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Jeff Abbott, Faux-semblants

Un roman policier américain curieux pour nous, tant les systèmes juridiques diffèrent là-bas d’ici. La police est en effet locale et les juges sont élus. C’est pourquoi le jeune Whit Mosley, fils de famille, a été élu juge sous l’influence de son père, riche et connu. Il officie dans sa propre région au Texas, cadet de cinq frères avec lesquels il s’est baigné à poil avec tout ce que comptait la jeunesse de son temps, et a fréquenté à gogo les filles et les bars.

Mais Whit se prend à aimer son métier de justicier et potasse le droit. Sa réélection se joue dans les semaines qui viennent lorsque tombe une affaire peu banale. Le fils aîné d’une sénatrice qu’il connait qui, elle-même, postule à un nouveau mandat, est retrouvé mort par balle dans son bateau. Ce serait une histoire banale de jalousie pour une femme, mais Peter James Hubble est devenu une star du film pornographique. Belle carrosserie dotée d’un outil remarquable, il se met complaisamment en scène devant la caméra et entreprend fille après fille par tous les trous. Aussi, ce n’est pas d’un bon œil que sa mère sénatrice le voir rentrer dans le pays.

L’enquête révèle progressivement que Peter est surtout revenu pour son jeune frère Corey, disparu mystérieusement une dizaine d’années auparavant à l’âge de 15 ans. Il veut tourner un film sur sa vie car il se reproche obscurément de ne pas l’avoir protégé. 15 ans est justement l’âge de Sam, le fils qu’il a eu avec la meilleure amie et conseillère de sa mère et qu’il n’a pas connu. Sam est un garçon sensible mais de taille adulte et qui baise comme tel. Il est tombé amoureux par hasard de la dernière jeune partenaire de son père Peter dans les films pornos. Les deux jeunes gens veulent partir loin mais tout le poids des liens familiaux et des non-dits les en empêchent.

L’inspectrice Claudia Salazar va aider le juge Whit Mosley à débrouiller cette enquête particulière, premier tome d’une série qui se poursuivra dans des romans policiers suivants. Mais tout se ligue contre la vérité : la crainte des électeurs pour la sénatrice, la jalousie de l’ex-femme de Peter, le traumatisme du fils que son père a abandonné et qui vient tout juste de le retrouver, les liens mafieux du propriétaire du yacht dans lequel Peter a été retrouvé nu baignant dans son sang, soi-disant suicidé, la mystérieuse disparition de sa partenaire sans domicile fixe qui aime le jeune Sam, sans parler des cadavres de femmes qui font penser à un tueur en série.

Mensonges et manipulations font rebondir le rythme et égare le lecteur jusqu’au dénouement imprévu. Le roman se lit bien avec un peu d’action et le piment érotique mais les personnages sont, somme toute, peu attachants, sauf peut-être Claudia.

Jeff Abbott, Faux-semblants (A Kiss gone Bad), 2004, Livre de poche 2009, 442 pages, €0.98 occasion

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Franck Linol, Le souffle de la mandragore

Un roman policier régionaliste qui se passe dans une région mystérieuse au centre de la France, le Limousin, délaissée des grands vents de la mondialisation mais affectée par ses déchets. A Bussière, près de Saint-Junien la ville longtemps communiste, une jeune fille de 15 ans est enlevée puis massacrée, écartelée nue sur la butte de Frochet où courent depuis la nuit des temps d’étranges légendes. Dont celle de la mandragore, un dragon des marais avide de sang frais féminin.

Marion était rentrée du collège par le car puis était allée voir sa copine à dix minutes de chez elle pour lui porter les devoirs car elle était malade. Père ivrogne et violent, mère faible qui se laisse faire, a-t-elle décidé de fuguer ? On dit qu’elle a un petit ami, plus âgé qu’elle, et qu’elle serait bien partie avec lui ; elle a en tout cas couché et le pater est furax.

Surtout que ledit copain se révèle un marginal vivant en caravane près d’un terrain de yourtes où d’ex-hippies, des écolos mystiques et autres repris de nature ont décidé de s’installer pour vivre légalement. Les paysans tradis n’aiment pas trop ces bobos urbains qui jouent aux sauvages, volontiers voyants ou rebouteux, chiant en toilettes sèches, cuisinant au bois et prenant leur bain à poil dans l’eau froide dehors, enfants compris.

Il n’en faut pas plus pour que des rumeurs naissent, entre légende noire et boucs émissaires commodes. Le commissaire Dumontel est pour le moment suspendu et s’ennuie, goûtant divers petits vins qu’il décrit avec gourmandise. Son lieutenant Marval est chargé de l’enquête par le divisionnaire qui joue sa réputation auprès des gendarmes. Car le procureur a cosaisi les deux armes, la gendarmerie parce que Bussière est en territoire rural, et la police parce qu’elle est plus experte en criminalité. Mais Marval est peu sûr de lui et fait appel en privé à son patron sur la touche pour qu’il l’aide dans son enquête. Mais c’est chacun pour soi dans ce grand jeu des énigmes.

Enquêtes de voisinage et prélèvements de police scientifique ne disent pas grand-chose, sinon que la fille a été asphyxiée avant d’être déchirée et démembrée, et que les traces sur le corps ressemblent furieusement à des morsures. La Bête du Gévaudan aurait-elle refait surface ? La mandragore de légende ? Un psychopathe fantasmant sur les loups garous ? D’autant qu’une seconde jeune fille est enlevée, du même âge, la fille d’un marginal volontiers gourou qui parle à l’oreille des chevaux (on appelle ça un « chuchoteur ») et qui s’est installé en yourte il y a des années. Mais lui ne va pas se laisser faire.

Le roman commence lent et se termine brusquement, l’énigme est révélée sans transition. C’est tout le cœur qui est bon mais les extrémités à revoir. L’auteur, prof d’IUFM (si ça existe encore), n’a pas la technique du suspense jusqu’au bout qui est celle des maîtres en genre. Mais tel quel ce roman policier se lit bien. Il accumule les piques contre l’époque, la montée de la violence, les attentats islamistes, la perte des repères, les égarés des guerres balkaniques jusque dans nos campagnes, les thébaïdes écolos, les gens qui se cherchent. Et ses personnages sont crédibles.

Franck Linol, Le souffle de la mandragore, 2017, réédité 2020, éditions La Geste (79260 La Crèche), 325 pages, €12.90, e-book Kindle

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Elizabeth Peters, La pyramide oubliée

Je retrouve avec plaisir la famille Emerson, Amélia Peabody, Radcliffe Emerson, leur fils Ramsès et leur fille adoptive Nefret. Des années ont passé et les enfants ont grandi. Ramsès est désormais au début de sa vingtaine tandis que Nefret a toujours trois ans de plus. Lui n’a pas suivi l’université mais s’est formé tout seul aux langues de l’Égypte antique et a publié une grammaire égyptienne reconnue par les scientifiques de son temps. Il déchiffre aisément toutes les écritures hiéroglyphiques depuis les origines. Elle a suivi des études de médecine sans passer le diplôme, les femmes n’étant à cette époque pas admises.

Toute la famille se prépare au printemps à passer la saison en Égypte, comme d’habitude, pour fouiller une zone attribuée par le commissaire aux antiquités du pays. Ce sera cette fois une pyramide oubliée non loin du Caire, peu prestigieuse et peu connue. Mais, avant de partir, des objets égyptiens font leur apparition chez les antiquaires et Emerson en à vent. On lui propose notamment un gros scarabée de faïence bleue ouchebti gravé mais, lorsque Ramsès traduit le texte, il est incohérent, mêlant des fragments d’inscriptions hiéroglyphiques prises ici ou là à propos d’explorations maritimes. Il s’agit manifestement d’un faux, très bien imité, dont le scandale réside dans la provenance affichée : la soi-disant collection personnelle du pillage d’Abdullah, l’ancien raïs des Emerson, décédé il y a peu. Or Abdullah n’a jamais conservé des objets pour les vendre, il se serait attiré les foudres du Maître des imprécations qu’est Emerson. Quelqu’un en veut donc à la famille, surtout que David, le petit fils aîné d’Abdullah, s’apprête à se marier avec Lia, la nièce des Emerson, fille de son frère Walter.

Qui en veut donc à ce point aux Emerson ? Est-ce Percy, le neveu vil et lâche qui aimerait bien épouser Nefret et se fait mousser en publiant des livres d’aventures où il se donne le beau rôle ? Est-ce l’ennemi juré Sethos, déjà rencontré dans de précédents volumes ? Est-ce une jalousie de confrères qu’Emerson étrille trop souvent ? La famille est décidée à tirer cette histoire de faux au clair, laissant David en-dehors de tout cela durant son voyage de noces.

Une fois en Égypte, Peabody s’empresse d’aménager une maison confortable pour se reposer des fouilles, de leur poussière et de la chaleur infernale qui règne en été, tandis que Ramsès court les rues du Caire, déguisé comme il aime l’être, afin d’éviter à David, nationaliste égyptien, des mésaventures politiques. Un trafic de drogue est également établi qui aurait pour origine un Anglais et le chef de la police du Caire, anglais lui aussi, engage à l’insu de sa mère Ramsès comme espion pour en savoir plus. Le Frère des démons, ainsi est nommé en Egypte le garçon depuis son enfance turbulente, est à son affaire dans l’action et la ruse. Il n’a pas la carrure de son père mais le même teint brun et le corps svelte mais étonnamment musclé. Comme lui, il porte rarement une chemise sur les chantiers de fouilles ainsi qu’il est dit p.217, et dort torse nu comme tout garçon dès la préadolescence. Sa mère fait semblant d’enrager contre cette accroc aux convenances victoriennes mais est secrètement ravie d’avoir un mari aussi vigoureux et un fils aussi sain.

Ramsès est amoureux de sa sœur adoptive Nefret, laquelle est loin d’être insensible à cet ex-petit garçon devenu adulte. Mais les convenances, une fois encore, les empêchent de se déclarer leur désir, sauf une fois lors d’un danger pressant où Percy est mêlé. Un égarement passager car un proxénète du Caire connu vient proposer une fillette de deux ans qui ressemblent étonnamment à Amélia. Il suggère que Ramsès en est le père puisque la petite l’appelle papa, mais celui-ci dément ; il a connu la mère et l’enfant lors de ses pérégrinations déguisées dans les rues, les a mis hors du ruisseau, et croit qu’il s’agit de l’enfant bâtard de Percy, que celui-ci a rejeté comme un déchet de race. Il va donc s’occuper de la gamine avec l’aide de sa mère et du gros chat Horus, fasciné par l’enfant. Nefret, toujours absolue dans ses passions, ne réfléchit pas une seconde pour se sentir offensée et quitter la maison ; elle se marie aussitôt avec Geoffrey, un jeune anglais aimable et fluet qui aide aux fouilles et qui lui fait lui aussi la cour.

Des accidents mystérieux se produisent sur les fouilles, on tire sur Amélia, on fait s’écrouler une structure sur Ramsès, on précipite au bas d’un puits de plusieurs mètres l’amoureuse américaine du garçon, et ainsi de suite. Qui veut éloigner les Emerson du site de Zawaiet el-‘ Aryan ? Y aurait-il quelque chose à découvrir ? Une tombe royale peut-être ?

Tout se résoudra comme par magie à la fin, les petites cellules grises sollicitées et mises en commun, les émotions partagées et surmontées, les convenances mises à mal et courageusement rattrapées. Le lecteur sera surpris du coupable découvert, ce qui offre un plaisir supplémentaire à la lecture enlevée de ce récit d’aventure aux personnages bien typés, et toujours passionnant.

Elizabeth Peters, La pyramide oubliée (The Falcon at the Portal), 1999, Livre de poche 2008, 543 pages, occasion €3.11

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Colin Dexter, Le dernier bus pour Woodstock

Il s’agit du premier roman policier du professeur d’université d’Oxford Colin Dexter, écrit après lecture d’un polar médiocre qui l’a incité à faire mieux. Pris au jeu, ce volume débute la série de l’inspecteur principal Morse qui lui vaudra des distinctions dans la littérature de crime. Ce premier opus cherche moins à découvrir le coupable qu’à présenter un personnage fascinant d’inspecteur du CID (Criminal Investigation Department) dont les petites cellules grises travaillent à coups de whisky et de tabac, sans toujours parvenir à une logique formelle. Son adjoint le sergent Lewis, homme simple et direct, en est dérouté.

Le lecteur aussi, mais ce n’est pas ce qui importe. Ceux qui importent sont les personnages de la petite ville d’Oxford, croqués sur le vif. Les professeurs titulaires surnommés « dons », érudits et maniaques bien que souvent mariés, les épouses qui s’ennuient à la maison à élever des gosses infernaux et vivent la dépression de la quarantaine tandis que leurs maris sacrifient au démon de midi, les jeunes filles qui cherchent le grand amour en vivant en colocation dans la même maison tout en jouissant parfois d’être « violées » (avec leur consentement), les sténodactylos et leur patron, les serveuses de bar, les chauffeurs de cars, les vieilles dames et ainsi de suite.

Un soir, deux filles font du stop et se font prendre en voiture par un homme parce que le bus pour Woodstock n’arrive pas. Le lendemain, l’une d’elle est retrouvée assassinée dans le parking d’un pub connu. Débute alors une enquête pour savoir qui a pris les filles en stop, quelle est la seconde passagère, qui avait un mobile pour assassiner cette jeune fille blonde à la jupe très courte qui ne portait ni culotte ni soutien-gorge et dont le chemisier à demi arraché laissait voir un sein entièrement nu. Une vieille dame a bien vu deux filles, dont l’une en pantalon ; un chauffeur routier a vu une voiture rouge les prendre en stop au rond-point ; la serveuse du pub Black Prince se souvient d’un jeune homme qui attendait régulièrement Sylvia, la fille assassinée, mais qui semble ne pas l’avoir trouvée ce soir-là avant qu’elle soit morte, en sortant dans l’obscurité.

Découvrir qui est le coupable ne sera pas simple car il s’agit d’une partie à quatre où chacun ment en croyant protéger l’autre, tandis que chacun croit savoir qui a fait le coup. L’inspecteur désinvolte papillonne d’hypothèses en questions, de planques en dépouillement de courrier, de recoupements en nouvelles questions. Le ton est moderne et suinte l’humour mais le profil de l’inspecteur principal Morse qui se dessine est plus typé et fantasque que l’acteur qui joue son rôle dans les téléfilms qui en ont été tirés. Morse est amoureux, c’est dommage car la jeune personne est éminemment suspecte…

Colin Dexter, Le dernier bus pour Woodstock (Last Bus to Woodstock), 1975, 18 Grands détectives, 2000, 318 pages, €5.70, e-book Kindle €7.49

Les romans policiers anglais de Colin Dexter chroniqués sur ce blog

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Donna Leon, Brunetti entre les lignes

Une intrigue banale, le vol de livres et de gravures dans les bibliothèques, mais une plongée dans le cœur spirituel de Venise, ville-monde, centre de culture occidentale, diffusant le savoir depuis la Renaissance par ses presses à imprimer. La dégradation et le vol par cupidité, la manie compulsive de collectionner, le désir d’avoir pour soi tout seul un chef d’œuvre, montrent toute la décadence de la civilisation contemporaine obnubilée par les images et qui ne lit plus. Alors que les livres fixaient la pensée et permettaient de se faire un jugement par soi-même dans le silence des pages, la culture des flux agite les esprits et manipule les bas instincts des faibles. Lorsqu’on ne considère plus l’imprimé que comme objet marchand, la civilisation se perd, se dissolvant dans la monnaie. Et pour quoi faire ? S’acheter des pompes de luxe, des vestes chics, des chemises sur mesure ?

Sacrifier le temps à l’immédiat est bien le signe d’une dégradation humaine. En témoignent encore les paquebots de dix étages longeant les fragiles canaux de Venise, pour amuser les touristes. Donna Leon, vieillissante, est de plus en plus pessimiste sur l’humanité, notamment sur l’Occident. Venise en est pour elle le symptôme, les petits arrangements entre amis et relations sociales compensant la perte de l’Etat et de son contrôle, encourageant tous les vices.

Une bibliothécaire d’un lieu confidentiel mais très vénitien, la Merula, téléphone à la questure pour signaler un vol de livres antiques d’une valeur inestimable. Brunetti enquête. Le gardien n’a rien vu mais signale deux lecteurs assidus, un chercheur américain d’une université du Kansas et un ancien prêtre défroqué surnommé Tertullien parce qu’il vient lire tous les jours des écrits des Pères de l’Eglise en latin (le vrai Tertullien, berbère chrétien, n’a jamais été honoré de cette distinction de Père car il a été décrété un brin hérétique, soutenant une position que l’Eglise officielle n’a pas suivie).

La dottoressa (doctoresse en bon français et pas docteureueu) qui dirige la bibliothèque est effarée car elle n’a rien vu, parce que les puces de sécurité ne sont pas conformes au portique commandé en même temps et que tout traîne comme d’habitude en Italie bureaucratique et corrompue. Elle craint aussi que la généreuse donatrice, la comtesse Morosini-Albani, cesse son soutien de mécène, elle qui, d’origine sicilienne (mais quand même princesse), cherche à s’intégrer dans la bonne société très fermée des Vénitiens de souche.

Une enquête est un processus lent qui consiste à poser sans cesse de nouvelles questions et d’interroger plusieurs fois les mêmes protagonistes pour tenter d’avancer dans la compréhension des faits. Donna Leon délaie un peu trop cette sauce cette fois-ci pour assurer ses trois cents pages, au détriment de l’action. La psychologie des personnages est peut-être mieux abordée, encore faut-il qu’ils vaillent le coup. Or les voleurs et ceux qui laissent faire n’ont qu’une personnalité banale, lassés de tout et ratant leur vie, le sachant et ne faisant rien pour que cela change.

Non, le prêtre n’a pas été défroqué pour avoir manipulé certains organes de jeunes garçons à qui il enseignait le grec ancien, mais pour avoir dénoncé deux autres prêtres qui le faisaient – dont son directeur. Bénéficiant de protections dans la société, ce dernier a vu étouffée son affaire mais Tertullien a été licencié ; il subsiste désormais d’une pension mensuelle de 649 € mais reste logé dans l’appartement de ses parents, ce qui lui économise le loyer. Amer de ne plus avoir la foi, aigri de n’avoir pas vu ses ambitions dans l’Eglise se réaliser, déçu de constater que progressivement le latin et le grec n’intéressent plus les jeunes, il se réfugie dans les livres. Les plus anciens possibles, et en langue originale.

Pour fournir un peu plus son propos, Donna Leon se prête à citer en latin le vrai Tertullien lui-même p.194 : nihil non ratione tractari intelligique voluit (Text is CCL I, p.321. T « Il n’y a rien que Dieu veuille laisser incompris et non soumis à la raison ». L’idée est que la raison étant une propriété de Dieu puisque rien n’existe que par Lui, tout est prévu et arrangé par la raison, seule façon de comprendre sa Création. L’époque contemporaine justifie ainsi les mathématiques comme raison dans l’univers. Brunetti va s’employer à saisir par la raison, reléguant les instincts de lucre et la passion pour la collection ou le vol au second plan. Surtout que le Tertullien actuel est retrouvé mort à son domicile, frappé à coup de grosses bottes et cogné contre le mur.

Qui l’a fait ? Le faux chercheur américain, vrai voleur international dont la copie du faux passeport et l’attestation fausse d’université n’ont fait l’objet d’aucune vérification de la part de la bibliothécaire ? Un complice qui monnayait les livres auprès des collectionneurs ? Une histoire sentimentale avec une assistante un peu mûre de marquis fortuné dont l’ex-petit ami était un truand brutal ?

Vous saurez tout à la fin et ce n’est pas bien optimiste.

Donna Leon, Brunetti entre les lignes (By its Cover), 2014, Points policier 2017, 301 pages, €7.70 e-book Kindle €7.99

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Elizabeth Peters, Un crocodile sur un banc de sable

Le premier opus de la série des aventures d’Amelia Peabody, ci-devant vieille fille anglaise de 31 ans ayant hérité d’une fortune de son père, et qui trouve en quelques mois – dans cet ordre – une belle-sœur, un beau-frère, enfin un mari et même un enfant. Tout cela parce qu’elle se décide enfin à bouger, papa une fois enterré, au lieu de rester tranquillement dans sa chambre. Comme quoi la vie est bien faite : qui ne tente rien n’a rien et seul celui qui ne fait rien ne commet jamais d’erreur.

En 1880, les femmes étaient moins que rien dans la société chrétienne, aristocratique et bourgeoise de l’empire britannique, surtout sous la reine Victoria, 1m52 de haut mais d’une superbe rare et d’une pruderie sexuelle restée célèbre, même si elle a eu neuf enfants. Elle régna de 1837 à sa mort, en 1901 seulement et a légué une hémophilie à son arrière-petit-fils Alexis Romanov, assassiné par les bolcheviques ancêtres de Poutine. Peabody s’affirme en prenant des décisions et fonçant comme un homme, ce pourquoi elle détonne. Ce pourquoi aussi elle séduit le grand et fort Radcliffe, ours pratique féru d’égyptologie, qui n’a que faire des pimbêches et pétasses. Son jeune frère Walter, en revanche, fin et racé comme l’Endymion des tableaux selon la narratrice Peabody, était tout à fait à même de charmer dans les règles de l’amour romantique la belle héritière déshéritée Evelyn qui, séduite par un Italien puis laissée pour compte une fois l’argent évaporé, s’est retrouvée un beau jour à défaillir au milieu des ruines de Rome, sous les yeux d’une Peabody en train de siroter son thé.

Il n’en faut pas plus pour qu’elle la prenne sous son aile, lui assure un gîte et le couvert, la rhabille et l’emmène comme dame de compagnie jusqu’en Égypte où elle poursuit son voyage. Ce n’est qu’à la page 48, au musée du Caire, qu’elle rencontre Radcliffe et son frère, puis vogue sur sa dahabieh louée avec Evelyn jusqu’à El-Amarna où les deux frères ont obtenu du conservateur du musée du Caire Maspero une concession de fouilles. L’ouverture est un peu longue mais la suite accélère et prend enfin son rythme de croisière. L’intrigue développe d’étranges événements, ponctués de bisbilles personnelles. Vont se produire la découverte d’un pavement décoré sous les ruines de la cité d’Akhenaton, dont Evelyn fait le relevé, la survenue d’une momie vociférante qui semble ne s’en prendre qu’à Evelyn à l’exception de tous les autres, et la fuite superstitieuse de tous les ouvriers égyptiens, pourtant désireux de gagner de l’argent tant leurs enfants vivent nus dans des villages de terre et de roseaux, parmi les immondices.

La scène est cocasse. Délaissant leur dahabieh confortable et leur cuisinier hors pair, les deux femmes – ou plutôt Evelyn traînée par Peabody – vont s’installer sur le chantier avec les hommes pour les soigner, les aider, et participer aux fouilles. Non sans heurts, mais non sans humour. Evelyn ne peut que tomber amoureuse du beau Walter, et c’est réciproque, jusqu’à ce que son cousin Lucas, qui n’était pas héritier du grand-père jusqu’à la fuite (organisée?) d’Evelyn, vienne la rejoindre pour lui proposer un mariage. Est-il amoureux ? Gentleman ? Perfide ? Peabody va passer par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel à son sujet. Les femmes ont élu domicile dans une tombe sur le site, ce qui donne des phrases cocasses et incongrues comme « quand je sortis de ma tombe… », « Radcliffe émergea en trombe de sa tombe » et autres joyeusetés. Outre le pavement, une momie hellénistique (donc nettement plus récente qu’Akhenaton) est découverte dans une tombe royale par des villageois et Radcliffe la débande pour trouver les amulettes. Mais ne voilà-t-il pas qu’elle se réveille en pleine nuit et vocifère des malédictions avant de s’enfuir à toutes jambes ?

L’archéologie se mêle aux histoires intimes et aux escroqueries pour tisser un beau roman d’aventures exotiques dans la lignée d’Henry Rider Haggard – né en 1856 et qui commence ses romans dès 1885, époque de notre héroïne. Dédié à son fils Peter, ce premier roman de la saga Peabody par Elizabeth Peters vaut la lecture et prépare tous les suivants. Vous êtes déjà emporté à la 49ème pages.

Elizabeth Peters, Un crocodile sur un banc de sable (Crocodile on the Sandbank), 1975, Livre de poche 2007, 314 pages, occasion €1,35

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Mary Higgins Clark, La maison du clair de lune

Vous devenez le clair de lune, dit le titre américain. Il se réfère aux vieux et vieilles de la maison de retraite de luxe Latham Manor de Rhodes-Island, asile pour richissimes en fin de vie. Il faut dire que « l’achat » d’un appartement est à fond perdu, à vie certes, mais la vie passé 80 ans n’est guère longue, surtout si la rentabilité l’exige : 200 000 $ le studio quand même, le double pour une suite où vous pouvez apporter vos meubles – plus 200 à 400 $ par mois de loyers ! Avec vingt-cinq ans de plus depuis la publication du roman, les prix sont à ajuster à la hausse… Nous sommes loin de nos Ehpad, certes moins aimables mais nettement plus abordables !

La jeune Maggie, orpheline de mère très tôt, s’était trouvé une mère de substitution avec le remariage de son père avec Nuala, au prénom irlandais. Las ! le bonhomme est infernal et le divorce prononcé cinq ans plus tard. Exit Nuala que Maggie aimait bien, et tout de suite la pension jusqu’à sa majorité. Pas vraiment aimée la Maggie… Elle est devenue photographe de mode connue et appréciée. Il se trouve qu’une connaissance riche de son âge, Liam, la convie à l’accompagner en plastron à un cocktail mondain de New York. Il retrouve là sa famille, notamment son cousin Earl, héritier de l’entreprise de pompes funèbres de ses père et grand-père, et qui l’a vendue pour faire de l’enseignement en anthropologie et organiser un musée sur la mort. Cercueil, corbillard, cimetière, Earl est passionné par les rites funéraires et un brin inquiétant.

Mais c’est à ce cocktail que Maggie retrouve par hasard Nuala, mariée à l’oncle des cousins, Tom, qui vient de mourir. Elle habite une vieille villa fin de siècle XIX à Newport, station balnéaire chic de la côte est. Une villa qu’elle songe à vendre car trop grande pour elle seule et nécessitant pas mal de travaux. Elle voudrait se ranger dans la maison de retraite dorée où une place lui est d’ores et déjà réservée car une résidente vient de mourir. L’ex belle-mère et la jeune Maggie sont heureuses de se retrouver et la vieille dame invite sa pupille à venir passer une semaine à Newport.

C’est là que Maggie se rend compte que la mort frappe souvent dans la ville. Certes, la moyenne d’âge est élevée mais la maison de retraite connait des taux de décès indécents. Tous de causes naturelles, mais le médecin de l’établissement est âgé et cacochyme et le directeur renvoyé d’un précédent poste ; une nouvelle légiste ne va-t-elle pas se trouver intriguée comme Maggie de tous ces morts dont elle lit les nécrologies dans les chroniques locales ? D’autant que Nuala est assassinée juste avant que Maggie n’arrive ; elle avait changé in extremis son testament, la rendant légataire universelle, et bien sûr renoncé à vendre la villa et à se loger à la maison de retraite. Y aurait-il un rapport ?

C’est en déambulant dans le cimetière avec une amie de sa belle-mère qui distribue des fleurs sur les tombes de ses copines de retraite toutes décédées, que Maggie aperçoit des cloches reliées à un tube sortant de terre. Earl l’anthropologue mortuaire a fait une conférence à ce sujet auprès des vieilles de la maison, au point que l’une d’elle s’est trouvée mal. Les riches victoriens, craignant d’être enterrés vivants, exigeaient qu’on leur attache au doigt un cordon relié à une cloche sortant du sol par un tube depuis le cercueil, afin qu’ils puissent appeler à l’aide s’ils se réveillaient… Un gardien était payé durant une semaine entière pour veiller dans le cimetière à écouter si une cloche sonnait et déterrer daredare le paniqué enfermé six pieds sous terre.

Dès le premier chapitre, Mary Higgings Clark nous plonge dans le bain de l’horreur avec Maggie vivante dans un tel cercueil. Pourquoi est-elle arrivée là ? Qu’a-t-elle découvert qui lui vaut ce traitement ? Qui l’a ainsi emprisonnée ? Au nom de quel intérêt ?

Vous saurez tout en temps voulu, souvent égaré sur de fausses pistes car tout le monde qui gravite autour de Maggie et de feue Nuala peut éventuellement avoir un mobile. Maggie fera la connaissance plus intime de Neil, un fils à papa de parents aimants qui a repris la profession de son père dans le conseil financier. Liam, qui s’intéresse à elle sans vraiment lui prouver, est plutôt dans « les affaires », pour la plupart immobilières. Les années 1990 étaient propices à la bourse et à l’immobilier et l’investissement dans les résidences retraite était en plein essor. Avec la tentation de frauder pour s’enrichir plus vite, comme les grands-pères début de siècle avaient fait leur fortune.

Un très bon cru Clark, bien découpé, aux personnages munis d’une véritable personnalité sans caricature.

Mary Higgins Clark, La maison du clair de lune (Moonlight Becomes You), 1996, Livre de poche 1998, 381 pages, €7.90 e-book Kindle €7.99

DVD Mary Higgins Clark : La Maison au clair de lune / Dors ma jolie / Ce que vivent les roses – Coffret 3 DVD, Warner Vision France, €10,76

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Patricia Cornwell, L’instinct du mal

L’experte en sciences légales de Virginie Kay Scarpetta est désormais aussi conseillère auprès du médecin-chef de l’institut médico-légal de New York de façon bénévole. Nous sommes en 2009 et la crise financière de 2008 vient de passer, précipitant l’économie dans la déroute et les gens dans le désespoir. Une jeune fille, Toni, est retrouvée morte dans un parc ; elle a été assassinée. Dottie, une folle dont s’occupe le mari de Scarpetta, Benton Wesley, lui envoie une carte de vœux vocale inquiétante. La fille d’un milliardaire de la finance a disparu. Ces trois affaires sont liées mais le lecteur ne le sait pas encore.

Contrairement à ses premiers romans, Patricia Cornwell stresse de plus en plus ses personnages, leur faisant faire des dizaines de choses à la fois et de nombreuses erreurs. Comme si ce qui arrivait au pays tout entier arrivait à chacun dans son propre métier. La médecine légale tient peu de place dans ce roman, plutôt centré sur les recherches informatiques de Lucy, la nièce adulte qui a fait fortune dans l’informatique avant d’en perdre les trois quarts dans la débâcle séculaire 2008.

L’action naît lorsque Scarpetta, invitée sur CNN par une productrice vieillissante qui cherche avant tout le scoop, a son téléphone BlackBerry volé alors qu’elle avait ôté par agacement son mot de passe. Elle reçoit un paquet suspect à son l’immeuble après l’appel d’une téléspectatrice qui s’avérera être la fameuse Dottie, la folle de Benton Wesley. Tout est lié et Lucy revient en hélicoptère d’un week-end de tempête passé en amoureuse avec son amie la procureur Jamie Berger juste à temps pour investiguer. Le grand flic Marino est aussi de la partie et toute cette fine équipe va tenter de débrouiller les écheveaux enchevêtrés des liens entre les disparitions et morts suspectes des diverses enquêtes en cours.

Wesley est limité par son statut de psychiatre légal qui ne l’autorise plus à faire des enquêtes comme lorsqu’il était au FBI. C’est donc Marino qui prend le relais, mais il le déteste depuis que Marino sous emprise de drogues et d’alcool a voulu violer Scarpetta dans un volume précédent. Lucy est toujours aussi butée et secrète tandis que son amie s’éloigne progressivement d’elle à cause de tout ce qu’elle ne lui dit pas.

Le lecteur ne s’étonnera pas de retrouver l’ennemi juré de Wesley et Scarpetta, le fameux Chardonne, anormal psychopathe venu de France qui a repris les affaires mafieuses de sa famille après le décès de son père et de son frère. Cet être machiavélique et suprêmement intelligent va chercher à les égarer tout en les menant dans un piège. Il faudra tout le talent des divers experts conviés par Cornwell, l’instinct de flic de Marino, l’expertise médicale de Scarpetta, le talent psychiatrique de Wesley, l’agilité informatique de Lucy et l’expertise en droit de Berger, pour percer à jour le monstre et déjouer ses plans, tout en retrouvant les disparus et qui a tué la morte du parc, à la mère de qui Scarpetta doit la vérité.

Nous sommes en 2009 lors de l’écriture de ce roman, et la technologie a galopé depuis les premières enquêtes de Kay Scarpetta. C’est par une montre connectable que Lucy parviendra à remonter la piste du tueur de Toni tandis que les mails échangés par le mari de la financière disparue mettront la puce à l’oreille de Lucie de Berger.

Ce gros roman un brin bavard semble avoir été dicté plutôt qu’écrit tant les dialogues s’étalent sur de longues pages. Mais le canevas général se tient et le suspense est là. C’est un assez bon cru Cornwell.

Patricia Cornwell, L’instinct du mal (The Scarpetta Factor), 2009, Livre de poche 2011, 669 pages, €8.90 e-book €8.49

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Elizabeth Peters, Le maître d’Anubis

Inutile de lire dans l’ordre les opus de la série Peabody, les événements sont resitués à chaque fois. Les histoires se passent à la toute fin du XIXe siècle lorsque les Anglais, impériaux et maîtres du monde, occupent l’Egypte et laissent leurs archéologues fouiller pour trouver de beaux objets. Le professeur Radcliffe Emerson et son épouse Amelia Peabody sont en avance sur leur temps puisqu’ils cherchent moins les objets que leur contexte pour comprendre enfin la vie des Egyptiens de l’antiquité à travers les millénaires. Chaque année ils partent six mois en expédition pour revenir se ressourcer dans la verte Albion le reste du temps, sacrifier aux mondanités des relations, éduquer leur fils Walter dit Ramsès ainsi que la sœur adoptée d’un précédent voyage Nefret, fille d’un lord disparu dans l’oasis secrète.

L’expédition de l’année a lieu à Amarna, ville neuve du pharaon Akhenaton, dans laquelle serait enterrée Néfertiti sa reine. Peabody trouve bien un oushebti à l’effigie de Néfertiti pour la servir dans l’autre monde, mais l’expédition est surtout un leurre. L’ennemi juré du couple, Sethos, tente par tous les moyens de connaître l’emplacement de cette fameuse oasis cachée dans les confins du désert sud égyptien afin de piller ses trésors. Il veut pour cela la carte sommaire dessinée par Forth, le père de Nefret, avant de disparaître. Il devine que les Emerson l’ont trouvée et que Nefret en vient. Ce pourquoi il cherche à enlever Peabody pour faire parler Emerson, puis Emerson pour le droguer et le faire révéler les secrets, dans le même temps qu’il tente de découvrir la cache de la carte originale qui devrait être restée dans le Kent, et cherche à faire enlever Ramsès. Dans la lutte, Emerson perd la mémoire et Peabody, qui finit par le délivrer avec l’aide d’Abdullah le fidèle contremaître des fouilles et du riche américain Cyrus qu’elle n’a pas revue depuis des années, prend les choses en main. Elle garde toujours avec elle son ombrelle en acier trempé, fabriquée selon ses désirs, une arme redoutable.

Amarna, idéalement située pas trop loin du Caire mais désertique à souhait pour voir qui entre et qui sort, est le piège rêvé pour faire venir l’ennemi et le forcer à se découvrir. Sauf que rien ne se passe jamais comme prévu et que l’ennemi est peut-être double… ou déjà dans la place. Dans le même temps, les lettres de Ramsès informent les parents de ce qui se passe en Angleterre. La mère feint de se scandaliser de la précocité, de l’audace et de l’imagination de son fils de 11 ans alors que le lecteur un peu avisé des enfants est ravi des initiatives et du tempérament du gamin. Il cumule les qualités et les défauts de ses deux parents, ce qui le rend redoutable et impressionnant. Il va jusqu’à lâcher un lion (apprivoisé par lui) dans le parc pour garder les abords de la demeure dans laquelle des bandits cherchent à s’introduire ; il se bat avec Nefret contre une tentative d’enlèvement sur sa personne ; il invente avec sa tante et sa gouvernante un piège machiavélique pour faire découvrir la fameuse carte par une espionne introduite dans la maison et faire ainsi cesser momentanément les attaques – car il va sans dire que la carte ainsi « volée » est fausse. Le ton ampoulé et un brin verbeux de ses lettres est un trait d’humour de l’autrice qui ajoute au plaisir. Le lecteur (et peut-être aussi la lectrice) serait heureux de rencontrer ce surdoué qui n’a pas froid aux yeux s’il existait ailleurs que sur le papier.

Le titre français fait référence à Anubis, qui est un gros chat égyptien confié par une connaissance peu recommandable mais qui cherche à s’amender alors qu’il doit se déplacer à Damas. Emerson qui, comme son fils Ramsès, a l’oreille des animaux, est vite adopté par le félin qui le suit partout et se transporte lors des longues distances sur son épaule. Le titre anglais fait référence plutôt à un conte égyptien traduit par Peabody, qui dit comment un prince soit surmonter les épreuves de trois animaux pour conquérir la princesse. Et c’est bien ce qui va se passer pour Emerson et elle-même. Le redoutable Sethos, à moins qu’il ne s’agisse du rusé autre ennemi inconnu, va s’efforcer de tuer l’un ou l’autre pour assouvir sa vengeance et faire parler le survivant quel qu’il soit.

Aventure et archéologie plus histoires de couple font un mélange détonnant, très agréable à suivre bien que parfois un peu échevelé étant donné les caractères de chacun. Emerson est fonceur mais diablement intelligent ; Peabody dévouée mais absurdement obstinée ; Ramsès cumule tous les critères du sale gamin adorable. Qui accepte ainsi ces personnalités hors des normes, comme c’est mon cas, aime beaucoup le récit sans cesse renouvelé de leurs aventures.

Elizabeth Peters, Le maître d’Anubis (The Snake, the Crocodile and the Dog), 1992, Livre de poche 2000, 446 pages, occasion €0,97

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Christian Jacq, La pierre de lumière 1 Néfer le Silencieux

Ardent a 16 ans en Haute-Egypte il y a 3500 ans. Il est grand et musclé, empli d’une énergie que la baise des filles depuis quelques années ne parvient jamais à épuiser. Il en veut plus : savoir, créer, faire. Au lieu de garder les vaches comme paysan auprès de son père, il veut dessiner dans les temples.

Il existe pour cela, sous le règne de Ramsès le Grand, un village interdit de la vallée des Rois près de Thèbes (ville qui n’est pas seulement américaine ou grecque, comme le croient les ignares). En cet endroit vivent une trentaine d’artisans voués à leur art, chargés de bâtir et de décorer les tombeaux des pharaons, des reines et des enfants royaux. Il se nomme la Place de la Vérité parce que placé sous le signe de Mâat, la déesse du juste et du vrai, de l’harmonie du cosmos comme de la rectitude morale.

Ce haut lieu secret du savoir suscite des convoitises des ambitieux de la cour, notamment de Méhy, simple lieutenant de chars au début du volume, devenu chef de l’armée de Thèbes et trésorier de la ville à la fin. Le général Méhy, proche du pharaon Séthi 1er, est attesté comme conspirateur contre Ramsès II dans l’archéologie. Il est avide, cruel, rusé et sans scrupules ; il assassine volontiers ceux qui en savent trop et ne lui servent plus à rien, comme son beau-père, non sans l’avoir préalablement fait soupçonner de démence sénile et de violences sexuelles sur de très jeunes filles. Son portrait édifiant nous est brossé chapitre 52 : « Le vieux monde des pharaons ne tarderait pas à disparaître pour être remplacé par un Etat conquérant, doué d’une foi inaltérable dans le progrès, et capable de s’imposer aux civilisations décadentes. Pour parvenir à en prendre la tête, Méhy utiliserait les talents de son ami Daktair qu’aucun scrupule moral n’embarrasserait. Grâce à un clan d’hommes neufs dans son genre, sans aucune attache avec la tradition, l’Egypte se transformerait rapidement en un pays moderne où régnerait la seule loi que respectait Méhy : celle du plus fort. Un habile maquillage juridique et quelques déclarations publiques bien senties apaiseraient les consciences réticentes de certains hauts dignitaires, vite conquis par le bénéfice personnel qu’ils retireraient de la situation nouvelle. Quant au peuple, il était fait pour être soumis, et nul ne se révoltait longtemps face à une police et à une armée bien organisée ». Ecrit en 2000, ce paragraphe sonne étrangement familier : le lecteur reconnaît sans peine le tyran Poutine et ses siloviki, ces dignitaires des organes de force ! Comme quoi la déchéance humaine dans le mal et l’ordure sont inscrits dans les âmes. Seule la civilisation permet une autre voie, celle de la justice et de la vérité.

Elle est celle que propose la cité de l’élite des artisans et du savoir d’Egypte, au plus près des mystères des mathématiques et des proportions, de la mort et de l’éternité. Une mystérieuse « pierre de lumière » éclaire les âmes et les cœurs et fait chanter les corps. Méhy donnerait cher pour s’en emparer. Surpris alors qu’il n’est encore que simple lieutenant à espionner le village fermé du haut des collines qui l’entourent, il tue le garde. Sobek le Nubien, chef de la police qui protège le lieu dont Pharaon est le suprême protecteur, enquête sans résultat. Il soupçonne successivement un postulant évincé, un artisan de l’intérieur aigri ou, pire, un haut dignitaire avide…

Après de multiples épreuves mais grâce à son courage et à son obstination, Ardent parviendra à se faire reconnaître comme dessinateur de la Place de la Vérité ; il prendre alors le nom de Paneb, « le maître ». Son énergie qui défonce tous les obstacles devra être domptée et canalisée, mais elle sera une force incomparable pour la communauté. La jeune Ouâbet la Pure décide qu’il sera son mari et s’installe chez lui, même si sa maîtresse insatiable est Turquoise – mais celle-ci ne veut surtout pas se marier et s’est dédiée comme prêtresse à Hathor. Paneb l’Ardent a bien assez de forces pour contenter les deux filles, qui trouvent chacune leur intérêt comme leur plaisir à ce partage du garçon.

Outre l’intrigue policière du roman et le récit d’initiation d’un jeune en homme accompli, l’auteur, en égyptologue averti, s’étend complaisamment sur les mœurs et façons de vivre de l’Égypte antique, beau complément aux voyages que l’on peut y faire en touriste aujourd’hui. Il ouvre surtout les clés de la spiritualité égyptienne . Au chapitre 70 sont ainsi détaillées les valeurs de tout créateur : « La prise de conscience de la vie sous toutes ses formes, la largeur du cœur, la cohérence de l’être, la capacité de maîtrise et la puissance de concrétisation. Mais elles n’ont de valeur que si elles mènent à la plénitude et à la paix, et nul artisan n’a jamais atteint les limites de l’art ». Ce qui ne va pas parfois sans phrases intellos assez drôles, comme au chapitre 72 : « Souviens-toi que grand est le grand dont les grands sont grands ». Il faut lire à deux fois avant de saisir le sens et d’acquiescer.

Reste que le roman se lit bien, même si l’intérêt surgit surtout lorsqu’Ardent est admis à l’intérieur de la Place de la Vérité, les chapitres d’exposition précédents et la mise en place des personnages au début étant parfois maladroits.

Christian Jacq, La pierre de lumière 1 Néfer le Silencieux, 2000, Pocket 2001, 415 pages, €7,95

Les 4 tomes de La pierre de lumière

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Elizabeth Peters, Le secret d’Amon-Râ

A la fin du XIXe siècle, un couple de riches archéologues anglais, Emerson et Peabody, flanqué de leur fils de 10 ans Walter dit « Ramsès », se prépare à une nouvelle campagne de fouilles dans le sud de l’Égypte. Tous deux sont férus d’antiquités égyptiennes, moins pour les objets et l’argent que pour la connaissance historique de cette période millénaire qui fascine toujours. Le Soudan révolté des partisans du Mahdi vient tout juste d’être pacifié par l’armée anglaise venue du Caire, mais il est difficile et dangereux d’aller trop au sud. C’est donc bien au-dessus de Khartoum, près de la cité de Merowe (qu’il ne faut pas confondre avec Méroé), que le couple va s’efforcer de lire un site de pyramides en ruines, en plein désert.

Il a été question de placer le gamin dans un collège anglais mais le père a refusé tout net, ne voulant pas que son rejeton soit timide avec les filles, voire inverti par les mœurs et la discipline. La mère a décidé de le placer dans une académie pour jeunes gens du Caire, mais l’institution a refusé. Ramsès accompagne donc ses parents malgré les péripéties et le danger. C’est un « smart kid », un gamin débrouillard qui parle plusieurs langues et apprend les dialectes du Soudan avec aisance auprès des chameliers. Il est féru lui aussi d’égyptologie et en connaît un rayon, assez pour diriger son propre groupe de fouilles. À 10 ans, ce n’est pas rien. Si ses parents ne le traitent pas comme un adulte qu’il ne saurait être, ils le laissent assez libre pour qu’il explore et s’éduque tout seul à leur exemple.

Avant de partir pour l’Égypte, un jeune aristocrate force les portes du manoir et vient s’écrouler au pied d’Amelia Peabody au salon. S’agit de Reggie, jeune vicomte Blacktower, dont l’oncle et la tante Forthwright se sont perdus au Soudan il y a une dizaine d’années. Le grand-père a reçu une carte manuscrite de l’endroit où ils pourraient se trouver et Reggie supplie le couple d’archéologues de les accompagner. Il cherchera tout seul mais connaît mal le pays et voudrait profiter de leur expérience du pays. Mais ceux-ci refusent, ils ne croient pas à la carte sommaire, ni que les explorateurs puissent être encore vivants. Le plus curieux est que des coups de feu éclatent juste après le départ de Reggie à la porte même de la propriété, et qu’une large tache de sang s’y étale sans néanmoins qu’aucun cadavre ne puisse être retrouvé.

Une fois au nord Soudan, le campement est établi avec une main-d’œuvre locale et les fouilles commencent. Et c’est à nouveau Reggie qui vient un beau jour s’écrouler d’un chameau au pied de Peabody en bis repetita placent… le jeune homme veut se lancer tout seul dans le désert mais il court à sa perte et les Emerson l’aident à trouver des chameaux, un guide et des porteurs pour qu’il parte quelques jours en expédition voir s’il peut trouver les premiers relais indiqués sur la carte sommaire.

C’est le début d’une aventure pour tous car Reggie ne revient évidemment pas et Emerson, Peabody et Ramsès doivent se lancer sur ses traces par solidarité anglaise, sinon humaine. Ils trouvent les premiers piliers mentionnés par la carte manuscrite mais leurs porteurs sont de plus en plus effrayés de se lancer ainsi dans le désert alors que des sauvages errent dans les étendues pour faire prisonniers ceux qu’ils trouvent, selon ce qui se dit, et que l’eau risque de manquer. Les chameaux meurent d’ailleurs un à un, peut-être de chaleur ou de fatigue, peut-être pas. Peabody soigne leurs blessures avec des onguents empruntés à l’armée britannique mais ils décèdent successivement. Un matin, tous les porteurs ont disparu avec les provisions, les outres d’eau et les derniers chameaux survivants tandis que leur chef Kemit, un bel homme du désert, a été assommé. Il faut donc continuer à pied trouver le prochain puits, vaguement indiqué sur la carte à deux ou trois jours de marche.

Mais la déshydratation et la fatigue ont bientôt raison des voyageurs. Seul Kemit, jeune homme sec et musclé de 18 ans, est encore valide. Il se propose d’aller en courant joindre le point d’eau le plus proche et ramener du secours. Ce qu’il fait, in extremis. Le couple et leur gamin sont sauvés, hissés sur des chameaux et conduits jusque dans une oasis secrète, cernée de hautes falaises, inconnue du reste du monde. En cet endroit resté tel qu’il était il y a des millénaires, survit une population d’Égyptiens de l’Antiquité en autarcie quasi complète. C’est un bonheur pour les  archéologues que de vivre dans leur période favorite. Ramsès se met d’ailleurs immédiatement au goût du jour en ne portant plus qu’un pagne et des sandales comme tous les mâles du lieu. Sa mère avait déjà noté son empressement d’ôter souvent ses vêtements au maximum, tout comme son père Emerson, grand et musclé baroudeur. L’autrice donne très souvent des signes de l’amour que se portent Emerson et Peabody, par des remarques à la fois pudiques et sensuelles comme l’époque victorienne pouvait en provoquer – c’est un plaisir supplémentaire de lecture qui pimente les dialogues.

Seul inconvénient : nul ne peut quitter l’oasis sous peine de mort. Dès lors, il faut soit rester parmi les indigènes et vivre comme eux, ainsi que l’ont fait le couple Forthwright que Reggie recherche, soit tenter une sortie avec plus de chances d’y rester que de réussir. L’oncle est mort et l’on peut visiter son tombeau à l’égyptienne dans la cité, son épouse a disparu et l’on apprend assez vite qu’elle a donné naissance à une fille qui doit avoir dans les 13 ans. Mais les Emerson ne veulent pas s’enterrer dans le désert, même au milieu des merveilles égyptiennes qu’ils ont passé leur vie à étudier. Ce ne serait pas bien pour Ramsès.

Ils se retrouvent donc pris dans une lutte de pouvoir entre les deux fils du roi qui vient de décéder, le prince Tarek qui n’est autre que Kemit et son demi-frère le prince Nastasen à peu près du même âge. C’est le dieu Amon qui doit désigner le successeur du roi lors d’une cérémonie grandiose au temple. Nul doute que le grand prêtre décidera au nom du Dieu, comme tous les clergés du monde qui manipulent le sacré à leur propre profit. Emerson, Peabody et Ramsès vont vivre des aventures palpitantes en essayant d’explorer au maximum la cité, d’apprendre le plus de mots de la langue locale et des coutumes antiques, tout en se préoccupant de pouvoir fuir dès que l’occasion s’en présentera.

Chacun sera soumis à rude épreuve, près d’être sacrifié ou emprisonné jusqu’à mourir de soif dans les souterrains emplis de poussière et d’araignées, avant d’émerger à la lumière grâce au chat sacré dont Ramsès s’est enamouré, et de pouvoir partir avec une nouvelle compagne pour le jeune garçon qui n’est autre que la fille de 13 ans considérée en ce lieu comme une déesse aux cheveux d’or.

C’est une suite d’aventures palpitantes dans un décor à la Henry Rider Haggard (Les ruines du roi Salomon) que Steven Spielberg mènera à la gloire avec ses films d’Indiana Jones. Décédée en 2013 à 85 ans, Elizabeth Peters, née Barbara Michael épouse Mertz, a suivi des études d’égyptologie à Chicago jusqu’au doctorat en 1952, avant de se lancer dans le roman policier thriller en 1975 avec la série Amélia Peabody qui compte jusqu’à 19 volumes dont Le secret d’Amon Râ est le sixième. Aventures palpitantes, couple uni d’érudits amoureux, gamin étonnant et courageux, le tout raconté dans un style enthousiaste – voilà un cocktail pétillant qui passionne les adultes épris de merveilleux et d’action tout comme des adolescents. J’en ai été captivé.

Elizabeth Peters, Le secret d’Amon-Râ (The Last Camel Died at Noon), 1991, Livre de poche 1998, 447 pages, €7.45

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Chester Himes, Couché dans le pain

Chester Himes est Noir, né en 1909 dans le Missouri. Barman et groom, il devient délinquant à moins de 20 ans et en prend pour vingt ans. Libéré en 1935 (il a fait moins de dix ans), il se lance dans le roman policier dont il a lu des exemples dans un magazine. Il s’installe à Paris en 1954 où Marcel Duhamel le traduit pour la Noire de Gallimard (ironie de l’histoire). C’est la gloire. Il meurt en 1984 à Alicante.Chester a goûté à tout dans son milieu ségrégué et décrit avec une ironie corrosive qui nous fait encore rire aujourd’hui ce qu’on n’appelait pas encore « la communauté » noire américaine. Il situe son roman dans Harlem, « le » quartier « nègre » des années 30 à 70 et les qualifie volontiers de « négros ». L’époque n’est pas au politiquement correct et les mots veulent dire tout cru ce qu’ils disent. Puisque « la race » est un concept remis avec délectation à l’ordre du jour par les « racisés » dont les Noirs se font une exclusivité (pas question d’y inclure les Asiatiques ni les Juifs, semble-t-il), ce roman des années de racisme peut être relu à point nommé.

L’auteur n’y est pas tendre avec les travers des ses coracisés. Il décrit leur clinquant, leur frime, leur mauvais goût, leur jalousie morbide pour des questions « d’honneur » emprunté aux latins, leurs métiers glauques : « flambeurs, maquereaux, putains, maquerelles, garçons de wagon-restaurant » p.101. Ces gens-là se pavanent en Cadillac à dérives tel Johnny le balafré, le teneur de maison de jeux, portent des vestons vert pomme sur des chemises rouge vif, ou des blousons directement sur leur torse nu comme Ibsen dit Mâchoire d’acier, le truand plumeur de volailles chez le juif Goldstein « ainsi que plusieurs petits  Goldstein » p.150, ou se croient mandatés par Dieu, tel le révérend Short de l’église autoproclamée de la Sainte-Culbute. Les fidèles s’excitent mutuellement et entrent en extase, se roulant par terre les uns sur les autres, en général un homme « avec la femme d’un autre » p.67. Les filles sont soumises et se lamentent, quand elles ne prennent pas de grosses baffes en pleine tronche pour « leur apprendre ».

L’intrigue débute par le révérend éméché qui chute du balcon de veillée funèbre d’un big boss appelé Big Joe, direct dans un panier à pains. D’où le titre français, différent de l’américain. C’est Chick qui l’a poussé ou bien Dieu qui l’a voulu, tout dépend de l’état d’ébriété alcoolo-opiomisée du révérend Short, frustré sexuel. Il a vu un patron blanc de supérette poursuivre un jeune noir qui venait de lui voler un sac de pièces dans sa voiture laissée ouverte alors qu’il était occupé à ouvrir son rideau. Les pains amortissent la chute et le religieux remonte à la fête. Mais l’on découvre peu après que le panier recèle un cadavre, celui de Val. Qui l’a tué ? Beaucoup de gens ont une bonne raison. Il tourne, tout comme Chink, autour de Dulcy, la copine à Johnny, lequel est jaloux comme un mac, mais Chink sait quelque chose sur Dulcy que lui a dit Val et qui concerne Johnny, il entend se faire payer 10 000 $ pour la boucler. Mamie, la femme de feu Big Joe, tente d’apaiser les tensions. En bref, tout est embrouillé et les cerveaux noirs embrumés. Rien n’y fera et couteaux comme pistolets et même fusil à pompe parleront, faisant plusieurs morts avant la fin.

Ce sont les inspecteurs de Harlem Jones et Johnson, alias Ed Cercueil et le Fossoyeur, qui sont chargés de l’enquête. Ils sont noirs eux aussi et connaissent bien leur terrain : « les gens à Harlem agissent pour des raisons auxquelles personne d’autre au monde ne songerait » p.245. De fait, tout sera irrationnel, incongru, stupide, borné. La rue étouffante voit défiler les paradoxes : « on y voyait des jeunes filles-mères allaitant leurs bébés, se nourrissant d’espoir ; des gros gangsters noirs circulant les poches bourrées de fric dans leurs gigantesques cabriolets aux couleurs éclatantes, en compagnie de leurs pouffiasses de grand luxe. Des ouvriers éreintés par leur journée de travail, les épaules collées aux murs des immeubles, profitaient de ce que leurs patrons blancs ne pouvaient pas les entendre pour discuter à haute voix. De jeunes voyous, qui se réunissaient pour aller rosser une autre bande, fumaient de la marijuana afin de se donner du courage » p.113. Les plus beaux sont les plus bêtes et les plus intelligents les plus tordus, comme si « la race » ne pouvait s’en sortir.

C’est écrit direct, drôle, aigu. Les gens sont saisis sur le vif, sans jugement, juste décrits tels qu’ils se veulent apparaître. L’intrigue progresse pas à pas dans les intrigues des uns et des autres, les mensonges des filles qui n’osent pas de peur que, engendrant une cascade d’événements imprévus et tous pires. Les inspecteurs jouent les uns contre les autres, donnant le choix du passage en jugement et de la prison ferme pour des années ou d’une simple contravention de trente jours au ballon s’ils livrent des informations. Dieu est convoqué pour justifier tout ce qui arrive d’humain trop humain, tournant en dérision la croyance comme superstition. Un bon roman d’une Amérique séparée, ignare et paumée mais qui cherche le fric et l’amour dans n’importe quel ordre.

Chester Himes, Couché dans le pain (A Jealous Man Can’t Win), 1959, Folio policier 2002, 247 pages, €7.00

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Donna Leon, Quand un fils nous est donné

Dernier roman avant le Covid… Donna Leon a quitté Venise et a de la peine à trouver une intrigue neuve. Elle s’attaque cette fois-ci à la structure sociale vénitienne, cet entre-soi îlien qui fait que vous ne trouvez un boulot que si vous êtes recommandé, que votre fortune est soigneusement dissimulée, que tout se sait sur tous sauf sur l’argent. Le comte Faller, beau-père du commissaire Brunetti, le convoque pour une discussion amicale – mais grave.

Un de ses vieux amis a décidé d’adopter un fils. Au bord de la mort, sa santé déclinante, il a faim d’être encore aimé. Pour cela, il veut « acheter » un jeune amant car, oui, il est omosessuale. Rien d’inconvenant désormais (pas comme dans les années cinquante ou soixante lorsqu’il était jeune), mais moralement réprouvé : l’amour ne se vend pas comme on achèterait un animal de compagnie. Orazio Faller demande donc à Guido Brunetti d’enquêter discrètement sur le jeune animal (dans les 35 ans) : est-il amoureux ? Intéressé ? Fidèle ? Le vieux Gonzalo fait-il une terrible erreur ?

Gonzalo, lui-même comte espagnol naturalisé italien vingt ans auparavant après avoir fait fortune au Chili dans l’élevage et s’être reconverti en marchand d’art à Venise reconnu et respecté, a pris sa retraite il y a quelques années. Décati et affaibli, il veut cependant se remettre en selle, pressé par le jeune Attilio, quand même marquis, qui veut se lancer comme lui étant jeune. Dans le beau monde vénitien, l’art est le seul domaine où l’on puisse avoir métier sans déroger au yeux de ses pairs. Mais, pour y réussir, il faut être « introduit » et initié… Quoi de mieux que de succomber à un spécialiste hors d’âge où téter le lait du savoir.

Brunetti est partagé : à Venise, la vie privée est privée et – un peu à l’anglaise sans « la courtoisie » dit l’autrice née dans le New Jersey mais vivant désormais à Londres – on ne met pas son nez dans le linge intime des gens. Même si Venise est l’île-ville des ragots en tous genres, souvent fort exagérés ; ils stimulent l’imagination et répondent à cette faim de sociabilité de ces presque méditerranéens (Venise n’ouvre que sur l’Adriatique qui ne s’ouvre elle-même qu’à l’extrême sud sur la Méditerranée). De plus, Gonzalo est le parrain de Paola, fille du comte Orazio Faller et épouse de Guido Brunetti ; il fait presque partie de la famille même si les liens se sont distendus avec les années.

Tout savoir sur quelqu’un est facile à Venise où tout telefonino ou ordi se craque, où les informations se transmettent confidentiellement entre « amis » ou s’achètent auprès des basses classes. Mais la spécialiste hackeuse de la questure, la signora Elettra, part en vacances pour trois semaines et elle n’aura pas le temps de beaucoup se « renseigner » via le net et ses ex-petits amis informateurs. Brunetti en est réduit à faire de la police traditionnelle en allant voir tel ancien condisciple, en téléphonant ou se faisant inviter à un dîner via son beau-père comte. Gonzalo, qui sait qu’on le réprouve dans la ville et que son ami Faller se renseigne sur lui, se rend dans le bureau de Brunetti pour lui expliquer son point de vue : l’adoption est irréversible et nul n’y pourra désormais plus rien.

Vraiment ? Il meurt peu après en Espagne d’un AVC foudroyant. L’avocat vénitien ami d’université de Brunetti lui apprend en semi-confidentiel que le testament existe bel et bien, que le décret d’adoption est réel, que l’héritage est conséquent, y compris « un certain compte » (donc non déclaré). Tout est donc joué, sauf que… Une amie très chère de Gonzalo, du temps où il vivait au Chili, débarque à Venise depuis l’Angleterre où elle vit avec un aristocrate. Elle veut organiser un dîner en mémoire de Gonzalo avec ceux qui l’ont connus. Il lui a « sauvé la vie » au temps de Pinochet, la ramenant en Espagne. Curieusement, elle est assassinée par étranglement à son hôtel le soir même de son arrivée dans la Sérénissime. La partie véritablement policière du roman commence enfin. Brunetti enquête : Si le Où est connu, restent les Qui ? Quand ? Comment ? Pourquoi ? Est-ce lié à l’adoption ? A d’obscures affaires passées ?

Lent à démarrer, un brin trop délayé au début, comme si l’autrice ne savait pas encore où aller, l’intrigue prend alors toute sa consistance. Même si le lecteur attentif comprend assez vite de quoi il retourne, les indices étant répétés trop souvent, il en sort avec le plaisir d’une vraie enquête de terrain, des personnages familiers qui flattent son biais de confirmation, en plus d’un panorama sociologique de Venise où l’excès de tourisme et le laisser-aller institutionnel italien encouragent férocement le repli sur soi, sur son clan et ses ancêtres.

Donna Leon, Quand un fils nous est donné (Unto us a Son is Given), 2019, Points policier 2021, 322 pages, €7,90 e-book Kindle €7,99

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Jean-Christophe Grangé, Kaïken

Les psychopathes, il connaît, Grangé, il en fait son fonds de commerce. Olivier Passan, commandant à la brigade criminelle de Paris les traque dans les banlieues sordides du 9.3, notamment celui que la presse appelle « l’Accoucheur » qui ne tue que les femmes enceintes de plusieurs mois en les éviscérant et en brûlant le bébé encore relié par le cordon au ventre de sa mère. Charmant…

Il va progressivement découvrir que le tueur est un orphelin comme lui, passé dans des foyers d’accueil comme lui, mais détruit à jamais par les mauvais traitements qu’il a subis en raison d’une anomalie physique qu’il garde secrète. Passan est sur le point de le serrer mais il agit seul, avec son adjoint déjanté Fifi, et le viol d’une gamine par deux racailles les empêchent in extremis de prendre en flagrant délit le boucher à l’œuvre. Il part à la course et lorsqu’il le rattrape, celui-ci s’est débarrassé de ses gants de chirurgien tachés de sang et, à moins de les retrouver, impossible de le relier au meurtre par éviscération qui vient d’être commis dans un hangar à deux pas de là. D’autant que Passan, sur plainte antérieur du tueur pour harcèlement policier, a une injonction judiciaire de ne pas l’approcher à moins de 200 m. Faute de flag et de preuves concrètes, rien à faire, le tueur est relâché par la justice.

C’est alors que d’étranges événements menacent la famille du commandant. Dans sa villa de Suresnes, entouré d’un terrain dont une partie est un jardin japonais qu’il a composé lui-même, son épouse nipponne Naoko découvre un soir le cadavre dépiauté d’un fœtus qui la regarde depuis l’intérieur du frigo. Aucune trace d’effraction, aucune empreinte. Un peu plus tard, c’est le chien Diego qui est tué et éviscéré dans la chambre des enfants sans même qu’ils se réveillent. Les caméras de surveillance montrent une femme en kimono de soie et masque de Nô – mais qui cela peut-il être ? Naoko ? Son amie Sandrine un brin déstabilisée par son cancer en phase terminale ? Une réminiscence du passé venu du Japon ? Les deux garçons de 8 et 5 ans, Shinji et Hiroki, sont deux poupées de porcelaine pleines de vie ; pour eux, tout va bien dès lors que l’un des parents est présent. Leur monde est alors stable et ils ne s’en font pas plus.

Heureusement, car rien n’est terminé. Le psychopathe éviscérateur de jeunes femmes n’est pas le seul à en vouloir à la famille franco-japonaise ; même éliminé, tout se poursuit. Je ne peux en dire plus, sinon que Passan est fragile dans son ménage et ne connaît pas si bien que cela son épouse japonaise, malgré leurs dix ans de mariage. Mais il est obstiné et, malgré fatigue et blessures, ira jusqu’au bout pour connaître la vérité. Il lui faudra voyager jusqu’au Japon, dans une île retirée sans aucun habitant mais où règnent les kamis, ces divinités des arbres, des sources et des lieux, pour connaître enfin ce qu’il n’aurait jamais soupçonné. Car, au-delà du folklore samouraï et zen, le pays forme à la dure des névrosés qui tournent volontiers psychopathes. Décidément, l’auteur n’en sort pas… A propos, le kaïken est le poignard des femmes samouraïs qui se faisaient seppuku après la mort de leur mari.

Un thriller haletant, découpé en courts chapitres de suspense, qui se lit au galop malgré le nombre de ses pages. Un très bon Jean-Christophe Grangé.

Les psychopathes les psychopathes, il connaît Jean-Christophe Grangé, Kaïken, 2012, Livre de poche 2014, 547 pages, €8.70 e-book Kindle €7.99

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Maurice Daccord, Le Secret des Mages du Trident Rouge

Léon Crevette, commandant de gendarmerie, et Eddy Baccardi, ex-assureur devenu conseiller conjugal à son compte, sont amis depuis longtemps ; ils ont pris l’habitude d’échanger leurs idées sur les affaires en cours, notamment lorsqu’il s’agit de crimes, surtout de crimes sur les enfants, encore plus lorsqu’on les retrouve démembrés et sans tête. Des petites filles dans les 10 ans disparaissent une à une et la ville est en émoi. Au point que le lecteur se demande pourquoi, dès le second crime, les parents autorisent encore leurs préadotes à sortir et rentrer seules dans les rues au soir tombé…

Depuis son premier polar, chroniqué sur ce blog, l’auteur s’est enrichi et affiné : l’intrigue est plus noire et l’action mieux menée, le suspense plus haletant jusqu’au bout. Seul le dernier chapitre où tout le monde s’embrasse, ou presque, fait un peu boy-scout. J’ai compris avant le lever de rideau final qui était le coupable mais j’aurais pu me tromper. Il faut dire que le tueur en série est particulièrement retors, ne laissant aucun indice, et qu’il faut chercher midi à quatorze heures pour tenter de trouver une logique aux forfaits qu’il commet.

Le scénario est toujours le même : un soir, une fillette seule qui vient de quitter sa bande de copains marche dans la rue à deux pas de chez elle, une voiture qui s’arrête, un homme qui palabre – et la fillette monte – personne ne remarque rien ; on ne la revoit jamais vivante. Pas de viol mais de la boucherie rituelle avec une signature : une carte satanique où Jésus et Satan sont dans le même carreau, Dieu étant Diable inversé. Boucherie, religion et latin semblent la marque de l’auteur.

Crevette est commandé par une nouvelle juge tout frais sortie de promotion et d’une capitaine adjointe tout frais sortie du stage de formation. Dans ce sud provençal hâbleur et macho, où les mâles ne commandent pas un pastis mais « un 51 » et les vrais « un 102 (un double 51) », être entouré de féminin est une gageure, sinon une galéjade. Encore que l’intuition joue un rôle et la confiance aussi – plus qu’entre hommes semble-t-il.

Ellipses, argot et jeux de mots égayent le propos, toujours enlevé. Crevette en assez au bout de six meurtres et se fait muter aux Renseignements. Son commissaire le voit d’un bon œil car de l’eau s’infiltrait dans le gaz entre eux. Mais le préfet décide de faire saisir aussi la DGSI pour ce qui ressemble à une activité de secte satanique. Les notables, déguisés en mages du Trident rouge comme à Carnaval, se font peur dans des cérémonies en sous-sol où ils invoquent le diable. Mais le sacrifice d’une vierge à chaque nouvelle lune n’est plus dans le rituel depuis des siècles. Quel sadique dérangé voudrait-il donc le reprendre ?

Maurice Daccord, Le Secret des Mages du Trident Rouge – Une enquête de Crevette et Baccardi, L’Harmattan 2022, 218 pages, €20.50

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Michèle Barrière, Souper mortel aux étuves

Nous sommes en janvier 1393 et l’autrice, historienne et journaliste culinaire, nous précipite dans un roman noir médiéval. Certes, l’intrigue policière connaît des rebondissements inattendus mais reste plutôt mal ficelée tandis que l’histoire d’amour entre cuisiniers commence mal pour se terminer autour des marmites, mais le régal est la cuisine. Des recettes qu’il est possible de faire aujourd’hui sont données à la fin du volume, ce qui permet de prolonger l’histoire par ses goûts et ses parfums.

Jehan, marchand de draps d’un certain âge qui travaille pour le trésorier du roi Charles VI, celui qui est devenu fou après le bal des Ardents, est retrouvé égorgé dans une ruelle du vieux Paris autour de Notre-Dame. Il avait fréquenté, pour raisons professionnelles, un bordel déguisé en étuves où se réunissent probablement des faux-monnayeurs. Sa jeune femme de 19 ans nommée Constance, amie de Valentine, duchesse d’Orléans, décide de le venger et pour cela d’infiltrer le bordel.

Elle ne va pas faire putain ni servante dans ce milieu débauché, mais simplement proposer sa cuisine. Elle se heurte frontalement au cuisinier Guillaume, proche de Taillevent le cuisinier du roi, qui arrondit ses fins de mois en proposant des plats aux clients de l’étuve. Mais Isabelle la maquerelle, qui adore baiser comme manger, prend tout et les met en concurrence. C’est le début d’une histoire d’amour et non seulement pour la cuisine. Constance qui n’a qui n’a jamais fait cuire une soupe jusque-là se met aux fourneaux selon le ménagier écrit par son mari et, elle qui voulait finir au couvent après la mort de protecteur bien-aimé, se met à apprécier la chair jeune de l’homme qu’elle côtoie.

Il semble que la fausse monnaie soit frappée à Saint-Jacques-de-Compostelle, où l’or coule à flots grâce aux pèlerins, puis transporté jusqu’en France par des pèlerines naïves au-dessus de tout soupçon, le tout étant financé par des proches du duc de Bourgogne pour servir à ses desseins contre le roi de France. Constance et Guillaume vont donc suivre le chef de bande Gauvard jusqu’à Bruges, puis tomber dans un piège téléphoné auquel n’importe quel enfant de 5 ans aurait échappé. C’est ce moment qui est la faiblesse du livre, pour le reste assez bien construit et fort bien écrit.

Le récit est ponctué des manières préparer les huîtres, l’épaule d’agneau ou les tourtes, assaisonné d’un attachement filial pour le jeune Mathias de 12 ans, recueilli en haillons au cimetière des Innocents, et de la haute mission de servir l’État tout en vengeant un vertueux. Le lecteur passe un bon moment. Pour le prolonger, je vous conseille concocter le potage jaunet, recette issue directement du Ménagier de Paris, ou de tenter le civet d’huîtres.

Michèle Barrière, Souper mortel aux étuves, 2006, Livre de poche 2009, 345 pages, €7.90 e-book Kindle €7.49

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Lilian Jackson Braun, Le chat qui parlait aux fantômes

Lilian de Caroline du nord, née en 1916 et décédée en 2011, a inventé un monde. Son Jim Qwilleran, au nom d’origine écossaise, est un ancien journaliste d’investigation qui vit retiré des affaires à 50 ans dans un pays imaginaire, le comté de Moose (l’orignal) « à 600 km au nord de partout ». Ancien pays minier au climat tempéré qui ressemble à l’Amérique profonde dont l’histoire n’a guère qu’un seul siècle.

Mr Q, appelé plus communément Qwill, est riche par héritage mais a confié sa fortune à une fondation pour être dégagé de tout souci. Célibataire sans enfant mais avec deux chats, il entretient une relation surtout intellectuelle avec la bibliothécaire du coin. Il est connu, respecté, pris dans un tissu de liens sociaux qui tiennent la démocratie américaine selon Tocqueville. Il est donc libre d’œuvrer pour la vérité quand cela lui chante et est volontiers porté à penser qu’un accident déguise un suicide, lequel pourrait être en fait un meurtre. Ses deux chats l’aident de leur intuition féline. Ce sont deux siamois, un mâle et une femelle, Kao K’o Kung (artiste chinois du 13ème) dit Koko et Yom Yom qui miaule « yao ! » comme seule une siamoise à voix grave sait le faire.

Les chats policiers sont rares et ceux-ci sont d’autant plus précieux. Ils flairent et mettent sur la piste ; ils dressent leurs oreilles et se tendent pour mettre en éveil ; ils courent direct au lieu à prospecter pour avertir. En bref ils sont des compagnons essentiels pour compléter les sens émoussés de l’homme et monter la garde.

La vieille Iris, gardienne du musée du coin Goodwinter, une ancienne ferme qui accumule les objets d’un siècle, téléphone un soir affolée à Qwill qu’elle connait bien. Elle a entendu des bruits bizarres ; ce n’est pas la première fois mais elle n’en peut plus. Le shérif venu la veille n’a rien entendu ni vu mais cette fois les lampes s’éteignent, le mur est tapé, des gémissements s’élèvent, des ombres sont à la fenêtre, aaahhh !

Qwill laisse ses chats et fonce dans la nuit depuis sa petite ville jusqu’à la ferme à 45 km de là. Lorsqu’il arrive, la porte n’est pas fermée, les lumières sont toutes éteintes, et Iris gît dans sa cuisine, morte d’une crise cardiaque avec une expression de terreur sur le visage. « Morte de peur », conclut le coroner le lendemain.

Le journaliste décide alors de s’installer dans l’appartement jouxtant le musée, chez Iris elle-même, jusqu’à ce qu’un nouveau conservateur soit nommé par le conseil d’administration. Il part faire une valise et emporter ses chats, qui n’aiment pas le dépaysement mais se font une raison. Qwill enquête, il découvre peu à peu les voisins, notamment Baby, une fillette de 2 ans intrusive – il n’aime pas les enfants. Sa mère Verona est gentille mais faible et son compagnon, Vince Boswell, un ancien aboyeur de commissaire-priseur a une voix très désagréable. Il furette dans la grange où sont les machines à imprimer anciennes, collectionnées par le donateur du musée décédé. Il se dit spécialiste et prépare un catalogue. Les chats ne l’aiment pas et Qwill se méfie.

Il préfère Kristi, jeune femme revenue de la ville où elle a divorcé d’un gigolo bon à rien devenu drogué. Elle a réinvesti la ferme manoir de ses parents et élève des chèvres dont elle fait un fromage que les siamois apprécient par-dessus tout. Comme le pâté d’Iris d’ailleurs, fine cuisinière qui a écrit un cahier de recettes personnelles d’une écriture hiéroglyphique qu’elle lègue par testament à Qwill en même temps qu’une armoire allemande de deux mètres trente de haut, une « shrank » dont les siamois investissent le haut pour régner en maître sur la chambre. Mais le cahier est volé. Par qui ? Pourquoi ?

C’est par la vieille bible de Kristi, qu’elle donne à Qwill pour le musée, qu’il va découvrir des renseignements intéressants sur la généalogie de la famille Goodwinter et sur le mystère du vieil Ephraïm, avaricieux propriétaire de la mine qui a tué 32 hommes en 1904. Il a été retrouvé pendu quelques mois plus tard, « suicidé » selon une lettre qui pourrait être un faux, certains disent « lynché ». Son fantôme hante la maison musée, dit-on ; certains jurent l’avoir vu traverser les murs. Qwill ne croit pas au surnaturel mais reste ouvert à toute expérience. Et ses chats vont l’aider !

Enquête d’une longue série sympathique où les minets ont le beau rôle, observés finement par l’autrice.

Lilian Jackson Braun, Le chat qui parlait aux fantômes (The Cat Who Talk to Ghosts), 1990, 10-18 2011, 287 pages, €3.91

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Minette Walters, Cuisine sanglante

Olive Martin a été condamnée à la réclusion à perpétuité en Angleterre pour le meurtre et le dépeçage de sa mère et de sa sœur dans la cuisine familiale. Elle a avoué devant les policiers et son avocat. C’est énorme, comme elle, 1m55 pour 120 kg, un monstre. Mais comme souvent, les « évidences » ne sont pas des vérités. Rosalind Leigh, écrivaine d’un premier roman à succès se voit tannée par son éditeur de lui rendre un autre manuscrit dans les six mois. Elle ne sait quoi écrire, prise entre un divorce douloureux après l’accident de son ex avec leur fille Alice – tuée sur le coup – et ses problèmes personnels non résolus.

Son éditrice implacable et cynique Iris, néanmoins la seule « amie » qu’elle ait, lui ordonne de sortir un livre sur l’histoire du monstre qui passionne les foules. Elle y répugne, demande à voir Olive en prison, écœurée de la fascination qu’elle exerce. Elle y découvre une grosse moche aux colères irrépressibles et terribles, mais attachante. Elle ne parle quasiment pas mais, curieusement, Rosalind ne la croit pas coupable.

Elle va donc enquêter pour en savoir plus et s’embrouiller dans les faits qui se contredisent. Les témoignages vont tous dans le même sens : aussi bien les amis, les voisins et les cinq psychiatres qui ont examiné Olive déclarent qu’elle n’est absolument pas psychopathe mais en général gentille, intelligente, adorant sa sœur. Dès lors, pourquoi la massacrer avec autant de sauvagerie préméditée ? Bien qu’elle ait plaidé coupable, ce n’est pas cohérent. Qui protège-t-elle donc ?

De fil en aiguille, en remontant à l’enfance dans l’école catholique puis à la jeunesse sous la coupe de sa sœur Alison dite Ambre, trop jolie pour être aimable, elle va découvrir les dessous d’une famille délétère. Un père homosexuel qui s’ébat avec le voisin et s’échappe sans que personne ne le voie au bar gay du coin, une mère frigide et frustrée alcoolique qui se repose entièrement sur Olive pour tenir les comptes et les papiers, une jeune sœur enceinte à 13 ans d’un voyou du quartier qui en a 15 et dont l’enfant est confié aussitôt à l’adoption, un amant mystérieux pour Olive qui tombe enceinte elle aussi et que sa génitrice jalouse oblige à avorter…

Rosalind, bordélique mais fonceuse et obstinée, va se battre pour mettre à jour la vérité – et sortir son livre de réhabilitation d’Olive. Se greffe à cette quête les malversations de l’avocat en recherche de l’héritier du père décédé, le petit-fils adopté, et les tribulations du restaurant ouvert par un ancien policier en charge de l’affaire Martin que des malfrats viennent tabasser régulièrement pour qu’il vende. Mais tout est lié. Olive serait-elle derrière les barreaux sinon ?

Second miaulement de Minette après Chambre froide, Cuisine sanglante a été lauréat du Edgar Allan Poe Awards aux USA.

Minette Walters, Cuisine sanglante (The Sculptress), 1993, Pocket policier 2012, 480 pages, €7.95 e-book Kindle €7.99

Minette Walters sur ce blog

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Tom Clancy, Net force

Ce roman est le premier d’une série de de dix tomes d’un thriller culte écrit par Tom Clancy l’écrivain à succès et Steve Pieczenik, un psychiatre conspirationniste qui a travaillé pour le Département d’Etat américain. La série a duré jusqu’en 2006. Un téléfilm a été adapté du premier tome en 1999 mais disponible seulement en anglais et italien.

La Net Force est un département du FBI créé pour traquer les hackers et autre pirates de l’Internet. En 1998, date de la sortie du livre, c’est tout à fait nouveau car l’Internet grand public débute à peine. Près d’un quart de siècle plus tard, nous pouvons mesurer l’écart qu’il pouvait y avoir entre ce qui était attendu et ce qui s’est réellement produit. L’action se passe en effet en 2010. Le directeur de la Net Force est assassiné par un commando de professionnels qui œuvrent selon la technique favorite de la mafia. C’est donc la mafia qui est immédiatement soupçonnée bien qu’elle n’y soit pour rien. Le raffinement va jusqu’à enlever le chef de la sécurité du chef mafieux de New York par de faux agents du FBI pour le faire disparaître. Ce qui engendre en riposte un contrat sur le nouveau directeur de la Net Force de la part du mafieux en chef.

Tout l’art du thriller est de découper les actions à la façon du cinéma de façon à conserver une attention constante d’un chapitre à l’autre. Tom Clancy est expert en ce domaine et le livre se lit de façon haletante, même vingt ans après. L’expert programmeur en informatique Vladimir Plekhanov, un tchétchène d’origine russe, ne veut pas moins que dominer le monde en commençant par dominer le net. Il monte pour cela des programmes viraux qui affectent les centres de commandement du trafic en Inde, les sites sensibles des États-Unis, et quelques autres désagréments dont nous avons désormais l’habitude. Spécialiste reconnu mondialement, on fait alors appel à ses services pour déboguer le système et investir dans un programme de protection. Il gagne ainsi de l’argent, tout comme il en gagne en détournant des fonds par le hacking.

Son objectif est d’avoir suffisamment d’argent pour acheter des politiciens et influencer ainsi un premier gouvernement afin obtenir une assise incontournable. Mais cela ne fait pas l’affaire des États-Unis, et notamment du FBI dont le directeur de la Net Force a été descendu. Comme le dit l’auteur, en parfait Américain amoureux des armes et de l’autodéfense, lorsqu’un flic est descendu, tous les flics traquent l’assassin. Ce qui sera le cas, malgré les fausses pistes en mode virtuel comme en mode réel.

L’auteur imagine des autoroutes du Net comme de véritables autoroutes réelles, chacun peut naviguer sous la forme d’un avatar dans le véhicule qu’il choisit. Les camions qu’il double sont de gros paquets de données très lents, tandis que les motos rapides sont des programmeurs fluides qui se glissent avec virtuosité dans les interstices du Net. Il existe même un pays, que l’on nomme aujourd’hui Darknet, mais qui est imaginé alors comme un lieu de liberté où chacun peut trouver ce qu’il veut, des filles à poil comme des jeux en ligne. L’ado de 13 ans du colonel noir qui dirige le commando d’intervention drague ainsi sa copine de collège en enfourchant sa moto et l’enlevant avec lui. Elle est ravie, prélude au septième ciel (les années 1990 étaient moins prudes et plus précoces que le puritanisme trumpiste).

Malgré ce qui apparaît aujourd’hui, où le progrès va très vite, comme la préhistoire du net, la lecture de ce thriller reste passionnante et offre un panorama rétrospectif sur ce qui nous est arrivé. C’était évidemment avant le 11-Septembre et les Américains étaient maîtres du monde ; cela a bien changé.

Tom Clancy, Net force (tome 1), 1998, Livre de poche 2004, 480 pages, €0.92 occasion

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Alain Ducasse, Kim et la Licorne

Deux frères sont dans un bateau, le premier voit une femme à poil en pleine mer, que fait-il ? Il prévient son frérot, tout occupé à trier les petites sardines des gros bars du filet. Non, ce n’est pas un fantasme de marin esseulé sur la mer mais commence par une concentration de mouettes sur quelque chose de flottant. C’est bel et bien un cadavre, à poil, jeune, féminin. Gloups ! Bouffé par les charognards côté dos et par les poissons côté face. Une inconnue, pas de disparition signalée dans la région, pas de putes corrigées par son mac, pas de guerre des gangs en cours. Les flics en sont le bec dans l’eau.

Quand Antoine et Michel rentrent au port sur leur pointu nommé Le joujou à Pépé, ils sont en retard et cela met la mère Michel en pétard, elle – prénommée France – qui devait vendre la pêche au débarqué du quai aux petits retraités parcimonieux avant de préparer la soupe au restaurant le midi. Mais les autorités ont été prévenues et les pêcheurs les ont attendues près du cadavre, le crochant pour ne pas qu’il se sauve. Après tout, les courants, les oiseaux, auraient pu le faire disparaître, ni vu, ni connu comme cela était prévu.

Kim Châtenay Wilde, mariée à Antoine dit Toinou et mère d’un petit Léon d’un an, exerce comme lieutenante à Sanary et, sans être formellement chargée de l’enquête, s’occupe un peu de tout, comme l’équipe, sous les ordres de Zaza sa cheftaine (puisqu’il faut tout féminiser). D’ailleurs, l’enquête n’est pas le principal du roman policier d’Alain Ducasse. Il excelle plutôt aux à côté, la vie d’un groupe de joyeux drilles sur la Côte d’Azur dont Kim fait partie.

Pas moins d’une vingtaine de personnages hauts en couleur, tous bien typés, avec leur charme et leurs défauts. Enrico, l’ex-flic patron de Kim s’est embrigadé dans un second mariage qui le laisse étrangement vaseux au matin ; Lotta atteinte de vertigo, est un nez parfumeur au prénom discrètement ironique qui cherche à capter le parfum de mer… avant d’aboutir à une recette de soupe de poissons sans poisson ; Royl, compagnon charpentier suisse adore remonter des bateaux après avoir remonté des chapelles, avec un CAP d’horlogerie initial ; Misha le Kazakh est un richissime vendeur d’armes (lourdes) qui opère depuis son bateau ancré au large bien plus efficacement que la police avec drones et informatique ; le nervi albanais con comme un balais qui se révèle un rockeur talentueux pour égayer les soirées du restau ; V2 dont le nom et le prénom commencent par la lettre V est une punkette égarée de la quarantaine bien sonnée qui se veut écolo et régente autoritairement tout un cheptel de jeunesse arrimée au bio et aux chèvres. Plus Raïssa, Ludivine, Leslie et quelques autres.

Le lecteur se perd un peu devant tant de richesse humaine et oublie parfois qui est qui et fait quoi mais l’ensemble est enlevé, d’autant qu’un deuxième cadavre de femme à poil est retrouvé quelques semaines plus tard au même endroit. Aurait-il été jeté depuis un point de la côte ? Est-ce enfin le début d’une piste ? Par surcroît, Le joujou à Pépé parte en fumée après un sabotage de première ! Qui a fait le coup ? Pourquoi ? Et c’est là que la licorne du titre finit par trouver son explication.

Le ton est alerte et volontiers ironique, chaque développement est soigneusement documenté comme le travail du bois, la composition des parfums, l’organisation de la mafia albanaise, l’arnaque au mariage. Avec parfois une analyse percutante de géopolitique digne de l’ancien cadre de Mars et de l’Oréal qu’est l’auteur (à ne pas confondre avec le chef étoilé) : « La France, pays des grands corps d’Etat et des énarques, a la vision des grandeurs. Un porte-avion nucléaire à dix milliards d’euros, un Rafale à quatre-vingt millions, une fusée Ariane à cinquante milliards d’investissement, ça c’est digne de notre intelligence, alors des drones, c’est vraiment pas sérieux. C’est bon pour les gosses. Et comme ça on va lancer un deuxième porte-avion nucléaire pour quand y aura plus d’avions de chasse ! » p.115.

Un précédent tome avec Kim est paru, qui donne les origines de l’héroïne, Kim, les chats et le loup, mais on peut les lire indépendamment. La trame policière est prétexte aux aventures personnelles ancrées dans cette région contrastée à la lumière dure qui fait rêver les embrumés.

Alain Ducasse, Kim et la Licorne, 2021, éditions Jets d’encre, 218 pages, €19.35

Sarah Martinez, chargée des relations presse et libraire, presse@jetsdencre.fr

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Michael Innes, La vengeance d’Hamlet

John Innes Mackintosh Stewart est un Ecossais qui a étudié à Oxford et enseigné en Australie après avoir fait cinq enfants et une cinquantaine de romans en plus de multiples essais. Lors des longues traversées pour revenir en Europe, il s’est essayé au roman policier et, comme il était érudit, ses intrigues sont plus cérébrales que psychologiques. Agatha Christie est enfoncée, trop simple dans le crime. La vengeance d’Hamlet est une intrigue dans une intrigue doublée d’une énigme : voilà le roman policier Innes, publié sous pseudonyme.

Nous sommes dans les années 1930 en Angleterre, un pays encore maître du monde et d’un empire, où les grandes familles de lords tiennent le pouvoir. Tout se passe entre gentlemen, sortis des mêmes collèges et des mêmes universités, possédant la même culture et un nombre respectable d’hectares de terres et quelques châteaux. Pour se désennuyer des affaires du monde, chacun se reçoit et s’invite, à la campagne, en toute simplicité. Scamnum Court (en latin la cour du banc) est l’une de ces demeures provinciales non loin de la mer où il est chic d’être invité.

Le duc Horton et la duchesse Anne ont décidé qu’une centaine de convives était nécessaire au moins pour le spectacle entre-soi qu’ils ont décidé de donner. Les plus éminents des hôtes joueront un rôle dans la pièce de Shakespeare la plus connue des élèves anglais : Hamlet. Et l’érudit élisabéthain Gilles Gott en sera le metteur en scène.

Lord Auldearn, Grand Chancelier du Royaume jouera Polonius, lord chambellan du roi, celui qui se dissimule derrière une tenture avant d’être embroché d’un coup d’épée. Justement, à l’acmé de la pièce, alors que les spectateurs retiennent leur souffle dans l’obscurité pour goûter les vers de Shakespeare, un coup de feu éclate comme un tonnerre au moment même où Hamlet plonge son épée dans la tenture qu’il a vu bouger. Quelques secondes plus tard, on découvre le corps de lord Auldearn – mort. Mais tué d’un coup de pistolet et non par l’épée.

Dans les minutes qui suivent, le duc prévient le Premier ministre et celui-ci va en personne chercher le meilleur limier du royaume en la personne de John Appleby qui vient de sortir à Londres d’un spectacle de ballets. Il est dépêché sur place précédé d’une voiture de pompier dans les rues de la capitale pour lui ouvrir le chemin. Il rejoint la police locale en province et fait boucler le périmètre.

C’est que ce meurtre est peut-être lié à une tentative d’espionnage. Un document important sur les affaires internationales était en possession du Grand Chancelier et il l’a emporté avec lui au château. Mais les papiers sont retrouvés intacts. S’agirait-il alors d’une vengeance vieille de plus de quarante ans, alors que lord Auldearn, qui s’appelait encore Ian Stewart (le vrai nom de Michael Innes), était en rivalité sévère avec Maillet, un autre étudiant ? Est-ce un crime d’opportunité pour cacher une autre initiative ? Les coffres des chambres des invités ont en effet été forcés.

Les hypothèses sont nombreuses mais tournent toutes autour de la pièce de Shakespeare. Le crime a fait l’objet d’une soigneuse mise en scène avec pas moins de cinq messages portant des vers du dramaturge élisabéthain et appelant à la vengeance. Ils ont été envoyés avant le spectacle par divers moyens, et un dernier après. Le timing a été minutieusement respecté pour que le meurtre soit commis à l’instant précis où le public et les acteurs sont concentrés sur le drame du théâtre.

Le lecteur n’en saura pas plus jusqu’à la fin, les meurtriers pouvant avoir agi seuls ou en bande organisée, respectant un plan préétabli ou profitant des circonstances, visant le vol, l’espionnage, politique ou la vengeance, séparément ou à la fois… Les coupables possibles sont nombreux, pas moins de trente-et-un, les alibis variés. Appleby et son ami Gott réfléchiront avec le sergent Mason, d’autant que deux autres meurtres seront commis ou tentés après celui du Chancelier !

Le style de Michael Innes déroute le lecteur moderne qui y voit parfois du bavardage, l’action semble noyée dans les réflexions et les pistes qui ne mènent nulle part. Mais le lecteur cultivé, qui admire la « civilisation » atteinte par le Royaume-Uni entre-deux guerres, goûtera infiniment ces moments de société en représentation où les gentlemen entre eux et les dames qui les accompagnent se mesurent et se mêlent, dans des intrigues éminemment affables mais pas moins impitoyables.

Michael Innes, La vengeance d’Hamlet (Hamlet, Revenge !), 1937, 10-18 Grands détectives 1998, 383 pages, €3.62

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Patricia Wentworth Le masque gris

L’un des premiers romans policiers avec Maud Silver, vieille fille détective, et pas le meilleur. Certes, l’intrigue est menée tambour battant en de courts chapitres qui se lisent au galop, mais l’intrigue est convenue (il s’agit toujours de découvrir l’amour malgré les vicissitudes) et le scénario invraisemblable. Nous sommes dans le feuilleton à la Rocambole plutôt que dans l’intrigue psychologique qui fera le sel des enquêtes suivantes.

Un Charles en jeune homme au milieu de sa vingtaine qui cherche chaussure à son pied, une Margaret avec qui il a été fiancé mais qui a rompu brutalement quatre ans plus tôt sans explication ; un Archie ami de Charles qui succombe au charme infantile d’une bécasse de 18 ans devenue orpheline et ramenée de sa pension suisse ; un père riche disparu en mer et un oncle Freddy qui veut disparaître à l’étranger – avec l’héritage – voilà les personnages.

Tout ce petit monde virevolte dans des actions irraisonnées, découvrant un complot dès les premières pages, sauvant une jeune fille dans les suivantes, puis la perdant parce qu’écervelée, et ainsi de suite – jusqu’aux caves de l’horreur à la fin. Avec une détective poussiéreuse laissée de côté comme un chiffon sale et qui n’a quasiment aucun rôle actif pour sa première enquête !

Plus pour ados que pour adultes, si vous voulez mon avis.

Si j’ai aimé les autres romans policiers de Patricia Wentworth lus jusqu’à présent, c’est pour la peinture du milieu bourgeois anglais début du siècle dernier, pour les relations psychologiques fouillées et bien amenées, et pour l’action qui parfois s’accélère judicieusement. Celui-ci tient trop du roman en série pour que je le relise un jour.

Patricia Wentworth, Le masque gris (Grey Mask), 1929, 10-18 Grands detectives 1995, 286 pages, €7.10 e-book Kindle €8.99

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Marcus Malte, Garden of love

Malgré le titre, issu d’un poème de Shelley, il s’agit d’un roman policier français. Marcus Malte est né en 1967 à La Seyne-sur-Mer et sa bibliographie annonce qu’il a publié dix livres pour enfants dans le même temps qu’il écrivait neuf romans policiers pour adultes. ‘Garden of love’ – le jardin de l’amour – est une histoire très étrange. Il s’agit d’un mélange de fantastique allemand à la Novalis et du réalisme américain à la Faucon maltais. Nous sommes quelque part dans l’entre deux.

La scène se passe dans une ville côtière moyenne d’un pays moyen – la France – entre les années 1960 et les années 2000. Les acteurs sont des gens moyens, ni vraiment riches, ni vraiment populaires, poursuivant d’évanescentes études avant d’opter pour un métier intermédiaire… Cette indétermination n’est pas fade, au contraire ! Elle sert l’histoire car le propos du roman est de montrer que « nous sommes plusieurs ».

Nous sommes ange et démon, gentille et folle, étudiante et pute, amoureux et policier, lycéen et dandy, fasciné et meurtrier. Adultes, le flic et le psychopathe échangent leurs existences, entremêlent le récit. Nul ne sait plus qui écrit ou qui décrit. Le lecteur, jusqu’au premier tiers, en est désorienté. C’est à ce moment qu’il ne faut pas lâcher !

Car il y a le récit d’enquête et le manuscrit du psychopathe, chacun ayant des circonstances atténuantes pour ce qu’ils sont devenus. Eh oui, on ne naît pas flic, on le devient. Nul n’est bon s’il ne comprend son inverse criminel. Si les prénoms changent, de chapitre en chapitre, l’existence de l’un et de l’autre semble la même – ou presque.

C’est dans ce presque que s’engouffre l’intrigue. En chapitres courts, écrits direct mais sans sacrifier à la démagogie banlieue. Quelques envolées poétiques surnagent qui frappent le lecteur littéraire, ce qui fait aimer ce style policier « à la française ». Mais nous ne sommes pas dans l’introspection sociale à la Simenon, ni dans l’écolo-gauchisme brouillon qui constitue « l’atmosphère » propre à Fred Vargas. Nous sommes ailleurs. Dans le jardin de l’amour.

Celui qu’il faut cultiver sous peine de voir croître de vigoureuses plantes sauvages qui agrippent et étouffent quiconque s’aventure sur le terrain. L’amour absolu, l’amour déçu, l’amour perdu peuvent en un rien de temps faire basculer de l’autre côté. Dans ce qu’on appelle par crainte « la folie » ou, quand on défend la loi « le crime », mais qui est l’autre nom du « Cri » d’Edward Munch : l’effrayante solitude du mal aimé. A chacun son remède, ou l’alcool ou le meurtre selon qu’on est flic ou voyou. Cela pour oublier, anesthésier, préserver un semblant de soi qui s’effiloche. L’amour piège comme un jardin clos où l’on s’enfance. S’enfancer, c’est s’enfoncer en soi, régresser.

Nier le présent et le réel, c’est tuer. Régresser dans le vert paradis des amours fusionnelles. Enfantines entre frère et sœur, adolescentes entre ami et amie, adultes avec femmes et gamins. Qui ne grandit pas refuse, et qui refuse massacre pour ne plus voir. Parents absents ou indifférents rendent l’amour qui manque plus vital encore. Merci à l’égo-hédonisme mai 68 que l’auteur a semble-t-il subi ! Le vide aspire au plein et pulvérise tout ce qui se met sur son chemin.

Construit en labyrinthe, ce roman policier français contemporain est étrangement attachant. Déconcertant au premier abord, poétique en diable, couvert de prix. Il hante encore longtemps une fois refermé. Est-ce parce qu’il a une sensibilité à vif ? Qu’il écrit aussi pour les enfants ? Ce que Marcus Malte dit des « anges » et des « petits shérifs » ne peut laisser nulle personne saine indifférente. Un auteur à découvrir !

Marcus Malte, Garden of love (en français !), 2007, Folio policier 2015, 352 pages, €8.10 e-book Kindle €7.49

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Minette Walters, Les démons de Barton House

Connie est journaliste, correspondante de guerre, et s’est trouvée au Zimbabwe et en Irak. Dans ces pays, elle a fait connaissance d’une brute misogyne qu’elle soupçonne d’être un tueur de femmes en série. Elle refuse de poster son courrier, enquête sur lui et fait part de ses soupçons à diverses instances officielles. Est-ce pour cela qu’elle est enlevée sur la route de l’aéroport de Bagdad ?

Elle est libérée deux jours plus tard, mais terrorisée. Elle n’a plus qu’une hâte, se cacher ; qu’une hantise, se retrouver face à des chiens ou à des hommes. C’est ainsi qu’elle loue sous un nom d’emprunt une bâtisse à l’abandon dans le Dorset.

Mais on n’échappe pas à son destin. Le tortionnaire va la retrouver, s’introduire dans la maison et menacer tous ceux qui s’y trouvent, jusqu’à ce que… Mais laissons le lecteur découvrir peu à peu l’intrigue. Le suspense est très bien mené de bout en bout, à l’anglaise. Tout y est suggéré, jamais prouvé. Les évidences ne sont pas ce qu’elles ont l’air d’être. Les femmes traumatisées existent aussi dans les villages restés immobiles depuis le moyen âge. Tout se résout, parce que l’éternité n’est pas de ce monde et que ledit monde ne cesse jamais de bouger.

Nous ne sommes clairement pas dans un thriller américain, ni français, et c’est un bonheur. Aucune certitude, aucune morale biblique tranchée, aucune raison raisonneuse. Tout arrive et s’ajuste. L’essentiel est de faire attention aux gens, d’aimer leurs défauts pour mieux les contrer, ou leurs qualités pour les mettre en valeur. Il n’y a ni bons ni méchants, ni valeureux ni indignes, chacun est mêlé et se mêle – en général de ce qui ne le regarde pas. Ainsi est faite l’humanité sous l’œil acéré de Minette.

Voici un excellent roman de frisson où la psychologie s’étoffe de page en page, lentement au début où se plante le décor.  Mais le final est à goûter comme l’humour anglais : on ne comprend pas tout, mais c’est riche. Victimes et sadiques s’y trouveront, ainsi que les gens entre deux, comme nous, qui se demandent s’ils pourraient d’aventure devenir l’un ou l’autre. Réponse dans le livre !

Minette Walters, Les démons de Barton House (The Devil’s Feather), 2005, Pocket 2007, 478 pages, €3.78

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Patricia Wentworth, A travers le mur

Bas de laine et tasse de thé, l’Angleterre a connu la guerre mais reste l’Angleterre. En ce début des années 1950, un oncle riche décède et lègue par testament à une petite cousine l’essentiel de sa fortune. En revenant de Londres, où elle a été convoquée par le cabinet juridique qui s’occupe du testament, Marian Brand est pris dans un accident de train. Un jeune homme de la trentaine, Richard Cunningham, qui l’avait repérée dans son compartiment, est à ses côtés sous le wagon renversé. Ils sont indemnes, il tombe amoureux.

Lorsque Marian va prendre possession de son héritage, une grande maison au bord de la mer, elle découvre deux sœurs célibataires, venues vivre avec cet oncle et deux juvéniles, Félix le musicien et Penny son amie d’enfance. Félix est un enfant d’un premier mariage de son père avec sa nouvelle tante Florence, une grosse personne égoïste et désagréable qui ne l’a jamais aimé, pas plus que la sœur de cette dernière, la volubile et irascible Cassy. D’ailleurs, personne ne s’aime dans cette maison : « Envie, haine, malice et manque de charité. Lorsque ces quatre sentiments sont réunis, un meurtre n’est plus surprenant », cite doctement la détective amateur Maud Silver, fine observatrice de ses contemporains (p.174). Ina, sœur de Marian, mariée à ce beau merle de Cyril Fenton, acteur paresseux et dépensier qui n’aime pas travailler, est malheureuse. Elle aurait dû hériter si son oncle n’en n’avait pas décidé autrement et Cyril est furieux.

C’est l’intrusion d’une bimbo blonde évaporée, Helen Adrian, qui mandate la détective amateur Maud Silver parce que quelqu’un la connaissant bien la fait chanter, qui va nouer le drame. Tout se passe dans le huis clos de la maison divisée, où la nouvelle occupante Marian occupe un côté avec sa sœur Ina et le mari Cyril, le chat Mactavish et la servante Eliza, tandis que les deux sœurs et les deux jeunes occupent l’autre. Une porte de communication à chaque étage est verrouillée des deux côtés mais les gonds sont bien huilés.

Il se trouve qu’un matin Helen est retrouvée morte sur la plage, le crâne fracassé. Qui l’a fait ? Est-ce le maître-chanteur ? Le jeune Félix très amoureux ? Le mari Cyril toujours en quête d’argent ? Ou encore quelqu’un d’autre ? Notre détective Maud va évidemment enquêter, à sa manière tranquille, soutenant une conversation en apparence anodine tout en tricotant des chaussettes de laine grise pour son neveu écolier Derek. L’inspecteur Crisp est chargé de l’enquête, sous la supervision du commissaire March, ami de Miss Silver.

Le lecteur sera égaré par les coupables possibles et leurs mobiles, tandis que la conclusion se profilera fatalement, non sans quelques observations fines sur la société oisive de l’Angleterre comme sur les sentiments amoureux des jeunes personnes. Non sans, aussi une certaine touche de sensualité,: « Le jeune homme surgit sur le palier, la veste de pyjama entrouverte, une mèche rebelle dressée sur la tête comme le plumet d’un heaume. Il avait hâtivement passé un pantalon » p.300. Il s’agit de Félix, coléreux et fragile, que son amie Penny aime en secret depuis toujours.

Patricia Wentworth, A travers le mur (Through The Wall), 1952, 10-18 Grands détectives 1995, 318 pages, €1.85 occasion, e-book Kindle €9.99 

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Patricia MacDonald, Une femme sous surveillance

Comme souvent au MacDo, le prêt à croire et les situations très convenues sont le lot des héroïnes de l’autrice. Ce roman est bon et vous tient en haleine mais l’on ne peut s’empêcher de penser combien est gourde la Laura de Cape Christian. Elle a tout pour être heureuse, un mari jeune et musclé, artiste tenant galerie à succès, convivial et entouré d’amis, un jeune fils de 5 ans adorable. Et voilà que le destin s’en mêle et que Laura perd pied ; elle gâche tout par son comportement erratique et incohérent.

Tout commence dans le rose, se poursuit dans le noir avant que la lueur de l’aube ne ressurgisse à la toute fin, non sans coups de théâtre. Prenez une pimbêche amoureuse de magazine, trempez-là dans l’agression et la mort, laissez sécher à l’air libre et elle finira en prison. Tel est l’itinéraire de la belle Laura. Jimmy son mari est tué un soir dans sa maison par une ombre indistincte ; Laura n’était pas dans la chambre conjugale, elle consolait son petit Michael. Lorsque Laura a entendu du bruit, elle est assommée dans le couloir sans avoir distingué son agresseur ; elle n’a qu’une blessure superficielle à la tête mais mettra plus d’une heure à se rendre compte et à appeler les secours. A-t-elle assassiné son mari ?

Le mobile en serait une prime d’assurance alléchante que le conseiller financier et avocat ami de Jimmy avait conseillé quelques mois auparavant. Le second mobile en serait un amant caché qui voudrait l’avoir pour lui tout seul après la mort (suspecte ?) de sa propre femme et de son petit garçon qui n’aurait pas dû être là. Un amant qui a connu Laura petite, lorsqu’elle lui a sauvé la vie en alertant les secours lorsqu’elle l’a découvert avec une jambe cassée dans la forêt – là où son ordure de père l’avait laissé se débrouiller tout seul.

Les petites villes américaines, et particulièrement celles de la côte est, sont cancanières, bigotes et confites en bourgeoisie puritaine : chacun surveille tout le monde et médit à l’unisson. Il ne faut surtout pas dévier de la ligne de l’opinion, faite surtout par les femmes entre elles. Laura était trop belle, trop à l’aise dans l’existence, elle a suscité des jalousies. Lorsque le malheur la frappe, elle est aussitôt soupçonnée d’être coupable et tout ce qu’elle dit ou fait est interprété en sa défaveur. Lorsqu’elle rencontre par hasard (mais est-ce un hasard ?) le beau blond musclé Ian, physicien en année sabbatique après la mort de sa femme et de son petit garçon sur son voilier où il explore les ports de la côte et les îles paradisiaques pour tenter d’oublier, elle en tombe aussitôt raide dingue.

Mais au lieu de laisser passer le temps décent du deuil et de rester discrète, elle choisit (mais est-ce un choix de raison ou celui plus vulvaire de son désir égoïste ?) de céder aux avances de Ian, puis de se marier précipitamment avec lui, cinq mois à peine après l’enterrement de Jimmy. Plus niaise on ne fait pas. De la génération du « j’ai l’droit », sans penser à rien d’autre qu’à son corps, son feu au cul, à ses états d’âme, pas même à son petit gamin qui ne veut pas qu’elle se remarie même s’il apprécie Ian qui lui apprend le bateau.

Poussés par l’opinion publique, les flics (qui sont élus aux Etats-Unis) ne peuvent qu’enquêter à charge sur cette veuve trop joyeuse qui rompt avec les usages et surtout avec la décence commune. Elle aurait commandité un tueur, dit-on, elle aurait prémédité le meurtre, planifié son changement de vie avec la prime d’assurance en poche. Sa belle-mère lui en veut à mort, rêvant de la voir « griller sur la chaise électrique », son beau-père actionne ses relations d’affaires pour recueillir un témoignage accablant. Même si le tueur de Jimmy est enfin retrouvé et confondu – par le hasard d’une dispute avec sa sœur parce qu’il a voulu violer sa nièce de 12 ans – c’est loin d’être la fin du calvaire pour Laura, invétérée tête de linotte.

Avec l’art de faire rebondir le suspense et d’entrer assez profond dans la psychologie de chacun de ses personnages principaux (en majorité des femmes), Patricia MacDonald concocte un roman policier qui tient en haleine et décrit son Amérique : celle que l’on n’aime pas tant elle est minée de puritanisme et de qu’en-dira-t’on, mais aussi d’égoïsme sacré pour soi-même et de bêtise de comportement. Outre la trame policière, c’est pour cela que lire du MacDo reste intéressant.

Patricia MacDonald, Une femme sous surveillance, 1995, Livre de poche 1997, 351 pages, €7.70 e-book Kindle €8.49

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Michael Connelly, La glace noire

L’inspecteur Hieronymus Bosch connaissait Calexico Moore, officier du Narcotic Bureau qui est retrouvé mort d’une décharge dans la tête dans une chambre de motel loué par lui. Pas de lettre de suicide mais ce seul mot dans la poche arrière de son jean : « j’ai découvert qui j’étais ». Et tout est là : la hiérarchie est pressée de classer l’affaire, la mort d’un flic la veille de Noël fait tache sur la ville ; Bosch en revanche n’y croit pas, les faits réels contredisent les faits apparents et laissent croire à un meurtre. Qui était donc Cal Moore ?

En mauvaise tête qu’il est, Bosch va bien sûr enquêter de son côté. Son collègue l’inspecteur alcoolique Porter n’est pas venu au travail et le lieutenant confie à Bosch ses enquêtes en cours, le pressant d’en résoudre au moins une pour les statistiques de fin d’année. Curieusement, Bosch découvre que plusieurs d’entre elles sont liées… et reliées au cadavre de Cal Moore. Ce flic des stups serait « passé de l’autre côté », peut-être en raison de ses liens d’enfance dans les barrios de la frontière mexicaine. Bosch découvre en effet chez lui des photos de Cal enfant et adolescent, torse nu avec un autre de son âge. Et cet autre ne serait autre que le fameux Zorillo, chef d’un gang puissant de passeur de drogue.

C’est qu’une nouvelle composition vient de faire son apparition, un mélange d’héroïne et de PCP qui fait planer plus et plus longtemps pour guère plus cher. Les Mexicains supplantent progressivement les Hawaïens dans le commerce de cette drogue qui fait fureur parmi les jeunes paumés de Los Angeles.

Bosch enquête, creuse et frôle la mort ; on veut l’assassiner comme ont été tués Moore et Porter. Mais Harry Bosch n’hésite pas, il fouille et trouve. Qui est au fond Cal Moore, enfant qui n’a jamais connu son père, rejeté par le patron de sa mère qui l’avait pris sous son aile avant de les jeter ? Qu’est devenu le garçon peau à peau avec lui dans la touffeur de la liberté d’été sur les photos ? Cette amitié venue de loin a-t-elle influé sur le fic des stups ? L’action se double de psychologie et de la description minutieuse de la faune des dealers comme de l’administration lourdaude des flics de L.A.

Un long thriller où l’on ne s’ennuie pas.

Michael Connelly, La glace noire, 1993, Livre de poche 2016, 528 pages, €8.70 e-book Kindle €8.49

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Mary Higgins Clark, Ne pleure pas ma belle

Elisabeth est la petite sœur toujours protégée par son aînée Leila. Elle a fui avec elle à New York lorsqu’à 11 ans son beau-père, à poil et alcoolisé, a voulu abuser d’elle. Depuis, Leila est devenu mannequin puis actrice, sa chevelure rousse et ses yeux verts ont réussi. Elle est tombée amoureuse de Ted, jeune et beau promoteur millionnaire. Des amis ont financé une pièce de théâtre écrite pour elle où elle devait se révéler. Mais elle est morte, tombée du 37ème étage de son immeuble un soir l’alcoolémie et de dispute avec Ted. Suicide ? Meurtre ? Ted ne se souvient de rien, trop bourré, mais des relations plus ou moins bien intentionnées parlent. Et un témoin, certes à peine sortie d’asile, aurait vu…

Elisabeth doit témoigner au procès de Ted, laissé provisoirement en liberté faute de preuves suffisantes. Elle rentre d’Europe après deux mois elle doit témoigner dans une semaine. Son amie Mina, baronne pour avoir épousé un Autrichien chirurgien esthétique, l’invite dans le somptueux domaine de Cypress Point en Californie qu’elle dirige avec son baron Helmut. Là viennent se refaire une santé et une beauté les vieilles peaux friquées de toute l’Amérique.

Elisabeth hésite, le procureur le lui déconseille, puis elle se décide. La secrétaire de Mina, qu’elle connait bien, lui a dit par lettre qu’elle doit lui parler de quelque chose à propos de Leila. La curiosité est évidemment la plus forte.

Dans ce huis-clos de luxe de Cypress Point, où la marche matinale précède la gymnastique aquatique qui est suivie de massage puis de soins esthétiques avant le déjeuner diététique (tout un programme de remise en forme quotidien), les protagonistes du drame se retrouvent réunis. Mina l’a voulu. Elisabeth, furieuse de se retrouver devant Ted qu’elle aimait avant son crime, veut repartir, mais la secrétaire qui devait parler de quelque chose est mystérieusement retrouvée morte d’une chute dans les thermes en construction, endroit qu’elle détestait pour son marbre noir morbide. A-t-on voulu la faire taire ? Qui ? Et pourquoi ?

Elisabeth va s’apercevoir que rien n’est simple dans les relations qu’entretenaient sa sœur avec ses amis et son amant. Mina était jalouse d’elle à cause d’Helmut qui en pinçait au point de faire des folies. Cheryl aimerait bien mettre la main sur Ted redevenu libre tandis que son agent Syd a perdu beaucoup d’argent dans l’échec de la pièce que Leila devait jouer. Craig, ami d’école de Ted qui a gravi tous les échelons au point de se rendre indispensable au conglomérat, tente de le soutenir moralement et d’envisager une stratégie avec le réputé avocat Bartlett, mais Ted n’a plus le goût de rien. Est-il un assassin ? A-t-il pu balancer son amante par-delà le balcon comme il a vu son propre père en menacer sa mère lorsqu’il avait 8 ans ?

Tous ont des choses à cacher, tous ont pu contribuer à la mort de Leila et Elisabeth ne sait que penser. Jusqu’à ce qu’une gagnante à la loterie, qui s’est payé le luxe d’un séjour à Cypress Point, soit agressée. A-t-elle vu ou entendu quelque chose de compromettant pour l’un des hôtes ? Elle lit avec ferveur la presse people et se renseigne en ragots auprès de tout le monde. Quelqu’un a-t-il pris peur d’être percé à jour ? Elisabeth va aider le shérif Scott à débrouiller cet écheveau d’on-dit et de non-dit qui fermente dans la soie et le pétrissage des chairs fatiguées. Mais pourquoi va-t-elle nager toute seule tard le soir dans la piscine déserte alors qu’une menace plane sur les proches de Leila ?

Après un exposé initial laborieux (mais l’histoire est compliquée à introduire), le déroulement de l’intrigue à Cypress Point va d’un rythme régulier qui rend addictif. On ne peut terminer un chapitre sans immédiatement avoir envie de lire le suivant, ce qui est le propre d’une bonne maîtrise professionnelle du genre. Tous les protagonistes sont soupçonnés avant que le bon soit piégé. On s’en doutait un peu à un moment, avant d’être égaré volontairement sur d’autres pistes.

Mary Higgins Clark, Ne pleure pas ma belle (Weep no more, My Lady), 1987, Livre de poche 1990, 286 pages, €7.70 e-book Kindle €7.49

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Philip Kerr, Bleu de Prusse

Un thriller nazi, voilà ce que propose l’écrivain anglais Philip Kerr, mort d’un cancer en 2018 à 62 ans. Bernie est un social-démocrate qui a démissionné de la Kripo, la Kriminal Police de Berlin, à l’arrivée des nazis. Rappelé par Heydrich et forcé d’obéir (sinon, le camp…) il est envoyé en mission spéciale sur ordre du général SS pour enquêter sur un meurtre à Berchtesgaden, le nid du Führer. Dans cette véritable capitale de la nouvelle Allemagne règne Martin Bormann, le secrétaire particulier de Hitler.

Les nazis entre eux ne peuvent pas se sacquer, tous plus arrivistes les uns que les autres, et tout aussi vulgaires, brutaux et tordus. Une mauvaise resucée de Nietzsche, publiée par sa sœur ignare, fait de la « volonté de puissance » l’alpha et l’omega du nazi, autrement dit chacun pour soi et que le meilleur gagne. Une lutte pour l’existence sous la tutelle du Führer en dieu vivant, bien entendu. Quant au sens… s’il ne sert Aryen, il ne vaut rien. « La vie était devenue chose trop sérieuse pour se laisser détourner de son chemin par des bagatelles comme le bonheur. Le sens, voilà ce qui comptait, même si lui aussi se faisait rare » p.570.

Les néo nazillons qui hantent aujourd’hui les rues en braillant à la « dictature Macron » devraient lire ce livre qui donne les clés du système nazi : un arrivisme d’incultes qui se prennent pour la race supérieure et méprisent tous ceux qui n’ont pas piétinés leurs copains afin d’arriver aux étoiles de général SS et aux éclairs d’argent sur le col. Mais évidemment, ils ne lisent pas ; c’est pour les intellos, pas pour les petits cerveaux ; pour les aigles qui planent au-dessus de la basse humanité, pas pour les bovins qui défilent en troupeaux. « Les deux types envoyés pour m’arrêter étaient imperméables à toute raison : Emmanuel Kant lui-même n’aurait pas réussi à entamer leur carapace de pure ignorance et d’incrédulité catégorique » p.344, dit Bernie/Kerr avec une implacable ironie.

Le Komissar Gunther est emmené en Mercedes de luxe 770K jusqu’aux Alpes bavaroises où se situe le nid d’aigle. Il rencontre Bormann et enquête sur le meurtre par fusil à lunette d’un capitaine nazi nommé Flex sur la terrasse même de la « maison de thé » du Führer. A l’autopsie, forcée par lui auprès du médecin personnel de Hitler, il prend en photo la bite rouge de Flex. Pourquoi ? Parce qu’il a la chaude-pisse ; les putes du coin, maquées par Bormann lui-même, sont une piste. Mais chacun des dignitaires et officiers lui met des bâtons dans les roues car il est un flic à l’ancienne. Peu enclin à respecter la hiérarchie et les habitudes établies, il entrevoit l’amplitude de la corruption et on tente plusieurs fois de le tuer. Mais il est bon et opiniâtre et résoudra l’affaire… dont le Führer ne devra pas avoir vent.

Il collecte en cours de route des documents compromettants sur Bormann, son racket des entreprises de construction, son chantage à l’appel aux armées, son compte en Suisse – mais ne pourra en faire état car l’habile secrétaire a mêlé les droits d’auteur de Hitler à l’argent sale qu’il dépose. Il est donc intouchable, c’est ce que lui démontre Albert, le frère version positive de Bormann.

Le roman se déroule entre 1956, où Bernie Gunther se retrouve traqué par d’anciens collègues nazis passés à la Stasi de la nouvelle Allemagne… de l’est, et 1939 où il enquête pour Heydrich et sa nouvelle Allemagne aryenne. Si la guerre de classes a remplacé la guerre de races, c’est bien la même tyrannie du « Bien » appliquée avec Fureur par un même aréopage réduit sous les ordres d’un Grand maître par des nervis aussi décérébrés et brutaux. A chaque fois, parce qu’il est un renard de métropole, Bernie s’en sortira, dans les mêmes décors et avec les mêmes façons. Comme quoi l’histoire n’est qu’un éternel recommencement. Le titre du roman est le mot de passe qui désigne le tueur.

Un très bon roman sur l’univers nazi, une solide enquête policière qui va de surprise en surprise, un livre épais qui vous promet de nombreuses heures de lecture – et une ironie glacée qui fait mouche. S’en sortir sous le nazisme quand on est Berlinois et antinazi est une performance ! Tous les résistants de l’intérieur devraient en prendre de la graine. Les prochaines années risquent d’en montrer l’utilité.

Philip Kerr, Bleu de Prusse (Prussian Blue) – une enquête de Bernie Gunther, 2017, Points policier, 664 pages, €8.80 e-book Kindle €2.99

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Pierre Lemaitre, Robe de marié

Une idée originale : comment pourrir la vie de quelqu’un jusque dans les moindres détails. Un thriller haletant, allant de Sophie à Frantz puis à Frantz et Sophie, enfin Sophie et Frantz. Car le plus méticuleux et le plus rusé ne gagne pas forcément à la fin.

Sophie est une jeune femme issue d’un père dans le bâtiment et d’une mère médecin psychiatre. Elle a tout pour être heureuse, un travail créatif, un mari intelligent et amoureux, une amie proche, un bébé à naître. Et puis patatras ! Tout s’écroule par pans entiers : sa belle-mère se tue, son boulot lui échappe, son mari s’accidente puis jette sa chaise roulante dans les escaliers – évidemment elle a perdu le bébé. Pourquoi le sort s’acharne-t-il sur elle ?

Le sort ? Hum… Les pires complotistes peuvent faire l’objet d’un complot et, au fond, nul n’est à l’abri. Sophie s’égare, elle perd la boule. Sa voiture garée dans la rue se trouve deux rues plus loin ; les billets de théâtre qu’elle prend sur le net ne sont pas à la date qu’elle est persuadée avoir demandée ; ses méls arrivent en retard ou jamais ; son dossier de photos professionnelles comporte deux vues ajoutées où on la voir nue goulûment faire une pipe ! Tout se mélange.

Elle ne veut pas être internée, Sophie, donc elle s’isole. Ayant tout perdu sauf la soif de vivre, elle travaille comme nounou à Paris. Mais le petit Léo, 6 ans, dont elle s’occupe à la place des parents pris par leurs carrières, se retrouve un matin « nu, recroquevillé, les poignets attachés aux chevilles » par son pyjama (p.22). Il est étranglé, mort. Sophie ne se souvient de rien. Lemaitre est sadique avec les petits garçons. Déjà Paul, 7 ans, dans Les couleurs de l’incendie, avait été violé et s’était défenestré la chemise ouverte, offrant sa poitrine nue.

Dès lors Sophie fuit. Elle prend son argent à la banque malgré un employé douteux ; elle perd sa valise gare de Lyon en allant aux toilettes, la confiant à une femme au lieu de l’emporter avec elle. Elle fait n’importe quoi, Sophie. Une autre, qui l’a vue mais n’a rien fait, l’invite à déjeuner chez elle pour se faire pardonner. Sophie s’endort un moment à cause du vin. Quand elle s’éveille, la femme est éventrée, morte. Et Sophie a le couteau à la main. Effarée, elle se perd dans la ville, passe en banlieue, sous les radars ; elle se teint et se maquille, change d’apparence et de vêtements, paye en liquide, travaille au noir, permute les lieux et les boulots aussi souvent qu’elle le peut. Combien en a-t-elle tué dans son errance ? Elle est évidemment recherchée par toutes les polices mais amaigrie, échevelée, traquée, elle ne se ressemble plus.

Sa seule issue pour réémerger ? Changer d’identité. Pour cela il existe des officines spécialisées, si l’on en croit l’auteur, qui vous fournissent un extrait de naissance d’une personne authentique, valable trois mois. Avec ce document, une femme peut se marier, et changer de nom, donc obtenir des papiers nouveaux tout à fait légaux. Sophie écume donc les sites de rencontres pour trouver l’homme objet pour son projet.

C’est Frantz. Il est simple mais discret, pas bête mais pas curieux. Il se dit sergent-chef mais pas qu’il est petit-fils de déportés qui ne sont jamais revenus des camps ; ni que sa mère dépressive et haineuse de la terre entière s’est défenestrée dans sa robe de noces. Sophie et Frantz se marient – mais le lecteur sait qui est Frantz, abordé dans la partie suivant Sophie.

Il y aura bascule entre les projets, celui de l’un s’opposant à celui de l’autre, tout aussi pervers même si c’est l’autre qui a commencé. Il y aura du suspense, des scènes savamment orchestrées, des machinations. Un savoir-faire (utile) à éviter tous les contrôles via les smartphones, les méls, les micros, les photos, les papiers, les trains… Sophie va se débattre avec sa déprime, Frantz va s’abattre dans la déprime. Mais tout cela est manipulé. Jusqu’à la robe mise au marié.

Du grand art – et l’on passe une ou deux captivantes soirées !

Pierre Lemaitre, Robe de marié, 2009, Livre de poche 2020, 314 pages, €7.70 e-book Kindle €6.99

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