Donc la meilleure et la pire des choses. Après-guerre, le communisme avait les apparences d’un nouvel humanisme, ayant contribué à vaincre la Bête immonde. C’était une erreur mais Sartre était moins rationnel qu’Aron et il se trompait avec passion. Pour Sartre, la vérité se mesure aux conduites, pas aux phrases. Or cette conviction aurait dû s’appliquer à lui-même, dès 1956 et l’écrasement par les chars soviétiques de la révolte hongroise… Il n’en a rien été, au contraire !

L’aveuglement a aussi son contexte historique. Beauvoir a eu plus de recul, même si elle a suivi son amant jusqu’au bout, visitant les dirigeants d’URSS, puis Castro et Mao sans rien voir d’autre que ce qu’elle était convaincue d’avance d’y trouver. « Les petits-bourgeois qui lisaient [Sartre] avaient eux aussi perdu leur foi dans la paix éternelle, dans un calme progrès, dans des essences immatérielles ; ils avaient découvert l’Histoire sous sa figure la plus affreuse (…) L’existentialisme s’efforçait de concilier histoire et morale » (FC 62). Sartre affirmait : « Je ne pouvais pas être libre seul » (FC 332). On le conçoit aisément – mais pourquoi alors s’assujettir à ces pensées totalitaires qui asservissaient les corps et les âmes jusqu’au meurtre de masse ?

L’exigence morale est un héritage culturel, celui des Lumières et de la révolution française : « Au nom des principes qu’elle m’avait inculqués, au nom de son humanisme et de ses ‘humanités’, au nom de la liberté, de l’égalité, de la fraternité, je vouais à la bourgeoisie une haine qui ne finira qu’avec moi » (FC 357) dit Simone. Elle se construit son propre épouvantail pour motiver ses actions. Sans passion, la raison n’est rien. Mais à créer son objet de haine fétiche, fait de morceaux tel Frankenstein, on risque de jeter bébé avec le bain censé le laver.

C’est exactement ce qui est arrivé à Sartre pour sa classification de « bourgeois » et qui arrive encore aux « anti » libéraux d’aujourd’hui. Ils collent l’étiquette « libéral » sur tout ce qui leur déplaît, sans saisir ni l’origine émancipatrice, ni l’histoire des libertés, ni le bain culturel dans lequel l’idéologie libérale est baignée. « Libéral » a remplacé « bourgeois » comme bouc émissaire – peut-être parce que les « anti » sont de fait bourgeois, surtout petits. Ils n’ont pas le cran d’être autrement ‘révolutionnaires’ qu’en haïssant un facile bouc émissaire qui est leur propre caricature.

Pour Sartre, le ‘bourgeoisisme’ était la primauté des intérêts privés et la morale de l’égoïsme. Pourquoi ne pas condamner ces travers directement – comme le fait le christianisme – plutôt que de les haïr incarnés en ‘classes’ ? Par marxisme ambiant d’époque, revu activiste par Lénine et imposé brutalement par l’Etat-Staline ? Mettre tous les gens dans le même sac – et pas seulement leurs conceptions ou leurs idées – c’est incarner la haine dans une catégorie humaine. Cette ‘sous-humanité’, ainsi rendue objet, peut être traitée avec mépris : entassée en mouroirs, battue, jetée aux chiens. Est-ce vraiment ce que prônait Sartre quand il affirmait que « l’existentialisme est un humanisme » ? – Non, selon Beauvoir.

Pour elle et Sartre, affirme-t-elle, une société morale veut dire « où l’homme désaliéné puisse se trouver lui-même dans ses vrais rapports avec le groupe » (CA 47). Désaliéner le bourgeois de son égoïsme a autant de valeur que désaliéner le prolétaire du travail, l’idéaliste de ses illusions ou l’adolescent aujourd’hui de la trilogie mobile-réseaux sociaux-jeux vidéo. Où Simone nous rend compte que le « marxisme » de Sartre était plus philosophique que partisan. Pas question par exemple, de juger que le parti a toujours raison ! « Ce qui dépend de nous, c’est la liberté ; donc on est libre en toute situation, en toute circonstance » (ES 497). C’est, au fond, la liberté stoïcienne, pas besoin d’en appeler à Hegel ou à Heidegger pour cela. Sartre : « La liberté et la conscience, pour moi, c’était pareil. Voir et être libre, c’était pareil. Parce que ce n’était pas donné, en le vivant, j’en créais la réalité » (id). Ou encore : « Le Bien, c’est ce qui sert la liberté humaine (…) le Mal ce qui la dessert » (ES 617). Donc le marxisme appliqué par tous les léninistes, de l’original Oulianov au dernier avatar Castro, est du côté du Mal – non pas « théorique », mais bel et bien concret. Par « exigence morale » de désaliénation pour tous, et parce que « la liberté se réalise », elle n’est pas donnée – on l’a vu. Entre les idées de Sartre et son attitude réelle subsistait donc une sacrée contradiction.

Le Mal est aussi dans le chewing-gum des yeux télévisuel, le matraquage publicitaire, le mensonge industriel, les histrions snobs, les manipulateurs de parti, les idéologues de télé et les démagogues de tribunes, les fanatiques de tout… La société libérale est moins esclavagiste que les autres, car elle offre la liberté de choisir. Au prix de l’instruction et de la culture, mais à chacun de se bouger un peu, la société lui en offre les moyens. Aucune société autoritaire n’offre ce choix, même la culture est orientée et censurée, l’instruction sélectionnée.

Mais la liberté a un prix : la responsabilité personnelle. Certes, le spectacle, la marchandise et l’égoïsme des comportements y existent – comme ailleurs (l’ambition des arrivistes du KGB ou des caporaux du castrisme n’était guère différente…). A chacun de savoir résister aux sirènes égocentrées – au nom de la morale commune. Ulysse l’a bien fait, attaché à son mât par ses compagnons ! Pourquoi faudrait-il « la contrainte » pour forcer les humains à être autrement qu’ils sont ? La société en serait-elle plus heureuse ? L’exemple malheureux de tous les systèmes autoritaires à vocation « morale » ont montré à satiété que non. Pourquoi faut-il que Sartre ait été se fourrer là-dedans ? Simone nous en montre toutes les contradictions.

Sartre critique par exemple l’Autorité validée par l’Important, ce type d’homme qui sait mieux que vous ce qui est bon pour vous. « L’important ou bien feint de mépriser les gens ou prétend à leur vénération : c’est qu’il n’ose pas les aborder sur un pied d’égalité » (FC 168). Beauvoir montre que, dans sa quête, Sartre pouvait tâtonner, mais qu’il ne se fermait jamais. « Tout au long de son existence, Sartre n’a jamais cessé de se remettre en question ; sans méconnaître ce qu’il appelait ses ‘intérêts idéologiques’, il ne voulait pas y être aliéné, c’est pourquoi il a souvent choisi de ‘penser contre soi’, faisant un difficile effort pour briser des os dans sa tête » (CA 13). Cette capacité de remise en cause et de renouvellement me donne au fond une certaine sympathie pour Sartre, malgré ses erreurs tonitruantes, ses engouements absurdes et ses grands écarts.

Je rejoins Simone pour voir en lui le modèle du philosophe moderne, à la conscience libre, au doute raisonnable. Sartre : « J’aime vraiment, réellement, un homme qui me paraît avoir l’ensemble des qualités d’homme : la conscience, la faculté de juger par soi-même, la faculté de dire oui ou non, la volonté, tout ça je l’apprécie dans un homme ; et ça va vers la liberté… » (ES 352). Donc pas vers le caporal-socialisme, ni vers le mysticisme écolo, ni vers la pensée unique du tribun de masse.

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Mondialisation induit nationalisme

Depuis l’ouverture du communisme chinois au capitalisme (1978) et l’effondrement du Mur de Berlin (1989), le monde est un. Les échanges se développent sans frontières, ils sont économiques, migratoires, culturels – mais aussi transfert des ressources, exportation des pollutions, crises financières systémiques et changement climatique. D’où l’ambigüité de la mondialisation : comme la langue d’Ésope, elle apparaît comme la meilleure ou la pire des choses. Ce pourquoi renaissent les nationalismes et les communautarismes, cet autre nom du nationalisme quand il est sans territoire.

Nous assistons en Europe à une multiplication des revendications nationalistes régionales, dues aux égoïsmes économiques mais aussi à la question de « l’identité ». La Ligue du nord en Italie ne veut pas payer pour le sud, les Flamands pour les Wallons, les Catalans riches pour les autres régions plus pauvres, les Basques pour l’Espagne, l’Écosse pour l’Angleterre depuis la découverte de pétrole en mer du Nord. Jusqu’à la Corse qui ne veut pas payer comme tous les Français des droits de succession sur l’immobilier. Il s’agit parfois d’autonomie qui permettrait une meilleure intégration européenne, préfiguration d’un « empire » aux cents nationalités plutôt qu’un joug des actuels États-nation (Monténégro, Kosovo). Le jeu des Girondins contre des Jacobins une fois de plus rejoué ? L’empire austro-hongrois contre la Prusse nationaliste et l’unité italienne de Garibaldi ?

Plus le global se fait présent, plus le local est revendiqué. Et dans le monde existent deux modèles : le chinois et l’indien. Les deux idéogrammes qui forment le mot Chine veulent dire à la fois le milieu, le pays, la nation et l’État, tout confondu. Nous avons là l’identité faite peuple, l’Un solide comme une famille. Ce n’est qu’aux marges (Tibet, Xinjiang) que l’unité est contestée, surtout parce que l’Un éradique toute particularité locale comme la religion, la langue ou la coutume. L’Inde connaît à l’inverse la culture du multiple, l’État étant une fédération d’États plus petits où les langues sont nombreuses, comme les religions. La structure clanique familiale tient lieu de lien social. En Europe, la France tendrait au modèle chinois et le Royaume-Uni au modèle indien. Quant à l’Allemagne, elle serait tentée par la synthèse japonaise : digérer tous les apports extérieurs – mais ne retenir que ce qui est japonisable.

hip hop colonnes de burenQu’est-ce donc que « l’identité » des peuples ? Une dynamique imaginaire, un mythe créé pour faire société. L’anthropologue Maurice Godelier, dans Au fondement des sociétés humaines, montre l’importance de l’imaginaire pour toute société. La pratique symbolique joue un rôle dans le consentement ou les résistances, l’imaginaire des rapports politiques et religieux fabrique le lien social. Le modèle individualiste issu des Lumières est un leurre pour qui n’est pas déjà inscrit dans une culture. L’homme doué de raison du libéralisme politique n’est pas forcément cet agent rationnel qu’y voit le libéralisme économique. Au contraire, la valeur n’est pas le prix et l’humanité ne se réduit pas au statut de consommateur : l’habit ne fait pas le moine, la Rolex ne fait pas la réussite. Ni le mariage l’amour…

Car se déploie aussi l’identité des êtres. Je suis indifférent au mariage gay, je crois qu’un enfant peut parfaitement s’épanouir s’il est aimé, même par deux femmes ou deux hommes, que l’attention portée à un enfant désiré est meilleure que le délaissement ou le dédain de maints couples hétéros dits « normaux », qu’en termes catholiques chacun a déjà deux papa puisqu’aussi « fils de Dieu » et que l’exemple même de Joseph et Marie, parents d’un enfant dû à la procréation assistée (par Gabriel messager), ne pose aucun problème. Je suis cependant dubitatif sur les « raisons » qui font que les marginaux fiers de l’être en 1968 veuillent aujourd’hui (à 50 ans et plus) se vautrer dans le confort bourgeois qu’ils haïssaient jadis. Il n’y a là aucune « raison ». La société populaire n’aimera pas plus « les pédés » ou « les gouines » parce qu’ils/elles seront passé(e)s devant le maire; et les gosses à deux papas et deux mamans se feront moquer plus qu’avant par leurs copains, toujours plus normalisateurs que la loi. Le mariage gay n’est pour moi que cette autre expression du nationalisme, du communautarisme, du repli sur les origines, le couple, le petit entre-soi. Je ne suis pas « contre », je n’en voit pas l’intérêt. Il y aura autant de divorces, de déchirements et de procès en succession que pour les hétéros : belle avancée ! François Hollande montre qu’il n’est pas indispensable de « se marier » pour avoir des enfants, les aimer et les élever. Bel exemple, au fond.

L’identité se forme à la fois dans le temps et dans l’espace. Elle se déploie verticalement par la filiation et la transmission, et horizontalement par l’appartenance à une famille, un clan, une société, une nation, une culture. L’inquiétude identitaire naît du bouleversement des espaces : le tout horizontal déracine et désoriente ; le tout vertical produit l’intégrisme et le refus du présent au profit d’un âge d’or. Quand les liens familiaux et les liens sociaux se relâchent trop, les individus perdent leur personnalité pour se laisser balloter entre communautarismes ou modes. La violence naît moins du refus d’appartenir que de l’impuissance à y parvenir. On affecte de mépriser ce qu’on ne peut avoir (la fille du voisin) et l’on valorise ce qui est loin et accessible à tous (le gangsta rap, le mode de vie américain). L’identité fait problème chez une partie des jeunes issus de l’immigration, mais plus chez certaines communautés que d’autres. La culture maghrébine ou noire verse trop souvent dans la victimisation d’ancien « esclave » ou « colonisé », encouragée perfidement par les « belles âmes » qui agitent le ressentiment pour motifs politiques. La culture familiale asiatique, restée forte, permet d’intégrer facilement la langue, les mœurs et les pratiques sociales françaises. Ce qui montre que chacun ne peut exprimer son humanité universelle qu’au travers de son humanité particulière – si elle est positive. On ne nait pas homme, on le devient.

Il n’y a pas d’identité figée, par essence. Il n’y a que des identités historiques et pratiques. Si l’on vient bien de quelqu’un, on habite aussi quelque part. La synthèse de ces deux espaces (vertical et horizontal) s’opère par la langue, les mœurs et les modes.

  • La langue est une capacité d’échanges ; bien parler permet de ne pas s’exprimer qu’avec ses poings. Encore faut-il aller régulièrement à l’école et ne pas fréquenter exclusivement sa bande ou son ghetto. La langue fait aussi sens commun, donnant aux mots les mêmes connotations.
  • Les mœurs sont les pratiques culturelles et symboliques de l’espace public. Faire comme tout le monde, même avec ses originalités, c’est avant tout respecter les règles du jeu social. Ce n’est pas être bien conforme, mais rester dans des normes acceptables. Basculer dans la violence, les délits, le terrorisme, c’est se rejeter volontairement de la société. Les bobos toujours prêts à excuser les « victimes » devraient regarder la réalité en face, pour mieux la prendre en compte.
  • La conformité, c’est la mode. L’éphémère marchand comme substitut d’identité. Suivre la mode, c’est remplacer les mots par les choses, les gens par des objets. Le trio Smartphone, Facebook, Twitter remplace les relations humaines par des médiations techniques et virtuelles. Il faut de la culture pour les utiliser et ne pas être utilisé par eux ; il faut une personnalité pour les prendre comme des outils, et pas comme le lien social même. Seule la personnalité empêche le fétichisme. Rappelons que le fétiche est un objet qu’on croit doué de pouvoir, alors que c’est le pouvoir sur l’objet qui fait son bon l’usage.

La mondialisation offre la technique à la mode à tous les êtres humains. Mais la technique ne remplace pas la culture, d’où la désorientation personnelle, le décrochage scolaire, la déprise sociale. Communautarismes et nationalismes naissent de ce manque. Ils ne sont pas à condamner en soi : un peu assure l’identité, trop enferme dans un ghetto.

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