Articles tagués : absolument

La vérité éclatée

« Chacun sa vérité », avançait au théâtre en 1917 Luigi Pirandello. Une vieille confuse prenait la seconde femme de son beau-fils pour sa fille décédée tandis qu’elle affirmait aussi qu’il n’avait pas reconnu sa femme après un séjour en asile. Une chatte n’y reconnaissait plus ses petits et la ville bruissait de rumeurs : où est le vrai ? Le beau-frère du secrétaire général de la préfecture où travaille le beau-fils croit que les choses ne sont pas en soi mais qu’il faut respecter les opinions des autres, même si ce sont des illusions pour vous. Così è (se vi pare) : c’est comme ça si ça vous plaît. Et comme le séisme de 1908 a détruit tous les documents officiels, l’histoire de la folle peut être aussi vraie que celle du beau-fils : qui sait ?

Ce que la guerre imbécile de 1914-18 a produit est le sentiment très fort de l’absurde. Plus rien ne tient, ni Dieu ni maître, ni patrie ni morale. Dans la boucherie sans cause qui se déclenche pour rien et n’aboutit à rien, la dissonance entre le fait et l’idée qu’on s’en fait atteint un point ultime. Absurdus en latin signifie « dissonant ». La Seconde guerre mondiale a produit la littérature, le théâtre et la philosophie de l’absurde, mais la Première l’a préparée. Le mythe de Sisyphe d’Albert Camus date de 1942, essai philosophique traduit en roman par L’étranger la même année : l’appel humain rencontre le silence déraisonnable du monde, la grande indifférence de « Dieu » et de la nature. Il serait absurde de vivre alors que l’on est certain de mourir…

D’où le recours, entre-deux guerres, aux idéologies totalitaires, léninisme, fascisme, nazisme ; le retour aux traditions franquistes, pétainistes, horthystes ; le refuge dans la pensée unique, la vérité absolue, le chef secrétaire « général », duce, führer, maréchal révélé – la vérité enfin disponible sans effort : il suffit de croire. Ces idéologies ont persisté après la dernière guerre car une a gagné : la communiste. Elle s’est déclinée tout au long des années 1950 à 1980 en diverses tendances, du trotskisme révolutionnaire permanent au maoïsme totalitaire, du socialisme autogestionnaire à la Tito à la social-démocratie de la deuxième gauche avec Mendès-France et Rocard, jusqu’au social-libéralisme de Hollande. Il y avait encore « une » vérité » : la gauche était le Bien et la droite le Mal, le socialisme la religion du peuple et de l’avenir, le « capitalisme » (en rajoutant « ultralibéral » pour le sataniser) la religion des riches et du conservatisme.

Mais l’avenir radieux est vite devenu l’avenir radié : à la vérité éclatée a répondu côté Est l’empire éclaté, tandis que la mondialisation « ultralibérale » côté Ouest a montré ses effets délétères même aux Etats-Unis, qui en avaient pourtant fait leur fer de lance idéologique par impérialisme économique, politique et militaire. La pollution, le réchauffement climatique, la raréfaction des ressources, incitent à ne plus croire en l’avenir tout court. L’hédonisme post-68, né des Trente glorieuses d’après-guerre, est culpabilisé, moralisé, jugé. Il n’est plus interdit d’interdire, au contraire !

Il n’y a plus de vérité. Così è (se vi pare) : c’est comme ça si ça vous plaît. D’où le cynisme pragmatique du tous les moyens sont bons pour gagner, dont Trump a fait sa marque de fabrique. Trump trompe comme jadis Radio-Paris ment, parce que Radio-Paris est allemand. Les infox (fake news) sont des vérités « alternatives » : il suffit d’y croire. Goebbels, expert en propagande, ne disait rien de plus quand il affirmait : plus le mensonge est gros, plus ça passe. Les gens sont cons, profitons-en. Ils ne pensent pas avec leur tête mais avec leur cœur et leurs tripes : le cœur quand tout va bien, leurs tripes quand ils ont peur. Il faut donc agiter la peur ou les faire rêver pour qu’ils vous croient. Après tout, les grandes religions du Livre ont fait de même ; leurs clergés ont assuré leur pouvoir par la peur (du péché ici-bas pour griller au-delà) et le rêve (le paradis perdu à regagner, demain à Jérusalem, la Cité de Dieu, l’Oumma).

La nouvelle religion écologique reprend les mêmes façons pour obtenir les mêmes résultats : peur de l’Apocalypse programmée par le réchauffement (migrations, famines, guerres civiles, maladies…) et rêve d’une reconstruction harmonieuse (durable, locale, solidaire).

La technique en rajoute : il y a un demi-siècle n’existaient que les grands médias, journaux, radios et télévision. La vérité pouvait naître de ces canaux standards et respectés. Aujourd’hui se rajoutent Internet, le téléphone mobile, les réseaux sociaux. Chaque président américain qui a marqué son époque s’est rattaché à une technique de communication : Roosevelt avec ses causeries au coin du feu à la radio, Kennedy avec son sourire publicitaire à la télévision, Obama avec les blogs et les réseaux, Trump avec Twitter. La vérité s’éclate en multiples facettes : qui croire alors que chacun peut dire tout et le contraire de tout, du chercheur scientifique qui expose ses résultats selon sa méthode au paranoïaque complotiste qui fantasme son récit du monde ?

Tout est langage, tout est médium, tout est récit. Dès lors, le storytelling, la « belle histoire », est de bonne guerre. Chacun croit ce qui lui convient, tend vers ce qui le conforte, opine avec ceux de sa bande. Così è (se vi pare) : c’est comme ça si ça vous plaît. Seule « la science » tente encore de faire surgir une vérité (provisoire) de sa méthode éprouvée (mais expérimentale). D’où l’idée de ne prendre que la masse des datas, sans aucune hypothèse préconçue, pour découvrir ce qu’on ne cherchait pas… avec l’inconvénient de ne pas savoir ce qu’on trouve.

Si les mathématiques décrivent effectivement le monde physique, elles sont impuissantes face au monde humain. Car l’être humain n’est pas que de raison comme le croyaient les Lumières (encore une croyance) ; il est aussi irrationnel, instinctif. Il réagit avant d’agir, il ne pense que tranquillisé et repus, Système 1 avant Système 2 disait Daniel Kahneman, l’un des rares psychologues à avoir obtenu le « prix Nobel » d’économie.

Devant les bouleversements du présent et les incertitudes sur l’avenir, il ne peut plus y avoir de vérité – sauf dans les religions et idéologies qui font du vrai un absolu révélé une fois pour toutes. D’où le retour en force des premières, surtout les plus disciplinaires et rigoristes (l’islamisme plus que le bouddhisme) et la naissance d’une nouvelle idéologie écolo, forcément disciplinaire et rigoriste pour se faire entendre et reconnaître. Chacun a besoin de croire pour supporter le monde.

Et le changement permanent, inhérent à la nature des choses, fatigue, effraie, exige la responsabilité. Combien il est tentant alors de « prendre sa retraite », de se réfugier à la campagne, dans sa tour d’ivoire – et de confier les rênes à une croyance absolue, à un homme fort, à la doxa du nid. Le moralisme, la rigidité de pensée et la contrainte sociale ont de beaux jours devant eux ! En réaction au « c’est comme ça si ça vous plaît » : car nous, agitateurs politiques, prêtres de religion, experts du marketing, savons évidemment bien mieux que vous ce qui DOIT vous plaire – et qui le fera de toutes façons, que vous le vouliez ou non.

Catégories : Philosophie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Tics de langage

Rien ne m’agace plus que les tics de langage. Quand on n’a rien à dire, autant la fermer.

Au contraire ! Ceux qui n’ont justement rien à dire sont aussi ceux qui sont incapables de maîtriser un jargon ou une langue de bois. Ils usent de subterfuges ineptes comme les « euh !… » pour garder la parole, les adverbes mal à propos et les termes valises.

La dernière mode est « du coup ». Pour dire « et » ou bien « donc », pour enchaîner, la bêtise ambiante a adopté le « du coup » qui fait popu dans les cercles branchés. On se demande de quel mauvais coup il s’agit.

Juste après, déjà presque ancien et toujours aussi nul, est « voilà ». Le voilà de qui ne signifie rien et ne sait surtout pas comment le dire. Le débile jette son « voilà » pour signifier : démerdez-vous pour comprendre tout seul, hein, voilà ! Il a tout dit quand il n’a rien, dit, signe insigne d’une très haute pensée inexprimable.

Reste l’inénarrable « je veux dire », parfois décliné en « je dirais » : eh ! dis-le donc au lieu de l’annoncer, ducon ! « Hein, voilà, je veux dire… » Tout un tas de mots qui ne font que du vent, qui occupent l’antenne, qui meublent l’absence abyssale de propos sensés. Ou la bêtise faite ondes.

Subsiste toujours le vieux « au jour d’aujourd’hui », qu’un certain animateur radio du matin traduit en « le site France Culture de France Culture : franceculture.com »… comme s’il en avait plein la bouche, comme s’il se prosternait devant sa station, qu’il en bégayait du cuculturel, du rance, France, cul, culture, quoi, hein, bon, voilà, enfin !

D’autres émettent des « en fait » à tout bout de champ, sans aucun fait à présenter. Un terme sorti peut-être inconsciemment pour ces « amphèt » dont ils se sont bourrés ?

Il y a des « effectivement » à la pelle, des « absolument » pour dire oui, des « vraiment » pour dire je vais vous dire un mensonge, des « naturellement » pour tout ce qui, justement n’a rien de naturel. Chirac était passé maître dans le « naturellement » qui disait qu’il ‘avait jamais considéré une autre idée que celle qu’il émettait, comme s’il avait la science infuse, lui le grand Fout-Rien.

Je passe sur le « et/ou », qui n’a aucuns sens logique dans le langage parlé. Il est plus répandu à l’écrit mais il passe parfois l’oral pour dire qu’il ne sait pas dire. En tous cas il n’a aucune logique, il se veut branché informatique mais son auteur n’a jamais lu Aristote (la Logique) ni Platon (les dialogues). Un humain n’est pas une ligne de code et le « et/ou » ne signifie rien. C’est soit « et » englobant, soit « ou » excluant ; on ne peut avoir – malgré son vif désir – les deux « en même temps ».

Peut-être est-ce le tic du « et/ou » qui a conduit au « en même temps » présidentiel ? Mais à ne pas savoir choisir et décider, à vouloir tout englober sans discerner, ne se prépare-t-on pas des surprises dans la réalité ? Non, les humains ne sont pas des animaux-machines et on ne leur parle pas comme à des ordinateurs. Il n’y a pas de « et/ou » qui tienne, mais le avec – ou le soit.

Tous ces tics méritent la trique. Les entendre déconsidère leurs émetteurs. On ne peut plus les croire, eux qui ne savent pas causer.

Catégories : Société | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,