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Julien Friedler, La vérité du labyrinthe

56 « textes » en 7 « parties » pour parler du Spirit of Boz – en français dans le texte. L’auteur, philosophe et psychanalyste lacanien, se présente comme « artiste, peintre et écrivain contemporain ». Il en appelle à la naissance d’une « conscience collective » de l’art.

Mais qu’est-ce que « Boz » ? En fait, un mot surgi de nulle part, me dit l’auteur, entre magicien d’Oz pour l’euphonie et un souvenir peut-être du Booz de la Bible, l’époux de Ruth que Victor Hugo a chanté endormi. Booz signifie « en Yahvé est la force », il est le bisaïeul de David et l’ancêtre du Christ. Mais chacun peut y mettre ce qu’il veut. Ainsi ai-je pensé au bos, bovis, le bœuf en latin – ou peut-être encore « le boss », le patron, the Dutch ship’s captain selon l’étymologie du mot anglais ? s’interroge malicieusement la sémillante épouse de Julien Friedler. Pourquoi ne pas le dire en français ? L’anglais apparaît comme la langue de l’Humanité, nouvel esperanto artiste hors marché pour l’auteur qui est Belge et multiculturel et qui a créé en 2008 une association d’art contemporain. Son programme vise des projets artistiques « pour et par les masses ».

Il s’agit donc de saisir l’insaisissable. Tentons donc l’impossible, avec humilité.

Dans ce livre-manifeste se déploient en une soixantaine de pages un « flux créatif » d’aphorismes afin que chacun « s’implique dans son désir ». Nous sommes entre vocabulaire psy et méditation bouddhiste, dans une quête New Age pour « libérer l’art » – bien qu’il soit « une puissance en acte » (et n’aie donc pas besoin d’être libéré). Mais l’auteur veut « penser une spiritualité moderne », l’art devant « désaliéner le sujet » qui – lui – n’est pas libre. Cet art nouveau est donc ouvert à tous et à tout. « L’anachorète côtoiera un pédophile » pour « la Forêt des âmes », déclare tout uniment l’auteur. C’est un Sujet global qui se façonne – « quant au sens, il viendra de surcroît ». Il se développera en marchant.

Julien Friedler est marqué par son époque ; il vilipende avec raison la « globalisation des psychés », l’artiste dévoyé comme marque à valeur marchande, et « la volonté de puissance » – qu’il considère avec un contresens total de la pensée de Nietzsche (mais peut-on en vouloir à un écorché vif rescapé d’une famille éteinte dans les camps ?). Cela dit, le spontanéisme tant pratiqué en mai 1968 et ensuite n’a guère produit d’œuvres marquantes, ni de « progrès » de la psyché, me semble-t-il. Le livre de Boz sera « un texte saugrenu et vertigineux », promet l’auteur p.29, « une conjuration des contraires ». En bref le tout et le contraire de tout mais dans toutes ses manifestations – renouvelant le mouvement Dada.

La foi est une force, elle aboutit à Dieu, de quoi trouver peut-être « la vérité du labyrinthe » ? L’auteur se fonde sur les trois monothéismes, qu’il voudrait voir se fondre en un nouveau. « Notre manière aura été de chercher une parole différente : non doctrinale, non sectaire, aux antipodes des dogmes et prétendues révélations » p.37. Une nouvelle religion toute spirituelle, sans incarnation ? « Une foi éprise d’absolu mais souffrant de ses avatars » p.38. Pour cela, il faut le « regard transcendant et désincarné du Témoin », sa Vision. « Une nouvelle philosophie de vie, capable de sublimer nos existences » p.44. Par « l’art » et la spiritualité censée s’en dégager.

Mais cet ancrage au théisme, même mono, me gêne : « Dieu » est un mot passe-partout qui dit soir la crainte devant l’Inconnu, soit l’émotion face au Mystère, soit la projection hors de l’humain d’un Être suprahumain. « Dieu » est donc ce qu’on croit qu’il est : pourquoi dès lors se limiter aux seuls monothéismes ? L’énergie de l’univers des Stoïciens ou l’Un des bouddhistes (le grand Tout océanique) serait-il moins « Dieu » que Dieu ? Le premier des monothéismes aurait-il donc montré la voie, en avant-garde de l’Histoire, comme le marxisme le « croyait » du matérialisme « scientifique » ? Le communisme, bien que sans Dieu, était aussi une « religion », dans le sens formel de « ce qui relie ».

D’ailleurs, n’est-ce pas cette liaison entre humains à laquelle Julien Friedler aspire ? Se relier par l’art, est-ce différent de se relier par la communauté ? Ne s’agit-il pas toujours d’un « acte » de création qui est un acte de foi ? Il me semble que l’on pourrait dire qu’il est Eros, un acte de communion humain qui va de l’inclination au sexe, puis à l’élévation à l’amour et à la charité. Le travail modèle l’homme – et l’art, comme le sexe, est un « travail ». Le travail engage à ce qui existe, fait chanter la matière. Faut-il en glorifier « Dieu » ? Ou se poser en égal orgueilleux ? Ou mettre au point Oméga ce « Dieu » qui n’existe pas sans la croyance humaine ?

L’auteur réclame un point de vue contemplatif, non militant, un idéal de paix intérieure – minimum indispensable pour la paix entre les hommes. Cela dans une Europe qui se dégrade en raison de la guerre des ventres de l’islam conquérant (p.65), alors que la Russie et l’Asie ont su encore préserver leur culture (p.66). Reste l’Afrique, continent des origines, comme Terre promise…

Le lecteur se demande qui lui parle, hésitant entre méditant et transartiste (comme on dit transhumaniste). Il s’agirait de se détacher de l’Ego et de ses illusions, de combattre « les Quatre démons » que sont la colère, la vanité, la peur, l’ignorance. Mais encore ? Après avoir évoqué le Spirit of Boz, le livre du Boz, les œuvres, s’être engagé pour la vie, désigné la voie royale, défini la pratique, le lecteur est bien avancé. L’artiste a-t-il besoin de cet arrière-plan un brin ésotérique pour créer ? Si l’art est puissance en acte, qu’a-t-il besoin de « Dieu » ou autre Sublime en point ultime ? En quoi ce court recueil d’aphorismes permet-il de cheminer « pour atteindre la paix et la sérénité » ?

Ou n’est-il qu’une pierre du chemin, apporté pour que d’autres y ajoutent et montent le cairn qui indiquera la Voie ? A suivre…

Julien Friedler, La vérité du labyrinthe (en 3 langues, français, anglais, espagnol), 2016, Jacques Flament éditions, 201 pages mais 69 pages en français, €18.00

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

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André Gide, Journal II, 1926-1950

Gide aborde cette seconde partie de sa vie à 57 ans par un périple en Afrique occidentale française – avec Marc Allégret, son amant adolescent devenu son ami adulte, jusqu’à sa mort. Il a publié Corydon, puis les Faux-Monnayeurs, il devient célèbre, et cette stature nouvelle l’oblige en même temps qu’elle le handicape. S’il se lie avec d’autres célébrités du moment, il est aussi trop souvent sollicité par « les amis, les admirateurs, les quémandeurs » (p.91) qui lui demandent conseil et grignotent son temps d’écriture et de pensée.

Ce pourquoi il s’évade, à la campagne, dans les voyages. Son tropisme est le soleil, la Normandie mais surtout les bords de la Méditerranée toute proche : la Provence, la Tunisie, l’Algérie, l’Egypte. Il rencontre en Afrique du nord ce mélange intime de ferveur religieuse et de sensualité charnelle qu’il affectionne. Il s’y sent bien, comme Camus qui y est né. Gide n’y est né qu’à l’amour sexué entre deux corps, mais cette empreinte l’a marquée à vie. Il y emmènera sa femme Madeleine, avant qu’elle ne meure en 1938, le laissant à nouveau orphelin – il l’avait épousée à la mort de sa mère en 1895.

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Malgré l’âge, le désir reste entier et les pulsions ne manquent pas de trouver des partenaires emplis de jeunesse et de sève pour s’assouvir : à 61 ans « un petit débardeur de seize ans » à Marseille p.227, à Calvi p.233, à Berlin p.384, à 70 ans le jeune berger Ali en Egypte p.649, les jardiniers prime adolescents p.671, et à 73 ans encore un gamin blanc de 15 ans venu de lui-même dans sa chambre à l’hôtel à Tunis le 3 août 1942, « deux nuits de plaisir comme je ne pensais plus en pouvoir connaître de telles à mon âge », p.826. Pas d’amour vénal, mais une faim réciproque ; pas de pénétration mais des caresses à l’envi. « C’est de treize à quinze ans, seize ans au plus, lorsque l’adolescent commence à découvrir son exigeante nouveauté avec une surprise exquise. Passé quoi, je le cède aux femmes » 13 février 1939, p.657. Paradoxalement, à l’encontre de ceux qui adorent dénoncer au nom de la Morale, André Gide n’a jamais « violé » personne : l’article 222-23 du Code pénal qualifie en effet de viol tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu’il soit, commis sur la personne d’autrui par violence, contrainte, menace ou surprise. Ni contrainte, ni pénétration, Gide reste blanc comme neige…

Ce n’est pas cette sexualité, différente de la mienne, qui m’a fait relire Gide et surtout son Journal, à mes yeux son œuvre la plus pérenne. L’auteur livre un itinéraire intellectuel français remarquable, élevé dans la religion pour s’en émanciper tout seul, gardant la culture chrétienne en acceptant les cultures autres, se convertissant un temps au communisme comme « religion raisonnable et raisonnée » prenant la suite de l’Evangile (p.421), avant de reprendre sa liberté, s’efforçant de penser par lui-même malgré les pressions amicales, familiales, sociales, politiques et religieuses. « Croire, obéir, combattre » (p.562) est pour lui la devise du fascisme. C’est celle de tout dogme et de toute foi.

Je m’aperçois, dans la maturité, que nombre des idées qu’il émet sont devenues les miennes sans que je puisse distinguer ce qui ressort de son exemple, lors de mes lectures de jeunesse, ou de sa façon d’être – humaniste libérale – enfant des Lumières. Comme lui, je révère Montaigne et Shakespeare, Nietzsche évidemment, Goethe jadis, Dostoïevski sûrement, Racine pour la psychologie et Montesquieu pour la langue, Balzac et Stendhal beaucoup et moins Zola ou Hugo. Je considère l’Eglise comme une perversion bureaucratique et idéologique du message des Evangiles et je ne dissocie pas la chair de l’esprit (p.1077). Je crois comme lui en l’amitié plus qu’en « l’amour », ce mot-valise trop galvaudé dont personne ne sait vraiment ce que c’est entre exaltation des hormones, fuite des sens, désir fusionnel ou idéal inaccessible. Je suis et reste sans-parti, conservant comme lui mon libre-arbitre. Et, comme lui, « dans les écrits de Marx, j’étouffe » p.584.

Gide est un maître de vie – aujourd’hui encore et malgré l’Internet et la mondialisation – se situant sans cesse dans le mouvement, à l’intersection de son moi et du monde. « Prendre les choses non pour ce qu’elles se donnent, mais pour ce qu’elles sont. Jouer avec les cartes qu’on a. S’exiger tel qu’on est. Ce qui n’empêche pas de lutter contre tous les mensonges, falsifications, etc. qu’ont apportés, qu’ont imposés les hommes à un état de choses naturel et contre lequel il est vain de se révolter. Il y a l’inévitable et il y a le modifiable » p.1048.

Il a connu le grand espoir du communisme rouge… avant de déchanter en allant visiter le pays des soviets, devenu beaucoup moins soviétique et beaucoup plus bureaucratique, beaucoup moins participatif et beaucoup plus surveillé par les policiers de Staline.

Il a connu le moralisme égrotant du Maréchal en 40, étant bien près de le croire tant ses mots sonnaient justes sur la défaite due à l’hédonisme et à la lâcheté – avant de constater très vite que l’abandon n’était pas seulement celui des élites effondrées… mais celui de Vichy tout entier : « J’admire ici encore l’habileté consommée de Hitler et la naïveté routinière des Français, notre chimérique confiance en des droits que, vaincus et reniés par notre seule alliée, nous n’avons plus aucun moyen de faire respecter ; notre impéritie » 19 juillet 1940, p757.

Il a connu les bombardements alliés de Tunis occupée, la peur et le rationnement, l’égoïsme forcené de l’adolescent « pas encore pubère « Victor » (pseudo pour François Reymond, né en 1927) dont il tartine des pages d’observations aigües, mais aussi les solidarités à ras de terre des immeubles et du quartier. Il est des moments où il faut s’engager, mais c’est toujours au détriment de sa liberté intérieure et ces moments ne doivent jamais durer sous peine de sombrer dans le conformisme.

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Les « aboyeurs de vertu » ont sévi avant la guerre et ont préparé le fascisme ; pendant la guerre ils ont favorisé la collaboration ; après la guerre ils se sont mués en inquisiteurs vainqueurs qui n’hésitaient pas à lyncher leurs ennemis personnels au nom de l’Humanité. Gide s’est toujours méfié de ces gens dont les abois sonnent bien plus fort que la vertu qu’ils affichent, et dont l’exemple qu’ils devraient pourtant donner manque trop souvent. « Certains êtres ne se maintiennent vertueux que pour ressembler à l’opinion qu’ils savent ou espèrent que l’on a d’eux » 9 octobre 1927 p.48. Ou encore : « quant aux vertus du moins qu’ils préconisent, et dont très souvent ils se persuadent que la foi leur permet de se passer » 7 février 1940, p.687. Croyez et vous serez pardonnés ! C’est valable en communisme comme en religion.

Chrétiens, communistes, résistants de la dernière heure, moralistes, tous ces « croyants » qui abolissent leur personnalité pour le Dogme appauvrissent la civilisation même : « La culture doit comprendre qu’en cherchant à absorber le christianisme elle absorbe quelque chose de mortel pour elle-même. Elle cherche à admettre quelque chose qui ne peut pas l’admettre, elle ; quelque chose qui la nie » 14 juin 1926, p.5. Mettez n’importe quelle foi à la place du « christianisme » et vous aurez le bon sens. L’islamisme aujourd’hui est dans ce cas : en cherchant à admettre un islam qui ne peut littéralement pas l’admettre, la culture humaniste des idiots utiles injecte quelque chose de mortel dans « la » culture – la nôtre. « L’on excusera mal, plus tard, cette modération, cette longanimité, cette tolérance dont nous avons fait preuve à l’égard du catholicisme ; notre sympathie paraîtra faiblesse, et notre indulgence sera jugée sans indulgence. Encore heureux si l’on ne dit pas que nous avons eu peur », écrit Gide le 6 juillet 1938, p.86. Cette phrase s’applique telle qu’elle aujourd’hui. Quant à la « post-vérité » érigée récemment par Trump en dogme de gouvernement, Gide la notait déjà chez Barrès, le nationaliste de son temps : « Je ne consens à connaître pour vrai que ce qui me sert », lui fait-il dire le 11 novembre 1927, p.59.

Comme le premier tome, ce Journal est fait de bric et de broc, les cahiers de réflexions s’ajoutant au carnet plus vraiment quotidien, les relations de voyage restant brutes avant toute élaboration (le carnet d’URSS montre combien l’auteur devient prudent et ne note plus sur la fin que quelques phrases sibyllines). Mais il est bien vivant : « Tout ce que j’ai écrit de mieux a été bien écrit tout de suite, sans peine, fatigue ni ennui » 18 août 1927, p.41. André Gide fut le premier écrivain vivant à être publié dans la Pléiade en 1939, collection Gallimard dirigée par son ami Jacques Schiffrin. La dernière entrée du Journal date du 21 novembre 1950, Gide s’éteindra le 19 février 1951, moins de trois mois plus tard. Le bilan de son existence, il le tire le 3 septembre 1948, à 79 ans : « Un extraordinaire, un insatiable besoin d’aimer et d’être aimé, je crois que c’est cela qui a dominé ma vie, qui m’a poussé à écrire ; besoin quasi mystique au surplus, car j’acceptais qu’il ne trouvât pas, de mon vivant, sa récompense » p.1066.

Ce sont donc les carnets d’une vie entière, de 18 à 82 ans, qui composent cette œuvre. Ils disent l’homme et c’est ce qui nous importe, au fond, plus que les faits ou les imaginations. « Ne vaut réellement, en littérature, que ce que nous enseigne la vie. Tout ce que l’on n’apprend que par les livres reste abstrait, lettre morte » 4 novembre 1927, p.56.

André Gide, Journal II, 1926-1950, édition Martine Sagaert, Gallimard Pléiade 1997, 1649 pages (1106 pages sans les notes), €76.50

André Gide, Journal – une anthologie 1889-1949 (morceaux choisis), Folio 2012, 464 pages, €9.30

Le site André Gide en anglais http://www.andregide.org/

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Éternelle tentation communiste

Les débats politiques portent toujours sur le modèle de société désirable. Il y a 25 ans existait la société capitaliste, représentée par l’Amérique et ses incontestables succès. Et la société communiste, représentée par l’URSS à la pointe et par la Chine en développement, avec la base avancée de Cuba en David contre Goliath. Le communisme représentait une utopie syndicale et populaire pour les Français qui donnaient alors autour de 20% au PC à chaque élection ; la jeunesse encensait les diverses formes intellectuelles du gauchisme, de la sophistication trotskiste au simplisme mao ; technocrates et bureaucrates y voyaient le prolongement de l’État-providence avec pour corollaire le renforcement de leur pouvoir social.

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Est arrivée la crise mondiale du pétrole, l’inflation massive, l’incapacité des administrations à réagir – donc la déréglementation. L’URSS s’est écroulée, la Chine a commencé son virage, Cuba a sombré dans la paranoïa sénile. Le monde n’a « plus le choix » parce que dans le concret, aux voix, un système l’a emporté sur l’autre. Ce qui n’empêche pas l’utopie de survivre. On en trouve des traces dans les arguments ressassés de nombre de ceux qui ne sont ni aux affaires, ni aux leviers de l’économie, mais confortablement fonctionnaires. Il est confortable de prêcher du haut d’un statut quand on n’a nulle main à mettre à la pâte.

C’est pourquoi il est utile de revenir à ces débats ardus qui ont fait l’objet de tant de publications savantes. Mieux vaut la rigueur que la mauvaise foi. Guy Bensimon, professeur d’économie à l’IEP Grenoble et chercheur au CNRS, a publié en 1996 un intéressant Essai sur l’économie communiste (toujours disponible). Malgré le jargon qui reste la marque de la sociologie, il plante avec rigueur le décor. Une économie réelle n’existe que dans une société réelle ; or une société est toujours organisée autour de rapports sociaux. Economie de type capitaliste ou économie de type communiste ne peuvent s’analyser sans mettre au jour la domination et les autres types d’échanges sociaux. C’est la faiblesse des critiques néoclassiques que de juger du communisme selon les normes d’une société marchande ; c’est le mérite du russe Alexandre Zinoviev d’avoir mis le doigt sur le sujet.

Tout système social est complexe, il implique une division du travail et des rapports hiérarchiques entre les gens, entre les groupes ; chaque système social est issu d’une ligne historique distincte, ce pourquoi « la transition » russe entre soviétisme et libéralisme ne se fera pas avant une génération au moins. Si l’on dégage les types abstraits, deux lignes apparaissent :

  1. « La ligne historique du communisme, c’est la contrainte de l’organisation sociale » p.245. Chaque individu n’est pas considéré comme unité de décision indépendante mais obligatoirement rattaché à une cellule sociale (production, vie publique, relations personnelles) et chaque groupe de cellules à un bloc, entreprise ou administration. Ces dernières appartiennent à des ministères que coordonne le Plan, impulsé d’en haut par les oukases politiques du Comité Central du parti unique. La société communiste est une société de domination et de soumission des individus à une nomenklatura de quelques-uns qui règlent l’organisation d’une société complexe par la politique.
  2. « La ligne historique du capitalisme, c’est la liberté d’entreprendre et de commercer avec, à la base, ce qui allait devenir la relation de droit et la liberté juridique » p.246. Professions et commerce se sont développés dans les interstices de l’organisation sociale (alors féodale). L’organisation sociale encourage l’activité fictive et fixe les individus à leur groupe – alors que la liberté d’entreprendre promeut l’efficacité du travail et détache l’individu du groupe par les échanges.

Toute organisation sociale tend à contrôler ; toute revendication de liberté pour s’y opposer est ‘capitaliste’, puisque seule l’efficacité de gestion des ressources rares (le propre du système capitaliste) permet l’émancipation économique des individus et groupes sociaux du poids trop étouffant de l’organisation sociale. D’où cette remarque de l’auteur : « Croire que ‘le communisme est mort’ est une pure illusion. Il sera toujours présent tant qu’il y aura des sociétés complexes, y compris dans les sociétés occidentales qui, quoique ‘capitalistes’, ne peuvent se passer d’organisation sociale » p.246. Notons que cette émancipation capitaliste-démocratique-scientifique (les trois sont historiquement liés…) est à la fois ‘contre’ et ‘avec’ l’organisation puisqu’aucun système, même économique, ne peut subsister sans règle.

Mais c’est cette dialectique de l’individu et de la société qui crée la dynamique de l’innovation capitaliste, cette dialectique des groupes et pays créatifs d’économies-monde qui entraîne les autres dans ‘le progrès’. L’actuel débat sur la ‘régulation’ est bien de ce type. L’Etat veut contrôler tandis que les individus résistent. La médiation est assurée, en Occident, par le droit, lui-même élaboré et renouvelé par les instances démocratiques de débats et de votes réguliers.

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Pourquoi la tendance centralisatrice (« communiste ») a-t-elle échoué ?

  • De fait, parce qu’historiquement les sociétés sont sorties d’une économie de guerre et de reconstruction (de 1914 à 1991, la fin de la guerre froide).
  • Politiquement, parce que la coexistence des systèmes, durant 60 ans, a clairement montré qu’un type de société et pas l’autre pouvait augmenter son niveau de vie, entreprendre ou choisir la protection d’un statut, libérer sa création artistique, ses loisirs et ses mœurs, s’exprimer librement, aller et venir sans contraintes dans le monde entier. Dès que le Mur et autres rideaux de fer ou de bambou se sont ébréchés, l’exode a été massif, les gens votant avec leurs pieds faute d’autre moyen.
  • Socialement, parce que la lutte (la concurrence dans le type capitaliste) prend une forme inhibante dans le type communiste : « La préventisation est la forme de lutte sociale qui se noue entre individus dépendants les uns des autres du fait de leur cosubordination. (…) Son but est d’empêcher que les individus ne se détachent de la masse ; elle consiste donc à nuire aux individus performants tout en permettant aux faibles de se hisser jusqu’à la moyenne » p.99. Ses moyens sont « les dénonciations, les calomnies, l’usage de faux » ; ses conséquences sont « la tendance généralisée vers la médiocrité, la tendance à l’abaissement du niveau moyen de production de la société, la tendance au renforcement du goût de la société pour l’étalage, le bluff, les formes fictives d’organisation et d’activité, l’imitation de l’activité aux dépens de l’activité réelle » p.100. Les innovations se font en sociétés capitalistes, les recherches d’Etat qui existent en société communiste sont alimentées surtout par l’espionnage technologique (URSS, Chine…) et sont réservées exclusivement à l’armée (ou au pouvoir central) ; elles ne se diffusent pas dans la société ni dans le reste du monde.
  • Economiquement, parce que les sociétés ont jusqu’ici choisi la quantité de biens disponibles, la qualité de la production et la productivité du travail (où excelle le système capitaliste) – plutôt que l’emploi garanti, l’exploitation du travail faible et les risques absents (où excelle le système communiste). A faire une comparaison, il faut lister tous les attributs sociaux et pas seulement se cantonner aux critères purement économiques. Notons que le Japon, société clanique, a opéré une synthèse historique originale des deux jusqu’à présent. Et que la Chine Populaire s’est ouverte au marché tout en conservant une ‘junte’ dite communiste (qui n’est qu’un mandarinat traditionnel où l’idéologie sert de voile). Avec « la crise », le balancier revient vers la protection et la garantie, redonnant au type communiste des couleurs nostalgiques.
  • Oui, mais… l’écologie fait une entrée en force dans les préoccupations et les craintes ! Or, selon Zinoviev, la propension des sociétés communistes à une faible productivité entraîne certaines conséquences : « la baisse d’intensité dans ‘l’échange des substances’ aussi bien à l’intérieur de la société qu’entre la société et son milieu, le ralentissement de tous les processus vitaux, le développement de la croissance purement physique du corps social (croissance économique extensive) (…) l’exploitation cupide de la nature et le parasitisme » p.207. Le capitalisme est plus efficace pour gérer les ressources rares ; le communisme est gaspilleur, extensif et peu soucieux de la moindre efficacité économique – seule la politique compte.

A cette aune, la voie communiste reste barrée et le parti Socialiste français aurait eu raison de tirer un trait sur cette révolution marxiste… s’il l’avait assumé. Reste la voie de l’aménagement, donc du réformisme qui vise à d’abord laisser-faire – avant de corriger.

Guy Bensimon, Essai sur l’économie communiste, L’Harmattan 1996, 272 pages, €23.90

Alexandre Zinoviev, Le communisme comme réalité, 1981, Livre de poche Biblio essai, €4.46

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Tzvetan Todorov, L’esprit des Lumières

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Tzvetan Todorov vient de mourir. Ce Bulgare devenu Français après sa fuite de l’oppression socialiste a sorti, à l’occasion de l’exposition qui s’est tenue en 2006 à la Bibliothèque Nationale, un opuscule sur les Lumières. Je réédite la note que j’avais fait paraître à l’époque sur un blog précédent, puis à nouveau en septembre 2014 sur ce blog.

Pour Todorov, les Lumières ne sont pas une innovation mais un aboutissement. Les idées viennent de l’Antiquité, reprises à la Renaissance et épanouies à l’âge classique. Nous sommes alors à une époque de débats où l’on privilégie ce qu’on choisit plutôt que ce qui est imposé, et où l’on découvre (après les Évangiles) que des droits inaliénables existent du fait seul d’appartenir au genre humain.

  • La raison, par ce qu’elle permet la connaissance, libère des peurs et des superstitions. Dès lors,
  • la quête du bonheur remplace celle du Salut, car un délit n’est plus un « péché » mais une faute sociale,
  • la propriété n’est plus un privilège « divin » attaché à une caste élue mais le fruit de l’initiative et du travail
  • il n’y a pas de Dessein de Dieu ou de l’Histoire (le Progrès) mais une perfectibilité de l’homme (selon Rousseau) recommencée à chaque génération.

Oh, certes, les Lumières ont amené la table rase de la Révolution, puis l’exacerbation paranoïaque de la Terreur, le rationalisme dévoyé du Scientisme et le moralisme condescendant du Colonialisme avant celui de « la gauche morale »… Les Raisonnables savent tellement mieux que tout le monde, n’est-ce pas, ce qui est bon pour les autres ! Ils ont reçu la révélation de la Vérité de leur propre esprit, tout comme Mahomet avait reçu la Parole d’Allah de Djibril (Gabriel) même.

C’est à la gloire du christianisme d’avoir décidé que tous les êtres humains avaient une âme (les Jésuites du Paraguay ont été à la pointe et se sont fait mal voir pour cette raison). Par la suite, l’inertie des mentalités a été celle de l’aventure et des gros sous, mais avec cette idée lumineuse qu’il fallait les aider à sortir de l’obscurantisme en faisant travailler les « peuples-enfants » pour les éduquer. La France en Afrique, il y a quelques décennies, avait ce même raisonnement chez les coopérants profs.

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Les règlementations françaises en ont gardé un travers bien connu : dire le Vrai et l’Unique, pour le Monde entier, de toute Éternité – sans jamais tenir compte des particularités individuelles, ni de la maturation sociale, ni des conditions historiques. La gauche en France reste remarquablement imbibée de cet état scientiste, clérical et autoritaire de penser : il y a ceux qui sont « éclairés » et tous les autres ne sauraient savoir (ni décider) par eux-mêmes de ce qui est bien pour eux (d’où l’idée de dictature du prolétariat inventée par Lénine).

Mais, fort heureusement, les Lumières sont bien autre chose que cette caricature pour intellos dépressifs. Elles sont un combat constant contre les obscurités, y compris celles qui subsisteront toujours en nous : tout simplement parce que nous ne sommes pas des dieux. Pour les Grecs, ce combat personnel et collectif permanent était tout bonnement la civilisation, cet épanouissement humain à reconstruire à chaque génération. Ils opposaient le citoyen éclairé partie au débat public au barbare, soumis aux clans, aux coutumes et au despotisme.

lumieres droits de l homme

Todorov relève cinq vertus des Lumières : l’autonomie, la laïcité, la vérité, l’humanité et l’universalité.

Oser penser par soi-même avait ravi Diderot. La tradition constitue un être humain mais ne suffit pas à rendre quoi que ce soit légitime ; il y faut la raison. Celle-ci n’est pas seule en l’homme, mais flanquée de la volonté et des désirs. La raison peut éclairer l’homme, mais elle peut aussi faire le mal car l’autonomie n’est pas l’autosuffisance : l’homme n’est humain qu’en société… et toute société exerce sur l’individu une pression, positive par l’éducation et l’exemple, mais aussi aliénante par la mode, l’opinion commune, le qu’en-dira-t-on. C’est pour cela que Rousseau fit élever Émile hors des villes. De même, la critique qui émane de la raison est utile mais, lorsqu’elle s’exacerbe et tourne à vide, elle devient un jeu gratuit, une ‘private joke’ stérile entre intellos.

Avec les Lumières, le pouvoir spirituel regagne enfin son empyrée, laissant à lui-même le pouvoir temporel. Déjà, le Christ annonçait que son Royaume n’était pas de ce monde, demandant de rendre à César ce qui appartenait à César, réservant le reste à Dieu. Si l’empereur byzantin Constantin impose le christianisme comme religion d’État au IVe siècle, la Réforme protestante crée la laïcité en libérant la conscience et les conduites de « l’infaillibilité » des représentants terrestres. La laïcité refuse toutes les « religions », qu’elles soient papales ou politiques : la Terreur jacobine, le nazisme, le communisme, le positivisme, la loi de la jungle financière, la mystique écolo…

Aucun jugement de valeur ne doit inhiber la recherche scientifique qui, si elle ne dit pas « le vrai », recherche par essais et erreurs le « vraisemblable », n’hésitant jamais à remettre en cause dès le lendemain les certitudes les mieux acquises. Penser, croire, critiquer, rechercher la vérité, sont des libertés de l’homme du fait même qu’il appartient à l’humanité.

jeune grec nu et satyre barbare

Mais il est entendu que toutes les « opinions » ne sauraient se valoir : seuls les humains « éclairés » (hommes et femmes informés et capables de raisonnement), savent appliquer la méthode expérimentale pour connaître la vérité des sciences, puis en débattre lors de dialogues argumentés. La libération de l’homme est un processus qui s’apprend. La démocratie est l’état où la souveraineté populaire s’exerce dans le respect des droits de l’individu.

Dès lors, la vérité n’est pas le Bien transcendant, mais ce qu’on trouve ; pas l’éternel immobile, mais le provisoire observé ici et maintenant. Pouvoir n’est pas du même ordre que savoir. Éduquer aux valeurs n’est pas du même ordre qu’instruire les faits. Nulle volonté collective ne peut rembarrer l’indépendance de la vérité si elle est recherchée selon les méthodes de la raison. Le réel n’est pas de convenance idéologique mais s’impose, sous peine de délirer, ce qui signifie « sortir du sillon de labour »,  perdre la raison. Et se trouver alors gibier tout trouvé pour le n’importe quoi d’une volonté, des désirs ou des pulsions.

Avec les Lumières, ce n’est plus Dieu mais l’homme, qui devient le centre. Son existence n’est plus un « moyen » que la Providence a trouvé pour faire son « Salut » dans un Dessein intelligent. L’homme a sa fin en lui-même comme être vivant sur une planète globale : sa préservation, son épanouissement, son bonheur – à l’égal de toutes les espèces vivantes. L’État n’est plus sauveur sous l’égide d’un Roi oint de Dieu mais protecteur des libertés et fournisseurs de services négociés en commun en échange de l’impôt.

Détourner ce mouvement des Lumières est, hélas, fréquent mais pas pour cela justifié : l’art pour l’art, le scientisme, le colonialisme, la technocratie, le social-collectivisme ne sont que des Lumières dévoyées. On ne peut atteindre une fin noble par des moyens ignobles. L’universalité des Lumières veut que tout être humain ait droit à la vie, à la dignité et au bonheur. Simplement parce qu’il appartient à l’espèce humaine – pas parce qu’il serait « élu » de tel Dieu ou citoyen de tel État. En revanche, le respect de chacun ne limite pas la nécessité de normes communes.

Les Lumières se sont épanouies dans l’Europe du 18ème siècle, mais il s’agit bien, selon Todorov, d’une pensée « universelle ». Il en retrouve les traces dans l’Inde du 3ème siècle avant, dans le christianisme proche-oriental bien sûr, mais aussi dans l’islam des 8ème au 10ème siècle, dans le confucianisme Song et même dans l’Afrique anti-esclaves du 17ème siècle. Le mouvement éclot en Europe en raison de l’autonomie politique des pays qui la composent et de la séparation acquise de haute lutte entre Dieu et César. Le Papisme a laissé dégénérer le savoir selon Hume ; au contraire, la séparation du spirituel et du temporel l’a régénéré. Le morcellement des puissances, allié à un espace culturel et commercial commun a rendu l’Europe foisonnante d’échanges matériels et spirituels ; les idées neuves ont circulé sans entraves. Tout au contraire des espaces unifiés à autorité affirmée, comme celui de la Chine.

Malgré les dérives et les excès, puissent les Lumières irradier le monde entier afin que l’être humain s’y épanouisse sans heurt. Ce petit livre de 126 pages est un bien beau livre. Une mine politique pour une grande partie du globe, si l’on y réfléchit.

Tzvetan Todorov, L’esprit des Lumières, 2006, Livre de poche 2007, 160 pages, €5.60

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Conservatismes

Comme il existe des progressismes, il existe plusieurs conservatismes : subi, graduel, radical. Car même ceux qui se qualifient de progressistes persévèrent dans le conservatisme de leur courant. Ils ne changent pas, seule change l’époque.

Le progressisme subi est celui du libéralisme, qui accepte ce qui vient, d’où que vienne le changement (du climat, des mœurs, des techniques, du mouvement social), mais avec l’habitude. Le courant récent va des radicaux sous la IIIe République à Emmanuel Macron, en passant par Pierre Mendès-France, Michel Rocard, Jacques Delors, Manuel Valls (avant d’être ministre, pas après) et… François Hollande (une fois élu seulement). Les modèles : Bill Clinton, Tony Blair, Gerhard Schröder.

Le conservatisme subiest le même : accepter ce qui vient, faire corps avec le changement en adaptant les lois et les mœurs, mais lentement, à son heure. Ce qui distingue progressisme et conservatisme subis ? La « bonne conscience » sociale : se dire de gauche est mieux valorisé, se dire de droite est plus le fait des retraités.  Centre gauche et centre droit, Macron et Juppé ou Bayrou sont proches, au fond. Le courant va des Girondins à Alain Juppé, en passant par Louis-Philippe, Alexis de Tocqueville, Antoine Pinay, Jacques Chaban-Delmas, Valéry Giscard d’Estaing, Raymond Barre, Edouard Balladur, François Bayrou. Accepter une interprétation humaine différente des mêmes lois de nature ou divines. La conscience s’améliore, elle « découvre » du neuf comme on découvre un corps en ôtant peu à peu le drap qui le recouvre. Ainsi des mathématiques : elles existent de tout temps comme règles d’organisation de (notre) univers ; les humains ont mis des millénaires pour peu à peu les mettre au jour ; ils ne les inventent pas, ils les révèlent – croient-ils. Les modèles sont les mêmes que pour les progressistes, avec Jean Monnet en plus pour l’Europe.

Le progressisme graduel est le réformisme, qui ne remet pas en cause le système global mais l’aménage progressivement – par exemple le socialisme ou le radical-socialisme. Valls ou Peillon l’incarnent aujourd’hui, un peu moins Montebourg (plus interventionniste), encore moins Hamon. Le courant est issu de la scission en 1920 de l’Internationale socialiste entre communistes (inféodés  à Moscou) et le socialisme (qualifié de trahison par les staliniens). La vieille SFIO de Guy Mollet (qui envoya le contingent en Algérie pour 24 mois au lieu de 18 en proclamant urbi et orbi l’Algérie française), et le Parti socialiste refondé par Mitterrand et Chevènement en 1971 jouent cette carte : radicalité en paroles (pour être élu) puis pragmatisme réformiste en actes (une fois au pouvoir). Martin Aubry, Laurent Fabius et les « frondeurs » sont de ce jet. Le (seul) modèle franco-français : François Mitterrand – autoritaire et manœuvrier.

Le conservatisme graduel considère qu’il existe des lois immuables, issues de Dieu ou de la Nature (par exemple l’hérédité), et qu’il est vain de vouloir changer l’homme – sauf par le dressage éducatif et les lois répressives. On ne change alors pas l’être humain, mais seulement son comportement par des lois normatives. Qu’elle soit acceptée ou imposée, la règle s’impose. Fillon suit cette voie, après Chirac (créé par Marie-France Garaud et Pierre Juillet), la politique est l’art du possible. C’est donc se faire « réactionnaire » que de réagir négativement à ce qui change trop vite – à gauche aux réformes des zacquis sociaux (par exemple Hamon qui abandonne le travail pour garder la redistribution, et qui veut « revenir » à la gauche 1981 avec certaines nationalisations), à droite aux réformes du mariage (hier le PACS honni, aujourd’hui accepté…). Ils acceptent 1789, revenir à l’avant 1968 suffit généralement à ces conservateurs graduels. Les modèles : Charles de Gaulle, Georges Pompidou, Jean-Pierre Chevènement.

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Le progressisme radical est celui qui veut renverser la table : changer le monde, changer l’homme, changer la nature ; donc le communisme, les divers gauchismes, et toutes les utopies d’avenir radieux. Mélenchon entre autres. Ce genre de courant utopique prolifère généralement en sectes et en sous-sectes selon les ego et les écarts théoriques : les innombrables ramifications écologistes, qui ont pris la suite des innombrables ramifications du gauchisme post-68, en sont l’illustration. L’écologie n’est pas chose sérieuse en France politique, juste un créneau où se faire mousser personnellement sans risques. Les modèles : Maximilien Robespierre, Mao Tsé-toung, Fidel Castro, Hugo Chavez.

Le conservatisme radical veut en revenir à l’avant 1789, avant les Lumières de la Raison dont l’orgueil trop humain bafoue les lois immuables établies par Dieu et par l’Ordre de l’univers. Ce courant s’est toujours révolté contre les changements trop brutaux : la Révolution (appelant à la Restauration), l’insurrection démocratique 1848 (appelant à l’empire Napoléon III), la Commune 1871 (appelant Thiers et la répression), la chienlit parlementaire 1934 (appelant les Anciens combattants), la défaite de 1940 (appelant la Révolution nationale), les accords d’Evian 1962 donnant son indépendance à l’Algérie de Belkacem (appelant à l’OAS), la chienlit sexuelle de mai 68 (appelant à l’Ordre nouveau), la loi Savary 1984 unifiant école publique et privée (appelant à la manifestation monstre), le mariage gai (appelant la Manif pour tous). Les lois sont des tables révélées qu’on ne peut contester : ainsi l’islam radical, le christianisme intégriste ou même l’athéisme souverainiste du Front national. C’est le seul conservatisme dont on peut dire qu’il est littéralement « révolutionnaire », dans le sens où il tente d’accomplir une révolution complète – comme les astres – ce qui veut dire un retour au point de départ… Faire l’Histoire pour établir la Perfection, disent les progressistes radicaux ; retrouver l’innocence parfaite par la rédemption, disent les conservateurs radicaux. Les modèles : Napoléon III, Mussolini, Poutine – voire Erdogan et même Trump (version souverainiste).

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Si les deux premiers conservatismes ne sont guère différents des deux premiers progressismes, le dernier est radicalement en miroir : l’un veut faire de l’humain un Dieu qui se crée par lui-même ; l’autre nie la liberté humaine pour se réfugier en Dieu et lui faire complète soumission. Les deux usent de la même méthode : la transparence. Il s’agit, pour la variante radicale des progressistes et des conservateurs, de l’utopie d’une nature et d’une humanité en parfaite concordance, d’un être humain en accord avec sa propre nature et avec la nature (ou la foi). La science positiviste du fait social pour les progressistes radicaux réactive – sans le voir – la théologie dogmatique des conservateurs radicaux. Les « progrès » du genre humain ne sont pas plus démontrables que les articles de la foi révélée (judaïque, chrétienne, islamique). Mussolini est à la fois le modèle autoritaire, souverainiste et populaire du courant Mélenchon (Mussolini activiste de l’aile maximaliste du parti socialiste italien) et du courant Le Pen (Mussolini des Faisceaux de combat et du parti national fasciste).

D’où la tentation du nihilisme de tous les radicaux. L’Histoire n’est Providence que si on le croit, donc le doute est ravageur… tout ne vaudrait-il au fond pas tout ? pourquoi ce choix plutôt qu’un autre ? La recherche du Génie « d’avant-garde » à gauche (Lénine, Staline, Mao…) et la quête du Sauveur à droite (Napoléon 1er et III, Pétain, de Gaulle…) sont l’aveu que ni l’Histoire, ni la Providence, ne sont évidentes à connaître. La soumission féodale à ceux qui affirment avoir des convictions ou l’attrait affectif de leur charisme suffisent à l’adhésion. Car spirituel et temporel sont ainsi mêlés, réconciliant avec soi-même. Comme si le monde n’était pas lui aussi mêlé et qu’il faille désirer le Bien en soi sur cette terre. Payer de sa vie est l’ultime « preuve » que l’on est dans la bonne voie car, de toute façon, la mort signe l’arrêt complet de toute voie pour la figer en éternité.

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Le tropisme radical de l’être humain, particulièrement fort à l’adolescence où l’envie d’action se conjugue aux idées courtes, n’a pas vraiment besoin de foi pour s’exacerber. Voter Le Pen ou Mélenchon, c’est tout un : peu importent les idées, ce qui compte est de foutre un coup de pied dans la fourmilière des nantis contents d’eux. D’où les Régionales, le Brexit, Trump, Juppé et Copé, Renzi… Mais quand la foi propose un cadre à la radicalité, le danger est immense de voir s’installer la Terreur : celle des jacobins en 1793, celle des bolcheviques en 1917, celle des gardes rouges en 1966, celle des gauchismes après 1968 avec les Brigades rouges, la Rote armee fraktion, Action directe, celle des salafistes aujourd’hui. La foi, qu’elle vienne de Dieu ou des hommes, fournit un justificatif aux pulsions violentes, sadiques et dominatrices, un cadre global au mal d’identité, un remède spirituel au mal être. Sans la foi, la radicalité n’est qu’un âge de la vie – avec la foi, elle est souvent la vie même… qui s’arrête par le sacrifice.

Comme si les radicaux ne pouvaient décidément pas accepter « ce » monde que les autres accompagnent ou font avec.

Les autres hésitent entre accepter le présent pour s’y adapter au mieux, ou « revenir » à l’avant : avant le tournant de la rigueur 1983 pour Benoit Hamon, avant la chienlit des mœurs de mai 68 pour François Fillon, avant la monarchie républicaine de la Ve République pour Jean-Luc Mélenchon, avant la constitution de 1946 et pour la Révolution nationale pour Marine Le Pen, avant 1789 pour les franges intégristes chrétiennes ou musulmanes (une foi, une loi, un roi).

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Pascal Bruckner, Un bon fils

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Choisit-on sa famille ? Non – pire encore lorsque l’on est unique enfant. Pascal porte un prénom juif alors que son père est hystériquement antisémite. Pourquoi ? Bruckner serait-il un nom juif ? Pourtant, Anton Bruckner, musicien et compositeur autrichien n’est en rien juif. Sur le tard, le fils découvrira le père circoncis, mais peut-être pour raisons médicales… Le mystère reste entier. Cette haine hystérique du Juif par le père a cependant façonné l’enfance et l’existence du fils, qui n’a été « bon » que parce qu’il n’a jamais rompu totalement avec le père.

Le macho engueule sa femme, se mettant dans des colères orchestrées qui montent et le transforment en bête. Les années 40 et 50 avaient poussé au sommet l’autoritarisme mâle issu de la guerre et, plus avant, du traumatisme de la guerre de 14. Ingénieur des mines mais resté très petit bourgeois, intelligent mais haineux, le père René est fort avec les faibles et faible avec les forts. Ce que le gamin ressent, la terreur de l’ogre, l’adolescent comprend, la lâcheté du gueulard.

Heureusement, mai 68 vint… Né en 1948, Pascal Bruckner a donc vingt ans en 1968. S’il a été « déluré à huit ans », surpris la tête enfouie entre les cuisses de sa cousine, il n’a été dépucelé qu’à « dix-huit ans », par une fille de seize en camp de vacances non mixte. Entre temps, élevé chez les Jésuites, il a branlé ses camarades et réciproquement, consentant aussi aux offrandes de bouche des plus grands – dit-il – « l’hostie spermatique ». Mais que les professionnels du choqué ne fassent pas de crise cardiaque : « Des millions d’adolescents, aujourd’hui encore, entrent dans la carrière amoureuse par ce biais et l’effacent ensuite de leur mémoire. A cet âge, il convient de se dévergonder à outrance et par tous les moyens : la pulsion l’emporte sur l’objet, la libido est un fleuve en crue » p.99. De quoi rassurer les parents, s’ils ne comprennent pas leurs garçons parce qu’eux-mêmes sont névrosés à cause du sexe. Ce n’est pas parce que l’on a des comportements homoérotiques entre 10 et 16 ans que l’on devient pédé à jamais. Pascal Bruckner a eu deux enfants, un garçon tôt vers 20 ans, et une fille plus tard vers 45 ans. Il aime les femmes et célèbre la beauté dans toutes ses œuvres. C’était « avant », dans la société catholique patriarcale non mixte, que le sexe était considéré comme sale et, « avant » la pilule ou l’avortement que l’acte sexuel conduisait à la déchéance de la grossesse non désirée, de la fille-mère et de la bâtardise… Non, il faut le réaffirmer contre les mythes, ce n’était pas « mieux avant » !

Bruckner est de cette génération passée du XIXe au XXIe siècle en quelques dizaines d’années, sans intermédiaire. « Dans l’espace d’une seule vie, nous aurons connu les derniers soubresauts de l’ordre patriarcal, la libération des mœurs et des femmes, la chute du communisme, l’effondrement du tiers-mondisme et maintenant celui de l’Europe, mourant de son triomphe, de sa mauvaise conscience » p.97. Enfant il a connu les punitions corporelles de la gifle et du martinet ; jeune adulte, l’interdit d’interdire et le sexe à toutes les sauces. D’un extrême l’autre… Il en garde un scepticisme envers tous les dogmes, ni l’avenir radieux ni le c’était mieux avant ne l’ont convaincu – pour les avoir subis. Ce pourquoi il n’en veut pas à son père d’avoir été ce qu’il fut, seulement de ne pas avoir fait l’effort de reconnaître ses erreurs.

Car la colère peut être saine – si elle remet en cause les inerties ; l’indignation morale est utile – si elle débouche sur des initiatives concrètes ; la critique déconstructive est nécessaire – si elle permet de reconstruire sans être dupe. « Ce qui ne vous tue pas vous rend plus fort », soulignait Nietzsche.

Son amitié, un temps quasi fusionnelle, avec Alain Finkielkraut, lui a permis d’avancer. L’un a réussi Normale sup, pas l’autre ; l’un a enseigné par devoir, l’autre par hasard ; mais tous deux ont écrit des livres, certains à deux. Qui ont plu par leur ton. Comment ne pas être provocateur et un brin cynique lorsqu’on a été élevé par un bon Aryen aussi bon à rien ? Germanophone enfant, par force, Pascal est devenu anglophone par choix ; s’il a subi la « grande » musique petit, il a choisi Aretha Franklin et le « gospel, blues, jazz, soul, funk » (p.98) plus tard. S’il a cru en Dieu au point de lui demander de tuer son père à dix ans, il est devenu agnostique, mais de culture chrétienne, se réveillant chaque matin avec du Bach pour célébrer l’avenir. « Rien de plus doux qu’une grande religion à son crépuscule quand elle a renoncé à la violence, au prosélytisme, et n’exhale que son message spirituel » p.97.

S’il n’a jamais été communiste, trotskiste ou maoïste, il « a vagabondé quelques années d’une secte gauchisante à une autre » et même au PSU où « Michel Rocard nous enseigna[it] les rudiments de la guérilla urbaine sur une plage de Corse. J’en ris encore de bon cœur ». Au fond, « le gauchisme fut cette ruse de l’histoire qui permit de liquider le communisme dans l’intelligentsia » p.109. Il était « plus Charles Fourier que Lénine »… Il reste dans le camp du progressisme « malgré l’épaisse bêtise et la bonne conscience qui y règnent ». Ses « grands éveilleurs » furent Sartre, malheureusement vite tombé dans le gâtisme par avidité à se faire aimer, Jankélévitch avec qui il fit sa maîtrise de philo, et Barthes avec qui il soutint sa thèse sur l’émancipation sexuelle chez Fourier.

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Pascal Bruckner a su construire une œuvre : ses deux enfants Éric et Anna, dédicaces de ce livre autobiographique écrit à 66 ans, ses multiples romans et essais récapitulés en fin d’ouvrage : sur le sanglot de l’homme blanc, la mélancolie démocratique, l’amour du prochain, l’euphorie perpétuelle, le fanatisme de l’Apocalypse, la misère de la prospérité, le paradoxe amoureux, la tentation de l’innocence, la tyrannie de la pénitence, les voleurs de beauté… Tous ces poncifs de la génération bobo, gaucho, écolo dont il est, dont il sait se sortir pour voir plus loin.

Ce livre court, écrit magnifiquement, avec ce ton reposé d’après la mort du père, dit en trois parties ce que fut cette vie : le détestable et le merveilleux de l’enfance, l’échappée belle parisienne de la jeunesse, le pour solde de tout compte adulte. On ne dira jamais assez la vertu de l’éducation classique, celle d’avant-68, sur le style et sur la pensée. Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement. Pas de fioritures ni de préciosités mais la langue française dans sa clarté et les idées dans ses Lumières. Le récit se lit avec bonheur, le lecteur est captivé et ne ressort pas indemne de ces confessions d’un enfant du siècle.

Pascal Bruckner, Un bon fils, 2014, Livre de poche 2015, 207 pages, €6.60

e-book format Kindle, €6.99

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Fidel meurt mais le castrisme survit

Fidel Castro est enfin mort. La biologie aide l’histoire et c’est heureux. Car, avec la politique enchantée du communisme et du fascisme, le XXe siècle a connu les pires horreurs humaines – au nom d’un avenir radieux. Reste aujourd’hui le salafisme et ses avatars totalitaires, et c’est bien la même forme de société fusionnelle où il n’est qu’un seul dieu, une seule voie, un seul parti.

Certes, Fidel Castro a renversé le régime corrompu de Batista qui avait fait de l’île de Cuba le bordel de l’Amérique, où les casinos et le jeu rivalisaient avec la prostitution et la drogue pour assouvir les riches yankees. Certes, il a établi la souveraineté de Cuba face à son puissant voisin, en dépit d’un embargo. Mais à quel prix ! Obligé de s’allier au diable soviétique pour obtenir du pétrole et vendre son sucre, menant le monde au bord de la guerre nucléaire par affirmation têtue qu’il lui faut des missiles balistiques, réduisant sa population à la misère socialiste durant des décennies… jusqu’aux magasins en dollars réservés à une élite fidèle et la prostitution des enfants endémique auprès des touristes pour acquérir ces fameux dollars de faveur. Que valent trois ou quatre bonnes années initiales contre plus d’un demi-siècle de pénurie et de répression ?

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Fidel est le bâtard d’un riche propriétaire terrien cubain dont le père, venu de Galice, était analphabète. Mais le garçon ne sera reconnu par son père qu’à l’âge de 17 ans. Cette honte des origines et l’éducation en collège catholique, mariste puis jésuite, ne prédisposaient pas le jeune Fidel à être heureux dans la société telle qu’elle était. D’abord nationaliste, puis révolté, il devient communiste par adhésion au « leader maximo » Staline, lui-même maillon du délire rationaliste de refaire le monde à partir d’une table rase.

Car les deux idéologies postchrétiennes nées au XVIIIe siècle en Europe ont accouché chacune de leurs monstres. L’idéologie des Lumières a glorifié la Raison, l’idéologie romantique a réagi en glorifiant le sang et le sol. Pour les Lumières, ce qui était au départ légitime envie de libération des liens obscurs de la naissance, du milieu et de la religion, ensuite légitime envie d’épanouissement via l’éducation et la participation à la vie politique, a dégénéré en diverses utopies totalitaires : Rousseau et sa Volonté générale, Robespierre et son Salut public, Lénine et son avant-garde éclairée, Staline et son régime policier, Mao et ses gardes rouges, Pol Pot et son sociocide de toutes les classes éclairées. Fidel Castro s’inscrit dans cette filiation avec ses 631 condamnations à mort dès les premiers mois de son pouvoir, l’exportation de « la révolution » en Amérique du sud et en Angola, et ses 8500 opposants encore emprisonnés en 2016.

Pour les idéologies des Lumières et du romantisme, les solutions sont les mêmes. La société aliène ? – détruisons de fond en comble les liens sociaux au profit du seul lien partisan et de l’allégeance à un chef. Les humains sont inégaux ? – faisons de la culture table rase et instruisons les gamins à la dure, d’une seule façon. La réalité résiste ? – nions la réalité et réprimons tous ceux qui pensent autrement que le pouvoir réputé infaillible. En ce sens, socialisme et fascisme, communisme et nazisme, ont beaucoup de points communs. Ce pourquoi nombre d’intellectuels, tentés par la grande lueur à l’est dans les années 30 après l’absurdité industrielle de la guerre de 14, ont erré du socialisme au fascisme et réciproquement – à commencer par Mussolini. Mais aussi Doriot, Drieu La Rochelle et même Mitterrand, décoré de la francisque par Pétain lui-même avant de s’accoquiner (on ne sait jamais) aux mouvements de résistance.

Ce que ce siècle nous a appris, est qu’il est fondamental de désenchanter la politique, de lui retirer son pouvoir de créer des mythes. Plus que jamais la raison critique doit être mise en œuvre – non pour dissoudre systématiquement tout dans l’ironie grinçante, mais pour relativiser, soupeser, mesurer. Castro est adulé comme l’était Staline et comme l’est encore Sarkozy. Malgré les erreurs, malgré les crimes, malgré le malheur. En ce sens, Mouammar Kadhafi, Saddam Hussein et Bachar el Assad devraient être aussi des héros anti-impérialistes, eux qui ont résisté au grand Satan américain… N’oublions pas que Castro accusait les États-Unis d’avoir eux-mêmes organisé les attentats du 11 septembre 2001.

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Nous allons assister, ces prochains jours, aux hommages des partisans de la répression sociale de tous les déviants, des adulateurs de l’économie autoritaire, des admirateurs de la dictature politique d’un seul. Les Maduro au Venezuela, Poutine en ex-URSS, Xi Jinping en Chine pop, Mélenchon en France insoumise, Lang en France rétro-socialiste, vont regretter « une perte pour l’humanité », une disparition de ce « modèle » qui a su durer depuis 1958 en asservissant les individus à son pouvoir personnel.

Car il faut être habile pour faire surgir le tempérament d’esclave qui existe en chacun par flemme, renoncement ou indifférence. S’aliéner au collectif est une démission de l’être, surtout lorsque le collectif est récupéré sans vergogne par des ego sans scrupules. Les maîtres, à l’inverse, sont indifférents à toute croyance, ils sourient à toute foi et à son inénarrable sérieux qui a l’illusion que le ver humain pourrait se faire dieu tout-puissant, comme s’il suffisait de dire pour tout refaire, comme s’il suffisait d’espérer pour entreprendre…

Ceux qui ne se veulent pas esclaves doivent méditer ce mot de Nietzsche dans Par-delà le Bien et le Mal : la religion ? « un moyen, pour les forts, de dominer ; pour les aristocrates de l’esprit, un moyen de se préserver du vacarme de l’action politique. Pour les moins forts, elle est une discipline, un guide pour dominer un jour, un ascétisme qui éduque. Pour le vulgaire, la religion les rend content de leur sort, ennoblit leur obéissance. » Que ce soit Jéhovah, Dieu, Allah, la race « biologique » ou le communisme « scientifique », toute religion est un opium du peuple et tout clerc de la secte un manipulateur. Fidel en était un – parmi les premiers. Son (mauvais) exemple n’empêchera pas son modèle de se reproduire, tant l’humanité est avide de croire et de suivre, plutôt que de constater par elle-même et d’agir. Castro est mort mais le castrisme a encore de beaux jours devant lui.

Le Cuba réel visité sur ce blog

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Panique dans la rue

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Pas de panique (quoique…), il ne s’agit que d’un film. Mais il est noir, haletant et humain. Les Etats-Unis 1950 étaient encore sous l’élan collectif de la guerre et le fric gagné au jeu, volé, reçu en salaire, comptait moins que l’honneur du travail bien fait et la considération pour le collectif. Même si une place de cinéma ne coûtait que 25 cents, comme nous l’apprend le gamin.

Un immigré clandestin venu d’Arménie (Lewis Charles) grâce à un cousin inféodé à Blackie, un caïd de la pègre qui n’est pas nègre mais toujours habillé en noir (Jack Palance), tombe brutalement malade et s’enfuit littéralement après avoir gagné au jeu. Blackie ne peut accepter de perdre, et encore moins de se voir refuser une revanche ; macho sans jamais sourire, il « a horreur d’être possédé »… Au cours de la poursuite il tue le type, et ordonne à ses acolytes – serviles et pas très futés (Zero Mostel et Tommy Cook) – de le transporter pour le balancer à la flotte dans les docks de la Nouvelle-Orléans. Lorsqu’il est retrouvé par la police, le médecin légiste détecte que le cadavre est porteur de la peste pulmonaire, dont les symptômes ressemblent à ceux d’une banale grippe – mais qui tue en deux ou trois jours.

Or cette maladie est très contagieuse puisqu’elle se transmet par l’air que nous respirons et les choses infectées que nous touchons. Il faut donc vacciner et isoler toutes les personnes ayant été en contact avec le mort. Sauf qu’il est inconnu, clandestin, venu probablement d’Asie par un cargo, et que la pègre refuse de parler par omerta.

C’est le mérite du médecin-chef (Richard Widmark), fonctionnaire peu payé mais hanté par son devoir, que d’insister auprès des autorités (soumises aux routines de la procédure) et du maire (politicien pour une fois éclairé) sur le danger qu’il y a à laisser courir les contaminés, comme à avertir le public via la presse. Une panique monstre pourrait aisément se produire, chacun cherchant à protéger « ses enfants » – beau prétexte pour dire avant tout sa propre peau. Ou bien un système dictatorial devrait être mis en place, quadrillant la ville et empêchant chacun de sortir, obligeant à la vaccination et à la prophylaxie, ce qui menacerait les libertés publiques si chères au cœur des Américains.

On a dit que « la peste » était une métaphore du communisme venu de l’étranger par les immigrés, qui envahit les esprits comme toute idéologie totalitaire (voir La Peste de Camus), et contre lequel il est nécessaire de se serrer les coudes pour en vacciner la communauté. Ou du Maccarthysme suscité en anticorps – mais deux ans après le tournage. Cet aspect de guerre froide, oublié aujourd’hui, n’ôte rien à l’action ni au message du film, tourné en décors naturels sur le port, dans les rues mal famées et les bars interlopes. Une pandémie, qu’elle soit microbienne, idéologique ou religieuse, peut toujours surgir – n’importe où – et générer une panique dans la rue. Par exemple les assassinats du 13 novembre 2015…

La police (Paul Douglas) dispose de peu d’indices, d’autant que le cadavre et toutes ses affaires ont été aussitôt incinérés ; elle dispose de 48 h pour trouver. Et le médecin-chef s’investit lui-même dans une enquête personnelle tant il connait la peste et ses ravages potentiels (il parle chinois). Sauver le monde lui va mieux que d’élever son fils (Tommy Rettig) ou de contenter son épouse (Barbara Bel Geddes), mais… le devoir avant tout. Les scènes de famille, qui semblent mièvre dans la noirceur du film, servent de contraste pour montrer combien l’égoïsme et le repli sur le cocon du couple et des enfants sont une tentation permanente – en balance avec la tâche, vitale à la société.

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C’était un reste de rigueur quaker dans l’Amérique de l’époque, vertu très diminuée semble-t-il aujourd’hui après les frasques de la finance et la clownerie politique. D’où l’intérêt pour nous, Européens, de revoir ce vieux film afin de nous remémorer l’image d’une autre Amérique, celle qui nous a menée vers le progrès scientifique et matériel comme vers l’ouverture au monde, jusqu’aux abords du millénaire. Depuis, il nous faudrait voler de nos propres ailes… Mais aurions-nous les réactions saines de ces serviteurs d’Etat en 1950 ?

DVD Elia Kazan, Panique dans la rue (Panic in the Streets), 1950, avec Richard Widmark, Paul Douglas, Barbara Bel Geddes, Jack Palance, Zero Mostel, ESC conseil 2016, €29.70

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Islamo-fascisme

Le Califat entrepris par Daech est une entreprise totalitaire, ce pourquoi il est permis – sans « stigmatiser » les croyants musulmans – de parler de fascisme, plus exactement d’islamo-fascisme.

carte daech 2015

Cette façon de désigner la réalité des choses est bien étayée par l’article qu’un docteur en histoire, professeur agrégé des universités qui enseigne à Science Po Aix, a publié en juin sur le site Diploweb, Le Califat : une entreprise totalitaire. Patrice Gourdin, auteur en 2010 de Géopolitiques – manuel pratique, montre qu’il existe clairement des points communs entre fascisme (Mussolini), nazisme (Hitler), communisme (Staline, Mao, Pol Pot) et Califat (Daech). « Est-il approprié de parler d’« islamo-fascisme » au sujet du Califat ? Rejeter la formule au motif qu’il s’agirait de l’expression d’un sentiment islamophobe, d’une tentative de manipulation politique, ou d’une comparaison abusive ne constitue pas une réponse satisfaisante. Il convient de dépassionner le débat et de procéder à une analyse rigoureuse », écrit Patrice Gourdin.

Le nier est inexact, inepte et immature. C’est vouloir que la réalité ne soit pas, au nom d’un rêve de Bisounours selon lequel toutes les « victimes du colonialisme » ont raison, forcément raison. Ce n’est faire injure ni aux ex-colonisés (dont ni les fils, ni les petits-fils n’ont connu la colonie et qui ont du se prendre en main tout seuls), ni aux croyants de l’islam (qui a plus d’un millénaire d’existence, d’approfondissement et d’évolution), que de désigner la dérive djihadiste comme une secte totalitaire, analogue aux idéologies de contraintes qu’a connu le XXe siècle.

« Analogue » ne signifie pas « identique », il y a des différences ; mais les points communs sont tellement nombreux que l’on peut regrouper toutes ces aspirations politiques fusionnelles dans une même catégorie : celle du totalitarisme. Patrice Gourdin le définit selon Bernard Bruneteau, Les Totalitarismes, p. 8 : « il s’agit d’une forme de régime utilisant l’État pour imposer une idéologie qui bouleverse et régente, sous tous ses aspects, la vie des femmes et des hommes d’un pays. Ce type de système politique vise « l’édification d’une humanité nouvelle par l’élimination de toute différenciation au sein d’un grand Tout sacralisé (nation, race, ou classe) ».

J’ai résumé ci-après dans un tableau synthétique les convergences nettes pointées par Patrice Gourdin. Nul ne pourra plus nier les ressemblances.

islamo fascisme

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Musulmans ou islamistes

Comme beaucoup de ceux qui réfléchissent avant d’énoncer, je fais une claire distinction entre ceux qui croient simplement et ceux qui veulent imposer leur foi. Ainsi entre catholiques et intégristes, ou musulmans et islamistes. Notons ce fait particulier qu’aucun juif ne veut convertir les autres, et que les bouddhistes ne proposent que leur exemple de vie bonne pour attirer les adeptes.

N’oublions pas qu’Arthur Rimbaud, Henri de Monfreid et Isabelle Eberhart se sont convertis à l’islam. Mais cela restait de la foi intime, pas du prosélytisme intolérant, une manière aussi de pénétrer les sociétés étrangères de l’intérieur pour mieux les comprendre. La foi est du domaine individuel, intime, et Sadiq Khan élu en mai 2016 Maire de Londres a laissé le djihad au vestiaire.

Certes, les croyants peuvent tenter de convertir « de bonne foi », étant sûrs non seulement de détenir la Vérité absolue révélée par le seul Dieu suprême, mais surtout de « sauver » les âmes des mécréants. Ce fut le cas des Jésuites du Paraguay et des missions en terres étrangères. Mais nul besoin de religion pour cela : aider les autres est un mouvement généreux universel. La médecine et l’école furent les vertus d’une certaine colonisation faite pour de « grandes idées » – en général républicaines puis humanistes.

Ce qui n’est pas allé sans dérives. Le positivisme scientiste et la foi républicaine, socialiste voire communiste, ont été aussi des autoritarismes visant à dominer les peuples-enfants et à discipliner l’anarchie sexuelle africaine et polynésienne. Pour mieux exploiter le travail, faire « suer le burnous » et « éradiquer la paresse congénitale » (hum !).

ibn khaldun le livre des exemples tome 1

Mais la vertu des pays occidentaux est de s’être rendu compte de ces dérives, qu’elles soient celles des missions évangélisatrices dont les Jésuites sont revenus, de la « volonté générale » de 1789 que la révolution voulait étendre à toute l’Europe avant tout le genre humain, du communisme soi-disant « scientifique » qui devait libérer le monde entier des chaînes de l’exploitation – au service d’une étroite élite soumise au grand Parti unique…, ou du socialisme jacobin dont les technocrates savent mieux que vous ce qu’il vous faut. Tous se méfient de « la démocratie », le peuple leur paraissant ignare, manipulé ou beauf réactionnaire. Les discours sur le Brexit, après celui sur la montée du Front national aux européennes, en témoigne.

Ces croyances religieuses ou séculières, qui sont légitimes car elles font avancer l’humanité, sont désormais cantonnées dans la sphère privée pour ce qui est de Dieu, et dans la sphère politique pour ce qui est du débat sur les valeurs. La guérilla catholique contre la révolution a cessé ses effets après 1945 – non sans avoir sali les idéaux humanistes puis étriqué la pensée durant un siècle et demi – jusqu’au pétainisme de soumission (la « manif pour tous » est restée sans lendemain). L’agitation permanente marxiste depuis 1945 n’a jamais cessé (avec la CGT, Besancenot et Mélenchon) – mais elle se maintient dans les normes démocratiques, même si « la rue » exige plus de démocratie directe et moins de démocratie représentative. Le Parlement, en France, étant réduit à voter selon l’appartenance partisane sans discuter – ce qui est pourtant son rôle.

Mais aujourd’hui, seul l’islam renaît comme religion conquérante, intolérante, terroriste.

Pourquoi ? Parce qu’il veut en revenir aux origines et que ces origines sont la guerre tribale mêlée à la guerre idéologique au nom de la Révélation. S’il n’est de dieu que Dieu, il commande en tout et les minables humains doivent s’humilier devant Lui et obéir en tout aux Paroles qu’il a distillées via l’archange Djibril à l’oreille de l’illettré Mahomet, puis aux paroles du Prophète en son vivant, puis des gloses des érudits après le Prophète, puis des fatwas de savants autoproclamés qui se veulent détenteurs de l’unique interprétation de la vraie Vérité…

Les Musulmans sont des croyants légitimes s’ils pratiquent leur foi en privé, acceptant le compromis de la vie en commun. Mais les islamistes sont des croyants guerriers qui veulent imposer leur foi particulière au monde entier, surtout dans les pays qui les acceptent mal. C’est leur vengeance – que ce « surmusulman » (Fethi Benslama, psychiatre) : le renversement de l’humilité en arrogance analogue au Superman inventé en 1933 par un Juif américain sur le modèle de l’Übermensch de Nietzsche – déformé par l’aryanisme nazi. Le ressentiment intime projette une image boursoufflée de soi, déformée par la haine et dominatrice, qui conforte le moi blessé. Surtout de ceux qui ne sont pas encore des hommes, entre 15 et 25 ans, eux qui cherchent leur virilité dans la fraternité garçonnière d’où les femelles sont bannies, et qui justifient la raideur du sexe interdit par la kalachnikov rigide qui crache son jus puissant.

Cette quête de la Pureté, qui est l’un des ressorts du radicalisme adolescent confronté à la « souillure » du désir sexuel, trouve dans le corpus islamique de quoi se justifier.

Car les textes sacrés sont loin d’être innocents… Ils sont considérés par les oulémas comme véritablement authentiques. L’islam doit être étendu par les armes ; le djihad n’est pas qu’intérieur mais se manifeste dans la société et contre les ennemis ; les Juifs de Médine ont été exterminés par Mahomet lui-même – par calcul politique ; les minorités non-musulmanes des autres religions du Livre doivent être « soumises » et reléguées avec des droits inférieurs, payer un impôt communautaire.

fesses mediavores

L’islam, dans sa pureté croyante originelle, est dans ses effets analogue au nazisme – sauf que la foi remplace la race et que quiconque peut toujours se convertir. Ceux qui ne le font pas sont des sous-hommes, ceux qui résistent des cafards à exterminer. Toute la littérature militante de Daech – proclamé État islamique – le répète à l’envi.

De l’administration de la sauvagerie’ (édité en français sous le titre ‘Gestion de la barbarie’ et un temps disponible sur Amazon, à la Fnac et à la Librairie catho…), rédigé vers 2003 par Abou Bakr al-Baghdadi, explique en détail comment s’emparer d’un territoire, le soumettre brutalement par la terreur et l’application stricte de la charia wahhabite, puis porter la guerre au cœur de l’ennemi occidental et juif par les techniques mêmes du trafic financier, de la communication et de l’information occidentales. Mentir, voler, violer, vendre des œuvres d’art ou des êtres humains, crucifier, torturer, tuer – sont des pratiques permises et même légitimes « au nom d’Allah ». Comme si Dieu avait créé les bas instincts pour qu’ils servent sa Gloire.

L’historien de l’islam Ibn Khaldun (1332-1406) démontre clairement combien la religion est ce qui donne corps et forme au peuple arabe. « L’islam – la religion musulmane – est le seul monothéisme qui implique les devoirs de la guerre dans ceux de la religion », selon le professeur d’histoire médiévale de Nanterre Gabriel Martinez-Gros dans un numéro de la revue L’Histoire (423, mai 2016, p.56). C’est la progressive instauration de l’État, avec sa division des tâches entre guerriers, experts et lettrés, qui pacifie la violence originelle de la croyance. Pour Ibn Khaldun, les Turcs, les Mongols et les Berbères dans l’Oumma ont affaibli les Arabes – puisque la religion n’avait plus d’utilité politique pour l’empire. Or, rappelle Ibn Khaldun : « Dans la communauté musulmane, la guerre sainte est un devoir religieux parce que l’islam a une mission universelle et que tous les hommes doivent s’y convertir de gré ou de force » (Muqaddima – Le Livre des Exemples, p.532).

C’est cet écart entre l’origine et aujourd’hui qui fait que des musulmans deviennent islamistes. Le retour aux sources est un danger, aussi bien pour les racistes que pour les croyants. Mais c’est bien ce qui guette notre monde, déçu de la tournure des choses.

Fethi Benslama, Un furieux désir de sacrifice : le Surmusulman, 2016, Seuil, €15.00

e-book format Kindle, €10.99

Ibn Khaldun, Muqaddima – Le Livre des Exemples tome 1, Gallimard Pléiade, 2002, 1555 pages, €76.50

Jean Lafontaine, Pourquoi l’aveuglement occidental est la plus grande force de l’islam : illustration avec la « Déclaration de Marrakech », 2016, Atlantico

 

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Tchernobyl ou l’échec du socialisme

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Trente ans déjà : le 26 avril 1986, à 1 h 23 mn 4 s du matin, le réacteur n°4 s’emballe subitement. Une quarantaine de secondes plus tard, deux formidables explosions secouent le site. Selon Grigori Medvedev, l’ingénieur en chef qui construisit la centrale de Tchernobyl, « une boule d’énergie électrique, légèrement aplatie et mesurant près de 7 m de diamètre et 3 m de hauteur, s’est formée dans le tiers supérieur de la zone active du réacteur. Près de 50 tonnes de combustible nucléaire se sont alors évaporés sous l’impact de cette boule et ont été projetées dans l’atmosphère, à une hauteur variant entre 1 et 11 km » p.42.

Dix ans déjà : Galia Ackerman, journaliste à Radio France Internationale, historienne de formation et chercheur associé à l’Université de Caen et parlant couramment le russe, a enquêté sur le sujet pour une exposition à Barcelone. Cet « accident » survenu au pays du « socialisme réalisé » montre combien l’idéologie, le scientisme et la bureaucratie peuvent mener un peuple à la catastrophe. L’idéologie a privilégié l’activisme, le pharaonique, et le secret.

  • Activisme autoritaire : « Fort d’une idéologie nouvelle qui prônait le dévouement total du citoyen à sa patrie socialiste, l’État sacrifiait ses sujets, par milliers ou par millions, selon les circonstances, pour assurer sa marche glorieuse vers un avenir radieux et briser toute velléité de résistance chez ceux qui ne voulaient pas marcher au pas. C’est aussi ce qui s’est produit à Tchernobyl » p.15.
  • Le pharaonique ne coûtait « rien » puisque les hommes-fourmis étaient innombrables et corvéables à merci. Le pharaonique servait l’ego surdimensionné des bureaucrates qui s’étaient hissés à la tête du Parti avant-garde. « De l’utilisation de détenus du Goulag, sous Staline, à l’exploitation de jeunes komsomols dans les ‘chantiers du communisme’ sous Khrouchtchev et Brejnev, tous les moyens étaient bons pour fournir une main-d’œuvre très peu coûteuse à des projets colossaux comme, par exemple, ceux des centrales hydroélectriques du Dniepr ou de Bratsk » p.18.
  • Le secret était le ressort du pouvoir de l’élite dirigeante : « Les données précises ont été occultées par les autorités soviétiques désireuses de sauver la face devant le monde extérieur et devant leur propre peuple » p.11.

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Avant 1986, nombre d’accidents s’étaient déjà produits mais, « à l’exception d’une vague allusion en 1982 dans la ‘Pravda’ (qui signifie la Vérité !…), aucun de ces 11 accidents, sans compter les centaines d’incendies, ne fut rendu public » p.27.

Le scientisme, issu de la pensée de Marx, est une perversion de la Raison les Lumières. « Les bolcheviks rêvaient de devenir non seulement les maîtres des hommes, mais aussi de la nature, les maîtres de l’univers. ‘Le communisme, c’est le pouvoir soviétique plus l’électrification de tout le pays’, proclama Lénine en 1920 » p.17. L’URSS, dotée de gaz, de pétrole et de nombreuses rivières, n’avait nul besoin de centrales nucléaires. Mais l’idéologie de conquête de la nature et le fantasme de toute-puissance mondiale ont forcé dès 1954 la construction de tels symboles technologiques, dérivés du militaire. Surtout, « le personnel des centrales avait été élevé dans l’idée qu’un réacteur nucléaire ne pouvait pas exploser » p.47. Il s’agit de croyance par défaut d’information, parce que l’idée même d’une incertitude technologique était impensable à l’idéologie, sensée détenir la « seule » méthode « scientifique » pour parvenir à la Vérité.

La bureaucratie du Parti s’est bien sûr emparée de cet instrument de pouvoir symbolique qu’est dompter l’énergie de l’atome. « Bien que supervisées par l’Institut de l’énergie nucléaire Kourtchatov de Moscou, leur construction et leur exploitation (des centrales) se trouvaient en fait entre les mains des apparatchiks du Parti. Or, pour ces apparatchiks, seule la réalisation des plans quinquennaux importait. (…) On construisait à la va-vite, sans investir suffisamment dans la formation de cadres compétents » p.26.

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Aucune bureaucratie n’a d’âme et tout humanisme se perd dans les règlements « neutres » des bureaux cloisonnés : « La Commission gouvernementale eut automatiquement recours à la logique stalinienne où seule la victoire compte, alors que les pertes militaires ou civiles n’ont aucune importance » p.78. Aucune décision d’ensemble, rejet de toute responsabilité, je-m’en-foutisme généralisé, tels sont les maux des bureaucraties. « L’académicien soviétique Legassov : « impréparation, gabegie, effroi… C’était exactement comme en 1941, mais en pire » p.81.

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« Naturellement, il fallait étouffer au plus vite cette affaire. Le Politburo prit alors une décision ingénieuse. Dans ses protocoles du 8 mai, on lit : ‘Le Ministère de la Santé de l’URSS a décrété les nouvelles normes de niveaux admissibles en matière d’irradiation de la population par des rayonnements ionisants, supérieures de 10 fois par rapport aux normes précédemment en vigueur. Dans certains cas, il est possible d’augmenter ces normes jusqu’à 50 fois » p.84. La viande provenant des régions contaminées sera utilisée « pour la confection de charcuterie, de conserves et de produits cuisinés, en la mélangeant avec de la viande normale, en proportion de 1 pour 10 », a décidé d’un trait de plume la bureaucratie à Moscou (très loin de Tchernobyl), « texte signé par le président du Comité d’État à l’agro-industrie, Vsevolod Mourakhovki » p.110.

Bilan : près d’1 million de liquidateurs du site contaminés, 116 000 personnes déplacées, souvent trop tard, près de 20 000 morts, 200 000 invalides selon Gueorgui Lépine (rapport au colloque de Berne, 12 novembre 2005). 9 millions de personnes vivent toujours sur des terres plus ou moins contaminées. La bureaucratie s’en fout, la technocratie règne. Là-bas comme chez nous. Sauf que…

Les pays « libéraux » peuvent avoir des accidents similaires ou commettre des bévues bureaucratiques du même genre telles le sang contaminé, la vache folle ou le Mediator – mais l’opinion ne tarde pas à le savoir et les têtes tombent, les procès jugent et indemnisent, les procédures sont changées. Pas dans une société où l’État est tout-puissant !

Ne jamais laisser un État devenir tout-puissant, si une ‘élite’ se croire au-dessus des lois communes. Même socialiste – et surtout socialiste, si l’on en croit leur croyance définitive à détenir la Vérité !

Galia Ackerman, Tchernobyl, retour sur un désastre, 2006, Folio Documents 2007, 163 pages, broché €14.20

Igor Kostine (photographe), Tchernobyl : confessions d’un reporter, éditions des Arènes, 2006, 240 pages, €35.50

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Au nom d’Allah le très haut, le tout miséricordieux

Eh oui, au-delà des huit terroristes dont cinq Français arabes mal dans leur peau issus de la délinquance, c’est bien d’islam qu’il s’agit… Plus de 130 morts et plus du double de blessés, malgré le raté du stade de France. Paris touché au cœur de son métissage bobo dans les quartiers mélangés du nord-est, Paris « la capitale des abominations et de la perversion », où « des centaines d’idolâtres » étaient réunis « dans une fête de perversité » selon le communiqué de Daech : ne voilà-t-il pas une conception de la religion comme quelque chose qui exclut plutôt qu’elle n’unit ?

Religion ou secte ? Si la religion unit les peuples et vise à l’universel, cette religion-là, l’islamique intégriste, salafiste issue du wahhabisme saoudien, est réservée aux seuls croyants, à ceux qui lui font allégeance. Miséricordieux, Allah ? Pour ceux qui se font sauter, ils le souhaitent ardemment, mais seulement pour eux – car ils imaginent aller direct au paradis peuplé de houris et d’éphèbes, où tout ce qui est « interdit » ici-bas est permis en-haut. Pour cela, il faut quitter ce monde mais, comme le suicide est trivial et mal vu, il faut le parer les palmes du martyre, entraîner avec soi des dizaines de mécréants comme hier les tribus ramenaient leurs lots de captifs voués à l’esclavage. Mais oui, c’est toujours bien de l’islam qu’il s’agit.

paris attentats du vendredi 13 novembre 2015 carte

Certes pas la version policée par les siècles de réflexions des érudits, mais celle des origines, toute à feu et à sang, où tous les autres, ceux qui ne croient pas comme vous, sont à zigouiller sans merci. Du temps où la gauche pensait (temps aussi lointain que celui où les bêtes parlaient), Cornélius Castoriadis le disait du communisme, cette autre religion dévoyée dans les massacres de masse. Pour sa démonstration contre, il prenait en exemple le christianisme, aux Évangiles pourtant nettement moins vengeurs que le Coran. Lui l’économiste de l’OCDE, psychanalyste et philosophe né Grec à Constantinople, devenu communiste pour résister aux nazis dans la Grèce de 1941, puis émigré à Paris où il rejoint les rangs trotskistes (comme Jospin) devant le cynisme antidémocratique du Staline après-guerre – lui n’avait pas de leçons à recevoir des » pseudo-intellos » (comme dit la ministre de gauche) qui ne lui arrivent pas à la cheville. « Pas d’amalgame » ? Nous attendons toujours la réforme de l’islam, comme fut celle du christianisme.  Castoriadis :

« Il faut aussi parler du destin historique du marxisme. Il est étrange de voir des gens qui se proclament marxistes ou veulent ‘défendre Marx’ et ignorent avec acharnement cette question. Pourrais-je discuter du christianisme en disant : ‘l’Inquisition, je m’en fous ; le pape, c’est un accident ; la participation de l’Église catholique à la guerre civile espagnole aux côté de Franco, ce sont des prêtres empiriques. Tout cela est secondaire par rapport à l’essence du christianisme, laquelle se manifeste dans telles phrases des Évangiles’. Le christianisme est une réalité sociale et historique instituée depuis deux mille ans : cette réalité, certes infiniment complexe et ambiguë, a quand même une signification que je ne peux à aucun moment ignorer ». Substituez islam à christianisme et vous aurez « la réalité sociale et historique » de l’islam – n’en déplaise aux bobos de gauche qui veulent tout minimiser au nom d’on ne sait quelle synthèse politiquement correcte.

Castoriadis poursuit : « Je ne peux pas faire autrement quand il s’agit du marxisme. Certes, il n’a pas deux mille ans, il n’en a que cent vingt (à la date d’écriture, en 1974), mais dont les soixante derniers sont historiquement très lourds. La réalité du marxisme est d’abord, à un degré écrasant et qui prime tout le reste, qu’il est l’idéologie dont se réclament les régimes d’exploitation et d’oppression totalitaire qui exercent leur pouvoir sur un milliard d’hommes et de femmes » p.55. Même chose pour l’islam : quelques dernières années « très lourdes » historiquement, « réalité d’oppression et de totalitarisme » sur les jeunes et sur les femmes principalement. Il n’y a de religion qu’incarnée, qu’elle soit chrétienne, musulmane ou communiste. On ne juge les arbres qu’à leurs fruits. Et c’est bien de l’islam qu’il s’agit.

Toute croyance est comme une drogue pour oublier sa faiblesse et son mal-être, toute croyance offre le refuge imaginaire où abdiquer sa liberté, dont on a peur. La croyance, qu’elle soit juive, chrétienne, musulmane, communiste ou autre, euphorise à petite dose, elle aide à supporter sa vie lorsqu’elle apparaît trop minable. À forte dose, elle conduit au délire, à quitter la réalité ici-bas pour le rêve en-haut, à mépriser la vie humaine et à désirer mort et destruction, souvent par compensation : ce qu’on n’ose désirer, il faut le détruire. Le Paris bobo du mariage homo ? La mixité festive ? Le sport qui unit blacks-blancs-beurs ? Il faut faire sauter toutes ces « perversions » dans des déluges de feu, comme Sodome et Gomorrhe.

Pour la secte islamique de Daech, la stratégie est d’utiliser les ressortissants d’un pays « impie » pour susciter une guerre civile dans ce « ventre mou » occidental qu’est l’Europe. Où l’islam est inféodé aux conservateurs algériens ou financés par des imams (parfois) fanatiques des Émirats et d’Arabie saoudite. Les États-Unis savent se défendre, on l’a vu en Afghanistan, en Irak, avec l’éradication de Ben Laden. Mais l’Europe ? Trop peu, trop tard, trop gênée par la culpabilité ex-coloniale et par la naïveté chrétienne (belge) ou de gauche (française). Utiliser les néo-musulmans des banlieues et des campagnes, pour près de 40% d’ex-cathos en manque de repères et d’obéissance, comme une cinquième colonne pour susciter lynchages, pogroms et montée du Front national, pour dresser basanés contre blancs, laïcs contre croyants – voilà ce qu’ils veulent. Sans parler de punir « au nom d’Allah le miséricordieux » tous ceux qui s’opposent à leur état islamique autoproclamé : Russie, Turquie, Liban, France. L’internationale de la terreur est l’autre nom du Komintern islamique. Car c’est bien toujours d’islam qu’il s’agit.

Le choix d’un vendredi 13, est-ce un hasard ? Il est curieux que personne, à ma connaissance, ne l’ait mentionné : le vendredi est le jour de la mort du Christ, où Adam et Ève furent chassés (dit-on) du paradis, où Caïn tua Abel, où Hérode fit massacrer les Innocents… Vendredi est le jour où débute le Sabbat et où surgissent démons et spectres. Selon la coutume arabe, il faut commencer les labours le vendredi : ce qui laisse augurer une suite aux attentats de Paris… Le 13 est le chiffre de la Cène où le treizième convive, Judas, trahit le Christ pour trente deniers. C’est aussi dans le treizième chapitre de l’Apocalypse que sont évoqués l’Antéchrist et la Bête. Est-ce vraiment un hasard pour ces « croyants » pénétrés de l’eschatologie du Livre ?

cornelius castoriadis une societe a la derive

Dans un autre texte, datant de 1992, Castoriadis parle de l’islam. « Que faut-il dire des autres ? Ceux qui, par exemple, sont prêts à tuer ceux qui ne pensent pas comme eux ? À tuer Salman Rushdie ? Est-ce qu’ils sont ‘inférieurs’ ? On dira aujourd’hui qu’ils sont différents. Mais nous ne pouvons pas tenir ce que nous pensons de la liberté, de la justice, de l’autonomie, de l’égalité, en nous contentant de parler de ‘différence’. C’est ce que fait pourtant l’immonde salmigondis pseudo-gauchiste, ou pseudo-démocratique contemporain, qui se limite justement là-dessus à des bavardages sur cette «’différence’. Il y a des gens qui croient à la liberté et à la démocratie, et puis il y a des gens qui croient qu’il faut couper les mains des voleurs. Les Aztèques faisaient des sacrifices humains. Est-ce une simple différence ? (…) Nous voulons instaurer une société autonome, et si nous le voulons, c’est évidemment que nous la jugeons préférable à toute autre forme de société actuelle ou envisageable, donc (…) supérieure. Mais sachant ce qu’est l’autonomie, et ce qu’elle présuppose, il ne nous passerait pas par la tête de vouloir l’imposer par la force aux autres. Il y a une fine crête sur laquelle aussi bien dans le présent que dans un avenir moins déplorable (…) nous devons marcher » p.123.

Nous devons être plus durs en ce qui concerne nos libertés, dont la première est la liberté d’expression.
Plus durs sur les valeurs qui sont les nôtres, laïcité et place des femmes.
Plus durs envers les iréniques, les cépaleurfôte, les protecteurs des pôvres ex-colonisés (le dernier il y a deux générations) qui ont bien « le droit » à la « compréhension » s’ils se vengent.
Plus durs contre toutes les croyances et leurs dérives sectaires.
Plus durs envers les imams qui prêchent la haine, l’islam qui ne se réforme pas et pour les voyous qui entassent des armes pour venger leur inaptitude.
Plus durs et plus clairs dans notre politique étrangère, parfois menée un peu trop légèrement, sans souci des moyens nécessaires ni des conséquences.

Pour le reste, François Hollande fait le boulot, il a enfin compris : consulter, décider, exposer – et agir vite – enfin !

Cornélius Castoriadis, Une société à la dérive – entretiens, 2005, Points essais 2011, 390 pages, €10.30

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Communisme et crise de foi

Comme Thierry Wolton publie bientôt le troisième tome de sa monumentale Histoire mondiale du communisme en pointant cette fois les complices, après les bourreaux et les victimes, la revue L’Histoire se fend d’un numéro consacré presque exclusivement aux communistes.

Il faut en effet distinguer le système – totalitaire, policier, exécrable – et ses croyants – idéalistes, naïfs et généreux. C’est du moins le message subliminal de ce dossier, les historiens aujourd’hui arrivés ayant flirté dangereusement avec la doctrine totalitaire dans leurs années de jeunesse. Rares sont les François Furet à avoir analysé ce pourquoi. Mais ne boudons pas notre plaisir : comprendre vaut bien quelques reniements.

Ce qui ressort de ces multiples portraits de ceux qui se firent capter par l’étoile communiste est la foi.

Foi chrétienne ou juive, vite transférée vers l’Avenir radieux. C’est Edgar Morin qui évoque une « espérance de salut dans la rédemption collective » p.54 ; c’est André Gide qui dit sa fascination, « ce qui m’amène au communisme, ce n’est pas Marx, c’est l’Évangile » p.34 ; c’est Pierre Pascal, catholique bourgeois sorti de Normale Sup qui s’est converti à l’URSS : « il est heureux, il a vu Dieu : Karl Marx lui a parlé », le décrit Albert Londres en 1920 p.36 ; c’est Raymond Lefebvre, bourgeois protestant, qui adhère au communisme par la souffrance de la Grande guerre et l’idéal du pacifisme p.38 ; c’est Manès Sperber, juif de Galice, pour qui l’attente de la Révolution est la suite naturelle de celle du Messie ; ce sont Louis Althusser et Roger Garaudy, militants chrétiens, qui voient dans le Parti une moderne Église.

Il y a d’autres voies de conversion : celle d’Aragon, intellectuel bourgeois surréaliste (ce qui fait beaucoup de défauts pour les prolétaires à la tête du PCF…) – mais surtout bâtard du Préfet de police de Paris, avide de retrouver une famille, une fraternité, la reconnaissance du Père – d’où cette ode à Staline dans Hourra l’Oural en 1934 ; celle de Georges Friedmann, scientifique qui percevait l’URSS comme un État savant, vecteur du progrès contre l’obscurantisme bourgeois (« bourgeois » était l’injure suprême de l’époque, on ne disait pas encore « ultralibéral »), celle de Paul Langevin et Henri Wallon ; celle de Maurice Thorez, « Fils du peuple » (titre de son « auto » biographie écrite par Jean Fréville en 1937), à qui le Parti a permis l’ascenseur social ; celle de la Résistance, comme Edgar Morin, Lise Ricol-London, Annie Besse épouse Kriegel, Pierre George ; celle des anticolonialistes Aimé Césaire, Ho Chi Minh, Jean Dresch ; celle des intellos, passés par les khâgnes où la rébellion en serre de cet âge étudiant se focalisait sur la religion communiste – tellement antibourgeoise – ce fut le cas pour Emmanuel Le Roy Ladurie, François Furet, Michel Foucault, Mona Ozouf, Paul Veyne, Maurice Agulhon…

Tous regardaient au-delà du présent vers l’avenir, au-delà du réel vers l’utopie, au-delà de la complexité vers le simplisme. Marx avait prophétisé l’Histoire en marche, le progrès inéluctable de l’Homme engendré par la lutte des classes, dont la finale serait prolétaire. Le Parti (avec majuscule) était l’Église (avec majuscule), voulu ainsi par Staline (ex-séminariste), qui révérait l’organisation hiérarchique et pyramidale catholique et l’avait prise pour modèle. L’URSS était la Terre promise, le paradis en marche, l’endroit où le catéchisme devenait réalité – ce fameux « socialisme réel » dont on a mesuré, depuis, tous les travers.

communisme 2015 10 revue l histoire 417

Il faut comprendre cette foi pour comprendre combien notre époque – depuis Mitterrand – apparaît grise et triste.

Le socialisme rose n’a rien à voir avec le feu immense et rouge. Le socialisme non « réel » se veut réformiste, tout en gardant une phraséologie révolutionnaire. Sans cesse dans le grand écart : il ne peut que décevoir ceux qui aimeraient croire, qui ont BESOIN de croire. D’où la conversion de certains à l’écologisme, cette nouvelle foi dont le credo commence par l’Apocalypse.

Contrairement à la prophétie de l’intellectuel barbu, le communisme n’était pas l’avenir de l’humanité : trop de rigidité, d’inquisition, d’exclusion. Une doctrine figée comme un Coran, une politique soupçonneuse sans cesse à épier « la ligne », les pogroms successifs de « bourgeois », « d’intellectuels », de « traîtres », de « juifs », de « déviants »… Où sont l’émancipation tant vantée, la liberté retrouvée, l’harmonie de l’homme avec SA nature et avec LA nature, la fraternité universelle ? Le « socialisme réel » de l’ex-URSS, de la Chine de Mao, du Cambodge de Pol Pot, du Cuba des frères Castro, de la Corée nordiste des dictateurs paranoïaques qui y sévissent depuis plus d’un demi-siècle sont des repoussoirs, des repaires de Satan – pas des jardins de délices où coulent le lait et le miel (et où attendent, soumis, les vierges et les éphèbes).

L’avenir est à inventer – mais bien loin de la foi !

Toute croyance venue d’en-haut ou de l’intérieur, d’une révélation divine ou de l’esprit humain enfiévré, est une illusion qui enferme. Pour libérer l’humanité de ses chaînes, pour libérer chacun de ses déterminismes subis, ni Bible, ni Évangile, ni Coran, ni Manifeste, ni Livre rouge – mais le patient et humble travail de chaque jour : prendre les choses à la base, une à une, en fonction du possible.

Toute foi est un poison qui empêche de penser, qui fait agir en masse sans réfléchir, qui juge et exclut – voire massacre – sans état d’âme parce que la foule le fait et que le parti l’a dit. Le communisme a été une leçon de plus, après le christianisme et le judaïsme, des méfaits de la religion – quelle qu’elle soit. L’islamisme, cet islam dévoyé, prend à son tour le chemin de la rigidité, de l’inquisition, de l’exclusion. L’humain est-il capable d’apprendre un jour ?

Revue L’Histoire, n°417, novembre 2015, €6.40 en kiosque ou sur Amazon
http://www.histoire.presse.fr

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Démocratie et grands principes

La démocratie est l’exercice concret du pouvoir par les citoyens, directement (référendum) ou par représentation (élections). Les grands principes sont ces devoirs de la morale qui viennent soit des coutumes généralement admises (common decency), soit de catégories philosophiques (considérées comme « universelles »), soit de commandements religieux.

Il peut y avoir écart théorique entre l’exercice du pouvoir dans la cité et les grands principes moraux ; mais comme la cité est dans l’histoire et obligée de la vivre, les grands principes ne peuvent parfois être appliqués en même temps.

Dans le cas individuel, nous avons ce qui compose une tragédie. Ainsi Antigone, écartelée entre la fidélité à la cité et à son oncle, et la fidélité aux devoirs religieux et à son frère. Ainsi Albert Camus, plus proche de nous, qui déclarait « Je crois à la justice, mais je défendrai ma mère avant la justice » (Maison des étudiants de Stockholm, le 12 décembre 1957).

Dans le cas moral, la hiérarchie des principes est légitimée par l’universel : ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fit ; une norme est objectivement valable si elle est valable pour tout être raisonnable (Kant), ou si elle est acceptable par les autres (Rawls, Habermas). Par exemple, Camus considère la révolte comme légitime jusqu’à ce que la liberté totale de se révolter rencontre sa limite : celle de tuer. Car donner la mort est incompatible avec les raisons mêmes de se révolter, qui sont l’exigence de justice pour tous les hommes. Ainsi s’explique la réponse de Camus sur la justice : si c’est là VOTRE justice, alors que ma mère peut se trouver dans un tramway d’Alger où on jette des bombes, alors je préfère ma mère à cette injonction totalitaire qui utilise le terrorisme pour imposer sa pseudo-justice.

Dans le cas collectif, c’est le choix des priorités. Le gouvernement de la cité ne peut autoriser à la fois la plus grande liberté et exiger que quiconque respecte la loi, condamner la peine de mort de façon absolue et faire la guerre, respecter à la fois la cohésion sociale et pratiquer l’hospitalité maximum envers les étrangers. En politique, il s’agit non d’absolus mais de hiérarchie ou d’alternance : la liberté existe – jusqu’à ce que la loi ou la liberté du voisin la contraigne ; la peine de mort n’est pas admise – mais légitimée en cas de légitime défense, de résistance armée aux forces de l’ordre, et en cas de guerre ; l’asile politique est légitime mais l’immigration économique est contrainte – et peut-être des quotas doivent-ils être institués afin que la population arrivante ne se concentre pas en ghetto mais s’assimile progressivement ; l’égalité de tous est revendiquée, mais les aides aux moins chanceux ou moins lotis est instaurée.

En démocratie, les principes les plus légitimes ne peuvent pas cohabiter dans le même temps. Ils ne peuvent surtout pas faire l’objet d’un compromis ou d’une « synthèse ». Il n’y a pas de « juste milieu » entre la liberté d’expression et le blasphème. Il y a soit l’un, soit l’autre. « En matière de presse, il n’y a pas de milieu entre la servitude et la licence. Pour recueillir les biens inestimables qu’assure la liberté de la presse, il faut savoir se soumettre aux maux inévitables qu’elle fait naître. Vouloir obtenir les uns en échappant aux autres, c’est se livrer à l’une de ces illusions dont se bercent d’ordinaire les nations malades… qui cherchent les moyens de faire coexister à la fois, sur le même sol, des opinions ennemies et des principes contraires » Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, II, 3.

sale afiste

Ces « malades » qui braillent « pas d’amalgame » devraient se demander pourquoi les terroristes naissent dans les idéologies totalitaires, avant-hier le communisme et le nazisme, hier le gauchisme italien, allemand ou français, il y a peu les Palestiniens et aujourd’hui même la religion musulmane dans sa lecture intégriste. Oui, il y a bien du marxisme dans Marx, même si Marx n’eut probablement pas été « marxiste » au sens où les années 1960 l’ont déformé. De même y a-t-il de l’islam dans l’islamisme, comme du christianisme dans l’Église de l’Inquisition.

Ceux qui accusent « les autres » (jamais eux-mêmes) de « jeter de l’huile sur le feu » sont des lâches qui refusent de voir, d’analyser et de comprendre. Ils préfèrent le déni, « surtout ne rien faire qui pourrait…» remettre en cause leur petit confort intellectuel, fonctionnaire ou bourgeois. Le problème n’est pas l’huile, mais le feu : qui met le feu ? Ces indécis le cul entre deux chaises sont les soumis de Houellebecq, des irresponsables qui refusent d’assumer leur position intellectuelle ou politique. Ils font de nécessité vertu en parant leur lâcheté du beau mot de « prudence » – en bons adeptes du « principe de précaution » des nations malades, des pays vieillis et des âmes faibles.

Ce n’est pas insulter l’islam que de caricaturer les imams et le Prophète, démontrait Raphaël Enthoven : c’est au contraire intégrer l’islam dans la république, en France où l’ironie et l’esprit critique sont des traits nationaux. Appliquer sans tabous à toutes les religions les mêmes principes, c’est élever l’islam au rang des autres. Refuser qu’on le « critique » ou qu’on s’en « moque » serait au contraire une preuve de mépris. Pire même, n’est-ce pas insulter « Dieu » que de croire qu’il est incapable de se défendre, lui l’Omniscient Tout-Puissant ? A-t-il besoin de vermisseaux ignares, qui ne savent pas lire le texte qu’il a livré et qui croient aveuglément – plus que Dieu lui-même ! – n’importe quel autoproclamé savant ? Charlie avait sur ce point raison, il est vraiment « dur d’être aimé par des cons ».

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Anna Politkovskaïa, La Russie selon Poutine

anna politkovskaia la russie selon poutine
Voulez-vous comprendre la Russie contemporaine ? Plongez-vous dans le livre d’Anna Politkovskaïa, paru mi-2004 et réédité en Folio-documents. Cette journaliste moscovite a été assassinée – ce qui montre qu’elle dérangeait pas mal de gens puissants, donc qu’elle dévoilait un certain nombre de vérités. C’est ainsi que les méthodes de nervis se retournent contre leurs instigateurs.

En 375 pages, la Politkovskaïa brosse un portrait au vitriol de la « nouvelle société » normalisée de Vladimir Poutine : une société formatée KGB, aux idées aussi courtes et brutales que celles d’un lieutenant-colonel à la mentalité soviétique « qui n’a jamais réussi à atteindre le rang de colonel » p.340. L’armée, gardienne du régime, opère en toute impunité ; la justice demeure aux ordres ; l’économie mafieuse pille sans vergogne les biens publics avec la complicité active des services de l’État ; la société déstructurée prend des mœurs de sauvage tandis que l’élite a pour elle un profond mépris, n’hésitant pas à massacrer plus de civils que de terroristes lors des prises d’otages.

Qu’il est donc beau, le post-communisme, brutalité léniniste et grossièreté stalinienne réinventées. Qu’ils sont naïfs, ces électeurs français tentés par le poutinisme, extrême-gauche comme extrême-droite, alors qu’ils ont là-bas le modèle « réalisé » de leurs vœux, en expérience ‘live’ depuis des décennies ! Et qu’on ne m’objecte pas que la Russie est « arriérée », qu’elle a « toujours connue le knout », que ce serait impossible en France. Ben voyons !

Qui dit communisme ou nationalisme dit pensée totalitaire parce qu’à prétention « scientifique » ou ethno-matérialiste : « est-ce qu’on discute le soleil qui se lève ? » disait Staline avec son gros bon sens.

Qui dit certitude de posséder « la vérité » (les lois de l’Histoire ou les intérêts nationaux) ne peut que les imposer par la force, pour le bien de tous, pour faire accoucher ce monde inévitable. Ceux qui résistent sont des « malades » à rééduquer ou à éradiquer si irrécupérables : on ne va pas marchander l’avenir ! Tout communisme, tout national socialisme est donc un yaka, et ce yaka tend à régner par la dictature.

Mais lorsque la réalité du monde reste obstinément rétive à cet avenir annoncé, que les mouvements sociaux ne s’agrègent pas « naturellement » en lutte de classes porteuses d’élites nouvelles, que les ethnocentrés ne parviennent pas à faire entendre leur voix nationaliste – la tentation est grande de « composer ». C’est ce que fit la Chine de Deng Xiaoping, c’est ce que tente de réaliser la Russie de Vladimir Poutine. A cette aune, la Russie apparaît plus « asiatique » que la Chine : tout aussi autoritaire mais moins réfléchie, moins contrôlée. La Chine est un centre qui impulse et qui garde ; la Russie est un éclatement où chaque proconsul de province fait à peu près ce qu’il veut. La Chine n’est pas tendre avec ses citoyens, mais elle écoute les doléances et agit quand même pour améliorer le sort du plus grand nombre ; la Russie considère ses soldats comme du « matériel humain » où les hommes de troupe sont esclaves des officiers, où l’on abandonne sans remords les blessés sur le champ de bataille, où l’on repousse avec dédain bureaucratique les tentatives d’une mère pour avoir des nouvelles de son fils militaire envoyé (de façon « non-officielle ») hors de Russie.

vladimir poutine chevauchant un ours

Pour Anna Politkovskaïa, ce retour conservateur aux coutumes soviétiques vient probablement de la guerre en Tchétchénie. Celle-ci fixe un « ennemi », mobilise les « vrais Russes », justifie tous les passe-droits officiels et conforte l’armée, soutien de Poutine.

Mais la guerre et ses exactions, le terrorisme en retour, la sauvagerie du contre-terrorisme, brutalisent les comportements. Tout comme la guerre de 14 l’a fait dans les démocraties européennes. « Un à un les tabous sont brisés et l’ignominie se banalise. Des meurtres ? Bof, nous en voyons tous les jours. Des attaques à main armée ? C’est notre lot quotidien. Des pillages ? Ils font partie de la guerre. Ce ne sont pas seulement les tribunaux qui ne condamnent pas les coupables, c’est la société tout entière. » p.308 La haine du Tchétchène rend raciste et le politiquement correct moscovite s’empresse de licencier les employés d’origines « douteuses », sans autre cause que celles de la xénophobie ambiante. Le même processus a été mis en œuvre à propos de l’Ukraine, dont le gouvernement a été qualifié de « fasciste » parce qu’il avait réticence à s’aligner sur les intérêts de Moscou.

Pendant ce temps – est-ce un hasard ? – les oligarques (presque tous issus de l’ex-KGB) font main basse sur les usines, les monopoles, les commerces. « La doctrine économique de Poutine, c’est l’idéologie soviétique mise au service du grand capital. » p.138 Elle déclasse la classe moyenne pour en faire des pauvres et promeut l’ancienne nomenklatura, cette élite de bureaucrates qui dirigea l’URSS et se tiennent comme une mafia. Les Russes d’aujourd’hui désirent plus que tout la loi et l’ordre, aussi « la nomenklatura doit donc consacrer l’essentiel de son temps à empêcher que la loi et l’ordre ne viennent faire obstacle à son propre enrichissement. » p.139 Aux dirigeants, désormais tout est permis; ils sont au-dessus des lois.poutine baise un gamin

La corruption a pris un essor qu’on ne voit pas en Chine : « Pour garder mes magasins, je dois mettre la main au porte-monnaie. Qui n’ai-je pas arrosé ? Les fonctionnaires de la préfecture, les pompiers, les inspecteurs de l’hygiène, le gouvernement municipal. Sans compter les gangs qui contrôlent le territoire où se trouvent mes boutiques. » p.153 Tous les ambitieux veulent réussir ; ils doivent pour cela faire allégeance au nouveau tsar et à sa cour. Les investisseurs étrangers qui croient à la Russie feraient bien de méditer le récit véridique livré entre les pages 215 et 218 sur la façon cosaque dont sont traités « les actionnaires » dans la Russie de Poutine.

Alors, la Russie ? Si la Chine s’envole dans un développement accéléré avec l’adhésion d’une majorité de la population qui voit son sort s’améliorer malgré l’absence de libertés, la Russie de Poutine s’enlise dans un non-développement global qui réserve à une élite mafieuse des richesses qui vont se réfugier en Suisse ou s’investir sur la Côte d’Azur ou à Paris. Les Russes sombrent dans la dépression sociale, la brutalité des mœurs, la passivité politique. Ils s’alcoolisent, ne font plus d’enfants, cherchent à émigrer. Rares sont encore les patriotes – Anna Politkosvkaïa en a rencontrés, commandants de sous-marins nucléaires en Extrême-Orient. Ceux-ci sont mal payés, assignés à résider à quelques minutes de leur vaisseau, sans aucun moyen pour entretenir le matériel dangereux et sophistiqué dont ils ont la charge. No future ?

Anna Politkovskaïa, La Russie selon Poutine, 2005, Folio 2006, 384 pages, €9.00

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Finale à La Havane

Nous revenons lentement vers l’hôtel, toujours à pied. Nous aurons marché environ six heures et parcouru plus de vingt kilomètres aujourd’hui ! La circulation de ce vendredi après-midi se fait dense, comme la chaleur, revenue. Les primaires garçons quittent leur chemise dès qu’ils le peuvent, et leurs chaussures aussi, les débardeurs refleurissent.

garconnet pieds nus torse nu cuba

Nous traversons les rues entre les vieilles américaines, des Chrysler, Buick, Dodge, Plymouth, et même une Studebaker. J’étais un fan d’automobiles en modèles réduits quand j’étais petit. Nous voyons de multiples « chameaux », ces camions-bus à huit roues dont la remorque fait deux bosses pour absorber les trains de roues. Trois cents personnes peuvent y tenir debout, dit-on. Un jeune garçon déguisé en pirate des Caraïbes slalome en rollers entre les voitures qui avancent au pas, avec deux de ses copains en débardeurs. Lui s’est coiffé d’un foulard rouge serré sur la tête, a chaussé des lunettes fumées vertes et s’est attifé d’un polo de nylon brillant rouge bonbon largement ouvert en V. Ainsi grimé, poussant hardiment sur ses roulettes, il apparaît et disparaît comme un diablotin parmi ces lourdes voitures.

la havane etudiants

Précédés de deux motards aux sirènes hurlantes, passent en trombe et dans un grondement enfumé, une soixantaine de bus oranges offerts par le Québec avec leurs inscriptions en français. Ils sont tous bourrés de militaires en tenue et armés. Ce convoi traverse la ville sous les regards mi amusés mi agacés des passants pour aller de façon très urgente on ne sait où. Nous apprendrons le soir, par Philippe qui regarde la télé en espagnol, que l’ambassade du Mexique a été « envahie » dès mercredi soir par 21 Cubains qui y sont entrés en bus – en défonçant les grilles – afin de demander l’asile politique imprudemment « promis » par le ministre mexicain des affaires étrangères lors de l’inauguration du centre culturel mexicain. Il avait déclaré que « les portes de l’ambassade du Mexique à La Havane étaient ouvertes à tous les Cubains, tout comme le Mexique ». Plusieurs centaines de personnes avaient alors convergé vers l’ambassade et, le soir même, les jeunes avaient volé un bus pour enfoncer les grilles. Castro a eu beau accuser « des éléments antisociaux » et les provocations de Radio Marti depuis Miami, c’est bien le signe que, dès qu’une possibilité existe, une grande partie de la population est prête à affronter le vaste monde, « impérialisme » et « mondialisation » compris.

relations usa cuba 1959 2015 afp

En 1980 déjà, l’occupation de l’ambassade du Pérou avait provoqué l’exode de 125 000 Cubains vers la Floride à partir du port de Mariel. Après les restrictions dues à l’effondrement du soviétisme, plusieurs ambassades avaient aussi été occupées, à la suite de quoi 35 000 balseros avaient eu l’autorisation de fuir par radeaux. Des pays d’Amérique latine ont demandé une enquête à la commission des droits de l’homme à l’ONU, sur Cuba. Déjà condamné à trois reprises en 1999, 2000 et 2001 pour « persister à violer les droits de l’homme et les libertés fondamentales », Cuba a risqué d’être condamné une fois de plus et, cette fois, par des pays tels que l’Uruguay, le Guatemala, le Costa Rica, l’Argentine, le Chili, l’Équateur et le Pérou ! L’heure n’est plus au machisme révolutionnaire mais au respect de quelques valeurs mondiales de base. En mars 2010, le Parlement européen a voté une résolution demandant à Cuba la libération des prisonniers d’opinion – en vain. Et pourtant, en 2013… Chine, Arabie saoudite, Cuba et Russie sont élues au Conseil des droits de l’homme du Machin ! C’est dire combien il est une bureaucratie de blabla sans possibilités d’actions. Quant à Hollande, il préfère se « montrer à gauche » en célébrant Che Guevara que promouvoir les principes de gauche des « droits de l’homme ».

garcon de cuba

Nous suivons l’avenidad qui deviendra Salvador Allende mais commence avec un autre nom. Nous sommes en plein quartier populaire à l’heure de pointe de sortie des bureaux. Ce ne sont que queues d’attente aux arrêts de bus, adolescents sortis du lycée s’exerçant au poirier sans chemise dans les parcs, après des heures habillés et confinés dans des classes ennuyeuses, des filles affairées, des gamins joueurs. Deux filles tiennent chacune un bras du même garçon. Ils ont tous quinze ans. Le garçon paraît gentil. Est-il le frère de l’une et le petit ami de l’autre ? Le cousin des deux ? Le petit-ami potentiel de l’une ou l’autre ? Un simple copain plus adorable que les autres ? Il est doux d’échafauder un petit roman immédiat sur cette scène attendrissante. Plus loin, un treize ans à peine tient par la main la fille de son cœur. Ils sont encore enfants et pourtant adultes déjà, possédés de cet éternel amour que chantent les hormones, poussées plus vite sous ces Tropiques. Dans la cohue du vendredi soir, deux chiens jaunes, bâtards, sont couchés en rond, la tête sur les pattes, sur le trottoir. Paisibles dans l’agitation ambiante, ils sont un symbole des Cubains.

la havane femme au balcon

Les façades lépreuses des immeubles Art Déco ont leur lot de vieilles et de ménagères aux balcons. Elles regardent l’agitation au-dessous d’elles ou bien s’occupent à étendre du linge. Chemisettes et petites culottes pendent comme des lèpres sur les façades. Parfois, le vent détache l’un de ces vêtements qui tombe sur le trottoir ou sur le fragment d’herbe sale au pied des immeubles. Le vêtement devient alors une loque que personne ne ramasse ou n’ose même regarder. Et le passant étranger se demande, incongrûment, pourquoi la gamine ou le gamin, ont laissé là leur petite culotte ! Passé le carrefour de Las Avenidad, le quartier change. L’avenue est plus large, les immeubles plus hauts et plus récents, les bâtiments officiels (université, hôpital, administration) plus nombreux. Les gens se font plus rares sur les trottoirs. On s’y ennuie à marcher, le grand cimetière, la « Necropolis de Colon » des plans, se fait attendre. Nous ne voyons les sculptures du cimetière que par les grilles car il est bien tard. Nous ne verrons pas cette « véritable cité des morts, hérissée de tombeaux extravagants, de temples grecs, assyriens, de mausolées pompeux, grand musée en plein air où se côtoient tous les styles artistiques des 19ème et 20ème siècle », dont parle le guide de Marie-Josée.

gamin gamines en joie cuba

Nous rejoignons l’hôtel Kohly trois quarts d’heure plus tard pour une chaude douche, suivie d’un repas plantureux en salades et en fruits, où nous retrouvons les autres. Ils sont allés au musée de peintures qui est intéressant, selon eux. Le serveur, qui parle mal même en espagnol, tente de nous faire avaler du paon pour de la dinde, mais le serveur suivant, plus futé, rectifie.

Le séjour a été varié, prouesse dans ce pays si peu fait pour marcher et où la suspicion administrative et idéologique reste omniprésente. La contrepartie en est la durée des transports et les faibles contacts avec les gens – mais cela est voulu. L’idéologie tolère mal la comparaison. Il aurait fallu sortir le soir mais, décidément, cette musique salsa ne me séduit pas. Pour le reste, je retiens un pays vide, superficiel, qui ne vit que dans le souvenir de l’esclavage, du colonialisme et de l’impérialisme. On ne vit pas impunément dans l’éternel ressentiment : deux générations après « la » révolution castriste, où est le progrès humain ? il s’agit bel et bien d’une régression socialiste, comme trop souvent hélas avec l’idéologie – même en France sous Hollande !

cuba beaute metisse

Chaque libération est une victoire, certes, d’où le foin qui accompagne la dernière, celle de Fidel et du Che. Mais il manque encore une révolution : celle qui libérera Cuba du communisme. L’épanouissement humain commence par la liberté, celle de penser et d’aller et venir comprise. De plus, toutes ces « libérations » sont peut-être utiles mais elles ne sont que du négatif. Où est le positif de ce pays ? l’apport à l’humanité tout entière ? Il y a des plages, des cocotiers, du rhum et des femmes, une musique facile et rythmée qui plaît aux masses. Rien de plus.

Certaines m’apprennent plus tard qu’elles sont revenues de Cuba avec une Castro-entérite. Cuba, nouvel Eldorado ?

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Pierre Goldman

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« Youtre, Polack et Rouge », voilà résumé en termes d’argot le portrait collé à Pierre Goldman, dit Goldi. Le fait même que ces termes argotiques existent montre déjà à quelle marge Goldman a pu appartenir. Pour ajouter à son exclusion, disons encore qu’il se présente comme un intellectuel et comme un violent, oxymore fasciné par la guérilla. Que faudrait-il de plus pour qu’un petit-bourgeois pas doué le haïsse ? Il fut d’ailleurs haï. On l’a même assassiné en pleine rue, à coups de feu. Qui ? Nul ne le saura sans doute jamais. Encore que tout finisse par se savoir…

Pierre Goldman avait écrit un livre, Souvenirs obscurs d’un Juif polonais né en France. Paru en 1975, il tentait l’esquisse d’un portrait. Condamné pour un meurtre qu’il a toujours nié, et pour des hold-up qu’il avait avoués, il a eu le temps d’écrire en prison. Il avait peut-être besoin de savoir et de dire pourquoi il était là, ce qu’il en était de son apparence, de ses actes, ce que la société condamnait en lui. Par-delà son banditisme à main armée, l’intéressant est cette peinture qu’il tente de l’intérieur. Un homme se raconte, et tout le prix est dans ce discours sur soi.

Né en juin 1944 d’une mère polonaise et d’un père juif FTP, il ne vit que deux ans avec sa mère, indésirable en France. Il passe de deux à six ans chez « diverses personnes » puis son père, marié à une autre, le prend avec lui. « Je ne fus, enfant, ni heureux, ni malheureux » p.32. Voire. Des origines obscures, pas de mère présente, une tête d’Afrique du nord – haine et exclusion devaient déjà se manifester. En témoigne la jeunesse, et le sentiment aigu d’être – à jamais – un déraciné : ni famille, ni copain, ni village, ni métier, ni patrie. « A Israël, comme à toute terre, j’étais étranger. J’étais trop Juif pour être ou me sentir Israélien. J’étais trop Juif pour, en un sol, m’enraciner » p.62. D’où son recours au marxisme, par amour pour son père et par désespoir de fraternité. « Dans le communisme, c’est de fraternité internationale qu’ils rêvaient, d’un internationalisme et d’un socialisme où le peuple juif, leur identité juive, ne seraient pas abolis » p.29. Il évoque les amis de son père, résistants communistes apatrides, et de l’Affiche rouge. Mais il plaide aussi pour lui.

Exclu et meurtri, il ne peut accepter les cultures de maître. Ainsi il pratique quelque temps le karaté, à 20 ans, mais « je pratique les mouvements de samouraï et je pense que le Japon traditionnel fut aux côtés des fascistes allemands. Je suis complètement étranger à cet exercice martial, à cette culture, et il faut que je me brise pour m’y plier, pour y entrer » p.43. Fantasme d’inculte : les samouraïs pratiquaient le sabre, pas le combat à mains nues, qui était l’’art des paysans n’ayant pas le droit de porter les armes… Il n’y eut d’autre part aucun « fascisme » en Allemagne, mais bel et bien le nazisme, ce qui est quelque peu différent. Goldman aime à se bâtir des boucs émissaires, ce qui lui évite de réfléchir sur lui-même.

pierre goldman

Son sentiment est très profond contre les Allemands et les Japonais ; il est aussi raciste qu’ils le furent. Son amour déçu pour l’Europe a viré en haine morbide de soi (qui ne peut s’intégrer) et des autres (qui rejettent son refus). Un tel refoulement ne peut que faire surgir des images sadomasochistes. « Un soir, dans un bar antillais, je vis un légionnaire allemand, abondamment décoré, danser avec un travesti noir, sur une musique africaine, amoureusement. Je trouvais une certaine importance à ce spectacle » p.63. Tout y est : homme, allemand, blanc, bourgeois, militaire, décoré – le summum idéal du type européen se commet – avec délices – avec un travesti noir, colonisé, prolétaire, homo. La subversion du renversement de toutes les valeurs est difficilement plus complète.

Goldman aime à fréquenter les Noirs justement, poussant son déracinement jusqu’à l’absurde. « Je ne cherchais pas chez les Guadeloupéens une appartenance, un enracinement qui m’aurait délivré de l’exil, de la séparation. Je ne jouissais précisément que de mon exclusion fondamentale, et qu’en cet espace noir où je me sentais bien, je fusse comme un autre étranger, un être venu de sphères indéfinies, sans nature déterminée » p.68.Cet attraits pour les Noirs a quelque chose d’irrésistible et de morbide. Goldman aime en eux sa propre négation, comme s’il cherchait dans la noirceur de peau, dans la pauvreté et dans l’ascendance esclave fantasmée une autopunition, une humiliation totale. « Le chant des tumbas me transportait dans une violence splendide où mort et plaisir, enfin réunis, m’apaisaient d’être privé d’éternité. Dans cette musique, la mort devenait un désir sensuel et j’en avais un appétit intensifié de combattre » p.64.

Il y a en Goldman un Étranger de Camus. D’où son étonnante « mélancolie de la mort » qui le terrasse à plusieurs reprises. « Je ne sentais qu’à la mort et cela m’était insupportable parce que cela m’abolissait le moindre plaisir, si quotidien et banal fût-il » p.42. Le mal de l’âme agit sur le corps même, en ses réflexes quotidiens.

Le mépris conduit au désespoir et à cette forme de suicide qu’est, pour quelqu’un élevé en Occident, la haine de la culture. La guérilla en Amérique latine, les braquages à main armée, sont des tentatives de révolte contre une société qui le rejette absolument. Ainsi peut-on tenter de comprendre Pierre Goldman. S’est-il compris lui-même ? Il n’a pas assez vécu pour le dire.

Pierre Goldman, Souvenirs obscurs d’un Juif polonais né en France, 1975, Points 2005, 311 pages, €8.10

Mais pourquoi parler sur ce blog de Pierre Goldman, mort en 1977 ? Parce que l’on sait désormais qui l’a tué… Scoop ? Peut-être. Rendez-vous dans deux jours ici même.

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Michel Leiris, Frêle bruit – La règle du jeu 4

michel leiris frele bruit

La vieillesse est un naufrage… Michel Leiris, 75 ans, reprend 10 ans après la suite de sa tentative de se connaître par le langage. Fibrille avait vu l’écroulement de cette utopie, couplée à celle du maoïsme, chacun retombant dans ses ornières humaines, trop humaines. Frêle bruit ne peut s’empêcher de prendre la suite.

Son projet envolé, Leiris ne publie plus que des fragments, expérimentation maniaque et volontiers obsessionnelle de dire et encore dire, de vouloir expliquer et encore expliquer, sans jamais aller au but. 146 séquences a-chronologiques purgent les fiches inutilisées jusqu’ici. Cette forme brève est issue des restes, mais aussi de la peur de ne jamais finir ce work in progress qu’est l’existence quand on veut la raconter. Elle se veut justifiée en même temps par l’exigence de rapidité de la révolution, sur l’exemple qu’offre Cuba, autre « idéal » avant qu’il ne s’aligne sur l’URSS exploiteuse en 1968, lors de l’invasion « populaire » de la Tchécoslovaquie…

Trop tourmenté de désobéir aux Commandements du catéchisme d’enfance, Michel, « à cause de quoi, suivi par l’idée du péché même si je crois m’être délié, je ne suis presque jamais parvenu à ce triomphe sur quelque front que ce soit, amour, action pure, littérature » p.930 Pléiade. Il est perclus d’angoisses, de velléités jamais réalisées faute d’oser sortir de lui-même, de grandes idées généreuses surtout pas mises en œuvres au détriment de son petit confort. Le type même du bourgeois révolutionnaire (cet oxymore !), du parisien né dans le 16ème et habitant depuis la guerre dans le 6ème, suivant la mode intello par facilité – « de gauche » donc puisque ça se fait – mais vivant en VIP, fonctionnaire nanti. « Rien que d’assez banal, malgré la mixture poésie, ethnographie et souci du progrès social », avoue-t-il p.918.

Phrases interminables, confuses, alambiquées, faute de savoir clairement que dire ; attention aux petits détails infimes mais noyés dans les parenthèses, incises, subordonnées, retours en arrière, scrupules ; peur d’avouer, de décrire, de dire le monde tel qu’il est. Suicidaire au fond, depuis sa jeunesse, jamais en accord avec lui-même, regrettant d’être né, d’être de son milieu, d’avoir eu un père vulgaire, de s’être branlé à deux entre garçons, d’avoir fantasmé sur les cocottes durant la Grande guerre, de… « Une bonne action en tout cas pouvait s’inscrire sur son bilan : la non action qui consiste à ne pas avoir d’enfants. Abstention dont à ces moments-là il osait être fier (…) de se flatter de n’avoir pas collaboré » p.972. C’est assez minable comme justification, assez triste aussi, comme si donner la vie était péché, « participer » au monde une erreur.

Le grand naufrage de notre civilisation se voit ici dans l’âme d’un être trop sensible à la culpabilité d’avoir rendu esclave, colonisé, exploité, appauvri le grand nombre, suscité deux guerres mondiales – comme si l’avers de la médaille n’était pas digne aussi d’être cité : libération des Lumières, exploration des mondes et des planètes, progrès de la médecine, de la santé et de l’agriculture, confort industriel, élévation globale du niveau de vie et de l’espérance de vie depuis deux siècles… Le monde ici-bas n’est pas le monde platonicien de l’Idéal (cette conviction chrétienne et marxiste inculquée à la génération Leiris), mais le monde en demi-teinte où bien et mal sont mêlés (après Nietzsche, Marx et Freud). « Autre tache possible : souhaiter que la Révolution progresse et s’étende, alors que pratiquement on ne fait rien ou à peu près rien pour hâter, chez soi, son déclenchement. (…) Inutile d’argumenter, je suis marqué par cette tache, signe entre autres du grave hiatus ouvert en moi entre façon de se représenter le monde et façon de s’y comporter » p.892. Péché toujours, contre l’Utopie, l’Idéal, les Idées pures. Péché imaginaire de ne pas être parfait alors que l’on n’est pas dieu ; péché de la conscience coupable, ce poison chrétien repris par le communisme pour déstabiliser les puissants, les dominants – et prendre leur place. Péché que Nietzsche a dénoncé et décortiqué, libérant enfin la philosophie pour penser autrement – mais que Leiris n’a jamais compris (voir ce qu’il en dit maladroitement p.829, partant de biais vers le sexe et « la Nietzschéenne », roman vulgaire dont la couverture pute l’avait fait fantasmer).

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Nous avons droits aux rêves, à des listes, des poèmes, aux segments de voyages, aux comptes-rendus d’opéras, aux évocations de sexe, aux problèmes de chiens, à la description de l’hôtel Idéal, de son appartement croulant sous les livres pas lus ou de son bureau au sous-sol du musée de l’Homme. Michel Leiris parle de lui en disant « je » puis « il », sans raison. Cela pourrait être ciselé, intéressant, mais se trouve englué dans la glose, le remord, les repentirs de vocabulaire. Quelques perles surnagent, comme ces Allemands brûlés vifs quai des Grands Augustins en 1945, sous ses fenêtres, ou la description de sa journée à la campagne avec le chien, le jour de la mort de Picasso p.929. J’avoue avoir pris le mode lecture rapide sur nombre de morceaux tant m’ennuie ce genre de diarrhée verbale à prétention littéraire. Certes, Leiris n’est pas un poseur, mais il réussit à « faire chiant », comme le préconisait Édouard Balladur à ses hauts-fonctionnaires, lorsqu’il voulait faire passer un texte sans que personne ne le lise jusqu’au bout.

Leiris en est conscient, il l’avoue, et faute avouée est à moitié pardonnée. Il étale son être coincé, malheureux, déprimé : il est lui et cela le rachète. Il a au moins un riche vocabulaire français, ce qui devient rare de nos jours. « … Mais – coquetterie, pharisaïsme ? – j’étale une rigueur sourcilleuse quant à un juste emploi des temps du verbe, j’érige en cas de conscience d’infimes problèmes d’expression, jouant au pur qui ne veut se souiller d’aucune inexactitude je passe des heures à les résoudre et je m’abstiens d’aborder la vraie question. Comme s’il était une fin en soi, dont je ne pourrais me déprendre, je dépense jour sur jour à étoffer et fignoler ce récit déjà trop ornementé, le fourbissant, le redressant, le truffant de considérations qui souvent brouillent l’horizon plus qu’elles ne l’élargissent ! » p.919.

Bien content d’en avoir fini avec cette personnalité qui me déplaît, et avec ce pavé qui s’enfonce dans le sirupeux ennui des phrases sans cause ni verbe.

Michel Leiris, Frêle bruit – La règle du jeu 4, 1976, Gallimard l’Imaginaire 1992, 406 pages, €10.50
Michel Leiris, La règle du jeu, 1948-1976, Gallimard Pléiade, édition Denis Hollier 2003, 1755 pages, €80.50

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Dominique Venner, Un samouraï d’Occident

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J’ai trouvé par hasard en librairie ce guide de survie spirituelle d’un homme qui, jeune, s’est battu avec l’armée française pour défendre la grandeur du pays et qui a découvert, à peine adulte et après s’y être essayé des années, que la politique ne servait à rien d’autre qu’à la petite gloire des médiocres. Dominique Venner s’est alors plongé dans les études historiques et a fondé la NRH (Nouvelle Revue d’Histoire) en même temps qu’il publiait ses réflexions sur le temps long en divers livres. Un samouraï d’Occident apparaît comme un ouvrage longtemps médité, soigneusement rédigé, qui change des torchons à la mode vite jetés sur le papier et vite publiés avant d’être aussi vite oubliés…

Dominique Venner n’est pas dans le « mainstream », comme aime à le dire un Frédéric Martel qui n’a rien à voir (à ma connaissance) avec un quelconque ancêtre prénommé Charles. Venner n’aime pas le capitalisme marchand, ni le progressisme béat qui vise l’illimité en tout, ni les suites du christianisme souffrant et coupable déclinées en communisme, socialisme et autres gauchismes aussi vains que fondés sur l’illusion. Éternelle imposture de Platon qu’un Clément Rosset (que l’auteur ne cite pas) a dénoncée.

Avant de choisir la mort volontaire en samouraï le 21 mai 2013, accompagné d’un témoin plus jeune dans le chœur de Notre-Dame de Paris (édifié au-dessus des piliers des nautes, très ancien sanctuaire celte), Dominique Venner a vécu 78 années de vie intense, laissé cinq enfants et une cinquantaine d’ouvrages, dont certains remarqués : Histoire de l’Armée rouge (prix Broquette-Gonin de l’Académie française) en 1981, Dictionnaire amoureux de la chasse en 2000. Il avait rompu définitivement avec la politique en 1967 pour devenir « historien méditatif ».

Ce n’est pas son positionnement à droite qui m’intéresse, d’autant qu’il s’est beaucoup trompé (De Gaulle avait raison de rendre l’Algérie aux Algériens, ce peuple fier et musulman) ; ce ne sont pas non plus les pudeurs de vierge effarouchée des moralistes « de gauche » dont la position de Commandeur (juger avant d’analyser) est aussi vaniteuse que courte.

Ce qui m’intéresse est l’exemplarité d’un homme, le message spirituel qu’il porte, son élan positif.

Dominique Venner aimait la vie, mais surtout la vie belle, celle que les stoïciens recommandaient de chercher en cette vie même, sans se laisser enfumer par les illusions d’un lendemain chanteur ou d’un au-delà consolateur. Il considérait que le beau créait le bon, et non l’inverse, que ce n’étaient pas les « bonnes intentions » qui donnaient l’exemple mais les actes réels accomplis avec tenue. Il avait de la hauteur – non celle du mépris (il cite en femme exemplaire la concierge de l’Élégance du hérisson) – mais celle du temps long et du socle des valeurs. Nous, Occidentaux, ne sommes pas la planète (ni leaders des valeurs, ni missionnaires « plus avancés », ni maîtres élus par commandement divin) : nous ne sommes pas « universels ». Nous ne sommes que nous-mêmes, issus d’une longue culture qui a produit parfois de la civilisation, parfois de la barbarie, mais aussi légitime que les autres cultures – sans devoir se « fondre » obligatoirement en elles.

male domine institut d art a paris

Qui trop embrasse mal étreint, dit la sagesse populaire ; c’est pourtant ce que le christianisme en premier a promu, que la révolution des Lumières a exigé, que l’essor de la technique a permis, que le système socio-capitaliste a réalisé. Dans un chapitre intitulé La métaphysique de l’illimité, l’auteur montre que, dès la Genèse, Iahvé ordonne que les hommes (à son image…) « dominent les poissons de la mer, les oiseaux du ciel, toutes les bêtes sauvages et celles qui rampent sur la terre ». A Noé, sauvé des eaux, Dieu répète encore « multipliez sur la terre et dominez-la ». Les Lumières ont sécularisé cette injonction d’orgueil religieux au travers de l’Universel et de l’imposition des Droits de l’Homme au monde entier – droits identiques, homme abstrait (ce que contestent les musulmans, mais aussi les Chinois athées, les Brésiliens catholiques et les Japonais zen – entre autres).

La technique a envahi les industries (orientées « nouveauté »), domptée la recherche scientifique (qui ne recherche plus que ce qui est « utile » à vendre), commandé aux politiques (en leur offrant les gaz de combat, le char mécanisé, la bombe atomique et le F16 ou le Rafale – outils diplomatiques ou militaires) ; elle a permis au système économique d’efficacité maximale qu’est « le capitalisme » de faire renaître sans cesse le désir d’acheter d’autres biens plus puissants, plus petits, plus innovants, plus à la mode. Au détriment de la mesure en toutes choses, de l’harmonie avec la nature, de la sagesse humaine, des ressources planétaires limitées et des ravages de la pollution sur le climat et sur la santé de tous les êtres vivants.

L’Europe après la décolonisation semble sortir de l’histoire, hédoniste, obèse, gavée de gadgets et d’additifs alimentaires américains, bienveillante aux provocations idéologiques et cléricales d’où qu’elles viennent, sans ressort. Contre ce monde uniforme de vaches multicolores (Nietzsche) s’est élevé Dominique Venner ; il a protesté en samouraï en mettant fin à ses jours avec arme. Je ne partage pas ce pessimisme, ni nombre de ses analyses du temps présent (moins « décadent » qu’il ne le voyait), mais reconnais la grandeur du geste. Ce pourquoi ce livre-testament mérite considération.

Un demi-millénaire avant sa publication, Dürer gravait le Chevalier, la mort et le diable. Cette figure impassible de preux armé et armuré, indifférent à la fin dernière comme aux tentations maléfiques ici-bas, est l’un des modèles de Venner. L’autre est la figure – non-européenne – du samouraï : discipliné, entraîné, fidèle à son clan et à sa façon de vivre. Lui Dominique, est resté insoumis aux tentations faciles de notre temps, qu’on songe aux frasques sexuelles DSK ou Houellebecq, aux petits arrangements entre amis de la galaxie Hollande ou Sarkozy, à l’indulgence des juges dans les « petits » délits de banlieue, au déni des intellos bobos qui ne sont jamais sortis hors du quadrilatère de l’entre-soi luxe New York-Saint-Germain-Avoriaz-Saint-Tropez.

arbres au cordeau

En six chapitres rythmés en thèmes courts, Dominique Venner nous parle de la culture européenne qui vient de loin, de l’assemblée des guerriers de l’Iliade au Thing viking jusqu’à la Table Ronde issue de la culture celte. Elle est notre matrice de civilisation, qui a donné des hommes libres parce qu’ils étaient à la fois guerriers et propriétaires du sol. Le citoyen de 1789 renouvellera ce pacte volontaire des adultes responsables qui ont la volonté de faire société en commun et de défendre la patrie en danger. Contrairement au machisme hiérarchique introduit par l’Église chrétienne à la suite de saint Paul, la femme n’est pas dévalorisée dans cette civilisation : Pénélope et Hélène, déjà, sont maitresses d’elles-mêmes et exemples de vertu.

Notre Talmud, Bible ou Coran sont pour Venner ces deux « testaments » que sont l’Iliade et l’Odyssée. Le modèle de vie qui surgit est une triade : « la nature comme socle, l’excellence comme but, la beauté comme horizon » p.220. La nature telle qu’elle est ici et maintenant, immuable et changeante, force de vie et perpétuel renouvellement par la mort, ineffable grandeur et catastrophes. En découvrir les ressorts par la curiosité scientifique, méditer sur les fins humaines par l’intelligence et l’astuce, en admirer les merveilles minérales, végétales, animales, humaines, sidérales. Vouloir être beau comme la beauté reconnue, plus sain de corps, plus fort de volonté, plus intelligent – tel est le destin humain, une aspiration à devenir proche des dieux. Comme (je l’ajoute, Venner n’en parle pas) Thorgal dans la bande dessinée. Épuiser le champ du possible est réaliste ; chercher une vie éternelle est illusion. Mais éviter l’hubris – la démesure condamnée par la pensée grecque – qui est propre à notre civilisation technicienne depuis la Renaissance, cette volonté d’illimité consommateur, pollueur, gaspilleur, spéculateur, militaire, génétique… qui commence à nous perdre. « Je m’insurge contre ce qui me nie », dit Dominique Venner p.291.

interrogation owe zerg peintre suedois

Ce pourquoi il nous incite à vivre en philosophe par le contrôle des désirs, passions et ratiocinations. C’est par le stoïcisme, dernier feu de la pensée antique avant le christianisme, que l’auteur se tourne pour trouver cette « vie bonne » dont Montaigne sera un éminent relais. Ce qui compte n’est pas de philosopher en érudit livresque, mais de donner l’exemple par sa vie même. Il s’agit d’un « exercice sur soi, une transformation spirituelle et une modification du comportement dont les effets sur l’âme sont analogues à ceux que produit l’entraînement sur le corps d’un athlète » p.239. Épictète, esclave, ou Marc-Aurèle, empereur, peuvent tous les deux suivre cette ascèse. Mathieu Ricard, bouddhiste tibétain, ne dit pas autre chose… même si l’auteur ne le cite pas, trop enfermé sur son univers très classique.

Bien qu’on le voit borné en références, obsédé par la volonté de montrer que tout est déjà pour les Européens en Europe, ce testament bien écrit, sainement rythmé, serein dans ses idées longues, offre une vue rafraîchissante sur nos interrogations historiques et sur notre destin. Le tous-pareils sur toute la planète est-il souhaitable ? Ou ne prépare-t-il pas la domination paisible et insidieuse du Big Brother consumériste (demain religieux ?) surveillant tous les désirs, toutes les déviances, forçant le consensus pour consommer, voter, bien penser ?

Paris luxembourg marchand de masques

En perles sur ce bracelet bien trempé, sept conseils pratiques à appliquer soi-même :

1/ construire sa citadelle intérieure en tenant un carnet de réflexions et d’observations sur le monde et les êtres,
2/ chaque jour se mettre en retrait pour lire un peu,
3/ pratiquer un sport de plein air ou de combat (selon l’âge et les dispositions) pour vivifier « l’énergie, le courage ou le souci d’excellence » p.302,
4/ marcher dans la nature pour garder le contact avec les éléments, le végétal et les bêtes (désormais « êtres sensibles » selon la loi),
5/ redécouvrir les hauts lieux de notre civilisation, Delphes, Brocéliande, Alésia, le Mont Saint-Michel, Sils-Maria…,
6/ cultiver la beauté pour soi-même, nuages, nuit étoilée, statue, tableau,
7/ retrouver les rites de saison et leur fondement dans le cycle de la nature, créer son almanach familial comme hier les livres de raison.

Dominique Venner, Un samouraï d’Occident – le bréviaire des insoumis, 2013, éditions Pierre-Guillaume de Roux, 317 pages, €23.00
Un article honnête sur Dominique Venner dans L’Express
Une analyse politique conventionnelle du monde.fr

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Tuer le rire ?

L’un des tueurs voulait massacrer du juif ; les deux autres faire rentrer le rire dans la gorge. Car pour ces raccourcis du cerveau, on ne peut rire de tout. Si le rire est le propre de l’homme (Rabelais), Dieu l’interdit – ou plutôt « leur » Dieu sectaire, passablement fouettard, Dieu impitoyable d’Ancien Testament ou de Coran, plus proche de Sheitan et de Satan. Ange comme l’islam, mais déchu comme l’intégrisme.

Comme le Prophète ne savait ni lire ni écrire, il a conté ; ceux qui savaient écrire ont plus ou moins transcrit, et parfois de bouche à oreille ; les siècles ont ajoutés leurs erreurs et leurs commentaires – ce qui fait que la parole d’Allah, susurrée par l’archange Djibril au Prophète qui n’a pas tout retenu, transcrite et retranscrite par les disciples durant des années, puis déformée par les politiques des temps, n’est pas une Parole à prendre au pied de la lettre. Le raisonnable serait de conserver le Message et de relativiser les mots ; mais la bêtise n’est pas raisonnable, elle préfère ânonner les mots par cœur que saisir le sens du Message.

rire de mahomet

La bêtise est croyante, l’intelligence est spirituelle. Les obéissants n’ont aucune autonomie, ils ne savent pas réfléchir par eux-mêmes, ils ont peur de la liberté car ce serait être responsable de ce qu’ils sont et de ce qu’ils font. Ils préfèrent « croire » sans se poser de questions et « obéir » sans état d’âme. Islam veut-il dire soumission ? Un philosophe musulman canadien interpelle ses coreligionnaires : « une religion tyrannique, dogmatique, littéraliste, formaliste, machiste, conservatrice, régressive – est trop souvent, pas toujours, mais trop souvent, l’islam ordinaire, l’islam quotidien, qui souffre et fait souffrir trop de consciences, l’islam de la tradition et du passé, l’islam déformé par tous ceux qui l’utilisent politiquement, l’islam qui finit encore et toujours par étouffer les Printemps arabes et la voix de toutes ses jeunesses qui demandent autre chose. Quand donc vas-tu faire enfin ta vraie révolution ? »

Il ne faut pas rejeter la faute sur les autres mais s’interroger sur sa propre religion, distinguer sa pratique de la foi.

Mahomet s’est marié avec Aisha lorsqu’’elle avait 6 ans (et lui au-delà de la cinquantaine) ; il a attendu quand même qu’elle ait 9 ans pour user de ses droits d’époux : c’était l’usage du temps mais faut-il répéter cet usage aujourd’hui ? L’ayatollah Khomeiny a abaissé à 9 ans l’âge légal du mariage en Iran lorsqu’il est arrivé au pouvoir… Les plus malins manipulent aisément les crédules, ils leurs permettent d’assouvir leurs pulsions égoïstes, meurtrières ou pédophiles, en se servant d’Allah pour assurer ici-bas leur petit pouvoir : Khomeiny, Daech, mêmes ressorts. Trop d’intermédiaires ont passés entre les Mots divins et le texte imprimé pour qu’il soit à prendre tel quel. Croyons-nous par exemple que Jésus ait vraiment « marché sur les eaux » ?

voies du seigneur

Il ne faut pas croire que le Coran soit la Parole brute d’Allah. Que font les intellectuels de l’islam pour le dire à la multitude ?

Toute religion a une tendance totalitaire : n’est-elle pas par essence LA Vérité révélée ? Même le communisme avait ce tropisme : « peut-on contester le soleil qui se lève ? » disait à peu près Staline pour convaincre que les lois de l’Histoire sont « scientifiques ». Qui récuse la vérité est non seulement dans l’erreur, mais dans l’obscurantisme, préférant rester dans le Mal plutôt que se vouer au Bien. Il est donc « inférieur », stupide, malade ; on peut l’emprisonner, en faire son esclave, le tuer. Ce n’est qu’une sorte de bête qui n’a pas l’intelligence divine pour comprendre. Toutes les religions, toutes les idéologies, ont cette tendance implacable – y compris les socialistes français qui se disent démocrates (ne parlons pas des marinistes qui récusent même la démocratie…). Les incroyants, les apostats, les hérétiques, on peut les « éradiquer ». Démocratiquement lorsqu’on est civil, par les armes lorsqu’on est fruste.

kamikaze se fait sauter

Le croyant étant « bête » parce qu’il croit aveuglément, comme poussé par un programme génétique analogue à celui de la fourmi, ne supporte pas qu’on prenne ses idoles à la légère. Toutes les croyances ne peuvent accepter qu’on se moque de leurs simagrées ou de leurs totems : la chose est trop sérieuse pour que le pouvoir fétiche soit ainsi sapé. C’est ainsi que Moïse va seul au sommet de la montagne et que nul ne peut entrevoir l’Arche d’alliance ou le saint des saints du temple, que Mahomet est-il le seul à entendre la Parole transmise par l’ange et que nul infidèle ne peut voir la Kaaba. Dans Le nom de la rose, dont Jean-Jacques Annaud a tiré un grand film, Umberto Ecco croque le portrait d’un moine fanatique, Jorge, qui tue quiconque voudrait simplement « lire » le traité du Rire qu’aurait écrit Aristote. Ce serait saper la religion catholique et le « sérieux » qu’on doit à Dieu… Les geôles de l’Inquisition maniaient le grand guignol avec leurs tentures noires, leurs juges masqués, leurs bourreaux cagoulés devant des feux rougeoyants. Pas question de rire ! Même devant Louis XIV (sire de « l’État c’est moi »), Molière devait être inventif pour montrer le ridicule des médecins, des précieuses ou des bourgeois, sans offusquer les Grands ni Sa Majesté elle-même.

Il ne faut pas croire que le rire soit le propre de l’homme ; ce serait plutôt le sérieux de la bêtise. Que font nos intellectuels tous les jours ?

rire beachboy

C’est cependant « le rire » qui libère. Il permet la légèreté de la pensée, le doute salutaire, l’œil critique. Rire déstresse, rend joyeux autour de soi, éradique peurs et angoisses – ce pourquoi toute croyance hait le rire car son pouvoir ne tient que par la crainte. Se moquer n’est pas forcément mépriser, c’est montrer l’autre en miroir pour qu’il ne se prenne pas trop au sérieux. C’est ce qu’a voulu la Révolution française, en même temps que l’américaine, libérer les humains des contraintes de race, de religion, de caste, de famille et d’opinions. Promotion de l’individu, droits de chaque humain, libertés de penser, de dire, de faire, d’entreprendre. Dès qu’un pouvoir tend à s’imposer, il restreint ces libertés-là.

rire de tout

Est-ce que l’on tue pour cela ? Sans doute quand on n’a pas les mots pour le dire, ni les convictions suffisamment solides pour opposer des arguments. Petite bite a toujours un gros flingue, en substitution. Surtout lorsque l’on a été abreuvé de jeux vidéos et de décapitations sans contraintes sur Internet : tout cela devient normal, « naturel ». C’est à l’école que revient de dire ce qui se fait et ce qui ne se fait en société : nous ne sommes pas dans la jungle, il existe des règles – y compris pour la diffamation et le blasphème. Il est effarant d’entendre certains collégiens (et collégiennes) dire simplement « c’est de leur faute ». Donc on les tue, comme ça ? C’est normal de tuer parce qu’un autre vous a « traité » ? Est-ce ainsi que cela se passe dans les cours de récré ? Si oui, c’est très grave…

rire de tout france

L’écartèlement entre les cultures, celle de la France qui les a partiellement rejetés, celle de l’Algérie qu’ils n’ont connue que par les parents et cousins, ont rendu les frères Kouachi incertains d’eux-mêmes, fragiles, prêts à tout pour être enfin quelqu’un, reconnus par un groupe, assurés d’une conviction. La secte est l’armure externe des mollusques sans squelette interne. Ils se sont créé des personnages de héros-martyrs faute d’êtres eux-mêmes des personnes.

Il ne faut pas croire que la multiculture enrichit forcément. Que font les politiciens pour établir les valeurs du vivre-ensemble sans les fermer sur l’extérieur ; pour faire respecter les lois de la République sans faiblesse ni « synthèse » ?

Comment faire pour « déradicaliser » les individus ? Une piste de réflexion intérieure, européenne et géopolitique. Lire surtout la seconde partie.

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Sur la gauche bobo

La gauche libertaire est l’une des 4 gauches définies avec brio par Jacques Julliard mais c’est la plus visible – et c’est contre elle que je m’élève parce qu’elle qui occupe les médias en boucle (intellos, experts autoproclamés, universitaires qui ont fait 68, etc.) Il ne s’agit pas de Manuel Valls, de Pierre Joxe ni de certains autres, mais de la constellation des « conseillers » et autres intellos « de gauche » bobo, ultra-parisiens (rapport Tuot sur « la société inclusive », préconisations Terra Nova sur les nouvelles majorités électorales, etc.).

Les dessinateurs de Charlie (et l’économiste) étaient de la génération d’avant, antiautoritaires (antigaullistes et antisoviétiques) dans la lignée de la Commune de Paris, sans être vraiment anarchistes (ils se déclaraient pour le droit).

Ce qui m’agace dans les assauts « d’émotion » et de « vertu républicaine » de la gauche intello-médiatique impériale à la télé, à la radio, dans les journaux est cette posture « d’indignation »… sans aucune conséquence pratique. « Ah non, pas interdire le voile ! Ah non, pas publier de statistiques ethniques ! Ah non, pas de classes de niveaux, tous pareils ! Ah non, il ne s’agit pas de guerre ! Ah non, l’islam n’est pas une religion à dérive totalitaire ! »

islam violent

C’est la même posture du déni que la gauche sous Jospin à propos de la délinquance et du « sentiment » d’insécurité. On a vu ce que les électeurs de base en ont pensé le 21 avril 2002

Les spécialistes de l’islam savent bien expliquer la distinction entre foi et politique, entre islam et dérives wahhabite puis intégriste, puis terroriste. Mais les intellos ne le font pas, soucieux avant tout d’éviter « l’amalgame », la « stigmatisation » et autres dénis de réalité : ils parlent sans savoir, comme d’habitude, se précipitant pour occuper la première place à l’audimat de l’indignation.

caricatures mahomet

Pourquoi ne constituent-ils pas CONCRETEMENT un Comité de vigilance des intellectuels comme la gauche en 1934 après les émeutes nationalistes du 6 février contre les parlementaires ? C’est ce sur quoi je m’interrogeais dans ma note d’avant-hier. Ce serait un laboratoire de réflexion, une force de propositions trans-partisane, traduisant dans les faits cette « unité » qu’ils revendiquent – tout en restant jusqu’ici dans leur fauteuil confortable.

Il s’agirait de réfléchir aux failles de la société française :

  1. l’immigration fantasmée : or elle est « incontrôlée légalement » (90% de ceux qui entrent chaque année le font parce qu’ils en ont le DROIT par mariage, regroupement familial, asile politique accordé ; 100% des minorités visibles nées en France SONT français, qu’on le veuille ou non) – doit-on changer le droit ? dénoncer les traités internationaux signés ? les renégocier ? invoquer une exception ? – ou les accepter tels quels, mais sans alors accuser sans nuances « l’immigration » ;
  2. la faillite scolaire : l’enseignement resté figé aux années 60, pédagogo, élitiste, matheux, méprisant, inadapté aux nouvelles populations (tous jeunes confondus) et aux nouvelles communications. « J’ai voulu, au travers de mon parcours, raconter que la fermeté à l’égard de ces jeunes est une marque de respect ; la complaisance une forme de mépris » écrit par exemple Zohra Bitan, banlieusarde d’origine et ex-PS. Distinguer la foi de la mauvaise Foi, apprendre à penser soi-même, à travailler avec les autres, à s’exprimer avec des mots (et pas en manipulant des items linguistiques !), apprendre les règles de la vie en société…
  3. la faillite du « vivre ensemble » : violé à la fois par les partis extrémistes de droite ET de gauche (à qui on laisse dire à peu près n’importe quoi) et par le gouvernement socialiste bobo (qui braque les sentiments des gens moyens et des croyants par « le mariage » gai ou le vote « des étrangers », toutes revendications communautaristes bien loin de l’Unité nationale hypocritement revendiquée). Les intellos ne cessent de critiquer, saper et déconstruire la culture occidentale, les associations communautaristes ne cessent de culpabiliser la France entière en rappelant sans cesse les croisades, la colonisation, la Shoah… alors que c’est aujourd’hui qui compte le plus : les pouvoirs autoritaires en Arabie Saoudite, en Syrie, en Algérie, etc., la corruption et le clanisme des élites politiques des pays émergents notamment africains et proche-orientaux, l’attitude d’Israël au mépris de l’ONU depuis des décennies, les petites Shoah en Bosnie, au Rwanda, au Soudan, en Palestine, en Irak qu’on laisse faire comme si de rien n’était. Comment se sentir « français » dans cette culture du mépris et de la honte permanente ? Françoise Sironi, psychanalyste et psychologue du Magazine de la rédaction de France-Culture hier, a pointé la « fragilité personnelle » des terroristes, leur « métissage » entre deux cultures, leur absence de certitudes sur ce qu’ils sont ou ceux qui peuvent les reconnaître. Le multicuturel ne fonctionne QUE lorsqu’on possède déjà une culture; on peut alors s’ouvrir aux autres cultures. Mais lorsque l’on n’est pas sûr de soi, reconnu nulle part, sans modèle de construction pour sa personnalité, le multiple en soi fait se perdre ; la tentation rigoriste des « sectes » ou des religions totalitaires est alors une tentation de facilité : « on » vous dit ce qu’il faut penser et comment il faut vivre. Le communisme a été l’une de ces « religions », il y a deux générations; c’est aujourd’hui l’islamisme radical. La liberté fait peur, il faut être armé pour être libre. Quand on ne l’est pas en soi-même et qu’on se sent impuissant, on utilise un substitut : une kalachnikov.
  4. la faillite de l’emploi : la lutte « contre le chômage » (qui touche particulièrement les jeunes et particulièrement les banlieues) invoquée comme une « priorité » alors que François Hollande pratique l’exact INVERSE : hausse générale des impôts, taxe à 75% symbolique, injures aux entrepreneurs et aux « riches », menaces (verbales) aux étrangers investissant en France (surtout pas d’amendes comme les États-Unis le font !). Comment le chômage pourrait-il reculer, étouffé par les réglementations, les taxes en cascade, l’état d’esprit anti-croissance (écolo), anti-entreprises (gauche du PS), anti-richesse (PDG Mélenchon), anti-réusssite (vieille austérité catho reprise par les jansénistes socialistes à la Martine Aubry) ? Pour la gauche, la seule « réussite » sociale ne passe que par le service d’État (la polémique anti-Macron sur les milliardaires en est l’exemple plus récent) : serait-ce « déroger » d’être entrepreneur, comme sous l’Ancien régime ?
  5. la faillite républicaine enfin : qui bâtit des lois mal ficelées, inapplicables (sur le voile…), qui fait du tortillage de cul lorsqu’il s’agit de l’appliquer (le survol « interdit » des drones au-dessus des centrales nucléaires : pourquoi ne pas les détruire sans sommation ? Il n’y a personne dedans et c’est clairement dit et répété : c’est interdit – haram en arabe) ; qui gère la délinquance par le seul répressif, tout le monde pareil, au risque de radicaliser les jeunes en prison – sans leur donner un modèle alternatif ; qui émet des incantations à « l’union nationale » tout en s’empressant aussitôt d’exclure tel ou tel (fatwa Hidalgo et consorts) sous prétexte qu’ils ne seraient pas « républicains » : c’est quoi être républicain en république ? Obéir aux lois et respecter les institutions ? Alors tous les partis légalement autorisés SONT républicains – ou alors le mot ne veut plus rien dire : la gauche intello adore « déconstruire » et embrouiller le sens commun afin de se poser en seule interprète du Bien… Faillite républicaine manifeste chez François Hollande, qui invoque l’unité dans un discours essoufflé dont il a le secret – tout en laissant son parti dire le contraire et appeler à manifester chacun sous sa pancarte : PS, PDG, écolosLV, CGT, etc. L’identité, ce serait mal à droite mais « vertueux » à gauche ? On mesure combien un Hollande n’arrive pas à la cheville d’un de Gaulle, d’un Mitterrand, ni même d’un Chirac (Allah sait combien je le considère peu, pourtant). Lui-Président apparaît comme président-croupion, technocrate à langue de bois toujours dans la synthèse horizontale sans rien de la hauteur d’arbitre au-dessus des partis requise par la fonction – encore moins l’incarnation de « la France ».

ecole islamiste

Ce sont ces faillites qui fragmentent la France en autant d’égoïsmes communautaires, chacun replié sur ses petits « droits ». Dans ces interstices, les daechistes veulent frapper comme les fascistes hier, pour accentuer les fractures et monter les communautés les unes contre les autres. Ils sont aidés en cela par les suiveurs du « pas de vagues », « mieux vaut la paix », « ils ont été trop loin » et autre état d’esprit de collaboration pétainiste à l’œuvre dans toutes la société française. Et dont Houellebecq a rendu la texture dans une fiction récente – dont je reparlerai.

islamiste et gamin

Cela dans une tendance mondiale au national-quelque chose : national-islamisme daechiste, pakistanais ou turc, national-judaïsme de la droite israélienne, national-‘socialisme’ de l’extrême gauche française, national-étatisme de l’extrême droite française, du pouvoir algérien et du Poutine russe, national-jacobinisme de la majorité socialiste, national-affairisme américain, national-communisme chinois, et ainsi de suite. Qu’y a-t-il dans l’islam qui facilite la tentation totalitaire ? Est-ce différent des autres religions ? L’exigence théocratique réclame-t-elle un  État appelé califat pour les croyants de l’Oumma ? L’histoire est-elle autre ? Est-ce un simple « retard » de développement (théorie un peu ancienne et passablement condescendante) ?

Le danger radical est donc l’épuration ethnique. Je me souviens d’avoir été interloqué lorsque mon directeur de thèse, alors professeur associé à Paris 1, ministre plénipotentiaire et conseiller spécial du ministre des Affaires étrangères Claude Cheysson à l’époque (donc de gauche socialiste bon teint), m’avait dit que « finalement, la meilleure solution en ex-Yougoslavie serait la partition ethnique, comme les Turcs l’ont faits aux Grecs en 1920 »… Avait-il tort ? Pas sûr, rien n’est jamais tout blanc ni tout noir, ce serait trop simple.

ignorance et mauvaise foi islamiste

Le chacun chez soi ne conduit pas forcément à la guerre, mais limite l’épanouissement. Désolé d’être brutal, mais rester entre soi rend con. Chacun peut le constater dans les milieux très bourgeois (pour faire plaisir à la gauche) ou chez les islamistes sectaires (pour faire plaisir à la droite). C’est la même chose pour les nations : est-ce par hasard si les nations les plus ouvertes sur le monde, dans l’histoire, ont été les plus grandes et les plus prospères ? Rome, Venise, Amsterdam, Londres, New York – aujourd’hui Singapour ou Rio.

En cas de guerre ouverte (Turquie des années 20, Allemagne des années 30, ex-Yougoslavie des années 90, Russie et Syrie 2014), l’exil des « allogènes » est peut-être la solution d’urgence. Mais certes pas une solution à long terme.

Car, à long terme, le nomadisme est historique – depuis les premiers hominidés sortis d’Afrique, avant nos ancêtres directs partis du Proche-Orient vers 200 000 ans. Le mélange fortifie – à condition qu’il soit dosé. Comme le poison ou l’ingrédient de cocktail, tout est question de posologie : trop d’eau dans le whisky (ou de lait dans le thé) rend le breuvage insipide ou écœurant ; un peu d’eau ou de lait avive les saveurs, enrichit les arômes, permet d’explorer de nouvelles sensations. L’immigration est donc à la fois une chance et un danger.

Ce que je reproche à la gauche est de nier les problèmes posés par l’accueil « sans frontières » ; ce que je reproche à la droite est de nier la réalité des traités signés (souvent par des gouvernements de droite) sur le « droit » à immigrer. Il faudrait donc en débattre, mettre des chiffres fiables sur la table, sérier les problèmes posés, mieux répartir les lieux d’accueil, avoir enfin une véritable politique du logement (et pas à la Duflot !), réaffirmer clairement les droits et les devoirs, à commencer par la neutralité laïque (ce qui veut dire aussi, surtout à gauche, faire taire les ayatollahs de la laïcité militante).

paisible islamisme

Quant à « déchoir de nationalité française » les retours de Syrie, d’Irak ou autres lieux djihadistes, c’est irréaliste : un slogan populiste qui ne tient aucun compte du droit actuel. Car si vous êtes « né » français, vous ne pouvez être déchu ; seuls les doubles-nationaux peuvent l’être s’ils se comportent comme les nationaux du pays étranger dont ils sont AUSSI ressortissant. On ne peut devenir arbitrairement apatride. Ou bien l’on change le droit (et les traités internationaux que la France a volontairement signés), ou bien il s’agit de proposer des solutions applicables, comme le rétablissement de l’autorisation de sortie de territoire pour les mineurs, l’obligation de visa pour se rendre en Turquie ou la consultation par les services antiterroristes des listes de passagers d’avion dans l’UE (refusé jusqu’ici parce que portant atteinte aux libertés publiques).

poutine flingue

Nous sommes un régime démocratique (et pas poutinien), nous devons donc suivre les règles démocratiques. Ce qui n’exclut pas la force : inutile de « rétablir la peine de mort » par exemple, autre slogan simpliste (aux effets secondaires jamais évoqués…) : nous sommes en guerre parce que les daechistes déclarent la guerre et portent des armes de guerre ; la police ou les services spécialisés doivent avoir contre eux un comportement d’état de guerre, ce qui signifie tuer s’ils sont directement menacés – ou plus généralement « neutraliser » si déférer à la justice est possible. Ce qui est socialement plus pédagogique.

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William Faulkner, Lumière d’août

william faulkner lumiere d aout
Son septième roman, le plus long, est aussi l’un des plus puissants. Le lecteur est pris par cette symphonie aux multiples personnages, envouté par une histoire qui pousse à la manière d’un arbre, allant explorer d’un chapitre à l’autre chacune des branches. Le fil conducteur est la fatalité terrible du péché originel. Qui veut comprendre un peu les États-Unis d’aujourd’hui doit se pencher sur cette histoire faulknérienne du sud, où sexisme et racisme sourdent du puritanisme. Même la musique, « comme toute musique protestante, garde toujours quelque chose de sévère et d’implacable, de prémédité et de froid » p.273. L’Amérique n’a pas fondamentalement changé : égalitaire mais libertaire, elle coagule les communautés en excluant les étrangers au lieu. Putains de puritains.

C’est le cas de deux routards entre Alabama et Tennessee, une femme blanche et un homme au quart noir : étrangers apporteurs d’étrange, ils sont traités comme des parias. La première, Lena Grove, s’est fait engrosser sans être mariée et cherche son homme qui lui a promis de l’installer – mais qui fuit sans cesse les responsabilités. Le second, Joe Christmas, a été abandonné dès sa naissance à l’orphelinat par son grand-père fanatique, parce que sa mère avait fauté avec un « Mexicain » soupçonné d’être à demi-nègre (en fait, nul ne sait) ; il sera adopté par un couple de pasteur tout aussi fanatique, fermier fouettard hanté de chair et obsédé du travail. Autour d’eux, des personnages secondaires étayent l’histoire : Byron Bunch pas encore marié à 35 ans, Joanna Burden en Yankee négrophile, Gail Hightower le pasteur ostracisé, Lucas Burch veule et fuyard, McEachern père fouettard Ancien testament, Doc Hines vieillard paranoïaque.

Le lien commun est la pureté. A divers degrés, en positif ou négatif, mais la hantise de la souillure. Lena veut être légitimée comme mère en recherchant « obstinément » (p.6 édition Pléiade) le père de son enfant ; Christmas se cherche, n’étant ni blanc ni noir, pas même sûr d’être quarteron, ayant la nausée de la baise et finissant par tuer toute ses « mères » nourricières, la sienne l’ayant abandonné ; Doc Hines qui l’a volontairement livré à l’orphelinat est un fou calme (p.95), un paranoïaque focalisé sur la souillure du sang par la faute femelle, l’envie irrépressible de baiser des filles venant pour lui du diable ; McEachern qui élèvera le garçon, est obsédé par la perte, celle de la semence et celle du travail, avare d’accumuler du mérite en obéissant au Seigneur et sublimant les pulsions par le fouet ; tous les personnages ont le dégoût du sexe, du frottement des chairs, des menstrues, des grossesses, de la ménopause. Cette quête éperdue de pureté, analogue à celle du salafisme, incite à la brutalité, à sublimer le sexe par la guerre et les désirs sexuels par les pratiques sadomasochistes. « Plaisir, extase, ils semblent incapables de supporter cela. Pour s’en évader, ils ne connaissent que la violence, l’ivresse, les batailles, la prière. (…) Et, dans ces conditions, pourquoi leur religion ne les pousserait-elle pas à se crucifier eux-mêmes, à se crucifier mutuellement ? » p.273.

La violence éradique, le fouet désinfecte, le meurtre blanchit – la barbarie fait le vide. D’où la guerre des sexes, la guerre des classes, la guerre des races, particulièrement virulentes dans les petites villes du sud des États-Unis : « les gens sont partout pareils, mais il semble que c’est dans les petites villes que le mal est le plus difficile à commettre, où il est plus difficile de s’isoler, que les gens arrivent à inventer le plus d’histoires les uns sur les autres » p.53.

Quoi de plus implacable, comme destin, que de croire en la prédestination ? La folie du Doc Hines, qui livre le bébé à l’abandon après avoir tué le père et laissé mourir la mère – sa propre fille – apparaît comme une « volonté » de Dieu. « Je l’ai marqué déjà », fait-il dire à Dieu (qui n’en peut mais) p.276. D’où cette « passivité tranquille » de Christmas (p.120) et de Lena, la « lente indécision » (p.8) des paysans « pour qui le temps ne compte pas » (et qui rappelle furieusement celle de François Hollande). Si tout est écrit, si tout doit arriver, pourquoi s’en faire ? Le destin s’accomplira comme une volonté de Dieu, il suffit de « laisser du temps au temps » comme l’affectionnait Mitterrand. Quand on a l’identité coupable, la punition vient inéluctablement. Joe Christmas comme Joanna Burden se persécutent comme des frères ennemis, la Femme et le Nègre représentent l’altérité radicale, en ce pays, à cette époque.

negre lynche au texas 1910

L’ordre social exige le dressage de ces enfants du diable et le refoulement des pulsions qu’ils suscitent. Trois femmes et un nègre vont mourir dans le roman, pour assurer cet ordre que le jeune Percy, « fana mili » comme on dit aujourd’hui, parfait fils d’Amérique dans la Garde nationale, accomplira en tuant puis châtrant Christmas pour avoir égorgé la femme blanche. Les sociétés closes sont effrayées du mélange, hantées par l’impur. Nègre blanc est la pire condition, bouc émissaire facile pour les anges exterminateurs, leaders de leur communauté. Il faut écouter Percy dans son idéal : « foi sublime et implicite dans le courage physique et l’obéissance aveugle ; conviction que la race blanche est supérieure à toutes les autres races, et que la race américaine est supérieure à toutes les autres races blanches, et que l’uniforme américain est supérieur à tous les hommes, et que sa propre vie serait le seul paiement qu’on lui demanderait jamais en échange de cette conviction, de ce privilège » p.335.

Écrit en 1932 alors que l’Europe se fascisait à toute allure après la crise de 1929, William Faulkner montre combien ce qu’on reproche aux autres est aussi en soi : le fanatisme, la xénophobie, le racisme. Nazisme, communisme, salafisme, sont quelques-unes de ces convictions dogmatiques éprises de pureté absolue qui considèrent tous les non-membres comme des sous-hommes – et sont hantées par la souillure.

Faulkner montre au contraire que la vraie vie n’est pas puritaine. Obéir à l’Ancien testament n’est pas une œuvre pie mais une névrose collective du surveiller et punir. « Chiennerie et abomination », éructe le vieillard Hines, poussé par une pulsion de mort au point de tout liquider autour de lui, son gendre, sa fille, sa femme, et à tourmenter son petit-fils jusqu’à la fin de ses jours. Est-ce cela, la vie ? L’inverse de la vitalité ancestrale des femmes qui mettent au monde : « Il se rappelle le jeune corps vigoureux qui, même en travail, révélait quelque chose de tranquille et de brave » p.302. L’inverse de la vitalité primitive : « champs fertiles, la vie riche et luxuriante des nègres sur la plantation, les voix chaudes, la présence de femmes fécondes, la prolifique marmaille grouillante, nue, devant les portes, et la grande maison bruyante, retentissante des cris de trois générations » p.302. William Faulkner partage peut-être certains préjugés de son temps, mais pas le racisme sûr de lui-même et dominateur des peuples qui se croient « élus ».

Faulkner se révèle ici nietzschéen dans sa critique impitoyable du fanatisme religieux, du puritanisme de mœurs, du sentiment de se sentir supérieur par obéissance à quelques simagrées prêchées en chaire. Il accuse les poètes à la Tennyson de mensonge en idéalisant la vie hors sol, pour éviter des vapeurs aux bourgeoises. « Bientôt, le joli langage galopant, la langueur anémique pleine d’arbres sans sève et de concupiscences déshydratées, commence à flotter, douce, rapide et paisible. Cela vaut mieux que la prière, et l’on n’a pas à se préoccuper de penser tout haut » p.237.

Un très grand roman des lettres américaines – celui qui vous fait voir l’actualité aux États-Unis telle qu’elle est : Abou Graïb, French bashing, Tea party, amende BNP…

William Faulkner, Lumière d’août (Light in August), 1932, Folio 1974, 640 pages, €8.93
William Faulkner, Œuvres romanesques tome 2, Gallimard Pléiade 1995, 1479 pages, €58.90

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Michel Houellebecq, La possibilité d’une île

michel houellebecq la possibilite d une ile

Ce roman est – et c’est naturel dans notre société superficielle qui se contente d’agiter des images et de scander des slogans – tout à fait différent de l’impression qu’a pu en laisser « la critique ». C’est un vrai roman avec une histoire, un conte philosophique qui fait penser et, mieux, qui laisse « libre » de penser (ce qui est plutôt rare en ces temps de militantisme affirmé).

Car le narrateur est et n’est pas Michel Houellebecq. Il est son double, mais un double construit, probablement plus simple que l’original. L’époque pousse à la caricature tant, en ces temps d’incertitudes, l’opinion est avide d’ancrages. Daniel1 est plus complexe que Daniel25, son clone des temps futurs imaginé par l’auteur. Mais l’auteur est plus complexe que son sujet. Le roman se lit de façon fluide, il captive, et ses remarques anodines sur l’époque visent à renverser ce conformisme si confortable, si larmoyant, si « de gôche, ma chère ». Et c’est bien, car tout divorce avec la réalité, qu’il soit naïveté ou illusion, finit par s’y heurter en retour, quels que soient les bons sentiments. La révolte des banlieues l’a montre à l’envi en 2005, comme la révolte antifiscale fin 2013.

Le héros de Houellebecq n’est pas un « modèle », comme la doxa aime tant à en créer de toutes pièces pour se rassurer. Daniel, comme l’auteur, est un être qui se cherche, dans le désespoir du vide si bien philosophé par Schopenhauer. Seuls les ignorants ont pu parler de Nietzsche à propos de ce livre ; c’est avoir une vue plate et scolaire du Surhomme et ignorer toute la joie nietzschéenne de la danse du corps et des scintillements de l’intelligence. Schopenhauer, plus laborieux, est mieux en phase avec le nihilisme houellebecquien.

Mai 68 avait chanté la « libération » des corps source de désaliénation des esprits. Michel Houellebecq montre ce qu’il en est : un prodigieux égoïsme narcissique qui commence dès 12 ans (les « pétasses »), un corps objet qui se livre au plaisir comme un petit animal (Esther), l’impossibilité des relations durables (Isabelle), la dictature de la jeunesse sur l’ensemble de la société, depuis la consommation jusqu’à l’idéologie. Les « vieux » deviennent des déchets dont il faut se débarrasser (bienveillante canicule !). Et Daniel, antihéros contemporain, évolue en ce monde comme un zombie, ne vivant et ne réussissant partiellement sa vie qu’entre 13 et 35 ans en gros, l’avant étant bave, merde et braillardise, l’après étant déchéance désespérante d’un corps qui lâche et d’une solitude qui monte. Pour Houellebecq, « solidarité » n’est qu’un slogan de bonne conscience, « amour » qu’une rencontre de sexe à patte avec chatte au vent (ah, ces jupettes qui couvrent à peine des fesses sans culottes, si révolutionnaires !). Daniel rêve d’un amour qui soit fusionnel, retour vers…

fille jupette et pedales

Ce pour quoi lui, l’a-religieux, découvre un certain bonheur de la secte. Non pas celui des filles superbes à disposition des mâles dominants (il a des phrases sarcastiques sur le sujet), mais celui d’une espérance, celle que donne toute religion, au fond. Il n’y « croit » pas mais l’être humain est ainsi fait qu’il a besoin d’ailleurs. Pour le commun des mortels, ce sont les enfants, parfois Dieu, quel que soit le nom qu’il porte, ou bien le sort des autres. Michel Houellebecq, dans la vraie vie, a un fils, Etienne, né lors de l’avènement Mitterrandien. Son personnage, Daniel, n’a pas l’air attaché au sien, je ne sais ce qu’il en est de l’auteur. En tout cas, l’espérance houellebecquienne ne réside pas dans les enfants, mais dans l’espèce elle-même que la Raison scientifique et technicienne devrait pouvoir modeler dans le futur pour éliminer ce nihilisme profond qui vient du sexe, du seul sexe, de l’impossible libération de l’avidité sexuelle.

Houellebecq n’est pas Raëlien comme on l’a dit précipitamment, il projette les tendances du présent dans un futur possible. Ne voit-on pas, aux États-Unis, pays de la modernité la plus avancée, des nantis se protéger dans des enclaves fermées ? Ne voit-on pas l’explosion des sectes avides de croire en autre chose qu’en la réalité vide ? N’espère-t-on pas dans le clonage et dans la génétique ? Mêlez tout cela et vous avez le conte philosophique, La possibilité d’une île. Qui est terriblement de notre époque. C’est moins sage que Jardin ou Weyergans, mais cela ouvre plus de portes. Il y a du Diogène le Cynique chez Houellebecq.

De la claire et volontaire provocation aussi, dans la lignée des grands prédécesseurs de Mai 68. Le symbole de la secte élohimiste n’est-elle pas une étoile de David gammée, « à six branches, aux pointes recourbées » ? Son prophète n’est-il pas ignare, manipulateur et grand baiseur ? Le héros, humoriste, n’a-t-il pas un spectacle de « partouzeuses palestiniennes » ? La référence internet notée « kdm.fr.st » existe réellement, elle renvoie à The Hacking Academy, forum de hackeurs.

Il est certain que vous apprécierez mieux La possibilité d’une île si vous êtes mâle, Blanc et avec une certaine aisance. Tel est, disons, le « cœur de cible » du lectorat. Mais ce n’est pas si mal vu, la société n’aime pas se voir critiquée ainsi et c’est dommage, le signe que sa jeunesse d’esprit s’en va, qu’elle se sclérose. La possibilité d’une île est à prendre au seconde degré, comme la jouvence de l’abbé Houellebecq.

ado ventre nu dans la boue

L’attrait de l’auteur, ce sont aussi les sentences, ciselées à la Flaubert. Elles font souvent mouche. Florilège :

« Il restait si peu de choses à observer dans la réalité contemporaine : nous avions tant simplifié, tant élagué, tant brisé de barrières, de tabous, d’espérances erronées, d’aspirations fausses ; il restait si peu, vraiment. » p.21

« Finalement, le plus grand bénéfice du métier d’humoriste et, plus généralement, de l’attitude humoristique dans la vie, c’est de pouvoir se comporter comme un salaud en toute impunité. » p.23

« La vie commence à 50 ans, c’est vrai ; à ceci près qu’elle se termine à 40. » p.25

« Lorsque je gagnais mon premier million d’euros (je veux dire lorsque je l’eus vraiment gagné, impôts déduits, et mis à l’abri dans un placement sûr), je compris que je n’étais pas un personnage balzacien. Un personnage balzacien venant de gagner son premier million d’euros songerait dans la plupart des cas aux moyens de s’approcher du second. » p.30

« Tu connais le journal où je travaille : ce que nous essayons de créer c’est une humanité factice, frivole, qui ne sera plus jamais accessible au sérieux ni à l’humour, qui vivra jusqu’à sa mort dans une quête de plus en plus désespérée du fun et du sexe ; une génération de kids définitifs. » p.37

«  Sa méthode de gestion du personnel : ne dire du mal de personne, en aucune circonstance, jamais ; toujours au contraire couvrir les autres d’éloges, aussi immérités soient-ils – sans évidemment s’interdire de les virer le moment venu. » p.40

« La reconnaissance artistique, qui permettait à la fois l’accès aux derniers financements publics et une couverture correcte dans les medias de référence, allait en priorité, dans le film comme dans les autres domaines culturels, à des productions faisant l’apologie du mal – ou du moins remettant gravement en cause les valeurs morales qualifiées de ‘traditionnelles’ par convention de langage. » p.51

« Quand l’amour physique disparaît, tout disparaît ; un agacement morne, sans profondeur, vient remplir la succession des jours. Et, sur l’amour physique, je ne me faisais guère d’illusions. Jeunesse, beauté, force : les critères de l’amour physique sont exactement les mêmes que ceux du nazisme. » p.74

« L’Espagne se rapprochait des normes européennes, et particulièrement anglaises. L’homosexualité était de plus en plus courante et admise ; la nourriture végétarienne se répandait, ainsi que les babioles New Age ; et les animaux domestiques, ici joliment dénommés ‘mascotas’, remplaçaient peu à peu les enfants dans les familles. » p.75

Pascal : « on sentait à le lire que les tentations de la chair ne lui étaient pas étrangères, que le libertinage était quelque chose qu’il aurait pu ressentir ; et que s’il choisissait le Christ plutôt que la fornication ou l’écarté ce n’était pas par distraction ni par incompétence, mais parce que le Christ lui paraissait définitivement plus ‘high dope’ ; en résumé, c’était un auteur sérieux. » p.82

« On ne peut pas dire que le communisme ait spécialement développé la sentimentalité dans les rapports humains : c’est plutôt la brutalité, dans l’ensemble, qui prédomine chez les ex-communistes – en comparaison, la société balzacienne, issue de la décomposition de la royauté, semble un miracle de charité et de douceur. » p.105

« Il habitait un pavillon à Chevilly-Larue, au milieu d’une zone en pleine phase de ‘destruction créatrice’ comme aurait dit Schumpeter : des terrains vagues boueux, à perte de vue, hérissés de grues et de palissades ; quelques carcasses d’immeubles, à des stades d’achèvement variés. » p.149

« La plupart des gens naissent, vieillissent et meurent sans avoir connu l’amour (comme des étiquettes sur la viande bovine) ‘né et élevé en France. Abattu en France’. Une vie simple, en effet. » p.174

« La différence d’âge était le dernier tabou, l’ultime limite, d’autant plus forte qu’elle restait la dernière, et qu’elle avait remplacé toutes les autres. Dans le monde moderne on pouvait être échangiste, bi, trans, zoophile, SM, mais il était interdit d’être vieux. » p.213

« Tout le monde s’était habitué à ce que les personnalités s’expriment dans les medias sur les sujets les plus variés, pour tenir des propos en général prévisibles, et plus personne n’y prêtait une réelle attention, en somme le système spectaculaire, contraint de produire un consensus écœurant, s’était depuis longtemps effondré sous le poids de sa propre insignifiance. » p.274

« Mes années de carrière dans le show-business avaient quelque peu atténué mon sens moral. » p.296

« L’élohimisme marchait en quelque sorte à la suite du capitalisme de consommation qui, faisant le la jeunesse la valeur suprêmement désirable, avait peu à peu détruit le respect de la tradition et le culte des ancêtres – dans la mesure où il promettait la conservation indéfinie de cette même jeunesse, et des plaisirs qui lui étaient associés. » p.356

Michel Houellebecq, La possibilité d’une île, 2005, Prix Interallié, Livre de poche 2007, 474 pages, €5.75

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Gens de Kiev

Le ciel est gris et une pluie fine se met à tomber qui ne nous lâchera pas. Fleurissent les champignons des parapluies sur les larges trottoirs. Ils marquent tous une femme ; les mâles vont sans, les jeunes en tee-shirts ou débardeurs, les mûrs en imper respectable et étouffant. Nous allons vers l’église Saint-André pour la beauté du site, même dans le gris nuage. Et pour ses stands de souvenirs, disent les mauvaises langues. La rue qui descend voit restaurer les vieux bâtiments. Le quartier sera fort joli, comme à Vienne, quand il sera remis à neuf dans le style.

kiev jeunes garcons
La rue descend jusqu’aux avenues avenantes où déambule funambule la jeunesse, dansant sur ses baskets, aussi peu vêtue que s’il faisait plein soleil. On vit « à la russe », arborant sans complexe cette virilité prolétarienne qui subsiste après le communisme dans les comportements des mâles de 5 à 75 ans.

homme femme enfant ukraine

Les femmes se préoccupent plus de leur toilette et de leur teint, elles ont quitté les comportements hommasses en vigueur au temps soviétique. Les hommes, au contraire, ont le conservatisme des mœurs. Nous le constaterons très vite, les Ukrainiennes sont particulièrement férues de mode et de vêtements. Sevrées par l’idéologie communiste qui voulait les femmes masculines et travailleuses, elles ne furent sitôt libérées de ces mœurs médiévales et munies d’un viatique dû à leur salaire libéral, qu’elles se sont précipitées pour acheter robes, chaussures, maquillage et parfums. Exister, c’est être belle – ici surtout. Pas de tee-shirt informe, de jean boudinant ni de baskets prolo : des hauts talons pour cambrer le mollet, des robes ajustées pour mettre en valeur la silhouette et une coiffure apprêtée qui n’a rien à voir avec ces choucroutes oxygénées des « coiffeuses » qui se prennent chez nous pour des stars. A Kiev particulièrement, et surtout le dimanche, être bien habillé tient du rituel.

kiev musculation proletarienne
Les hommes sont moins touchés par cet engouement pour la mode, sauf les jeunes branchés peut-être. Les petits garçons peuvent avoir l’air de poupées lors des mariages mais, dans le civil, ils sont habillés dans l’usable puisqu’ils ne cessent de grandir et de s’agiter dans les parcs, ce que leur mère encourage pour les muscler et les rendre beaux en faire-valoir. Plus âgés, ils prennent un peu des mœurs américaines, délaissant le saisonnier pour le confortable « vu à la télé » dans les séries globish qui devient signe international d’appartenance. Nous sommes à la capitale, dans les quartiers centraux plutôt chics.

kiev adolescents
Dès que nous prenons le métro ou nous éloignons du centre, nous retrouvons la vêture populaire. Là, pas de frénésie pour « les marques », nous ne sommes pas dans nos banlieues frime. Y règne plutôt l’imitation des majeurs, les gars du populaire se voulant adultes avant l’âge pour s’émanciper. Les grands, justement, font peu de cas du vêtement, affectant ce reste de « grossièreté prolétarienne » qui était l’apanage du stalinisme, des biens-vus du Pouvoir à l’époque soviétique. Il fallait marquer la rupture révolutionnaire : ne pas s’habiller en aristos, ne pas singer les manières bourgeoises, être brut de décoffrage tout entier orienté vers la Réalisation. Les fournées de nouveaux militants, entrés dans le Parti avec l’aide de Staline (secrétaire à l’Organisation), ont assis le pouvoir du « Petit Père des Peuples ».

ukraine virilite proletarienne
Volontiers conservateurs, plus que les femmes, les hommes d’Ukraine paraissent un peu machos, dans le rôle traditionnel que la religion orthodoxe (qui a pris le relais du communisme) leur a d’ailleurs rendus. Car tous, ou presque tous, du plus petit au plus mûr, arborent fièrement la croix d’or au cou. Ce signe ostentatoire, puisqu’interdit à l’époque soviétique, marque clairement la rupture avec « le communisme ». Même dans les endroits climatisés où chute la température, même dans les montagnes où les degrés sont bas, les jeunes hommes ouvrent leur chemise assez pour montrer sur leur gorge nue la croix de leur baptême, signe d’appartenance orthodoxe, signe de nationalité, signe qu’ils sont sortis de l’arriération socialiste. Depuis l’étranger, cette ostentation est touchante comme toute affirmation d’identité un peu adolescente, un peu culturelle, un peu politique. La croix peut être symbole de Dieu – elle dit surtout « j’existe ».

kiev chaine au cou
Le long baiser langoureux de Doisneau sévit encore dans les rues animées de la capitale. Les caresses entre filles et garçons ne sont pas rares, moins égoïstes qu’en nos contrées tout en restant d’une décente affection. Chez les enfants, le genre sexué est clairement marqué par le vêtement. Les petits gars portent shorts et débardeur, voire maillot en filet qui laisse deviner les muscles en filigrane. Les petites filles portent haut moulant et bas à volants laissant le ventre nu, ou jupette rose avec haut à bretelles, ou robe toute simple à même la peau, froncée à la taille. Les adonaissantes peuvent être aguicheuses, déguisées en Madonna ou en Barbie, mais sans ce comportement sucré de starlette télé qui sévit trop souvent à l’Ouest. Et elles attendent d’être femmes pour s’habiller en pin up – pas comme chez nous, où des gamines de 6 ou 8 ans portent maquillage et minijupe.

kiev funiculaire
Nous prenons un funiculaire incongru, mais vénérable, jusqu’au parc qui domine la ville et le Dniepr. Gogol, écrivain ukrainien, venait méditer sur cette terrasse dominant le fleuve. Il y trouvait l’élégance et l’amour de vivre de la ville dans cet endroit vert.

kiev dniepr

Aujourd’hui, vendredi pluvieux de travail, rares sont les amoureux, les mémères, les enfants à y déambuler.

kiev jeunes sous la pluie
Sous la pluie persistante, la ville est grise comme si nous étions à l’automne mais les trottoirs sont noirs de monde. Les boutiques sont bien approvisionnées et les soldes attirent le chaland ; il y a même un McDonald’s : une vacherie contre le socialisme incapable de produire de la viande de bœuf en suffisance et de la restauration pratique aux citoyens.

kiev le mc donald s

La statue de Lénine se dresse toujours au bout de la Chevtchenka, à la sortie d’une galerie souterraine sombre en ce moment mais qui doit être fort animée les hivers. Un maltchik en émerge en polo très moulant, sans manches. La pluie, fine mais pénétrante, ne laisse bientôt plus rien ignorer de son anatomie. Il n’en a cure, cela fait viril. L’ancien marché kolkhozien de la place Bessaravska est désormais marché libre. Les ménagères y trouvent – enfin – ce qu’elles cherchent, plutôt que de croire l’affichage. Le socialisme aime en effet la parole, comme le montre cette vieille blague soviétique : avant, sur la boutique était écrit le nom du boucher et à l’intérieur il y avait de la viande ; sous le socialisme, sur la boutique est écrit le mot viande et à l’intérieur il y a le boucher. N’est-ce pas un peu la même chose avec François Hollande, grand prometteur de réformes, pourfendeur du déficit et de la finance, mais qui ne sait pas passer de la belle parole aux bons actes.

kiev sous la pluie
Le rendez-vous pour le dîner est à 20h. Le « O’Parnass » est une paillotte chic installée au coin du parc, face au jeu des enfants, de la statue d’un musicien sur le trottoir de l’avenue, et d’un bronze de jeune pêcheur ayant ferré un gros poisson. Le menu est « de luxe », le public citadin et l’orchestre « cosaque ». Lorsque s’élève la voix de ventre de la chanteuse, toute conversation ne peut que s’éteindre, submergée. La salade « de printemps » présente divers légumes frais, râpés ou émincés, dans la même assiette. C’est une sonate en radis, concombre, poivron, carotte. La tranche d’esturgeon qui suit est grillée sauce crème accompagnée de quelques aubergines, poivrons jaunes et tomates, grillés aussi. Le poisson est trop cuit mais savoureux. Il pleut violemment lorsque nous sortons du restaurant.

kiev statue bronze jeune pecheur
« Spakoynai notchi ! », bonne nuit. Elle sera douce dans un vrai lit, après une bonne douche. Nous nous envolons pour la France directement le lendemain à midi.

FIN du voyage en Ukraine

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Kiev

A près de mille kilomètres au sud de Saint-Pétersbourg, abritant 3 millions d’habitants, la vieille ville capitale est bâtie sur une colline qui domine le Dniepr.

kiev metro
Natacha nous emmène au centre-ville par le métro. Les lignes sont enfouies profondément sous terre, peut-être par souci de créer ces abris antiatomiques dont les années 50 étaient friandes. Pas de tickets, mais des jetons en plastique qui remplacent les anciennes pièces de monnaie. On les achète aux guichets, je ne vois pas quel est le progrès. Le métro est très animé, bondé sur la ligne qui va au centre. Banlieusards, familles, jeunes à quelques-uns, filles en couples, gamins solitaires, empruntent la ligne où presque tout le monde est debout, les rares banquettes étant disposés le long des parois. C’est très « collectif ».

kiev jeunes
On se côtoie, on se frotte, on se bouscule. Rien, ici, de cette phobie parisienne de « se toucher ». L’idéologie « prolétaire » et la longue pratique du collectivisme ont façonné des comportements plus directs, moins portés au quant à soi. Nul n’hésite à exhiber son corps par des décolletés plongeants, des chemises ouvertes ou des débardeurs filet. Même les tout jeunes adolescents, si honteux chez nous d’exposer leur poitrine fluette alors que leur groupe d’âge rêve de ressembler à ces supermen des films américains, n’hésitent pas, en Ukraine, à montrer leur jeunesse sous une vague mousseline. Les filles n’hésitent pas à promouvoir une image de « vamp ». Je me souviens d’une jeune femme, blonde décolorée, en mini short de jean, vraiment très mini, « californien », sous un haut blanc à bretelles moulant, vraiment très moulant pour mettre en valeur son opulente poitrine. Ses lunettes noires en amande cachaient volontairement une partie de son visage pour attirer les regards là où elle voulait, sur ses meilleurs attraits : une paire de jambes interminables montées sur sandales, fuselées, s’arrêtant au jean tout à fait en haut des cuisses…

kiev police
L’artère principale, Khreschatyk, est vide de voitures et envahie par les piétons les samedis et dimanches après-midi. Plus écologique que Delanoë, le maire de Kiev a osé rendre le centre ville « sans voitures » un jour et demi par semaine. L’origine légendaire de la ville veut qu’elle fût fondée par trois frères, Kii, Schtchek et Khoriv, et leur soeur Lybed. Elle existait déjà dès le Vème siècle, et payait le tribut aux Khazares turkmènes. Elle est vite devenue le chef-lieu d’un pays indépendant en relations avec Byzance. Oleg s’en empara pour en faire la capitale de toute la Russie en 882. Sviatoslav son petit-fils et Vladimir-le-Saint ayant soumis les peuples voisins slaves, ont donné à Kiev la prépondérance politique et militaire. Ce fut Vladimir 1er, son troisième petit-fils qui introduisit officiellement le christianisme à Kiev en faisant baptiser tout le monde dans un affluent du Dniepr en 988. La religion y avait pénétré depuis un certain temps déjà de Constantinople mais Vladimir est devenu « saint » orthodoxe pour ce bain collectif et royal.

kiev maidan
Notre hôtel, le Kozatskiy, ouvre sur la place principale de l’Indépendance. Nous allons y déposer nos bagages. Ce Maidan Nezalezhnosti est la grand-place de la ville. Une colonne droite de marbre blanc supporte une statue ailée, représentation allégorique de l’Ukraine, inaugurée lors du 10ème anniversaire de l’indépendance le 22 août 2001. Tout le quartier est neuf, les décombres des immeubles fumaient, le 6 novembre 1943, lorsque Kiev fut libérée des nazis après 200 000 morts et 100 000 déportés. Mais il a été refait par les architectes populaires staliniens dans le style traditionnel – pas comme Le Havre, rebâti par un architecte lui aussi stalinien qui se contentait d’imaginer « le peuple » au futur.

kiev monastere saint michel
Nous montons aussitôt la rue Mikhaïlivska, bordée de façades viennoises, jusqu’au monastère Saint-Michel du nom du protecteur de Kiev. Brillent au-dessus des immeubles les bulbes dorés de sa cathédrale. A l’extérieur, les mariages se prennent en photo et déambulent. Nous, qui avons laissé ce cérémonial dans les années 60, retrouvons un parfum d’enfance dans ce qui se déroule sous nos yeux. Une demoiselle d’honneur à peine adulte passe en hauts talons rose bonbon, assortis à son bandeau de tête et à son discret rose à lèvre. Sa robe, très déshabillée, fanfreluche autour des cuisses, à la mode « ciseaux ». Une délicieuse adolescente de moins de quinze ans, s’est emballée en confiserie dans une longue robe mousseline rose pâle, serrée à la taille, laissant la gorge novice découverte et bouffant aux épaules. De petites roses sont cousues sur le devant, ici et là, n’attendant que d’être cueillies par son petit copain adonaissant, très sage comme il se doit en ce pays où les mœurs sont restées conservées dans le traditionnel, « vertu » communiste oblige.

kiev fille adonaissante
La cathédrale abritée en son centre est, dit-on, l’une des plus belles de l’Ukraine. Elle aussi a été entièrement reconstruite – fin 1999, après la chute du communisme – sur le modèle du bâtiment des XIIe et XIIIe siècles détruit en 1934 sous Staline. Elle brille désormais de tous ses feux, bleu pastel, blanc et or, faisant la fierté du néonationalisme ukrainien. Les anciennes fresques et mosaïques conservées au Musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg ont été en partie restituées.

kiev mariage
Sous le porche d’entrée nous accueille un saint Michel archange, saluant de la main droite, tenant de la gauche une brassée de lys. Ses lèvres adressent au visiteur un sourire sibyllin tandis que son regard, lointain, semble vous passer au travers pour sonder votre âme particulière au tréfonds. Le monastère Saint-Michel est tout frais redoré et repeint. A l’intérieur, un public nombreux fait le tour des icônes avec bougie et prière à chacune. Il est sensé abriter les reliques de sainte Barbe. Alentour, alignés le long des façades ou entassés dans le kiosque du parc, des mariages endimanchés se font photographier pour la postérité. Un couple de sept ans, garçon et fille d’honneur qui se font isolément tirer le portrait, sont frais et emballés à croquer.

kiev mariage photo
Qui serait venu à Kiev il y a 20 ans encore n’y reconnaîtrait aujourd’hui pas grand-chose : la place Kalinine est devenue la place de l’Indépendance, la place des Komsomols léninistes place Evropeiska. Les magasins se sont multipliés, les devantures brillent de verre transparent et les vitrines attirent, les gens ne sont plus vêtus comme des sacs. Une nouvelle jeunesse souffle indéniablement sur le pays malgré les ratés démocratiques : il est dur de vivre sa liberté lorsqu’on a toujours été élevé dans la hiérarchie et l’obéissance.

Au centre de la place du monastère Saint-Michel, un ensemble architectural représente Sainte-Olga, première grande-duchesse baptisée de la Rous kiévienne, les moines Cyril et Méthode, inventeurs de l’alphabet cyrillique, et Saint-André qui avait prédit le futur développement de Kiev. Les statues ont cet air rigide et sévère typique de la sculpture stalinienne où il s’agissait d’être « sérieux », concentré, tendu vers la construction de l’avenir – très « petit-bourgeois » selon Roland Barthes, en somme.

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Lvov

La préposée du train nous réveille à 5 h pour l’arrivée à Lvov deux heures plus tard (Lviv en anglais, repris complaisamment par les journaleux). Elle veut que tout le monde soit bien prêt, discipline soviétique oblige : pas d’anarchie dans les comportements, la paresse ou faire attendre sont antisocial ! Le train n’a pas roulé vite mais les aiguillages sont durs. Nous débarquons de la gare à 7 h le matin. Le jour est levé mais il fait frais. La gare s’ouvre sur un hall monumental comme un palais 19ème. Certes, les pissotières ne sont pas en or (loin de là !) malgré la promesse démagogique de Staline au « peuple », mais le hall est éclairé de grands lustres de cuivre et verre taillé. Nous laissons nos bagages à la consigne pour ne porter que nos petits sacs. Deux jeunes blonds venus tout droit de la campagne passent plusieurs minutes à saisir comment fonctionnent les compartiments automatiques. Il faut dire que ce n’est pas immédiat : il faut avant tout aller acheter un jeton, puis le mettre à l’intérieur du mécanisme, régler le code, le noter pour ne pas l’oublier, puis fermer le compartiment et brouiller les chiffres. Au retour, il faudra mettre une pièce de 1 hrv, puis faire le code, avant de déverrouiller… La bureaucratie dans les têtes se reflète dans la construction des choses.

lvov ukraine retraitee au travail

Les alentours de la gare sont très prolétaires, le train drainant des travailleurs venus d’ailleurs et des paysans ployant sous les paquets destinés à la famille ou au marché. Des retraitées, dont la pension a fondu avec l’inflation postcommuniste, balayent les voies du tram pour mettre du beurre dans leurs orties (les épinards sont trop chers). Le réseau de Lvov se compose de 75 kilomètres de voie et d’environ 220 tramways.

lvov ukraine ouvriers

Les voies sont en mauvais état tout comme les véhicules. La plupart des trams sont de type KT4, produits en République tchèque par Tatra. Comme nous avons du temps, nous partons à pied vers le centre. Nous croisons des automobiles, plus modestes et plus antiques qu’en Crimée. Se sont surtout des restes de l’industrie soviétique, ces Volga, Moskvitch, Lada ou Faz d’époque Brejnev. Les voitures neuves sont en général grosses et allemandes, BMW ou Mercedes.

lvov ukraine eglise uniate
Nous passons devant une église uniate et y entrons. C’est pour nous une découverte que ce rite particulier. Trois archevêchés ont été installés à Lvov dans l’histoire, le catholique romain, le grec orthodoxe et l’arménien orthodoxe. Il y a eu aussi des protestants à partir du 16ème siècle. Lvov est devenue évêché sous Casimir le Grand, puis archevêché de rite latin en 1412. Les Uniates sont des Orthodoxes qui reconnaissent le Pape. Vladimir, qui a converti l’Ukraine (pas Vladimir Poutine mais le roi Vladimir 1er), a été baptisé selon le rite Romain en 987. L’église est ornée dans les deux styles, orthodoxe et catholique. Au petit matin, des gens agenouillés devant un Christ grandeur nature sur sa croix marquent une ferveur inusitée chez nous, même en Italie. Il est dommage que ledit Christ ne soit qu’un papier découpé et collé sur du contreplaqué… Mais c’est le symbole qui compte.

lvov ukraine facades
La ville de Lvov tient 830 000 habitants, Danilo de Galicie l’a fondée en 1256 au nom de son fils Lev, qui signifie « le lion » (Léon en français). Le centre est aujourd’hui protégé par l’UNESCO. La ville n’est qu’à 70 km de la frontière polonaise et a porté, dans l’histoire, le nom allemand de Lemberg entre 1772 et 1918. Devenue polonaise entre les deux guerres, Lvov et sa région furent par la suite incorporées dans la république socialiste soviétique d’Ukraine. La plupart des Polonais furent expulsés ou terrorisés par le KGB. La ville est devenue longtemps un centre de résistance ukrainienne à la russification.

lvov ukraine cafe moderne
Nous réussissons à trouver un café ouvert près du centre. L’établissement, s’il est vraiment très peu aimable, est « ouvert 24 h sur 24 » comme indiqué sur l’enseigne. C’est un nouveau comportement importé de l’ouest, de travailler aussi longtemps qu’on veut, sans l’obligatoire « couvre-feu social » de l’ère soviétique. Mais le sens du service est loin d’être encore acquis. Le client demeure cet « emmerdeur » de guichet, celui qui vient vous déranger parce qu’il quémande quelque chose, même s’il paie votre salaire. L’attitude des cafetiers et des serveurs reste empreinte de cette rudesse « administrative » faite d’agacement et de brusquerie que quiconque a fréquenté, en France, les guichets de la Poste ou de la Sécurité Sociale avant les années 1990 connaît bien : « parlez devant l’hygiaphone ! Qu’est-ce que vous voulez ? Y en a pas ! Zavez pas la monnaie ? »

lvov ukraine art proletaire
Même les toilettes sont payantes, comme dans les cafés parisiens de haute époque. Ils ne coûtent qu’un demi-kopek mais il faut trouver la bonne pièce. Et ils ne semblent nettoyés qu’une fois par jour. Le robinet du lavabo est branlant, exigeant de le tenir à deux mains pour ne pas le desceller. Pour se voir dans la glace, il faut être grand. Quant à l’étroitesse du lieu, elle condamne toute « aisance » aux obèses qui ne peuvent même pas entrer. Le papier toilette, au cas où vous auriez oublié le vôtre, se prend au comptoir avant d’y aller : pas question de faire confiance aux camarades en régime de pénurie ! Le savon, de même, est coincé dans une coupelle plastique derrière le robinet et seuls les astucieux peuvent y accéder ; ils prendront d’ailleurs un malin plaisir à le remettre tel quel pour laisser les autres emmerdés. Si la disette a disparu, si les prix des articles de première nécessité sont bas, le « comportement administratif » subsiste bel et bien. Il est si connu en russe qu’il existe un mot pour ça : « komandirovka » ! Malgré ses velléités d’indépendance, l’Ukraine reste tristement russifiée, soviétique dans sa mentalité. Le comportement administratif est le versant réel de ce collectif idéal tant vanté par les socialistes – surtout en France.

lvov ukraine travaux de refection
Nous visitons l’église de Boris et Gleb, puis l’église de la Résurrection. Les rues de la vieille ville sont en restauration. Nous enjambons partout des travaux en cours, contournons des pavés en tas ou du sable, passons sous des échafaudages (des « échafauds » disait un mien gamin jadis). Des tonnes de plâtras et de gravats attendent la benne qui les portera hors de la ville. Les engins de chantiers sont antédiluviens, les camions rouillés, beaucoup d’ouvriers sont requis pour effectuer la moindre tâche. Nous sommes un demi-siècle en arrière question efficacité et délais. La restauration des vieux quartiers avance lentement mais semble bien lancée ; tout le centre ville est industrieux. Les façades terminées ou les beaux bâtiments dans le style ancien sont en général des banques : les seules qui peuvent payer. La ville est verte, on ne construit pas de grands ensembles ou des perspectives staliniennes. Les fantasmes perretistes (du nom de l’architecte bétonnier des années 50) n’ont pas cours comme au Havre, dans un pays qui a pourtant subi le soviétisme et son mauvais goût je-m’en-foutiste durant trois générations. Les arbres des parcs sont préservés, des bancs y accueillent les passants. Les gens s’y promènent et s’y reposent. Les trottoirs sont très propres, les bouteilles sont consignées et le plus souvent données à plus pauvre que vous, ces SDF appelés ici BMJ (non, ça ne veut pas dire Bordel mondial pour la jeunesse, pas plus que SDF ne veut encore dire Scouts de France).

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Lvov est située sur la ligne de partage des eaux de la Baltique et de la Mer Noire. La vieille ville, entourée de murs, se situait au contrefort du Haut Château (une colline haute de 409m) et de la rivière Poltva. Au 13ème siècle, cette rivière servait au commerce et au transport. Début 20ème siècle, elle était si polluée qu’il fut décidé de la recouvrir pour la faire passer sous la vieille ville. L’artère centrale de Lvov, l’avenue de l’Indépendance (Prospect Svobody), ainsi que l’opéra, se trouvent juste au dessus de la rivière souterraine. Nous faisons le tour de la ville qui s’éveille lentement.

lvov ukraine marche aux livres
Un marché aux livres est en train de s’installer en plein air, sur une placette desservie par un arrêt de tram. Peu de programmes télé intéressants, Internet encore peu répandu, les Ukrainiens lisent toujours, eux. Le marché se tient sous la statue en bronze d’un géant barbu musculeux, un prolétaire prote en bottes cosaques mais salopette d’imprimerie, torse nu façon socialiste, sinon « réaliste ». Ce symbole de synthèse entre tradition et communisme tient un lourd ouvrage relié sur son bras gauche, le pesant savoir des dogmatiques. La littérature proprement ukrainienne est rare et peu traduite. Le début de la langue littéraire, en ukrainien, ne date que du début 19ème et tout le vocabulaire abstrait est emprunté au polonais. L’attraction russe et la persécution des particularismes, d’abord tsariste puis soviétique, ont rendu la langue ukrainienne très proche du russe. Qui se souvient que Gogol s’appelait Hohol parce qu’il était ukrainien ?

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Taras Chevtchenko (1814-1861) est le grand écrivain national, peintre et poète. Patriote et démocrate comme il se doit, antitsariste et antiservage parce lui-même né serf, il est l’auteur du poème sur l’insurrection paysanne contre les Polonais en 1668, les Haïdamaques. L’un de ses livres, L’Hérétique ou Jean Hus, attaque l’église Romaine et l’impérialisme germain ; il en appelle à l’unité des peuples slaves. Son poème le plus connu, Le Testament, est devenu l’hymne national ukrainien. Marie Vilinska (1834-1907) compose des récits populaires devenus célèbres, dans une société restée patriarcale, sous le nom de Marko Vovtchok (le louveteau). Elle est connue à Paris pour avoir fréquenté et échangé des lettres avec Gustave Flaubert, George Sand et Jules Verne. Mikhaïlo Kojubinski (1864-1913), séminariste révolutionnaire comme Staline, puis instituteur et soutenu par Gorki, est l’auteur du livre qui deviendra un film de Paradjanov, Les chevaux de feu. Oleg Hontchar (né en 1918), bien que Prix Staline en 1947 et 1948, décrit en 1968 avec La cathédrale les jeunes post-staliniens conformes qui, vivant dans un monde ordonné, matérialiste et athée – ne sont pas heureux. La vieille cathédrale cosaque devient, pour ces étudiants, le symbole de l’éveil de la jeunesse, de l’aspiration à secouer les jougs, penser libre et aspiration spirituelle.

lvov ukraine gamin
Les vacances scolaires ont lieu une seule fois dans l’année en Ukraine. Elles durent trois mois, choisis parmi les plus chauds : juin, juillet et août. Aucune semaine de congé n’est prévue entre, sauf les jours fériés ordinaires. Les adultes ont le droit de prendre 24 jours calendaires dans l’année, soit une dizaine de moins que les Français (qui raisonnent en jours « ouvrables »). Le salaire moyen est de 200 hryvnias par mois mais l’usage veut que des primes soient distribuées au noir (vieil héritage communiste favorisant les clientèles), et les bonus (importation américaine récente) sont désormais forts répandus, en fonction des résultats de la société ou de la boutique. Hors paysans autarciques (il en reste bon nombre, nous en rencontrerons), le salaire « moyen net » du pays tourne plutôt autour de 600 à 800 hrv, soit de 90 à 120 €. Ce n’est guère, mais les prix payés sont à l’avenant (15 centimes d’euros pour un verre de thé, 40 centimes d’euros pour une bière de 33 cl, nul terrain à acheter – qui est propriété d’État).

lvov ukraine opera
Après notre tour, nous revenons vers l’opéra, monument central aisément repérable, élevé au bout de la perspective Svobody (Liberté). Il a été construit en 1900 par l’architecte Gorgolevski. Nous achetons une bière en boutique (3,25 hrv) pour la déguster, avec un verre en plastique (0,5 hrv). Sur l’avenue bordée d’arbres, des enfants modernes passent en rollers, un jeune homme s’assoit en face de nous pour apaiser sa curiosité timide, deux vieux retraités discutent un peu plus loin. Un guide local nous propose un tour de ville, pas de problème, il parle, comme Natacha, « toutes les langues ». Le ciel est dégagé, le soleil a fait s’évanouir la fraîcheur comme l’humidité du matin.

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Des paysans goutsouls aux citadins ukrainiens à la campagne

Après l’altitude la plus haute suit une grande descente boueuse « un wasserfall blond qui s’échevela au travers des sapins », pour paraphraser l’aube d’été rimbaldienne (Illuminations). Dans la semi obscurité de la forêt résineuse la vie reprend, joyeuse, au seul passage du promeneur qui ranime les énergies. Chaque mouvement est ainsi renaissance. La nature est un désir, comme a senti le poète, ce sale gosse trop doué.

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Nous visitons rapidement une ferme pauvre avant d’attaquer une remontée qui nous mènera à un pylône de relais hertzien. La ferme est composée de plusieurs bâtiments qui servent de remises ou de logement à plusieurs membres d’une même famille, mariés ou célibataires.

fermiere goutsoul ukraine

La fermière, qui semble avoir gardé deux de ses fils avec elle, évoque son oncle, perdu de vue lors de la seconde Guerre mondiale. Elle s’interroge pour savoir comment elle pourrait savoir s’il a été retrouvé, s’il est enterré quelque part ou s’il est toujours porté « disparu » sans laisser de trace. Natacha note le nom, le prénom et la date de naissance pour tenter une recherche Internet à Kiev, au cas où.

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Nous visitons le corps de bâtiment principal où l’entrée au milieu ouvre sur la cuisine à gauche, une chambre à droite puis, car il s’agit d’une grande bâtisse, sur deux autres vastes pièces au fond qui servent de chambre collective et de pièce aux souvenirs.

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Dans cette dernière, en effet, jamais occupée, s’entassent toutes les photos et tous les cadeaux non directement utiles accumulés par les années. C’est une sorte de musée kitsch et de « trésor » familial qui tient du grenier et du salon petit-bourgeois.

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Toute autre est la maison riche que nous visitons au-delà de la crête, une fois redescendu à vous faire mal aux genoux, dans le hameau proche de la route. Natacha demande à visiter au cas où elle aurait besoin d’un gîte pour randonneurs lors d’un autre circuit. Tous les habitants possédant quelques mètres carrés sont disposés à les louer de façon saisonnière pour gagner un peu d’argent. La demeure est aussi vaste que la ferme pauvre mais ne sert que d’habitation. Elle est celle d’un paysan d’origine, formé à la ville, et revenu dans sa campagne selon le même mouvement des petit-bourgeois français des années 70 : sabots suédois, poutres apparentes et chèvre chaud au petit rouge du pays. C’est ainsi que l’on sort du communisme « prolétaire » pour en venir au socialisme « propriétaire ».

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L’extérieur est décoré de métal repoussé brillant de neuf et de bow-windows agrémentés de rideaux de mousseline synthétique. Une vaste cuisine à gauche recèle une télé que des enfants assez grands sont en train de regarder. Notre arrivée leur fait fermer la porte ; le feuilleton compte plus que les étrangers : nous ne sommes plus chez les paysans mais chez les rurbains. Ladite cuisine partage un gros poêle avec le vestibule, ce qui permet de conserver la chaleur au centre de la maison en hiver. A droite, sanitaires et salle de bain, au fond un escalier, flanqué d’une chambre confortable à droite et d’un salon empli de canapés et de fauteuils à gauche, ces deux pièces donnant, au rez-de-chaussée, sur les prés à l’arrière.

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A l’étage, deux vastes pièces lumineuses servent de chambres. L’une d’elle, de petite fille, rassemble sur un fauteuil une vingtaine de peluches de divers animaux et, sous vitrine, divers trésors de porcelaines kitsch.

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Nous marchons encore une vingtaine de minutes sur une piste à travers bois avant de rejoindre la grand-route goudronnée à l’orée de laquelle nous attend le minibus. Nous ne sommes pas fâchés de nous y asseoir après ces grimpettes et ces descentes depuis le matin.

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Avant de revenir au gîte, nous effectuons un arrêt dans un magasin pour acheter des boissons, des sucreries pour les ados du groupe et diverses chips avec de la bière pour l’apéritif adulte de tout à l’heure. Des maltchiki nous jettent des regards de curiosité (maltchik : jeune garçon en russe). L’un de ces ados en goguette n’a pas de selle sur son VTT et il pédale en danseuse. Le tube menaçant directement ses fesses n’est pas pour effrayer ce petit mâle « à la russe » ; ses ancêtres ont vu pire avec les pals mongols… Son copain, un peu plus grand mais guère plus âgé, pédale en seul jean, peau halée, regard clair et cheveux blonds coupés courts. Il offre l’image d’un scout allemand des années trente.

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Nous retrouvons les mêmes maisons et nos chambres d’il y a quelques jours. Nos lits n’ont pas été refaits, ils nous attendaient. Trois petits gars, les fils du patron, 11, 8 et 6 ans à peu près, jouent dans la cour pour nous voir arriver. Ils portent short et débardeur sauf l’aîné qui porte un maillot de foot au numéro de Beckam. C’est probablement lui qui ressemble le plus à son père, il est brun alors que ses petits frères sont tout blonds.

Nous prenons une vraie douche chaude dans une vraie salle de bain et nous dormons ce soir dans un vrai lit : c’est étonnant comme le confort peut être apprécié lorsque l’on a vécu à la dure quelques jours. J’en profite pour secouer mes puces. Oh, non pas celles attrapées dans les granges, mais les modernes, celles des appareils numériques. Je décharge leur mémoire sur CD à l’aide du graveur, puisque je dispose d’électricité. J’ai pris presque 1 giga durant ces trois jours.

L’apéritif est à 19h pour un dîner prévu une demi-heure plus tard. Il se met à pleuvoir. Nous buvons notre bière et croquons nos chips dans une chambre attenante à la « cuisine d’hiver ». Le dîner est l’occasion de nos adieux à Vassili. Si j’ai pu confirmer mon expérience de l’attitude soviétique, lui nous dit avoir découvert un peu mieux qui sont les Occidentaux – assez loin des stéréotypes qu’on lui avait inculqué… Il fait naturellement un autre discours, « à la russe », tant le rituel de ces années Staline continue de marquer la dernière génération élevée dedans. Ne voilà-t-il pas qu’il nous remet une « médaille » pour avoir accompli le parcours de randonnée de Verkhovina ? Le communisme adorait les médailles, façon de distinguer au mérite sans faire bouger d’un pouce le pouvoir politique. Nous voici donc méritants.

Vassili a apporté une vodka « maison » dont il distribue de généreuses rasades qu’il serait de bon ton de boire cul sec, « à la russe » toujours. Nous nous en gardons bien, le libéralisme nous a appris la prudence et à réfléchir avant de faire bovinement tout ce que fait tout le monde. Vassili, puis Natacha, portent des toasts à plein de choses : le circuit, les cuisinières du dîner de ce soir, les roulés au chou réussis (« golubsky »). Son objectif : descendre le litre de vodka à sept. Vassili a apporté aussi une bouteille de vin de Crimée, un genre de vino sancto rouge et sirupeux, très agréable au goût et favori de ces dames. A la suite de ces libations, nous dévorons la salade de chou au concombre assaisonné d’aneth frais, les goloubsky au chou et les vareniki, sortes de gros raviolis au fromage blanc ou aux myrtilles (sans sucre). C’est la fin de notre périple paysan chez les Goutsouls d’Ukraine.

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Vassili Axionov Une saga moscovite

vassili axionov une saga moscovite folio tome 1

 « Saga », ce terme venu de Scandinavie évoque une longue histoire, sur plusieurs générations, qui conte les ébats d’une famille dans son milieu et dans son époque. Tel est le titre, traduit directement du russe, de cet ouvrage de 1639 pages en deux volumes (Folio). Ne vous effrayez pas de l’épaisseur ! Ce roman se lit à longs traits, durant les soirs d’hiver ou les voyages en avion. L’écriture enlevée vous plonge dans l’histoire et vous captive très vite. Le romancier taille le patron d’une époque, il surfile à l’idéologie, il brode au petit point l’humanité.

Vassili Axionov, auteur russe, est né en 1932. Il avait 5 ans lorsque ses parents furent purgés par les tchékistes à la botte de Staline pour un déviationnisme quelconque, peut-être à base ethnique. L’idéal communiste déjà se perdait dans une soumission de moujik envers le nouveau tsar rouge. Sa mère s’appelait Evguénia Guinzbourg et ne fut libérée, avec son mari, qu’après la mort de l’Idole en 1953. Vassili avait alors 21 ans. Son affectivité frustrée lui avait fait entreprendre des études de médecine et ce n’est pas un hasard si le héros de la saga, Boris, est médecin général. En régime tyrannique, la médecine est un domaine « neutre » qui rapproche des autres et soigne sans a priori idéologique. On peut être un « idiot », mais un « idiot utile ».

A 28 ans, mais c’était sous Khrouchtchev, Vassili Axionov connaît la gloire immédiate avec un premier roman, Confrères, d’un ton impertinent, politiquement très incorrect, mais d’une liberté qu’aurait aimé Voltaire. Les temps n’étaient plus à la paranoïa cléricale de l’ex-séminariste pilleur de banques, ni même aux élucubrations de « l’éternellement vivant ». Ce terme, que l’on croirait voué au Dalaï Lama, s’appliquait à Lénine, prouvant, s’il en en était besoin, l’incurable naïveté des censeurs d’opium du peuple et la prodigieuse vitalité du peuple russe, capable de rire de ses maîtres sans pitié.

Une saga moscovite commence avec Staline et se termine avec Staline. 1924, Lénine meurt, le 21 janvier, après un Testament dans lequel il déconseille au Politburo de confier des tâches suprêmes à Staline, « trop rigide ». Lénine était un homme pratique (on disait à l’époque, pour faire intello, qu’il privilégiait « la praxis », ce qui est strictement la même chose mais faisait initié). Staline ne l’était pas, pratique, lui dont la lourdeur théorique n’avait d’égale que l’angoisse d’être supplanté par plus subtil que lui. L’Homme d’acier (surnom qu’il s’est choisi et traduction russe de stalin) n’aura de cesse d’éliminer tous ses rivaux potentiels, à commencer par Trotski, bien plus intelligent mais juif. Sa force sera de s’inféoder des non-intellectuels en leur donnant du pouvoir, au détriment de la construction efficace du socialisme. La Tcheka contrôle tout, les tchékistes « fonctionnent », ils obéissent aux ordres venus du centre. « La dictature, c’est moi », aurait pu dire Staline en paraphrasant Louis XIV (montrant ainsi comment il considérait « le prolétariat »).

La volonté de dominer engendre la paranoïa, le monde et les gens ne sont vus que par la théorie du Complot,  « qui n’est pas pleinement à ma botte est forcément contre moi ». Tout le monde est un « traître » un jour où l’autre, soit par sa naissance (« engeance de koulak », juif apatride, étranger donc espion), soit par ses prises de position (blanc, menchevik, trotskiste, zinoviéviste…), soit par son zèle (« tiède » ou, à l’inverse, « trop convaincu »). « Il n’y a rien entre le peuple et moi », pensait Staline, paraphrasant la nymphette en jean qui fit scandale outre-Atlantique en suggérant l’absence de décente culotte.

La « volonté générale » est celle d’un seul qui représente tout le monde. Au camp tous les autres, les « déviants », les non-clones sont considérés comme des « malades » à « rééduquer » ou des « vermines » à humilier et à dresser. Ainsi se bâtira le communisme : par le Plan d’en haut, réalisé par sélection des hommes « dignes d’en être », autour du Chef, et en « éliminant » tous les autres, qualifiés de parasites sociaux, surveillés par d’obtus et fidèles chiens de garde. La saga d’Axionov décrit superbement ces moments, au travers de personnages bien campés.

vassili axionov une saga moscovite folio tome 2

Boris Gradov, le pater familias de la saga, est chirurgien éminent : il sera préservé tant qu’il fermera sa gueule (le parler prol est encouragé, la Proletkult supplante toute culte à la Culture). Son fils aîné Nikita, brillant militaire devenu général, inquiète : au camp ! On ne l’en sortira par besoin que lorsque les panzers nazis menaceront Moscou et Leningrad et que le tyran « disparaîtra » une bonne semaine, mort de trouille, incertain de ce qu’il faut faire et planqué hors de Moscou. La fille cadette Nina, vivace et poétesse, ne doit qu’à sa beauté (et à ses complaisances successives) d’accompagner les voltes de la ligne. Son fils cadet Kirill, marxiste brûlant et convaincu depuis tout jeune, théorise trop : au camp ! Surtout après avoir sauvé un gamin de 7 ans victime de « dékoulakisation » administrative lors d’une inspection dans un village.

Le chapitre dix du premier tome, montre bien mieux que la sécheresse des livres d’histoire, le communisme en marche. Selon une théorie abstraite, des ordres venus d’en haut mettent en branle les « organes » afin de déplacer les pions. Tout un village est ainsi déporté en Sibérie ou abattu sur place suivant sa résistance, et ses vaches et volailles sovkhozizés aussi sec, entre les mains des serviles qui restent, de ceux dont le ressentiment pour incapacité était le plus fort. Outre le drame humain, outre le sadisme des bourreaux à qui, sur injonction centrale, tout est permis, on perçoit sans peine comment ces nouveaux sovkhozes, entre les mains des plus nuls, seront gérés à l’avenir.

Le lecteur sort de ce roman fleuve, une sorte de Guerre et Paix contemporaine, comme d’un tourbillon. Avec une haine pour toute forme de dictature « au nom » du peuple (alors que le peuple est interdit d’expression), avec une méfiance viscérale envers toute forme d’élitisme théorique, « historique » ou « scientifique » qui donnerait à ceux qui « savent » un pouvoir absolu (parce que « naturel ») sur le reste des hommes.

Le lecteur sort aussi de cette saga avec un profond amour pour les Russes, ce peuple chaleureux et courageux, fou de poésie même dans les pires circonstances (ces zeks qui regardent la lune, dans le froid sibérien…), pour ces gens capables d’amour contre toute raison, malgré la paranoïa, malgré les organes, malgré les camps, malgré l’athéisme ancré qui condamne tout espoir.

Lancez votre barque sur ce roman-fleuve, même vous, les anticapitalistes tentés par l’utopie marxiste, vous ne serez pas déçus. Quand l’abstraction commande, l’humain disparaît. De Staline à Outreau, des tchékistes au gang des barbares, de la bureaucratie soviétique à la bureaucratie de Pôle emploi, c’est toujours le même combat contre l’inhumanité qui recommence !

Vassili Axionov Une saga moscovite, 1992, Folio 1997, tome 1, 1031 pages, €11.69, tome 2, 608 pages, €9.50

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Yalta palais Vorontzov

Le soleil nous réveille, par la vitre dans notre chambre de trois ce matin. Trois comme la troïka obligatoire en communisme, vieille habitude de faire surveiller chacun des deux autres par le troisième. La plupart des chambres sont pour trois chez l’habitant, dans les pays ex-soviétiques. Il fera chaud dans la journée, plus de 35° selon la babouchka Assia. Elle nous a préparé un petit-déjeuner comme pour aller travailler aux champs, soucieuse de ne pas nous voir mourir de faim. Elle nous offre des œufs frits aux oignons et tomates, l’habituelle salade de tomates et concombre à l’aneth frais, du fromage, des biscuits, sans compter le pain, le beurre, la confiture, le miel. Son café « à la turque » est très doux.

Assia vivait en Russie auparavant. En 1944, petite fille, elle fut chassée avec sa famille tatare à Tachkent. Elle s’y est mariée, a construit une maison là-bas, y a eu trois enfants et cinq petits-enfants. Son mari et elle sont passés par l’Allemagne de l’est durant deux ans avant de revenir s’établir ici, illégalement, avec d’autres Tatars sur un terrain libre.

yalta palais vorontsov

Nous la quittons avec nos bagages pour aller visiter ce matin le palais Vorontzov, un joli bâtiment classique qui domine de haut la mer. Vorontzov était un général qui avait choisi la fidélité au tsar en place contre Catherine II. Il fut emprisonné après la victoire de Catherine, mais quatre jours seulement tant était grande sa popularité. Pour l’éloigner, on le nomma ambassadeur à Londres. Son fils, né dans la capitale britannique, s’est marié à Paris avec une riche polonaise et est revenu en Russie avec la première fortune du pays. Vorontzov descend du duc de Malborough, tout comme Churchill.

yalta palais vorontsov jardins

On raconte d’ailleurs que, lors de la conférence de Yalta en 1945, Churchill a exigé d’être logé au palais Vorontzov, « en souvenir de son ancêtre », plaida-t-il. Après quelque résistance, mais n’ayant aucun prétexte valable pour le lui refuser d’office, satisfaction lui fut donnée. Le KGB, qui surveillait tout le monde, mais de l’extérieur du bâtiment couvert par l’immunité diplomatique, fut très étonné d’entendre frapper des coups réguliers chaque nuit, à l’intérieur du palais. Quand Churchill quitta les lieux, les agents retrouvèrent des trous dans les murs, sans savoir à quoi ils correspondaient. L’histoire veut que le subtil Churchill ait récupéré là tout l’or des Vorontzov, dont il est parent. Il l’avait caché dans les doubles parois du palais avant leur fuite devant les Rouges, en 1918.

yalta palais vorontsov fille russe

Cette histoire est bien belle. Cette autre, que nous conte Natacha serait une autre histoire vraie. Le général Vorontzov avait fait le pari, avec le chef des Douanes du tsar, de passer en fraude des bijoux dans une cachette inviolable. Pari tenu. Il arrive donc lui-même à la douane avec un chariot plein de bagages, accompagné d’un petit chien qui jappe. Les douaniers, prévenus, fouillent tout le chargement, ne trouvent rien ; démontent la charrette, ne trouvent pas plus ; et le chien est là, dans leurs jambes, qui les agace et ils le chassent. Après avoir bien vérifié et revérifié, démonté tout ce qui pouvait se démonter, le chef des Douanes s’avoue vaincu. Il doit deux palais à celui qui est parvenu à le berner, mais il veut quand même comprendre. Vorontzov siffle, le petit chien reparaît : il porte une fausse fourrure qui le fait paraître plus gras et les bijoux sont caché dedans. Nul douanier n’avait porté attention à ce klebs hargneux qui tournait autour d’eux, bien en évidence.

yalta palais vorontsov lion

Nous ne visitons pas l’intérieur du palais car il y a trop la queue et c’est de peu d’intérêt. Mais le parc est superbe, s’étageant sur la pente, alternant une forêt d’essences diverses importées de partout avec des jardins rigoureux à la française. Un escalier aux lions inspirés de Venise rappelle que cet animal est l’emblème des Vorontzov. Ces lions-ci sont représentés dans diverses attitudes : endormi, éveillé, debout, rugissant et la griffe sur un globe. Plus le visiteur monte l’escalier, plus le lion est réveillé, prêt à défendre la place.

yalta palais vorontsov fontaine de pleurs

Une fontaine d’imitation turque, « la fontaine des pleurs » fait couler une eau pure goutte à goutte depuis le haut, qui remplit le premier petit bassin, se déverse globule après globule dans un second, et ainsi de suite jusqu’au dernier. Le tout rappelle les larmes et attendrit le cœur du passant. Les jardins sont plantés d’essences venues du monde entier souvent rares, araucarias, cèdres, chênes, marronniers. Ils sont parsemés de lacs artificiels « où nagent des singes », déclare Natacha en lisant librement le mot « cygnes ». Un chaos de pierres, savamment disposé, reconstitue un paysage « romantique » comme aimait à en imaginer l’époque. Un labyrinthe de lauriers rappelle la Crète et son Minotaure.

yalta palais vorontsov gamin russe

Les familles débarquées d’un bateau de croisière russe se font photographier devant les lions, à côté des fontaines, parmi les fleurs. Les femmes se font prendre dans les bosquets, les jeunes garçons grimpés sur un arbre ou caressant un fauve pétrifié. Les groupes portent une étiquette au nom de leur bateau sur leur chemise, ou sur leur short quand ils n’en portent pas. Je photographie un blondinet de dix ans particulièrement vif et coquet. Bermuda paille, sandales de cuir, la chemise ouverte, jaune à carreaux entourés de noir, un collier de perles de bois ovales brun et blanc au cou, une croix de bois léger au bout d’un long lacet noir qui lui bat le plexus, le bracelet-montre futuriste, il pourrait être un modèle pour la mode ou un jeune acteur de film.

yalta adolescente russe torse nu

Nous prenons le déjeuner non loin du palais, dans un restaurant qui ouvre sa terrasse ombragée sur la corniche qui y mène. Nous déjeunons d’une salade et d’un café. Dans une table non loin de nous déjeune une famille russe en vacances, typique du pays. Le père et la mère sont plus jeunes que moi mais paraissent usés par la vie et le labeur. Le fils de 16 ans est svelte et fringant, comme tous les garçons de cet âge, avec ce côté gentil de qui est plus éduqué et plus « raisonnable » que ses parents. La fille de 10 ans suit sans se poser de questions. La différence traditionnelle des sexes se manifeste à la sortie : « les hommes » vont à la plage, « les femmes » faire les boutiques. C’est cette attitude qui me fait dire être en présence de Russes moyens, sympathiques, pas très informés encore, restés traditionnels dans les mœurs. Le garçon a regardé plusieurs fois de notre côté et a commenté à ses parents ce qu’il comprenait de notre pays d’origine. Les touristes occidentaux sont rares en Ukraine et, sur les côtes de Crimée, le plus souvent Allemands ou Polonais. Il était intrigué par notre langue qu’il n’arrivait pas à situer.

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Anatole France, Les dieux ont soif

anatole france les dieux ont soif folio

Enfin le retour du roman pour Anatole France, un bon roman historique, édifiant et passionné. Anatole France a voulu reconstituer l’air du temps révolutionnaire, à Paris, durant la Terreur ; il a voulu comprendre comment un élan pouvait devenir système et échapper aux acteurs, les rendant spectateurs, engrenages de la machine ; comment le rêve heureux de se prendre en main en Assemblée nationale le 17 juin 1789 a pu générer la réalité cruelle des massacres de septembre (du 2 au 6) en 1792 qui préparent la Terreur de 1793…

Son personnage sera donc un artiste saisi de vertu, Évariste Gamelin, ci-devant peintre, 28 ans. Sa jeunesse lui donne la beauté mais – fantasme chrétien – la beauté du diable, qui cache sous de plaisants atours la glace du dogmatisme. Elle s’empare de la sensibilité passionnée de cet âge pour lui faire servir la Raison pure : le mal absolu. Il y a du christique chez le jeune homme, « irrémédiable de chasteté » p.440, incapable de marier sa bonne amie Élodie pourtant fort amoureuse de lui. Mais un Christ inversé, martyr de la Vérité certes, mais de l’inhumaine. Comment les Lumières ont-elles pu engendrer ce culte de la Loi, cette déraison du « bon sens », cette négation qu’il soit « la chose du monde la mieux partagée » ? « Ce ne sont pas des hommes, ce sont des choses » p.585. Car c’est un coup de force d’un petit groupe d’« enragés » qui décrète la mobilisation générale, instaure un tribunal « révolutionnaire » et entretient sans cesse le fantasme du Complot et de la Trahison pour éliminer tous ceux qui ne pensent pas selon le vent venu d’en haut. Où est le partage du bon sens dans cette Raison imposée ?

L’auteur montre donc comment, touche après touche, l’exigence de vertu surhumaine détruit l’humanité, comment les Jacobins éradiquent toute diversité, comment le déisme d’État traque avec fanatisme à la fois l’ancien catholicisme et le nouvel athéisme. Toute foi peut dégénérer en fanatisme, on l’a vu avec le catholicisme sous l’Inquisition, avec les Lumières sous la Terreur, avec le communisme sous Staline, Mao et Pol Pot, avec l’islam sous Khomeiny et Ben Laden, avec la finance radicale, explosée en 2007. Le « bon sauvage » de Rousseau, pris au mot, se révèle singe hurleur, violent et cruel. La nature serait-elle darwinienne et pas biblique ? « Il fallait suivre les impulsions de la nature, cette bonne mère, qui ne se trompe jamais ; il fallait juger avec le cœur, et Gamelin faisait des invocations aux mânes de Jean-Jacques » p.593.

Baisant un enfant de 8 ans dans un jardin public, Évariste Gamelin s’exclame : « Je suis atroce pour que tu sois heureux. Je suis cruel pour que tu sois bon » p.607. Toujours cette illusion que, lorsque le mal sera éradiqué le paradis règnera sur la terre, l’avenir sera radieux. Mais demain – car il reste toujours de mauvaises herbes à extirper, d’ancienne habitudes qui renaissent, un « homme nouveau » éternellement à construire, dans une « révolution permanente ». Le monde ici-bas est mêlé, c’est cela que les tenants des Idées pures et d’un Idéal hors du temps ne peuvent accepter : ils traquent donc sans cesse les « traîtres » et châtient jour après jour les « coupables » – dont le seul tort est de ne pas obéir à l’épure…

Robespierre, bourgeois provincial un peu efféminé, ne se sent plus d’orgueil lorsqu’il parvient, par louvoiements et flatteries égalitaires, à rallier la majorité jacobine. Lui, l’Incorruptible, a mis la Vertu hors du temps, tel une nouvelle Table de la Loi. Sa « pureté » inhumaine s’étourdit de paroles, s’enfume de morale et, saisi de vertige, ne voit plus rien de la réalité des gens ni des choses. Tout ce qui va contre le monde idéal qu’il a créé tout armé dans sa tête doit être faux ou traître, tous ses prédécesseurs révolutionnaires, puisqu’ils le contestent parfois, ne peuvent être que des comploteurs monarchistes depuis l’origine, entachés de péché originel – donc à éliminer pour que survienne le Souverain bien. Robespierre apparaît deux fois dans le roman, mais plane sur toute la période.

Anatole France, socialiste jaurésien, abominait Robespierre et la Terreur, signe pour lui du dérapage de la raison pratique dans la raison pure. Son incarnation est Brotteaux des Îlettes, ci-devant receveur des finances sous l’Ancien régime, réduit à vendre des pantins de carton et ficelles dans un grenier parisien. Il est sensuel et de bonne humeur, prend les choses comme elles viennent, cultivant le doute critique, se nourrissant de Lucrèce – un véritable écolo libertaire, si l’on ose cet anachronisme. Il exerce sa raison contre la Raison, ses lumières contre l’aveuglement d’État qui voit tout, qui sait tout, qui peut tout – et qui décrète malgré vous ce qui est « bien » pour vous. « J’ai l’amour de la raison, je n’en ai pas le fanatisme. La raison nous guide et nous éclaire ; quand vous en aurez fait une divinité, elle vous aveuglera et vous persuadera des crimes » p.479.

La brutalité du fanatisme égalitaire détruit toute liberté et toute fraternité – or c’est par l’équilibre des trois vertus que la Révolution est grande. Robespierre et les Jacobins ont fait déraper la devise dans l’abstrait, idéal fusionnel de « la Nation » conçue comme appareil tenus par quelques-uns, au détriment du plus grand nombre et de leur diversité. Le contraste, éclairé par l’auteur, était grand entre les images d’État de la fête de la Fédération, ces statues géantes d’Hercules populaires, ces statues de la Nature seins nus, cette Isis hiératique (qui nous rappellent furieusement la période soviétique ou nazie), et les réactions du vrai peuple dans sa vie quotidienne : « on se croirait sur les bords du Nil » p.494. De là à exiger des citoyens qu’ils construisent des pyramides sous le fouet, il n’y a qu’un pas.

Son beau-père potentiel le dit carrément à Évariste : « Vous êtes dans le rêve ; moi je suis dans la vie. Croyez-moi, mon ami, la Révolution ennuie : elle dure trop. Cinq ans d’enthousiasme, cinq ans d’embrassades, de massacres, de discours, de Marseillaise, de tocsins, d’aristocrates à la lanterne, de têtes portées sur des piques, de femmes à cheval sur des canons, d’arbres de la libertés coiffés du bonnet rouge, de jeunes filles et de vieillards traînés en robes blanches dans des chars de fleurs ; d’emprisonnement, de guillotine, de rationnements, d’affiches, de cocardes, de panaches, de sabres et de carmagnoles, c’est long ! Et puis l’on commence à n’y plus rien comprendre. Nous en avons trop vu, de ces grands citoyens que vous n’avez conduits au Capitole que pour les précipiter ensuite de la roche Tarpéienne, Necker, Mirabeau, La Fayette, Bailly, Pétion, Manuel et tant d’autres. Qui nous dit que vous ne préparez pas le même sort à vos nouveaux héros ? » p.456.

Anatole France milite pour l’amélioration de la vie quotidienne du plus grand nombre, de ces petits ramoneurs savoyards en loques à la poitrine salie de suie dans les rues de Paris, de ces vieilles réduites à mendier leur pain faute de pouvoir vendre des images pieuses, de ces artisans qui ne parviennent pas à joindre les deux bouts et sont conduits à prostituer leurs enfants. Seules la constance et la justice peuvent améliorer le sort des hommes – pas la violence ni l’autoritarisme au nom du Bien. Encore moins les jugements de la passion, qui courbent toute raison au nom du sentiment. « Jugeant d’après les mouvements de vos cœurs, vous ne risquerez pas de vous tromper, puisque le verdict sera bon pourvu qu’il contente les passions qui sont votre loi sacrée » p.497.

Les Mélenchon, Aubry, Montebourg – et ceux tentés de voter pour eux – devraient lire d’urgence ce livre qui décortique comment les bonnes intentions et les bons sentiments peuvent paver l’enfer de la réalité sociale ! « Évariste admirait en eux la vigilance, l’esprit soupçonneux, la pensée dogmatique, l’amour de la règle, l’art de dominer, une impériale sagesse » p.537. D’une brûlant actualité.

Anatole France, Les dieux ont soif, 1912, dans Œuvres IV, édition Marie-Claire Banquart, Gallimard Pléiade 1994, 1684 pages, €65.08

Anatole France, Les dieux ont soif, 1912, Folio 1989, 320 pages, €7.32

La Révolution française, L’Histoire – les collections, n°60, juillet 2013, 98 pages, €6.90

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