Quand le vécu rencontre l’Histoire, quand la mémoire s’affronte aux documents une fois les émotions apaisées par le temps et remises en situation – cela donne un bon livre d’histoire contemporaine. Crémieux, dit Brilhac en Résistance, fut un acteur de la France libre, mobilisé et fait prisonnier à 20 ans, évadé par l’URSS et ayant goûté ses camps durant le Pacte germano-soviétique. Juif, il a le sens du relatif, ayant côtoyé Allemands, Russes, Anglais et Français rebelles. Saint-cyrien après des études de lettres et d’histoire, il était qualifié pour entreprendre cette première synthèse sur la France libre, de « l’appel du 18 juin à la Libération ».

Folio réédite en deux tomes cette somme de 1476 pages, agrémentée de force notes, d’une bibliographie et d’un lexique, le tout en fin de volume 2. Certains documents sont reproduits au fil des pages. Le tout est plaisant à lire, instructif, et replace cette époque passionnelle dans les grandes stratégies mondiales. En émerge la figure tutélaire du général De Gaulle, volonté faite homme, incarnation de la France même, sans lequel probablement le pays ne serait pas celui qu’il est aujourd’hui – redressement économique, force atomique, Ve République. Peut-être serait-il devenu une sorte d’Italie sous tutelle anglo-saxonne, au parlementarisme paralysant.
L’ouvrage relativise l’importance de mythes comme celui de Jean Moulin ou de Frenay, remet à leur juste place les figures de Darlan et Giraud, rehausse les personnalités comme Catroux, Leclerc ou Juin. Il révèle les ambitions toujours prêtes à s’affirmer, comme le retour du comte de Paris en roi de France (p.572), ou la naïveté sûre d’elle-même et impérialiste d’un Roosevelt empli de préjugés et étroit d’esprit sur la France ! L’auteur sait mettre en perspective les figures de second plan – mais indispensables – tels Jean Monnet, André Philip, Jacques Soustelle, Pierre Brossolette, Georges Bois, Pierre Laroque, Rémy, Mendès-France, d’Astier, de Lattre, Koenig, Schumann, Dewavrin, Pleven, Parodi, Eboué et d’autres. Il montre surtout combien deux France étaient devenues incompatibles : Vichy l’immobiliste défaitiste et Londres le renouveau combattant. La mentalité française traditionnelle Ancien régime catholique et paysanne – « l’anti-France » – est morte avec l’armistice de juin 40.
Car ils étaient vraiment très peu, les rebelles au 22 juin. Quand le vieillard chevrotant fit son allocution radiodiffusée, les paysans furent contents car on reconnaissait la lenteur et les bienfaits de la terre, les ouvriers furent contents car majoritairement pacifistes ou inféodés au parti communiste allié des nazis jusqu’à l’invasion de l’URSS, le clergé catholique fut content car le maréchal se résignait à la soumission chrétienne devant le châtiment divin pour expier l’esprit de jouissance, les notables furent contents car ils pouvaient reprendre leurs affaires. De tous ces groupes, très peu furent à Londres.
A l’inverse, les cadres ou fonctionnaires, militaires ou démocrates réformateurs, ont été 41%, bien plus que leur poids national. Les jeunes ont suivi massivement de Gaulle, 77% des Français libres avaient moins de 30 ans… Protestants et Juifs (4.4% contre 1%) étaient surreprésentés. Parmi les militaires, ce sont surtout ceux de la Légion étrangère qui sont restés à Londres, les rapatriés de Norvège désirant majoritairement rentrer en France, dans le rang. On comprend bien sûr que les opportunités de joindre Londres pour continuer à se battre ait été plus faciles aux Bretons (vivant sur les côtes) qu’aux Alsaciens (annexés au Reich) ; on comprend aussi que ceux qui n’avaient rien (jeunes, hommes du rang, Juifs, républicains espagnols, légionnaires étrangers) aient pu choisir plus facilement leur nouvelle vie que les notables possédants ayant bâti une carrière, nantis de familles à protéger et à faire vivre. N’empêche… il fallait du courage pour braver la tradition, l’administration, le poids des liens et habitudes. Charles de Gaulle était un traître aux yeux de l’armée : il avait déserté. Le suivre, c’était devenir hors-la-loi. Officiers de marine, clergé catholique et monde des affaires ont refusé de franchir le pas jusqu’au dernier moment.
En 1943, lorsque la « France libre » est devenue la « France combattante » grâce à Churchill et aux ralliements de l’Afrique équatoriale, elle a compté 70 000 hommes, pas plus. Au débarquement de Provence, l’armée comptera 250 000 hommes – ce qui est très modeste par rapport aux masses alliées de plus de 2 millions. Le débarquement en Afrique du nord n’a pas rallié les officiers vichystes fidèles à leur serment au vainqueur de Verdun, ni les marins anglophobes ulcérés par Mers-el-Kebir. Ce sont les Saint-pierrois de Miquelon, les Antillais, les Réunionnais, les Tahitiens qui se sont enrôlés pour la patrie, les Africains coloniaux ont suivi. Bir Hakeim, Koufra, la Corse, la marche sur Rome, l’entrée de Leclerc dans Paris puis Strasbourg, jusqu’à Berteschgaden, ponctueront la renaissance de l’armée française, tandis que « des hommes partis de rien » s’associeront en Comité national français, Conseil de la Résistance puis Comité français de libération nationale, préfiguration du gouvernement provisoire à la Libération.
Le problème a failli être de Gaulle lui-même, sûr de son destin mais cassant, toujours au bord de la rupture, préférant la grande tragédie à la petite entente. « Votre intelligence est républicaine, vos instincts ne le sont pas », lui dit fort justement André Philip (p.880). Heureusement, l’intelligence prévaut, cette faculté d’adaptation faite de souplesse – même si l’énergie brute et la passion de la volonté ont créé la mise à feu et ravivé la flamme aux pires moments. Le jour même du Débarquement, il a envoyé « foutre » les Américains qui persistaient à vouloir administrer le pays contre les représentants d’Alger reconnus par la Résistance intérieure unifiée.
Cette histoire de la France libre pointe ce qui fut important pour la victoire : le BCRA et ses liaisons avec la résistance (80% des renseignements nécessaires au débarquement, avoue une source anglaise), la radio comme « amplificateur d’espérance » auprès de l’opinion, l’action militaire envers les pays de l’Empire pour retrouver une base territoriale souveraine, la volonté gaullienne de faire retrouver à la France sa place de grande puissance. A propos du maquis des Glières, passe même dans cette histoire écrite d’un ton neutre, une part du souffle et de l’exaltation patriotique que symbolise le Chant des partisans, diffusé par la première fois à la BBC en février 1944. Jusqu’au « soulèvement national » de juin 44 qui « restaure l’identité de la France » (p.1263). Et relève surtout la volonté de vivre d’un pays miné par le pacifisme, le défaitisme, l’incurie parlementaire, la gestion « administrative » de la Défense… Non, ce ne sont pas les blindés allemands qui ont gagné en 40 : c’est l’énergie de vaincre. Qui a largement manqué à nos vieilles badernes et à notre état d’esprit administratif, comme l’a montré Marc Bloch, historien résistant.
« Le problème juif n’est pas central » pour les Alliés, déclare Jean-Louis Crémieux-Brilhac p.1031. Ce qui est central est de vaincre fascisme, pétainisme et nazisme ; une fois les régimes et leurs collaborateurs renversés, tout sera ouvert.
La « mystique européenne » (p.995) débute en résistance ; elle conduira au traité CECA, précurseur de la CEE. L’acquisition de la force atomique est préparée par les cinq savants français qui ont emporté aux États-Unis les réserves d’eau lourde lors de l’invasion allemande (p.1220). La réflexion sur la décolonisation débute sous le gaullisme d’Alger, mais la pénurie et l’absence d’accord politique entre colons arc-boutés sur leurs privilèges et représentation démocratique en métropole qui n’en fait pas une priorité à la Libération, vont perdre les bonnes intentions dans les sables…
Une grande histoire, vivante, sur laquelle passe la grandeur de Churchill, de Gaulle et tous les anonymes.
Jean-Louis Crémieux-Brilhac, La France libre, tome 1, 1996, Folio Histoire 2014, 818 pages, €10.90
Jean-Louis Crémieux-Brilhac, La France libre, tome 2, 1996, Folio Histoire 2014, pages 829 à 1476, €10.90
France-Culture s’est couvert de pipi
En virant Jean-Louis Bourlanges de l’antenne, pour avoir déclaré dans l’mission de Philippe Meyer L’esprit public, après un argumentaire étayé, son choix raisonnable d’Emmanuel Macron de préférence à François Fillon – compte-tenu des « affaires » que vous savez – la chaîne montre soin mépris des auditeurs autant que sa sensibilité pour le moins très variable des « règlementations ».
Cela ne gêne personne, sur cette chaîne de service public, dont on aimerait qu’elle soit plus au service du public, de militer en faveur de Mélenchon ou de soutenir Hollande ou Valls – mais cela gêne que quelqu’un vende la mèche. Le « mainstream » de nombreuses émissions de gauche, sinon dans le gauchisme d’ambiance, sont tout aussi orientées (les chroniqueurs « de droite » – bien qu’intelligents, dirait-on à gauche – Alain-Gérard Slama puis Brice Couturier ont été par exemple « écartés » des Matins) – mais dire que le roi est nu est un scandale chez les vieilles barbes cultureuses.
La « neutralité » du service public est tellement vantée en ce qui concerne le port du voile ou le prêche des religions que l’on croyait naïvement qu’elle devait s’appliquer autant à ces religions laïques que sont les idéologies. Mais vous n’y pensez pas ! « Les mêmes usages seront appliqués partout », déclare la directrice de la chaîne Sandrine Treiner (je souligne le futur qui est employé…). Or, soit on définit les limites avant, indiquant clairement ce qu’il ne faut pas déclarer – et on l’applique à tous – soit la souplesse est de mise, par exemple avec un rappel à l’ordre et un droit de réponse. Mais pensez-vous ! Un « journaliste » a une éthique : s’il défend tel ou tel courant, croyez bien que ce n’est que pur professionnalisme, un avatar de sa « mission » d’éclairer le bon peuple des ignorants. Quant aux chroniqueurs invités – comme Jean-Louis Bourlanges – c’est en tant qu’acteurs et non en tant que « journalistes » qu’ils interviennent sur France-Culture. Or un acteur a des convictions – pas les journalistes – on peut virer un acteur, jamais un journaliste… CQFD.
Cette chaîne de radio ne doit pas beaucoup être écoutée dans la « France périphérique », ni par le peuple tout court si l’on en croit les sondages (1.8% d’audience cumulée après la grève XXL de l’an dernier). Le public qui l’écoute est donc éclairé et censé intelligent. Comment pourrait-il accepter cette forme de censure hypocrite de la part d’ignorants ou de velléitaires ? Argumenter, puis conclure, est de bonne logique humaniste. Faire appliquer le règlement est juste… quand il s’applique également à tous. Ce qui est loin d’être le cas dans chacune des émissions, sans que « la direction » s’en émeuve !
A-t-elles subi des « pressions » ? On dit que le cucul clan Fillon s’est lamenté. Mais « les affaires » sont les affaires : peuvent-elles changer la réalité ? Se disent-elles plutôt, ces vieilles barbes cultureuses, qu’après cinq ans de gauche, une droite revancharde risque de revenir au pouvoir, allumant déjà le brasier où griller leurs petites fesses ?
L’esprit public s’était déjà dégradé avec l’arrêt d’antenne « pour doublon avec une autre émission » de Jean-Claude Casanova, puis l’éviction d’Yves Michaud en 2009 pour propos virulents contre Roman Polanski, enfin le départ pour raisons de santé de Max Gallo. La sortie de Jean-Louis Bourlanges ôte un peu plus à l’émission ce rôle original de club de professionnels qui conversent au profit du rôle convenu du clan des « journalistes » qui monologuent. Ils sont bien pâles en comparaison, ânonnant d’une voix morne leurs observations de l’extérieur, sans cette veine du vécu qui valait tant.
Si L’esprit public devient un club de journalistes, comme il en existe un peu partout sur les chaînes, son intérêt est perdu. Jean-Louis Bourlanges avait été conseiller maître à la Cour des comptes, conseiller régional, député européen, sénateur, professeur à Science Po ; Max Gallo avait été la plume de François Mitterrand avant de devenir l’écrivain d’histoire qui l’a rendu célèbre. Combien reste-t-il de personnes ayant exercé une fonction réelle, dans cette émission ? Un ancien ambassadeur, un ex-PDG d’entreprise culturelle – et voilà tout. Le reste est composé de « journalistes »… des commentateurs, pas des acteurs.
La « bêtise » gagne du terrain. Flaubert en aurait fait une notule de son Dictionnaire des idées reçues : « France-Culture ? Le mâchonnement des idées reçues par des contents d’eux dans l’entre-soi – tonner contre. »
« Lettre de Jean- Louis Bourlanges à Philippe Meyer et aux auditeurs de l’Esprit public lue dimanche et publiée sur le site de l’émission :
Je m’adresse à vous, cher Philippe, chers camarades, et chers auditeurs de l’Esprit public, pour vous dire au revoir. La direction de France Culture a décidé de m’interdire toute participation à l’Esprit public pendant la durée de la campagne pour l’élection présidentielle, sous prétexte que j’ai affiché publiquement ma préférence pour l’un des candidats en compétition, en l’occurrence pour Emmanuel Macron. Cette décision est doublement incohérente. Elle l’est d’abord parce que je ne participe pas à cette émission en qualité de journaliste tenu à un devoir de neutralité et d’impartialité, ce que je ne suis pas et que je n’ai jamais été, mais comme ce que Raymond Aron appelait » un spectateur engagé “, invité en raison et non en dépit de ses prises de position dans le débat public. Parlementaire européen du centre pendant près de vingt ans, longtemps vice-président de l’UDF, je n’ai jamais fait mystère de mon engagement » libéral, social et européen » et j’ai toujours eu à cœur au cours des quinze dernières années d’afficher mes couleurs à chaque élection présidentielle ou législative.
L’incohérence de la décision se lit aussi dans le calendrier choisi. Pourquoi limiter la mise en œuvre de la sanction à la seule campagne présidentielle et me promettre un retour à l’antenne sitôt ce grand rendez-vous passé, alors que la question se posera en des termes strictement identiques pour la campagne des élections législatives et devrait en bonne logique appeler la prolongation du « régime spécial » qui m’est réservé ? N’était-il pas déjà contraire à la logique dont on argumente que la direction de France Culture ne se soit pas émue de me voir il y a quelques semaines prendre position en faveur d’Alain Juppé dans le cadre de la primaire de la droite et du centre. Sans doute avait-elle alors conscience de cette évidence aujourd’hui oubliée : c’est la raison d’être de l »Esprit Public que d’organiser un dialogue, voire une confrontation, civilisés entre des personnalités engagées à des titres divers dans la vie de la Cité.
Ces incohérences comme les explications embarrassées de la directrice de l’antenne révèlent que la raison véritable de mon ostracisme est d’un autre ordre : il ne s’agit pas de veiller, très légitimement, à l’équilibre des temps de parole entre les partisans des différents candidats mais, l’allusion au courrier reçu par le médiateur est éclairante à cet égard, de me sanctionner pour les propos très durs que j’ai tenus sur l’un des candidats en le qualifiant de » sournois, arrogant et corrompu ». Bien que je ne sois pas seul à formuler une appréciation aussi sévère sur M. Fillon, je comprends que mes propos aient pu choquer certains auditeurs et je ne peux que le regretter. Je constate toutefois qu’ils n’ont pas donné lieu à une plainte pour diffamation, plainte que j’aurais d’ailleurs, en l’état présent du dossier Fillon, accueillie avec sérénité. On sait – et qui les en blâmerait ? – que les partis politiques excellent à susciter des réactions collectives organisées aux propos qui les dérangent. Céder à ces pressions, de la part d’un média comme France Culture revient à reconnaitre à certains groupes un droit à l’intimidation et à justifier du même coup l’institution d’un véritable délit d’opinion opposable à ceux qui interviennent sur son antenne.
Vous comprendrez que tout en moi m’interdit de cautionner de telles pratiques. Je veux bien être un intermittent du spectacle mais pas un intermittent de la censure. J’ai donc décidé de mettre un terme définitif à ma participation à Esprit public. Après plus de quinze ans de présence hebdomadaire au cœur de la Maison ronde, cette décision me coûte mais elle est inévitable. Je remercie tous ceux, réalisateurs, techniciens, assistants qui m’ont permis de m’adresser librement à vous chaque semaine. Ma gratitude va, bien entendu, d’abord à Philippe Meyer qui m’a donné cette magnifique tribune et qui, de plus, m’a supporté pendant de longues années avec un stoïcisme qui mérite hommage. Je l’adjure de continuer aussi longtemps qu’on lui en laissera le pouvoir à porter cette émission nécessaire. Pour ma part, je me contenterai en vous quittant de pousser deux vivats qui devraient n’en faire qu’un : vive France Culture, vive la liberté de l’esprit !
Jean- Louis Bourlanges »