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France-Culture s’est couvert de pipi

En virant Jean-Louis Bourlanges de l’antenne, pour avoir déclaré dans l’mission de Philippe Meyer L’esprit public, après un argumentaire étayé, son choix raisonnable d’Emmanuel Macron de préférence à François Fillon – compte-tenu des « affaires » que vous savez – la chaîne montre soin mépris des auditeurs autant que sa sensibilité pour le moins très variable des « règlementations ».

Cela ne gêne personne, sur cette chaîne de service public, dont on aimerait qu’elle soit plus au service du public, de militer en faveur de Mélenchon ou de soutenir Hollande ou Valls – mais cela gêne que quelqu’un vende la mèche. Le « mainstream » de nombreuses émissions de gauche, sinon dans le gauchisme d’ambiance, sont tout aussi orientées (les chroniqueurs « de droite » – bien qu’intelligents, dirait-on à gauche –  Alain-Gérard Slama puis Brice Couturier ont été par exemple « écartés » des Matins) – mais dire que le roi est nu est un scandale chez les vieilles barbes cultureuses.

La « neutralité » du service public est tellement vantée en ce qui concerne le port du voile ou le prêche des religions que l’on croyait naïvement qu’elle devait s’appliquer autant à ces religions laïques que sont les idéologies. Mais vous n’y pensez pas ! «  Les mêmes usages seront appliqués partout », déclare la directrice de la chaîne Sandrine Treiner (je souligne le futur qui est employé…). Or, soit on définit les limites avant, indiquant clairement ce qu’il ne faut pas déclarer – et on l’applique à tous – soit la souplesse est de mise, par exemple avec un rappel à l’ordre et un droit de réponse. Mais pensez-vous ! Un « journaliste » a une éthique : s’il défend tel ou tel courant, croyez bien que ce n’est que pur professionnalisme, un avatar de sa « mission » d’éclairer le bon peuple des ignorants. Quant aux chroniqueurs invités – comme Jean-Louis Bourlanges – c’est en tant qu’acteurs et non en tant que « journalistes » qu’ils interviennent sur France-Culture. Or un acteur a des convictions – pas les journalistes – on peut virer un acteur, jamais un journaliste… CQFD.

Cette chaîne de radio ne doit pas beaucoup être écoutée dans la « France périphérique », ni par le peuple tout court si l’on en croit les sondages (1.8% d’audience cumulée après la grève XXL de l’an dernier). Le public qui l’écoute est donc éclairé et censé intelligent. Comment pourrait-il accepter cette forme de censure hypocrite de la part d’ignorants ou de velléitaires ? Argumenter, puis conclure, est de bonne logique humaniste. Faire appliquer le règlement est juste… quand il s’applique également à tous. Ce qui est loin d’être le cas dans chacune des émissions, sans que « la direction » s’en émeuve !

A-t-elles subi des « pressions » ? On dit que le cucul clan Fillon s’est lamenté. Mais « les affaires » sont les affaires : peuvent-elles changer la réalité ? Se disent-elles plutôt, ces vieilles barbes cultureuses, qu’après cinq ans de gauche, une droite revancharde risque de revenir au pouvoir, allumant déjà le brasier où griller leurs petites fesses ?

L’esprit public s’était déjà dégradé avec l’arrêt d’antenne « pour doublon avec une autre émission » de Jean-Claude Casanova, puis l’éviction d’Yves Michaud en 2009 pour propos virulents contre Roman Polanski, enfin le départ pour raisons de santé de Max Gallo. La sortie de Jean-Louis Bourlanges ôte un peu plus à l’émission ce rôle original de club de professionnels qui conversent au profit du rôle convenu du clan des « journalistes » qui monologuent. Ils sont bien pâles en comparaison, ânonnant d’une voix morne leurs observations de l’extérieur, sans cette veine du vécu qui valait tant.

Si L’esprit public devient un club de journalistes, comme il en existe un peu partout sur les chaînes, son intérêt est perdu. Jean-Louis Bourlanges avait été conseiller maître à la Cour des comptes, conseiller régional, député européen, sénateur, professeur à Science Po ; Max Gallo avait été la plume de François Mitterrand avant de devenir l’écrivain d’histoire qui l’a rendu célèbre. Combien reste-t-il de personnes ayant exercé une fonction réelle, dans cette émission ? Un ancien ambassadeur, un ex-PDG d’entreprise culturelle – et voilà tout. Le reste est composé de « journalistes »… des commentateurs, pas des acteurs.

La « bêtise » gagne du terrain. Flaubert en aurait fait une notule de son Dictionnaire des idées reçues : « France-Culture ? Le mâchonnement des idées reçues par des contents d’eux dans l’entre-soi – tonner contre. »

« Lettre de Jean- Louis Bourlanges à Philippe Meyer et aux auditeurs de l’Esprit public lue dimanche et publiée sur le site de l’émission : 

Je m’adresse à vous, cher Philippe, chers camarades, et chers auditeurs de l’Esprit public, pour vous dire au revoir. La direction de France Culture a décidé de m’interdire toute participation à l’Esprit public pendant la durée de la campagne pour l’élection présidentielle, sous prétexte que j’ai affiché publiquement ma préférence pour l’un des candidats en compétition, en l’occurrence pour Emmanuel Macron. Cette décision est doublement incohérente. Elle l’est d’abord parce que je ne participe pas à cette émission en qualité de journaliste tenu à un devoir de neutralité et d’impartialité, ce que je ne suis pas et que je n’ai jamais été, mais comme ce que Raymond Aron appelait  » un spectateur engagé “, invité en raison et non en dépit de ses prises de position dans le débat public. Parlementaire européen du centre pendant près de vingt ans, longtemps vice-président de l’UDF, je n’ai jamais fait mystère de mon engagement  » libéral, social et européen  » et j’ai toujours eu à cœur au cours des quinze dernières années d’afficher mes couleurs à chaque élection présidentielle ou législative.

L’incohérence de la décision se lit aussi dans le calendrier choisi. Pourquoi limiter la mise en œuvre de la sanction à la seule campagne présidentielle et me promettre un retour à l’antenne sitôt ce grand rendez-vous passé, alors que la question se posera en des termes strictement identiques pour la campagne des élections législatives et devrait en bonne logique appeler la prolongation du « régime spécial » qui m’est réservé ? N’était-il pas déjà contraire à la logique dont on argumente que la direction de France Culture ne se soit pas émue de me voir il y a quelques semaines prendre position en faveur d’Alain Juppé dans le cadre de la primaire de la droite et du centre. Sans doute avait-elle alors conscience de cette évidence aujourd’hui oubliée : c’est la raison d’être de l »Esprit Public que d’organiser un dialogue, voire une confrontation, civilisés entre des personnalités engagées à des titres divers dans la vie de la Cité.

Ces incohérences comme les explications embarrassées de la directrice de l’antenne révèlent que la raison véritable de mon ostracisme est d’un autre ordre : il ne s’agit pas de veiller, très légitimement, à l’équilibre des temps de parole entre les partisans des différents candidats mais, l’allusion au courrier reçu par le médiateur est éclairante à cet égard, de me sanctionner pour les propos très durs que j’ai tenus sur l’un des candidats en le qualifiant de  » sournois, arrogant et corrompu ». Bien que je ne sois pas seul à formuler une appréciation aussi sévère sur M. Fillon, je comprends que mes propos aient pu choquer certains auditeurs et je ne peux que le regretter. Je constate toutefois qu’ils n’ont pas donné lieu à une plainte pour diffamation, plainte que j’aurais d’ailleurs, en l’état présent du dossier Fillon, accueillie avec sérénité. On sait – et qui les en blâmerait ? – que les partis politiques excellent à susciter des réactions collectives organisées aux propos qui les dérangent. Céder à ces pressions, de la part d’un média comme France Culture revient à reconnaitre à certains groupes un droit à l’intimidation et à justifier du même coup l’institution d’un véritable délit d’opinion opposable à ceux qui interviennent sur son antenne.

Vous comprendrez que tout en moi m’interdit de cautionner de telles pratiques. Je veux bien être un intermittent du spectacle mais pas un intermittent de la censure. J’ai donc décidé de mettre un terme définitif à ma participation à Esprit public. Après plus de quinze ans de présence hebdomadaire au cœur de la Maison ronde, cette décision me coûte mais elle est inévitable. Je remercie tous ceux, réalisateurs, techniciens, assistants qui m’ont permis de m’adresser librement à vous chaque semaine. Ma gratitude va, bien entendu, d’abord à Philippe Meyer qui m’a donné cette magnifique tribune et qui, de plus, m’a supporté pendant de longues années avec un stoïcisme qui mérite hommage. Je l’adjure de continuer aussi longtemps qu’on lui en laissera le pouvoir à porter cette émission nécessaire. Pour ma part, je me contenterai en vous quittant de pousser deux vivats qui devraient n’en faire qu’un : vive France Culture, vive la liberté de l’esprit !

Jean- Louis Bourlanges »

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Esprit public 666

Dimanche dernier avait lieu la 666ème émission sur France Culture de l’Esprit public, produite par Philippe Meyer depuis 1997. C’était une fête parce que 666 est réputé être le chiffre du Diable et que celui-ci réside, comme chacun sait, dans les détails. L’Esprit public fait justement dans les détails, il fait le Malin dans un monde travaillé par l’unanimisme suspect de toutes les religions. Y compris les laïques, si à la mode dans cette gauche française formatée par le stalinisme. Nombre d’auditeurs, connus ou moins connus, ont noté combien l’Esprit public avait ce ton de la conversation « libérale » des salons du XVIIIème siècle. Bien loin des invectives, coupures de paroles et autres noms d’oiseaux de presque toutes les émissions « politiques » de nos jours, où il s’agit d’avoir la plus grosse et d’écraser sous son mépris historique l’interlocuteur.

Ce ton de la conversation, cette diversité de points de vue, ces analyses qui ont le temps de s’exposer, est tout ce que j’aime dans l’Esprit public. Ce pourquoi je l’écoute chaque dimanche depuis une dizaine d’années, en téléchargement différé lorsque je suis ailleurs, belle invention technique de liberté.

Je ne suis pas toujours d’accord avec les invités. Quelle plaie d’être « d’accord » sur tout, comme le voulait la vulgate stalinienne pour qui l’Histoire n’avait qu’un sens ! Il est resté, dans le débat politique français cette détestable habitude « d’être d’accord », comme si l’on ne pouvait échanger des idées divergentes sans être aussitôt sorti par l’interlocuteur de l’espèce humaine ! Cette capacité des politiciens à toujours éviter de parler des faits pour bien distinguer amis et ennemis, situer QUI parle et AU NOM de quelle race, classe ou caste, est l’une des plus arrogantes « bêtises » françaises, au sens de Flaubert, de notre époque. Ce pourquoi le populaire n’écoute plus ceux qui ne l’écoutent jamais et votent exprès pour l’extrême droite afin de sortir les sortants.

L’Esprit public est l’un des rares lieux où l’on discute encore plutôt que juxtaposer son monologue à celui des autres, constamment interrompu par un « journaliste » qui veut exister (cette plaie bafouillante des Matins de France Culture, par exemple). Pas de speed de qui a fumé on ne sait quoi avant l’émission, pas de réponses brèves exigées par des questions interminables, pas de provocation politique envers qui n’a pas envie d’entrer sur ce terrain là. J’écoute les Matins et j’écoute l’Esprit public et il n’y a pas photo. Je regrette fort le temps de Demorand et celui d’Ali Baddou aux Matins. L’Esprit public s’égare parfois, appelant Angela Merkel Michaela Wiegel, affirmant « je termine » par une série de douze points en rajoutant un dernier au dernier, mais c’est dit avec clarté, articulation et souci d’expliquer. Les étudiants interrogés y voient une forme de cours de culture générale et c’est bien.

Il y a les absents, Denis Olivennes, parti diriger une autre presse, Yves Michaud, évincé après sa sortir contre Roman Polanski en 2009. Ce que je regrette. Ce dernier incident, sans explication satisfaisante ni à l’intéressé ni aux auditeurs, montre les limites de l’humanisme affiché de Philippe Meyer. Mais nul n’est parfait.

Il y a de bien plus mauvais coucheurs : les féministes qui revendiquent la parité partout, sans pour autant proposer des talents au niveau, l’ineffable Péchardon qui accuse son obsession anarcho-gauchiste en traitant tous les intervenants de collabos, pétainistes et autres vendus de la CIA (?), les ignares qui ne retrouvent pas leurs slogans syndicaux sur les retraites ou les délocalisations et se demandent qui parle et pour qui. Mais pourquoi ces auditeurs reviennent-ils si souvent pour envoyer des courriels venimeux à intervalles réguliers ? N’est-ce pas parce que l’émission fait penser, au contraire de beaucoup d’autres ?

Penser exige un effort personnel, à une époque où il est de bon ton de revendiquer sa flemme. Nécessite de réfléchir en un temps qui se contente de réagir, la dernière mode de « l’indignation » étant ce confort moral de la bonne conscience qui ne veut surtout pas agir. Demande d’être citoyen adulte et responsable dans une société infantile où chacun attend de l’État-papa, de l’École gaveuse d’oie ou des « spécialistes » d’édicter comment vivre, quoi apprendre et avec quoi « être d’accord ».

J’aime l’Esprit public, l’une des excellentes émissions de France culture avec quelques autres. Vous êtes invités à aller l’entendre, chaque dimanche de 11h à midi, et à écouter en différé la 666ème, qui dure une demi-heure de plus avec pas mal d’humour.

L’Esprit public, de Philippe Meyer, Michaela Wiegel, correspondante à Paris de la Frankfurter Allgemeine Zeitung, Jean-Louis Bourlanges, professeur à l’Institut d’Études Politiques de Paris, Max Gallo, romancier et historien et Thierry Pech, directeur de la rédaction d’Alternatives Économiques (entre autres).

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