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Manuel Vasquez Montalbán, Le prix

Lassé de tout et même de l’espérance, Pepe Carvalho se prend de plus en plus pour Philip Marlowe, comme lui observateur cynique et pessimiste d’une société corrompue. La société est l’Espagne post-franquiste du début des années 1990, bientôt post-socialiste. Car « la révolution » n’a consisté, comme souvent, qu’à remplacer une caste par une autre, les catholiques conservateurs par des sociaux-démocrates affairistes. Scandales et corruption minent le pouvoir.

Quel meilleur portrait de cette nouvelle société que celui du milliardaire catalan Lazaro Conesal, bâtisseur de holding, créateur d’une banque, rachetant à bas prix des entreprises qui battent de l’aile pour les rationaliser ? Il a l’oreille du pouvoir, et surtout les mains avides de tous ceux qui ont un intérêt « objectif » à se hausser du col dans la société. Revanchards, petit-bourgeois, paysans montés à la ville, hommes qui se sont faits tout seul, les socialistes espagnols copient servilement, comme à l’école, l’exemple de leurs aînés européens.

Un jour, Pepe Carvalho est convié à côtoyer ce milieu de près. C’est à Madrid, où le milliardaire doit remettre un prix littéraire richement doté de 100 millions de pesetas dans l’un de ses grands hôtels, le Venice. Il a convié le gratin des lettres et de la culture, le président de la communauté « autonomique » de Madrid (autonome n’aurait-il pas été plus judicieux ?), la ministre socialiste de la Culture en fin de règne, un prix Nobel de littérature espagnole, un éditeur, un vendeur d’encyclopédie, et divers auteurs plus ou moins représentatifs, du jeune poète pédé (ainsi disait-on à cette époque) au puriste qui déteste voir ses livres vendus entre les mains de n’importe qui « pour s’endormir ». Le détective doit ouvrir ses yeux et ses oreilles pour observer les convives car l’hôte se sent menacé.

Il retrouve à Madrid Carmela, un amour fugace de Meurtre au Comité central, survenu quinze ans avant, dont le gamin est devenu un jeune tatoué pédé percé qui a fondé un groupe de rock appelé Dieu nous prend à confesse – fils à la dernière mode, bien loin de l’austère communisme militant de la pasionaria.

Le premier chapitre est succulent, tout de description sociologique acerbe de ce milieu littéraire d’Europe provinciale nouveau riche ! Mais les amateurs d’action peuvent le sauter sans séquelles afin d’entrer dans le vif du sujet. Le soir de la remise du prix, entre caviar (soviétique) et champagne (catalan), saumon (d’élevage) et pan con tomate (paysan), les Importants se la jouent. Ils attendent le verdict de l’oracle, un jury payé à déguster caviar et champagne et à surtout ne rien décider. Seul le maître, Lazaro Conesal, désignera souverainement le lauréat ou la lauréate.

Dans sa suite à l’étage, en attendant la remise du prix, défilent les solliciteurs et les quémandeuses. Il a fait des affaires avec les premiers et a couché avec les secondes, selon le rituel bien rôdé des « affaires ». Tous et toutes ont des raisons de lui en vouloir, d’autant qu’il vient d’avoir un entretien avec le président de la Banque d’Espagne qui ne lui a pas caché devoir mettre sa banque sous tutelle. Cela sent l’hallali et chacun cherche à se démarquer, à reprendre ses billes. C’est alors que Lazaro Conesal est retrouvé assassiné, en pyjama dans sa chambre, juste avant l’heure du prix.

Personne n’a rien vu, rien entendu, les caméras de surveillance étant déconnectées. Tous ont plus ou moins quitté la salle de réception pour monter dans les étages et forcer l’audience du grand maître. Il s’est empoisonné sans le vouloir avec ses comprimés de Prozac trafiqués par un être malveillant. Qui ? C’est tout le sel de l’enquête, menée par un jeune inspecteur de police intéressant, Ramiro, et le vieux détective alcoolique Carvalho.

Le principal associé de Lazaro a quitté le navire en revendant ses parts et couche avec le fils, Alvaro, un fin jeune homme titulaire d’un master du MIT. Sa mère, vieillissante, jalouse les maîtresses de son mari et se raccroche à son fils : « Tu es la seule chose importante qui me reste » p.365. Lazaro Conesal a fait établir des dossiers sur chacun des requins de la finance qui l’entourent pour mieux les tenir, mais l’un d’eux a fait écrire par un jeune prétendant en lettres un roman transparent qui met en scène le pouvoir de l’argent et du sexe, l’associé d’un milliardaire séduisant le fils de celui-ci. Et « le meilleur romancier et poète gay des deux Castilles » se remémore le mot d’Oscar Wilde : « Chaque humain tue ce qu’il aime » p.365. Entre les intrigues de pouvoir et celles de la jalousie, les motifs de tuer ne manquent pas ! Le lecteur rebondira sur la fin comme la boule d’un billard à trois bandes pour connaître enfin le vrai coupable.

Entre temps, le plaisir de lecture tient à la satire sociale du milieu littéraire madrilène des années 1990 (que le nôtre reproduit à l’envi) et à la virtuosité gastronomique de Carvalho qui goûte plusieurs whiskies et conseille les menus d’un Conesal amené à rencontrer le président de la Banque d’Espagne. Car il croit qu’on ne mange pas la même chose selon son interlocuteur et qu’il faut se préparer par nourritures et boissons à toute épreuve sociale. Pour la littérature, il y a longtemps qu’il a commencé à brûler tous les livres. « Quand je pense que ces petits minimalistes sont montés en épingle et présentés comme l’espoir de la littérature espagnole parce qu’ils pondent un roman de 150 pages où l’on passe son temps à couter des disques et à décrire par le menu une vie idiote et décadente, j’en perds la voix » p.361.

Manuel Vasquez Montalbán, Le prix (El premio), 1996, Points Seuil 2000, 382 pages, €7.60

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Steven Saylor, Le triomphe de César

Gordianus le limier a 64 ans et fatigue. Tout comme l’auteur qui ne sait plus guère ficeler des intrigues. Ce roman policier historique qui se passe à Rome au temps de Jules César se traine. Les personnages sont convenus, déjà rencontrés dans les précédents romans, notamment la tribu recomposée Gordianus faite d’esclaves mâles tous jolis, progressivement affranchis et adoptés : Meto, Eco, Davus, Rupa, Mopsius et Androclès… Seule innovation accentuée : l’intervention de la fille biologique de Gordianus, Diana, dans ses enquêtes. Son intuition féminine et sa vivacité de jeunesse font beaucoup pour activer les petites cellules grises usées du vieux limier.

César est venu, a vu, a vaincu. Mais la traduction biaisée de cet aphorisme célèbre par Hélène Prouteau, tirée chez elle par paresse de l’américain et non pas du latin, montre son inculture classique, sans parler des « on » semés un peu partout ! Pire encore : les « runes ». Page 135, la traductrice (on n’ose croire que ce soit l’auteur) évoque des « runes » sur les baguettes « gauloises » au triomphe de César. Quel anachronisme ! Les runes ne sont attestées pour la première fois qu’au Danemark (donc pas en Gaule) et seulement en 150 après JC (et pas en 46 avant). Tacite (en +98 seulement) évoque seulement des « signes » (mais toujours germains). Les Gaulois ne connaissaient pas les « runes », même si le terme est devenu très à la mode avec les séries barbares produites à la chaîne par les stations consuméristes américaines.

En 46 avant JC donc, César revient d’Egypte où il a installé Cléopâtre, la descendante grecque des Ptolémée, sur le trône – tout en refusant pour le moment de reconnaître le fils qu’il aurait eu avec elle, Césarion. La mère et l’enfant sont à Rome pour les quatre triomphes successifs de celui qui est désormais, sur décision du sénat, dictateur. Vercingétorix doit y être étranglé après six ans et Arsinoé, la sœur de Cléopâtre également, tout comme le bébé du roi Juba. Les événements et la guerre civile ont en effet empêché de fêter comme il se doit la conquête de la Gaule, la victoire sur Pompée, Pharnace et Juba. César se consacre désormais à Rome, après ses 50 batailles rangées et son million et demi de morts.

Sa cruauté fait tache dans le peuple et ce n’est pas du goût de tout le monde. Il a nombre d’ennemis. Sa quatrième femme, Calpurnia, veut croire en la menace et engage pour cela divers devins qui vont tous dans son sens. Sauf qu’ils sont assassinés les uns après les autres… Auraient-il découvert l’âme du complot contre César ?

Gordianus le limier est réputé depuis des décennies pour coucher avec la vérité et la renifler lorsqu’elle est proche. Calpurnia veut qu’il ouvre ses yeux et ses oreilles, qu’il furette dans tous les coins, pour déceler les comploteurs. Le meurtre de Hiéronymus en est le prétexte. C’est un ancien bouc émissaire massaliote et ami de Gordianus qu’il a sauvé d’une mauvaise posture alors qu’il recherchait dans cette ville encerclée par les armées de César son fils Meto.

Le grec érudit a laissé un journal de ses investigations ici ou là plus quelques notes politiques de ce qu’il communiquait à l’épouse de César. Gordianus part de ces écrits mal écrits, avant que sa fille ne s’en mêle pour y mettre de l’ordre. Une énigme est placée en évidence, mais l’évidence est ce qui se voit le moins, tout lecteur de roman policier le sait depuis la lettre volée d’Edgar Poe. Chacun des chapitres va donc examiner un coupable possible, successivement, sans avancer de beaucoup. L’action est réduite au minimum, même si Gordianus échappe de peu au poignard dans les chiottes du forum, exactement comme plusieurs années auparavant. Il n’a semble-t-il rien appris depuis.

L’essentiel du texte est consacré à la description minutieusement reconstituée des différentes cérémonies du triomphe de César à Rome, selon la pléiade d’historiens qui les ont évoquées, cités en fin de volume. Car l’essentiel de l’attrait de ce roman consiste en la vie romaine d’époque, bien rendue, même si les coucheries de César avec des garçons prennent une place démesurée au regard de leur faible probabilité. Le dernier en serait Octave, éphèbe d’encore 16 ans et qui sera l’héritier. L’auteur avoue en fin de volume qu’il a « traversé bon nombre de triomphes et d’épreuves » depuis son dernier livre et sa vie personnelle pourrait expliquer ce tropisme érotomane.

Steven Saylor, Le triomphe de César (The Triumph of Caesar), 2008, 10-18 2016, 311 pages, €7.80 e-book Kindle €9.99

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Manuel Vasquez Montalbán, Histoires de famille

Trois fictions qui sont plus de petits romans avec un début, une histoire et une fin, que des nouvelles écrites selon les règles de la nouvelle avec la montée progressive et la chute in extremis. L’auteur aurait pu développer pour réaliser de véritables romans policiers comme il en a le secret. Tout tourne autour de la relation parent-enfant.

Du haut des toits (d’un quartier pauvre, le cinquième district de Barcelone), un fils de 13 ans s’occupe de son père fantasque qui l’a élevé depuis l’âge de 3 ans, lorsque sa mère s’est enfuie en Amérique du sud. Saoul, il la battait ; mais l’amour n’a jamais régné entre ces deux-là. Entre le père et le fils, si. Sauf que le père, qui aimait sauter de terrasse en terrasse comme lorsqu’il avait 15 ans, a chu brutalement pour s’écraser dans la cour. Suicide ? Meurtre ? Pepe Carvalho penche pour la seconde hypothèse : lorsqu’on aime un rejeton, on ne fuit pas par le suicide. Dès lors, pourquoi ? Occasion d’observer le petit peuple de Barcelone en cette fin des années 1980, l’attitude de mère indigne indifférente à tout « amour maternel » : porter un être en son ventre n’induit pas l’attachement, contrairement à l’idéal naïf que porte la société.

En cherchant Sherezade (sans le he), Carvalho mandaté par une mère opulente et débordante d’amour frustré, va découvrir que tout est bon pour échapper à l’étouffoir maternel : se contorsionner nue devant les hommes, s’agripper à la première bite assez raide qui passe, se laisser embringuer dans un réseau de traite. Car les femmes mûres qui ne peuvent plus avoir d’amants et qui ont laissé perdre leur mari se reportent sur leur fille unique, au point de l’empêcher de vivre. Pas simple d’enquêter pour découvrir la vérité…

J’en ai fait un homme, proclame de son fils unique un père patron entrepreneur qui s’est fait lui-même de ses propres mains. Il l’a façonné tout petit pour qu’il n’ait jamais à travailler manuellement : école, études, sport, culture, milieu – tout était bon pour le Fils. Jusqu’à son mariage, à l’âge adulte, avec une fiancée approuvée sinon goûtée par le pater familias. Sauf que, durant la nuit de noce, le couple est assassiné chacun d’une balle. Par Qui ? Pourquoi ? Régenter l’existence de l’enfant prépare-t-il à vivre autonome ? Incite-t-il à prendre des risques ? A se façonner une double vie pour échapper à Big Father ?

Chacune à sa manière, ces histoires content les difficiles relations du couple parent-enfant lorsque le parent reporte son amour sur son rejeton unique, faute de savoir en conquérir parmi ses pairs. « Familles, je vous hais ! » lançait Gide. A lire Montalbán un siècle après, le lecteur peut constater que rien n’a changé dans la pathologie familiale.

Manuel Vasquez Montalbán, Histoires de famille (Historias de Padres e Hijos), 1987, 10-18 1995, 191 pages, occasion €2.17

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Peter Mayle, Le diamant noir

Le diamant noir est la truffe, qui pousse où il lui plaît et dont l’auteur imagine qu’un savant agronome a su la maîtriser. Ce savoir vaut de l’or et suscite la convoitise d’affairistes et de mafieux venus d’un peu partout.

Un jeune Anglais de 30 ans installé dans un village provençal, Bennett, vaguement agent immobilier pour ses compatriotes dans la région, voit ses économies fondre au soleil (vif) du pays et cherche un emploi. Il a l’idée (évidemment lumineuse, climat oblige) de passer dans l’International Herald Tribune, quotidien fort lu par les internationaux, une petite annonce sollicitant un « poste intéressant même si inhabituel (…) sauf mariage ». Non qu’il soit gay, bien qu’élevé en pension depuis l’âge de 7 ans et connaissant à peine son père, mais ne voulant pas s’installer avec mémère, maison et mômes.

Le destin va décider pour lui. Convoqué par un riche homme d’affaire du nom de Poe, il va habiter dans un grand appartement ouvert sur la baie à Monaco et jouir de 20 000 francs par mois pour seulement se laisser vivre là-bas. Pourquoi cette générosité ? Pour éviter le fisc qui taxe les non-résidents comme résidents lorsqu’ils ne vivent pas au moins six mois et un jour sur le territoire français. Bennett va devenir Poe et signer des notes de restaurant, payer des contraventions, en bref produire du papier pour les dévoreurs de paperasse de l’administration fiscale.

Cette vie facile est occasion d’inviter une ex-copine de la pub. Sauf qu’une mallette doit être livrée un soir et que le sbire personnel de Poe doit venir la prendre un peu plus tard. Et que la copine sortant de sa douche la donne bien volontiers aux deux Italiens bien aimables qui se présentent à la porte de l’appartement, alors qu’elle a envoyé Bennett l’approvisionner en clopes. Erreur fatale ! La mallette, d’un prix inestimable car elle contient les formules et les documents permettant de cultiver la truffe noire, a été volée !

Poe n’est pas content et exige de Bennett qu’il se rachète en allant participer aux enchères du mafioso italien qui a fait main basse sur la came et veut la vendre au plus offrant. Sous le couvert d’une société d’investissement suisse et flanqué d’une acolyte juive américaine experte en close-combat, Bennett va connaître sur le yacht l’adrénaline de toute une vie. La fille séduit le vieux, l’assomme et le ligote, et s’enfuit à poil de sa cabine avec pour tout bagage la précieuse mallette. Le couple fuit à la nage et vole une voiture, elle en chemise mouillée sur ses formes érotiques et lui torse nu sous son blazer.

Mission accomplie ? Pas vraiment. Car la fille en veut plus que les dérisoires 50 000 $ promis, dont elle n’est d’ailleurs pas sûre que lui donne son ex-amant Poe, lui qui l’a jetée pour une plus jeune Chou-chou. Elle en saurait trop, tout comme le savant agronome qui a été tué par « accident de voiture ». Elle décide Bennett à la suivre et à demander 1 million.

Commence alors une course-poursuite mettant en scène des flics corses mafieux, des moines amateurs de vin et la Présidence de la République. C’est truculent, empli de rebondissements, parsemé de drôleries. Bennett est un rien benêt mais d’un humour acide ; Anna décidée mais timorée seule.

Peter Mayle, mort début 2018, connait bien la Provence pour y avoir vécu et écrit ; Bennett est un peu son double, célibataire, et Georgette la villageoise sa femme de ménage. Une année en Provence racontant son existence d’expatrié au soleil fut un best-seller qui fit monter à l’époque les prix de l’immobilier dans la région sans le vouloir.

Le roman est extrêmement agréable à lire, truffé de pointes d’humour à l’égard des Français de Provence et de l’Administration en général. Sa fin est merveilleuse, profondément satisfaisante au lecteur. Vous avez dans ce Diamant un peu plus de deux heures d’un vrai bonheur de lecture.

Peter Mayle, Le diamant noir, 1996, Points Seuil 2001, 293 pages, occasion €1.35

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Christian de Moliner, Les transhumains

Le transhumanisme prône une humanité augmentée à l’aide des techniques aussi bien génétiques qu’informatiques. Le Graal est l’éradication du vieillissement. Ce dépassement de « la nature » par l’orgueil technique est pour (entre autres) les chrétiens un défi à Dieu analogue à celui de la tour de Babel ; la Bible décrète la morale de ce qu’il s’en est ensuivi.

Christian de Moliner s’empare du sujet pour en faire un roman policier de science-fiction assez réussi, dont je regrette seulement qu’il soit trop court et à mon avis sommairement étayé.

L’intrigue est séduisante : un meurtre dans une tour très sécurisée de Manhattan sans que personne ne soit détecté par les caméras de surveillance. Il s’agit de plus d’un meurtre mis en scène à la façon d’une crucifixion avec clous dans les mains et les pieds et crucifix dans le cœur. Un message net pour les dirigeants : arrêtez le « progrès » ! Une illustration future possible des actions des écologistes activistes.

C’est que la société américaine Transhuman Corporation, quelque part dans un futur proche, promet tout ce qu’on veut : vivre plus, vivre plus vieux, voire éternellement (sauf accidents et maladies). Les plus sont des implants techniques au poignet qui permettent de communiquer sans avoir à sa connecter à un mobile ou à un ordinateur, une valve au cerveau pour le haut débit direct exigé des chercheurs, une cape d’invisibilité réservée aux initiés, des mouches drones aptes à injecter des poisons ou à surveiller un objectif, des pièces sécurisées à l’aide du code génétique analysé par la respiration et qui diffusent un gaz mortel à tout contrevenant. L’éradication du vieillissement consiste en une puce spéciale, bientôt remplacée par une technique plus douce mais encore très secrète…

C’est ce projet baptisé Bixenta qui est, semble-t-il, en cause dans ce premier meurtre. Le patron de la firme, Dimitri Borag, fait agir ses relations politiques pour que soit nommé chef d’enquête le commandant John Dervin. Pourquoi ? Peut-être parce qu’il peut avoir barre sur lui, le policier se disputant avec sa femme pour se faire augmenter. Peut-être aussi parce qu’en digne fils de l’auteur, ses obsessions sexuelles le poussent à clouer au mur la première secrétaire accorte qui passe. Sauf qu’il a cette fois une « excuse » : les phéromones diffusées par le poignet de ladite demoiselle, sur ordre de son patron, qui rendent la pulsion irrésistible. Les ébats, dûment filmés par caméra, feront un moyen de chantage efficace en cas de conclusions d’enquête qui dévieraient de la ligne voulue.

La Christian League américaine est violemment opposée à cet hubris humain mais l’auteur considère que c’est évident et n’analyse pas pourquoi. Ces chrétiens fondamentalistes militants se veulent plus que jamais soumis à Dieu en ses Commandements, avec cet arrière-plan à prétexte écolo qu’est le mythe de « la nature ». D’une nature comme ensemble des faits, ils passent à la nature comme norme morale indépassable. Il faudrait ne toucher à rien, « laisser-faire et laisser-passer » tout ce qui se fait et se passe « naturellement », la Main invisible (et divine) s’occupant de tout : il suffirait de naître. Une bonne traduction du capitalisme, si l’on y pense… Passer de l’homme primitif au transhumain serait transgresser les lois naturelles, donc aller contre nature ce qui est assimilé (comme l’inversion, l’avortement, l’adultère ou la GPA) à un crime de lèse-majesté divine, un défi diabolique à Dieu le Père. D’où les manifs – d’où peut-être le crime ? Les fanatiques sont prêts à tout puisqu’ils croient toujours détenir la seule Vérité, ou avoir des visions que leur envoie leur dieu.

C’est cet aspect idéologique qui n’est pas développé, ce qui est dommage. L’intrigue policière prendrait un sens plus actuel si elle explorait l’arrière-plan sociologique de l’opposition à Transhuman Corp. Au lieu de quoi tout se passe en vase clos, entre une équipe de chercheurs plus ou moins coupés du monde et paranoïaques, aspect psychologique qui n’est guère développé non plus. Je conçois qu’une intrigue policière se doit d’être resserrée pour que l’action continue de captiver le lecteur, mais le contexte social et humain est quand même ce qui distingue les bons romans, fussent-ils policiers.

Le lecteur apprendra, sur la fin comme il se doit, en quoi consiste ce mystérieux et anxiogène projet Bixenta, et comment « la société » régule ce qu’elle croit des transgressions de transhumains. Dominer la nature ? Peut-être – mais comment dominer sa domination ? Encore un abyme de sens pour ce roman d’anticipation très actuel que, malgré son inachèvement, je vous incite à lire comme stimulant intellectuel à propos de la société qui vient.

Christian de Moliner, Les transhumains, 2017, 153 pages, €9.00 e-book Kindle €4.50

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Manuel Vasquez Montalbán, Le labyrinthe grec

Deux enquêtes en même temps pour le détective qui se fait vieux après la mort de Biscuter tandis que Charo s’éloigne. Un certain Brando (qui ne se prénomme pas Marlon) lui confie la rude tâche de suivre sa fille de 17 ans pour savoir pourquoi elle baise avec tous les vieux qu’elle rencontre depuis ses 14 ans. En même temps, un couple de Français le convie à rechercher un certain Alekos, jeune Grec de trente ans au corps d’Antinoüs et au visage de pirate turc. Il était en couple depuis quelques années avec la dame puis a disparu ; on sait qu’il se cache à Barcelone.

C’est le Normalien, ancien ami d’études de Carvalho, qui a conseillé ses services aux Français, rencontrés en Thaïlande. Mais par où commencer ? Alekos est peintre et s’est enfui avec un autre Grec, un éphèbe d’à peine 17 ans, tels Verlaine et Rimbaud. Barcelone bruit des destructions et reconstructions schumpétériennes des Jeux olympiques car l’année qui va suivre, 1992, verra la consécration postfranquiste de l’Espagne : Jeux olympiques à Barcelone, Exposition universelle à Séville, Capitale culturelle de l’Europe pour Madrid. Les vieux quartiers sont détruits, tel le Pueblo Nuevo – quartier neuf au XIXe – et les derniers « artistes » anarchistes et fauchés y donnent les ultimes fêtes dans la fumée en souvenir de mai 68, baise à l’appui. Un jeune d’aujourd’hui bien monté « défonce la rondelle » de celle qui fut jeune 25 ans avant.

C’est probablement là que le détective trouvera Alekos et son mignon. Quant à la fille Brando, il l’aperçoit en train de chevaucher nue une bite de vieux puis de gifler un jeune musclé à petite bite avant de comprendre qu’elle cherche l’aventure « sociale » pour écrire des romans. Son livre préféré est naturellement Peter Pan, l’enfant qui ne voulait pas grandir.

Il y a plus de sexe et moins de cuisine dans cet énième roman du détective, la seule recette longuement proposée (p.115 édition 10-18 1995) étant un étouffe-chrétien à base d’aubergines frites à l’huile inondées de sauce à la tomate et à l’anchois, surmontées d’un œuf poché baignant dans la sauce hollandaise et d’une cuillerée de caviar par-dessus. Ce n’est guère appétissant… Peut-être une façon de se moquer de ses lecteurs gastronomes comme de ses lecteurs tout court. Le volume de rhum, whisky et martinis que s’envoie Carvalho est humainement impossible et renvoie à la caricature du détective new-yorkais de légende.

Car on sent l’auteur lassé des aventures et intrigues dans un monde qui change à toute vitesse, une fois le couvercle du conservatisme bourgeois ôté. Les « socialistes » font comme partout ailleurs : ils instaurent un néo-conservatisme, mais petit-bourgeois, à base d’imitation servile du libéralisme égoïste yankee. Le fils Brando, éditeur à la suite de son père et de son grand-père, ne s’y est pas trompé en changeant en cinq jours seulement la politique éditoriale au profit de ce qui se vend : de la mode, des paillettes et du cul, surtout pas de la littérature.

Carvalho se passionne pour la quête du couple de Français, lui directeur-adjoint de la télévision platoniquement énamouré de l’éphèbe et elle amante charnelle esseulée du beau Grec qui l’a entraîné. Il expédie en revanche la fille Brando, trop vieux pour tester ses talents sexuels. Les années 1990 qui débutent sont celles où il se sent devenir vieux, passé 50 ans, et aspire au repos dans sa propre maison. L’auteur est né en 1939 et l’on vieillissait dix ans avant aujourd’hui.

Manuel Vasquez Montalbán, Le labyrinthe grec (El laberinto griego), 1991, Points Seuil 2009, 224 pages, €6.60

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Christian de Moliner, Un monde repu

Dans un monde futur de science-fiction, les humains sont peu nombreux car ils ont tout : ils sont « repus ». L’auteur reprend ici une vieille antienne que seule la lutte pour la vie permet de « vivre », c’est-à-dire combattre, bâtir, créer. Certains vont plus loin en émettant l’idée que la rudesse des conditions climatiques incite à plus encore de vitalité. Plus c’est rude, plus on fait des petits.

Dans ce monde du 25ème siècle, aux Etats-Unis, les régions sont dépeuplées, l’Oregon empli de forêts ne comprend guère plus que cinq mille habitants. Ce pourquoi le gouvernement fédéral décide de supprimer le sénateur qui « représente » cet Etat – un casus belli pour le gouverneur, irascible et souhaitant avant tout garder son pouvoir.

L’un de ses amis est retrouvé mort chez lui, dans son bureau fermé, alors que nul n’est entré. Deux êtres seulement à proximité, potentiels suspects : son épouse et R-Elisabeth, son robot à tout faire. Qui l’a fait ? Le procureur honorifique Sirva, le seul de l’Etat, est tiré de sa transe virtuelle avec la femme de ses rêves pour enquêter. Il n’y connait rien, pas plus que le shérif, puisqu’aucun meurtre n’a eu lieu depuis 25 ans dans ce pays pacifié où chacun obtient tout ce qu’il lui plaît – même le droit de travailler plutôt que de ne rien faire.

R-Elisabeth est un robot perfectionné (faut-il dire robote ?) dont le capot présente toutes les caractéristiques physiques de la femelle désirable aux mâles blancs un brin machos. Sirva va d’ailleurs s’apercevoir qu’elle a été spécialement dotée d’un progiciel pour séduire, outre ses tâches de secrétariat efficace. Il va la faire monter en « niveau 3 » par l’entreprise de robotique qui l’a fabriquée pour l’aider dans son enquête en pratiquant toutes les analyses des scènes de crime. Car ce n’est que le premier, manifesté par un gigantesque 1 tagué au mur avec le sang de la victime.

Le procureur va nager, donc s’angoisser. Quoi alors de plus relaxant que le sexe ? La femelle désirable est là, toute proche, et il saute dessus. Elle est mécaniquement consentante et c’est l’orgie. Il la prend dans la voiture, dans un réduit, chez lui… Le lecteur retrouve ici les obsessions de l’auteur : l’addiction sexuelle mâle accompagné de « honte » et de « culpabilité ». Il devrait bannir ces mots de son dictionnaire tant ils réduisent au sordide une histoire qui n’en a pas besoin. L’acte sexuel est un exercice d’hygiène comme un autre, surtout avec un objet cybernétique. La « honte » ressort de la morale et du regard des autres, or Sirva n’est ni marié ni en couple et nul ne l’observe. Au 25ème siècle, malgré l’emprise de la Bible et de la Morale puritaine longtemps aux Etats-Unis, gageons que les attitudes de prohibition et de vierge effarouchée auront disparu ! Si tous les désirs sont satisfaits, en quoi la baise avec une machine plutôt qu’avec la main pourrait-elle être source de « culpabilité » ?

De crimes en complot le procureur, un brin veule mais asservi à la facilité avec laquelle son siècle le fait vivre, va découvrir que les robots ne sont pas ce qu’ils ont l’air. Ou plutôt la série limitée expérimentale dont R-Elisabeth fait partie, livrée en cinq exemplaires seulement. Une grande catastrophe, trois siècles avant, a fait limiter par la loi les capacités des androïdes pour ne pas submerger les humains. Mais la société US Robotics veut aller plus loin, poussée par l’orgueil technique et le goût du pouvoir plus que par l’argent : elle veut changer la loi pour que l’humanité puisse créer à nouveau et poursuivre le progrès technique.

Dès lors, pourquoi ne pas pousser à la sécession l’Oregon afin de disposer d’un territoire ami où la loi serait favorable ? Pourquoi ne pas proposer des faveurs sexuelles robotiques aux dirigeants aptes à parvenir à ce but ? Le mystère reste les crimes, trois en quelques jours, dont un spécialiste de l’Intelligence artificielle.

Aidé par un jeune agent du FBI et par R-Elisabeth, le procureur Sirva aura du mal à démêler les fils de cette histoire enchevêtrée où les passions se mêlent, dans un monde qui les a réduites pour la plupart au virtuel. Mais la nature humaine ne change guère, le sexe et le pouvoir règnent toujours en maîtres dans les esprits.

Ce court roman d’anticipation (qui demanderait à être relu pour les inversions de mots (p.42) et les omissions qu’il contient encore), part des réflexions d’Isaac Asimov, connu pour ses « lois de la robotique ». Il invente une intrigue originale qui met en scène les craintes que l’on peut avoir aujourd’hui sur le surgissement des androïdes dans l’univers des hommes.

Christian de Moliner, Un monde repu, 2017, éditions du Val, 154 pages, €9.00 e-book €4.50

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Manuel Vasquez Montalbán, Hors-jeu

Pepe Carvalho vieillit, avec le siècle qui se transforme. La fin des années 1980 voit la gauche au pouvoir, en Espagne comme en France, et le socialisme adapter là comme ailleurs le pays à la mondialisation américaine. Barcelone vise les jeux olympiques et le foot devient professionnel et mercenaire. Il attire le fric et la spéculation pour la plus grande gloire populiste du socialisme triomphant à la veille de la chute du mur de Berlin.

Le titre espagnol est moins lapidaire que le titre français pour ce roman policier sociologique qui observe avec amertume et une certaine ironie la fin d’un monde ancien et l’émergence d’un monde jeune, individualiste et cruel. « L’avant-centre sera assassiné en fin d’après-midi » : tel est la teneur d’un message (anonyme) envoyé au Barça – qui vient d’engager un jeune footeux blond anglais marqueur de but comme avant-centre. Bien que la stratégie de l’entraîneur soit de traiter les avants comme des défenseurs et les arrières comme des avants, la lettre intrigue. Qui en veut au joueur ? au club de foot ? à la ville ? à l’époque ?

La police est bien-sûr mise au courant mais le commissaire Contreras, bien connu des lecteurs comme de Carvalho, est soumis aux lenteurs des procédures. Le club engage donc le détective en plus, pour fouiner là où la police ne peut aller, sous le prétexte d’une étude socio-psychologique des fans et des joueurs de foot de Barcelone – un thème fumeux très à la mode intello à la fin des années 80 mais qui permet d’entrer partout et de justifier sa présence.

Pepe ne découvre pas grand-chose, mais la police rien du tout. Il s’agit surtout de mettre au jour le réseau d’intérêts bien partagés des milieux économiques et du milieu sportif, les politiciens comme d’habitude en arbitres corrompus. La ville s’urbanise et guigne les terrains des pauvres ; les clubs de quartier traditionnels qui occupent les gamins et les défoulent ne sont plus à la mode ; le club « international » pour la façade olympique compte beaucoup plus car l’Espagne socialiste du post-franquisme veut présenter un visage moderne et dans le vent (la Movida).

L’intrigue policière est donc la métaphore de l’époque. Si elle parait ringarde aujourd’hui, après une génération de socialistes aussi intellos que méprisants, se croyant nés avec la science infuse qu’il faut tout bouleverser pour se faire une caste au soleil, les rouages décrits avec une jubilante précision restent éternels. Donald Trump reprend les mêmes recettes. « Les rouges sont contre tout parce qu’ils cherchent des noises au pouvoir jusqu’à ce qu’ils l’aient obtenu, et alors ils cherchent à leur tour des poux dans la tête des autres » p.98.

Ce serait déflorer l’intrigue que de trop en parler mais disons seulement que la prophétie se réalisera, bien qu’autrement, sur fond de rivalité entre l’ancien et le nouveau, le club « international » et le club de quartier, les terrains occupés de PME en  crise et l’ambition urbaniste. Les junkies décatis et déjà passés de mode se heurtent aux nouveaux caïds (arabes immigrés après Franco) qui se sont taillé un territoire au couteau à cran d’arrêt. Pepe Carvalho évolue dans tous les milieux, traînant son nez empathique et sa propension à boire plus qu’à déguster de bons plats car il semble en perdre le goût (une seule recette de poivrons farcis accompagnés d’une épaule d’agneau, trop farcie elle aussi).

En revanche, que d’acuité dans la description du milieu footeux ! Les entraîneurs se croient obligés d’en rajouter en matière de « bite » et de « couilles », émaillant leurs interjections aux joueurs d’un virilisme exacerbé un brin louche. Ils me rappellent les entraîneurs du Gamin, traitant les adolescents de « pédés » et les incitant à « se mettre des couilles au cul » pour « jouer avec la bite » – ce qui pouvait se traduire par galvaniser leur énergie pour en vouloir et gagner. Mais ce vocabulaire rudement sexué laissait planer un doute sur les penchants de l’adulte entraineur envers les jouvenceaux rosis par l’effort, surtout lorsqu’ils ôtaient leur maillot en fin de match. Le foot, Montalbán l’expédie en deux phrases, dans la bouche de Monsieur relations publiques du Barça : « En tant que sport, je le trouve d’une stupidité lamentable. En tant que phénomène  sociologique, je le trouve fascinant » p.22.

Manuel Vasquez Montalbán, Hors-jeu (El delantero centro fue asesinado al atardecer), 1988, in Les enquêtes de Pepe Carvalho tome 3 : Les thermes, Hors-jeu, Le labyrinthe, Seuil 2013, 656 pages, €25.00

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Maxime Chattam, La patience du diable

Rendu à l’éditeur le 6 mars 2014, ce thriller policier français hume l’air du temps avec une rare intuition. A peine un an plus tard, les attentats islamistes des psychopathes de banlieue vont ensanglanter la France. Pour Maxime, c’est normal, le pays se délite et la société ne tient plus qu’à de moins en moins de fils. Le bonasse Hollande, socialiste par métier comme on est boulanger, n’a rien fait, rien changé, laissant la réalité en marche comme devant.

Tout commence dans le livre par un attentat en TGV. Deux adolescents blancs, l’un blond, l’autre brun, ont acquis des armes de mains intéressées à propager le chaos et décident de massacrer tous ceux qui se présentent entre deux wagons : 53 morts. Pour rien, juste pour apaiser l’esprit tourmenté du leader et le cœur solidaire d’amitié du second. Un désespéré par l’accident d’auto qui a coûté la vie à sa femme et sa fille descend tout ce qui bouge dans le restaurant où ils avaient l’habitude d’aller dîner. Un autre fait sauter les cinémas à la bombe artisanale, recette trouvée sur Internet, faisant plus de morts que dans le film hollywoodien qui passe sur l’écran. Cela se poursuit dans un supermarché où un tordu organisé lance des ballons remplis d’acide sulfurique qui explosent sur la tête des acheteurs en semant la panique, tandis que des pistolets à eau sont complaisamment mis à disposition des jeunes garçons pour s’asperger… d’acide mortel ! Maxime Chattam a tendance à supplicier ceux qui sont les plus vulnérables, les plus mignons, ceux que l’on a envie de protéger au mieux. Un marginal poussé à bout prend en otage un car scolaire avec 42 enfants de 7 à 9 ans et leur demande de se foutre à poil avant qu’il jouisse de les faire sauter. Un boucher de supermarché enlève et dépèce ses victimes vivantes, notamment une jeune fille de 16 ans, leur arrachant la peau soigneusement avant de la vendre à des réseaux d’amateurs qui en font des coques de téléphone ou des reliures de livres ; quant à la viande, il la conditionne sous vide comme du bœuf à la vente dans son centre commercial.

Ludivine, lieutenante de gendarmerie à la section de recherches de Paris a fort à faire pour coordonner les enquêtes dans ce qui semble un chaos organisé. Par qui ? Pour quoi ? Nul ne sait. Les témoins invoquent le diable. Certaines victimes sont en effet mortes de peur, littéralement, sans antécédents cardiaques ni blessures apparentes. Le diable de nos jours ? C’est l’autre nom du Mal, ce repoussoir protestant qui sévit surtout dans les mentalités étroitement rigides américaines – et le lecteur sait que Maxime a vécu son adolescence à Portland, dans l’Oregon, ce qui lui a inspiré L’âme du Mal. (Chroniqué sur ce blog)

Ce qu’il appelle « le mal » est cette pulsion de mort qui ressurgit des profondeurs de la psyché quand la situation personnelle et sociale se dégrade. « La détresse croissante qui plombait la France comme la plupart des nations industrialisées depuis plusieurs années avait atteint son apogée avec la succession de coups d’éclat criminels sur lesquels Ludivine travaillait. Elle en était convaincue » p.379.

Comment aborder le sujet ? Le particulier sadisme, que l’auteur se complait à détailler, semble le fait de dérangés – mais est-ce si sûr ? Quel est le point commun entre les tueurs, ceux qui se sont tués après leur forfait et ceux qui ont été arrêtés ? C’est le Maître, le diable évidemment, qui n’attend que nos faiblesses pour déstabiliser, imposer le désordre, mettre le chaos, moissonner des âmes à la faux. Mais Ludivine ne croit pas au diable des religions du Livre, et elle a bien raison. Il y a forcément une explication rationnelle. Elle la trouvera, non sans se mettre elle-même en danger pour fuir on ne sait quoi, pour prouver on ne sait quoi. Les procédures elle s’en bat, les horaires elle s’en fout, son équilibre mental elle joue avec. D’où les grosses conneries qu’elle fait en ne verrouillant pas la porte de chez elle ou en allant seule explorer l’antre d’un pervers manipulateur particulièrement doué qu’elle a mis naïvement sur sa piste. On la bafferait avec allégresse si elle ne réussissait in extremis à retomber sur ses pattes comme si elle avait neuf vies – ou comme si elle était dans un roman. Celui-ci fait partie d’un « cycle » avec le même personnage principal, mais l’ordre de lecture est sans importance.

Hormis l’hémoglobine qui coule à flot durant le premier tiers, selon la mode ado sataniste ou vampire, la suite est plus haletante et la fin intéressante, même si le lecteur perspicace devine avant la fin qui est qui. Chacun est quand même pris. La philosophie sociale, trop tendance, est bas de gamme mais l’atmosphère de peur est si bien rendue que l’année 2015 semble révélée avant l’heure. Le nazisme des trop sûrs d’eux-mêmes ressurgit des profondeurs à chaque recul de l’ordre de la civilisation et des principes de l’humain.

Maxime Chattam, La patience du diable, 2014, Pocket 2018, 574 pages, €8.60 e-book Kindle €8.49 CD €19.02

Les thrillers de Maxime Chattam déjà chroniqués sur ce blog

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Christian de Moliner, Jasmine Catou détective

S’il existe des chiens policiers, les chats sont beaucoup plus rares. Seule Lilian Jackson Braun a instauré la série Le Chat qui… Dame Agatha elle-même montre peu de minets dans ses pages, son Hercule est seulement un vieux beau. Mais si l’article ne se trouve pas chez Christie, Christian le produit.

Jasmine Catou est le nom d’une chatte réelle, étalée d’ailleurs en couverture sur ce qui fut un jour mon lit d’une nuit. Comme dans le livre, elle vit à Paris chez sa « mère » qui est aussi maitresse d’amants plus ou moins attentionnés et dans l’attente de « l’homme de sa vie ». Situation qui produit des rencontres, des quiproquos, des rébus, tous ingrédients fort utiles aux énigmes.

Cinq d’entre elles nous sont contées, parmi les innombrables que la chatte a vécu. C’est que l’appartement est petit, mais « bordélique », et que les choses ont une fâcheuse propension à se perdre tandis que l’exiguïté des lieux oblige les convives à se serrer, jusqu’à l’empoisonnement. Un éditeur tueur, dragueur et vaniteux en fait les frais au café, après un délicieux poulet accompagné de tomates confites au four (Jasmine se pourléchera des restes, prendra encore 100 g en plus de ses 6 kilos bien fourrés).

Catou est une chatte, donc observatrice et impitoyable aux détails. Elle ne parle pas (évidemment) mais sait s’exprimer (évidemment – tous les compagnons de chats le savent) : frottement, griffes dehors, miaulement, saut léger pour faire tomber les objets. Pas n’importe lesquels ! Ceux qui permettent à maitresse Agathe (hommage à la reine du crime anglaise) et à son amie Armelle (prof de math éprise de logique) d’orienter leurs hypothèses sur la plus probable.

J’ai l’honneur de connaître la bête et son théâtre d’opération, niché dans un recoin proche de Saint-Germain des Prés. Jasmine condescend à se laisser parfois caresser et à jouer, considérant tout de ses yeux verts. Tout est vrai (sauf le lave-vaisselle, qui n’existe pas) et tout est inventé, pour le plaisir de la lecture. Car un chat policier, et dans le 6ème arrondissement, dame, cela ne s’est jamais vu !

Christian de Moliner, Jasmine Catou détective, 2019, éditions du Val, 109 pages, €6.50 e-book Kindle €4.50

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Manuel Vasquez Montalbán, Histoires de politique fiction

Trois nouvelles qui reprennent des thèmes souvent abordés par l’auteur dans ses romans policiers. A chaque fois le détective Pepe Carvalho est sollicité pour résoudre une affaire, en général la mort suspecte d’un vieux. Il est intéressant de noter que, dans l’Espagne post-franquiste des années 1980, la vieillesse commence tôt : il n’est pas rare, dans ces histoires de politique fiction, de voir des « vieillards » en maison de retraite dès leurs 70 ans.

Les trois obsessions de l’Espagne, à cette époque, sont le coup d’état, les conséquences de la guerre civile des années 30 et la hantise d’une résurgence du fascisme catholique. Chacune de ces obsessions fait l’objet d’un court roman que les français appellent nouvelles.

Dans la première, un groupe de factieux appartenant à l’armée, à l’Eglise et aux affaires, mandate un spécialiste des coups de main pour renverser le « faux » roi Juan Carlos et mettre à sa place un fantoche, Federico III de Castille et de Léón, ainsi qu’il s’autoproclame lui-même dans les rues et les bars de Barcelone. C’est un pauvre vieux un peu fou qui se croit le seul descendant légitime des rois qui firent l’Espagne. Il est encouragé, enlevé, manipulé et… rien ne se passe comme prévu, avec Pepe Carvalho aux premières loges.

La seconde remémore la guerre civile dans un hospice (catholique) de vieux débris de 70 ans et plus qui attendent avec patience et résignation que « Dieu les rappelle à lui » selon le mantra des bonnes sœurs. Même si la cantine n’est pas mauvaise, ils s’ennuient. D’où l’effervescence de la volière usée lorsque l’un d’eux, un vieillard orgueilleux et solitaire, meurt. Il était encore jeune, à peine 70 ans, et il se trouve qu’il a été étouffé par son oreiller. De lui-même parce qu’il avait l’habitude de le mettre sur sa tête ? Par malveillance d’un autre qui en avait marre de l’entendre râler ? Pour motif politique remontant à une génération en arrière, lorsque rouges et noirs se battaient férocement pour le pouvoir ? Un cahier qu’il tenait de sa vie se montre beaucoup moins précis dès lors qu’il est envoyé en mission par son groupe de républicains radicaux pour régler une vague affaire de corruption. Est-ce le nœud de l’intrigue ?

La troisième est la plus sordide car elle met en scène la sainte famille en proie à l’avidité et à la prétention, qui cherche à se débarrasser du vieux qui a le fric. Rien de tel que de manipuler le fameux 23 février, tentative providentielle de coup d’état en Espagne en 1981, pour terroriser le vieux et l’isoler du monde jusqu’à ce que mort s’en suive. Reste la petite-fille, qui aimait bien l’ancêtre et qui veut savoir pourquoi cet « arrêt cardiaque ». Elle mandate Pepe Carvalho pour enquêter et celui-ci commence par aller au restaurant où il s’enfile des escargots au beurre de chèvre et de l’agneau avec une sauce nouvelle cuisine.

Militaires, bourgeois, catholiques et bonnes sœurs n’ont jamais digéré les rouges ni les communistes étudiants sous Franco, et l’Espagne vit encore à cette heure en cette fin des années 80. Nourrir la peur permet de raviver les plaies afin qu’elles ne s’éteignent, sinon jamais, du moins pas avant que tous les protagonistes qui ont vécu ces périodes ne soient enfermés sous terre. Carvalho est dans cet entre-deux inconfortable d’ancien étudiant rouge devenu sbire de la CIA et détective privé après Franco qui le rend apte à comprendre les deux bords et à résoudre les contradictions des Espagnols qui se font trucider et de ceux qui les trucident. C’est assez bien vu même si cela commence à dater.

Manuel Vasquez Montalbán, Histoires de politique fiction (nouvelles), 1987, 10-18 1993, 193 pages, occasion €0.99

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Patricia Macdonald, Dernier refuge

Une histoire de femme, enceinte de surcroît, qui tombe de Charybde en Scylla. Dena aime Brian, copain de lycée revu après plusieurs années, mais il est fort jaloux, très occupé par un haras à chevaux auprès d’un père autoritaire devenu paraplégique, et il boit. Un soir, il la bat. Le flic Tyler appelé au portable depuis la salle de bain se révèle un brave Noir un peu niais qui obéit aux ordres. Or son chef Lou porte Brian dans son cœur on ne sait pourquoi, et il le relâche. Le mâle blessé dans son orgueil de propriétaire vient harceler celle qui porte son bébé, bien qu’ils ne soient pas mariés, tout en l’accusant de coucher avec un amant. Il s’introduit chez elle, lui crève un pneu, la saisit par derrière…

Dena s’est réfugiée chez son amie Jennifer, enceinte elle aussi, qui est revenue depuis un an dans la ville de son enfance avec son mari Ron, plus âgé qu’elle mais très amoureux. Elle accueille Dena mais est assassinée chez elle quelques jours plus tard. Qui a fait le coup ? Tout le monde soupçonne Brian mais le chef Lou n’y croit pas, faute de preuves tangibles, et le relâche. Une adolescente de 14 ans qui adore les chevaux et est en secret amoureuse du viril Brian, témoigne en sa faveur. Brian libéré s’empresse d’aller défoncer la porte de Dena qui a trouvé un logement provisoire au-dessus de celui de Peter, un collègue pianiste qui travaille dans la même auberge qu’elle et s’occupe seul et très bien de ses deux fillettes. Peter balance Brian bourré dans les escaliers et celui-ci déguerpit.

Mais une autre femme est retrouvée noyée dans un canal, probablement assassinée elle aussi.

C’en est trop : Dena décide de quitter la ville pour aller chez sa sœur à Chicago, malgré l’interdiction de la police qui veut l’avoir à disposition pour l’enquête sur le meurtre de Jennifer. Une juge a prononcé une interdiction temporaire contre Brian mais la police le laisse faire : il n’y a donc aucun autre moyen que de prendre son destin en main toute seule – à l’américaine. Dena part donc en voiture avec Peter qui déménage avec ses deux filles.

Mais l’assassin n’est évidemment pas qui l’on croit, bien que ce soit un peu téléphoné sur la fin et que l’on ne sache pas pourquoi il a tué Jennifer. Le prologue d’enfance vient comme un cheveu sur la soupe, non repris dans le reste de l’histoire. Les enchaînements d’actes aussi absurdes que niais de Dena sont difficiles à comprendre – mais nous n’avons pas la mentalité américaine.

Si l’intrigue est mince, tout se joue sur les portraits psychologiques des personnages. Ils sont fouillés et captivent. Dena ne restera pas dans la mémoire comme une femme rationnelle et une mère exemplaire, mais le cas de Peter est intéressant, celui de Tyler humain et celui du chef Lou déplorable. Les personnages secondaires sont soignés et le lecteur ne s’ennuie jamais. De quoi passer un bon moment, malgré le grandiloquent un peu bâclé de la fin : l’auteur avait déjà écrit trop de pages.

Voilà un bon polar pour l’été, relu et éprouvé par vingt ans de recul.

Patricia Macdonald, Dernier refuge (Safe Haven), 2000, Livre de poche policier 2002, 510 pages, €8.70 e-book Kindle €8.49

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Manuel Vasquez Montalbán, Histoires de fantômes

Il n’est pas sûr que l’auteur et son personnage de détective Pepe Carvalho, croient aux fantômes. Ce serait plutôt des fantasmes, l’imagination qui travaille, débridée, lorsque la raison ne lui dit rien. Ces trois histoires mettent en scène des fantômes différents et mythiques : une femme inconnue qui avertit d’un accident, un bateau fantôme, et deux cadavres qui ont l’air de ce qu’ils ne sont pas.

Ce sont trois courts romans plutôt que trois nouvelles, tant l’intrigue y est détaillée comme dans une enquête de détective. À chaque fois, Pepe Carvalho est mandaté par les proches d’une victime pour en savoir plus sur ce qui est arrivé. Personne ne croit vraiment aux fantômes, mais l’histoire étrange, à force de se répéter et de se déformer, prend des allures légendaires que l’on somme le détective de bien vouloir ramener sur terre.

Une nuit sur la route, une jeune femme blonde et bien faite tend le pouce pour faire du stop. Ceux qui la prenne la voix mal, elle ne parle pas, sauf pour dire à un moment : « freinez, le virage qui vient est dangereux ». Le virage, en effet, sinue assez pour que la vitesse engendre un accident. Et le chauffeur, tout à son affaire, ne regarde pas derrière lui. Lorsqu’il se retourne pour remercier du conseil, la femme a disparu. Elle n’est plus dans la voiture, la porte ne s’est pas ouverte, et lorsqu’on revient sur la route et explore les fossés, nulle trace ne subsiste d’elle. Ce ne sont pas une mais plusieurs personnes qui l’ont aperçue et la Garde civile se remplit de dépositions toutes aussi fantastiques qu’inutiles. Pepe Carvalho va trouver une explication plutôt bancale, mais pourquoi pas ?

Le bateau fantôme est un cargo de pêche aux Canaries. Le poisson est là-bas une valeur sûre, ancestrale, mais convoitée désormais par les flottes modernes des pays gros consommateurs de poissons. Aussi, la concurrence fait rage. C’est pourquoi, lorsque le cargo Maria Asunción disparaît sans laisser de traces, la communauté canarienne est en deuil. Sauf que l’on aperçoit de temps à autre, par des nuits de brume, le cargo passer tous feux éteints alors que l’océan bouillonne autour de lui et que les pêcheurs sur le pont ont des faces blafardes de fantômes. Pepe Carvalho va découvrir les dessous de cette mise en scène, et les soi-disant fantômes n’ont qu’à bien se tenir.

Pablo et Virginia sont deux jeunes Espagnols hippies attardés du début des années 80, créés sur le modèle un peu niais de Paul et Virginie. Ils sont venus sur l’île de Tenerife après de multiples voyages en Asie. Ils sont frais, beaux, cools. A rendre jalouse la société bourgeoise madrilène mûre qui vient respirer le bon air de l’été. Un matin, un chevrier fou les découvre tous deux nus, éventrés, attachés et bien morts. Qui a fait le coup et pourquoi ? Un slogan sur le mur laisse penser à une querelle de secte, mais Pepe Carvalho n’y croit guère. Il découvre, dans le gourou d’une bande de drogués qu’il ramène dans le droit chemin, un ancien copain de fac qui faisait la fête avec leur bande. Celui-ci le met sur la piste et l’invite à observer ce qui se passe sur l’île. L’habillage imaginaire du meurtre est-il le masque de trafics plus matériels ?

Ces trois courtes histoires sont rondement menées, assaisonnées comme il se doit de gastronomie et de conseils culinaires, ainsi que de baise torride de femmes mûres. Le détective s’y révèle tel qu’en lui-même.

Manuel Vasquez Montalbán, Histoires de fantômes (Historias de fantasmas) – nouvelles, 1986, 10-18 2000, 182 pages, occasion €3.45

Les romans de Manuel Vasquez Montalbán chroniqués sur ce blog

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Arnaldur Indridason, Passage des ombres

Le Passage des ombres est un quartier de Reykjavik proche du Théâtre national aux murs de basalte noir. Un soir de 1944 un couple de hasard y a retrouvé une jeune fille assassinée, Rosamunda. Celle qui s’appelait « bouche rose » en allemand rappelle Rosabud, « bouton de rose », le nom mystère que prononce le Citizen Kane d’Orson Wells à l’heure de sa mort. Ainsi le roman remonte le temps pour exhumer une vieille et sombre affaire qui a obsédé son enquêteur ; elle se passe durant l’occupation anglo-américaine de l’Islande en 1944, juste avant le Débarquement.

Les chapitres alternent entre le présent et le passé. Au présent Konrad, frais retraité de la police sous la houlette de la commissaire Marta, se demande qui a tué le vieux Thordarson, 90 ans passés, étouffé par son oreiller sur son lit. Au passé, le canadien-islandais Thorson, de la police militaire, se demande qui a tué la jeune Rosamunda retrouvée étranglée derrière le théâtre. « La situation » est, à l’époque, inouïe : tant de jeunes soldats exilés avides de baiser qui rencontrent tant de jeunes Islandaises émerveillées avides de baiser… Il suffit de mentir, de dire que l’on n’est pas marié et de proposer le mariage après la guerre, et hop ! Ingiborg le croit et son Frank l’embrasse passionnément… jusqu’à ce qu’ils butent derrière le théâtre sur un cadavre qui fait froid dans le dos.

Qui l’a fait ? Frank est confondu, mais ce n’est pas lui. Il a aperçu un homme qui fumait des Lucky Strike  à l’angle de la rue, observant la scène lors de la découverte du cadavre, ce pourrait bien être lui. Il est arrêté, confondu, mais n’avoue rien, au contraire. L’amie de la femme assassinée évoque « des elfes », ces lutins des contes islandais inventés par l’imagination des femmes durant les générations pour consoler leurs tourments et embellir leurs situations. Justement, une autre jeune fille dans le nord a été agressée, violée, et a mis en cause les elfes avant de disparaître ; on dit qu’elle s’est jetée dans la cascade de Dettifoss mais son corps n’a jamais été retrouvé. Ce qui est curieux est que deux jeunes filles violées aient évoqués les elfes avant de subir le même sort et disparaître.

Ce qui vaut une belle page sur les légendes et superstitions islandaises par l’auteur, en verve littéraire p.185. « Ces étranges récits étaient nés de la confrontation de l’homme à une nature hostile, de la difficulté à survivre dans ce pays désolé et des peurs qu’engendrait la longue nuit hivernale. A cela venait s’ajouter le plaisir de raconter des histoires et une imagination fertile qui avait donné naissance à des univers merveilleux, tout aussi réels que le réel lui-même pour un certain nombre de gens ».

Les elfes seront une excuse, mais aussi le détail qui fera basculer la vie d’un accusé. L’affaire a-t-elle été résolue ? Non, et elle hante Thorson revenu en Islande s’établir sous le nom de Thordarson, plus dans la coutume locale. Curieusement, il avait conservé les coupures de journaux qui relataient le meurtre de 1944 et, semble-t-il, enquêtait au présent à titre personnel pour résoudre l’énigme. Quelqu’un aurait-il voulu le faire taire après plus d’un demi-siècle ?

Le lecteur replonge dans l’Islande paysanne en développement accéléré après la Seconde guerre mondiale, les bouleversements des mœurs avec l’indépendance en 1944 et l’essor économique, la familiarité des gens entre eux mais aussi les lourds secrets de famille, enfouis sur trois générations. Malgré plusieurs répétitions, c’est bien écrit, bien mené, et le lecteur dans les brumes de l’hiver 1944, ramené au présent de chapitre en chapitre, ne s’ennuie pas. Il éprouve l’envie de retourner dans ce pays qui a inventé en plein vent le parlement…

Arnaldur Indridason, Passage des ombres, 2013, Points policier 2019, 365 pages, €8.00 e-book Kindle €4.99

Les romans policiers islandais d’Arnaldur Indridason chroniqués sur ce blog

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Patricia Highsmith, Le jardin des disparus

Je ne sais si le Texas génère une société assez égoïste et vaniteuse pour pousser au crime, mais l’auteur, née dans cet Etat, excelle dans ce genre. Ces neuf nouvelles portent presque toutes sur le couple, là où le huis clos entre homme et femme dégénère trop souvent en haine réciproque.

Le jardin dont il est question dans la première nouvelle, et qui donne son titre au recueil, est celui d’une riche épouse d’avocat qui, la vieillesse venant, juxtapose dans les bosquets et sur les arbres ses animaux de compagnie disparus de mort naturelle. Un chien est empaillé dans un buisson, un chat aux yeux luisants prêts à bondir sur une branche d’arbre. Ne voilà-t-il pas que la dame, fière de son œuvre et voulant laisser une trace, a convoqué des journalistes ! Son mari, avocat de la soixantaine qui se retire peu à peu, voit d’un mauvais œil cette vanité tardive. Il aime sa femme, épouse et mère sans reproche, mais regrette sa maîtresse Louise, qu’il a été forcé de quitter. Veut-il se venger ? Ou seulement donner une leçon ? Toujours est-il que… vous découvrirez la suite.

Les autres nouvelles sont sur le même ton. La seconde est touchante. Un jeune garçon d’une douzaine d’années a perdu sa sœur un peu plus âgée parce qu’elle est tombée malade et que son père a préféré aller boire au pub plutôt que la soigner. En hommage, il bâtit un grand cerf-volant qu’il baptise de son prénom, Elsie, et, après s’être rendu au cimetière, s’occupe de le faire voler. Mais le vent l’emporte, et peut-être avec lui l’âme de la chère disparue. Le couple qui n’a pas su aimer perd donc ses deux enfants en quelques semaines.

La toute dernière nouvelle expose une vengeance réciproque, chacun voulant assassiner l’autre et se prenant à son propre piège. C’est assez bien vu et habilement amené, chaque nouvelle comportant sa chute comme il se doit.

Il reste une impression de vivre Dallas dans ces relations où chacun est centré sur lui-même et se débat dans les rets du mariage. Pourquoi donc s’épouser, sinon par hypocrisie morale et convenances sociales ? L’amour ne dure guère, puisqu’il est trop souvent confondu avec le désir sexuel. Une fois le désir évanoui, ne subsistent que les rancœurs – et l’égoïsme des âmes reprend le dessus.

Patricia Highsmith, Le jardin des disparus (nouvelles), 1982, Livre de poche 1993, 247 pages, occasion €0.75

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Manuel Vasquez Montalbán, La Rose d’Alexandrie

Le plus littéraire des romans policiers catalans, La Rose d’Alexandrie est aussi le nom d’un bateau ; c’est également le nom d’une fleur, blanche le jour, rouge la nuit, dit la chanson populaire. Tout comme la pute qui s’est fait zigouiller et couper en morceaux à Barcelone. La famille, effarée, demande à Pepe Carvalho, via la cousine Charo qui exerce le noble métier de call-girl au-dessus des Ramblas, de découvrir qui est l’assassin.

Le roman s’étage en marbré, les chapitres Carvalho à Barcelone alternant avec les chapitres Ginès dans les Caraïbes. Le lecteur comprend vite que le beau marin empli de saudade qui hésite à rembarquer, a vécu une histoire d’amour désespérée et qu’il est prenant de la partie carrée qui s’est déroulée autour de la pute dépecée.

Mais l’histoire est compliquée, comme toute histoire d’amour, surtout vécue à ce moment précis où la société espagnole, après Franco, bascule dans la modernité accélérée. Les siècles de catholicisme doloriste et les décennies de franquisme conservateur ont fragilisé les êtres. Leur amour a des relents de tiers-monde et de vieillerie, une sorte d’impuissance à se vivre naturellement. L’homme adulte a des pudeurs et des asthénies d’adolescent puceau ; la femme adulte a des envies et des déchainements de jouvencelle hystérisée au couvent. De leurs relations ne pouvait rien sortir de bon.

C’est ce que met au jour progressivement notre détective, entre deux rencontres d’êtres pitoyables et deux plats de cuisine populaire. Le lecteur pourra obtenir la recette du très roboratif riz aux sardines, d’un gaspacho aux galettes non moins nourrissant, et d’épinards tombés à la béchamel de gambas servis avec une cuissette de chevreau aux prunes qui met l’eau à la bouche (p.324). Narcís est l’autodidacte catalan toujours content de lui qui observe les autres comme un entomologiste les insectes ; le Quêteur d’âme est l’ancêtre mafieux d’une lignée de pauvres qui veille jalousement sur les intérêts de sa descendance ; Contreras est le flic franquiste qui sévit sous les socialistes et applique la loi avec une jubilation de comptable ; le capitaine Tourón ne tourne pas rond, se déguisant volontiers en Môme du Cabaret dans sa cabine verrouillée…

Quant à la pute, son prénom commence comme encular et comme encarnatión, un mixte d’Incarnation mystique purement catholique et de chair impure inassouvie. Encarnatión est mariée mais insatisfaite ; son mari viveur fin de race se meurt d’une maladie des os. Lorsqu’elle retrouve par hasard son amourette d’adolescente sur une avenue de Barcelone où elle passe le temps (officiellement) à consulter « des docteurs », elle renoue volontiers. Ginès la fait rêver d’exotisme dans la grisaille espagnole d’Albacete (ou elle vit maritalement) et de Barcelone (où elle s’envoie des mecs).

Mais la fille ne fait plus bander le marin et les rôles sont inversés : c’est elle qui réclame du sexe torride et lui qui préfère le romantisme du rêve à deux. Un « docteur » de trop suscitera le crime, embrouillé par l’entremetteur de la maison et le dépeceur de cadavre. Comprenne qui devra mais le voile est levé à la fin, ne laissant guère de bonheur à la société socialiste de l’Espagne du temps.

Nous sommes, dans ce roman mi-littéraire mi-policier, en univers Almodovar version pessimiste et cynique où les vins de pays, la bonne bouffe mijotée et les câlins sexuels de l’experte Charo finissent par laisser Pepe de marbre et le lecteur doux-amer. Une réussite.

Manuel Vasquez Montalbán, La Rose d’Alexandrie (La rosa de Alejandria), 1984, Points policier Seuil 2016, 384 pages, €7.90

Les romans policiers de Manuel Vasquez Montalbán chroniqués sur ce blog

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Patricia Highsmith, Le meurtrier

Le titre en français fait peut-être plus vendeur que le titre américain mais « le gaffeur » (the blunderer) décrit bien le personnage principal. Patricia Highsmith est une observatrice aigue de la société de son pays et de son époque. Les années 1950 aux Etats-Unis sont celle de la réussite sociale encouragée par les biens de consommation ménagers, et les couples s’enferment en égoïsme, surtout lorsqu’ils n’ont pas d’enfants. Chacun y écluse force scotch et cocktails pour les riches, bière en boite pour les pauvres – même avant de prendre le volant après la « soirée ». Et l’on y fume comme des cheminées.

Walter Stackhouse (rien à voir avec un steack) est un avocat d’affaires qui a épousée une névrosée redoutable dans la vente immobilière. Il est toujours amoureux et sexuellement attiré, pas elle. Il divorcerait bien mais, à chaque tentative, Clara entreprend un suicide. Ne reste que le meurtre… qui lui effleure l’esprit à la lecture d’un fait divers dans un journal. Une femme a été tuée à un arrêt de car, attirée dans un buisson, et son mari a un alibi qui repose sur un témoignage : il était au cinéma.

Crime parfait ? Walter découpe l’article (Internet n’existait pas) et va pour le classer dans un cahier d’observations sociales qu’il tient peut-être comme Patricia Highsmith pour en tirer des idées de futurs romans. Et puis il le jette ; il est amoureux de sa femme et va plutôt forcer le divorce. Si elle réussit son suicide, pas besoin de la tuer !

Il est en revanche fasciné par le mari du fait-divers et va jusqu’à sa librairie pour le voir physiquement. A-t-il été capable de tuer ? C’est la première d’une série de gaffes qui vont se multiplier, faisant de lui un coupable lorsque sa femme meurt lors d’un arrêt de car où elle va voir sa mère mourante qu’elle déteste. Elle est retrouvée fracassée en bas d’une falaise. A-t-elle sauté ? L’a-t-on poussée ? La première hypothèse est vraisemblable mais le gaffeur a été jusqu’à suivre sa femme jusqu’au premier arrêt du car longue-distance, comme hypnotisé par l’exemple du libraire. Il ne l’a pas trouvée mais s’est fait remarquer – troisième gaffe.

Le jeune inspecteur fédéral Corby s’acharne sur les dossiers car il a les dents longues. Il retrouve la coupure de presse classée dans l’album de Walter, qui croyait l’avoir jetée mais que sa femme de ménage consciencieuse a ramassée. Et il découvre que l’avocat a été rendre visite au libraire avant la mort de sa femme. Il n’aura de cesse, dès lors, de monter les deux hommes l’un contre l’autre afin de les faire avouer. Sans Stackhouse, Melchior le libraire aurait vécu tranquille et sans soupçons. Mais la façon dont sa femme a été éliminée a inspiré un copieur, ce qui ramène le projecteur sur lui.

Cette rivalité se double d’une lutte de classes : « C’était bien le genre d’endroit où il s’attendait à voir vivre Stackhouse, une grande maison, de la bonne construction solide et chère, comme un livre relié en parchemin blanc, et pourtant sans rien d’ostentatoire : Stackhouse était si profondément homme de goût, si bien retranché derrière la barrière de son argent, de sa classe sociale, de son allure d’Anglo-Saxon » p.335 édition Pocket. Cette peinture de mœurs fait beaucoup pour l’attrait des livres.

Mais c’est surtout la fabrique du coupable qui est le ressort du roman. Le vrai coupable du premier chapitre sait se faire oublier ; le faux coupable de la suite multiplie les erreurs et se laisse manipuler. C’est l’époque autoritaire où l’on ne peut entendre sonner un téléphone sans décrocher, même au milieu de la nuit, ni entendre sonner à la porte sans ouvrir. Où les rumeurs sociales s’enflent en milieu fermé, la femme ménage déclarant au kiosquier qui le répète à la charcutière, ce qui arrive aux oreilles de l’ami ou du patron… Où les journaux s’emparent des affaires juteuses et spéculent sur la culpabilité à partir de menus faits, faisant des coïncidences des preuves et des gaffes des aveux. C’est particulièrement net aux Etats-Unis, et déjà dans les années cinquante du maccarthysme où chacun soupçonnait chacun de possible trahison. C’est que les sociétés puritaines sont portées à s’épier mutuellement, à dénoncer les déviances de « la ligne », à chercher le « péché » dans tout comportement. C’est le cas en islam, c’est le cas dans la société communiste (et peut-être bientôt en société écologiste), c’est particulièrement le cas aux Etats-Unis. Dans ce genre de société, seule compte l’apparence, la réputation, l’opinion. Peu importe la vérité, elle n’est que contingente et relative ! Chez Patricia Highsmith en 1954, comme chez Donald Trump en 2017. Car il s’agit bien de la même société.

La fin est désagréable et bâclée, la vieille vicelarde de Patricia Highsmith, auteur de Plein soleil, n’ayant aucun sens du bien ni de la morale. Mais, après tout, l’inattendu fait le sel du roman policier.

Un film de Claude Autant-Lara a été réalisé en 1963 sous le même titre, Le meurtrier.

Patricia Highsmith, Le meurtrier (The Blunderer), 1954, Livre de poche 1991, 384 pages, €7.30

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Jean Hougron, Je reviendrai à Kandara

Notre époque a oublié Jean Hougron, né à Cherbourg en 1923 et mort à 77 ans en 2001. C’est que tout a changé, la société, la décolonisation, les mœurs, l’écriture même. Avis à ceux qui connaissent aujourd’hui « la gloire » : elle restera éphémère. En témoigne ce mauvais roman de Weyergans, mort récemment, qui a obtenu le Goncourt pour on ne sait quelle (probablement mauvaise) raison en 2005 ! Qui peut encore le lire aujourd’hui ?

Jean Hougron a excité le cinéma après le milieu littéraire avec sa série de La nuit indochinoise, et son roman mi-policier Je reviendrai à Kandara, a donné lieu à un film d’une heure trente-cinq en 1957 réalisé par Victor Vicas (connu pour les séries TV Aux frontières du possible et les Brigades du Tigre) avec François Périer en André Barret et Daniel Gélin en Bernard Cormière ; on y trouve même Patrick Dewaere en petit garçon.

Dans la ville imaginaire de Loudan, située quelque part vers la Loire-Atlantique, André Barret enseigne pour le brevet. Il continue de rêver épisodiquement à Kandara, une ville du Kenya où il a passé quelques années après la guerre pour « réussir » (le mantra de ces années-là). Il a échoué pour mauvaise santé et a réintégré sur la recommandation de sa belle-mère son école privée catholique pour y enseigner la littérature. Il pense avoir raté sa vie, raté son couple, raté sa carrière. Il prépare depuis des années ses examens de licence sans jamais les passer et gagne le quart de ce que gagne un professeur agrégé dans l’enseignement public ; il n’a pas d’enfant parce que sa femme n’en veut pas, un brin névrosée et dépendante de sa mère plutôt aisée ; il ne se coule pas dans le modèle social exigé et s’en trouve aigri.

Toute son existence continuerait à se déliter si, un soir d’été étouffant, le professeur n’allait à la cuisine boire un verre d’eau. Il entend un bruit sur le toit d’en face et aperçoit une ombre vers la mansarde d’un vieux cafetier laid qui prête à taux d’usure de l’argent aux ouvriers. Il n’y prête pas garde, fume sa cigarette et va se recoucher. Mais, le lendemain, toute la petite ville bruisse de la nouvelle : un crime a été commis, le premier depuis la guerre ! Le vieux a été étranglé et son matelas retourné, son magot envolé.

André Barret se dit qu’il doit aller au commissariat pour témoigner de ce qu’il a vu mais les rets de la vie quotidienne l’en empêchent à chaque fois : c’est sa femme qui l’agace, un collègue qui l’entreprend, une réunion qui se prépare, un surcroît de copies à corriger. Il procrastine, dans cette affaire comme dans son existence depuis Kandara, il ne fait rien et se laisse faire.

C’est alors qu’un jeune homme sonne à sa porte. Bernard Cormière a 25 ans et travaille à la Poste mais déclare vouloir réviser son orthographe déplorable pour passer un concours. Il demande si Monsieur le professeur veut bien le prendre en leçons particulières payantes. Une relation s’établit donc entre le maître et l’élève, le premier s’étonnant des fautes rares et peu compréhensibles de l’élève, le second épiant le professeur et le questionnant à mi-mots sur ce qu’il sait du crime commis en face. André estime vite Bernard coupable et la conversation tombe sur Kandara. Il raconte comment il a voulu se faire une vie à l’expatriation, et son échec ; l’élève lui confie qu’il projette de partir lui-même à Madagascar et qu’il va « emprunter » de l’argent. Ce qui confirme les soupçons d’André.

Lors d’une promenade, le professeur échappe de justesse à une grosse pierre qui roule sur lui depuis le haut de la colline. Il se dit que Bernard a compris et qu’il veut le faire taire ; André ressort donc un pistolet ramené d’Allemagne, du temps où il était prisonnier. Un soir, en sortant d’une réunion à l’école qui a trop duré à cause d’un de ses collègues pinailleurs, il aperçoit Bernard qui surgit d’un buisson du parc devant lui, tenant un objet brillant à la main. Il n’hésite pas, c’est lui ou l’autre, il tire. Bernard ne meurt pas tout de suite et a le temps de faire des « aveux » qui accusent André.

Celui-ci est donc emprisonné, prolongeant ainsi l’échec de sa vie dans un enfermement de plus après celui du couple et de la minable carrière. Mais c’est en touchant le fond que l’on peut rebondir. André va réfléchir, convaincre son avocat peu encourageant, puis le juge et même son épouse de l’aider. Il va montrer que Bernard n’est pas ce gentil jeune homme travailleur qu’il présentait à tous, mais qu’il a eu une autre vie dans d’autres villes. Et qu’après tout, ce pourrait bien être lui l’auteur du crime et légitime défense le fait d’avoir tiré…

La peinture de l’étouffante petite ville de province des années cinquante est édifiante, la claustration du jeune couple sans enfant également. Mais c’est surtout le rêve de réussite ailleurs, « à Kandara », qui est le leitmotiv du roman et le ressort psychologique des acteurs. Si André le professeur est amer d’un premier échec, il peut retenter l’aventure ; si Bernard le jeune sans morale est pressé, il va forcer le destin. Portrait de deux générations, celle qui a subi la guerre et celle qui était trop jeune pour la comprendre. Le travail et la morale – ou la prédation égoïste ? Ecrit sobrement, un bon roman noir qui reste.

Le film (que je n’ai pas vu) connait un scénario un peu différent, pour ne pas doubler le livre. Bernard est plus jeune et se trouve un élève du lycée.

Jean Hougron, Je reviendrai à Kandara, 1955, Livre de poche 1966, 192 pages, occasion €2.11

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Manuel Vasquez Montalbán, Les mers du sud

Un riche homme d’affaires en rupture de ban est retrouvé mort lardé de coups de couteau à l’Hospitalet, quartier neuf des basses classes, le San Magin de Barcelone. Il avait disparu depuis un an et sa veuve veut savoir ce qu’il avait fait durant ce temps afin de sécuriser sa position personnelle et l’héritage de ses enfants. Elle mandate donc Pepe Carvalho comme détective privé, la police étant soucieuse de classer l’affaire.

Nous sommes à la fin des années soixante-dix dans la pleine Movida espagnole dont le cinéaste Almodovar a décrit la fantaisie niaise, toute en baise et psy. Le pays, avec dix ans de retard, se met au sexe, aux drogues et aux libertés dont Franco l’avait frustrée jusqu’à sa mort en 1976. Tout le monde se déchaîne et brutalement le monde change : « les putes ne sont plus des putes » mais des étudiantes bourgeoise qui veulent vivre des expériences ou des ménagères pressées de mettre plus d’huile d’olive dans la paella. Les anciens dirigeants font profil bas tandis que les nouveaux paradent comme des nouveaux riches politiciens – de gauche évidemment. Les riches, promoteurs, hommes d’affaires, avocats, se sentent plus ou moins coupables d’être riches ou deviennent cyniques.

C’est dans ce contexte social affairiste et désemparé que tout se passe. Carvalho passe plus de la moitié du livre à ne pas avancer d’un pouce, accumulant les rencontres dans des milieux différents pour offrir un panorama sociologique de la Catalogne de son temps. Et puis, de pute en ménagère, il découvre qui est l’assassin et pourquoi il a tué. Pour pas grand-chose, bien sûr, dans ce monde nouveau qui s’émerveille de toutes les possibilités offertes mais qui reste ancré dans la morale d’honneur traditionnelle aux machos méditerranéens et dans la morale bourgeoise catholique.

Carvalho bouffe et boit, Carvalho baise et adopte une petite chienne, bergère allemande comme on dit maintenant pour faire genre. Carvalho brûle encore des livres, même de la collection Pléiade (p.101), parce que les mots sont pour lui sans plus de signification : ils font croire au lieu de constater, ils font rêver au lieu de vivre. Pessimiste noir, Pepe Carvalho ne veut pas de femme mais use d’une pute ; il ne veut pas d’enfant car il ne saurait pas les élever ; il ne veut pas de livres et il brûle sa vie à l’alcool comme les pages dans la cheminée.

Le mort aussi rêvait d’aller dans les mers du sud, il avait même pris des billets d’avion pour Tahiti. Il voulait, comme Gauguin, retrouver la vie naturelle et baiser des jeunettes jusqu’à en crever. Sauf qu’il n’a jamais eu les couilles de son ambition et qu’il s’est contenté du quartier ouvrier de Barcelone tout en lisant et écrivant de la poésie. Une suite de vers disparates a d’ailleurs été retrouvée sur son cadavre pour brouiller les pistes et Carvalho passe des pages à se creuser la tête. En guise de bons sauvages, le grand bourgeois a été servi. Les vices sont les mêmes qu’ailleurs, accentués par l’égoïsme de la pauvreté. Le dirigeant qui s’encanaille ne sera jamais comme les vauriens qu’il côtoie et il se perdra.

Ce qui n’empêche pas le détective de se concocter de bons petits plats maison comme ces aubergines à la béchamel de crevettes p.110 ou cette paella authentique dont il livre la recette p.141. Un marquis, entre deux bouteilles, lui fera goûter de ce fameux pâté de chasse catalan, le morteruelo parfumé. Contrairement au cadavre, lui aime la vie par ses sens et ne rêve pas plus loin que l’horizon de sa maison (d’où il peut voir quand même tout Barcelone jusqu’à la mer).

Un brin bavard comme on n’en fait plus depuis les années soixante-dix, qui aime l’Espagne catalane, la cuisine et la critique des bourgeois bohèmes (la fille de vingt ans nommée Yes est tout un poème !), appréciera ce livre comme un vieux cru mûri quarante ans en cave et qui renaît, pas tellement différent somme toute de notre monde qui régresse au franquisme à peine fini.

Manuel Vasquez Montalbán, Les mers du sud (Los Mares del Sur), 1979, Points policier 2011, 320 pages, €7.50

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Manuel Vasquez Montalbán, La solitude du manager

Pepe est de retour avec la politesse du désespoir. Car l’Espagne post-franquiste se trouve vulnérable, en proie aux démons de la toute neuve démocratie qui a ouvert toutes grandes les vannes de la liberté, permettant aux prédateurs d’en user les premiers, aux dépends des autres. Lorsqu’il était encore instructeur pour la CIA, Pepe Carvalho le Galicien ayant élu domicile en Catalogne, a rencontré en avion pour Las Vegas un Espagnol et un Allemand, tous deux travaillant dans une multinationale.

Jauma est l’Espagnol, il a fondé la succursale à Barcelone. Rhomberg est l’Allemand, inspecteur pour la firme. Pepe ne les côtoie que trois jours, dînant de façon succulente avec eux avant de jouer vaguement sur les machines à sous. Puis les années passent…

Un jour, la police retrouve Jauma assassiné en Espagne, sans slip et une petite culotte de femme dans la poche. Sa veuve mandate Carvalho, devenu détective privé, pour en savoir plus sur les causes de la mort. La version officielle veut qu’un mac ait fait son affaire à l’homme d’affaires parce qu’il avait un peu trop abusé d’une fille. Mais la petite culotte est neuve et n’a jamais été portée – Carvalho conclut donc à un montage.

A qui le crime profite-t-il ? A la multinationale ? Pepe renoue avec ses anciens condisciples de fac, au temps où ils étaient de gauche avant de bourgeoisement se ranger. Un banquier l’aide à comprendre les ramifications de la firme et les Espagnols aux conseils d’administration des diverses filiales. Jauma, ayant gardé de solides habitudes de province, faisait contrôle sa comptabilité par un ami de son père ; il a découvert quelques trous dans les comptes, dont le dernier très élevé. Est-ce pour cela qu’il a été éliminé ?

La veuve, confortablement pensionnée par la firme et ayant quatre orphelins à charge, se rétracte et veut clore l’affaire, tout comme la police sur laquelle « on » fait pression – « d’en haut » ajoute un policier. De quoi allécher Carvalho qui n’aime pas le travail mal fini. Il n’aura de cesse de découvrir qui est derrière tout cela et pourquoi, n’hésitant pas à mettre en danger ses amis, sa pute favorite Charco dont on torture les seins et l’ex-taulard ancien de la division Azul Biscuter, rencontré en prison et à qui il a appris la bonne cuisine. Il livre d’ailleurs une recette sophistiquée de salmis de canard p.164 que chacun peut suivre, tout en allumant le feu avec Critique de la raison dialectique de Sartre p.76. Car il s’agit, comme tant de livres d’intellos, d’une fausse culture qui se glose mais ne se vit pas, « une orthopédie verbale ou écrite » p.247 –autrement dit un redressement de pensée dont chacun peut se passer s’il veut garder sa liberté.

Montalbán explique la politique à la faction cultivée qui lit ses livres à la fin des années soixante-dix : « Franco nous a donné une grande leçon. C’est à coup de pied au cul qu’on fait produire un pays. La démocratie ne peut pas employer de telles méthodes, mais elle a besoin d’une certaine terreur parallèle, sale, qui pousse les gens dans les bras des forces rééquilibrantes, propres » p.279. Le centre fait apparaître la violence des ultras comme un moindre mal ; la gauche s’en sert comme alibi car elle ne peut renverser les centristes sans que le vide du pouvoir ne soit occupé par les sauvages ; les ultras sont contents car ils peuvent casser et même tuer à l’occasion, ce qui maintient la gauche à distance et conforte les centristes. Au fond, cet équilibre machiavélien va à tout le monde sans qu’un quelconque « complot » soit utile. Il a été pratiqué dans l’Italie des années de plomb et renaît, de nos jours en France avec les black-bloc et les jaunes-gilets. En politique politicienne, rien ne change – et relire Montalbán permet de s’en rendre compte.

L’action est pimentée par ces considérations de stratégie civiques et par des observations sociologiques qui valent leur pesant de pâte humaine. Tel ce bar où « des cadres moyens de gauche puritains disposés à voir de près l’espace d’une nuit le spectacle décadent et sans doute scandaleux de la gauche noctambule » p.69. Ou la philosophie du bourgeois arrivé Argemi : « Lorsqu’on découvre qu’on ne vit qu’une fois, alors on a atteint la maturité. Et de deux choses l’une : soit on décide de vivre matériellement le mieux possible, soit on se drogue de transcendance et on devient mystique » p.141. Pas bête, si l’on y pense. Garder son idéal tout en vivant bien est cependant la balance précaire à laquelle se contraint Pepe Carvalho, ce pessimiste tendre.

Car il veut finir l’enquête par la vérité, pour l’avenir du fils encore enfant de Rhomberg qui a lui aussi été tué. Il y parviendra, renonçant à tout le fric qu’il pourrait se faire et à ce grand vin de France dont on lui propose un verre et qui finit sur le tapis.

Manuel Vasquez Montalbán, La solitude du manager (La Soledad del Manager), 1977, Points policier 2014, 320 pages, €7.50

Les pages indiquées dans le texte sont celles de l’édition 10-18 1996

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Manuel Vasquez Montalbán, Meurtre au Comité central

Franco est mort et la gauche est au pouvoir un peu partout en Europe au début des années 1980 ; le communisme se fait vieux, aussi vieux que les dinosaures en youpala de l’Union soviétique. L’austérité révolutionnaire sûre de détenir la Vérité de l’Histoire a fait place à la désillusion, à l’embourgeoisement et au réformisme. C’est alors que le secrétaire général du Parti communiste espagnol Fernando Garrido est assassiné d’un coup de poignard en plein cœur lors d’un Comité central à Madrid.

La police est sur les dents, les politiciens bien embêtés ; Franco est à peine mort que la guerre civile est prête à renaître avec l’extrême-droite qui se réjouit. Santos, membre du CC du PCE, a connu Pepe Carvalho lorsqu’ils étaient tous deux étudiants. Le détective était alors militant du syndicat communiste et un bref temps membre du parti. Il lui est alors demandé d’opérer une enquête parallèle à l’officielle pour savoir qui est derrière tout cela.

La CIA comme le KGB ont des raisons d’éliminer le vieux rigide du PC alors que la démocratie nait en Espagne sous l’égide monarchique. L’Europe se forme et l’Espagne aspire à y entrer, le communisme de jadis n’est-il pas un obstacle ? L’eurocommunisme italien et, d’une façon moindre, français, qui déteint sur l’Espagne n’est-il pas une façon pour l’URSS d’affaiblir l’OTAN ? Le syndicalisme de gauche a-t-il intérêt à conserver un parti communisme fossilisé dans la nostalgie ? Le parti socialiste en Espagne ne souhaite-t-il pas rallier à lui les éléments progressistes du parti de révolutionnaires professionnels qui n’ont plus leur raison d’être ?

Carvalho analyse, enquête, s’entretient, observe. Madrid n’est pas sa ville, même s’il y a habité quelque temps durant ses études. Mais la population a changé ; les enfants des nouveaux bourgeois lui apparaissent tous blonds, « européens ». Les restaurants ne sont plus populaires mais branchés, reniant la cuisine provinciale pour les standards internationaux. L’Espagne s’avachit sous le post-franquisme, elle s’amollit, elle se normalise.

Qui a tué, dans une pièce fermée aux protagonistes triés sur le volet, et dans l’obscurité ? Un proche ? Les lumières se sont éteintes trois minutes au moment du meurtre. Il est dit que le secrétaire fumait, or l’enregistrement en témoigne : il a plaisanté en ouvrant le comité sur le fait qu’il n’était pas dictateur puisqu’il obéissait au règlement non-fumeur.

Carvalho retrouve un vieil adversaire, le flic franquiste qui l’avait interrogé avant de l’envoyer en prison ; il est désormais au service de la démocratie mais reste un flic soucieux d’informations et de preuves. Le détective dérange ; on le lui fait comprendre plusieurs fois par des menaces crescendo, la dernière le photographiant nu avec une fille mineure après qu’il eut été drogué par un cocktail chilien appelé bajativo, servi par une fille aux beaux mollets mais vendue. « On » veut savoir où il en est dans son enquête, s’il connait le nom du coupable, ou au moins la liste restreinte des possibles. Il ne dit rien, il réserve la primeur de la nouvelle à son client Santos, au Comité central du Parti.

Car il va découvrir qui et pourquoi. Et ce n’est pas politique… dans un parti soumis tout entier à la politique, glosant sur les conditions objectives et les conditions subjectives, dans cette dialectique sans fin dans laquelle se complaisait l’époque, confite en marxisme verbeux qui prenait les mots pour de la radicalité et la radicalité pour la révolution. Montalbán n’est pas tendre avec sa génération étudiante dans les années 1970, tout enivrée de discours et appliquant la théorie à la pratique sans jamais faire l’inverse. Une maladie venue de France et que l’Italie a apprivoisée alors que l’Espagne est restée en retard, donc scolaire. Dans le restaurant branché Oliver de Madrid, la faune est typique de la mode du temps et Montalbán s’en moque avec jubilation : « Des héritiers de charcuteries industrielles à Ségovie, convertis à la négation de la négation de la négation du bakouninisme dodécaphonique paradigmatique abrasif radical à sept kilomètres de tout et à sept lieues de l’avant- et de l’après-découverte du fait que le progrès est fini… » p.141.

Ce qui fait un roman original et critique, un peu long et souvent bavard, voire filandreux comme le voulait cette ère gauchiste dans le vent, mais rempli de mangeaille, de sexe et d’action. Même la recette fétiche qui agrémente tous les volumes est cette fois baroque comme l’époque, une sorte de thon lardé d’anchois au gras-double, agrémenté d’artichauts dans un roux de tomate et d’oignon… p.204. De quoi faire bien comprendre tout ce que l’intellectualisme marxiste 1981 avait d’indigeste et combien l’assassinat du secrétaire général du PC espagnol pouvait avoir de rapport avec une certaine façon de trancher le nœud gordien.

Manuel Vasquez Montalbán, Meurtre au Comité central (Asesinato en el Comité central), 1981, Points policier 2013, 352 pages, €7.308

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Elisabeth George, La punition qu’elle mérite

« Elle », c’est tout un tas de personnages féminins dans le roman : Havers, gros sergent bulldog qui n’en fait jamais qu’à sa tête et que l’on voudrait bien virer aux confins de la province, Ardery, commissaire alcoolique de plus en plus dépendante et qui déraille trop souvent pour rester à son poste, plus une pléthore de mères abusives de filles et de garçons…

Mais le titre n’explique rien, il est seulement la trame psychologique de l’intrigue vainement compliquée qui se déploie sur plus de 650 pages découpées au petit bonheur la chance par des lieux et des dates. C’est captivant mais pas retord et le lecteur devine le coupable bien avant la fin, ne gardant un doute sur un comparse qu’assez avant dans l’histoire.

Tout commence par une biture express d’étudiants anglais dans la petite ville de Ludlow dans le Shropshire. Ils fêtent la fin du trimestre et se saoulent au cidre ou à la Guiness (il faut en boire des litres !). Les filles sont bourrées et ne savent plus ce qu’elles font, les garçons sont bourrés et n’ont qu’une idée en tête – s’ils peuvent. Tous ont 18 ans à peine, juste sortis du lycée et pour la première fois en colocation, indépendants de maman. La liberté devient la licence et les scènes de baise crue ne manquent pas : attouchements, fellation, sodomie, pénétrations. L’auteur jouit de mettre en scène des adolescents à peine mûrs dans ce pays de sauvages qu’est le Royaume-Uni déstructuré d’aujourd’hui. La bite anglaise remplace le flingue américain mais c’est bien la même absence de tout scrupule dans l’assouvissement du désir qui est décrit par une Susan Elizabeth George de 70 ans, née en 1949 : son fantasme.

L’ilotier du coin surnommé Gaz remplace les flics disparus pour cause de compression de personnel due aux économies budgétaires. Il se préoccupe d’enfourner la viande saoule dans sa voiture les soirs de beuverie et de ramener au bercail les ados déglingués avant qu’ils ne se battent et cassent tout. Il est peu payé, vit seul faute de moyens et ne pense qu’à monter dans la hiérarchie en faisant de la lèche à son grand chef femme, qui l’a remarqué lors du stage. Elle lui a demandé comme une faveur de surveiller tout particulièrement son fils unique chéri Finn, en pleine rébellion adolescente, qui vit pour la première fois hors du domicile familial. « Il avait des dreadlocks d’un côté de la tête et le crâne rasé de l’autre. Et, sur son cuir chevelu à découvert, un tatouage représentant une femme sauvage hurlante, la bouche grande ouverte sur sa luette et des canines démesurées, dont une dégouttait de sang » p.169. Un portrait de sa mère, sans doute.

Ludlow, Shropshire

Un diacre de la commune très empathique et frénétiquement actif dans les associations pour les enfants a été retrouvé suicidé par pendaison à l’aide de son étole dans le local de l’ilotier ; il avait été arrêté sur ordre du central et devait être transféré pour interrogatoire après une accusation anonyme de pédophilie. Son père, homme influent qui ne peut le croire, mandate son député pour faire une enquête approfondie sur ce suicide. Pour une fois que la queue remue le chien, la Met est donc conviée immédiatement à aller voir sur place si « la procédure » a bien été respectée. Pas plus. La commissaire Ardery se voit confier la tâche, flanquée du sergent Havers pour tester sa capacité à obéir aux ordres. Une mutation lui pend au nez et elle file doux.

Ardery ne voit rien, pressée de retourner à Londres retrouver ses jumeaux de 9 ans dont son mari a la garde parce qu’elle est alcoolique et qui vont bientôt partir en Nouvelle-Zélande où il est muté. Havers s’acharne, ne lâchant aucune piste, souvent à tort mais parfois à raison. C’est elle qui met en avant les fâcheux 19 jours de latence entre l’accusation et l’arrestation – sans qu’aucune enquête n’ait été entreprise entre temps pour vérifier les faits. Le suicide aurait donc eu lieu à tort ? Ne s’agirait-il pas d’un suicide ? Auquel cas qui aurait intérêt à faire taire le diacre ? Qui a été pédophile dans l’histoire ? La pédophilie n’aurait-elle été qu’un prétexte à la mode pour masquer autre chose ?

A cause de cette faille qu’elle n’a pas remarquée, Ardery, plus dépendante de la vodka que jamais, est dessaisie au profit de Lynley (qui avait refusé d’être commissaire à sa place) et l’enquête reprend avec Havers sur de nouvelles bases. C’est le prétexte, comme à chaque fois chez Elisabeth George, de se plonger dans la sociologie des petites villes du Shropshire : Ludlow, Worcester, Burway, Hindlip, Wandsworth… L’auteur est allé voir sur place, faire les repérages nécessaires des lieux et se documenter sur des personnages plausibles du coin, ce qui donne à son roman un air de vérité. C’est toujours passionnant.

Il y a Ding (Dena), fuyant sa famille où son père s’est pendu tout nu et sa mère remariée, ce pourquoi sa fille s’est jetée dans le sexe à 12 ans pour n’en plus jamais sortir, baisant, pipant, picolant tant et plus – mais pas mauvaise fille, au fond, amoureuse de Bruce son colocataire beau gosse qui a faim de chairs nouvelles mais en pince pour elle quand même. Il y a Missa, semi-indienne intégrée, brillante étudiante en maths qui brutalement chute de niveau passé Noël après une soirée trop arrosée, et qui veut se marier sans le consentement de sa mère à un artisan un peu simplet qui anime la forge de la ville pour touristes. Il y a Finnegan le rebelle que sa mère flic haut gradé couve et surveille et qui en a assez. Il y a Gary l’ilotier, appelé Gaz, élevé dans une secte en Irlande d’où il s’est enfui à 15 ans, initié au sexe dès qu’il a pu bander, dans la promiscuité encouragée du groupe. Il y a Peace, le serveur polyvalent de l’hôtel, prénommé par une mère gauchiste Peace-on-Earth comme sa sœur End-of-Hunger. Et bien sûr Ian Druitt, le suicidé accusé d’être pédocriminel même si personne ne s’est jamais plaint de lui, au contraire, mais qui vivait seul dans une chambre donnant au-dessus d’une école maternelle…

Depuis plusieurs romans, le chemin compte plus que l’objectif chez Elisabeth George. Il faut aimer les gens pour apprécier le déroulement sinueux de l’histoire à prétexte policier. Peu d’action et beaucoup de psychologie et de sociologie, telle est la recette de cette prof formée à la psychopédagogie. Avec plus ou moins de bonheur – ce roman-ci se situant dans la moyenne. Le lecteur amateur passe un bon moment, captivé par les portraits de ces drôles de British. La fin est téléphonée et prévisible, mais la vie des enquêteurs se poursuit, Havers reste et présente un spectacle de claquettes, Ardery part (provisoirement) et Lynley procrastine à nouveau dans ses amours.

Elisabeth George, La punition qu’elle mérite (The Punishment She Deserves), 2018, Presses de la Cité mars 2019, 670 pages, €23.50 e-book Kindle €15.99

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Patricia MacDonald, Sans retour

Dans le domaine du roman policier, autant les Français ont réussi dans le psychologique, autant les Anglaises dans le sociologique, autant les Américains ont inventé une nouvelle forme : l’efficacité.

Les hommes créent des thrillers, romans montés comme des films et découpés comme au cinéma en séquences courtes remplies d’actions, caractérisées par des caractères tranchés et une grande précision pour faire vrai (horaires, paysages, rues, procédures, crimes, institutions, self-défense – tout est documenté soigneusement). La morale est celle, individualiste, du self-made man, du cow-boy, du pionnier, qui ne compte que sur lui-même et se méfie de l’État. Il n’a, comme base, que les Dix Commandements du moralement correct, encore que la nécessité lui fasse prendre quelques libertés avec le meurtre et l’adultère. Chez Robert Ludlum, Tom Clancy, David Morrell, Clive Cussler, Stéphane Coonts, Frederick Forsyth, Ken Follett, le cadre est le monde et le thème est la guerre.

Les femmes ont investi l’intérieur du pays. Leur thème est la psycho-sociologie, la banlieue moyenne. Patricia Cornwell, Mary Higgins Clark, Lawrence Sanders, Dorothy Uhnak, sont de cette veine. Avec Patricia MacDonald, les suspenses sont bien montés. Le lecteur entre sans peine dans le décor, partage vite la façon de voir les choses du personnage central, qui est une femme. L’intrigue avance sans temps mort, pas à pas, avant l’apothéose – souvent inattendue.

Sans retour va au-delà du divertissement en évoquant un personnage, le tueur, jusqu’à sa dimension mythique. En 1989, époque où ce roman a été écrit, le Japon semble avoir battu l’Amérique sur beaucoup de plans. Le modèle américain vacille. Dans ce livre, il est incarné superbement par Grayson, un jeune homme de 15 ans. Grayson est flamboyant, il est la réussite en personne, fierté de son père, de son collège, de sa ville – le parfait bon gars américain, le gendre idéal. Il est intelligent, sportif, travailleur. Il baise les plus belles filles, dirige l’équipe de baseball, bûche ses maths, est lauréat de la Chambre de commerce. Grand, blond, musclé, très beau, il est le fils de rêve, le rejeton du Nouveau Monde. Mais voilà, il a les défauts de ses étonnantes qualités : l’égoïsme, l’arrogance, l’amoralité, l’hypocrisie. Tout lui est dû, tout doit s’arranger selon ses désirs. Il se sent d’une espèce supérieure, au-dessus du commun des mortels et des règles qui les régissent, au-dessus des lois et de la morale. Lorsque quelque événement dérape, il ment à la société et séduit ses proches pour arranger les faits à sa manière. Un vrai Yankee au fond, la suite des ans le prouvera… Mais tout comme l’Amérique de Nixon et de Reagan n’est qu’apparence de force et de santé, la beauté de l’adolescent individualiste n’est qu’extérieure : elle est celle du diable.

Patricia MacDonald est Bostonienne, d’une ville–référence pour la bonne société américaine, celle qui établit les conventions. Son personnage de maman est obstiné, scrupuleux, attentif à l’amour. Mais le féminisme est passé par là et cette mère pèse dans sa propre balance ce que les hommes de son entourage lui apportent : la sécurité, le plaisir, la position sociale. Les figures mâles sont rarement positives dans ce livre. Elles sont fragiles et très mêlées : la lâcheté voisine avec la force ou le courage avec la faiblesse. Pour l’auteur, le modèle WASP, blanc, anglo-saxon, protestant est décrépi. Elle préfère valoriser les femmes, les filles, les Noirs – probablement l’essentiel de ses lecteurs qu’il s’agit de caresser dans le sens du poil. Elle a le sens commercial. Le seul garçon un peu aimable est homosexuel mais il périra de trop aimer le diable.

Étonnante thérapie qu’entreprend l’Amérique par ses séries romanesques ou filmées, à la fin du siècle dernier. Plus qu’ailleurs, on peut suivre les états d’âme du pays suivant les thèmes de sa littérature populaire. Ce MacDonald-là est bon pour la santé.

Patricia MacDonald, Sans retour, 1989, Livre de poche 1992, 377 pages, €7.60 e-book Kindle €7.99

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Manuel Vásquez Montalbán, Tatouage

Mort en 2003 d’une crise cardiaque à Bangkok, Montalbán est le père du détective catalan Pepe Carvalho. Comme lui il vient du peuple, comme lui il enquête – mais comme journaliste -, comme lui il a fait de la prison, comme lui il est fin gastronome. Mais Carvalho a été agent de sécurité avant de travailler pour la CIA, jusqu’à ce qu’il prenne son indépendance comme détective privé. Il n’est ni marié, ni n’a de fils comme son auteur.

Créé en 1972 par un père de 33 ans, Pepe a 30 ans et vit dans une villa modeste d’un quartier de Barcelone. Il a pour compagne une pute, Charo, qu’il a installée en appartement dans le centre-ville pour qu’elle puisse exercer son métier sans les inconvénients ; elle ne reçoit que sur rendez-vous. Il a pour ami Bromure, un vieux cireur de chaussures qui lui sert d’indic car il a les oreilles grandes ouvertes et connait tout le quartier. Il a pour passion la cuisine et donne volontiers ses recettes, pas souvent bien traduites d’ailleurs. Il aime les feux de cheminée et les alimente par toute une collection de livres qu’il brûle à mesure : la littérature lui paraît vaine, même Don Quichotte. Ces transgressions, dans les années 1970, plaisent à l’Espagne qui s’ouvre après la mort de Franco en 1975.

Le contraste entre une Espagne arriérée, restée très catholique, prude et conventionnelle, avec le reste de l’Europe, notamment les Pays-Bas permissifs et démocratiques, est un choc culturel. Pepe Carvalho aime s’y rendre pour visiter les canaux, les quartiers à putes en vitrines, l’église transformée en centre culturel pour hippies, la marmaille nue qui joue au soleil. Au cinéma à Amsterdam, « quelques couples jeunes, d’allure plus ou moins hippie, avaient amené leur progéniture au cinéma, en partie parce qu’ils ne savaient pas qu’en faire, en partie parce que Fritz the Cat était un dessin animé. Mais dès les premières scènes du film, Carvalho conclut que la présence des enfants était probablement due à quelque volonté cachée d’éducation sexuelle. Fritz le chat était un véritable maniaque, un marginal qui fomentait la révolution sexuelle chez les fumeurs de hasch de l’intelligentsia new-yorkaise, et la révolution sociale à Harlem ».

A Barcelone, un beau blond a été retrouvé noyé sur une plage, en slip, un étrange tatouage sur le dos où il est écrit : « Né pour révolutionner l’Enfer ». Un beau slogan pour un pays catho. Ramón, qui a établi sa maitresse coiffeuse dans un salon de Barcelone, mandate Pepe pour savoir qui est le noyé. Il veut son nom et si possible ce qu’il a fait. Une belle enquête pour un détective.

L’occasion pour l’auteur de plonger dans les strates sociales de l’Espagne qui se réveille, ses bourgeoises affranchies en tuniques indiennes qui vendent des fringues et baisent à droite et à gauche ; ses macs qui friment, en concurrence directe avec les macs étrangers qui importent des filles depuis la mort du dictateur ; ses trafics en tous genres, dont la drogue et les filles en premier ; ses commerçants en poisson frais et congelé du port de Barcelone ; ses petites gens des cafés, des bars et des commerces. Pepe Carvalho a une philosophie cynique et humaniste, ce qui est un peu contradictoire mais fait le charme de son caractère.

Il apprendra le nom du jeune homme mort, ce qu’il faisait en Espagne après un séjour en Hollande, qui il baisait et pourquoi il est mort. On ne lui en demandait pas tant, mais il aime les enquêtes bien faites et boucler complètement un dossier.

Malgré les mœurs des années 1970 très différentes de celles d’aujourd’hui (machisme, sexualité hippie, armes dans les avions, absence de téléphone), le lecteur passera un bon moment. Montalbán écrit direct, à l’américaine. Ce n’est pas du grand style mais ça percute. Et son personnage a quelque chose de sympathique malgré ses manies. Au chapitre 4, il réfléchit à la meilleure manière de commencer son enquête en préparant une recette pour lui tout seul : la chaudrée. « Il fit revenir ensemble une tomate, de l’oignon, un piment, puis, quand la préparation eut épaissi suffisamment, il ajouta les pommes de terre et laissa mijoter le tout à petit feu. Il jeta ensuite les langoustines dans la casserole [plus probablement ces grosses crevettes catalanes analogues aux scampis italiens !], la baudroie [qu’on appelle en français de cuisine la lotte], enfin le colin. (…) Carvalho mouilla alors avec un bol de court-bouillon. En dix minutes, la chaudrée galicienne était prête ». Régalez-vous !

Manuel Vásquez Montalbán, Tatouage (Tatuaje), 1976, Points policier 2012, 264 pages, €6.80

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Steven Saylor, Le rocher du sacrifice

A Rome en 49 avant, l’heure n’est pas rose. Pompée est en Orient où il se refait une armée, une autre à ses ordres reste en Espagne et César, qui occupe l’Italie depuis qu’il a franchi le Rubicon et a fait fuir le grand Pompée à Brindisi, est à la tâche. Il doit pacifier l’Espagne pour ne pas être pris entre deux feux. Les sénateurs l’ont nommé consul avant de le proposer comme dictateur et, fort de ses victoires en Gaule et de ses légions aguerries, il va rétablir l’ordre.

Gordien n’est pas un nœud mais il adore se fourrer dans les intrigues emmêlées. A 61 ans, le voilà qui suit la route de la côte vers Massilia, l’actuelle Marseille, cité commerçante grecque qui a choisi Pompée et que César assiège. Mais ni Pompée ni César ne sont présents ; ils n’ont que des représentants sur place. Un message non signé apprend à Gordien que son fils Meto est mort à Massilia, noyé en tentant de s’échapper aux sbires de Milon, réfugié aussi dans la cité et qui avait démasqué en lui un espion de César. Il a en effet longtemps laissé croire à tous, y compris à ses plus proches et à sa famille, qu’il complotait contre César dont la démesure lui déplaisait de plus en plus. Après avoir été séduit par l’aura du général et convié régulièrement à sa table pour dicter ses Commentaires sinon probablement dans son lit, il se serait séparé de lui car il n’y a qu’un fil entre l’amour et la haine.

Sauf que Gordien l’a appris en coup de vent lors de leur dernière et brève rencontre à Rome, Meto n’est pas un traître mais l’œil qui œuvre pour César. Il l’adore comme un soldat adule son général, comme un scribe vénère son auteur, comme un homme est amoureux de son mentor. De quoi rendre Gordien, le père adoptif, à la fois inquiet et obscurément jaloux.

Il entreprend avec son gendre Davus, athlétique et gentil mais pas bien subtil, d’entrer dans Massilia assiégé et d’apprendre ce qu’est devenu Meto. Sauf qu’un devin l’en dissuade avant même la cité, lui annonçant qu’il n’y trouvera rien ; qu’un engloutissement brutal du tunnel creusé sous les remparts par le génie de Vitruve manque de lui ravir la vie ; que le magistrat suprême manque de le faire écorcher vif pour espionnage ; et qu’un père éploré lui demande d’enquêter sur la mort de sa fille, disparue après un chagrin d’amour alors que son fiancé a rompu pour épouser la plus laide (mais politiquement plus utile) fille difforme et bossue du premier magistrat de la ville.

Car la cité grecque a ses mœurs et ses lois à part de Rome. Elle est gouvernée par une ploutocratie des plus riches commerçants, qui doivent être mariés et avoir une fortune et une descendance pour prétendre être cooptés comme magistrats. C’est un peu la description des Etats-Unis d’aujourd’hui, si l’on y pense. D’autant que l’auteur, qui vit au Texas et en Californie, fait dire à Domitius, général de Pompée : « Je suis un Romain (…) Je n’ai aucun savoir-vivre et je n’ai peur de rien. Voilà comment nous avons réussi à conquérir le monde » p.183. Les Yankees agissent-ils autrement de nos jours ?

En cas de malheur, un bouc émissaire est désigné pour prendre sur lui tous les péchés des habitants et, par son sacrifice dans les flots depuis un rocher élevé, sauver la collectivité. Gordien apprend de Vitruve qu’un souterrain a été creusé et que les soldats sont prêts à y pénétrer – il se joint à eux anonymement. Durant l’inondation du tunnel, il est sauvé par Davus qui le hisse dans une poche d’air – puis les deux nagent jusqu’à l’entrée dans la ville, au milieu d’un bassin rempli d’eau. Avant d’être lynchés comme ennemis, le bouc émissaire qui passait par là prend un malin plaisir à les sauver des vieillards irascibles qui le battaient enfant, lorsque son père fut ruiné, jaloux de sa naissance et acariâtres de demeurer aussi pauvres alors que les autres s’enrichissent, malignement heureux de trouver encore plus pauvre qu’eux.

Sous la menace de la sape des remparts et de l’assaut imminent, Gordien et Davus vont vivre les derniers jours de Massilia. Lorsque César paraît, la ville se rend. Le bouc émissaire est précipité du haut du rocher mais il entraîne avec lui le premier magistrat, à moins que ce ne soit l’inverse. Au lecteur d’apprendre les subtilités qui se nichent dans les derniers chapitres, riches en rebonds inattendus. Car Gordien retrouve Meto déguisé en femme mais le renie en public lorsqu’il le voit extasié devant César vainqueur.

Ce dernier point laisse pantois. Quel père, même adoptif, peut-il jamais renier son enfant ? Steven Saylor n’a jamais dû être père et s’est peut-être laissé entraîner à plaquer la psychologie d’un ancien amant qui a déçu sur un fils de trente ans. Car, enfin, comment un fils adulte ne pourrait-il pas suivre son destin sans que son père s’en mêle ? N’y aurait-il pas une féroce jalousie de Gordien envers César qui lui a non seulement ravi son fils mais l’a rendu aussi ravi que celui de la crèche ? Faire tout ce chemin, surmonter tous ces dangers, ne pas être tenu au courant les derniers jours alors que tout pouvait être éclairci est peut-être amer, mais de quoi se mêle donc ce père-poule égaré dans la grande politique ?

Malgré cette invraisemblance psychologique, l’auteur se fonde toujours sur les textes antiques. Seul le traducteur a parfois des bourdes, comme cette galère « vent debout » p.162 pour filer vers le détroit – vent arrière aurait été plus réaliste ! Nous sommes emmenés dans une cité connue du sud de la France alors qu’elle devient romaine. Son vieux port, ses remparts, ses îles au large, sont décrites tout comme le bleu du ciel et le mauve du crépuscule ; ses habitants sont croqués sur le vif, aigris par la famine et inquiets d’avoir fait le mauvais choix, gouvernés par les riches qui ne peuvent plus marchander. Les jeunes esclaves mâles sont gracieux et les Gauloises sont belles avec leurs tresses d’or et leurs yeux très bleus – et le bouc émissaire mange très bien, les prêtres d’Artémis, patronne de la cité, voulant faire bonne impression à la déesse malgré les privations. Gordien vit bien, se doute que Meto n’est pas mort mais ne sait comment le retrouver.

Lorsqu’il se retrouve face à lui, ce n’est pas grâce à son enquête mais seulement par hasard. Et cela peut-être, plus que tout, le met en rage au point de faire n’importe quoi. Un comportement bien peu romain…

Steven Saylor, Le rocher du sacrifice (Last Seen in Massilia), 2000, 10-18 2004, 287 pages, €6.87

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Steven Saylor, Meurtre sur la voie Appia

Ce gros polar historique s’inspire directement du Pro Milone écrit par Cicéron – encore lui – mais utilise également d’autres textes plus précis sur l’événement. Car le meurtre de Clodius Pulcher sur la via Appia a réellement eu lieu. L’auteur, expert d’histoire romaine estime même « que le meurtre de Clodius a précipité les événements qui ont conduit à la guerre civile entre Pompée et César, et finalement à la dissolution de la République romaine » p.424.

Car tout commence par une émeute des gilets jaunes d’époque, qui se répandent dans les rues de Rome et vont casser les boutiques et jusqu’à brûler le Sénat. Clodius était un démagogue retors et beau comme un dieu, qui baisait sa sœur après s’être donné enfant aux puissants ; il n’avait aucun scrupule à manipuler les gens, fomentant des agitations, séducteur de la plèbe pour obtenir le pouvoir. Lorsque son cadavre est ramené par une litière de sénateur anonyme dans Rome un soir, c’est l’émeute.

Fulvia, l’épouse aux nombreux amants de Clodius – mais fille du dictateur Sylla, épousée par politique – mandate Gordien par la sœur de Clodius, la fameuse Clodia qui l’aimait plus qu’un frère. Les deux femmes veulent savoir qui l’a vraiment tué. Est-ce Milon, représentant des Optimates, l’élite de l’époque, qui briguait le consulat contre lui ? Cicéron ne tarde pas à convoquer Gordien lui aussi pour mieux défendre Milon en apportant des preuves qu’il n’y est pour rien. Quant à Pompée, revenu habiter aux abords de Rome tant qu’il commande une armée, il charge Gordien de se renseigner sur ce qui s’est vraiment passé. Durant cette mission, ses propres gardes protégeront sa maison et sa famille.

Le premier fils adopté, Eco, accompagne le Limier comme limier adjoint et ils vont interroger les témoins de la via Appia sur la rixe qui a opposé les escortes de Milon et de Clodius. Elles se sont malencontreusement croisées entre un temple à Vesta, au bosquet sacré déboisé sauvagement par Clodius pour agrandir sa villa, et une auberge à Bovillae. L’affaire semble plus compliquée que prévu et les témoins n’ont pas tous le même discours. Lorsqu’ils retournent à Rome à cheval, Gordien et Eco sont assommés et enlevés, leur garde du corps Davus, « fort comme Hercule et beau comme Apollon », descendu et laissé pour mort.

Au bout de quarante-quatre jours, père et fils parviennent à s’évader du puits où ils sont prisonniers en maîtrisant leurs gardes et, sur le chemin vers Rome… rencontrent Cicéron et sa troupe en route pour voir César. Nous sommes en -52 et César n’a pas encore vaincu Vercingétorix ; il est revenu en Italie en raison des événements, accompagné de Meto comme secrétaire, second fils adoptif de Gordien et désormais jeune homme de 26 ans.

Gordien rend compte à Cicéron, à Pompée, à Fulvia, à Clodia. Mais toute la vérité ne sera pas dite, se dévoilant par lambeaux. Un procès aura lieu contre Milon, après que Pompée, avec l’aval des sénateurs, eut rétabli l’ordre dans Rome à l’aide de ses soldats. Cicéron défendra Milon et échouera. Exit les deux démagogues, Clodius assassiné et Milon exilé : ne restent que les futurs dictateurs en lice, avec la bénédiction des citoyens qui en ont marre des désordres.

L’histoire ne se répète-t-elle jamais ? Ce qui se joue en France ces derniers temps ressemble fort à ce qui s’est joué à Rome avant César. Les démagogues haranguent les foules réceptives, les gilets jaunes cassent et brûlent comme si tout leur était permis, la république s’affaiblit et le droit est bafoué. Quant à « la vérité », reconnaissons que tout le monde s’en fout ! Il y a vingt ans déjà, l’auteur faisait dire à Cicéron : « Hélas la vérité ne suffit pas. Souvent, c’est même la pire des choses pour la défense d’une cause. C’est pour cela que nous avons la rhétorique. La beauté, le pouvoir des mots. Rendons grâce aux dieux pour l’art oratoire » p.357. N’importe quoi, pourvu que ça mousse ! Les Anglais commencent à le comprendre avec les promesses fallacieuses du Brexit, après lequel on allait raser gratis ; les Américains le voient avec les vérités « alternatives » de Trump sur le charbon, la sidérurgie, les représailles commerciales contre la Chine et la « négociation » qui n’avance pas avec Atomic Kim ; les mélenchonistes voient les ravages du successeur de Chavez au Venezuela et les lepénistes l’ineptie de l’alliance rouge-brun en Italie… Les promesses n’engagent que les cons qui les croient, disait pour une fois justement Jacques Chirac. Ce bon roman historique, basé sur des faits réels, permet de le mesurer en passant un bon moment.

Et Gordien va adopter deux nouveaux petits garçons esclaves pour renouveler le stock, les frères Mopsus et Androclès, ce qui promet une suite.

Steven Saylor, Meurtre sur la voie Appia (A Murder on the Appian Way), 1996, 10-182002, 425 pages, €6.43

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Steven Saylor, L’énigme de Catilina

Ce gros roman historique, cent pages de plus que les précédents, poursuit les enquêtes du Romain Gordien le limier. Nous sommes en 63 avant notre ère, il a désormais 47 ans et vit à la campagne à la suite d’un héritage de son ami Lucius. Il joue au gentleman farmer loin de la ville et de ses intrigues politiques, mais n’est pas vraiment à l’aise avec les travaux des champs. Son premier fils adoptif Eco s’est installé dans sa maison du Palatin et officie comme enquêteur à la suite de son père. Le second fils adoptif Meto a désormais 16 ans et une cérémonie de prise de la toge virile est organisée pour lui à Rome sur le Capitole. C’est alors qu’un aigle vient se poser tout près, un grand signe du destin interprété par l’augure Rufus que Gordien a connu lorsqu’il avait 15 ans lors de sa première enquête avec Cicéron.

L’avocat Pois Chiche est devenu consul, porté par sa présomption et son ambition. Le portrait que fait l’auteur de Cicéron est peu amène. L’orateur à la voix puissante s’occupe à écrire ses mémoires pour la postérité, et c’est effectivement ce que nous en retenons aujourd’hui. Mais sa fameuse vertu républicaine n’a eu qu’un temps, son opportunisme politique a pris le dessus. Gordien s’est éloigné de lui mais Cicéron se rappelle à son bon souvenir parce que c’est comme avocat qu’il a fait valider le testament lui léguant la ferme contre la famille de Lucius. Gordien lui doit donc un service et Cicéron lui demande, par un intermédiaire, de loger son ennemi politique Catilina si celui-ci le demande -probablement pour mieux le surveiller.

L’auteur évoque donc le tribun de la plèbe Catilina, battu aux élections plusieurs fois par Cicéron et conduit à la révolte par ce déni de justice. Les discours de l’avocat l’accusaient en effet de tous les maux, y compris les pires, comme le meurtre, l’infanticide, l’inceste, et l’injure aux dieux par le viol d’une vestale, Fabia – qui était comme par hasard la belle-sœur de Cicéron. Lequel ne croyait guère aux dieux mais s’en servait devant le peuple et les sénateurs. Il défendait les Optimates, ceux qui se proclamaient les meilleurs à Rome, autrement dit les plus riches issus des familles les plus anciennes. Ayant pris ainsi le parti des dominants, Cicéron ne pouvait qu’exercer sa verve contre tout ceux qui appelaient à un quelconque changement, au pire une meilleure justice sociale et une redistribution des terres. C’est sur ces frustrations que Catilina a joué.

Gordien en sa ferme est en butte à la famille des Claudii dont seule la veuve Claudia paraît en sa faveur. Les autres n’ont pas apprécié que la ferme de leur cousin Lucius soit sortie de la famille et ait échu en héritage à ce plébéien. Les intrigues du Sénat et les haines familiales font que les temps sont troublés. De mystérieux cadavres sans tête apparaissent sur le domaine et Gordien est bien en peine de savoir quel message ils portent : l’effrayer pour qu’il vende la ferme ou l’obliger à accueillir Catilina dont « le corps sans tête et la tête sans corps » est l’énigme favorite en politique ? Meto, son fils qui veut désespérément devenir un homme et le prouver à son père, reconnaît une tache de naissance à la main gauche du second cadavre. Il s’agit d’un chevrier, gardien de l’ancienne mine d’argent sur le mont en face de la ferme et qui appartient à un Claudii. La mine est abandonnée mais peut servir de cachette à quiconque veut quitter la voie romaine et se dissimuler.

Catilina vient effectivement demander l’hospitalité à Gordien et en profite pour rectifier l’alignement des engrenages d’un nouveau moulin que Gordien construit sur la rivière. Le jeune Meto est séduit par son allure virile, son pouvoir de commandement et ses ambitions politiques. Comme tout « adolescent » (le concept même n’existe pas aux temps antiques malgré la mauvaise traduction), Meto cherche un modèle adulte à imiter. Catilina l’a-t-il séduit physiquement ? L’auteur en fait une énigme de plus, mais l’hypothèse peut être formulée malgré la jalousie probable de l’amant en titre plus âgé, Tongilius. Toujours est-il que, lorsque Catilina fuit Rome pour lever une armée dans le nord, Meto court le rejoindre. Et c’est Gordien, en père soucieux du fils qu’il a aimé et éduqué, qui part à sa poursuite. Il le rejoint dans le camp de Catilina la veille de la bataille définitive en janvier 62 à Pistorium et finit par prendre les armes à ses côtés.

Qui du père et du fils a sauvé l’autre ? Probablement le père car, sans sa présence, le fils aurait péri aux côtés de son mentor vaincu. Mais le fils a porté le père blessé derrière un rocher pour lui éviter d’être achevé et s’est évanoui de fatigue en plus de ses blessures. Enfin Rufus, venu comme augure avec l’armée consulaire sur ordre du Sénat, sauve in fine Gordien et Meto. Les dieux l’ont voulu ainsi et le Minotaure, dans ses rêves, révèle à Gordien la vérité sur les cadavres. Cicéron n’est plus consul et, une fois Catilina disparu, Gordien marchande l’échange de sa ferme avec une nouvelle villa sur le Palatin à Rome.

L’énigme de Catilina est l’occasion pour l’auteur de nous faire pénétrer la vie quotidienne romaine, ses dieux et ses superstitions, sa république avec ses troubles politiques incessants, ses inégalités économiques accentuées et la présence toujours plus nombreuse d’esclaves portés à trouver l’ordre social injuste. Gordien est lui-même un représentant de ce melting-pot à l’américaine dans lequel baigne Steven Saylor : « Quelle famille, en vérité ! Sa femme n’est pas romaine mais à moitié égyptienne et à moitié juive, et elle a été auparavant son esclave et sa concubine ! Leur fils aîné, celui qui vit aujourd’hui dans cette maison, est bien Romain, mais il n’est ni de lui ni de son épouse esclave (…mais…) un mendiant abandonné, recueilli dans la rue. Quant au garçon dont on fête ici la naissance et l’âge d’homme, il semble qu’il soit né esclave du côté de Baia et est d’origine probablement grecque » p.178. C’est ainsi qu’est résumé le statut social de l’enquêteur Gordien par un Claudii à Rome.

Catilina, à la personnalité ambigüe, a une vision plus humaine de Gordien : « Il préfère au contraire le rôle de chaste mentor. (…) Gordien n’exploite pas et ne viole pas ses esclaves ; il ne fréquente pas non plus les milieux interlopes. Non, il enseigne, il nourrit, il élève ; il fait du sentiment son idole et ses gestes sont grandioses. Il va jusqu’à adopter un gamin des rues et un esclave pour faire d’eux ses héritiers. Quelle famille peu conventionnelle ! Il reste sensible à la beauté des jeunes gens, mais il n’y touche pas. C’est vraiment un homme hors de ce monde qui encourage le fort a dévorer le faible, qui récompense la cruauté et punit la gentillesse, qui mesure la virilité à la volonté de dominer hommes, femmes, enfants et esclaves – et le plus impitoyablement sera le mieux » p.324. L’inverse même de l’Amérique à la Trump… Toujours intéressant, Steven Saylor : au travers de Gordien et de la Rome antique, il nous parle de lui-même et des Etats-Unis de son temps.

Steven Saylor, L’énigme de Catilina (Catilina’s Riddle), 1999, 10-18 1999, 447 pages, €8.10 e-book Kindle €9.99

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Steven Saylor, Un Égyptien dans la ville

En 56 avant notre ère, deux personnes étranges viennent frapper un soir à la porte de Gordien le Limier dans sa demeure romaine : un philosophe grec déguisé en femme et un galle, prêtre châtré du culte de Cybèle maquillé et couvert de bijoux. Le Grec est Dion, rencontré par Gordien en -90 lorsqu’il hantait le port d’Alexandrie, juste avant qu’il n’achète au marché une esclave à peine nubile, la moins chère du lot, cette Bethesda aujourd’hui mère d’une Gordiane de 13 ans dont il allait faire sa femme.

Dion est ambassadeur d’Egypte venu implorer le Sénat romain de ne pas annexer son pays en prétendant qu’un testament du roi Ptolémée XI a légué son royaume à Rome. Dion vu son ambassade attaquée, ses amis décimés, il a failli lui-même être empoisonné et n’a plus confiance en personne – sinon en Gordien, « l’homme le plus honnête de Rome » selon les mots de Cicéron. Gordien reconnait le vieux maître mal déguisé, évoque le bon vieux temps de sa jeunesse et des échanges philosophiques, lui offre à dîner, mais il ne peut l’aider. Il doit partir le lendemain dès l’aube en Illyrie (actuelle Albanie) voir son fils Meto, soldat auprès de César.

Dion est assassiné dans la nuit qui suit, le volet de sa chambre forcé et plusieurs coups de poignard portés au thorax. Une jeune esclave sur laquelle il assouvissait ses instincts avait été intime avec lui juste auparavant mais était sortie de la chambre. Gordien se sent coupable de ne pas avoir aidé son ancien mentor et consent volontiers à enquêter sur la requête de Clodia qui soupçonne le jeune et beau Marcus Caelius, son ex-amant, du meurtre.

Clodia est une mûre matrone mais a gardé un corps superbe qu’elle met en valeur par des tuniques transparentes et des exercices sexuels réguliers. Elle va volontiers aux beaux jours dans ses jardins au bord du Tibre où, depuis une tente rouge et blanche au pan relevé sur le fleuve, elle peut suivre à loisir les ébats de tous les jeunes hommes et garçons qui viennent se baigner (« de 15 ans ou plus » se croit obligé de préciser le puritain yankee sommeillant chez l’auteur) et, « fiers de leur corps, se mettre nus ». Elle en convie parfois un ou deux à venir partager sa tente car elle aime cueillir les fruits à peine mûrs.

Dans ce troisième opus de la série policière historique sur Rome, l’auteur relâche un peu son filtre pudibond – sauf pour son personnage principal Gordien et pour sa famille qui restent bien bourgeois et convenables au sens de la morale américaine. Mais les ébats dans les bains sont décrits avec jubilation, les dîners spectacles permettent aux amants de se montrer à Clodia, des rumeurs les plus folles et les plus sexuelles font se délecter les badauds du forum, les vers obscènes du poète Catulle, amoureux éconduit de la belle Clodia, sont colportés avec délice.

Et le meurtre dans tout ça ? Nul doute que le roi Ptolémée ne soit dans le coup, mais qui a payé le meurtrier ? Qui a tenu le poignard ? Qui a cherché à empoisonner Clodia après Dion ? La puissante famille des Clodii – Clodia et son frère trop aimé Clodius – mandatent Gordien pour découvrir des preuves contre Marcus Caelius. Mais si ce n’était pas lui ? ou pas tout à fait lui ? ou lui qui doit porter le chapeau ?

Rien n’est simple et les armes de la séduction valent autant que les armes létales. L’argent corrompt presque tout, sauf l’honnêteté et la loyauté. Gordien ne se laissera pas faire et ce qu’il découvrira dans sa propre maison a de quoi effrayer tout bon époux et père. Mais l’esclave que Dion a fouetté et baisée raconte sa nuit – et alors tout bascule.

Dans cette enquête aux multiples miroirs Rome tout entière se révèle aux premiers temps de César, à peine vainqueur en Gaule. Et toute l’Amérique de l’auteur se lit en filigrane, ce qui enlève un peu de sel historique – à moins que la dépravation humaine ne soit éternelle comme la Ville et que l’orgueil impérial ne soit poursuivi par les Etats-Unis du XXe siècle. Comment faut-il lire, en effet, ce genre de phrase : « Rome sait comment s’y prendre pour assimiler tout ce qui se présente – arts, coutumes et même dieux et déesses – et en faire quelque chose de typiquement romain » p.211. N’est-ce pas le cas de nos jours du melting-pot yankee ?

Un bon roman de mœurs malgré quelques anachronismes comme « météorite » ou « touriste » essaimés ici ou là par un auteur trop au présent ou par un traducteur malavisé. L’intrigue rebondit sur la fin comme il se doit et le lecteur en sera somme toute abasourdi.

Steven Saylor, Un Egyptien dans la ville (The Venus Throw), 1993, 10-18 2000, 381 pages, €7.80 e-book Kindle €9.99

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Dashiell Hammett, Moisson rouge

Voici un roman policier américain qui date de l’Autre grande crise. L’Amérique était encore cette jungle où régnait la loi de l’Ouest et où un grand propriétaire pouvait tenir une ville. Personville, endroit imaginaire, est bien nommée « Poisonville » tant les malfrats y tiennent l’alcool, les jeux et les putes. Les flics sont corrompus, les avocats véreux, les banquiers frauduleux. Le sexe est réduit à la tchatche (nous sommes en époque très puritaine) mais le whisky ou le gin s’éclusent à seaux et les pétards parlent pour un regard de travers.

Le héros est un détective privé d’une grande agence de San Francisco. Ne l’intéressent que le travail bien fait et combien ça lui rapporte. Il a aussi horreur de se laisser marcher sur les pieds. Aussi, lorsque son client est tué de six balles à l’heure où avait rendez-vous chez lui, il n’apprécie guère. Lorsque le père du client, le magnat qui a fondé la ville, le convoque pour lui confier le boulot de nettoyer les écuries, il accepte – contre substantiel paiement à son agence. Introduits dans la ville pour briser les grèves dix ans auparavant, les malfrats ont fait leur nid et chacun tient sur l’autre des secrets compromettants.

Selon la bonne vieille tactique de diviser pour régner, le privé volant monte les uns contre les autres en distillant ici ou là certaines informations. Soit il les a glanées en fouinant, soit il les a déduites. Mais ça marche. Et tout ce petit monde se flingue à qui mieux mieux. Le détective manque plusieurs fois d’y passer mais son intelligence et son sens des opportunités lui permet à chaque coup dur d’en réchapper. Il y a de l’action, des flingues et des pépées. Le roman a passé le siècle sans devenir anachronique, malgré les féministes. Il est constamment réédité depuis.

Il est seulement dommage que la traduction française des années 1950 n’ait pas été rafraîchie, l’argot employé alors faisant particulièrement ringard depuis qu’il est remplacé par les borborygmes texto ou le sabir banlieue limité à quatre cents mots. Patelin, bonniche, bouquin passent encore, mais « je te gobe », « fortiche » et « tacot » sont complètement passés de mode. En revanche, il y a une histoire de bout en bout, une intrigue qui se déroule avec ses énigmes successives, bien loin du schématisme primaire des jeux vidéo !

Dashiell Hammett, Moisson rouge (Red Harvest), 1929, Folio policier 2011, 304 pages, €7.90

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Steven Saylor, L’étreinte de Némésis

Après l’enquête précédente huit ans auparavant, Gordien le Limier a adopté Eco, le fils muet que sa mère avait abandonné. Le jeune homme a désormais 18 ans et porte depuis quelques mois la toge virile. Gordien est amoureux de son fils, « il ressemblait à une statue de Narcisse contemplant son reflet sous le ciel étoilé » p.29. Il lui est aussi cher que son esclave égyptienne Bethesda, qu’il affranchira, épousera et dont il attendra un enfant à la fin.

Mais un coup est frappé un soir à sa porte du quartier de l’Esquilin à Rome : un officier, bras droit de Marcus Crassus, riche rival de Pompée, vient le quérir pour une enquête secrète. Dans sa villa de Baia, au nord du golfe de Naples, Lucius le cousin de Crassus a été assassiné. Comme la révolte de Spartacus bat son plein en Italie, deux esclaves sont vite soupçonnés, d’autant qu’ils ont pris des chevaux et ses sont enfuis. Les chevaux reviennent sans eux au matin.

Le scénario est trop simple pour le Limier, trop évident, comme si l’on avait mis en avant de faciles boucs émissaires dans une affaire privée et familiale un brin tortueuse. Crassus est très riche et se moque pas mal des esclaves. Lucius vivait dans une villa qui est la propriété de son cousin et, comme le bétail contaminé est abattu pour éviter toute contagion, tous les esclaves doivent être massacrés pour donner l’exemple. Rome se doit d’être impitoyable aux émules de Spartacus le Thrace qui tue les hommes et les garçons et viole les femmes romaines avant de piller les maisons. Aux jeux funéraires qui suivront les sept jours du deuil de Lucius, les quatre-vingt-dix esclaves seront sacrifiés dans une arène après les combats de gladiateurs sur ordre de Crassus.

Gordien est furieux, humaniste avant la lettre, préchrétien dans un monde pourtant resté bien païen au 1er siècle avant. L’auteur rejoue les bons sentiments de La Case de l’oncle Tom et assimile peut-être trop vite esclaves nègres des Sudistes avec les esclaves des Romains. C’est du moins l’impression qu’il laisse par sa propension à s’apitoyer sur n’importe lequel – surtout s’il est jeune et mâle. C’est le cas pour Apollonius, grec de 18 ans bâti en athlète avec une grâce de dieu, dont l’officier bras droit de Crassus est éperdument amoureux ; c’est le cas pour Alexandros, jeune Thrace musclé et velu dont Olympias, apprentie Sybille, aime à baiser le beau corps ; c’est le cas pour l’enfant Meto, vaillant et dégourdi, qui doit y passer avec les autres. Autant la précédente enquête était centrée sur Cicéron, autant celle-ci est intégralement centrée sur l’esclavage sous toutes ses formes : aux galères, au service dans la maison, aux champs, dans les mines.

Lucius a été retrouvé dans son atrium mais n’est pas mort sur place, quelqu’un l’a transporté. Il est décédé d’un coup violent à la tête mais l’arme n’a pas été retrouvée. Des documents comptables manquent dans la bibliothèque et de mystérieux plouf retentissent près du hangar à bateaux, en contrebas de la villa sur les hauteurs avec vue sur la mer. Flanqué d’Eco, Gordien enquête, mais piétine longtemps car l’énigme est particulièrement coriace.

Ce n’est qu’in extremis, après avoir interrogé la Sybille de Cumes environnée d’herbes odoriférantes et côtoyé les bouches de l’Hadès dans les vapeurs de soufre des solfatares, s’être à demi noyé pour découvrir une grotte dans la falaise, avoir été battu une fois et assommé une autre, qu’il va approcher la vérité. Mais celle-ci est à peine croyable. Est-ce vraiment lui le coupable ? Evidemment non, il n’y aurait de coup de théâtre sans cela car ce roman historique est aussi un roman policier. L’érudition n’empêche nullement l’action, ni l’enquête les sentiments familiaux. Autre coup de théâtre, Eco retrouve la voix, une émotion et quelques herbes suffisent à le guérir de cette inhibition due à une maladie d’enfance.

Le lecteur aura pénétré l’intimité de l’existence à la villa avec ses bains privés chauffés par le volcanisme, ses fresques décoratives de dauphins et poissons, ses élevages de murènes, ses plats d’oursins au cumin sous la lumière douce de Campanie. Il mesurera aussi l’inflexibilité de la loi romaine et la cruauté de la fameuse « vertu » vantée dans les textes classiques sur lesquels nous avons peiné au collège en classe de latin. Les Romains sont loin des Grecs, plus matérialistes et concrets, moins cultivés et intellectuels. Marcus Crassus a parfois même des propos de « vertu romaine » qui susciteront le fascisme, tant la grandeur de Rome passe avant les sentiments des individus. Steven Saylor rend bien l’esprit du temps, malgré une faiblesse anachronique pour les esclaves. Némésis, la juste colère des dieux, ne permet pas tout aux humains : l’équilibre doit être respecté pour l’ordre du monde.

Steven Saylor, L’étreinte de Némésis (Arms of Nemesis), 1992, 10-18 Grands détectives2000, 368 pages, €3.24 e-book Kindle €9.99

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