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Mille milliards de dollars par Henri Verneuil

Paul Kerjean (Patrick Dewaere) est grand reporter à l’hebdomadaire La Tribune (rien à voir avec le quotidien économique qui portera ce nom plus tard). Un informateur rejoue la Gorge profonde du Watergate en 1974 (récent à l’époque) en convoquant le journaliste dans un parking tout en restant dans l’ombre. Il veut lui faire une révélation : le PDG de L’Electronique de France, l’ancien résistant et homme politique Jacques Benoit-Lambert, aurait touché un pot de vin d’1,75 milliard de francs via la société immobilière de son beau-frère en quasi faillite. Elle a promu deux immeubles de bureaux qui ne trouvent pas preneur en raison de la crise économique due à la hausse vertigineuse du pétrole (prix multipliés par 3 à cause de Khomeiny en 1979 après avoir été multipliés par 4 en représailles à la guerre du Kippour en 1973). Kerjean enquête, confirme et publie.

Le lendemain de la Une, on retrouve Jacques Benoit-Lambert mort d’une balle en plein front, le pistolet à la main, dans sa voiture. Pour la police comme pour le public, c’est l’évidence, il n’a pas supporté le scandale et s’est suicidé ; sa maitresse se demande pourquoi, tant il avait l’air gai le soir même. Le journaliste vautour en est tenu pour responsable, avatar de la théorie du Complot qui sera édictée et répétée par Mitterrand lui-même lors du suicide de Pierre Bérégovoy en 1993. Car la gauche adore le Complot : cela lui permet de se donner le beau rôle moral de Résistant et à ses membres de jouer aux agents secrets comme des scouts frustrés de sexe qui cherchent des semblables pour une fraternité interdite.

Les années 1950 à 1980 voient les esprits français colonisés par le marxisme, version simplifiée du Lénine de L’Impérialisme stade suprême du capitalisme (théorie jamais vérifiée depuis un siècle entier !), et la théorie du Complot fait des ravages à gauche – de quoi mieux comprendre pourquoi elle sévit autant chez les anarco-gauchistes d’aujourd’hui. La grande hantise n’est pas l’Etat centralisé tentaculaire style 1984 d’Orwell (côté socialiste), mais « les multinationales » (côté capitaliste).

Ces puissances économiques privées réalisent un chiffre d’affaires qui donne le tournis lorsqu’on le met (artificiellement) en regard de la production intérieure brute de certains pays. C’est ainsi qu’en 1981, lors du tournage du film, les 30 premières entreprises mondiales font, à elles seules, un chiffre d’affaires annuel de mille milliards de dollars – soit une fois et demi celui de la France. De quoi inquiéter la gauche paranoïaque qui parvient au pouvoir cette année-là.

Remarquons ironiquement que paranoïa n’est pas raison et que, malgré le temps qui a passé, aucune « multinationale » n’a pris le contrôle politique d’un Etat, ni a dicté sa conduite aux Etats – sauf peut-être au Chili, Etat faible sous la coupe des Etats-Unis, en 1973. C’est qu’aucune multinationale n’a obtenu le monopole de la violence légitime comme les Etats et qu’elle est obligée de faire avec les lois. Même Google, la pieuvre tentaculaire contemporaine, sert les intérêts militaires de la NSA par ses cookies et autres captations de données. Et les Etats peuvent résister : en témoignent la Chine, la Russie, et ceux qui coupent de temps à autre le net pour contrer les manifestations comme en Egypte, en Algérie et ailleurs. La « multinationale » est la sorcière Disney qui fait peur aux enfants gauchistes en leur proposant une belle pomme rouge pour mieux les rendre esclaves – mais ce mythe permet de masquer ce qui se passe vraiment en sous-main.

Par exemple les paradis fiscaux, dont la multinationale américaine GTI, dans le film, use et abuse pour faire des bénéfices sans avoir encore vendu le tissu commandé – les paradis fiscaux n’existeraient pas si les Etats (notamment les Etats-Unis) n’avaient pas intérêt à disposer de finances opaques pour leur politique internationale. Ou l’augmentation du chiffre d’affaires, signe de puissance, qui incite à vendre à tous les belligérants d’un conflit sans autre morale que son propre intérêt de firme, comme GTI le montre en germanisant son usine nazie et offrant tous les brevets américains sur la détection des sous-marins à l’ennemi de l’Amérique – mais l’Etat patriote peut l’empêcher, comme en témoignent les Etats-Unis aujourd’hui qui interdisent Android à Huawei . Ou encore l’absorption de concurrents pour faire monter les prix ou vendre, via un pays tiers, des produits à un Etat ennemi interdit par la loi américaine – sauf que la loi américaine a été étendue arbitrairement par l’Etat américain au monde entier pour contrer l’Iran, la Chine, la Russie. Quand GTI veut prendre le contrôle de L’Electronique française, entreprise fictive nationale qui fait commerce avec l’est et probablement l’URSS (non citée pour raisons diplomatiques), c’est par secrète bénévolence de son gouvernement ou en violation flagrante de ses lois – ce n’est pas une situation stable qui la mènerait à la puissance en solitaire : elle continue de dépendre de son Etat. D’autant qu’aucune entreprise n’est éternelle – contrairement aux Etats, ancrés sur un territoire défini : ITT a disparu, IBM s’est transformé en société de services, les multinationales des années 1980 ont été remplacées par d’autres, surgies de la technologie et qu’une nouvelle technologie va pousser à la poubelle.

Paul Kerjean ne croit pas au suicide de Jacques Benoit-Lambert, il pense qu’il a été assassiné. C’est qu’il a connu GTI l’année d’avant lors d’une convention de la firme à Bruxelles, tenue à 4 h du matin pour éviter le décalage horaire à son PDG charismatique (Mel Ferrer). Celui-ci apparaît au journaliste plein de bon sens franchouillard comme « un mystique de la bourse » : il veut faire graver sur sa tombe en lettres d’or le cours de l’action GTI le jour de sa mort et forcer par testament tous les nouveaux PDG à venir se recueillir devant, une fois l’an, afin de comparer leur cours de bourse au sien. C’est bien la manière de signifier que seul l’intérêt de l’entreprise compte, aucune autre considération morale ni patriotique. Les agents incapables de remplir les objectifs sont virés, les Etats qui interdisent ou qui taxent sont évités. Les critiques 1982 ont pensé à ITT et à IBM, qui ont fait des affaires avec les nazis malgré la guerre mondiale.

Contre cet hubris – qui va rencontrer un os dans la France où règne le mythe du village gaulois à l’ère Astérix – le valeureux héros n’est pas un politicien courageux, ni un intellectuel de gauche, évidemment de gauche, mais un journaliste de la presse écrite, dite d’investigation. C’est ce combat que reprendra Edwy Plenel à Médiapart après Le Monde, autre mythe du chevalier blanc destiné à sauver le peuple, quitte à inventer des complots ou à forcer le trait des affaires. Patrick Dewaere a le visage suffisamment naïf et la démarche morale suffisamment simpliste pour être comprise comme un réflexe de bon sens plutôt qu’un combat mythique. C’est ce qui fait du film un bon thriller plus qu’un vaseux message militant. Le côté « force tranquille » qui était le slogan de Mitterrand pour la présidentielle, sur fond de village campagnard avec clocher, est renforcé par le recours au Courrier de Vesons, une feuille de chou locale dans laquelle le journaliste-parti-de-rien-dans-sa-province a débuté avant de « monter » à Paris, tel Rastignac, et se frotter à l’international.

Le film, tiré du roman de Robert Lattès et Max Dordives, Mille milliards de dollars : le monde économique de demain, paru en 1969, est fort bien monté, alternant les scènes de suspense et celles d’explications dialoguées, entrecoupant l’action par du familial, femme en instance de divorce (Caroline Cellier) et petit garçon mignon vêtu de jaune canari (Rachid Ferrache). Un film pour replacer les hantises contemporaines dans l’histoire culturelle.

DVD Mille milliards de dollars, Henri Verneuil, 1982, avec Patrick Dewaere, Jean-Pierre Kalfon, Jeanne Moreau, Mel Ferrer, Caroline Cellier, Fernand Ledoux, Charles Denner, Michel Auclair, Anny Duperey, Rachid Ferrache, Pathé 2017, 2h06, €7.65

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Escobar de León de Aranda

Pablo Escobar fut le plus puissant narcotrafiquant de la planète dans les années Reagan. Riche à milliards, il a réussi à fédérer en cartel les narcos de Medellin et de Cali, exportant en commun la drogue par avion aux Etats-Unis. Machiste et orgueilleux, son hubris n’a plus connu aucune limite. Il a fait descendre ses concurrents, descendre les politiciens qui voulaient voter un accord d’extradition avec les Etats-Unis, descendre les flics, descendre les juges, descendre les journalistes. En bref tous ceux qui se dressaient sur son chemin. Pourquoi ? Pour obtenir « du respect ».

L’argent ne suffit pas, contrairement à ce que croient les gens de gauche sur « le capitalisme » : il faut encore être reconnu. Par sa femme à qui il colle deux gosses ; par ses hommes auprès de qui il faut paraître sans cesse déterminé ; auprès de ses concurrents, à qui il ne faut pas lâcher de terrain et se montrer le plus fort ; par le pays, les pauvres à qui il construit à ses frais plusieurs quartiers, les riches auprès de qui il entre au Parlement. Mais le plafond de verre est bien présent, comme dans toute société. Son argent pue et il l’étale trop pour se faire des amis des politiciens ; sa grande gueule l’empêche de nouer des alliances sociales profitables. Il est donc méprisé, humilié publiquement dans l’enceinte de la Chambre, ses méfaits rappelés dans les journaux.

Il n’agit qu’en solitaire, ce qui le perd. Il a trop assimilé la loi des pionniers yankees qui fait de la force le seul droit. Sauf qu’il a oublié la Bible dans l’autre main, cette justification sociale hypocrite mais indispensable pour régner au nom de Dieu ou de son élection. C’est un bouffon avant d’être un tueur. Pablo Escobar est joué par un Javier Bardem encore plus gros et plus laid qu’à l’habitude – imposant de présence. Aucun autre ne lui arrive à la cheville parmi les acteurs, surtout pas le pâle et impuissant agent de la DEA américaine (Peter Sarsgaard) venu « aider » le gouvernement colombien à terrasser le dragon.

Seule la journaliste Virginia, présentatrice télé colombienne, paraît à la hauteur malgré ses poussées épisodiques de terreur. Car il la respecte. Elle est une icône, même si elle avoue que les gens la regardent plus à la télé pour savoir ce qu’elle porte plutôt que pour ce qu’elle dit. Escobar veut s’éterniser en héros, sa part bénéfique devant racheter à terme sa part maléfique. Le bâtisseur sur les ordures. Il engage Virginia comme biographe et elle est amenée à le suivre dans tous ses déplacements « même les plus intimes » – il va d’ailleurs la baiser, même si ce n’est pas montré (le viol tarifé des « nymphettes » livrées par leurs parents émerveillés est en revanche plus que suggéré). La journaliste colombienne Virginia Vallejo existe réellement, elle a incontestablement été baisée par Escobar entre 1983 à 1987 et elle a vraiment écrit en 2007 l’autobiographie du trafiquant : Amando a Pablo, odiando a Escobar, titre cité d’ailleurs durant le film : « Aimer Pablo, haïr Escobar ». Le livre a été (mal) traduit en français par le racoleur « Pablo, je t’aime, Escobar, je te hais ».  Penelope Cruz, dans le rôle de mijaurée esclave du chic et constamment en représentation, est le pendant du monstre. Féminine à souhait, féministe au travail, elle suit, elle regarde, elle raconte.

Car c’est le génie du film de nous montrer le personnage et ses horreurs par la voix off de la journaliste qui conte a posteriori la geste du narcotrafiquant descendu à la fin par la police. Ou du moins par un commando spécial, non corrompu, des forces armées colombiennes, aidé par la technique de repérage téléphonique d’un Escobar trop « famille » par la CIA.

La terreur est donc enrobée de conte, juxtaposant Pablo entouré de gamins fouillant les tas d’ordures de Medellin, tous nommés Pablito en son honneur, et le massacre à la tronçonneuse des alliés infidèles ; ou l’atterrissage sur une autoroute américaine d’un avion du cartel rempli de sacs de cocaïne à l’aide d’un Mack truck en travers bloquant les deux voies, et l’exécution par un chien loup attaché sur le dos d’un exécutant qui a mal exécuté les ordres ; ou encore le discours en réponse au ministre de la Justice d’Escobar qui dénonce le financement occulte de sa campagne avec preuves, et le dressage des sicarios, ces adolescents de 14 à 16 ans entraînés à tuer d’une rafale d’Uzi à l’arrière d’une moto les cibles désignées par le patron.

De même la parade bouffonne de « la prison » qu’il s’est fait construire lui-même, et la fuite à poil dans la jungle lorsque les hélicoptères de combat ont repéré sa planque ; les robes chics qu’il paye à Virginia pour le représenter, et les description qu’il lui fait du viol collectif « par vingt soldats » qui l’attend si elle l’abandonne, « il te déchireront tes vêtements, là, ta robe… – Thierry Mugler. – C’est çà, puis ils t’attacheront et te passeront dessus l’un après l’autre, puis, lorsqu’ils auront fini, ils te pénétreront avec un mixeur ou un sèche-cheveux, te réveillant avec un seau d’eau si tu t’évanouis, puis ils recommenceront à te violer, enfin, lorsque tu seras au bout, ils te laisseront saigner de l’intérieur jusqu’à ce que tu en crèves… ». Une belle déclaration d’amour.

Le plus atroce comique est cette scène surréaliste où Pablo Escobar avec son jeune fils de 9 ans Juan Pablo, lors d’une discussion entre hommes, lui décrit « le pain » de résidus de cocaïne qui doit être dilué dans l’eau avant de « fusiller le cerveau » – c’est pour les pauvres – et la poudre de cocaïne pure, blanche comme de la farine, qui doit être coupée avant de fusiller aussi le cerveau mais plus proprement – c’est pour les riches. Le gamin écoute, comprend, approuve. Pablo : « On produit, on vend, mais on n’y touche pas, tu as compris ? Il faut écouter Nancy (la femme de Reagan), elle a raison ». Juan Pablo : « Oui ».

Le spectateur ne s’ennuie pas, le monstre sacré glace comme il faut, la pute de luxe séduit comme il se doit avec son air effarouché sur ses hauts talons, la famille Escobar qui se voudrait normale, entraînée dans le maelström, touche à l’envi. Mais la série Narcos a sans doute nui à l’impact de ce film, trop fade face au souffle criminel du genre. Manque surtout le pourquoi de la cocaïne, qui n’est jamais abordé, au profit de la geste commerciale possessive et maniaque du truand. Comme si la drogue était une marchandise comme une autre et Escobar un capitaliste ordinaire. Sauf une fois : lorsque Virginia apprend à Miami que l’aspirine est considérée comme une drogue aux Etats-Unis !

Y aurait-il de quoi dédouaner le narcotrafic en l’abaissant au rang de la pharmacie et les narcotrafiquants au rang d’entrepreneurs aventureux ? C’est, au fond, un peu ce qui me gêne dans ce film par ailleurs fort bien mené.

DVD Escobar (Loving Pablo), León de Aranda, 2017, avec Javier Bardem, Penelope Cruz, Peter Sarsgaard, + 30 mn d’interviews avec Bardem et Cruz, M6 Video 2018, 1h58, standard €8.99 blu-ray €11.99  

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Patrice Montagu-Williams, Munduruku

Le roman du Brésil contemporain : démographie explosive, Etat bouffé aux termites, politiciens corrompus, policiers écartelés en clans, drogue à tous les coins de rue et violence dès l’enfance. Les filles font la pute dès 12 ans et les garçons entrent dans les bandes ou la police un an plus tard. Rio est un mythe pour touristes, il y a belle lurette que la ville du carnaval et du Christ Rédempteur est dangereuse : « À Rio, on vivait avec et on n’y prêtait même plus attention. Il suffisait de regarder derrière soi en marchant dans la rue et de ne jamais porter de bijoux ou de montres de prix. Il fallait juste avoir toujours un peu de cash au cas où un pauvre type à moitié drogué aurait la mauvaise idée de vous menacer avec son flingue ou son couteau » p.49. Pire qu’aux Etats-Unis du temps des pionniers, c’est chacun pour soi, la loi de la jungle est le droit du plus fort.

Quatre parties pour ce roman somme toute optimiste : la première à Rio, la ville infernale, reflet de la politique sud-américaine : « Au nom de la volonté qu’avaient les autorités d’offrir au monde entier les JO les plus festifs de l’histoire dans la capitale mondiale de la samba, le BOPE était devenu la voiture-balai policière des magouilles et des maux urbains sur lesquels le gouvernement brésilien se gardait bien de dire la vérité aux centaines de journalistes étrangers convoyés depuis deux ans pour constater la réhabilitation des favelas » p.11. Le Bataillon des Opérations Spéciales de la Police Militaire de l’État de Rio (BOPE) est chargé du sale boulot que les politiciens se gardent bien de régler. Or, lors d’une opération contre les bandes, une école contenant vingt-cinq enfants et leur maîtresse a été massacrée. Bento, le capitaine des forces spéciales qui n’a pu rien empêcher – « sur ordre » -, décide de quitter la police, de quitter la ville et de faire sa justice tout seul.

Les parties suivantes sont en Amazonie, réglées comme une tragédie. Bento part aux origines de son père, un indien Munduruku, au fin fond de l’Amazonie. Justement, une compagnie aurifère canadienne, la Barrick Gold, veut une concession pour l’exploitation industrielle du minerai. Justement, une compagnie française, Engie, veut construire un gigantesque barrage ; ou, si elle ne résiste pas à la jungle et à ses dangers, une compagnie chinoise. Tel est le Brésil, un Etat pourri qui n’a que faire des indigènes et du poumon amazonien de la planète : « Ils se sont tous ligués contre les Indiens : le gouvernement qui veut construire ses barrages, les chercheurs d’or et les grandes compagnies minières ou encore la mafia de l’agrobusiness qui vole les terres pour y élever du bétail ou faire pousser du soja » p.98. Un Etat qui n’a que faire de la pollution et de la forêt, du moment que ses élus s’en mettent plein les poches : « les dégâts causés par l’orpaillage industriel sont généralement irréversibles. Il sait qu’en dépit de tous les engagements qu’elle a pu prendre, la compagnie ne respecte qu’une seule chose : le profit. Il sait aussi qu’elle ne fait qu’exploiter, qu’elle ne crée pas de richesses, qu’avec elle, c’est plutôt massacre à la tronçonneuse, et qu’une fois les filons épuisés, elle pliera bagage en laissant derrière elle un paysage dévasté » p.163.

Bento est venu avec un arsenal et rencontre le père Michel, surnommé l’Archange, qui s’est fait adopter par les Indiens. Il faut dire qu’il a mis de l’eau dans son vin et n’est pas un missionnaire inquisiteur comme l’Eglise catholique a su en envoyer jusqu’ici. C’est « un curé qui tient à la fois une église, un bar et un bordel », est-il décrit p.173… Dieu doit s’adapter aux croyances locales, le bar est pour faire société dans ce coin perdu et le bordel parce que de toutes façons les filles se donnent, autant les protéger.

Un commando de la CIA, élevé par l’Agence depuis qu’il a été recueilli orphelin, est chargé de la sécurité de la Barrick. Mais il se fait doubler par le chef de la sécurité, lui-même en faute de n’avoir pas contrôlé l’un de ses sbires. Ce dernier viole et décapite une Américaine, représentante d’ONG bien connue aux Etats-Unis, et ce meurtre fait un foin international. La Barrick doit renoncer… mais pas les politiciens qui attendent toujours leurs chèques. Elle était devenue sa compagne et Bento venge la fille avec l’aide des villageois indiens, avant de se perdre dans la forêt avec son jaguar femelle apprivoisée ; le commando de la CIA tourne sa veste et défend désormais les Indiens et l’Amazonie. Car même les gringos se rebiffent, aidé des journalistes brésiliens qui veulent se faire une place au soleil : les politiciens brésiliens ne doivent s’en prendre qu’à eux-mêmes et l’opinion les balayer car « rejeter la faute sur les gringos avides qui veulent profiter de l’affaiblissement temporaire du Brésil lui paraît un excellent angle d’attaque vis-à-vis d’une opinion meurtrie et humiliée par le comportement d’une classe politique prédatrice et cleptomane » p.236.

Outre l’action, écrite au présent alors que le ton général est plutôt à l’imparfait du récit post-événement, la culture brésilienne urbaine puis indienne est distillée à bon escient, à mesure des exigences de l’histoire. Et d’incisives remarques ponctuent le livre : « l’oxi. C’est deux fois plus puissant que le crack et cinq fois moins cher. C’est un mélange de pâte de cocaïne, d’essence, de kérosène et de chaux vive » p.143 ; « une pisse de chat tout juste bonne pour un abruti de chasseur du Middle West adorant parader devant ses copains avec chapeau de cow-boy sur le crâne, santiags aux pieds et fusil à pompe à la main devant son énorme cross-over, sur le toit duquel on a planté des cornes de bœufs » p.17.

A qui veut connaître ce Brésil qui vient de remplacer la gauche compromise par une droite dure probablement pas meilleure mais neuve, lisez ce roman !

Patrice Montagu-Williams, Munduruku, 2019, Encre rouge éditions, 309 pages, €20.00 e-book Kindle €6.99

Le autres romans de Patrice Montagu-Williams chroniqués sur ce blog

Note : le terme « métis » est un nom masculin qui donne « métisse » au féminin. Il est aussi un adjectif qui se décline de la même façon. Je sais que le dictionnaire intégré Microsoft Word est plutôt illettré en français, mais il existe Internet : https://fr.wiktionary.org/wiki/m%C3%A9tis

La présentation du livre par l’auteur sur YouTube !

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Marc Kravetz, Irano nox

La « nuit d’Iran », titre emprunté au poème de Victor Hugo Oceano nox, scande les quarante ans de la révolution islamique de Khomeiny en 1979. Ce livre de synthèse des reportages effectués alors par l’auteur lorsqu’il avait 40 ans sera son dernier livre. Je l’ai lu à sa sortie en 1982, avide de savoir ; je viens de le relire. Il est vivant, il tient la route, il disait déjà tout ce qu’on devait savoir.

« Oh ! combien de marins, combien de capitaines
Qui sont partis joyeux pour des courses lointaines,
Dans ce morne horizon se sont évanouis ?
Combien ont disparu, dure et triste fortune ?
Dans une mer sans fond, par une nuit sans lune,
Sous l’aveugle océan à jamais enfoui ? »

Combien de révolutionnaires, combien de militants, partis joyeux et gonflés d’espérance, ont-ils disparu dans la tourmente islamiste ? Une mer sans fond, une nuit sans lune : tel est l’Iran de 1982 lorsque s’achèvent les grands reportages, commencés en 1979 alors que le Shah s’exilait. De la monarchie à la mollarchie, quarante ans plus tard, quel progrès ?

« Vous ne pouvez pas comprendre » est le leitmotiv que tout Iranien de l’époque oppose à l’auteur. Pourtant, contrairement aux journalistes de bureau, lui vient voir, toucher, sentir. Il rencontre, il écoute, il se renseigne, il médite. Mais il n’est pas musulman, ni ne parle persan. Lui vient de « la gauche » soixantuitarde passée par l’UNEF et le PSU, allant même faire un stage de guérilla à Cuba avec Christian Blanc, futur PDG de la RATP, d’Air-France et de Merrill Lynch France – et de Pierre Goldman, juif polonais comme lui, mais tombé dans le banditisme révolutionnaire, assassiné par les nervis.

Le marxisme découvrait l’islam, le rationalisme se confrontait à l’opium du peuple. La gauche intellectuelle française n’était pas prête à cela – et elle l’a occulté jusqu’aux attentats de 2015. Pourtant, l’Iran de Khomeiny en 1979 disait déjà tout ce qu’il fallait savoir, montrait tout ce qu’on allait voir. Mais il est de pire sourd qui ne veuille entendre, ni d’aveugle plus convaincu que celui qui ne veut pas voir. Marc Kravetz, au fil des rencontres, distille cependant le message.

« Khomeiny (…) a redonné à l’islam chiite sa force originelle de refus de la tyrannie et de la dépendance à l’égard de l’étranger. (…) Nous rêvions d’une révolution populaire, démocratique et anti-impérialiste : Khomeiny est en train de la faire et de la gagner. Mieux encore, sans parti, sans avant-garde organisée, sans autre idéologie que le message de l’Islam, il entraîne et unit le peuple tout entier » p.27. Tout est décortiqué dès les premières pages : la foi et l’espérance – manquera toujours la charité. La foi superstitieuse du petit peuple endoctriné par les mollâs et contraignant la vie quotidienne jusque dans la chambre à coucher ; l’espérance niaise de « la gauche » européenne lors du premier printemps « arabe » né chez les Persans (qui sont aryens) ; l’inutilité d’un parti communiste organisé en avant-garde à la Lénine – puisque le clergé chiite est déjà là et suffit.

Mais la foi est impérialiste, puisqu’elle sait détenir la Vérité suprême : Dieu a parlé par le Coran pour tout temps et en tous lieux. Il n’y a rien au-dessus de Dieu et lui obéir est un devoir – sous peine de griller éternellement dans les flammes de l’enfer sans les douceurs des houris ni des mignons. L’islam est l’identité des musulmans, leur enfance, leur façon de vivre, leur foi, leur loi et leur politique, l’affirmation de leur virilité. « Cette frustration agressive qui se marque (…) par l’exacerbation de la peur de l’autre et l’identification du moi à la force impérative de la Loi » p.161.

Mieux, la foi « appliquée à la société annonçait la communauté fraternelle des croyants, le dépassement des conflits et des contradictions, le règne de l’égalité dans la Cité de Dieu » p.106. Adi Rafari, un jeune mollâ lui affirme : « Notre révolution n’est rien d’autre que l’accomplissement des lois et des commandements de notre religion. Notre but est de créer une société où nous pourrons vivre comme au temps d’Ali, gendre du Prophète et fondateur de la foi chiite » p.117. Les terroristes islamistes actuels ne disent pas autre chose : comment n’avons-nous pas compris, en 1979, ce qui se préparait pour 2015 ? Chacun est libre d’exprimer ses opinions, « mais personne n’a le droit d’utiliser cette liberté contre l’Islam » p.121. La fatwa contre Rushdie et les tueries contre les caricatures de Mahomet sont de cette veine : la « liberté » est la censure – puisque l’humain n’est pas libre mais esclave de Dieu (et les femmes deux fois plus que les hommes). « Tout ce qui vit, bouge, palpite, respire doit se soumettre au code ou être exterminé » p.173.

L’islamisme est un intégrisme – la soumission de la politique aux commandements de Dieu – et un totalitarisme – puisqu’elle régit toute existence de sa naissance à sa mort. L’Iran khomeyniste l’a prouvé.

La révolution ? Elle est née moins de la répression de la Savak, la police politique du Shah, que du ressentiment. Les Iraniens du petit peuple et des classes moyennes frustrées veulent « se venger. – De quoi ? – Du rêve américain. (…) De leur rêve à eux. (…) Les gens sont peut-être bornés, analphabètes et ils ne connaissent rien du monde, mais ils savent au moins une chose, c’est qu’on les a bernés. Qu’ils sont des paumés pour toujours, que l’Amérique s’est foutue de leur gueule » p.39. Les gilets jaunes franchouillards sont dans le même sentiment ; leur manque cependant une foi et un chef… « La foule et Khomeiny se nourrissaient l’un de l’autre. Khomeiny suivait le peuple qui l’avait choisi comme guide suprême. Mais en ratifiant le choix du peuple, Khomeiny lui conférait le sens d’un destin collectif » p.88. Les printemps arabes sont la suite de ce qui s’est passé en Iran en 1979. Les attentats de 2015 et les autres sont la suite de ce que Khomeiny a prêché : « La hargne du zonard sacralisé par la cause du Prophète : il y a en effet de quoi craindre le pire » (p.134), écrivait Marc Kravetz en 1982… Le pire est arrivé avec Daesh et les attentats des zonards réislamisés.

Un livre écrit à chaud, mais sur le terrain ; un livre étape d’une histoire en mouvement qui reste d’actualité. Qu’on peut lire et relire aujourd’hui car, malgré les gens cités qui ont disparu, les impulsions sont les mêmes. Le monde doit tout changer pour que rien ne change, l’Iran islamiste le prouve à l’envi.

Marc Kravetz, Irano nox, 1982, Grasset, 273 pages, €19.90 e-book Kindle €5.99

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Karl Marx par Raymond Aron 1 – le Manifeste

Qui veut comprendre les idées de Marx doit quitter le fatras des gloses et exégèses marxistes qui ont embrumé l’œuvre : Marx n’était pas marxiste. Pour cela, l’analyse rigoureuse et claire de Raymond Aron reste inégalée. En 76 pages denses d’un ouvrage plus vaste, Les étapes de la pensée sociologique’, le lecteur aura une idée précise de la pensée de Marx. Nous l’examinerons sur trois notes.

Chacun a tiré le philosophe à soi pour justifier ses ambitions politiciennes ou prendre le pouvoir. Raymond Aron écrit fort justement : « S’il n’y avait pas des millions de marxistes, personne ne douterait de ce qu’ont été les idées directrices de Marx ». Castro, Mao ou Staline sont-ils vraiment les héritiers de Marx ? Karl, intellectuel petit-bourgeois allemand, a-t-il prôné la dictature d’un seul et le culte de la personnalité au nom des Lois de l’Histoire que lui-même aurait découvertes ? C’est faire la part belle aux théories du Complot, tirer le juif Marx vers la Kabbale et l’interprétation ésotérique du monde, en faire le grand maître d’une future domination du monde. Or Marx n’était pas religieux, encore moins sioniste. Il était avant tout observateur de son époque, préoccupé d’analyser la réalité des rapports entre les hommes. Ces rapports sont humains, politiques, économiques. Marx était de son temps et ce n’était ni l’avenir ni le passé qui l’intéressaient, mais bel et bien le présent. Pour Raymond Aron, Karl Marx « est d’abord et avant tout le sociologue et l’économiste du régime capitaliste. » L’avenir reste à tout moment de l’histoire à créer, à imaginer, à inventer. Contre les croyants du diamat (matérialisme dialectique en russe léniniste) ou contre les illuminés des gauches radicales (qui sévissaient déjà de son temps), Marx « n’avait pas de représentation précise de ce que serait le régime socialiste ».

Althusser a cru « refonder » le marxisme en réévaluant les écrits de jeunesse. Il a surtout replacé Marx dans son contexte intellectuel : celui d’un philosophe d’abord proche de Hegel avant de s’en détacher par mutation, quittant le déterminisme de l’Histoire (comme avatar des religions du Livre) pour analyser les rapports de force sous-jacents à la réalité humaine du présent. Ce pourquoi Marx a été meilleur journaliste que philosophe et meilleur analyste économique qu’inspirateur politique. Attention aux contresens : « Les thèmes de la pensée de Marx sont simples et faussement clairs. (…) Chacun peut y trouver ce qu’il veut ». Pourquoi ? Parce que, « par rapport aux sociologies dites objectives d’aujourd’hui, c’était un prophète et un homme d’action en même temps qu’un savant ». D’où les dérives d’ordre « religieux » qui ont eu cours après la mort de Marx. Raymond Aron considère que les écrits de jeunesse aident à la compréhension de l’œuvre mais qu’ils n’en sont pas l’essence. Sa méthode d’analyse est la suivante : « Je me référerai essentiellement aux écrits que Marx a publiés et qu’il a toujours considéré comme l’expression principale de sa pensée ».

Le ‘Manifeste communiste’ est une brochure de propagande, pas une œuvre scientifique, mais elle est fondée sur les recherches de Marx. L’idée principale est que la lutte des classes est le moteur d’évolution des sociétés. La nature essentielle des sociétés modernes est dans le conflit entre ouvriers et entrepreneurs, ressort pour lui du mouvement historique. La bourgeoisie du XIXe siècle maintient son pouvoir en révolutionnant en permanence les instruments de production, réaffirmant à chaque fois sa force dans les rapports sociaux qui en sont la conséquence :

  1. Il y a contradiction entre forces et rapports de production. Les moyens de production sont plus puissants mais les rapports de propriété et de répartition des revenus ne changent pas au même rythme.
  2. Il y a contradiction entre production des richesses et misère du plus grand nombre. D’où les crises révolutionnaires périodiques qui devraient aboutir un jour à la dernière classe sociale, majoritaire, qui réalisera l’égalité parfaite de toute l’humanité.
  3. Quand les antagonismes de classe auront disparu, le pouvoir perdra son aspect politique, qui est l’organisation d’une classe pour dominer. Le pouvoir deviendra alors associatif, « communiste ».

On mesure combien ce Manifeste théorique a peu à voir avec les régimes socialistes qui se sont instaurés par la suite en son nom… Les moyens de production ont augmenté en URSS mais ont vite touché aux limites de la bureaucratie, ce qui n’a pas entraîné un meilleur niveau de vie après la toute première industrialisation. La misère générale égalitaire n’a pas été « préférée » aux inégalités des pays capitalistes puisque, dès que le Mur est tombé, des millions de gens de l’Est se sont précipités à l’Ouest. Les antagonismes de classe étaient loin d’avoir disparus dans les régimes socialistes : on avait simplement remplacé la bourgeoisie par la caste du Parti. Elle dominait plus strictement et vivait bien mieux que la bourgeoisie des pays capitalistes. Le pouvoir n’était absolument pas devenu associatif, ni même participatif, au contraire : c’était la plus évidente dictature. Cuba, la Corée nord et encore la Chine restent des fossiles de cette théorie communiste devenue réalité socialiste.

La théorie générale de la société réside, pour Marx, dans le matérialisme historique :

  1. Le degré de développement des forces productives détermine les rapports sociaux, indépendamment de la volonté des hommes.
  2. L’ensemble de ces rapports forme la structure économique de la société, sur laquelle s’élèvent les divers édifices : juridique, politique et idéologique. L’idéologie justifie la domination comme l’existence détermine la conscience.
  3. Quand les rapports de propriété, les lois ou les idées, entrent en contradiction avec le développement des forces productives, ces rapports deviennent des entraves et enclenchent des révolutions. Pensons aujourd’hui au développement de l’Internet, en contradiction avec la rente des éditeurs de musique, de films et de livres, qui aboutit à la réaction de la loi Hadopi… et à la réaction des gilets jaunes, très petite bourgeoisie qui se voit déclassée et reléguée aux provinces.
  4. La nécessité historique est portée par une seule classe à chaque époque, mais ce n’est pas la conscience qui force la réalité. C’est la réalité des forces de production et des rapports sociaux induits qui détermine la conscience d’une époque. « Jamais une société n’expire avant que soient développées toutes les forces productives qu’elle est assez large pour contenir. » Mais encore faut-il en prendre conscience et que la classe amenée à révolutionner la société se constitue en pouvoir – ce qui est bien loin d’être le cas du sac à patates des gilets jeunes.
  5. Marx énumère les étapes de l’histoire humaine d’après les régimes économiques : soumission d’Etat asiatique, esclavage de classe antique, servage féodal, salariat bourgeois. Seul « le socialisme » mettrait fin à l’exploitation de l’homme par l’homme. Il s’agit, pour Marx, d’exploitation économique. Si elle disparaît, elle doit permettre l’émancipation politique. Or les régimes socialistes réels ont conservé l’exploitation politique via les Etats, qui demeurent des contraintes collectives non négociées par de libres associations.

Raymond Aron, Les étapes de la pensée sociologique, 1967, Tel Gallimard, 659 pages, 18.00 e-book Kindle €12.99 

Raymond Aron, Le marxisme de Marx (son cours des années 1970), de Fallois 2002, 600 pages, €29.00

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Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil de Jean Yanne

Je n’aimais pas Jean Yanne, petit-bourgeois content de lui avec sa gueule de se foutre du monde – j’avais tort. Il a saisi avec acuité dans ce premier film les travers sociaux de son temps et cette œuvre, qui date de l’ère Pompidou, rappellera des souvenirs à ceux qui l’ont vécue et enseignera les autres sur la « bêtise » de masse.

Gerber, reporter de radio (Jean Yanne), est envoyé en Amérique du sud où – c’était l’époque – sévissait le mythe de la Revolución menée par Che Guevara. Il paye de sa personne et interroge dans la jungle les barbudos. Ce n’est pas le cas de ses confrères qui profitent des putes locales et du rhum arrangé, chemise ouverte sous les cocotiers, imaginant leur texte et les ponctuant de rafales de mitraillette enregistrées sur magnétophone. Gerber est pour « la vérité », pas pour le bidouillage.

Quand il revient à Paris, sans la bande son confisquée par les révolutionnaires prédateurs, il découvre combien son monde a changé – ou plutôt a suivi la mode. La radio dans laquelle il travaille s’est mise à Jésus parce que Jésus est « dans le vent », dit son patron à lunettes. Tous les jingles sont déclinés sur Jésus, des curés invités à débattre, un con fesseur sur les ondes incite les auditeurs à téléphoner contre pénitences. Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil dans la société de cons sans sommation. Même les pétasses de l’accueil, choisies bien roulées en ces années tranquillement machistes, doivent porter un uniforme qui rappelle la joie colorée des jubilés ou la fraternité des jamborees. La pub pour les produits de consommation est estampillée Dieu et tout le temps d’antenne disponible s’affaire à capter le temps de cerveau disponible pour fourguer de la pub à tout va. Car c’est ce qui rapporte au PDG du groupe (Bernard Blier) qui se fout du contenu comme du marketing et n’ouvre l’œil en réunion du conseil que lorsque le mot « budget » est prononcé.

C’est caricatural mais vrai. Gerber se fait virer mais son chef (Jacques François) le rattrape parce qu’il lui sauve la mise en recevant sa femme hystérique à sa place (Jacqueline Danno), qu’il a voulu faire enfermer. Le cérémonial du licenciement est en avance sur son temps, il sera celui des années 1990 : le PDG, à l’écoute de sa chaîne de radio, envoie un crâne à son directeur de chaîne avec le nom de celui à virer collé dessus. Toute une armoire est consacrée aux trophées ainsi cumulés. Gerber se moque ouvertement du monde et de RadioPlus (anticipation brillante de l’ère Canal+) avec ses animateurs déjantés et ses filles prêtes à tout. Après un Journal parlé particulièrement acide sur un politicien qui vient de mourir et qui n’avait aucun intérêt, il est cette fois définitivement viré.

Il va voir son ami précédemment renvoyé (Michel Serrault) qui s’occupe d’un théâtre d’avant-garde pour une municipalité d’avant-garde de la banlieue d’avant-garde (Nanterre ?). Celui-ci déplore qu’il n’ait le choix qu’entre des pièces d’avant-garde aussi nulles les unes que les autres, imitant les opéras maoïstes avec poses révolutionnaires au prétexte de Brecht (à la mode). Le Bien est en blanc éclatant et Mal en noir nazi, CRS ou nonne. La femme du chef que Gerber lui a envoyé est bel et bien « folle » mais avec une conviction qui fait la pièce. Pas grave, rétorque Gerber, une pièce, je vais t’en écrire une, moi. Scandale de son nom aidant, la salle est pleine et le spectacle sur une musique de Ahmed Eousme Mozzar a du succès, d’autant que les danseurs-danseuses miment l’acte sexuel sur scène : tout ce qui fit le sel de l’époque.

Pendant ce temps, le chef a nommé des nuls aux émissions et le PDG le dit et le répète : « c’est de la merde » ; les annonceurs l’appellent : « c’est de la merde ». Il mandate donc son épouse (Marina Vlady) pour circonvenir Gerber afin qu’il revienne mais comme chef et « avec les pleins pouvoirs ». Il prend le risque… Et la radio décolle en effet mais les annonceurs sont furieux : car les produits sont testés avant d’avoir leur publicité à l’antenne. Fini la bondieuserie, vive la vérité ! Comme quoi « Dieu » récupéré par l’Eglise laisse tout faire. La vérité est révolutionnaire, disait-on volontiers en ces années post-68 – et le poster de Che Guevara trône désormais à la place de « Jésus » dans le studio d’enregistrement du Journal.

Mais la vérité, si elle plaît aux masses, y compris à la « ménagère de moins de 50 ans » que l’on voit faire la cuisine en écoutant la radio périphérique, ne plaît pas, mais alors pas du tout, à la gent commerçante ni aux maquilleurs du marketing. Il s’agit de faire vendre, pas d’informer. Rien n’a changé depuis, sauf que les gogos se sont organisés en consommateurs associés et mènent une guerre de guérilla contre les mensonges ou contrevérités des industriels trop pressés de vendre n’importe quoi. Le faux-cul d’antenne (Daniel Prevost) qui s’est raccroché aux branches afin de ne pas être viré a été nommé testeur alimentaire ; il en meurt très vite ; les pubs sont refusées.

D’où le bal des prétendants auprès du PDG, ce qui permet au spectateur d’admirer les DS noires racées, aux phares tournants triangulaires, probablement la plus belle automobile des années 1970, à côté de laquelle les Mercedes avaient l’air de char d’assaut et les Peugeot 404 de boites à savon. Chacun des divers « présidents » vient se plaindre auprès du PDG, qui voit les actions de son groupe chuter en bourse. Même le gros con à casquette de la CGT, en 404 (mais rouge), vient aussi dire que si les gars se marrent, le chômage leur pend au nez et qu’il faut arrêter. Il refuse le cigare (qui fait bourgeois) mais l’accepte quand le PDG lui affirme qu’il vient directement de Cuba (révolutionnaire). Au bal des faux-culs, le communiste n’est pas le dernier : avec le gaullisme, dont un représentant pontifie devant le micro (Henri Vilbert) avant qu’on veuille lui faire une injection de penthotal afin qu’il dise bien la vérité, le communisme est bien le second pilier du régime vu par Jean Yanne.

Tout cela va mal finir ; Gerber est trahi par son frère d’antenne le plus proche, à l’imitation de Judas ; le PDG va nommer le traître à sa place et les marchands du temple seront contents, le cours de bourse va remonter. Même si – juste vengeance envers qui a voulu le tuer par des boules à claquer explosives – Gerber a répondu à la place du PDG (qui était parti dans une autre pièce pour lui faire son chèque) de vendre les actions.

Le film est tourné dans une verve jubilatoire et les chansons mode sur Jésus superstar s’intitulent « Tilt pour Jésus-Christ », « Notre Père sur mesure », « Dans les bras de Jésus », « Ciné qua pop », « Alléluia garanti », « Che ô Che ô », « Jésus java » ainsi que le célèbre « Tout le monde il est beau » du générique (à écouter ici). Décalé d’une génération, ce film de music-hall permet un œil critique sur notre époque qui, au fond, n’a pas fondamentalement changé. C’est moins gros aujourd’hui, plus feutré, mais bel et bien dans la même veine.

DVD Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil, Jean Yanne, 1972, avec Jean Yanne, Bernard Blier, Michel Serrault, Marina Vlady, Jacques François, Studiocanal 2012, 1h40, €9.99

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Michel Henry, Marx philosophe de la réalité (1)

Karl Marx est un monstre comme le siècle 19e a su en faire naître. Il s’agissait de tout embrasser de l’histoire et du savoir humain, d’être philosophe, politicien, économiste, sociologue. Marx est Protée.

  • Il écrivait en journaliste, pas en hégélien, ce pourquoi il reste lu ;
  • Sa pensée était mouvante comme la vie, chaque événement le faisait retoucher l’ensemble, ce pourquoi son œuvre est inachevée ;
  • Son existence ne devrait pas parler en sa faveur, lui qui a laissé mourir de faim ses enfants plutôt que de s’abaisser à travailler pour gagner sa vie, mais ce misérabilisme passe bien auprès des démagogues.

En bref, Marx est incontournable et compliqué. Ma génération, celle des années 1970, a été tellement imbibée de marxisme approximatif, dogmatique et prédigéré, qu’il nous a donné une indigestion : trop rationaliste, trop je-sais-tout, trop bardé d’interdits. Mais Marx existe, comme d’autres, il est bon de ne pas l’ignorer. Il faut cependant lui ôter les oripeaux des contresens et des récupérations. Jamais peut-être un homme n’a été autant catéchisé par ses disciples. La catéchèse simplifie, déforme, met l’accent sur ce qui est utilisable au détriment du tout. C’est le mérite de Michel Henry, philosophe, de nous resituer Marx dans sa dynamique philosophique.

Karl Marx est avant tout un philosophe ; il n’est économiste que par dérivé et politologue que par suite. Ce qui l’intéresse est de comprendre le monde avant de le changer. Ce pour quoi il est nécessaire d’aborder Marx par la philosophie. Michel Henry écrit chiant, trop complaisant envers les formes de la tradition allemande férue d’obscurité, de mots-valises et de complexité qui conduit souvent à l’obscurantisme. Mais résistez au touffu de l’expression et vous verrez Marx débarrassé du marxisme.

Car le marxisme est l’ensemble des contresens qui ont été faits sur Marx. La théorie retenue jusqu’aux années 1960 n’était qu’une caricature justifiant l’activisme politique de certains récupérateurs. La pensée philosophique même de Marx est restée volontairement ignorée, les ‘Manuscrits de 44′ et ‘L’idéologie allemande’ inédits jusqu’en 1932 en allemand ! Engels lui-même, l’ami et mécène, avait appauvri les concepts faute d’intelligence aussi vaste et de scrupules intellectuels aussi pointilleux que ceux de Karl.

Michel Henry montre que la pensée de Karl Marx n’est ni matérialiste, ni dialectique, ni activiste politique, ni positiviste scientiste, ni althussérienne – ni même une idéologie !

Marx critique l’essence politique. Le manuscrit de 1842 met en cause la philosophie de l’Etat de Hegel pour qui la Nation s’inclut dans l’Esprit pour le rendre possible – un avatar de Dieu dont il faudrait réaliser la Cité chrétienne… Pour Marx, la réalité est politique – pas l’essence. Et la réalité est avant tout économique.

L’aliénation est la condition dans laquelle l’amour est contrarié, la volonté empêchée. La vie morale authentique est extérieure à la réalité de l’État, ce carcan moralisateur qui enferme dans le collectivisme. Et l’économique est l’aliénation du politique. La signification pour la cité (polis) de l’activité de chacun ne consiste pas dans sa participation aux affaires de l’Etat, mais doit qualifier son activité personnelle et professionnelle. Car l’individu n’existe qu’en relation – ce qui fonde une société. L’universalité idéale du politique est donc remise en cause.

L’humanisme du jeune Marx fait de la religion une illusion de l’essence humaine, une représentation fantasmée. Elle est compensation imaginaire de ce qui n’est pas satisfait dans le réel. Le secret de la religion est donc à chercher dans l’utilité personnelle, l’égoïsme, le trafic, l’argent. Luther a vaincu la servitude par dévotion en la remplaçant par la servitude par conviction. Il s’agit d’aller au-delà.

L’origine de la dialectique allemande est dans l’alchimie médiévale où le fond du réel est le changement, le plomb transmuté en or. Le Prolétariat est le Christ, c’est seulement en sombrant dans le désespoir absolu que peuvent naître la foi et le salut. Par invasion de la philosophie allemande dans l’économie, la politique retrouve sa position dans l’Etat hégélien. Mais la vraie vie y est absente : la politique y est considérée comme protestation contre la misère, en bref une religion qui est le complément idéologique du monde vrai. La mythologie de l’Histoire devient alors une conception apocalyptique, messianique. La métaphysique allemande a été recyclée dans le romantisme de Schiller, Novalis et Hölderlin, avant d’être rationalisée par Hegel – qui reprend le bon vieil ordre hiérarchique catholique. Le salut est annoncé, le passage se fera par la négation des contraires.

Marx lui préfère le fond des choses, le matérialisme historique. Pour lui l’histoire n’est pas Esprit mais réalité. Seule existe la relation des individus entre eux, toute explication par un Tout n’est que théorie verbale. Le cœur de l’histoire, ce sont les individus, leurs actions et interactions. L’essence du mouvement historique est « la réitération indéfinie du désir, du besoin et du travail » p.198. Ce qui fait qu’il y aura toujours une histoire en train de se faire. La proposition célèbre que « l’histoire de toute société jusqu’à nos jours, c’est l’histoire de la lutte des classes » (Manifeste du parti communiste) énonce une propriété de l’histoire accomplie. Elle appartient à la science empirique : « la théorie de la lutte des classes est étrangère au matérialisme historique » p.201. Car « s’il peut encore être question de dialectique, c’est seulement d’une dialectique de la vie, c’est de son mouvement, celui de la souffrance qui, de par sa nature et en vertu de ce qu’elle est, essaye de se supprimer soi-même » p.214. Marx est un Bouddha positiviste : « La forme de production, l’état social et la conscience peuvent et doivent entrer en contradiction parce que la division du travail entraîne la possibilité et même la réalité que l’activité spirituelle et matérielle, la jouissance et le travail, la production et la consommation, échoient à des individus différents. » (Idéologie allemande VI, 171, cité p.218).

Les classes sociales naissent de ce que les individus ne sont pas seuls mais en interactions entre eux et prennent conscience d’être dans un même état. Une société est la somme des rapports entre individus. Le concept de classe est hégélien parce qu’il est une ‘totalité objective’ où un concept théorique remplace la réalité vécue. Il entraîne l’illusion que les conditions sociales sont ‘objectives’ et que des ‘structures’ sont objets de science (grand tropisme français des années 60 que le structuralisme…).

Marx s’élève contre cette abstraction, affirmant que la seule réalité réside dans l’existence individuelle concrète. Le concept de classe est utile aux manipulateurs politiques parce qu’il leur permet des généralités, d’enflammer les gens sur la peinture de conditions semblables, créant ainsi une unité idéale. Or ce n’est pas la liberté que Marx réclame comme désaliénation de chacun ! La liberté est avant tout un certain état de la société : les déterminations de l’existence qui sont une condition sociale et le produit de l’histoire. Ces conditions sociales ne sont pas objectives. On ne peut pas les changer volontairement d’en haut, par la politique (illusion du XVIIIe siècle). Les conditions sont modifiées par les hommes eux-mêmes dans leur existence concrète – et les éducateurs doivent être eux-mêmes éduqués (ce qu’ignorent apparemment les profs de gauche français…). D’où la dérive courante du politique (et des partis communiste ou socialiste) vers l’autoritarisme et la dictature d’avant-garde : ils croient savoir tellement mieux que vous ce qui est bon pour vous !

L’état de la société qui aliène est dû, pour Marx, à la division du travail. Les oppositions ville/campagne, production/commerce, manuel/intellectuel, comme le travail en miettes ou Paris et le désert français – enlèvent à la personne son pouvoir sur les choses et sur sa destinée. L’homme est agi par des structures imaginaires qui tiennent à l’organisation de la société. La suppression de la division du travail est donc la condition même du socialisme, entendu par Marx comme une ‘communauté sociale organique’ à l’allemande (pas une ‘société par adhésion volontaire’, à la française). Nous avons donc deux socialismes et il est clair que Marx avait en tête le premier lorsqu’il parlait de conditions objectives :

  1. Le socialisme qui vient de la base et se fonde sur les syndicats et associations émanant de la société même (Proudhon puis la social-démocratie allemande),
  2. Le socialisme qui vient d’en haut, d’un modèle théorique qu’une avant-garde s’efforce d’imposer au bas peuple ignare (le socialisme bismarckien puis le communisme léniniste, qui sans cesse houspille le ‘socialisme’ à la française).

Michel Henry, Marx, 1976, Gallimard Tel 2009, 966 pages, €91.84

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Yves Bréhèret, Les cosaques

Apparus vers l’an 800 sur les frontières sud de la Russie, les cosaques du Don et de la Volga sont devenus à la fois des révoltés perpétuels contre le pouvoir central, pionniers des confins et une cavalerie précieuse pour repousser les assauts des Mongols et les Turcs dans l’empire du tsar. Cavaliers émérites de la steppe, tout jeune homme s’entraîne au djiguite, la virtuosité à cheval qui permet non seulement de tenir en selle en tout temps, mais aussi d’éviter les lances ou les tirs, en restant toujours mobile.

« Ils ont surgi de rien, les vagabonds de la terre. Ils sont venus de la steppe balayée par les invasions » p.9. Le style est donné : lyrique. L’auteur conte une légende, moins historien que journaliste qui sait mettre en scène. Mais l’histoire populaire est un plaisir lorsqu’elle s’appuie sur des sources fiables ; l’étendue de la bibliographie en fin de volume rassure sur ce point.

Car les cosaques sont un peuple mythique. Petchenègues, Zaporogues, Ukrainiens, mêlés par les conquêtes et les viols d’indigènes, « ils ne forment pas une nation, ne sont pas issus d’une même race » p.10. Ce sont des pillards en liberté, mais chrétiens orthodoxes. De ces « bon sauvages », le grand Tolstoï en a fait un roman. Mais il se situe à son époque – romantique. Yves Bréhérèt se situe sur un autre plan ; il embrasse l’histoire pour chanter l’épopée des premières bandes qui s’établissent autour du Don et se terminent par la trahison anglaise en 1946, qui livre les derniers régiments cosaques « blancs » aux sbires de Staline.

Juste après 1968, qui méprisait l’armée et récusait toutes les formes d’autorité, l’éditeur Balland a composé une collection sur les « corps d’élite » des armées du monde. Dont, pour la Russie, les cosaques. Yves Bréhèret, grand reporter au Figaro est mort en 2016 ; il aimait l’armée et l’exaltation virile qu’elle procurait.

Les « oies sauvages » se trouvent des chefs successifs, les Atamans, Iermak Timotheievitch en marche vers l’est, Stienka Razine sur la Volga, Bogdan Khmelnitsky en Ukraine, Ivan Mazeppa dans la steppe, Emilian Pougatchev qui se dit tsar contre Catherine II, Matvei Ivanovitch Platov contre l’invasion de Napoléon, Iakov Pétrovitch Baklanov le diable du Caucase, Alexis Maximovitch Kalédine au sceptre brisé, Krasnov sous les Rouges, Boudionny pour la Révolution, Simon Petlioura pour l’indépendance de l’Ukraine contre Staline, enfin Helmut von Pannwitz le dernier Ataman des cosaques ralliés à Hitler.

La forme choisie, vivante, imagée, se lit avec bonheur. De nouveaux livres sont parus sur « les cosaques » depuis cette date, mais pas avec cette verve, ce plaisir de conter et d’embrasser la mentalité de ces guerriers qui commençaient à 15 ans, épris avant tout d’indépendance.

Yves Bréhèret, Les cosaques, Balland 1972, 366 pages et 68 photos noir et blanc, occasion €19.40

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Frayeurs de Lucio Fulci

Tous les ingrédients gore d’un film d’horreur sont réunis par un réalisateur italien qui situe l’intrigue dans l’Etat de New York. L’univers américain intoxiqué de Bible ressort tous ses poncifs pour rassurer le spectateur : il est bien dans une scène mythique, convenue, dans le genre à la mode, bien loin de notre univers d’Europe qui préfère la Halle aux vins à l’Halloween. Mais le découpage des séquences, les ombres crues des images, le maquillage très réussi de Franco Rufini et la musique originale et lancinante de Fabio Frizzi engagent les sens et font passer un moment captivant.

Une médium (Catriona MacColl) entre en catalepsie dans un immeuble bourgeois de New York lors d’une séance de spiritisme où elle a entrevu des faits épouvantables : un prêtre de 34 ans s’est pendu (Fabrizio Jovine), dans le cimetière de son église de la petite ville de Dunwich (référence au pape du fantastique : Lovecraft). Est gravée dans le cimetière cette maxime : « L’âme qui souhaite ardemment l’éternité échappera à la mort » : peut-être le curé voulait-il transgresser l’ordre divin par orgueil en souhaitant l’éternité ? Le père s’appelle Thomas, celui qui a besoin de toucher pour croire ; son adversaire médium s’appelle Mary, mère de Dieu si l’on peut dire ; l’enfant « innocent » (Luca Venantini) s’appelle John-John, comme le fils de Kennedy : la lutte irrémédiable entre le Bien et le Mal, base de la mentalité chrétienne (pourtant plus nuancée que ce manichéisme) est en place pour le film.

Personne ne sait ou ne veut savoir où est cette bourgade (inventée) de Dunwich. Elle est réputée maudite car bâtie sur l’ancienne Salem où des « sorcières » ont sévi, que les habitants ont brûlées. Double crime qui enracine « le Mal » sur la terre, d’autant que les habitants continuent à « pécher » : le croque-mort rafle les bijoux, le mauvais garçon viole les filles, le cafetier ne pense qu’au fric. En se supprimant contre la volonté de Dieu (ne serait-il ni omniscient ni omniprésent ?), le prêtre a « laissé ouvertes les portes de l’Enfer » – on se demande pourquoi. Les morts peuvent donc revenir – c’est là où le réalisateur veut en venir.

Et ils reviennent. S’évadant des cercueils, se déterrant tout seuls du cimetière, apparaissant aux fenêtres, hypnotisant les humains terrifiés par leur regard mort jusqu’à les faire mourir de frayeur. Le funérarium est tenu par Moriarty et fils, référence à l’ennemi implacable de Sherlock Holmes, le Mal incarné. Une jeune fille (Antonella Interlenghi) qui va rejoindre son mauvais garçon (Giovanni Lombardo Radice) dans un garage le soir est agrippée par le chignon et décervelée (giclement pâteux du meilleur effet), un couple « innocent » (l’univers des films américains adore l’innocence apparente) qui se baisait en voiture dans un lieu écarté pleure du sang, dégueule des tripes et « disparaît » en petit tas sanglant, le mauvais garçon est trépané à la chignole par le père hystérique de la jeune fille (ces deux scènes furent censurées à la sortie du film en France), un jeune gamin de 10 ans (joues rondes et cheveux dans le cou, le prototype de ces années-là) suffoque d’épouvante le soir en pyjama lorsqu’il entrevoit sa sœur morte à la fenêtre, toute rongée de vers.

Un journaliste (Christopher George), toujours ce fouille-merdes honni par Trump qui recherche « la vérité » au lieu de simplement « croire », sent le scoop derrière la mort suspecte de la médium. Il sera châtié pour cet orgueil mais son enquête le conduit d’abord au cimetière où on l’enterre, après un refus de la police de commenter ce décès hors normes qui ne fait pas bien dans ses statistiques. Par hasard et parce qu’il s’attarde alors que les fossoyeurs partent à cause de « l’horaire syndical » (nous sommes avant l’ère Reagan), il entend des coups et des cris : la morte n’est pas morte et se réveille (référence à Edgar Poe) ! Il défonce le cercueil à coups de pioche (les instruments restent abandonnés là par je-m’en-foutisme syndical post-68) et délivre la belle.

Il en apprend dès lors un peu plus. « Dans le livre d’Enoch, le Mal », etc… Il part donc trouver Dunwich avec la medium : pourquoi faire ? On ne sait guère, sinon qu’il faut « sauver le monde de l’Apocalypse du Mal » – et ce « avant minuit de la Toussaint » (Halloween Outre-Atlantique).  Comment faire une fois arrivé ? On ne sait pas.

Il s’agit simplement « d’être là » pour les besoins du scénario, de vivre l’horreur comme les autres, de retrouver les éprouvés dont « le docteur » psychiatre rationnel (Carlo de Mejo) voisin du gamin John-John, de descendre en caveau et d’arpenter la nécropole souterraine, avant de « faire quelque chose ». Cette impréparation malgré la « voyance » et les références précises « au livre d’Enoch » a quelque chose de stupide et passe mal en nos années critiques. S’apercevoir qu’il suffit de crever une seconde fois le corps du prêtre pour que tous les morts re-nés brûlent (en enfer ?) est plutôt benêt. Mais le spectateur est censé être entraîné dans les séquences d’images horribles et terrifiantes, et il l’est : apparitions fantomatiques glaçantes, visages rongés aux vers, morsures sanglantes, pluie d’asticots grouillants (comme les Oiseaux d’Hitchcock), vent lugubre, brouillard frissonnant, obscurité propice…

Jusqu’à la fin énigmatique où l’enfant John-John, échappé de l’horreur entre deux flics, court vers la medium et… mais sont-ils dans le même univers ? Un cri hurlé en ouverture, un cri hurlé en fermeture : le bal des morts-vivants peut continuer !

Grand prix du public au festival du film fantastique de Paris 1980

DVD Frayeurs (La Paura, nella citta dei morti vivanti), Lucio Fulci, 1980, avec Christopher George, Catriona MacColl, Carlo de Mejo, Antonella Interlenghi, Giovanni Lombardo Radice, Daniela Dorla, Fabrizio Jovine, Luca Venantini, 1h33, Neo Publishing 2006, standard €16.95 blu-ray €29.99

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Fascisation politique

Un Mélenchon haineux qui hait la démocratie, le droit et la justice quand ils vont contre lui, et qui appelle à « pourrir » les journalistes de la cellule d’investigations de Radio-France qui enquêtent sur ses comptes de campagne et sur le financement de sa maîtresse par l’impôt des citoyens.

De multiples colis piégés chez Clinton, Obama, Brennan, Soros, de Niro, Biden ; un partisan déclaré « fanatique » de Trump arrêté.

Un candidat à la présidentielle au Brésil qui se fait poignarder en pleine campagne par un opposant, comme un vulgaire mécréant afghan par un taliban intolérant ; quoiqu’on pense du Trump latin, sont-ce des mœurs démocratiques ?

Un prince saoudien, pressenti pour devenir l’héritier, qui se permet en toute impunité de commanditer le meurtre par dix-huit personnes (18 !) d’un journaliste ex-ami qui le connaissait bien mais devenu opposant, au cœur de la Turquie, au consulat d’Arabie saoudite ; et qui dément, avant d’avouer peu à peu, sous le poids des évidences.

A quand la prochaine Nuit des longs couteaux ?

Quand les mœurs se font moins policées au profit de la force brute (autoritarisme, machisme, négation de toute vérité, menace physique de mâle dominant), quand le débat rationnel recule au profit des invectives passionnelles, quand la vérité est abandonnée nue au profit des falbalas enjolivés des belles histoires et du storytelling des communicants – alors s’éloigne la démocratie. Les uns et les autres ont beau en avoir plein la bouche, elle disparaît – et le fascisme renaît.

Ce n’est pas étonnant de la part d’un féodal resté à la conception du pouvoir absolu de ses ancêtres bédouins ; ce ne l’est guère de la part d’un « Républicain » qui a fait du rentre-dedans commercial sa marque de fabrique au pays de l’individualisme pionnier ; c’est plus étonnant de la part d’un tribun qui se proclame « de gauche » et s’affirme adepte de « la » démocratie. Quelle démocratie est-ce donc que ce pouvoir d’un seul ? Que de nier l’enquête et l’évidence ? Que cette affirmation du droit de gueuler le plus fort en guise de légitimité ?

Hitler aussi se disait au service du peuple, à l’écoute de ses sentiments profonds, l’incarnant à lui tout seul : il a pris le pouvoir par les urnes, « démocratiquement ». Est-ce pour cela qu’il était démocrate ? Le pouvoir du peuple ne se résume pas aux urnes, ni aux tribuns charismatiques. Il se tisse de mille liens de droits et d’assentiments, de contre-pouvoirs et de contrôles. Il ne saurait y avoir « démocratie » sans civilité ni droit. Car la démocratie n’existe pas : il n’existe que des PREUVES de démocratie.

Or ce qui survient dans l’actualité 2018 s’éloigne de plus en plus du pouvoir égal de tous à dire son mot et à suivre la majorité jusqu’à convaincre du contraire – ce qu’on appelle communément « démocratie » dans nos pays européens. Même Salvini l’Italien rejoue le populisme fasciste contre « l’Europe » conçue comme une technocratie mythique, alors que son pays a une voix au Conseil et accepté les règles de l’Union. L’Italie n’est pas un Etat seul contre tous mais un partenaire parmi les autres, tous élus démocratiquement, comme lui.

MBS ne « libéralise » pas la société saoudienne, comme les croyants des DDH (Droit de l’Homme) le croient sans rien voir : il impose son pouvoir personnel en jouant de son image à l’international ; Trump n’est pas le « représentant » du peuple américain : il provoque pour négocier, ment quand ça l’arrange en commercial sans scrupule, et insulte tous ceux qui ne pensent pas comme lui ; Mélenchon n’est pas l’incarnation du « Peuple » : il est une grand gueule aigrie qui n’a pas trouvé sa voie au parti socialiste et se venge de ses anciens « amis » – déconsidérant par ses outrances toute « la gauche » avec lui.

La prétention à détenir « la vérité » unique, issue des profondeurs du peuple ou de l’histoire, est bien d’essence fasciste. La race ou le destin sont remplacés par le projet utopique, mais dans les faits quelle différence ? Il s’agit toujours de religion, pas de raison ; de pensée magique, pas de conviction rationnelle ; d’imposer par la force sa propre loi, pas de débattre ni – surtout – de décider en commun.

Nier l’individu pour la masse, diluer les responsabilités dans le Complot, faire des opposants des ennemis à abattre, attiser la haine pour mieux manipuler les passions de foule et passer ainsi sous silence ses propres antagonismes – tout cela est bel et bien fasciste. L’égalité de tous n’existe plus, même en théorie : il y a les chefs et la masse, le Pape et les ouailles, le berger et les moutons. La hiérarchie du plus fort prend le pouvoir et ne le rendra pas sans violence.

Le fascisme est un état d’esprit anti-Lumières. La force, le mâle, le romantisme d’un âge d’or exalté, un Etat fort pour le réaliser et contraindre : tout cela est fasciste. L’Arabie du petit-fils d’Ibn Séoud désire préparer l’après-pétrole dans une société qui se laisse vivre et n’ose pas revoir ses traditions bigotes ; l’Amérique menacée par la montée de la Chine se proclame forte et invincible, capable de tout ; la France mélenchoniste se décrit comme « insoumise », éternellement « révolutionnaire » pour on ne sait quelle égalité qui ne sert que les plus forts en gueule à sa tête. Tout cela est fasciste, un mauvais théâtre de plus en plus dangereux.

Car l’histoire nous a montré que la brutalisation des mœurs aboutit au fascisme : ce fut le cas dans les années trente, après la « Grande » guerre de quatre ans et la « crise » financière de 1929.

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Viveca Sten, Retour sur l’île

On meurt beaucoup sur la petite île de Sandhamn, 110 habitants à deux heures de Stockholm, cette fois-ci croquée en plein hiver glacial entre Noël et Jour de l’An. Le titre suédois du roman signifie « en danger ». Et on le croit sans peine dès les premiers chapitres où Jeannette, une journaliste free-lance spécialisée dans les zones de guerre, débarque et s’écroule dans la neige. Qu’allait-elle faire sur cet ilot à cette saison inhospitalière ? Sur quel dossier sensible travaillait-elle ? Car il s’agit d’un meurtre…

L’auteur en est à son sixième opus, tous ayant Sandhamn pour cadre, même si la grande ville n’est pas loin et permet une enquête plus étendue. Selon les bonnes recettes du roman policier contemporain, l’action ne suffit pas, même si elle doit saisir et être hachée de suspense. Il faut des personnages : la victime, dont on fouille le passé trouble ; le criminel, dépeint de façon magistrale pour faire peur ; l’entourage, qui a toujours quelque chose à cacher et agit en dépit de tout bon sens jusqu’à en devenir suspect ; et les enquêteurs, qu’il est de bon ton de suivre en leur intimité pour s’en faire des amis. Thomas l’inspecteur est de ceux-là, papa d’une petite fille après en avoir perdu une précédente, ex-amoureux de Nora, juriste de banque (comme l’auteur) qui vit son divorce chaque week-end sur l’île avec ses deux garçons Adam et Simon, 13 et 9 ans.

Dans ce roman, Nora n’a qu’un rôle accessoire, juste pour rappeler qu’elle existe. Ses aventures personnelles, entre son ancien mari Heinrick que les enfants regrettent et son nouvel amant Jonas souvent absent pour affaires, aboutissent à une impasse. Ses démêlés avec son chef, après la fusion de la banque avec celle d’un affairiste finnois aurait pu être une piste dans le meurtre de la journaliste, mais rien ne se passe ; le lecteur ne saura même pas comment se termine ses doutes sur le financement du rachat de la filiale estonienne par des fonds provenant de paradis fiscaux.

Jeannette menait une vie tourmentée, gauchiste dans sa jeunesse, lesbienne un temps, mariée tout aussi peu de temps et mère d’une fille dont nul n’est sûr de qui est le père, elle fait passer sa carrière avant sa famille, comme si elle avait quelque chose à expier. Elle a des dossiers sur les filières bosniaques de passeurs d’immigrés ; sur le mouvement d’extrême-droite Suède Nouvelle qui monte ; sur les exactions d’Irak et le sort des femmes réduites en esclavage. Elle est en mauvais termes avec son ex-mari qui a la garde de sa fille Alice, 13 ans, dont elle voudrait récupérer la garde alternée. En bref, nombreux sont les prétextes à lui faire son affaire : elle gêne trop de gens.

Mais aucun coup ne marque son corps, ni viol, ni blessure par balle ou arme blanche ; elle est morte, mais ce n’est pas le froid qui l’a tuée. Personne de suspect n’a été aperçu à Sandhamn, ni détecté par les caméras de surveillance. Le mystère est donc aussi profond que la nuit nordique, qui dure six mois ou presque.

Les chapitres courts alternent entre les suspects et les enquêteurs, le présent et le passé, la chef du parti Suède Nouvelle et le policier d’origine irakienne Aram ami de Thomas, l’ado Alice effrayée et bêtasse et son père Mikaël qui peut être violent. Un mystérieux rendez-vous noté « M » sur l’agenda de Jeannette le matin de sa mort peut signifier Mikaël son ex-mari ou Moore le sbire de Suède Nouvelle, ou encore une source de journaliste. Au dernier quart du livre, les chapitres accélèrent, l’action se fait plus intense… et le criminel n’est pas celui que l’on soupçonne.

Investigation, humanisme, immigration, repli sur soi, sont les grands thèmes d’aujourd’hui que ce roman brasse sous le vernis policier. Il est en pleine actualité.

Viveca Sten, Retour sur l’île, 2013, Albin Michel 2018, 443 pages, €22.00 e-book Kindle €14.99

DVD série télé Meurtres à Sandhamn, L’atelier d’images 2018, saisons 1 et 2, €19.99, saisons 3 et 4, €19.99

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Christian de Moliner, L’année du Front

Faisant suite à sa série de romans de politique fiction que sont Le pays des crétins, Trois semaines en avril, et La guerre de France, Christian de Moliner approfondit la vision qu’il peut avoir de notre pays dans les années et les décennies à venir. Nous sommes cette fois quelque part au présent. L’année du Front conte comment le parti nationaliste prend le pouvoir : dans le délitement des élites et les magouilles des gouvernants.

Le président Barrors est un démocrate à principes, mais il se meurt d’un cancer en phase terminale. Il reste cependant le seul recours contre la montée du Front français, avatar du Front national. Sa duchesse blonde et nulle a été remplacée par un habile, François Marèche. Le pouvoir lui est ouvert comme un boulevard car l’opinion est mûre. Les sectaires de l’islam ont en effet pris la main sur les majoritaires et enflammé « les jeunes » qui veulent en découdre avec la police et tous les incroyants. Idriss, député à la proportionnelle intégrale (dérisoire tentative de noyer les extrêmes dans les parlotes de parlement), est désormais impuissant à « négocier » quoi que ce soit. Ce sont les émirs autoproclamés des quatre coins qui font la loi, leur loi locale comme en Syrie. La République n’entre plus sur leur territoire et des barrages filtrent ceux qui sont autorisés et ceux qui sont exclus. Quant aux extrêmes de la droite, une partie des modérés ont ralliés l’extrémisme au Parlement tandis que celui qui se fait appeler « l’Archange » décide de descendre tous les Maghrébins qu’il rencontrera si la police ne reconquiert pas les territoires perdus de la République. Il en tue deux en stoppant un TGV à titre d’avertissement.

Le président de la République répugne à enclencher l’article 16 de la Constitution, qui permet les pleins-pouvoirs afin de rétablir l’ordre républicain. Son ministre de l’Intérieur Vallorgues, pourtant un copain, ne parvient pas à le convaincre de dissoudre simultanément le parti islamiste après un attentat meurtrier dans un lycée du nord, en représailles à celui du TGV, et le parti nationaliste qui a riposté par des manifestations ayant engendré des morts. Cela aurait pourtant été la solution politique la plus réaliste.

Mais les humains étant ce qu’ils sont – trop humains, voire humanistes – ils attendent, ils tergiversent, ils modulent, à la François Hollande. C’est donc la catastrophe annoncée qui survient. La tentative de placer le président devant le fait accompli du recours à la force le pousse à enclencher enfin l’article 16 – mais pour nommer aussitôt Marèche comme Premier ministre sans plus aucun garde-fou. L’engrenage a pris tous les gouvernants dans l’urgence et aucun n’a eu le cran d’imposer une décision en temps voulu.

Le roman, écrit comme un thriller avec un découpage horaire, se lit aisément et passionne. Les héros positifs que sont Saïd Elkraff, énarque beur, et Julie, journaliste canadienne, donnent de la hauteur aux événements qui ballottent les « minables » (terme socialiste) qui gouvernent. La guerre civile est proche car les tabous idéologiques ont empêché d’y voir clair et de prendre les décisions nécessaires à temps.

L’article 16 de la Constitution de 1958, voulu par le général de Gaulle, est précis mais taillé à sa mesure. Il faut « avoir les couilles » de l’enclencher (selon un terme littéraire à la mode). On ne voit pas un mou social et démocrate l’envisager. Et lorsqu’il s’y résigne, c’est bien trop tard ! Les consultations des présidents des Assemblées et du Conseil constitutionnel sont obligatoires, ce que l’auteur néglige un peu vite et qui aurait permis d’approfondir. L’état d’urgence et l’état de siège sont aussi trop rapidement confondus, alors que leur gradation permet justement de prendre les mesures appropriées tout en préparant l’opinion au séisme de l’article 16.

Mais ne boudons pas notre plaisir, les romans de politique fiction sont assez rares pour qu’on les goûte, surtout de la part d’un auteur autoédité qui mérite d’être connu. Exposer le fait que les islamistes seraient ravis d’avoir un gouvernement d’extrême-droite pour souder leur communauté est prouvé par le récit ; la montée des violences populistes dès que les institutions républicaines flanchent est tout aussi magistralement démontré par ce roman. Chacun est pris dans un tourbillon et perd sa hauteur de vue, pourtant nécessaire en temps de crise. Seuls les caractères survivent – ce pourquoi il faut toujours élire des présidents qui ont de la personnalité, pas un vague programme de promesses électorales !

Christian de Moliner, L’année du Front, 2017, éditions du Val, 138 pages, broché €4.50, e-book Kindle emprunt sur abonnement

Les œuvres de Christian de Moliner chroniquées sur ce blog

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

Coquilles à corriger à l’attention de l’auteur :

  • p.9 le traveller’s-cheque n’existe quasiment plus, il est remplacé par les cartes bancaires internationales
  • p.11 filtrera
  • p.11 Chambre ne se dit plus, Assemblée est le terme officiel
  • p.39 sur écoutes
  • p.77 qui a été volé dans le TGV
  • p.99 un martyr (sans e)
  • p.115 on n’écrit pas émail même si cela fait brillant… mais soit e-mail à l’américaine, mél selon le mot forgé par l’Académie (« message électronique ») ou courriel, mot canadien bien adapté (« courrier électronique »).
  • p.116 qu’est-ce qu’une Q.C. ? pas plutôt un Q.G. – quartier général ?
  • p.124 members (sans majuscule et avec un m au lieu d’un n)
  • p.133 klaxon sans majuscule, ce n’est pas un nom propre
  • p.136 la veille… phrase incompréhensible
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Shock Corridor de Samuel Fuller

Un journaliste atteint de démesure (Peter Breck) veut résoudre l’énigme d’un meurtre en se faisant passer pour fou. Il veut intégrer l’asile d’aliénés (pardon, la clinique où « l’on soigne les patients atteints de troubles de la réalité ») pour savoir auprès des trois témoins dérangés cachés sous la table qui est l’auteur d’un meurtre perpétré dans les cuisines, ce que la police n’a pas résolu. Visant le prix Pulitzer qui récompense les meilleurs journalistes, il entreprend, avec la complicité de son rédacteur-en-chef, d’apprendre sa leçon de folie auprès d’un psychiatre expert en guerre psychologique.

Seule sa maitresse (Constance Towers) voit l’aventure d’un sale œil car elle croit – en bonne behavioriste américaine – que jouer un jeu c’est devenir son personnage. La méthode Coué ne dit pas autrement, tout comme Lorenzaccio chez Musset. Le « dressage » change l’homme et s’il simule, la durée l’emporte. C’est ainsi que l’un des fous témoins est devenu « communiste » par lavage de cerveau en Corée : il a joué le rôle du converti pour avoir de meilleures conditions d’existence dans le camp de prisonniers et a fini par ressembler à ses bourreaux – jusqu’à ce qu’un sergent américain, un vieux de la vieille, lui fasse prendre conscience de sa mutation. Il est alors devenu fou et rejoue sans cesse la guerre de Sécession (autre folie schizophrène américaine).

Tout se passe bien au début, le journaliste parvient à bluffer le docteur (Paul Dubov) en récitant sa leçon apprise de fétichiste incestueux. Il fait croire qu’il a eu des pulsions sexuelles envers sa sœur unique lorsqu’il avait dix ans, caressant ses nattes, l’embrassant, avant de tenter de la violer à trente ans. La maitresse, stripteaseuse dans le civil (un autre jeu simulant le désir sexuel), finit par accepter de jouer son rôle, par pur amour. Mais elle se rend vite compte que son amant décroche.

A vivre sans cesse parmi les fous, à prendre les médicaments prescrits, à subir les électrochocs en cas de violence, la réalité se brise. On intègre un autre univers : celui des semblables qui vous entourent et que l’on rencontre dans « la rue » – un couloir entre les chambres où chacun peut se promener librement. Subrepticement, sans que l’on s’en rende compte, l’environnement rend autre car conforme aux autres. Le huis-clos d’asile est une métaphore de la société américaine. Le lieu « qui n’est pas une prison » empêche cependant d’en sortir et les « scientifiques » savent mieux que vous qui vous êtes et comment vous allez réagir. Vous n’êtes « guéri » que lorsque vous devenez socialement correct, réalisant strictement ce que la société attend de tous.

Quant aux personnages, dont la galerie est pittoresque, ils représentent les divers aspects de la société yankee : les nymphomanes obsédées de sexe qui dessinent des hommes nus bodybuildés sur les murs et se jettent sur tout mâle pour le mordre et le dévorer, l’obèse qui répète un opéra car il a eu sa première crise cardiaque lors d’une écoute (Larry Tucker), le nègre qui se prend pour le chef du Ku Klux Klan parce qu’il a été l’un des premiers à intégrer une université blanche sous Kennedy (Hari Rhodes), le savant atomiste qui retombe en enfance pour ne pas voir l’apocalypse qui vient, le soldat fier de son pays envoyé en Corée et qui devient fan du communisme.

En bref, toutes les tares modernes de la société des Etats-Unis sont réunies : le sexe, la malbouffe, le socialisme, le racisme et la bombe atomique. Lorsque le nègre fou voit un autre nègre fou, il sonne l’hallali : « tuons-le avant qu’il se reproduise ! » Ce qui donne ces scènes loufoques d’inversion où un Noir parle comme un Blanc raciste et où une bande de femmes harasse un homme égaré dans leur salle. C’était étrange à l’époque, beaucoup moins aujourd’hui… même s’il est tabou et politiquement très incorrect d’accuser de « racisme » un non-Blanc ou de « viol » une femme.

La tare américaine est moins dans les conséquences que dans les causes : dans cette société où la compétition reste reine comme aux temps des pionniers, chacun est avide de reconnaissance personnelle. S’il n’y parvient pas, sa personnalité se dissocie : le personnage qu’il joue entre en conflit avec son être profond. Lorsque c’est l’habit qui fait le moine, l’humain sous les oripeaux sociaux ne vaut pas grand-chose, ballotté entre les injonctions morales et sociales des autres, n’existant que par leur regard. Le mythe du self-made-man qui s’est « construit tout seul » laisse croire qu’il suffit de volonté pour se façonner à son image idéale. Mais c’est se prendre pour Dieu, péché d’orgueil déjà puni lorsqu’Eve a croqué le fruit de l’arbre de la connaissance. L’individu perd son âme pour prendre toutes les formes (ce qui était la définition du Diable au Moyen-âge).

Le journaliste va découvrir qui est le meurtrier, profitant des rares instants de lucidité des trois témoins. Il saura la couleur du pantalon de celui qui a tué, apprendra à quel corps médical il appartient, et connaitra à la fin le nom de qui a donné le coup de couteau fatal. Le spectateur connait le tueur, il l’a rencontré depuis le début et s’est forgé une « image » de lui plutôt sympathique. Comme quoi l’apparence n’est – une fois de plus – pas la réalité. « C’est un débile qui a le prix Pulitzer », conclut le docteur psychiatre à la fin. Nul ne sait si l’amour – plus fort que la mort dans la mythologie américaine – réussira à vaincre la folie qui s’est emparé du cobaye volontaire.

Le noir et blanc accentue les contrastes entre le réel et la folie ; les inserts de séquences en couleur apparaissent comme des rêves (le nègre se voit en brun d’Amazonie, pas en noir d’Afrique ; le journaliste cauchemarde les chutes du Niagara qui menacent d’engloutir sa raison).

DVD Shock Corridor (3 DVD : Shock Corridor – avec la séquence en couleurs coupée à la sortie française – (VF/VOST), Naked Kiss – Police spéciale (VOST) + bonus, Samuel Fuller, 1963, avec Peter Breck, Constance Towers, Gene Evans, James Best, Hari Rhodes, Larry Tucker, Paul Dubov, Chuck Roberson, Univzersal pictures 2003, 1h41, €49.50

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La Mouche de David Cronenberg

Alors qu’en 1978 – année de La Mouche – Arber, Nathans et Smith découvrent des enzymes aptes à couper l’ADN et qu’en 1983 Kary Mullis invente la technique d’amplification d’ADN par polymérisation en chaîne, le génie génétique fait peur. D’autant plus que le SIDA vient de sortir et que la hantise de la contamination règne. C’est l’occasion pour Hollywood de sortir un film bien juteux et gore qui attise toutes les craintes, d’après le roman de George Langelaan. Cronenberg aime à se faire mousser.

Un savant précoce et doué (Jeff Goldblum) que l’on dit avoir été proposé pour le prix Nobel à 20 ans (sic !) a découvert la téléportation d’objets et vise désormais à téléporter le vivant. Ses yeux globuleux et son museau acromégalique d’ado prolongé font craquer une jeune et ambitieuse journaliste (Geena Davis) à qui il confie « un secret » lors d’un cocktail. Elle est séduite – surtout par ambition – avant de tomber nue dans les bras musclé du jeune savant qui ne possède qu’un seul modèle de costume et de chemise pour éviter d’avoir à y penser. Lui travaille seul car il se croit trop intelligent et c’est ce qui va causer sa perte.

L’entraînant dans son antre, un entrepôt dans un quartier sordide, il lui téléporte son bas d’une machine à l’autre. Mais le vivant ? Un babouin inséré dans la machine en ressort en lapin écorché passablement explosé. C’est qu’ « l’ordinateur » est aussi con que celui qui le programme… et qu’il faut donc lui dire tout pour lui faire faire ce qu’on veut. Qu’à cela ne tienne ! Une série de clics plus tard, l’inventeur génial et apprenti sorcier croit avoir trouvé la solution. Un autre babouin est téléporté et tout se passe bien apparemment. Il faudrait cependant attendre les tests biologiques pour en être sûr.

Mais la belle le délaisse un moment parce que son ancien mec – qui est aussi son chef (John Getz) – la poursuit de ses assiduités. Le savant, qui n’en est pas moins animal saisi par ses hormones, veut alors l’épater. Et c’est là que tout dérape : qui veut faire l’ange fait la bête – adage biblique.

Un peu saoul, il se prend lui-même pour expérience. Tout nu, il s’introduit dans la machine après avoir programmé son ordinateur à la voix. Chpouf ! Dans un nuage de fumée blanche (pour faire magique) la machine numéro deux s’ouvre sur… un savant tel qu’en lui-même semble-t-il.

Sauf que… Une mouche s’était introduite dans la capsule au dernier moment, d’un vol erratique imprévisible propre aux mouches (gros plan sur la mouche à l’intérieur de la capsule). Elle ne se retrouve pas à l’arrivée. C’est que « l’ordinateur » – toujours aussi con – a « fusionné » les codes génétiques faute d’instructions autres. C’est cela « l’intelligence artificielle » : aller jusqu’au bout de la connerie sans y penser. L’homme se retrouve donc mouche et réciproquement.

Cela ne se voit pas autrement que par son goût immodéré du sucre (gros plan sur les cuillerées qu’il met dans son café), son agressivité inexpliquée (le bras de fer dans un bar pour lever une pute) et son excitation erratique et imprévisible (gros plan sur les exercices de muscles qu’il effectue torse nu dans son labo). Des poils lui poussent bien d’une blessure qu’il s’est faite au dos en baisant un peu trop fort, et il semble capable de copuler pendant « des heures » jusqu’à l’épuisement de sa partenaire – mais ce ne sont que vétilles pour un mâle américain gonflé d’orgueil scientifique dans les années 1980.

Le temps passe – et de plus en plus mal. La mouche prend le pas sur l’humain sans que l’on explique pourquoi, si les codes sont « fusionnés » (gros plans sur les boutons sur la gueule, les ongles qui tombent, les dents inutiles qui se déchaussent, le suc gastrique qui sort en jet pour dissoudre les aliments…). Le savant tente bien d’inverser la machine, mais celle-ci – toujours aussi conne – ne reconnait plus sa voix déformée d’insecte et les téléportations successives faites dans l’urgence sans théorie précise semblent aggraver les choses.

Le film ne fait pas dans la dentelle et le dernier tiers est répugnant. La mouche humaine perd sa belle apparence de jeune David pour devenir une sorte de Goliath repoussant dont « les instincts » commencent à devenir ceux d’un insecte programmé pour bouffer. La fin est gore, dans une explosion de bidoche et la suite est prévue parce que la fille est enceinte. Mais on ne sait pas si le sperme était celui d’avant la fusion ou d’après ; quant à la fille, elle fait le rêve si romantique d’accoucher d’une grosse bite. La mouche humaine, qui marche au plafond et vole sans ailes, refuse qu’elle avorte et vient l’enlever tel King-Kong. Le remake La Mouche 2 dira quelle fut la bonne hypothèse. L’apprenti-sorcier, qui se prend de plus en plus pour Dieu par désespoir, désire fusionner avec sa maitresse et leur enfant à naître afin de créer par recombinaison génétique en ordinateur un « être parfait ». Tout ne peut que mal se passer au pays de la hantise biblique.

Au total, le sujet est original et l’uniforme de mouche réalisé par Chris Walas horrible à souhait, mais le traitement est assez lourd, les fameux gros plans venant appuyer systématiquement le procédé narratif. Les acteurs sont de qualité et même Cronenberg apparaît en avorteur, mais le parti-pris de sadomasochisme du savant trop jeune et trop humain qui aime à se torturer le corps pour expérimenter ses fantasmes est un brin daté des années affairistes.

A éviter avant 13 ans (bien qu’indiqué 12) sous peine de cauchemars et de répulsion irrésistible pour la viande saignante.

DVD La Mouche (The Fly), David Cronenberg, 1986, avec Jeff Goldblum, Geena Davis, John Getz, Joy Boushel, Leslie Carlson, 20th Century Fox, 1h33, standard €7.99 blu-ray €11.20

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Le monde perdu d’Irwin Allen

Tiré du roman de sir Arthur Conan Doyle paru en 1912, ce film d’aventure met en scène l’expédition haute en couleur d’un savant bien typé. Le professeur Challenger (Claude Rains) est zoologue et sociopathe mais a décelé, dans la haute Amazonie, un plateau volcanique séparé du reste du monde par de hautes falaises et où « vivent encore des dinosaures ».

Lorsqu’il fait part de cette découverte à l’Institut zoologique de Londres, tout le monde s’esclaffe. Il met au défi ceux qui sont volontaires pour lancer une expédition afin d’en rapporter des preuves et entraîne son compère et rival, le biologiste de bureau Summerlee plutôt snob (Richard Haydn). Un lord explorateur connu (Michael Rennie) et le jeune journaliste Ed Malone (David Hedison) sont acceptés, surtout parce que le patron du second finance l’expédition pour le scoop en exclusivité. La fille du patron de presse Jennifer (Jill St. John) et son frère David (Ray Stricklyn) sont refusés, « je n’accepte ni les femmes et les enfants », dit le professeur ; mais ils vont s’imposer sur place, parce la donzelle aspire à montrer qu’elle n’a pas peur plus qu’un homme et qu’elle sait aussi bien tirer, tandis que son jeune frère « a plus de 21 ans » (il ne fait guère plus, d’ailleurs, même s’il a 31 ans au tournage).

Dans le village de cases amazonien, un hélicoptère attend l’expédition avec un monceau de bagages dont le spectateur se demande comment tout pourra bien tenir dans l’appareil. Des bottes roses, un panier à loulou, le clebs lui-même avec ses papillotes roses, composent l’essentiel du bagage de la fille. Et le lord explorateur n’hésite pas à s’habiller en chemise blanche, cravate et blazer bleu marine pour dîner le soir sur l’Amazone…

Une fois les explorateurs sur place, bardés de fusils, pistolets et couteaux – un appareil photo en plus pour le reporter – la vêture se fait plus fonctionnelle, sauf pour le professeur Challenger armé de son sempiternel parapluie à poignée d’argent, et pour Jennifer qui porte des bottines rouges et un pantalon rose en plus du rouge à lèvre de rigueur. Le plateau volcanique ressemble à celui du Roraima au Venezuela, que j’ai eu l’occasion d’explorer moi-même au début de l’ère Chavez. S’élevant à près de mille mètres au-dessus de la plaine, il vit sous un climat différent et les essences qui poussent comme la faune qui y vit et s’y reproduit n’a presque rien à voir avec ce qui existe au bas des falaises. Seul un étroit passage dans une faille en éboulis permet d’accéder au sommet et d’en redescendre.

Les compères découvrent leur meilleur monstre préhistorique dès le premier soir ; le tricératops disperse le campement et écrase l’hélicoptère. Le lendemain, c’est le caniche qui aboie après un dinosaure herbivore, ce qui met la bête en fureur. Fuite des protagonistes, la fille courant en tortillant de la croupe comme si elle portait en permanence des hauts talons – nous sommes dans la période vraiment pré féministe de la fin des années cinquante. Jennifer est toujours épuisée, ne peut tenir en équilibre sur les vires, est sans cesse traînée par le bras pour avancer, hurlant de terreur à chaque fois qu’elle voit un monstre (ce qui arrive souvent). Deux d’entre eux d’ailleurs se battent, dans une séquence de gros lézards feulant, mordants et battant de la queue qui est une scène d’anthologie ; ils finissent par tomber de la falaise.

Le pilote d’hélico (Fernando Lamas) poursuit une vengeance personnelle, son frère Santiago qui toquait la guitare mieux que lui ayant péri dans une expédition précédente que le lord explorateur avait laissé tomber. Son compère péon (Jay Novello), aussi vil et froussard qu’avide, ne le suit que pour « les diamants » dont on dit qu’ils tapissent le plateau. Jennifer est amoureuse du lord mais il préfère l’aventure (et les aventures) au mariage, et elle se rabat sur le journaliste, tandis que son frère David, en curieuse casaque de cuir fendue au col, séduit une belle indienne du plateau (Vitina Marcus) qui s’enfuit en courant comme une gazelle, la robe très mini, mais qu’il finit par attraper.

Après de multiples péripéties, plantes carnivore, araignée géante fluo, indiens nus cannibales, lacs de lave en fusion, animaux préhistoriques hostiles – tous vont finir par retrouver la sortie, presque aussi frais que lorsqu’ils sont arrivés. Sauf le péon qui a été happé par un saurien géant et le pilote qui a péri en voulant sauver les autres par la libération d’un barrage à lave.

Bilan de l’expédition ? pas grand-chose… Le plateau explose sous le volcanisme qui couvait et seul un œuf de tyrannosaurus rex (avec le bébé vivant dedans), les photos du reporter et deux poignées de diamants bruts, témoignent de ce qui fut une belle découverte.

Malgré le décor souvent en carton-pâte (comme ces énormes rochers qu’on déplace en mimant un effort surhumain), le film est bien fait, les sauriens géants réalistes et les scènes d’action alternent avec bonheur avec celles des émotions pour maintenir le suspense. Les personnages se révèlent, les idylles se nouent, tous font craquer leur gaine. Un bon vieux film d’aventures.

DVD Le monde perdu (The Lost World), Irwin Allen (+ dvd bonus Les monde fantastiques de Irwin Allen (100′), Dinausauria (16′) et Le monde fantastique d’Arthur Conan Doyle (22′), 1960, avec Michael Rennie, Jill St. John, David Hedison, Claude Rains, Fernando Lamas, Richard Haydn, Ray Stricklyn, Jay Novello, Vitina Marcus, 1h36, Rimini éditions 2018, €19.99 blu-ray

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Patricia MacDonald, La double mort de Linda

Un jour de fête des mères Jenny, la fille d’un couple moyen du Massachusetts, ne vient pas au restaurant prévu avec ses parents ; elle a préféré aller au cinéma avec sa meilleure copine. C’est ainsi que débute l’un des premiers romans policiers écrit avant les mobiles et Internet de Patricia Bourgeau, dite MacDonald, née en 1949. Mais la fille du couple est à l’âge ingrat, 13 ans, et l’on apprend vite qu’elle a été adoptée.

Peu à peu, le lecteur va découvrir ce que cette adoption recouvre, les lourds secrets de famille qui s’emboitent les uns dans les autres. En parallèle, il y a meurtre. Une adolescente retrouvée assassinée des mois après sa disparition et qu’une journaliste locale très ambitieuse (une caricature de l’auteur en ses jeunes années) a nommée Ambre. Puis une femme est assassinée à son tour… Linda, la mère biologique de Jenny justement, à peine revenue de sa fugue de quatorze années et qui a voulu voir sa fille abandonnée bébé. Pourquoi est-elle revenue après toutes ces années ? Pourquoi justement cette année ? Pourquoi a-t-elle été tuée ? Y aurait-il un tueur en série dans la ville ?

La mère de Linda, éprouvée par la fuite de sa fille à 17 ans sans explication, puis par la mort récente de son mari, ne veut pas qu’elle dorme à la maison, notamment à cause de son fils, Bill, qui a été forcé d’arrêter ses études à la fuite de sa sœur parce que son père était trop déprimé. Linda va donc au motel de la ville, où il se passe de drôles de choses, et ne reparait pas. Sauf dans un sac poubelle jeté en benne de supermarché.

La police accuse du meurtre le père adoptif de Jenny parce qu’il voyait d’un mauvais œil le retour de la mère biologique. Il aggrave son cas en ayant visité Linda au motel le soir même de sa mort. Un témoin l’aurait vu ; et la clé de sa chambre a été retrouvée dans sa camionnette.

Dès lors, tout se bouscule, les soupçons valsent et le lecteur est assez désorienté, jusqu’au final, qu’il aurait difficilement prévu.

C’est le prétexte pour tirer le portrait d’une petite ville du nord-est des Etats-Unis, très bourgeoise et conventionnelle, où tout le monde se connait et s’observe. Prétexte aussi à approfondir les relations mère-fille, la baise adolescente, l’abandon d’enfant par peur divine d’avorter, l’adoption sous X, la hantise de savoir de qui l’on est né, de qui l’on tient, la trahison dans les couples. Rien n’est simple et l’auteur explore avec obstination, et un brin d’obsession, l’esprit d’une épouse moyenne dans une classe moyenne d’une ville moyenne. Plutôt conne mais viscéralement attachée à sa fille adoptée, elle réagit avec violence à tout ce qui la menace, mère biologique, mari menteur, fille sans cœur, voisinage prêt à fustiger. C’est assez bien vu (et ne donne aucune envie de devenir américain).

Un bon roman de la patte McDo à relire, malgré son âge, parce qu’il vous tient en haleine. Le nombre des personnages pour noyer les indices exige, comment souvent chez cet auteur, de ne pas le lire en trop d’étapes, sous peine d’être un peu perdu.

Patricia MacDonald, La double mort de Linda (Mother’s Day), 1994, Livre de poche, 319 pages, €7.10

Les romans policiers de Patricia MacDonald chroniqués sur ce blog

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Tom Wolfe sur ce blog

Tom Wolfe, écrivain-journaliste américain, vient de décéder à 87 ans. Nous avons chroniqué ses deux œuvres les plus connues.

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Joseph Kessel

Admirable Kessel, il écrit sec, d’un stylo vif, allant droit au fait. Il a ce regard d’homme, viril et pudique, qui sait comprendre et jauger. Il suggère, sans insister ; il brosse à grands traits, raffine à petites touches, délicatement, et conclut sobrement pour que l’esprit travaille, que le cœur se remue.

Il aime l’héroïsme mais pas les matamores. Ses héros préférés sont des hommes simples, comme tous les autres, en général jeunes et fous amoureux de la vie.

  • Ils sont ces aviateurs qui rient le soir, au mess et vont risquer leur vie le jour dans des avions antiques poussés aux limites.
  • Ils sont ces pionniers d’Israël, venus de tous les coins du monde pour gratter cette terre hostile où l’on ne veut pas d’eux — leur terre, millénaire. La jeunesse sera fauchée en sa fleur durant trois générations, mais le flambeau demeure, tenace, tranquille, lumineux. On construira seulement des abris bétonnés et des chemins d’asphalte que l’on ne peut truffer de mines, pour la sécurité des enfants.
  • Ils sont ces capitaines français dans l’ancienne Syrie, diplomates et valeureux, devenus chefs de bande adorés.

La simplicité, la modestie, le courage, la générosité, l’absence de haine, la maîtrise des passions, le goût du travail accompli, la fraternité — tels sont quelques-unes des qualités des héros de Kessel. Ceux de chair et de sang qu’il a rencontrés dans ses reportages. Des hommes vrais, reproduits, non inventés.

Après cette guerre absurde des tranchées de 14, qui consomma tant d’hommes pour quelques arpents de boue, immobilisés par la force égale des puissances, il en revient à l’essence de l’homme. Kessel cherche à travers le monde la justification de l’existence humaine. Elle tient en quelques vertus : amour, devoir, espoir, ténacité. L’héroïsme est cette force intérieure jaillissante, irrépressible, qui se tempère de volonté, de prudence, d’intelligence et de ruse. La vie comme une folie qu’on canalise. Pour l’histoire, pour les frères, pour ces enfants qui jouent, même sous les bombes.

Admirable Kessel. Il sait dire l’essentiel : la beauté de l’humain et la puissance de la vie.

Je garderai longtemps en moi cette image de la ferme de Har Zion en Haute-Galilée, offerte dans Les fils de l’impossible, un reportage sur Israël en 1970 : « Deux tout petits garçons jaillirent (…) de la chambre voisine. Nus des pieds aux cheveux. Bronzés, Tannés. Effrontés. Insupportables. Merveilleux. L’un avait la figure barbouillée de sang. La peau de l’autre était lardée de ronces et d’épines. Cela devait être leur vêtement coutumier » 10–18, 1990, p.101.

Pour ces petits êtres, les héros ne seront jamais fatigués.

Je trouve très étonnant que Joseph Kessel, comme Simone de Beauvoir, ne soient pas réédités en Pléiade : il y a bien Blaise Cendrars et Marguerite Duras !

Joseph Kessel, Les fils de l’impossible, Plon 1970, 267 pages, occasion €0.34

Aussi en 10-18, 1990

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Tarun Tejpal, Loin de Chandigarh

L’auteur de ce roman indien contemporain est journaliste, éditeur d’un magazine d’investigations. Cette première œuvre est du format fleuve, style légué par les Anglais qui en raffolaient. A l’indienne, il effectue une tentative (avortée avec humour) de brasser toute l’histoire de l’Inde moderne. En fait, il se focalise sur l’amour et le sexe (autres ingrédients indiens traditionnels). Il cherche à savoir lequel des deux est le ciment le plus fort entre deux êtres. Et, à l’indienne encore, tout le développement consistera à montrer que cette distinction binaire est fumée d’Occidental parce que les deux sont liés indéfectiblement, dialectiquement…

L’histoire a des difficultés à démarrer ; elle aura des difficultés à finir. Mais, entre les deux, c’est un festival d’observations détaillées sur la flore et la faune de l’Inde, humains inclus. Le lecteur se délecte de finesse psychologique sur les intellos, les arrivistes, les commerçants, les gens du peuple, la rue, les couples, les haines ethniques, religieuses, de castes… Un chapitre d’anthologie conte les tribulations d’un chauffeur de vieux bus et de son aide, jamais sortis des montagnes, qui déménagent l’auteur à Delhi. Un autre détaille l’enquête sociologique d’une intellectuelle de la capitale sur les pratiques de masturbation masculine. C’est à mourir de rire.

Le fil conducteur est l’amour-sexe qui unit le conteur, journaliste alimentaire et écrivain rêvé, et sa femme Fizz, rencontrée alors qu’il était étudiant. Lui est hindou, elle musulmane : une union d’horreur dans l’Inde contemporaine, jamais remise de la grande partition du Pakistan ! Ce nord du pays-continent, qui s’est déclaré « pays des Purs », a quitté l’Inde-mère pour s’ériger en fils puriste, acariâtre et moralisateur. Après quelques millions de morts par massacres dans les années d’épuration religieuse de part et d’autre de la frontière, le statu quo n’est depuis qu’une paix armée. Son ombre maléfique plane toujours sur la société un demi-siècle plus tard. Chacun se raccroche à son groupe pour faire avancer ses petits intérêts. L’auteur botte en touche lorsqu’il « découvre » des carnets de cuir fauve dans une maison restaurée des contreforts himalayens : une Américaine blanche est venue vivre là, avec toute l’ambiguïté d’une transgression d’ethnie, de religion et de caste !

C’est donc le miroir du couple d’aujourd’hui dans le couple d’hier qui est le ressort du livre. Une dialectique, là encore, qui place l’Inde non pas au cœur de Delhi la capitale, mais dans cet entre-deux agréable des premières montagnes vers le nord, cette Kumaon où je suis allé et dont je témoigne qu’il fait bon vivre loin des touffeurs et des arrivismes du centre. C’est là que va se nouer le drame, là qu’il se dénouera. Avec pour instruments les corps sensuels et pour résultat l’exploration en long et en large de cette vie physique, une étape parmi d’autres des réincarnations successives de l’être.

Original, truculent, érotique, ce long roman demande du temps pour bien le lire. Le lecteur ne se contentera pas de quelques pages à la fois, sous peine de perdre le fil. Comme Proust, Tejpal se lit à longues goulées d’une soixantaine de pages au moins. Ce qui, notons-le, n’est pas un mince compliment, même s’il s’arrête là.

Tarun Tejpal, Loin de Chandigarh (The Alchemy of Desire), 2005, Livre de Poche 2008, 692 pages, €9.10 e-book format Kindle €8.99

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Neige panique à Paris

Les enfants de dix ans ne se souviennent pas avoir jamais vu de neige dans la capitale où ils habitent. C’est que la dernière fois remonte à 2010 et ils étaient trop jeunes. Il n’y avait pas alors de cadenas serrés sur les grilles du Pont Neuf ; ils sont aujourd’hui tout enneigés.


On se demande si les journalistes ont un QI au-dessus d’un enfant de dix ans car, pour eux, « ils n’ont jamais vu ça ». C’est la panique ! La recette d’un scoop est d’ailleurs de faire de tout événement une première fois. Comme ça, vous pouvez réinventer la totalité comme si cela ne s’était jamais produit dans toute l’histoire humaine.


La neige est entrée dans Paris le mardi 6 février en matinée et est tombée toute la soirée et toute la nuit. Au matin, une dizaine de centimètres jonchent les rues. Le square du Vert-Galant (Henri IV pour les nuls) est non seulement sous les eaux mais ce qui dépasse est sous la neige.

Cela fond peu à peu dans la journée, mais les trottoirs restent maculés au lieu d’être immaculés et les rues sont boueuses des voitures qui s’obstinent à passer.
Mais cela donne une belle épaisseur aux vélos inutilisables pour cause de dérapage, les soulignant d’un trait de chantilly. Peut-être la nuit va-t-elle geler tout ça et augmenter un peu plus le tempérament conservateur, ennemi de tout ce qui change, du Français parisien ?


Mais comme les enfants de dix ans n’ont jamais vu ça, le jardin du Luxembourg est fermé. Messieurs les sénateurs (ou plutôt leurs sbires fonctionnaires) usent et abusent du « principe de précaution » pour surtout ne pas induire en tentation. Vous pensez, les boules de neige pourraient tuer ! (Le conditionnel est un temps que l’on n’apprend plus à l’Education nationale, on le confond allègrement avec le présent du présentement).


Les allées du parc restent donc solitaires et glacées avec un inquiétant air de goulag soviétique, et les mômes s’éclatent dans les rues. Ils ont les boules, mais dans les mains. Certains les sucent, les boules, mais ce n’est pas ce que vous croyez. J’ai même vu un papa muni d’une pince à boules : imaginez deux louches réunies comme dans une paire de ciseaux. Il attrape la neige fraîche et en fait une sphère bien tassée qu’il donne à son gamin ravi.


La chute de neige  après la grippe, la crue et les inondations, les agriculteurs, les employés de Carrefour, les Corses, les fonctionnaires qui vont être réduits et les étudiants qui vont être sélectionnés : sur les radios, sur les télés, c’est la panique !


A croire que rien n’est jamais arrivé et que tout le monde découvre la vie. Ah, les beaux écolos que ces urbains qui déclenchent le « plan grand froid » lorsqu’il fait 0° ! Ah, les beaux techniciens de cette SNCF qui s’obstine depuis 30 ans à effectuer un mois et plus de travaux d’été sur le RER C et qui est incapable de faire rouler des trains à cause des « infiltrations » (comme si les métros ne roulaient pas quand même, sous la Seine et le long !), ou de la neige, ou des feuilles mortes, ou de la température (chaque saison a son lot de faux prétextes).


Paris enseveli sous la neige devient plus sympathique. Moins de voitures et moins de gens sur les trottoirs, nombre de commerces fermés, des gosses joyeux ce mercredi, des ados excités, un air de Noël des contes de fée. La vie est calme comme un mois d’août et la nature s’impose, pour une fois, en décorant les arbres et les statues. Même les cafés ont un air d’auberges de montagne avec leurs stalactites qui pendent de leurs vélums repliés.

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Tom Wolfe, Le bûcher des vanités

Voici un livre américanissime. Gros succès à sa parution, il y a vingt ans, aux Etats-Unis. Il aide toujours ceux qui, en Europe, cherchent à comprendre ce pays et cette époque. Mieux que le livre d’un sociologue, ce roman d’un journaliste à l’œil aigu et méchant livre un inventaire à la Bourdieu – en plus lisible. Voyeurisme, jalousie de classe, absence de références : l’auteur ne se pose pas en juge, faute d’un point de vue alternatif. Il n’a rien à proposer et ce constat de réalité est ce qui fait toute la force du livre. Tom Wolfe s’imbibe du milieu et recrache ses tics en une caricature plus vraie que nature. Son Amérique a préparé celle de Trump, dont la bouffonnerie et l’effarant néant intellectuel et spirituel éclate dans le moindre tweet du président.

Le personnage principal du roman est un WASP riche et dans le vent, à l’itinéraire classique : père avocat connu, études à Yale, appartement newyorkais sur Park Avenue, épouse décoratrice, calculatrice et snob, emploi de golden boy à Wall Street. Il appartient à cette haute société bien dressée, isolée et à courte vue. Pourquoi voir plus loin quand on est bien ?

Un soir, il se retrouve par hasard dans le Bronx avec sa maîtresse, face à deux jeunes Noirs prêts à le racketter. Dans la lutte brouillonne où la peur joue le premier rôle, la voiture touche l’un des jeunes. C’est le début d’un engrenage. Les médias se déchaînent, manipulés par des politiciens démagogues et des journalistes en mal de scoop. Les protagonistes deviennent des emblèmes de classe et des champions de camp. Personne ne se préoccupe de ce qui s’est vraiment passé, « on » veut un exemple, montrer que « la justice » – qui condamne chaque jour son lot « de Blacks et de Latinos » – peut aussi condamner un WASP de Park Avenue et le traiter sans faveurs particulières.

De l’univers d’origine, il ne reste rien. Le rêve américain offrait le choix entre la Morale et l’Enfer, la réussite et l’échec – soit à l’arrivée Park Avenue et le Bronx. Wall Street, où les opérateurs se veulent les maîtres du monde est surtout une jungle où chacun lutte pour la vie sociale. Les Noirs, porte-parole de leur communauté, sont aussi arrivistes et corrompus que les Blancs. Le maire ne pense qu’aux élections prochaines, le procureur qu’à son avancement, l’avocat qu’à l’argent de son client, l’évêque (noir) qu’à son statut, le « révérend » (noir) qu’à son pouvoir et à son prestige. Chacun suit son chemin personnel, trace à coup de machette sans égard pour les autres son chemin dans la jungle qu’est la société hyperindividualiste. Tant pis pour la morale, la vérité, la loi, l’humanité, la religion… Aucun scrupule : tout est bon pour atteindre ses fins. Même les solidarités de classe ou de lignage disparaissent dans ce struggle for life social : les Noirs manipulent les Noirs, les employeurs lâchent leurs subordonnés, les femmes laissent tomber leur mari et les amants leur maîtresse.

A New York, vous n’existez que lorsqu’on parle de vous. Chacun cherche donc à faire des coups d’éclat pour obtenir ce « quart d’heure de célébrité » qui le fera exister socialement. Le journaliste minable remuera la merde et travestira le réel pour offrir « un putain de bon sujet explosif » – selon la vulgarité de langage habituelle à l’inculture crasse de tous les personnages. L’avocat médiocre fera jouer la solidarité de sa communauté irlandaise et tirera des traites sur « la banque des faveurs ». Le révérend voudra prouver qu’il s’occupe de ses ouailles en occupant les tabloïds, le maire guignera les voix du Bronx pour être réélu…

Lorsque rien ne vous arrive, affichez toujours votre appartenance, cela peut vous servir : menton de Yale, costume à 2000 $, chaussures de chez Machin (une marque de luxe) ; votre femme sera décolorée et émaciée telle que le veut la mode. Si vous êtes Noir, vous porterez des Reebok blanches et adopterez le « pimp roll », cette démarche chaloupée des singes ou des maquereaux, les muscles roulant sous le tee-shirt collant.

Chacun regarde l’autre pour l’évaluer. Non avec l’œil humain et humaniste mais avec les rayons X de l’appartenance. Idéal du robot : faire ce que l’on est censé faire, pas plus ; montrer de quelle fabrique sociale on sort à la chaîne ; afficher toutes ses références de conformité (langage, attitude, vêture, marques commerciales). La classe, c’est la classification. Les nègres sont « de couleur » et les femelles des « féministes », les hommes n’ont qu’à bien se tenir, quant aux homos, s’ils sont joyeux (eh oui, gay veut aussi dire joyeux), ils sont étiquetés comme tels et réduits à leur masculinité incomplète. Et si vous « êtes » latino ou « musulman », vous avez une tache indélébile tatouée sur le front.

Voilà l’Amérique. Hier, lorsque je l’ai lu en 1989, je pouvais penser que ce pourrait être notre avenir ; aujourd’hui, cela ressemble de plus en plus à notre présent ! Un roman à lire si vous ne l’avez jamais fait, juste pour comprendre ce qui nous arrive. C’est en plus un vrai thriller avec suspense qui se dévore avec jubilation.

Tom Wolfe, Le bûcher des vanités, 1988, Livre de poche 2001, 917 pages, €9.90, e-book format Kindle €11.99

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Mary Higgins Clark, Un jour tu verras…

L’époque d’avant Internet et le portable exigeait le fil, le courrier et les rencontres. D’où la lenteur de toute enquête et les possibilités infinies de dissimuler et de disparaître. Ce n’était qu’il y a une génération… Dans cette intrigue tortueuse, l’auteur multiplie les personnages et découpe les scènes en les précipitant sur la fin, de manière à accélérer le suspense. Cela peut surprendre aujourd’hui, où les lecteurs sont peu lettrés, ne comprennent que le temps du présent et doivent suivre pas à pas chaque protagoniste pour arriver à comprendre la logique de l’intrigue.

Mais un bon roman policier ne se lit pas par trois pages ; il demande, comme un bon cognac, à être dégusté longuement, avec du temps. C’est alors qu’il prend toute sa richesse.

Comme toujours, Mary Higgins Clark évoque la bonne bourgeoisie libérale des Etats-Unis. Chacun est beau, riche et s’est fait lui-même, bien qu’ayant eu une enfance pas toujours heureuse. Cette fois, c’est Meghan, fille unique de son père chéri descendant d’Irlandais, qui aperçoit sur la civière d’un hôpital son double parfait amené en urgence. En bonne journaliste, elle enquête… Et le fil qu’elle tire s’emmêle avec celui de sa propre famille dont son papa, disparu lors d’un dramatique accident de verglas sur un pont quelques mois auparavant ; il dirigeait une importante agence de recrutement dans le domaine médical.

La mode est à la procréation assistée. Des mères ne pouvant avoir d’enfant pour diverses raisons (dont les substances illicites années 60, les psys et la pilule prise à haute dose) se font implanter un embryon malgré le faible taux de réussite. Cela coûte fort cher mais il est possible de voir naître de vrais jumeaux à quelques années d’intervalle, par congélation des embryons et implantation ultérieure.

Meghan est justement chargée d’un reportage télévisé sur le sujet. Mais tout dérape : la doctoresse en charge des embryons d’une clinique démissionne brusquement ; dès le lendemain, on s’aperçoit que ses références médicales sont fausses ; pire, elle est assassinée ! Que veut-on masquer ? Qui a fait le coup ? Pourquoi la lettre du cabinet de recrutement est-elle signée du père de Meghan, en voyage ce jour-là ? Pourquoi le clone de Meghan a-t-elle péri d’un coup de couteau ?

Ce sont autant de mystères qui s’épaississent et ne se débrouillent qu’à la fin, après nous avoir entraîné dans des supputations palpitantes. Journaliste, embryologiste, reporter sur le terrain, patronne d’auberge, ce sont autant de métiers qui sont mis en scène, de même qu’un enfant abandonné par sa mère, un papa laissé en plan avec son fils bébé, un obsédé sexuel vivant avec sa maman allergique à la poussière, une double vie, une mère courage… Nous sommes dans les profondeurs de l’Amérique ordinaire, avec des gens rendus vivants par le portrait qu’en fait l’auteur. Un jeune Kyle de sept ans aux cheveux blonds ébouriffés reste à la mémoire, tout comme une jeune femme de 28 ans en pleine possession de son charme et de sa volonté.

Comprenez que je ne puisse vous en dire plus, sinon que ce roman est un compagnon de voyage qui vous dépaysera pour quelques heures avec bonheur.

Mary Higgins Clark, Un jour tu verras… (I’ll be seing you), 1993, Albin Michel 2011, 388 pages, €7.30 e-book format Kindle €7.49

Les romans policiers de Mary Higgins Clark chroniqués sur ce blog

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Mary Higgins Clark, Dans la rue où vit celle que j’aime

Comme toujours, nous sommes dans la bonne société américaine du nord-est, à Spring Lake. Des familles y vivent depuis des générations, les maisons anciennes regorgent d’archives et de vieux meubles dans leurs greniers. C’est ce qui donne l’idée à un meurtrier en série de rattacher ses fantasmes actuels aux jeunes filles jadis assassinées fin XIXe, nul n’a jamais su par qui.

Mais lui sait : il a trouvé le journal de l’assassin et se pique d’en être la réincarnation. 1891-2001, un siècle a passé mais les meurtres reprennent depuis quelques années aux mêmes dates et selon les mêmes critères : des jeunes filles blondes, jolies et élancées. Toutes étranglées. Y aurait-il un lien ? C’est en tout cas ce que pense immédiatement Emily, jeune avocate récemment divorcée et entre deux boulots. Elle a fait fortune avec la vente d’actions offertes par une jeune pousse à qui elle a fait gagner un procès et vient d’acheter la maison d’une de ses grand-tantes à Spring Lake. Elle s’intéresse aux archives de la ville.

La réincarnation est un thème à la mode dans les magazines pour épouses désœuvrées, et l’auteur aime à être complice de ces lectrices favorites – même sans y croire une seconde. Comme toujours en rivalité avec la presse, l’écrivain est du côté policier et n’hésite pas à mettre en cause les méthodes de charognards des journalistes – surtout femmes. Le meurtre d’une vieille dame est d’ailleurs commis après publication d’une indiscrétion par l’une des harpies d’un torchon à scandale.

Le génie professionnel de Mary Higgins Clark est de nous plonger dans un milieu précis, d’embrouiller à plaisir les histoires et les petits secrets plus ou moins avouables de chacun, de découper le roman en journées inexorables jusqu’au dénouement annoncé, puis chacune d’elle en scènes de cinéma où chaque métier vaque obstinément à ses affaires. La mécanique une fois montée roule toute seule, et c’est un plaisir d’être surpris à la fin : tout était dit et le lecteur n’a rien vu.

Même si le premier indice qui a sauté aux yeux était le bon…

Ceux qui lisent laborieusement se noient dans la profusion des personnages, si l’on en croit leurs commentaires niais, mais il s’agit d’un grand roman policier de Mrs Clark – certains le sont moins. Les années qui ont passé depuis sa publication n’enlèvent rien à l’attrait de la lecture, car l’histoire se réfère au passé tout en ayant déjà basculé, pour le présent, dans notre monde actuel des téléphones mobiles et des start up. Vous qui aimez lire, vous ne serez pas déçu !

Un conseil cependant : évitez de tout dévorer d’un coup, malgré l’envie que vous en avez. Lisez chaque journée et faite une pause, ce n’en sera que meilleur.

Mary Higgins Clark, Dans la rue où vit celle que j’aime (On the Street Where You Live), 2001, Livre de poche 2003, 383 pages, €7.90, e-book format Kindle €9.49

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Recentrer sa bibliothèque

Les livres, avec le temps, finissent par envahir l’espace. Ils s’accumulent, déjà lus ou à lire, et sans cesse les « nouveautés viennent s’y ajouter. Si l’on veut.

Car le propos de ce texte est justement de dire non. Comme avec les gens, il faut trier. Nul ne peut tout connaître, tout lire et baiser toutes les femmes (sans parler du reste pour les bi). Les « amis » ne sont pas les « camarades », encore moins les « collègues ». Les amis restent, les autres passent, soit avec l’activité, soit avec le métier. Il vous faut faire de même avec les livres.

Il y a vos amis, qui resteront toujours. De ceux « à emporter sur une île déserte » (sans Internet ni portable qui capte, comme disait un ado) aux compagnons agréables que l’on a plaisir à consulter ou relire – un temps.

Et il y a les autres, les passables (à donner) ou les jetables (à recycler). Car, comme avec les gens, les livres sont toujours récupérables, mais plus ou moins. Ils peuvent plaire à d’autres, ils peuvent porter témoignage, servir aux études. Mais ceux-là, pourquoi les garder ?

Mon critère unique pour conserver les livres est la réponse à la question : aimerais-je les relire ? Si oui je les garde, qu’ils soient classiques ou de divertissement ; sinon, je les donne ou les jette.

Cela pour le présent – mais il faut tenir compte aussi de l’histoire personnelle.

Les livres sont des expériences humaines en papier ; ils vous sont propres parce qu’ils ont, un jour, déclenché votre imagination, fait vibrer vos passions, titillé vos sens. Ces expériences-là sont personnelles et uniques, nul ne peut les reproduire à l’identique, pas même un clone de vous – parce qu’il n’aurait pas la même histoire dans un environnement à l’identique.

Ce pourquoi le tri que vous faites est aussi un tri historique.

Vos livres d’enfant sont en général transmis à vos enfants ou neveux ou filleuls, ou donnés à d’autres enfants – s’ils lisent encore… Vous ne gardez que les plus chers, ceux qui vous ont impressionnés pour la vie. Comme Jules Verne ou Alexandre Dumas, mais aussi les Six compagnons, Michel, le Prince Eric ou Bob Morane. Pour ma part, j’ajoute Kim Carnot, mais très peu s’en souviennent.

Vos livres d’étudiant ne restent quasi jamais dans votre bibliothèque, sauf éventuellement passé la licence – parce qu’alors le sujet vous intéresse. Les étudiants d’aujourd’hui n’en achètent pas ; ils les téléchargent, les empruntent ou les photocopient partiellement en bibliothèque. Ce qu’il y a dans les livres est pour eux du passé et ne sert qu’à étayer des références exigées leurs propres travaux. Il est vrai que les manuels sont souvent bien mal écrits et trop immergés dans la mode idéologique – même dans les sciences dites « dures », les dogmes prennent trop de place pour n’être pas vite dépassés par l’avancée de la recherche. Je n’ai gardé pour ma part que les livres sur les sujets qui continuent de me passionner, en histoire, en idées politiques, en art.

Les essais passent trop vite pour ne pas les lire en médiathèque, ou pour ne les acheter qu’en poche, voire d’occasion ou – bénie soit la technique ! – sur liseuse de type Kindle. Vite lus, vite dépassés, ce ne sont que des articles plus fouillés – mais qui remplacent très avantageusement le blabla usuel du journaliste ! Les médias font de moins en moins leur métier d’enquêter et de réfléchir avant de gloser – les livres d’actualité prennent donc leur place. Ce pourquoi je les consomme comme hier les journaux : gardés un temps, revendus ou détruits ensuite.

Je réserve mon espace limité aux classiques pour la culture (on y revient toujours…), aux romans pour le plaisir (si j’ai envie de les relire) et à l’histoire pour le savoir (sans cesse renouvelé).

Mes lectures « professionnelles » sont traitées comme les essais : lues une fois, gardées parfois, éliminées souvent. Qui se souvient encore des prix Goncourt, une fois l’année passée ? Alors les romans des nouveaux auteurs… Ils doivent passer le temps pour être acceptés, relus, faire partie de votre existence : bien rares sont ceux qui le sont. Et comme l’espace n’est pas extensible, sauf à acheter un château au fin fond d’une province pour en peupler les murs de livres à l’infini… la sélection culturelle s’impose.

C’était l’un de mes rêves d’enfant que ce château bibliothèque – mais l’enfance passe, la raison l’emporte. Entre les murs exigus d’un appartement en ville (même d’un grand), la place des livres est limitée. Si nombre de ceux d’hier sont utilement remplacés par Internet (les encyclopédies, la plupart des dictionnaires, les livres « pratiques » et de santé), la culture ne cesse de croître et il est nécessaire de faire des choix.

Gouverner sa bibliothèque exige de la recentrer sur vous, ce que vous aimez et ce qui vous caractérise. Le critère de relecture est alors le meilleur : si vous avez envie de relire, alors gardez – sinon, donnez ou jetez !

Un exemple de partage : la bibliothèque des champs sur ce blog

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Pierre Salinger, Le scoop

Père juif américain et mère catholique française font de l’auteur, comme son héros, un passeur entre les cultures. Journaliste durant quarante ans pour la presse écrite en France (L’Express) et la télévision (chaîne ABC), il a été porte-parole de la Maison-Blanche sous Kennedy, ce précurseur de Macron, avant de venir vivre en France après l’élection de George W. Bush. Il y est mort en 2004.

Dans Le scoop, il met en scène un grand reporter connu, membre des « dix mille » qui comptent sur la planète. Il aspire à se retirer un an à la campagne pour reprendre le piano, sa passion d’enfance. Mais l’actualité le rattrape sous la forme d’un correspondant israélien, toujours bien informé, qui le met sur la piste d’une « affaire ». Le candidat à la présidence française Laurent, un général héros de la résistance, serait en réalité un traître qui a travaillé avec la Gestapo.

Le journaliste en a assez de cette vie de jet-set, sans cesse entre les avions et d’un hôtel international à l’autre. Mais il ne peut manquer ce scoop, les répercussions sur des millions de gens pouvant devenir graves de la part d’un homme qui un jour a trahi. Le travail de journaliste, dit Pierre Salinger à l’époque Mitterrand, est de présenter les faits et de les étayer de preuves. Pas de dire s’ils sont bien ou mal : au lecteur de se faire sa propre idée. Les mœurs ont bien changé, hélas ! sous la pression idéologique de « la gauche morale » et de la moraline christo-puritaine qui sévit aux Etats-Unis sous la forme du politiquement correct. Pour le pire, pas pour le meilleur…

Mais le début des années 1980 connaissait encore des journalistes professionnels dont le but était moins de se faire mousser que de recouper leurs sources. Ce que va faire André Kohl en actionnant ses relations entre Moscou, Londres, New York et Tel Aviv. Un Russe soviétique est évidemment intéressé à lui fournir les documents authentiques, fauchés par l’Armée rouge aux nazis en 1945 et conservés soigneusement par le KGB. L’URSS d’alors n’a aucune envie de voir un général atlantiste et farouchement anti-communiste parvenir à la présidence. Le journaliste va donc devoir se méfier : les documents montrés à Moscou sont peut-être des faux…

Un expert dit que oui, un autre dit que non. C’est qu’entre-temps, un réseau américain à l’intérieur de la CIA a eu vent de l’affaire. Il veut protéger le candidat qui entre dans ses vues, au mépris du passé. Malgré le directeur-adjoint de ladite CIA qui est devenu paralysé des jambes après avoir été atteint par une balle allemande en sautant en parachute pour rejoindre la résistance en France – à cause justement de la trahison du futur général.

Le journaliste et le paralytique s’activent donc à remonter la piste, d’autant plus que le premier est tombé amoureux de la fille du second. Pierre Salinger a épousé quatre fois, son héros n’en est qu’à sa deuxième, mais le thème reste le même : comment rester américain lorsque l’on vit (bien) en France, et comment suivre l’Amérique lorsqu’elle change sans arrêt ? Ce qui nous vaut quelques belles pages – prémonitoires – du fossé qui se creuse de plus en plus entre les deux rives de l’Atlantique. « Les Américains manquaient d’équilibre et de sensibilité, ces qualités qu’André appréciait tant chez les Français et les autres Européens. Cela avait des conséquences dans tous les domaines, même sur le plan social » p.27. Ou encore : « Américain, avec tout ce que cela comportait : l’insatisfaction perpétuelle, le besoin de se dépasser, d’atteindre de nouvelles frontières » p.313. Bien vivre ? Ce n’est pas vivre : gagner, c’est mieux. Notez qu’à l’époque, on écrivait à l’imparfait ; aujourd’hui le présent est requis. Ce parfum suranné de conteur d’histoire, au lieu de vous placer au cœur de l’action, fait beaucoup pour le charme de lecture.

Coups tordus, évasions discrètes, menaces, enlèvement, sont au programme dans ce thriller bien écrit qui remue la planète (à l’époque sans la Chine ni l’Inde, négligeables). Malgré les années, ce livre trouvé dans un rebut, se lit encore très bien, beaucoup mieux que les « dernières » productions qui manquent de hauteur st surtout de culture.

Pierre Salinger et Leonard Gross, Le scoop (The Dossier), 1984, Livre de poche 1986, 315 pages, €3.99 occasion ou édition originale Jean-Claude Lattès 1985, €9.60

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Magnolia de Paul Thomas Anderson

Malgré son Ours d’or du meilleur film à la Berlinale 2000, je n’aime pas cet éclatement mosaïque où tout est décousu, rassemblé seulement par le pseudo « hasard » des choses – trop bien écrit et calculé par l’auteur.

Les neuf personnages sont tous antipathiques, sauf peut-être le policier un peu trop assistant social. On se demande comment Tom Cruise, dans son numéro de macho sexuel hystérique, a pu gâcher ainsi sa plastique et son talent (contre 13 millions de $ et une participation aux bénéfices quand même…). Il apparait évidemment une fois torse nu (« direction la queue ! », hurle-t-il à ses fans payants) devant une journaliste noire manucurée et maquillée de violet…

Les pendus du générique servent-ils à réduire l’humanité au destin de pantins tirés par les ficelles du destin ? Nous sommes juste avant l’an 2000 et la terreur millénariste, qui a hanté les âmes faibles américaines, a probablement joué dans ce grand n’importe quoi. Rappelez-vous : le Bug informatique qui allait tout faire sauter, les self-made men réfugiés dans les Rocheuses sous bunker, avec armes et provisions, les manuels de survie dans la jungle future… L’obsession biblique n’a pas fini de faire des ravages dans la pauvreté d’esprit yankee.

Tous sont pécheurs, tous sont coupables, tous seront pardonnés ! Le vieux Earl Partridge (Jason Robards), magnat de la presse et producteur d’une émission de singes savants, va crever d’un cancer bien mérité : il a largué sa femme et son fils il y a des années lorsque celle-ci a été atteinte de la même maladie. Il n’a pas voulu être « contaminé » et continuer à tringler des bonnes femmes plus saines. Le gamin (Tom Cruise) lui en a voulu à mort, assistant à la fin de sa génitrice, mais n’a cessé de suivre l’exemple paternel en douce en créant une société de consultant pour jeunes mâles en mal de séduire. Pour lui, pas de problème : il faut vouloir, donc oser, puis tringler. Simplicité yankee.

Le cacochyme Partridge demande à son infirmier Phil (Philip Seymour Hoffman), dans le dos de sa seconde femme en jument à forte mâchoire (Julianne Moore), de retrouver ce fils qu’il a manqué (Tom Cruise). Ce dernier a pris le nom de sa mère et le prénom de son grand-père maternel et se fait appeler Frank T. J. Mackey. Une journaliste de minorité visible (April Grace), éprise de « vérité » et de « transparence démocratique » (symbole de la rédemption des esclaves dans le christianisme) veut à toute force percer la baudruche, ce qui déstabilise le Frank et lui fait répondre à l’appel ultime de l’infirmier pour se rendre auprès de son père. Il l’injurie et l’aime en même temps – façon hystérique de jouer le repentant, style fils prodigue ou bon larron.

Jim le policier (John C. Reilly ) rencontre Claudia (Melora Walters), fille cocaïnée au dernier degré de Jimmy (Philip Baker Hall), présentateur vedette de 65 ans du jeu télé produit par la société de Partridge où un trio de gamins savants est opposé à un trio d’adultes encyclopédiques (vous suivez ?). Dans ce show « populaire », nul ne tient compte des personnes, tous se mettent au service du Jeu (et du fric). Claudia aurait été « attouchée » adolescente par son père qui ne s’en souvient pas et se meurt d’un cancer des os pour punition de ses péchés (réels ou imaginaires). Jimmy le vieux pourri s’effondre en représentation – permettant trois minutes de pub – avant qu’on le remette sur pied pour finir son rôle. Stanley, le gamin vedette (Jeremy Blackman), a une forte envie d’aller aux chiottes, ce qu’empêchent à la fois l’assistante robotisée de l’Émission – et son Père (Michael Bowen) qui veut se rendre célèbre et gagner beaucoup d’argent via son fils… En bref un imbroglio de nœuds œdipiens et sado-maso qui rendent compte de toute la névrose chrétienne de la société marchande yankee.

Ce qui aboutit au pathétique pédé Donnie (William H. Macy), ancien gamin savant vainqueur du jeu il y a trente ans et même pas beau, qui veut se faire refaire le râtelier afin de séduire le barman athlétique de son nid de consolation favori, dont les pectoraux pointent sous le polo ajusté. L’apparence : tout ce que l’infantilisme et l’exploitation éhontée des gens réussit à produire…

Ce film est la psychanalyse de l’Amérique au tournant du millénaire ; elle expie ses peurs, ses péchés, ses turpitudes. « Même si nous en avons fini avec le passé, le passé lui, n’en a pas fini avec nous », pontifie le Narrateur en chœur à l’antique. Mais, une fois passé le fatidique Y2K, tout reprendra comme avant – en pire même avec Bush Jr, puis Trump l’infantile.

Non, décidément, je n’aime pas ce film car je n’aime pas cette Amérique. Et le côté décousu éclaté me gêne parce qu’il noie le poisson dans l’esthétisme intello (formaté aux normes réduites américaines). La seule ‘réflexion’ est d’émotion, la seule ‘philosophie’ la religion, la seule beauté humaine une vallée de larmes. Son formalisme et ses effets de travelling ennuient profondément sur la fin (le film ose durer 3 h !). Une pluie de grenouilles aussi grosses que des steaks s’abat sur la ville, en réminiscence grotesque d’Ancien testament. Décidément, quelle bouillie ! L’Amérique dégueulasse vue du côté interne des yeux. Beurk !

Rassurez-vous, beaucoup aiment ce film. Mais, vous l’aurez compris, je ne suis pas « beaucoup ».

DVD Magnolia de Paul Thomas Anderson, 1999, avec Tom Cruise, William H. Macy, Julianne Moore, Metropolitan Video 2011, €19.71 blu-ray, €4.57 édition simple,  €35.07 en coffret Anderson avec The Master + Magnolia + Boogie Nights

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Flaubert et le tempérament artiste

Nul n’écrit bien sans passion. Ni sans travail non plus, mais il vient par-dessus. Il faut l’instinct du sujet, la passion d’écrire et la raison qui maîtrise et ordonne.

En janvier 1860, Flaubert écrit à son amie Edma Roger des Genettes : « Le tempérament est pour beaucoup dans nos prédilections littéraires. Or, j’aime le grand Voltaire autant que je déteste le grand Rousseau ; et cela me tient au cœur, la diversité de nos appréciations. Je m’étonne que vous n’admiriez pas cette grande palpitation qui a remué un monde. Est-ce qu’on obtient de tels résultats quand on n’est pas sincère ? Vous êtes, dans ce jugement-là, de l’école du XVIIIème siècle lui-même qui voyait dans les enthousiasmes religieux des mômeries de prêtres. Inclinons-nous devant tous les autels. Bref, cet homme-là [Voltaire] me semble ardent, acharné, convaincu, superbe. Son Écrasons l’infâme me fait l’effet d’un cri de croisade. Toute son intelligence était une machine de guerre. Et ce qui me le fait chérir, c’est le dégoût que m’inspirent les voltairiens, des gens qui rient sur les grandes choses ! Est-ce qu’il riait, lui ? Il grinçait ! » (Correspondance III 72).

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Flaubert aimait Voltaire parce qu’il était un positif doublé d’un enthousiaste – tout le contraire de Rousseau, pétri de ressentiment et de lâchetés (au point d’abandonner les enfants qu’il faisait au hasard des servantes). Voltaire écrivait à la Montaigne, comme une « soldatesque » : droit au but. Toute sa volonté était de croisade. « Toute son intelligence était une machine de guerre. » Mais Voltaire n’était pas romancier – cet inventeur de mondes. Le romancier, tel un dieu, s’efface devant sa création : il reste personnellement neutre, il se laisse posséder par ses personnages inventés.

Voltaire, lui, donnait sans cesse son avis. C’était un essayiste de talent mais un analyste – pas un créateur. « On s’extasie devant la correspondance de Voltaire, écrit Flaubert le 26 août 1853 à sa maîtresse Louise Colet. Mais il n’a jamais été capable que de cela, le grand homme ! c’est-à-dire d’exposer son opinion personnelle ; et tout chez lui a été cela. Aussi fut-il pitoyable au théâtre, dans la poésie pure. De roman il en a fait un, lequel est le résumé de toutes ses œuvres, et le meilleur chapitre de Candide est la visite chez le seigneur Pococurante, où Voltaire exprime encore son opinion personnelle sur à peu près tout. Ces quatre pages sont une merveille de la prose. Elles étaient la condensation de soixante volumes écrits et d’un demi-siècle d’efforts. Mais j’aurais bien défié Voltaire de faire la description seulement d’un de ces tableaux de Raphaël dont il se moque. Ce qui me semble, à moi, le plus haut dans l’Art (et le plus difficile), ce n’est ni de faire rire, ni de faire pleurer, ni de vous mettre en rut ou en fureur, mais d’agir à la façon de la nature, c’est-à-dire de faire rêver. Aussi les très belles œuvres ont ce caractère. Elles sont sereines d’aspect et incompréhensibles » (Correspondance II 417).

Pour « faire rêver », il faut se contenter de décrire sans expliquer : « sereines d’aspect et incompréhensibles ». Faire naturel, c’est préciser la nature sans rien lui ajouter mais en détourant ses traits. Pour cela, ne pas démonter ses rouages mais les laisser vivre leur vie. Rester démiurge à la manière grecque, pas comme un Dieu jaloux intervenant sans cesse et tonnant comme dans la Bible.

Ce n’est ni l’idéalisme, ni le matérialisme, ni même le réalisme mais, selon Flaubert, le « naturalisme ». Un courant littéraire qui ira jusqu’au Surréalisme, ce réel non pas platement exposé mais souligné, plus vrai que nature mais nullement inventé.

Ce pourquoi Flaubert révère la « force », le « lyrisme », « cette grande palpitation qui a remué un monde ». Il écrit à Louise Colet, le 15 juillet 1853 : « Les chevaux et les styles de race ont du sang plein les veines, et on le voit battre sous la peau et les mots, depuis l’oreille jusqu’aux sabots. La vie ! la vie ! bander, tout est là ! C’est pour cela que j’aime tant le lyrisme. Il me semble la forme la plus naturelle de la poésie. Elle est là toute nue et en liberté. (…) Aussi, comme les grands maîtres sont excessifs ! Ils vont jusqu’à la dernière limite de l’idée. (…) Les bonshommes de Michel-Ange ont des câbles plutôt que des muscles. Dans les bacchanales de Rubens on pisse par terre. Voir tout Shakespeare, etc., etc., et le dernier des gens de la famille, ce vieux père Hugo. Quelle belle chose que Notre-Dame ! J’en ai relu dernièrement trois chapitres, le sac des Truands entre autres. C’est cela qui est fort ! Je crois que le plus grand caractère du génie est, avant tout, la force. Donc ce que je déteste le plus dans les arts, ce qui me crispe, c’est l’ingénieux, l’esprit » (Correspondance II 385). Nietzsche ne dira pas autre chose : l’esprit seul reste sec sans la volonté, qui vient de l’instinct de vie qui donne envie et des passions qui font désirer.

Être artiste réclame du « tempérament ». Être romancier, ce n’est pas être « journaliste » ! (Correspondance II 806)

Gustave Flaubert, Correspondance, t.II, édition Jean Bruneau, La Pléiade, Gallimard 1980, 1542 pages €61.00

Gustave Flaubert, Correspondance janvier 1859-décembre 1868, t.III, édition Jean Bruneau, Pléiade, Gallimard 1991, 1727 pages, €63.50

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France-Culture s’est couvert de pipi

En virant Jean-Louis Bourlanges de l’antenne, pour avoir déclaré dans l’mission de Philippe Meyer L’esprit public, après un argumentaire étayé, son choix raisonnable d’Emmanuel Macron de préférence à François Fillon – compte-tenu des « affaires » que vous savez – la chaîne montre soin mépris des auditeurs autant que sa sensibilité pour le moins très variable des « règlementations ».

Cela ne gêne personne, sur cette chaîne de service public, dont on aimerait qu’elle soit plus au service du public, de militer en faveur de Mélenchon ou de soutenir Hollande ou Valls – mais cela gêne que quelqu’un vende la mèche. Le « mainstream » de nombreuses émissions de gauche, sinon dans le gauchisme d’ambiance, sont tout aussi orientées (les chroniqueurs « de droite » – bien qu’intelligents, dirait-on à gauche –  Alain-Gérard Slama puis Brice Couturier ont été par exemple « écartés » des Matins) – mais dire que le roi est nu est un scandale chez les vieilles barbes cultureuses.

La « neutralité » du service public est tellement vantée en ce qui concerne le port du voile ou le prêche des religions que l’on croyait naïvement qu’elle devait s’appliquer autant à ces religions laïques que sont les idéologies. Mais vous n’y pensez pas ! «  Les mêmes usages seront appliqués partout », déclare la directrice de la chaîne Sandrine Treiner (je souligne le futur qui est employé…). Or, soit on définit les limites avant, indiquant clairement ce qu’il ne faut pas déclarer – et on l’applique à tous – soit la souplesse est de mise, par exemple avec un rappel à l’ordre et un droit de réponse. Mais pensez-vous ! Un « journaliste » a une éthique : s’il défend tel ou tel courant, croyez bien que ce n’est que pur professionnalisme, un avatar de sa « mission » d’éclairer le bon peuple des ignorants. Quant aux chroniqueurs invités – comme Jean-Louis Bourlanges – c’est en tant qu’acteurs et non en tant que « journalistes » qu’ils interviennent sur France-Culture. Or un acteur a des convictions – pas les journalistes – on peut virer un acteur, jamais un journaliste… CQFD.

Cette chaîne de radio ne doit pas beaucoup être écoutée dans la « France périphérique », ni par le peuple tout court si l’on en croit les sondages (1.8% d’audience cumulée après la grève XXL de l’an dernier). Le public qui l’écoute est donc éclairé et censé intelligent. Comment pourrait-il accepter cette forme de censure hypocrite de la part d’ignorants ou de velléitaires ? Argumenter, puis conclure, est de bonne logique humaniste. Faire appliquer le règlement est juste… quand il s’applique également à tous. Ce qui est loin d’être le cas dans chacune des émissions, sans que « la direction » s’en émeuve !

A-t-elles subi des « pressions » ? On dit que le cucul clan Fillon s’est lamenté. Mais « les affaires » sont les affaires : peuvent-elles changer la réalité ? Se disent-elles plutôt, ces vieilles barbes cultureuses, qu’après cinq ans de gauche, une droite revancharde risque de revenir au pouvoir, allumant déjà le brasier où griller leurs petites fesses ?

L’esprit public s’était déjà dégradé avec l’arrêt d’antenne « pour doublon avec une autre émission » de Jean-Claude Casanova, puis l’éviction d’Yves Michaud en 2009 pour propos virulents contre Roman Polanski, enfin le départ pour raisons de santé de Max Gallo. La sortie de Jean-Louis Bourlanges ôte un peu plus à l’émission ce rôle original de club de professionnels qui conversent au profit du rôle convenu du clan des « journalistes » qui monologuent. Ils sont bien pâles en comparaison, ânonnant d’une voix morne leurs observations de l’extérieur, sans cette veine du vécu qui valait tant.

Si L’esprit public devient un club de journalistes, comme il en existe un peu partout sur les chaînes, son intérêt est perdu. Jean-Louis Bourlanges avait été conseiller maître à la Cour des comptes, conseiller régional, député européen, sénateur, professeur à Science Po ; Max Gallo avait été la plume de François Mitterrand avant de devenir l’écrivain d’histoire qui l’a rendu célèbre. Combien reste-t-il de personnes ayant exercé une fonction réelle, dans cette émission ? Un ancien ambassadeur, un ex-PDG d’entreprise culturelle – et voilà tout. Le reste est composé de « journalistes »… des commentateurs, pas des acteurs.

La « bêtise » gagne du terrain. Flaubert en aurait fait une notule de son Dictionnaire des idées reçues : « France-Culture ? Le mâchonnement des idées reçues par des contents d’eux dans l’entre-soi – tonner contre. »

« Lettre de Jean- Louis Bourlanges à Philippe Meyer et aux auditeurs de l’Esprit public lue dimanche et publiée sur le site de l’émission : 

Je m’adresse à vous, cher Philippe, chers camarades, et chers auditeurs de l’Esprit public, pour vous dire au revoir. La direction de France Culture a décidé de m’interdire toute participation à l’Esprit public pendant la durée de la campagne pour l’élection présidentielle, sous prétexte que j’ai affiché publiquement ma préférence pour l’un des candidats en compétition, en l’occurrence pour Emmanuel Macron. Cette décision est doublement incohérente. Elle l’est d’abord parce que je ne participe pas à cette émission en qualité de journaliste tenu à un devoir de neutralité et d’impartialité, ce que je ne suis pas et que je n’ai jamais été, mais comme ce que Raymond Aron appelait  » un spectateur engagé “, invité en raison et non en dépit de ses prises de position dans le débat public. Parlementaire européen du centre pendant près de vingt ans, longtemps vice-président de l’UDF, je n’ai jamais fait mystère de mon engagement  » libéral, social et européen  » et j’ai toujours eu à cœur au cours des quinze dernières années d’afficher mes couleurs à chaque élection présidentielle ou législative.

L’incohérence de la décision se lit aussi dans le calendrier choisi. Pourquoi limiter la mise en œuvre de la sanction à la seule campagne présidentielle et me promettre un retour à l’antenne sitôt ce grand rendez-vous passé, alors que la question se posera en des termes strictement identiques pour la campagne des élections législatives et devrait en bonne logique appeler la prolongation du « régime spécial » qui m’est réservé ? N’était-il pas déjà contraire à la logique dont on argumente que la direction de France Culture ne se soit pas émue de me voir il y a quelques semaines prendre position en faveur d’Alain Juppé dans le cadre de la primaire de la droite et du centre. Sans doute avait-elle alors conscience de cette évidence aujourd’hui oubliée : c’est la raison d’être de l »Esprit Public que d’organiser un dialogue, voire une confrontation, civilisés entre des personnalités engagées à des titres divers dans la vie de la Cité.

Ces incohérences comme les explications embarrassées de la directrice de l’antenne révèlent que la raison véritable de mon ostracisme est d’un autre ordre : il ne s’agit pas de veiller, très légitimement, à l’équilibre des temps de parole entre les partisans des différents candidats mais, l’allusion au courrier reçu par le médiateur est éclairante à cet égard, de me sanctionner pour les propos très durs que j’ai tenus sur l’un des candidats en le qualifiant de  » sournois, arrogant et corrompu ». Bien que je ne sois pas seul à formuler une appréciation aussi sévère sur M. Fillon, je comprends que mes propos aient pu choquer certains auditeurs et je ne peux que le regretter. Je constate toutefois qu’ils n’ont pas donné lieu à une plainte pour diffamation, plainte que j’aurais d’ailleurs, en l’état présent du dossier Fillon, accueillie avec sérénité. On sait – et qui les en blâmerait ? – que les partis politiques excellent à susciter des réactions collectives organisées aux propos qui les dérangent. Céder à ces pressions, de la part d’un média comme France Culture revient à reconnaitre à certains groupes un droit à l’intimidation et à justifier du même coup l’institution d’un véritable délit d’opinion opposable à ceux qui interviennent sur son antenne.

Vous comprendrez que tout en moi m’interdit de cautionner de telles pratiques. Je veux bien être un intermittent du spectacle mais pas un intermittent de la censure. J’ai donc décidé de mettre un terme définitif à ma participation à Esprit public. Après plus de quinze ans de présence hebdomadaire au cœur de la Maison ronde, cette décision me coûte mais elle est inévitable. Je remercie tous ceux, réalisateurs, techniciens, assistants qui m’ont permis de m’adresser librement à vous chaque semaine. Ma gratitude va, bien entendu, d’abord à Philippe Meyer qui m’a donné cette magnifique tribune et qui, de plus, m’a supporté pendant de longues années avec un stoïcisme qui mérite hommage. Je l’adjure de continuer aussi longtemps qu’on lui en laissera le pouvoir à porter cette émission nécessaire. Pour ma part, je me contenterai en vous quittant de pousser deux vivats qui devraient n’en faire qu’un : vive France Culture, vive la liberté de l’esprit !

Jean- Louis Bourlanges »

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Franz-Olivier Giesbert, L’Américain

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L’Américain c’est lui-même et c’est aussi son père. FOG, aux initiales de brouillard, est quelqu’un qui ne s’est jamais aimé et ce livre le montre à l’envi. Sa première phrase est « J’ai passé ma vie à essayer de me faire pardonner » – et la dernière « je me rappelle avoir prié longtemps sur le pas de la porte ». Franz-Olivier, au prénom d’origines mêlées allemande (lointainement juive), américaine et française, dit son écartèlement de fils aîné d’une fratrie cinq dont il ne parle quasiment pas. Car, enfant solitaire, son père battait sa mère – et lui à l’occasion.

Comme Pascal Bruckner, mais avec plus d’émotivité et moins de style, Giesbert raconte son duel entre son père et lui. Il déclare ne jamais lui adresser la parole mais ne cesse de relater des conversations ; il veut le tuer enfant, mais c’est pour l’admirer et se mesurer à lui à chaque instant. Ainsi va-t-il à 15 ans rencontrer Giacometti à Paris pour apprendre à peindre – pour faire mieux que son père peintre. Ainsi feint-il d’admirer l’Amérique, que son père déteste. Ainsi s’improvisera-t-il tueur des lapins, canards et poules parce que son père a en horreur d’ôter la vie (il les cuisine après en cocotte avec du chou et des petits oignons). Ainsi commercialisera-t-il les poulets et lapins qu’il élève, parce que son père méprise les marchands. Ainsi sera-t-il journaliste sans avoir fait d’études, engagé pigiste à 18 ans aux pages littéraires de Paris-Normandie, parce que son père dénigrait les pisseurs de copie. Et l’on pourrait multiplier les exemples…

Il n’a jamais pardonné à son père – c’est bien la peine de se dire chrétien ! Il ne se pardonne donc pas à lui-même, ce qui l’enfonce dans le masochisme et le ressentiment. Il avoue un viol vers dix ou onze ans : un beau jeune soldat ricain blond et bronzé, la chemise ouverte jusqu’au troisième bouton (tous les poncifs homos des années 2000 ?), lui a montré sa queue et demandé de le sucer avant d’user de lui. Dit-il. C’est aujourd’hui tendance de déclarer avoir été violé et, s’il déclare s’être évanoui, il ne manque pas de reconstruire soigneusement des souvenirs en tout un chapitre. Pour conclure par une pirouette : « Je dois à la vérité de dire que je n’étais pas si malheureux d’avoir été violé. Je devins du jour au lendemain un personnage important (…) Je sus aussi, pour la première fois de ma vie, que mon père m’aimait… » p.42.

Il ne manquera pas de se branler frénétiquement ensuite, jusqu’à devenir cave, ce qui a suscité un conseil attentif de son père. Qu’il n’a pas suivi, se vantant même d’avoir appris à se masturber avant même de savoir marcher, en levrette dans son berceau ! Provoquant, ce livre est un repentir, une confession en vue d’une absolution publique. Car FOG est catholique, ses deux grands amours à 14 ans étaient le pape Jean XXIII et le communiste Waldeck-Rochet. Sa mère croit, prof de philo plutôt social-démocrate adepte de Kant avant de virer socialiste ; son père est anticlérical hégélien et volontiers anarchiste de droite, « trotsko-nixonien » dit drôlement le fils. Lui se voue à Spinoza.

Si l’ouvrage se lit bien, l’autodénigrement constant met mal à l’aise, comme si avouer des turpitudes permettait de se rendre intéressant ou, pire, de s’absoudre de ce que l’on est devenu. Alors que le père a débarqué comme soldat à Omaha Beach le 6 juin 1944 et que la guerre l’a brisé. Le lecteur qui connait les biographies et anecdotes sur les autres faites par l’auteur (Mitterrand, Chirac, Sarkozy) ne manquera pas de voir, dans le cynisme des questions, la façon de creuser les secrets et l’ironie grinçante des jugements, combien Franz-Olivier Giesbert pâtit de son enfance. Malgré la Normandie et sa terre sensuelle au printemps, malgré les bêtes et leur attachement.

Meurtri, l’être humain accouche-t-il d’un écrivain pour autant ? Selon ce livre, pas vraiment.

Franz-Olivier Giesbert, L’Américain, 2004, Folio2006, 183 pages, €7.20

e-book format Kindle, €6.99

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House of Cards 1990

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Premier volet de trois saisons, probablement le meilleur, House of Cards inaugure la mode des séries politiques juste au moment de l’éviction de Margaret Thatcher. C’est dire si ça date… mais aussi combien cela reste d’actualité. Un remake américain a été réalisé par David Fincher en 2013 et semble avoir eu du succès (je ne l’ai pas vu). Mais la série BBC, en plus de 25 ans, n’a pris (presque) pas une ride. Ah si ! Ont disparu les ordinateurs à écran obus et aux lettres jaunes sur fond noir, les téléphones fixes à fil, la presse écrite tabloïd dans sa gloire et les vieilles carrosseries british aux ronflant moteurs diesel. Le monde a bien changé depuis… Sauf que l’être humain reste l’être humain et que tous les ressorts de la « politique » sont bien présents et subsistent : pouvoir, sexe, argent.

Les quatre épisodes de 55 mn (ancien format des séries) commencent par le vernis policé de la haute société anglaise et se terminent par la violence meurtrière du plus bas étage : première leçon de politique appliquée où le gant de velours de la bonne éducation masque la main de fer de l’ambition.

Francis Urquhart (Ian Richardson), chef de file (Whip) du parti, se voit refuser un poste de ministre dans le nouveau gouvernement issu des élections malgré ses bons et loyaux services au parti et au Premier ministre issu de la plèbe nouvellement élu. Déçu, il masque comme Richard III sa vengeance sous l’intelligence redoutable du complot. Deuxième leçon de politique appliquée, ne jamais faire de ses soutiens des ennemis.

Nous sommes dans le régime parlementaire pur, à l’anglaise, où le parti majoritaire gouverne sans partage, la reine n’étant chargée que d’inaugurer les chrysanthèmes et de symboliser le pays. Le Premier ministre Henry Collingridge (David Lyon) est choisi dans le parti par le parti et le chef de file est chargé de surveiller et punir les honorables membres du Parlement appartenant au parti afin qu’ils soutiennent la politique du gouvernement. Ils ont droit de critique, mais interne, et le chef de file sert de médiateur. Il est au courant de tous les petits secrets des uns et des autres et agit, en liaison avec les ministres et les principales figures, pour préserver une façade unie. Pas de « frondeurs » chez les Anglais ! En revanche, les petits meurtres entre amis sont de mise.

Et cela ne va pas manquer. Troisième leçon de politique appliquée, ne jamais donner prise à la moindre attaque. Urquhart, gentleman-farmer affable et bien élevé, va manipuler un consultant en communication Roger O’Neill trop adonné à la cocaïne (Miles Anderson), une jeune journaliste Mattie Storin (Susannah Harker) trop avide de coups et handicapée d’un complexe d’Electre (chercher en amour un père), un propriétaire de médias gras, brutal et vulgaire qui aimerait bien agrandir son empire, et des ministres ambitieux pour eux-mêmes – afin de devenir Premier ministre à la place du Premier ministre. En apparence fidèle et consciencieux, Urquhart va œuvrer dans l’ombre avec le cynisme requis, aidé par son épouse Elizabeth (Diane Fletcher), jamais en reste d’excellents conseils à la Lady Macbeth.

Les coups bas ne manquent pas et font les délices du spectateur – comme dans la vraie vie politique : faux délit d’initié de l’ivrogne frère du Premier ministre par la location d’une fausse adresse et l’ouverture d’un faux compte, enregistrement d’ébats sexuels d’un ministre concurrent, vieille affaire homosexuelle d’un autre, montée en épingle d’un incident lors d’une manifestation d’un troisième. Manipuler la presse est un jeu d’enfant, des scoops individuels d’initié aux coucheries consenties, et aux pressions venues d’en haut. Du grand art que Normal 1er aurait pu méditer avant de livrer ses confidences naïves à deux journalistes de (l’im)Monde. La formule favorite de Francis Urquhart, formulée d’une voix suave, reste dans les mémoires : « Vous avez tout à fait le droit de le penser, mais je ne peux faire aucun commentaire ».

Le titre de la série, House of Cards, est un jeu de mots difficilement traduisible entre House of Parliament et maison de jeu. Card signifie matériellement carte, mais aussi rose des vents, atout, programme, chardon, type (personne, un numéro). Le Parlement est ainsi présenté comme un tripot où tous les coups sont permis, un catalogue de politiciens-types girouettes ou épineux. C’est dire combien sont riches les consonances du titre en anglais classique.

Les batailles d’énarques paraissent bien frustes par rapport aux combats longuement mûris d’anciens élèves du collège d’Eton et de l’université d’Oxford, mais la politique est la politique. Quatrième leçon de politique appliquée, il faut être énergique, ambitieux et sans scrupules. Rocard, Barre, Balladur, Villepin et Juppé, trop « honnêtes » (en comparaison) et trop rigides, « droits dans leurs bottes », l’ont appris à leur dépens. Mitterrand Chirac et Sarkozy, vrais tueurs, ont su n’en faire qu’une bouchée. A qui le tour ?

Tragique et burlesque, nous sommes dans cette série anglaise au royaume de Shakespeare. Les Français ont trop tendance en politique à jouer du Corneille ou du Molière…

DVD House of Cards saison 1, série politique BBC écrit par Andrew Davies d’après un roman de Michael Dobbs et réalisé par Paul Seed, 1990, avec Ian Richardson, Susannah Harker, David Lyon, Diane Fletcher, James Villiers, Koba films 2013, €15.00

DVD House of Cards – l’intégrale – saisons 1, 2 et 3 (la 3 en VOST uniquement), Koba films 2015, €20.00

Remake américain House of Cards 2013 créé par David Fincher, €45.99 

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