Jussi Adler-Olsen, Victime 2117

Tout commence sur une plage de Barcelone en 2017, au moment de la pire « mode » des migrants venant s’échouer depuis la Syrie via la Turquie. Je me vois tomber dans le mélo mièvre de la solidarité médiatique, des bons sentiments obligatoires, du thème dans le vent. Et puis non, le roman prend un autre tour. Un journaliste minable d’un quotidien catalan local (autrement dit une feuille de chou) pense à se suicider faute de succès et tout simplement d’emploi lorsque la rumeur sur la place l’incite à quitter le bar où il n’a même pas de quoi payer son café pour aller voir. Une journaliste en mal de pub surfe sur les morts noyés en Méditerranée face caméra, en direct sur la plage de Barcelone où des baigneurs en slip s’agglutinent devant un écran géant où s’affiche en temps réel le nombre des victimes : 2177.

Intrigué par ce coup de scandale dans la gueule (technique marketing dite « du pied dans la porte »), requinqué par l’esbroufe de la fille qui fait du journalisme « moderne », Joan décide d’aller piller la caisse dans la boutique de son ex pour s’envoler pour Chypre où la 2117 a été trouvée. Là, un photographe en veste d’uniforme bleu du tramway de Vienne officie déjà, tandis qu’un barbu flanqué de trois femmes semble donner des directives au petit groupe de réfugiés trempé qui a été « sauvé ». Joan pond un article larmoyant qui est publié par son canard et repris par la presse étrangère en mal de scoop pour bobo et mémère. Mais, lorsqu’il revient à Barcelone, sa frigide rédac’chef lui reproche de ne pas avoir creusé : la 2177 ne s’est pas noyée, elle a été assassinée d’un coup de poignard dans la nuque. Il croit repartir, creuser encore.

Dans le camp chypriote, vraie passoire à terroristes, Joan apprend en soudoyant une femme que règne la loi de Daech : un ex-officier de Saddam Hussein ayant sévi dans la prison d’Abou Graïb tient les langues. Il s’est rasé la barbe mais c’est lui qui, machiavélique, va manipuler le journaliste naïf pour tenir en haleine la presse européenne sur la piste d’un gros attentat à venir, quelque part en Allemagne… Qu’il va lui-même soigneusement planifier.

Pendant ce temps, à Copenhague, un jeune homme enfermé dans sa chambre et dans l’univers mental fruste des jeux vidéo ne cesse de « tuer » virtuellement des aliens. Il hait sa mère, son père, la société – car eux ne l’aiment pas. Alexander n’a aimé que son grand-père, qui lui a légué un sabre de samouraï. La victime 2117, qui ressemble sur la photo du journaliste à sa grand-mère, le touche. Il veut l’utiliser pour crier son refus de l’indifférence et téléphone à la police – Département V. Il annonce qu’il va décapiter ses parents une fois son score de 2117 points atteints sur le jeu (cherchez pourquoi), puis sortir dans la rue pour se faire tous ceux qui passent (cherchez donc où). Il utilise des cartes prépayées pour rester anonyme.

Commence alors un jeu du chat et de la souris en Allemagne et au Danemark.

En Allemagne où Ghaalib le terroriste rassemble son équipe de tueurs venue des camps de réfugiés ayant traversé la Méditerranée et où il laisse des indices suffisants à Assad, pilier flic du Département V émigré d’Irak. Il détient sa femme Marwa et ses deux filles depuis ce temps où Assad lui a échappé en Irak, lors d’une mission de l’ONU 16 ans auparavant. Assad (qui s’appelle en vrai Zaïd) l’a défiguré à l’acide phosphorique que l’autre voulait lui coller sur le dos à vif, puis a tué son frère, et il veut se venger. Il déclare violer chaque soir femme et filles ou en les laissant à loisirs à ses hommes. Assad devient fou et s’envole pour l’Allemagne, traquer le tueur au nom d’Allah (qui ne dit rien mais n’en pense pas moins, vu la fin).

Au Danemark, Gordon aidé de Rose, autres piliers du Département V, vont resserrer les mailles du filet autour du jeune vantard blond (et « mignon ») qui veut péter les plombs.

Entre les deux pays Carl, ami d’Assad, qui apprend peu à peu son secret, et ami de Rose qui a quitté le département deux ans avant et est devenue grosse.

Je ne vous en dirai pas plus pour ne pas déflorer la virginité du sujet : vous aussi avez droit aux vierges du paradis. Les fans retrouveront leurs personnages favoris, dans la lignée des séries qui veulent faire « famille » afin de forcer l’accoutumance ; mais cette fois-ci, au vu des commentaires, il semble que les fans soient un brin déçus – surtout parce que la 8ème enquête paraît la dernière du Département V. Pour les autres, dont je suis, ces à-côtés humains ne sont qu’épices pour une intrigue qui s’accélère nettement sur la fin, devenant haletante. C’est bien découpé et bien mené, hormis le premier chapitre démago sur « les migrants ». Nul ne saurait au total s’y ennuyer.

Je ne connaissais pas la star du polar danois. Né en 1950 et seul fils sur quatre enfants d’un psy sexologue connu, il est de « la génération d’avant » pour les lecteurs contemporains ; d’autant plus que, dans la lignée de l’interdit d’interdire après 68, il a touché à tout : guitare pop, médecine, science politique, cinéma, libraire de BD d’occasion, éditeur, scénariste, adepte du Mouvement danois pour la paix… Allez voir plutôt en anglais car sa Wikifiche pour pèdes en français est d’une indigence rare : que font les profs confinés ?

Carl Valdemar Jussi Adler-Olsen a été lauréat du Ripper Award (prix européen du polar), du Prix Boréales du polar nordique 2014 pour l’ensemble de la série du Département V, Grand prix polar des lectrices de Elle 2012 pour Miséricorde, prix « Laurier d’or » des libraires au Danemark et prix Clé de verre (meilleur polar scandinave) pour Délivrance, tous deux en Livre de poche.

Jussi Adler-Olsen, Victime 2117 – La 8ème enquête du Département V, 2019, traduit du danois, Albin Michel 2020, 575 pages, €22.90 e-book Kindle €15.99

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