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Le charme discret de la bourgeoisie de Luis Buñuel

Je n’avais jamais vu ce film étrange, sorti en 1972 ; peut-être le terme de « bourgeoisie » était-il un repoussoir dans ces années gauchistes ? Revoir la société française parisienne avec résidence dans les Yvelines, presque cinquante ans après, est un rare plaisir. Combien le monde a changé en une seule génération ! Exit les Citroën DS aux phares directionnels, les Simca 1000 en forme de boite à savon, les Peugeot 404 racées, les Renault 17 carrossées sport et les Cadillac longues comme des péniches et souples comme des nefs.

Les conventions bourgeoises sont toutes d’artifices : comme dans la société de cour d’Ancien régime, il s’agit de paraître : riche, beau, à l’aise dans l’existence et dans le couple. Ce qui se passe dans la réalité est tout autre : tête de linotte qui empêche un dîner prévu, baise torride irrépressible tout de suite qui en empêche un autre, saoulerie au premier verre de la sœur célibataire (Bulle Ogier) qui en empêche un troisième, cadavre du patron de « la fameuse » auberge connue du bourgeois qui inhibe les convives du dîner manqué, service à l’armée en manœuvre (colonel Claude Piéplu), descente de police ou descente terroriste qui en empêchent toujours d’autres dîners dans les rêves… C’est que le « le dîner » est le summum du théâtre social. Chacun, chacune, est en représentation, verre à la main et clope au bec, tout maquillage et cravate dehors, dans une tabagie et une alcoolémie que l’on n’a plus jamais revu depuis.

Dès l’apéritif, baptisé « les cocktails » pour faire chic, le bourgeois donne une leçon aux autres, pour montrer qu’il « en est », qu’il connait les usages de sa caste : François Thévenot (Paul Frankeur) qui roule en Jaguar MK2 et joue les pique-assiettes dans les dîners mondains, détaille les « bonnes » opérations pour réussir un Martini dry ; au dîner, Henri Sénéchal (Jean-Pierre Cassel) propriétaire d’une immense villa dans la proche campagne de Paris pour afficher sa réussite, détaille la « bonne » façon de couper le gigot, tandis que son épouse Alice (Stéphane Audran) clame à la cuisinière la « bonne » cuisson du gigot et la « bonne » façon d’accommoder les fayots « à l’huile d’olive » pour faire grande cuisine. Le bourgeois, comme toute classe dominante marxiste, définit ce qui est « bon » et mauvais dans les usages, les autres sont dominés par leurs injonctions sociales et morales.

C’est ainsi que Rafael Dacosta (Fernando Rey), ambassadeur de Miranda, république autoritaire d’Amérique du sud qui ressemble fort au Chili, dénie systématiquement tout ce qui va mal dans son pays : l’achat des juges, les inégalités sociales croissantes, la pauvreté abyssale, la répression des étudiants en colère comme on se débarrasse des mouches « avec une tapette » (inversion des rôles, la tapette étant l’étudiant dans le vocabulaire flic du temps), le trafic de drogue, l’accueil aux anciens nazis. Sa mission est toute d’hypocrisie : présenter une image et nier tout ce qui va contre, en maître suprême de l’illusion – même quand le colonel fume devant lui une cigarette de marijuana en prétextant l’exemple de l’armée américaine au Vietnam.

Mais la vie n’est pas une pièce de théâtre écrite selon les conventions. L’imprévu surgit toujours, dans un chaos vivant, ce qui fait que le dîner n’est jamais pleinement réalisé, tout comme n’est jamais signé « le contrat » dans la BD Gaston Lagaffe. Luis Buñuel aime la provocation, travers d’époque post-68 qui mélange absurde, surréalisme et contestation globale. Ainsi la domestique des Sénéchal (Milena Vukotic) qui paraît 25 ans en déclare 52 (inversion des chiffres imitant la pissotière inversée de Maxime Duchamp intitulée Fontaine en 1917). La figure de l’étudiant vaguement malfrat (Christian Pagès), est un exemple : au commissariat, un brigadier sévère (Pierre Maguelon) qui a intégré tous les codes de l’autorité bourgeoise, frappe un jeune homme dépoitraillé comme en ces années libérées (l’inverse de la cravate), et commande à ses hommes de le torturer « au piano » (une gégène musicale) pour le faire « avouer ». Quoi ? Non ce qu’il a « fait » car il n’a rien fait semble-t-il, mais qu’il a tort de se rebeller à l’autorité moustachue et qu’il reconnait le bon des « bons usages ».

Les bourgeois ont l’illusion de maîtriser le monde par leur fortune, donc par leur pouvoir. Et il est vrai que leurs relations sociales permettent souvent d’échapper au réel commun. Dans un rêve, qui peut être une réalité future ou une hantise du possible, un ministre (Michel Piccoli, homme affiché « de gauche » qui excelle dans les rôles de grand-bourgeois méprisant au pouvoir) fait relâcher la bande des Dacosta, Thévenot et Sénéchal, accusés (preuves à l’appui) de trafic de drogue entre Miranda et Paris. C’est que « les convenances » exigent que l’on ne fasse pas de vagues diplomatiques malgré la cupidité et l’égoïsme punis par la loi « égale pour tous ». Le qu’en dira-t-on de caste est plus fort que la loi commune chez les bourgeois. L’ambassadeur réussit à maîtriser une jeune terroriste (Maria Gabriella Maione) venue l’assassiner chez lui seins nus sous son pull, comme le tâte Dacosta, avec un pistolet cubain planqué sous la salade dans son sac andin. Il la relâche, faussement magnanime : car il fait signe aux flics des RG qui planquent dans sa rue de Franqueville du quartier La Muette (où il baise accessoirement la Sénéchal qui en veut avec tous), et ceux-ci embarquent la fille manu militari. Il s’est donné le « beau » rôle, mais la réalité est sordide.

Les bourgeois jouent et rêvent, ne sachant plus trop où se situe le réel – car l’inconscient se libère dans le rêve, donnant le vrai plus que le moi éveillé. Ainsi un lieutenant (Christian Baltauss), premier grade des officiers et première marche de bourgeoisie, raconte-t-il son enfance aux trois grandes dames ébahies (Delphine Seyrig, Bulle Ogier, Stéphane Audran) dont l’une flirterait bien avec lui, dans un café où le loufiat mielleusement poli selon les usages bourgeois (Bernard Musson) leur annonce successivement qu’il n’y a plus de thé, plus de café, plus de tisane et que l’on n’y vend pas d’alcool. Enfant à la veille d’intégrer un collège militaire à 11 ans, le lieutenant a empoisonné son père sur ordre de sa mère morte, qui lui dit qu’il a tué son amant qui est son vrai père. Les dessous des apparences ne sentent pas la rose. Tout comme l’évêque (Julien Bertheau) qui se fait jardinier chez les Sénéchal a vu ses parents empoisonnés par un inconnu, dont il découvrira que c’est un vrai jardinier qui ne joue pas un rôle (Georges Douking) à qui il donne l’extrême-onction – avant de le tuer, car un bourgeois n’a pas de noblesse d’âme, la force rustre ressort quand la réalité surgit brutalement. Le jardinier était brimé et épuisé par ses maîtres, mais cela ne compte pas ; il était peut-être le même que celui que les Sénéchal ont viré sans préavis une semaine auparavant, le laissant sans ressources, et dont l’évêque-ouvrier a pris la place « au tarif syndical ».

L’illusion devient comique lorsque la bande des entre-soi est invitée par le colonel à un dîner : ils se retrouvent dans un théâtre d’avant-garde, où ils doivent improviser… leur fuite. Ce n’est qu’un rêve, mais il caricature la représentation sociale.

Les bourgeois sont « en marche » sans savoir où aller sur cette grande route de Beauce qui part à l’infini entre les champs de blé en herbe, autre image de l’absurde que manie Buñuel, plusieurs fois montrée, rythmant le film. On peut se demander si c’est la haine du cinéaste pour les riches qui le pousse sans cesse à « provoquer le bourgeois » ; une hypothèse – absurde mais pourquoi pas dans le fameux Inconscient ? – serait que son nom sonne comme « bougnoule » en français ? Les « ouvriers » sont-ils meilleurs ? D’ailleurs, où sont-ils, pour comparaison, dans ce film ? Et qu’en est-il de la morale des cinéastes eux-mêmes (comme Weinstein) ?

Le spectateur jouit du spectacle et le charme discret opère, mais il se demande au fond qui dupe qui : le bourgeois tout d’apparences ou le Luis Buñuel qui n’est qu’images provocatrices ? Car le film, comme les personnages, manquent à mon avis de profondeur.

DVD Coffret Luis Buñuel (Le Charme discret de la bourgeoisie / Le Fantôme de la liberté / Gran casino), 1972, avec Fernando Rey, Paul Frankeur, Mercedes Barba, Agustín Isunza, Delphine Seyrig, StudioCanal 2005, , €75.00

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Sophie Chauveau, Diderot ou le génie débraillé

Né en 1713 et mort en 1784 à 71 ans, Denis Diderot, fils d’un coutelier prospère de Langres, est l’un de ceux qui ont marqué son siècle juste avant la Révolution. Il se débat dans l’Ancien régime finissant où le père garde son fils mineur jusqu’à 25 ans et peut le faire enfermer si son futur mariage lui déplait, où le roi use de lettres de cachet pour embastiller quiconque profère des propos séditieux, où l’Eglise tonne et censure en jouant sur l’angoisse de l’au-delà…

Sophie Chauveau cueille le personnage à l’âge de 15 ans lorsqu’il se prépare nuitamment à fuir pour Paris où l’attend le Savoir. Il est empli de cette curiosité insatiable et d’un appétit de la vie gargantuesque qui le façonne déjà grand et fort, brassant la vie à grands gestes. Il a avoué à sa sœur chérie Denise, de deux ans sa cadette, qu’il n’est plus garçon mais désormais homme, ayant convaincu une putain de son âge de le déniaiser pour aborder la capitale. Mais les adieux traînent et sœurette le retient ; Diderot sera toujours perdu par les femmes. La fille légère n’a pu s’empêcher de jaser sur ce joli éphèbe si naïf et confiant ; le père l’a su et attend son moment. Pourtant Denis part, après un conseil de famille où il a réussi à convaincre son monde de l’envoyer étudier à Paris ; Diderot saura toujours convaincre de la voix et du geste, tout entier à ce qu’il fait, corps et âme.

Il entre donc chez les jésuites où il apprend la raison, puis part en face chez les jansénistes leurs ennemis, après avoir été humilié du fouet cul nu pour avoir toisé un La Tour du Pin à particule, son condisciple. Il devient bachelier mais il n’est pas satisfait ; papa lui permet de poursuivre et il atteint le grade de docteur en théologie. Va-t-il prendre la cure que lui a réservé son parent l’évêque de Langres ? Que nenni, la religion le débecte, il renie ses dogmes absurdes et sa contrainte par la terreur sur les âmes, ses mots lénifiants et insignifiant lorsqu’un proche meurt – comme sa seconde sœur Catherine.

Il repart à Paris mais sa famille lui coupe les vivre, il devra se débrouiller de ses désirs selon ses possibilités. Il fréquente les cafés, les artistes, fait de petits boulots, jongle avec la dèche. Il est sans cesse amoureux, des femmes comme du savoir qui passe. Il est « trop » en tout, toujours excessif dans la bouffe, la baise, le discours. Il ne sait pas jouer au plus fin, enrober son discours, dissimuler ce qu’il croit. Il faut qu’il assène, qu’il fasse du tapage, qu’il choque au plus fort. Il s’entiche d’une potiche couturière et veut la marier ; son père le refuse et le fait enfermer. Il s’évade et épouse. Ses deux premiers enfants, une fille puis un garçon meurent très jeunes. Seule la troisième survit, Angélique, qui le fera grand-père d’une fille… qui meurt à 11 ans d’une mauvaise toux, et d’un petit-fils qu’il n’aimera guère. Il adore les femmes mais peu les hommes, sauf ceux qui, comme Rousseau, ont de la femelle en eux.

Rousseau, justement, dont il est devenu l’ami en 1741, comme si ce pleurard infantile genevois pouvait avoir des amis ! Paranoïaque et méchant, le Jean-Jacques distillera son fiel dans ses Confessions, alignant mensonges et demi-vérités sur tous ceux qui l’ont pris un jour en considération. C’est pourtant Diderot qui, enfermé au fort de Vincennes, inspirera ce Discours sur l’inégalité parmi les hommes qui rendra le Rousseau célèbre en 1755 ; Diderot qui l’introduira auprès de Louise d’Epinay, auteur d’un traité d’éducation où elle expose ce qu’elle a vécu avec ses propres enfants et que Rousseau pillera allègrement pour bâtir son Emile – lui qui a arraché un à un les cinq enfants qu’il a eu de Thérèse sa maîtresse pour les confier à l’assistance. L’infantile ne voulait pas de concurrence auprès de sa maman !

Denis Diderot est fidèle en amitié, il aime aimer, mais il est souvent trop envahissant. Ses amis le mettent parfois à distance, d’Alembert, Grimm ; d’autres le gardent éloignés, Voltaire, Catherine II impératrice de Russie ; de plus jeunes s’inspirent de ses principes de théâtre comme Beaumarchais, ou de sa philosophie comme l’abbé Raynal, mais font sans lui ou s’abandonnent à sa plume. Il n’y a pas de demi-mesure avec Diderot.

Il commence par des traductions de l’anglais, se lance dans le théâtre sur l’exemple italien pour moderniser la scène française, car il a appris les deux langues avec son obstination et sa boulimie habituelle. Il rédige des textes anonymes ou fait passer ses propres idées dans ses traductions. Ce qu’il publie sous son nom lui vaut les foudres de la censure et l’internement à Vincennes. Il se repend, se trouve élargi, et se lance dans le projet du siècle qu’est l’Encyclopédie, sur un exemple anglais de bien moindre envergure. Il en sera le directeur et devra jouer avec la censure et composer avec les auteurs, rédigeant lui-même nombre d’articles. Cet immense travail l’occupera des décennies et le mettra sous le feu des projecteurs, l’empêchant d’écrire une œuvre et surtout de livrer au public éclairé ce qu’il sent. Le judicieux conseil de Voltaire de publier à l’étranger, comme lui, n’atteint pas Diderot : dans son excès en tout, il manque grossièrement de bon sens. Il est resté ce gueux monté de Langres qui ne sait ni se retenir ni se tenir, habit râpé, chemise ouverte, braillant et gesticulant, gros mangeur, gros baiseur, sans aucun raffinement – pas même celui de l’esprit. Il est intelligent mais socialement limité. Ses Bijoux indiscrets sont une pochade d’étudiant, sa Religieuse un pamphlet vengeur pour la mort de sa sœur, ses autres œuvres des dialogues pétillants mais pas suffisamment approfondis.

Sophie Chauveau a une particulière tendresse pour Le neveu de Rameau, dont elle fait une clé de la psychologie de Diderot. Ce neveu décati du grand musicien serait la part d’ombre de Diderot, son mauvais génie, sa vérité au fond. Il n’aura de cesse de reprendre et de peaufiner ce livre qui représente ce qu’il est, une personnalité partagée, trop à l’étroit dans un seul esprit et dans une seule vie. Il est pourtant casanier et n’a pas vu la mer avant l’âge de 60 ans, il répugne à aller remercier à Saint-Pétersbourg Catherine la Grande qui lui a acheté sa bibliothèque et lui sert une rente pour l’entretenir, ce qui lui offre pleine liberté. Lorsqu’il s’y rend enfin, il s’entend bien avec la souveraine mais ne veut pas comprendre qu’entre les idées et la réalité existe tout un monde, que la philosophie ne fait pas la politique et qu’il faut du temps pour que la volonté oriente un peuple. Il est contre les despotes, même éclairés, mais ne voit pas la transition possible ; il est contre les religions et les infâmes mais son matérialisme athée ne peut passer si vite en son siècle. S’il a déclaré un jour qu’il fallait pendre les rois avec les boyaux des curés, c’était lors d’une facétie de fêtard dite en vers et plus subtilement.

Les babouvistes et les marxistes en ont fait l’un des leurs, à tort parce que la Terreur et la dictature sont despotiques et que Diderot est avant tout contre les despotes. Mais le mal était fait et Voltaire l’esprit comme Rousseau le cœur l’ont emporté dans les inspirations révolutionnaires des Français. Diderot prisait fort la Déclaration d’indépendance américaine, il n’aurait pas suivi Robespierre. Il a eu le mauvais goût de disparaître cinq ans avant 1789, usé de bouffe, de vin et de baise, n’ayant jamais su se modérer pour durer. Ni publié l’essentiel de son vivant.

Malgré un style parfois à la limite du parlé et dont certaines phrases sont bancales, cette copieuse biographie se lit avec passion. Car l’auteur sait communiquer son plaisir pour cet homme excessif, enthousiaste de la vie, emporté de curiosité. Nul ne lira plus les œuvres de Diderot de la même façon après avoir galopé avec lui dans ce livre.

Sophie Chauveau, Diderot ou le génie débraillé, 2010, Folio 2011, 567 pages, €8.90

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Mai 68 en héritage

« Les vraies révolutions se font, on ne les fait pas », disait à peu près Kautsky. Ainsi en fut-il du mouvement de Mai-68, commencé le 22 mars à l’université de Nanterre. Le nombrilisme intello-parisien a forgé ce mythe que tout se serait passé en France, quelque part entre Odéon et Sorbonne, avec quelques extensions tardives du côté de Billancourt. On sait aujourd’hui qu’il n’en est rien. Le bouleversement de Mai a débuté vers 1955 et la guerre d’Algérie, avant de se perdre dans les sables vers 1975 après le premier choc pétrolier. Il a touché tous les pays, il a été une mutation de société.

Vingt ans après la guerre mondiale et son cortège brutal de centralisme, d’autoritarisme et de moralisme, les sociétés occidentales eurent besoin d’un peu d’air. Ce fut le printemps qui leur apporta, en Californie comme à Prague ou à Paris. Mais aussi au Mexique et à Pékin. La gestation fut longue, la révolution courte, les conséquences durent encore. Mais peut-être plus qu’ailleurs, notre vieux pays hiérarchique et catholique, césarien et jacobin, s’est trouvé mis en cause.

La modernité frappait à la porte, véhiculée par la prospérité des Trente glorieuses et par la génération nombreuse des bébés boum nés après 1945. Comme Nathanaël encouragé par Gide, la société faisait craquer ses gaines. « J’enlève mon maillot de corps, qu’on voie mon corps », chanta Souchon. Mai-68 a été ce grand monôme irrigué d’hormones et ivre de blabla. On abolissait toutes les barrières, on refaisait le monde, tout devenait possible, l’imagination se voulait au pouvoir. Dans une société corsetée, victorienne, formatée technocrates et CGT, cela fit boum !

J’étais trop jeune pour avoir participé d’une quelconque façon aux événements de Mai. Mais pas assez pour n’avoir pas constaté les bouleversements pratiques dès 1969 : plus de pions au collège, plus de carte de sortie, plus de slip sous le pantalon ni de soutien-gorge sous la chemise, la liberté d’aller et venir dans les cours, les profs qui vous appelaient par votre prénom (et non plus par le nom, à la militaire), la notation de A à E plutôt que de zéro (pointé) à vingt, fumer dans les couloirs (début d’une tabagie imposée aux autres qui a duré des années !), la guitare dans la cour où l’on bronzait torse nu en public. Mettre à jour signifiait mettre à jouir – mais n’avait pas aboli le maître à jouir et la domination « naturelle » des mâles.

Le grand bazar a accouché d’un grand remue-méninges avant de se stabiliser en nouvel équilibre – et en nouvelles conventions. Plus rien n’a jamais été comme avant. Mai 1981 a été la suite logique de mai 1968, tout comme les privatisations de 1986, les cohabitations et l’élection d’un président de rupture en 2007 avant la pantalonnade Hollande – et la réaction d’ordre qui a dégagé d’un coup, en 2017, les vieux soixantuitards accrochés au pouvoir. Exit la génération d’avant la guerre libertaire – les anciens cons-battants, comme aurait dit Lacan – on leur rendra hommage lorsqu’ils seront poilus, vers leurs 105 ans.

Pour ceux qui sont nés après, qu’est-ce que Mai-68 a donc changé ?

La façon de faire de la politique : terminées les petites magouilles dans les petits coins – vive la transparence, la participation, le bavardage en forums et congrès, l’exaltation des valeurs historiques 1789, 1848, 1981… La renaissance du christianisme en « social », du socialisme en « visage humain », du tiers-mondisme en « alter » mondialisme, de l’utopie en « écologie ». C’est pourquoi les palinodies politicardes du parti Socialiste (et sa réticence à larguer le Surmoi gauchiste) sont apparues au grand jour en 2017 comme un pur archaïsme. Mais c’est pourquoi aussi, en réaction, le moralisme solitaire d’un Bayrou a fini par faire recette auprès d’un rigoureux, voire un brin arrogant, Macron ; c’est pourquoi le volontarisme d’engagement d’un Sarkozy a réussi en campagne (pour l’exercice du pouvoir ce fut moins vrai) – et que l’abandon laxiste Hollande a fait revenir la morale (contre Fillon) et l’ordre (contre Hamon).

La façon de considérer la culture : terminée la révérence obligée, le cours magistral des mandarins en chaire, la position dominante de l’Intellectuel-à-la-française fort de son poste inamovible, légitime de son œuvre publiée, interrogé comme oracle par les journalistes et intouchable pour le gouvernement. Sa dernière figure en fut Sartre. Bourdieu ? – c’est le tragique réduit en comédie. Mai-68 fut la tentative d’abolir la distance entre acteurs et spectateurs, entre théorie et pratique, entre politique et citoyens, entre public et privé. Nous y sommes – pour le meilleur et pour le pire. Le meilleur quand chacun cherche à penser par lui-même et s’exprime via le net ; le pire quand la pie Paule épouse le pipeau dans le grand marketing médiatique qui invente « l’événement » (les Situationnistes, si imaginatifs en 68, disaient le ‘happening’) ou dénonce. On balance, comme sous l’Occupation, en tweets frénétiques tous ceux qui dévient du Mainstream et les comportements – aujourd’hui mal vus – qui ont eu lieu dans une autre époque et dans un autre contexte il y a 30 ans !… Le meilleur quand les élèves participent et posent des questions, aiment par curiosité apprendre ; le pire quand la lecture se meurt au profit du divertissement et du zapping sur écrans, quand l’éducation se réduit à l’animation socioculturelle et quand l’excès de permissivité laisse l’ado déstructuré, la famille démissionnaire, le chacun pour soi égoïste de baise bi à la carte, de divorces en recompositions. La mère Houellebecq, tard « libérée » en 68 (elle avait 43 ans) est, avec son livre provocant sur son écrivain de fils, la caricature de cet égoïsme tranquille de jouisseuse. Elle lâche un môme et le laisse à vie dans sa démerde – avec une tranquille bonne conscience de femelle libérée.

La façon de considérer les mœurs : terminée la posture sociale héritée du bourgeois victorien (sauf dans l’Administration où le grade fait encore foi, y compris à l’université). Terminée la sexualité ado coincée, on explore ses copines et ses copains, on essaie, on se lie et se sépare sans drame ou presque. Divorce, contraception, avortement, enfants nés hors mariage – c’est la grande liberté allant jusqu’aux préados en spectacle dès 69 à Amsterdam, où des limites ont été réinstaurées. Libertaire et hédoniste, égocentré mais fraternel, fusionnel et individuel – le comportement 68 est celui de l’adolescent poursuivi après l’âge. C’est charmant à 15 ans, émouvant à 25 ans, irresponsable à 35 ans, carrément bouffon à 50 ans (et grotesque à 70 ans !).

Oui, Mai-68 fut ambigu, autant réactif que modernisateur :

Il a libéré les femmes ; mais il a enfermé le féminisme dans un ghetto de ressentiment revanchard où macho rime avec facho et où le père est rejeté du couple fusionnel mère-enfant. Et quand la mère préfère jouir qu’élever, ça donne pour un Houellebecq plein de petits Fourniret.

Il a évacué la raison au profit de l’émotion, avec les conséquences évidentes du superficiel et de l’épidermique. Les bons sentiments tiennent lieu de politique, la moraline de règles de droit, le commentaire en réseau social de lynchage, la manif de bulletin de vote et l’occupation des lieux de vérité révélée ou de sens de l’Histoire (avec sa grande hache).

Il a libéré la parole – mais pour quelle « pensée » ? Tous les grands intellectuels français datent d’avant 1968 : Lévi-Strauss, Lacan, Foucault, Barthes, Deleuze, Derrida, Morin, et même Bourdieu. Aujourd’hui, il faut aller du côté des « spécialistes » pour écouter penser, mais à bas bruit, modestement : Villani, Héritier, Tirole, Klein et tant d’autres. Michel Onfray fait du médiatique, moins bien qu’Alain Finkielkraut mais en plus prolifique.

Il a libéré la société des appartenances de nature, de race, de religion et de milieu, des obligations sociales, de la révérence aux pouvoirs – mais avec cette solitude de la liberté, cette responsabilité qui écrase et « stresse ». D’où cette nostalgie de l’État-providence où tout est organisé et formaté à la soviétique, mais où chacun a sa petite place sans prendre d’initiative et où la Reproduction (sociale) laisse peu d’Héritiers sur le bas-côté (fils de bourgeois, de profs, de commerçants, d’artisans, d’artistes). D’où le retour des religions sous leurs formes rigoristes où les Commandements sont absolus et les fautes punies pour l’éternité ; les ados déboussolés exigent le fouet et le carcan moral pour avoir un guide que ni leurs parents, ni l’école, ni la société ne leur donnent ! Aujourd’hui, démerde-toi, personne ne t’attend, ni la famille, ni l’usine ou le bureau, ni l’administration de papa, ni les copains artistes, ni la société. Fais tes preuves, on verra après. Dur !…

Car c’est bien ça, au fond, Mai-68 : l’irruption de la modernité – donc de l’individualisme et de la liberté.

Au prix de la désappartenance collective et de la nécessaire responsabilité personnelle, ce qui fait peur à beaucoup. Nul doute que les sociétés libérales y soient mieux préparées par l’histoire que les sociétés autoritaires. C’est le drame des Chinois, le drame des Russes, le drame des Turcs et des sociétés maghrébines, le drame des sociétés sud-américaines. Et curieusement, en Europe occidentale, c’est le drame particulier de la France, ce « pays de commandement » qui ne sait que faire de la liberté pourtant revendiquée dans sa devise républicaine…

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Patrice Montagu-Williams, African Queens

Une histoire de meurtre rituel à Paris avec pour protagonistes deux reines africaines, l’une de Somalie, Ayaan, et l’autre du Bénin, La Hyène. Deux femmes soumises à la loi des hommes qui se rengorgent d’Allah ou des esprits sorciers pour les exploiter, en faire des putes. Une histoire en référence au film de John Huston tiré d’un roman de C.S. Forester mais qui se passe de nos jours et dans notre capitale.

« Le commissaire [Boris Samarcande] croît aux faits, pas aux idéologies. Il ne voit pas les hommes du monde entier faire gentiment la ronde en se tenant par la main. Il ne croit pas à l’Homme abstrait, celui qui donne bonne conscience à peu de frais. Il croit aux hommes et à la multiplicité des cultures, pas à leur mélange en une sorte de soupe épaisse, indigeste et sans goût. Il pense aussi que, ceux qui réfutent la différence, provoquent les guerres : pour lui, le racisme est une construction sociale. En un mot, il préfère la Raison à la Tolérance » chap.2. Car la tolérance, il y a des maisons pour ça : et c’est là justement que l’on envoie les filles immigrées, endettées à vie, payer de leur corps tant qu’il est jeune. Avant de le jeter. Le flic croit donc à ce qu’il voit, pas ce que la bonne conscience ou le politiquement correct lui disent de voir.

Or, ce qu’il voit, c’est la guerre de tous contre tous, les trafics en tous genres, à commencer par celui du corps des femmes pour finir par les organes vivants tranchés afin de marabouter plus finement. Le Cheick, qui règne sur les mafieux musulmans du XVIIIe arrondissement, déclarera tout uniment : « Je veux juste que l’on respecte ma culture, celle de nos ancêtres, et qu’on la laisse s’installer ici, si nous le souhaitons. Ce n’est pas ce que disent les journaux que vous lisez, commissaire ? » chap.40. C’est cela aussi, la mondialisation, relayée par les « belles âmes » bêlantes des bourgeois bohèmes.

Alors, faut-il se voiler la face comme recommandé dans le Coran ? (Ce qui veut dire, notons-le en passant, faire la femme). Où faire régner ici les valeurs d’ici, sans tolérer les déviances contraires aux « droits » que nous proclamons à grands cocoricos ? « Cela fait longtemps qu’il a cessé de prendre les cons pour des gens », le commissaire (chap.5). Il va remonter la filière en actionnant ses indics, puis faire tomber ce beau monde qui n’a pas sa place au pays des droits de l’homme. Il n’est pas justicier comme les flics de Miami mais seulement le régulateur du trafic engendré par la société tout entière : « Mon rôle, c’est d’apprendre à tous ces animaux de cirque à danser en respectant le rythme de l’orchestre. The show must go on, avait-il ajouté » chap.4.

Débité en chapitres courts et haut en couleur, ce roman policier extrêmement contemporain vous initiera au vocabulaire de la faune exotique qui peuple les bas-fonds pittoresques de Barbès tout en vous faisant connaître les personnages sûrs d’eux-mêmes qui nidifient, établissant sans vergogne leur communauté et leurs mœurs d’ailleurs en plein Paris.

Patrice Montagu-Williams, African Queens, Les Chemins du hazard 2018, 157 pages, €15.50

Biographie de l’auteur : Petit-fils de deux membres des services secrets britanniques (MI6), diplômé de l’École Supérieure de Commerce de Paris (ESCP Europe), Patrice Montagu-Williams a exercé ses talents dans l’informatique et dans le commerce international avant de travailler comme consultant pour la Cour du Royaume d’Arabie Saoudite. II a vécu à Paris puis à Rio de Janeiro avant de s’installer à Athènes où il a pu enfin assouvir pleinement sa passion pour l’écriture.

Patrice Montagu-Williams déjà chroniqué sur ce blog

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Claire Etcherelli, Elise ou la vraie vie

Ce roman d’une boursière inconnue a fait grand bruit à l’époque, Simone de Beauvoir a adoré son réalisme socialiste et le public intellectuel, très à gauche juste avant mai 68, s’est prosterné devant la description de la condition ouvrière et du racisme ordinaire. Ce prix Femina 1967 est bien oublié aujourd’hui, même si certains profs, nostalgiques de l’ouvriérisme, le mettent parfois au programme.

Elise est une orpheline élevée par sa grand-mère à Bordeaux avec son frère Lucien, de huit ans plus jeune. Elle vivote, se sacrifie pour que Lucien puisse aller au collège, se met en autodidacte à la dactylo. Le jeune homme se marie pour coucher – en 1957, impossible de faire autrement – un enfant vient – à la fin des années cinquante, ni pilule ni avortement autorisés – puis il se lasse évidemment de sa Marie-Louise et la quitte sans laisser d’adresse pour aller rêver à la grande vie militante à Paris avec Anna, une flemmarde amoureuse qui ne pense qu’au lit. Lucien a été séduit tout jeune par son copain Henri, devenu intello communiste, qui l’a embringué dans ses grandes idées de changer le monde.

Elise le suit à la capitale lorsque la grand-mère est hospitalisée. Elle travaille à la chaîne dans une usine automobile, avec des Arabes. Or nous sommes en pleine « guerre » d’Algérie et le racisme banal va de soi. Elise ne se sent pas concernée, elle aime les Arabes comme les autres hommes, ce qui lui permet de donner de l’aspirine à un ouvrier, Arezki, que le contremaître a refusé d’envoyer à l’infirmerie. Reconnaissant, ce dernier lui offre des croissants, puis un tampon pour se nettoyer les mains après le boulot. Puis il l’invite à marcher un peu le soir avec lui, en se cachant des autres, car la fréquentation mixte est aussi mal vue côté français que côté arabe. Elise ne se fera dépuceler que page 247, élidé par un euphémisme : « Je connus le plaisir de donner du plaisir » – ce qui montre combien le sexe, à cette époque coincée de nos parents, était un véritable problème. Tout était interdit, sauf le mariage hétérosexuel et la position du missionnaire en vue de produire des petits. Ne vous en faites pas, ça revient.

Mais l’histoire rattrape les protagonistes : Lucien se fait tuer en solex volé alors qu’il circulait sans lumière pour aller à une « grande » manif inutile contre la guerre (la gauche adore ajouter « grand » à tout, comme les ados ajoutent « nu » actuellement à toutes leurs requêtes internet) ; Arezki se fera mettre à la porte pour avoir bousculé un contremaître, arrêter lors d’une rafle pour vérification d’identité, puis expulser parce que sans travail ; Elise rentrera chez la grand-mère pour reprendre sa vie étriquée de province, sans rêves ni perspectives. Fin de l’histoire.

Grâce à l’éducation dispensée jadis, le roman est très bien écrit, pudique et sans fioritures. Elise n’idéalise pas les ouvriers, elle les montre tels qu’ils sont : harassés par les cadences, sans aucun mot à dire sur leur travail, maintenus dans la pauvreté, les femmes ne pensant qu’à se maquiller après le turbin pour aguicher. Le parti communiste se fout de la condition ouvrière, les militants ne l’utilisent que pour leurs slogans politiques téléguidés de Moscou. Le patronat est contre la perte de l’Algérie mais aussi contre les Algériens qui veulent la liberté, tout en acceptant très volontiers qu’ils viennent trimer comme esclaves sous-payés sur leurs chaînes. Les politiciens sont complètements absents (c’était juste avant le retour de de Gaulle).

L’époque était binaire, Est et Ouest, communisme et capitalisme, ouvriers et bourgeois, Bien et Mal. Tout le roman est bâti en oppositions alternatives, particulièrement inaudibles aujourd’hui : province où l’on végète et Paris où tout est possible ; amour idéalisé et sexe sordide ; sœur qui se veut mère et dont le frère n’est pas l’enfant ; mâle qui peut tout faire et femelle qui ne peut que subir ; vie en chambre ou vie en foyer ; travail indépendant et travail en usine ; ouvriers et patrons ; ceux rivés à la chaîne et petits chefs ; Français et immigrés (outre les « crouillats » et les « bicots », un Hongrois, des Polonais…) ; racisme de ceux qui se sentent menacés et mépris des musulmans pour les impies (ne pas boire de vin est ainsi le marqueur de soi et l’amende communautaire sévit).

Cette existence en noir et blanc, en partie autobiographique puisque l’auteur a travaillé en usine pour financer ses études, est quand même trop simpliste. Ce serait si facile si tout le monde était bon ou méchant ; il suffirait de choisir son camp. Or, à gauche, des socialistes ont défendu l’Algérie française, des communistes ont à l’inverse encouragé les troubles en Algérie – non pas pour des motifs élevés mais pour la stratégie mondiale d’affaiblissement de l’Occident pilotée par l’URSS. Elise n’est pas au parti et se demande si elle va payer sa cotisation à la CGT, mais elle est clairement du côté des porteurs de valises du FLN – autrement dit traître à sa patrie au nom d’une conviction universelle.

Ce parti-pris de vie au ras du sol et de pensée binaire a bien vieilli. Les prolétaires sont « des bestiaux qui voient la femelle (…) l’expression animale de leur plaisir » p.83 ; la femelle blanche elle-même « s’exposait, telle une appétissante sucrerie, au regard de sous-alimentés, et se dérobait à leur fringale » p.151 ; la chaîne automobile et « ses bruits furieux et stridents provoquaient en [l’Algérien Arezki] une excitation sexuelle » p.184. En bref, la condition ouvrière renvoie à la condition de bête malgré le frigo, l’auto et le pavillon que les années soixante allaient permettre. Et les intellos tels Henri, installés dans leur confort bourgeois, manipulent les colleurs d’affiches par leurs grands mots creux. Le binaire qui oppose ainsi Bien et Mal s’annule – car rien ne change si tout est une fois pour toutes jugé. Ce pourquoi la résignation l’emporte : Elise retourne à sa province, Arezki au bled et les ouvriers suivent la masse de l’opinion. « La vraie vie aura duré neuf mois » p.274.

Le seul espoir est chez Gilles, contremaître plus gentil et plus évolué : « Si le bicot n’existait pas, on inventerait quelqu’un d’autre. Comprenez, face à l’Arabe, ils s’affirment. Ajoutez l’ignorance, l’inculture, la peur de ce qui ne vous ressemble pas, la guerre par là-dessus… Tout cela, il faut l’extirper habilement par un long et patient travail et non par l’action brutale, directe et anarchique » p.241.

Intéressant, mais tellement ringard… A lire pour ceux qui ont connu cette époque ; à fuir pour les jeunes d’aujourd’hui, tellement ce monde Etcherelli nous paraît plus lointain encore que celui de Balzac !

Claire Etcherelli, Elise ou la vraie vie, 1967, Folio 1973, 275 pages, €7.25 eBook format Kindle €6.89 

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Mépris à Paris

C’est la merde de Paris : s’il y en a moins sur les trottoirs, il y en a plus dans les esprits. Le sectarisme et le moralisme se conjuguent pour faire du « socialisme » un repoussoir de plus en plus net. Malapprise ou mépris ? Anne Hidalgo a refusé une place dans un cimetière parisien à l’écrivain académicien Michel Déon. Front de rhinocéros, attitude apparatchik de Komandirovka soviétique, stupidité administrative, tout se conjugue pour faire de cet événement minuscule « un même » – un comportement reconnaissable et imité.

Certes, Michel Déon est décédé en Irlande et, « administrativement », rien n’oblige la Mairie de la capitale à lui donner une place (même petite : il est incinéré) dans un cimetière parisien. Mais des exceptions sont possibles dans le règlement pour des hommes et des femmes célèbres. Cette décision est donc « politique ».

Et voilà où « le socialisme » pointe le bout de son nez. Oh, certes ! le socialisme incarné par Anne Hidalgo, ce qui n’en fait pas tout le socialisme, mais quand même par l’une de ses représentantes franco-espagnole exemplaire. Sommes-nous tous frères humains comme le croit le socialisme ? Sommes-nous collectivement orientés vers un avenir radieux comme l’affirme le socialisme ? Sommes-nous reconnaissants à ceux qui ont été « collectivement » reconnus par la patrie comme le proclamaient les socialistes historiques ?

Pas pour la socialiste Hidalgo dont la « directrice de cabinet » Ivoa Alavoine aurait opposé une fin de non-recevoir avant que la mairesse elle-même n’en fasse un cas d’école en ignorant purement et simplement – de façon toute « démocratique » et sans nul doute parfaitement « socialiste » dans le style centraliste bien connu – les appels téléphoniques d’Hélène Carrère d’Encausse, secrétaire perpétuelle de l’Académie française. Cette dernière, franco-russe, n’est pourtant pas une anonyme qu’on peut se permettre « politiquement » de négliger. Mais voilà : pas dans la ligne l’Académie, pas dans la ligne Michel Déon, pas dans la ligne Hélène Carrère d’Encausse… pourquoi perdre un temps socialiste précieux à répondre à tous ces gens ? Ils sont opposants et le bon socialiste ne parle pas au mauvais opposant. Du moins pas le socialiste sectaire, celui qui se prosterne devant « le Peuple », « le Progrès », « l’Avenir ». Celui qui affirme croire en Jaurès (pauvre Jaurès !).

Evidemment, aucun « débat » n’a eu lieu sur le sujet, ni au conseil municipal, ni au conseil départemental, ni dans le public. Pas même un avis motivé et raisonnable. Non, l’oukase de la secrétaire générale de la mairie de Paris est celui d’une secrétaire générale de parti communiste : pas de liberté pour les ennemis des socialistes. Or, à lire Michel Déon, on s’aperçoit que cet homme était plus libre qu’une Anne Hidalgo. Il n’était pas encarté, contrairement à la militante ; il n’était pas politique, il ignorait la politique, ce pourquoi il affichait la coquetterie de se dire « royaliste » (comme si « un roi » était d’une quelconque utilité au XXIe siècle) ; il avait quitté la France après la décision du général de Gaulle sur l’Algérie pour vivre en Grèce, puis en Irlande – mais Mitterrand lui-même n’avait-il pas lui aussi affirmé en son temps que « l’Algérie c’est la France » ? Michel Déon a fait vivre les lettres et a empêché que la France soit réduite au « nouveau roman » illisible et à la militance stalinienne puis castriste des Sartre, Duras et autres lettrés à la mode qu’on lit de moins en moins tant leur sectarisme ne réussit pas à atteindre l’universel.

Est-on maire pour représenter TOUS les citoyens de la commune ou seulement quelques-uns ? Est-on élu pour rester étroitement intolérant dans son petit cadre rigide de pensée ou pour s’élever au-dessus des querelles et pratiquer la négociation et l’arbitrage qui sont l’essence même de la « politique » – la vie de la cité ? Fait-on de l’impolitesse ou de la rusticité une qualité lorsqu’on représente la commune de Paris ?

Il semble que les comportements d’Europe de l’est reviennent en force dans « le socialisme » ces temps-ci, de France Culture qui vire Philippe Meyer et fait un procès à son émission reprenant sous un autre nom de façon indépendante – au refus de place en cimetière pour un Académicien français ! De quoi éloigner un peu plus les Français du socialisme « à l’ancienne », celui qui a explosé dans les urnes l’an dernier. C’est de plus en plus la merde à Paris.

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Neige panique à Paris

Les enfants de dix ans ne se souviennent pas avoir jamais vu de neige dans la capitale où ils habitent. C’est que la dernière fois remonte à 2010 et ils étaient trop jeunes. Il n’y avait pas alors de cadenas serrés sur les grilles du Pont Neuf ; ils sont aujourd’hui tout enneigés.


On se demande si les journalistes ont un QI au-dessus d’un enfant de dix ans car, pour eux, « ils n’ont jamais vu ça ». C’est la panique ! La recette d’un scoop est d’ailleurs de faire de tout événement une première fois. Comme ça, vous pouvez réinventer la totalité comme si cela ne s’était jamais produit dans toute l’histoire humaine.


La neige est entrée dans Paris le mardi 6 février en matinée et est tombée toute la soirée et toute la nuit. Au matin, une dizaine de centimètres jonchent les rues. Le square du Vert-Galant (Henri IV pour les nuls) est non seulement sous les eaux mais ce qui dépasse est sous la neige.

Cela fond peu à peu dans la journée, mais les trottoirs restent maculés au lieu d’être immaculés et les rues sont boueuses des voitures qui s’obstinent à passer.
Mais cela donne une belle épaisseur aux vélos inutilisables pour cause de dérapage, les soulignant d’un trait de chantilly. Peut-être la nuit va-t-elle geler tout ça et augmenter un peu plus le tempérament conservateur, ennemi de tout ce qui change, du Français parisien ?


Mais comme les enfants de dix ans n’ont jamais vu ça, le jardin du Luxembourg est fermé. Messieurs les sénateurs (ou plutôt leurs sbires fonctionnaires) usent et abusent du « principe de précaution » pour surtout ne pas induire en tentation. Vous pensez, les boules de neige pourraient tuer ! (Le conditionnel est un temps que l’on n’apprend plus à l’Education nationale, on le confond allègrement avec le présent du présentement).


Les allées du parc restent donc solitaires et glacées avec un inquiétant air de goulag soviétique, et les mômes s’éclatent dans les rues. Ils ont les boules, mais dans les mains. Certains les sucent, les boules, mais ce n’est pas ce que vous croyez. J’ai même vu un papa muni d’une pince à boules : imaginez deux louches réunies comme dans une paire de ciseaux. Il attrape la neige fraîche et en fait une sphère bien tassée qu’il donne à son gamin ravi.


La chute de neige  après la grippe, la crue et les inondations, les agriculteurs, les employés de Carrefour, les Corses, les fonctionnaires qui vont être réduits et les étudiants qui vont être sélectionnés : sur les radios, sur les télés, c’est la panique !


A croire que rien n’est jamais arrivé et que tout le monde découvre la vie. Ah, les beaux écolos que ces urbains qui déclenchent le « plan grand froid » lorsqu’il fait 0° ! Ah, les beaux techniciens de cette SNCF qui s’obstine depuis 30 ans à effectuer un mois et plus de travaux d’été sur le RER C et qui est incapable de faire rouler des trains à cause des « infiltrations » (comme si les métros ne roulaient pas quand même, sous la Seine et le long !), ou de la neige, ou des feuilles mortes, ou de la température (chaque saison a son lot de faux prétextes).


Paris enseveli sous la neige devient plus sympathique. Moins de voitures et moins de gens sur les trottoirs, nombre de commerces fermés, des gosses joyeux ce mercredi, des ados excités, un air de Noël des contes de fée. La vie est calme comme un mois d’août et la nature s’impose, pour une fois, en décorant les arbres et les statues. Même les cafés ont un air d’auberges de montagne avec leurs stalactites qui pendent de leurs vélums repliés.

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Crue de la Seine

Qui l’eût cru ? La crue annuelle est là et « tout le monde » s’étonne ? Faut-il vivre vraiment hors sol pour ignorer ce qui se passe tous les ans, avec une ampleur plus grande tous les deux ans et encore pire tous les huit à dix ans ? « Les musées » mettent à l’abri des collections… Mais que ne le font-ils « durablement » – selon le mot écolo à la mode ! Pourquoi faire et défaire quand il suffit de penser pour ne le faire qu’une fois ?

Paris, la Seine au pont Louis-Philippe le 25 janvier 2018

Paris, la Seine quai de Bourbon, pointe ouest de l’île Saint-Louis le 25 janvier 2018

Paris, la Seine quai de Bourbon, pointe ouest de l’île Saint-Louis le 25 janvier 2018

Paris, le seinomètre du pont Saint-Louis le 25 janvier 2018. La barre de la crue de 1910 est nettement plus haut que le flot actuel.

Paris, le mémorial de la déportation englouti le 25 janvier 2018.

Paris, port de la Tournelle le 25 janvier 2018

Paris s’occupe de frivolités et veut « accueillir » les JO 2024, et l’Expo universelle 2025 – et puis non. Mais quelle impréparation pour un phénomène naturel dont on connait la hauteur depuis un siècle (1910) ! Quels caquetages de poules affolées lorsque la nature rappelle qu’elle existe !

Le pic, dit-on, fut atteint ce matin dans la nuit. Moins de 6 m au zouave de l’Alma. Mais combien faudra-t-il encore de « terrorisme » aquatique pour que les zélus qui se disent zélés fassent – enfin ! – quelque chose qui dure ?

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Chacun selon ses courses

Faire les courses, lorsqu’on est observateur, apprend beaucoup sur les autres. Sans collecter des milliers de « data » par le vol systématique de toutes les requêtes faites sur votre ordinateur, le simple regard attentif et non intrusif permet de mieux connaître ceux que vous rencontrez. Dans les boutiques, à la caisse des supermarchés, l’étalage des achats sur le tapis roulant vous permet de détecter des profils types.

Vous avez le beauf ventre à bière qui a peu de moyen, peu de culture et peu d’intellect – il en faut, car qui ferait le métier qu’il fait ? – mais il est reconnaissable entre tous. Dans son chariot, une pizza surgelée, deux packs de bière, des chips, un savon de Marseille et des saucisses préemballées.

La variante familiale, plus populaire que laisser-aller, entasse pâtes, boites de sauce tomate, Coca-cola, corn-flakes (probablement pour les ados), tranches de jambon sous blister, lessive en poudre, eau de javel, une bouteille de rosé et un cubitainer de rouge Côtes du Rhône (probablement pour les parents), quelques paquets de biscuits et un sac de friandises (probablement pour les petits).

Le petit-bourgeois reste entre le traditionnel et l’écolo branché, prenant par habitude ce que prenait sa mère et osant parfois essayer du bio ou du nouveau. Un paquet de lard fumé mais des croquettes de céréales bio, un filet de merlan mais de temps à autre une daurade, le bon vieux saumon fumé mais aussi du tarama, les sempiternels poireaux pour la soupe mais de temps à autre un artichaut, du savon de Marseille pour les sols mais une savonnette parfumée pour le bain.

Le grand bourgeois ne vient pas faire ses courses en supermarché, il envoie sa bonne ou se fait livrer via Internet. Mais, quand il s’y hasarde, notamment dans certains quartiers de Paris où il habite, sa consommation est révélatrice : champagne, bordeaux rouge, glace Häagen-Dazs cookies et crème ou caramel au beurre salé, beurre d’Echiré, sole portion ou cœur de filet de saumon, carottes bio, aubergines, poulet de Loué élevé au grain sans OGM en plein air, gigot d’agneau de prés salés, shampoing bio usages fréquents au miel et huiles essentielles olive et orange douce…

Outre les classes, vous avez aussi les âges. Une petite vieille au fichu de plastique sur la tête en raison du temps qu’il fait, portant lunettes de vue à monture Sécurité sociale, achète devant moi une tranche de tripes pour une personne, une part de pâté en croûte, une barquette de céleri rémoulade. Ce sont là des plats anciens, tout comme la tête de veau ou le pâté de foie. Elle prendra aussi un chou-fleur et une betterave rouge à préparer en vinaigrette avec de l’ail.

Une mature probablement célibataire regarde les conserves de légumes exotiques, tajines de légumes du sud, raviolis à la provençale, caviar d’aubergine. Elle demandera deux tranches de petit salé, du jambon de pays et une ribambelle de boudins blancs, plus du pâté de porc noir de Bigorre. Dans le caddie se trouvent aussi deux endives, un pot de rillette de saumon, un pack de yaourts au café, une brioche au beurre pré-tranchée, une boite de thé parfumé et des fruits exotiques, des ramboutans je crois.

Vous reconnaissez les couples jeunes à ce qu’ils achètent force jus de fruits et Coca, un peu de vin rouge, les plus gros paquets de corn flakes existant en rayon, deux pots de miel et de la confiture de fraise, deux glaces grand format aux parfums passe-partout (style vanille ou coco), des pommes et des oranges à l’exclusion de tout autre fruit, des lingettes et des kleenex, du sopalin en promotion par paquet de douze et j’en passe.

Les ados passent en coup de vent, entassant chips, sandwiches en barquette, pack de bière ou de Cubanisto (bière + rhum), cacahuètes et plaques de chocolat au lait. Ils payent en espèces, sortant de diverses poches billets roulés en boule et pièces de monnaie.

Je ne m’ennuie jamais en observant mes contemporains.

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Stendhal, Féder

Entre La chartreuse de Parme et Lamiel, Stendhal reprend les mêmes caractères dans des situations différentes. Féder est fils d’Allemand et non franco-italien comme Fabrice, fils de négociant enrichi puis ruiné et non fils de militaire et d’aristocrate. Mais la trilogie des A (l’amour, l’art, l’argent) sont les mêmes étapes de son initiation à la vie d’homme et à son intégration sociale. Le jeune homme arrive par les femmes, et l’art est un moyen privilégié d’atteindre ces femmes qui vous font.

Féder naît à 17 ans lorsqu’il est expulsé de la maison paternelle pour avoir épousé Petit matelot – terme ambigu qui désigne une actrice d’opéra-comique, Amélie. Le négoce marseillais de son père lui répugne, il lui préfère la peinture ; l’esprit commerçant n’est pas le sien, il affecte de préférer l’art. Mais comment vivre en aristocrate sous ce nouveau régime issu de la révolution – la politique avec 1789 et l’industrielle avec le siècle ? L’art, pour faire vivre, doit se faire reconnaître, or le public est bourgeois, ancré dans la matérialité des choses.

Féder fait donc des portraits, puisque c’est ce qui se vend avant l’invention de la photo. Les bourgeois adorent se montrer et se faire peindre est pour eux comme un selfie pour les ados d’aujourd’hui : une flatterie à sa vanité de parvenu. Pour le bourgeois, qui connait le prix des choses et n’excelle en rien d’autre qu’acheter au plus bas et de vendre au plus haut, tout s’évalue, tout se calcule, tout se fait en fonction du prix. L’argent supplante l’art pour se poser en société après ce changement d’époque : la fin de l’Ancien régime.

Stendhal peint donc avec une ironie toute voltairienne la monarchie de Juillet et compose des portraits à la Flaubert des bons bourgeois enrichis de province qui « montent » à Paris pour franchir une étape supplémentaire. Marseille et Bordeaux, villes de négoce, sont opposées à Paris capitale du pouvoir et de la mode – hier comme aujourd’hui.

Féder va donc à Paris pour « s’élever » en société par les femmes. Son actrice meurt et il se colle à une autre, une danseuse prénommée Rosalinde, qui va lui apprendre la société. Ce qu’elle lui montre est que tout est théâtre et qu’il faut sans cesse jouer un rôle, prendre une posture. Dissimulation et simulation : l’hypocrisie et le masque sont la base pour se faire reconnaître. Jouer au mélancolique pour faire sérieux, se tenir sans cesse « l’air malheureux et découragé de l’homme qui ressent un commencement de colique » (on dira plus tard comme avec un parapluie dans le cul) I p.759 Pléiade, lire La Quotidienne, le journal bien-pensant (on lira aujourd’hui Le Monde), avoir de la piété (aujourd’hui signer des pétitions pour des Droits de l’Homme, pour les immigrés ou les femmes), être habillé triste (aujourd’hui tout en noir). « A Paris (…) tu dois être, avant tout et pour toujours, l’époux inconsolable, l’homme bien né et le chrétien attentif à ses devoirs, tout en vivant avec une danseuse » (I p.756). La jovialité et la gaieté du midi doivent être étouffées sous les conventions : « Votre air de gaieté et d’entrain, la prestesse avec laquelle vous répondez, choque le Parisien, qui est naturellement un animal lent et dont l’âme est trempée dans le brouillard. Votre allégresse l’irrite ; elle a l’air de vouloir le faire passer pour vieux ; ce qui est la chose qu’il déteste le plus » – hier comme aujourd’hui (I p.758)…

Féder renonce donc à l’art pour l’art (peindre en s’efforçant d’imiter au mieux la nature) pour la caricature (qui fait « ressembler » en accentuant les traits et qui enjolive le teint). Plus il est conforme à la mode, plus il a du succès ; plus le succès social vient, plus la reconnaissance officielle arrive (il obtient la croix de la Légion d’honneur) ; plus il est titré, plus on loue son talent. C’est ainsi que l’art se prostitue à l’argent, via la mode – hier comme aujourd’hui. Le mérite de Stendhal est d’avoir saisi ce moment précis où cela arrive dans la société française et parisienne.

Le succès appelle l’argent et, via l’argent, l’amour survient. Un gros bourgeois de Bordeaux, enrichi dans le négoce, commande à Féder une miniature de sa jeune femme de 20 ans à peine sortie du couvent, Valentine. Celle-ci est ignare pour avoir été maintenue sous serre et hors de toute littérature autre que celle des bons Pères de la sainte Eglise, mais assez futée pour avoir évolué dans les failles de l’institution avec l’affection d’une religieuse pauvre. Stendhal livre un secret d’éducation que reprendront plus tard Montherlant et Peyrefitte avec les garçons : « Ce qui est prohibé par-dessus tout, dans les couvents bien-pensants, ce sont les amitiés particulières : elles pourraient donner aux âmes quelque énergie » (V p.796).

Singer Werther le romantique permet de jouer l’amour avant de l’éprouver. Car le sentimentalisme fin de siècle (le 18ème) est récupéré par la société bourgeoise pour feindre l’émotion, alors que tout est fondé pour elle sur l’intérêt – y compris les femmes (faire-valoir et reproductrices). Timide, mais naturelle, Valentine va conquérir Féder et être conquise par lui, sans vraiment que chacun ne le veuille. A tant jouer un rôle, on en vient à l’incarner. Tout passe par le regard : la pose pour la peinture, la rêverie à l’autre, l’interdit social qui exclut d’avouer. Les soupçons du frère du mari, Delangle, sont un piment qui oblige à jouer plus encore, donc à s’enferrer dans le rôle et à l’incarner un peu plus.

Où l’on revient à l’art : il n’existe que là où est le vivant. Tous les peintres de l’époque sont des faiseurs, sauf Eugène Delacroix. Féder se rend compte qu’il a de l’habileté mais pas de talent lorsqu’il fait peindre Valentine par son ami Delacroix. Il ne peut y avoir d’esthétique sans érotique, donc l’amour ramène à l’art lorsque le jeu laisse place à la vérité. Féder est « léger » (Féder en allemand veut dire la plume). Il n’est pas sympathique comme Fabrice del Dongo, mais une sorte de cobaye qui dévoile les ressorts de la société.

Il met en relief, par contraste, le comique provincial, lui qui s’en est sorti – par les femmes. Boissaux, le mari de Valentine, n’est pas dégrossi : il est gros, tonitruant et vaniteux ; il a tout du bourgeois qui se veut gentilhomme, du commerçant qui se croit du goût. Il ne considère les livres que par leur luxe de reliure (dorée à l’or fin), sa loge à l’Opéra que pour mise en scène de soi par sa femme, et ses dîners ne sont réussis que lorsqu’ils sont chers, donnant des petit-pois primeurs en février. Tout doit être mesurable dans le matérialisme bourgeois adonné à la « jouissance physique ». L’émotion et le rêve sont bannis de cet univers mental où toute énergie ne peut qu’être productive.

Ce roman restera inachevé, Lamiel prenant tout son temps qui reste à un Stendhal sujet à une attaque cérébrale et qui décèdera bientôt d’apoplexie, en 1842. Mais ce qu’il dit de son époque s’applique tant à la nôtre qu’il vaut encore d’être lu !

Stendhal, Féder ou Le mari d’argent, 1839, Folio2€ 2005, 144 pages, €2.00

Stendhal, Œuvres romanesques complètes tome 3, Gallimard Pléiade 2014, 1498 pages, €67.50

Les œuvres de Stendhal chroniquées sur ce blog

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Paris atout seins

Le temps est beau, en automne,

Paris s’ébroue, monotone.

Il y a des seins partout

Sous les chemises et les cous,

De durs seins pétrifiés

Sur ces statues oubliées,

De tendres seins juvéniles

A l’échancrure fébrile.

Paris est beau, en automne,

Le temps passe monotone.

Aux arbres les feuilles jaunissent,

Dessous les enfants grandissent,

Occupés tout à leurs jeux

Sous les regards envieux.

Et que voguent les bateaux,

Ou les feuilles sur les eaux,

Que s’élancent les ballons

Des petits bruns ou des blonds.

Adultes las, enfants sains –

Et ce sera la Toussaint.

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Restaurant Le Relais de l’entrecôte à Paris

Invité à rencontrer un ancien collègue dans le quartier professionnel où j’ai exercé un temps, je me suis retrouvé au 15 rue Marbeuf – nom prédestiné (sauf que beuf vient du norrois village) – pour un déjeuner de bœuf et patates salade. Le Relais de l’entrecôte est l’une de ces brasseries parisiennes où, pour une trentaine d’euros, vous vous installez sans réservation et sans avoir à réfléchir avec une formule unique : salade verte aux noix, contre-filet tendre avec sa sauce maison et ses fines pommes de terre frites.

Ce paradis de la bouffe à l’ancienne fait recette car la salle – très grande – ne désemplit pas. Dès qu’une table se libère, elle est aussitôt prise d’assaut, malgré la chaleur lourde de cette fin de juin. Un ballet de serveuses en costume noir et tablier blanc officie entre les tables, laissant au chaud sur des bougies les plats métalliques des pommes allumettes et des entrecôtes. Elles sont servies en deux fois pour que rien ne refroidisse. La sauce au beurre, au thym, à la crème, à la moutarde et au foie de poulet (dit-on, le « secret » donne une aura de mystère) fait toute la saveur de la viande, dont il ne reste que la consistance pour juger de la qualité.

Elle est au rendez-vous (il n’y a guère que la baguette qui soit sèche), mais comment expliquer cet engouement pour de l’anti diététique et de l’anti écologique au moment où la planète entière (sauf la Trompe yankee) se met au politiquement correct du cuit-vapeur et du vegan ? C’est qu’il n’y a pas que les financiers et auditeurs du quartier, ni même les journalistes d’Europe 1 de la rue François 1er toute proche, qui viennent s’y sustenter à déjeuner. Nombre d’étrangers viennent là tester l’excellence française : le steak-frites ! Anglais, Américains, Hollandais, Allemands, Japonais, sont quelques-unes de ces nationalités repérées ce midi-là à s’empiffrer de gras et de viandeux du terroir bien français en goûtant un ballon de rouge biologique Château de Saurs (cru du Tarn) – propriété de la famille Gineste de Saurs dont le grand-père a fondé le restaurant en 1959.

Dont une table à angle droit de la nôtre, où une famille anglo-saxonne entière, peut-être américaine, fêtait les 14 ans d’un fils, le chœur des serveuses en noir entonnant d’une voie de (fausse) vierge le Happy Birthday de rigueur en portant comme le Saint-Sacrement un gâteau individuel à la bougie unique. Le grand frère (ou le cousin), 16 ans, moulé dans un tee-shirt blanc et deux chaînes métalliques au cou, assis à côté de l’impétrant, lui malaxait la touffe – celle de la tête en public – tandis que le petit frère, 11 ans, titillé par ces mystères, flashait comme maman au smartphone la bête adolescente fort décolletée par la chaleur et les hormones assise en face. Touché de ces attentions à lui personnellement destinées, et troublé de se voir le point de mire du public applaudissant, le gamin de la minute d’avant en est devenu homme d’un coup. Il en a, d’émoi, laissé sur la table la moitié de son dessert – pourtant un sévigné !

Malgré la presse et la touffeur d’orage (il pleuvra avant la fin du repas), les serveuses débordées ne débordent pas de cette acrimonie habituellement prêtée au service en France ; elles s’efforcent de rester aimables. Il est vrai que l’on peut mal tomber. Chez l’une d’elle, le sourire n’est pas naturel et le masque d’ennui ne s’éclaire que rarement, mais peut-être est-elle ainsi dans la vraie vie ? Celle qui nous a servis gardait sa bonne humeur, bien qu’affairée à installer, prendre la commande du vin ou de l’eau pétillante et de l’à point du steak, à livrer le plat par moitié puis à revenir pour le reste, à demander si tout a bien été, puis à livrer les desserts et les cafés…

Ne faire que ce que l’on sait bien faire est la règle de l’excellence entrepreneuriale aujourd’hui. Inventé aux tous débuts de la République Cinquième, le concept était en avance et n’a pas démérité. L’essentiel réside en l’approvisionnement de qualité en salade, pommes de terre et viande. Le plus dans le service et le choix des desserts. Pour le décor, on ne demande rien, sinon de n’être pas trop serrés ni trop bousculés durant le coup de feu vers midi et demi une heure. Les grandes affiches ringardes pour le Picon ou autres réclames des années 50 donnent un air de bistrot traditionnel à cette enseigne qui se décline en quatre adresses, trois à Paris et une à Genève. Pourquoi changer une affaire qui marche ?

Le Relais de l’entrecôte, 15 rue Marbeuf, Paris 8ème, 01 49 52 07 17

Mais aussi

  • 101 boulevard du Montparnasse, Paris 6ème (01 46 33 82 82)
  • 20 rue Saint-Benoît, Paris 6ème (01 45 49 16 00)
  • 6 rue Pierre Fatio, Genève (022 310 6004)

Site officiel

La note Wikipedia en anglais pour attirer le touriste

Quelques commentaires plus ou moins amènes (et comme d’habitude assez injustes, le petit ego en « réaction » contre une minime atteinte à sa majesté fait le plus souvent de son cas unique une généralité, selon le travers trop français)

 

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Salon d’Hélène Darroze à Paris

Situé au 4 de la rue d’Assas dans un environnement bourgeois proche du boulevard Raspail, le Salon d’Hélène Darroze, ouvert à la fin du précédent millénaire, ressemble à une entreprise de pompes funèbres. Tout est noir, la devanture, le décor. A l’étage le restaurant, au rez-de-chaussée le salon – moins cher – où règne le menu « tapas ».

Lorsque vous entrez dans la caverne, passez sous le catafalque, une délicieuse fraîcheur de caveau vous saisit par tout le corps. Elle contraste heureusement avec la chaleur d’enfer qui règne à l’extérieur, 37° centigrades au moins, réverbérés par les trottoirs et les murs !

Les tables en noir ne ravivent pas l’ambiance et le champagne glacé (19€ la flûte en plus du menu) réfrigèrent la gorge. L’endroit est trop calme, comme si les clients se sentaient morts-vivants, osant à peine élever la voix dans cette grotte climatisée, pensant peut-être même à leur fin. Il y a peu de monde en ce midi, deux tables seulement sont occupées, la saison touristique n’est pas vraiment commencée.

Le service est fait par un faux jeune homme (selon ses références d’enfance en dessins animés, il est de la génération des presque 40 ans) ; il est onctueux, tout en noir comme un croque-mort, mais nettement plus aimable. Il nous décline le choix du menu par des mots qui enjolivent. Toute sauce se voit haussée au nom d’émulsion, toute cuisson prolongée au nom de confit.

Les soi-disant « tapas » (mot qui fait bien à la mémoire courte des bobos ignares) sont des plats courts multipliés, et emplis de virtuosité ; ils n’ont pas grand-chose d’espagnol… Nous prenons ceux du jour, mais la carte offre d’autres choix. Le menu « du jour » change semble-t-il chaque semaine.

Nous commençons par des ravioles de homard dans un bol ; elles ne peuvent pas se battre en duel parce qu’elles sont trois. Elles sont accompagnées de petits pois justes raidis au bouillon et arrosées d’une « émulsion ». Le tout a un goût délicat, un peu fade selon certains, un ravissement selon d’autres.

Suit un gaspacho étonnant, qui renouvelle le genre de bonne façon : deux quartiers de tomates (épluchées), un huitième de citron (tout juste confit) décoré d’un brin ou deux de coriandre fraîche avec, à côté de l’assiette une fiole d’« émulsion » de poivron rouge, d’ail, de vinaigre et d’eau (avec un peu d’huile peut-être). J’ai beaucoup aimé, préférant déguster les légumes seuls avant le potage.

Arrive le (mini) pavé de cabillaud (60 g ?), juste passé au grill avec sa demi-mini-courgette poire, sa fleur de (mini) courgette,  son herbe (indéfinie) et son « émulsion » verte – probablement de courgette. A notre table, certains usent du piment (évidemment d’Espelette) et de sel (probablement de Guérande, comme il se doit). Pas pour ma part bien que l’« émulsion » ait peut-être mérité d’être un tantinet plus assaisonnée.

Enfin arrive le cochon de lait « confit » dans sa graisse, très tendre et goûteux, accompagné de sa fleur de mini-courgette farcie d’herbes aromatiques. La qualité des produits, leur cuisson au respect, leur goût au naturel, font tout le charme de la chef Darroze, il faut le reconnaître.

En dessert, je choisis le Paris-Brest, d’autres le riz au lait sur rhubarbe avec son coulis de framboise. Le Paris-Brest est rond comme le veut la tradition (qui vient de la course cycliste), mais la pâte à choux est pralinée et la crème fortement garnie de noisettes sur un cœur en chocolat. C’est assez léger et fort en goût d’enfance, juste de quoi désirer un bon café.

Il existe un menu 3 tapas du jour pour 30€, nous avions pris le menu 4 tapas du jour et 1 dessert pour 49€. L’originalité et la variété méritent ce prix, vite atteint dans n’importe quelle brasserie pour des banalités.

Restaurant Hélène Darroze à Paris, 4 rue d’Assas 75006 Paris, tél. 01 42 22 00 11 reservation@helenedarroze.com

  • Ouvert du Mardi au Samedi, service de voiturier (sauf en août).
  • Déjeuner : de 12h30 à 14h30 (sauf dimanche et lundi).
  • Dîner : de 19h30 à 23h30 (sauf dimanche et lundi)

Métros proches : Sèvres-Babylone (lignes 10 et 12) et Saint Sulpice (ligne 4)

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Le prénom de Matthieu Delaporte et Alexandre de La Patellière

Nous sommes chez les bobos de gauche parisiens qui habitent le 19ème arrondissement. Lui (Charles Berling) est prof de fac en littérature française de la Renaissance, elle (Valérie Benguigui), surnommée « Babou », prof de collège à Vincennes et syndiquée FSU. Ils invitent pour une soirée le frère de Madame (Patrick Bruel) qui s’enrichit dans l’immobilier et son épouse dans la mode (Judith El Zein), ainsi que leur ami d’enfance Claude (Guillaume de Tonquédec), trombone dans l’orchestre de Radio-France.

L’épouse rapportée arrive en retard dans ce coin isolé de Paris et doit grimper les cinq étages sans ascenseur (le chic popu des bobos arrivés) tout en étant enceinte. Durant son absence, les autres demandent comment le bébé va s’appeler. « La bonne nouvelle », déclare le macho de père méditerranéen Bruel, « est que c’est un garçon » ; puis il annonce que « la mauvaise » est qu’il n’est pas vivant. Première blague qui jette un froid glacial. Bon, on passe à autre chose, tandis que le « buffet marocain » à la mode chez les bobos férus d’exotisme misérabiliste s’installe (une fois de plus, semble-t-il au vu des mines désolées des habitués).

Bon, « comment allez-vous l’appeler ? » C’est simple un prénom, privilège traditionnel du père pour les garçons dans les sociétés normales. Mais pas chez les bobos : tout doit être collectif, tout doit être politiquement correct, tout doit être « moral », affirmer la filiation génétique, familiale, historique et intellectuelle. Alors le Benguigui de déclarer sans rire, après avoir laissé deviner sans succès, qu’il compte appeler son fils Adolphe.

Parce qu’il a lu le roman de Benjamin Constant, offert par son beau-frère si lettré, et que sa femme et lui ont adoré ce romantisme. Rien que de très classique ? C’est sans compter sur l’idéologie et les tabous « de gauche » des bobos branchés ! « Comment ? Adolf ? Comme Hitler ! ». Le Berling, lèvres pincées, s’en étrangle. Et la discussion s’enflamme, tandis que Babou bobonne fait des allers-retours entre la salle et la cuisine où son « buffet froid » nécessite on ne sait quels longs réchauffages. Une manière de montrer combien la « simplicité » affichée n’est que de la com’ et que c’est surtout l’apparence qui compte chez ces bourgeois qui se disent « libérés ».

Ce qui implique une liste de prénoms « interdits » par la morale politiquement correcte des années de gauche : ni Adolphe à cause de Hitler, ni Joseph à cause de Staline, ni Philippe à cause de Pétain, ni Francis à cause de Franco mais aussi de Heaulme – tueur en série lui aussi -, ni Auguste à cause de Pinochet, ni Paul à cause de Pol Pot (« c’est le même son, hein, comme Adolphe et Adolf ») !… Toute la bêtise crasse de la morale dominante et des tabous idéologiques de ces bourgeois promus par la fonction publique s’étale, dans ses contradictions.

Puisque le prénom pose problème, parlons d’autre chose. Mais comme l’agressivité affleure toujours chez ces « pacifistes » affichés, ce sont aussitôt les querelles de personnes qui surgissent : l’épouse rapportée qui se rebiffe, elle pensait à un prénom symbolique « qui ferait plaisir à la famille » et jette à la tête des moralistes qui se mêlent de sa vie privée le ridicule des prénoms qu’ils ont eux-mêmes choisis pour leurs enfants afin de se distinguer de la masse, de « faire original », de « bien marquer la différence » : Myrtille et Apollin…

Suivent les accusations réciproques : égoïste, radin, pédé. Tout ceci parce que le prénom Adolphe était une blague, inspiré d’un roman qui traînait dans le vaste foutoir-bibliothèque de ces bobos couverts de livres – mais qui n’ont pas la télé. Le couple veut, en réalité, appeler traditionnellement le bébé du prénom du grand-père : Henri. La famille rabibochée (les deux Benguigui et leurs conjoints) ne trouve donc rien de mieux pour défouler leur colère (immorale) que de se tourner vers le seul bouc émissaire à leur disposition : Claude. Il est surnommé Reine-claude, donc « prune » par les deux mâles qui le soupçonnent d’être pédé. Et défile toute la litanie des « preuves » qui sont autant de clichés xénophobes contre cette minorité déviante pourtant adulée à gauche : « tu es célibataire, tu aimes la musique et faire la cuisine, tu ne parles jamais de tes amies… » Toute la bêtise du conformisme bourgeois, repris sans distance par les bobos branchés qui n’aiment rien tant que d’être au chaud dans leur bande – tout en affectant d’avoir la conscience morale et l’esprit critique !

Mais l’agressivité se retourne contre eux, en bonne dialectique rappelée pourtant par le prophète de la gauche, Marx : Claude avoue avoir une liaison – et avec une femme – dont tous sont « très proches, d’ailleurs ». Le silence se fait, les imaginations travaillent, l’ambiguïté s’installe : non, ce n’est quand même pas !…

Bruel soupçonne sa femme d’avoir couché avec Claude, Berling soupçonne la sienne d’avoir fait de même. C’est pire : Claude couche avec la mère des Benguigui frère et sœur. Impossible ! Odieux ! Ce ne sont que remarques scandalisées chez ces bourgeois soi-disant non-conformistes, affichés à la pointe de la gauche, soi-disant libérés après mai 68 et confits en gauchisme anti-autoritaire. D’autant que la sœur reproche à son frère de toujours avoir été privilégié par ses parents, et à son mari de l’avoir exploitée pour réussir sa thèse et avoir la paix avec les enfants.

Eh bien, cette fois, tout est vrai. Ce n’est pas une blague. Pas de quoi grimper aux rideaux puisque c’est parfaitement « moral », dans les nouvelles normes de gauche moderne des familles recomposées et du mariage pour tous, de coucher avec une femme de 26 ans plus âgée. Et qu’il est tout aussi « moral » qu’époux comme épouse doivent participer à égalité aux tâches du ménage et à l’élevage des enfants.

Plus tard… le bébé naîtra et réservera une surprise. Restera le prénom à lui donner in extremis. Et « la famille » rassemblée affirmera sa force face à la morale collectiviste à la mode. La gauche, au fond, quelle blague ! un simple affichage pour faire bien.

Tiré d’une pièce de théâtre du même nom, ce film très dense réunit des acteurs convaincants dans leur rôle et critique de façon acerbe et irrésistible cette caste de nouveaux curés socialistes qui se croient l’avant-garde de l’avenir humain et veulent imposer leur conception du monde seule vraie.

Le rire naît des contradictions permanentes entre leur Morale brandie avec force – et les tristes réalités de leur vie quotidienne ; entre leur communication tonitruante et les ridicules petits faits ; entre leur apparence sophistiquée et la simple vérité.

Imaginez, hors de France, la vanité de cette bande de nantis à la conscience tourmentée ? Encore faut-il aller visiter l’étranger, quand on est bobo branché ancré dans les bandes même après la frontière : ils « font » en groupe, en ligue, en procession, « la » Chine, « la » Russie, et ainsi de suite. Comment peut-on vouloir imposer au monde entier l’inanité de son petit ego ? Le coq flamboyant trompetant au soleil qui se lève combien il est son égal en injonctions morales, les deux pattes ancrées sur son fumier…

Un très bon film – désespérément actuel – qui vous tient en haleine jusqu’au bout !

DVD Le prénom de Matthieu Delaporte et Alexandre de La Patellière, 2012, avec Patrick Bruel, Valérie Benguigui, Charles Berling, Judith El Zein, Guillaume de Tonquédec, Pathé 2013, 1h40, édition simple €7.35, blu-ray €17.35

DVD 2 comédies : Quai d’Orsay + Le prénom, Pathé 2014, €19.00

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Michel Déon, Mes arches de Noé

Plutôt qu’une autobiographie, Michel Déon livre ici ce qui l’a créé. Ses parents bien sûr, mais aussi ses lectures, ses rencontres, les lieux où il a vécu, ses enfants.

Tout commence par une île. Lorsqu’on est enfant unique et que l’on a dix ans en 1929, Robinson Crusoé est LE livre qui vous forme. Homme seul, livré à lui-même, qui doit recréer sa civilisation ex-nihilo, se débrouiller pour bien vivre, Robinson est l’archétype imaginaire de l’individu doué de raison des Lumières. Il habite une île, lieu clos qui enferme et oblige, mais permet aussi l’envol de l’imaginaire et l’appétit pour les rencontres inopinées. « On ne lit qu’un livre. Le mien s’est appelé Robinson Crusoé », déclare Michel Déon dès la première ligne.

Tout au long de sa vie, il en a connu, des îles : le Cap Ferrat, Madère, Spetsaï, l’Irlande, Oléron même. Et puis le couple, qui est une île à soi tout seul, avec les enfants pour faire nid. Alice est née en 1963 et Alexandre en 1965, l’auteur leur dédie ce livre. Il avait déjà 44 ans à la naissance de la première mais, les sens apaisés, une œuvre en cours, il a su les aimer. Les notations ne manquent pas, pudiques et fières, qui disent l’amour paternel. A Cythère, lorsqu’il avait 9 ans : « nous aperçûmes Alexandre qui gonflait le canot pneumatique de l’Esperos et, petit dieu nu et cuit par le soleil, pagayait vers la plage » p.133.

Il a connu aussi les gens, les amours, les célébrités de rencontre et les amis littéraires. Son père est mort de maladie lorsqu’il avait 13 ans, laissant un manque à cet âge où l’adolescent est en quête de modèle. Il était monarchiste, ce pourquoi Edouard Michel (qui se fait appeler Michel Déon) a suivi l’Action française. Il s’est lancé dans le journalisme avec cette presse, a rencontré Charles Maurras qu’il a fréquenté de près durant l’Occupation, à Lyon. Il ne partage en rien les idées antisémites aussi théoriques qu’absurdes de Maurras, inutiles dans sa politique et qui tenaient plus à l’air du temps et aux suites de l’affaire Dreyfus qu’à une conviction « raciale » ; Michel Déon durant des pages démonte cet amalgame. Il reste que Maurras avait des idées et que la France en avait besoin, bien qu’elle se soit vendue à un maréchal cacochyme venu de 14. En 1978, rappeler à ce pays girouette, vendu à nouveau à « la gauche » marxiste sans plus de réflexion, était un acte de courage intellectuel. « Je commençais à voir les Français tels qu’en eux-mêmes ces années d’épreuve les changeaient : ‘C’est plein la Kommandantur des personnes qui viennent dénoncer les autres’ » p.79. Une preuve que le « penser par soi-même » des Lumières – ce phare authentique de la pensée française – était le propre de Michel Déon.

A 17 ans, le jeune Edouard, qui réside au Cap Ferrat avec sa mère, pratique l’aviron, les haltères, le punching-ball et le tennis. Ce qui lui permet des rencontres, dont un Michel de… qui a une sœur de dix ans plus âgée que ses 17 ans. Ce fut donc B. qui l’initia à l’amour, physique, sentimental et irraisonné. Il en gardera à jamais la trace dans sa vie et dans ses personnages. « Elle m’a aussi enseigné qu’on peut aimer successivement (et, à la rigueur, quand le temps presse, ensemble) deux ou trois femmes sans rien voler à l’une ou à l’autre parce que ce n’est jamais le même sentiment qu’elles inspirent et que, réciproquement, on peut aimer un être qui appartient à un autre sans que vous dévore le besoin de posséder à soi seul l’objet aimé. Ce qu’on vous donne est déjà trop beau » p.242.

Pour le reste, François Périer, Kléber Haedens, Paul Morand, Coco Chanel, Jean Cocteau, Jacques Chardonne, Jacques Monod, sont quelques-unes de ses rencontres et de ses amitiés. Il les évoque avec couleur et affection, notamment Kleber Haedens, oublié injustement aujourd’hui au profit d’histrions qui ne lui arrivent pas à la cheville en littérature. Avec Kleber Haedens, « on découvrira (…) que c’est dans le sport amateur que se sont réfugiés aujourd’hui les grands auteurs de la tragédie : l’héroïsme, la fatalité, la passion et la pureté » p.163. Bien loin de ces profs qui méprisaient le corps, à la suite de la déformation chrétienne, et qui considéraient « les souffreteux de la classe (comme) a priori les têtes pensantes et les bien balancés, voués à des métiers manuels » p.63. Une attitude qui a duré jusque dans les années 1990 et qui explique peut-être le retard économique français et la coupure entre « élite » et peuple dont se gargarisent les socio-intellos d’aujourd’hui…

Il y a une véritable saveur humaine en ces pages bien écrites et qui coulent avec bonheur. Le panorama d’une existence qui allait encore durer quarante ans, entre la Grèce, l’Irlande et Paris.

Michel Déon, Mes arches de Noé, 1978, Folio 1980, 318 pages, €8.20

Les œuvres de Michel Déon chroniquées sur ce blog

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Dada, l’éternel mouvement

Je parle de plus en souvent de Dada, car ainsi le veut notre époque. Enfourchons donc le Dada dont le nom voudrait, selon la légende, être né le 8 février 1916 au café Terrasse à Zurich, trouvé à l’aide d’un coupe-papier glissé au hasard entre les pages d’un dictionnaire. Dada, ‘cheval d’enfance’ en français, ‘oui-oui’ en russe… En fait, une lettre exposée l’avoue tout cru « ce que nous appelons Dada est une bouffonnerie » (Kurt Schwitters). Car Dada s’expose avant tout; il n’est rien sans le théâtre social, rien sans la provocation.

Une exposition il y a une dizaine d’années au Centre Pompidou a attiré du monde. Parce que cela questionne, fait « intello », parce que c’est ludique aussi avec ses collages façon scolaire, un vague air de Mai-68 avec ses jeux de mots. Plus de 1000 œuvres de 50 artistes.

Dans l’une des salles, un échiquier attend les joueurs. Le problème est qu’il n’a pas de cases, les pions doivent se déplacer au hasard. Ce n’est point un hasard, mais tout Dada, la subversion de tout ce qui était durant cette guerre de 1914 absurde et sanguinaire : la diplomatie des alliances, les appétits coloniaux, l’accès aux matières premières, la poudrière des Balkans, la technique sociale du bourrage de crâne sous le nom de « patriotisme », celle des marchands de canons et de mitrailleuses pour tirer encore plus vite et encore plus fort, l’indigence du socialisme, le terrorisme anarchiste, la morgue des puissants. Car l’échiquier est une image en réduction de la société, chacun s’y déplace selon son rôle social.

La salle d’exposition est elle aussi un échiquier, mais cette fois les cases sont apparentes, signe que les muséographes souhaitent établir une hiérarchie dans cet ensemble qui n’en voulait pas. Manquent les pions, les auteurs sont rassemblés en mur de portraits, à l’entrée. Car Dada est un « mouvement » et pas une école, un moment de la vie, surtout pas une maturité. Dada ne sera jamais classique. Les artistes essaient de tout dans le désordre. Vous allez de salle en salle, parmi la foule, vous vaguez. Dada n’est pas pédagogique.

Dada est comme de l’eau, vous cherchez à la saisir et ne vous reste dans la main que quelques gouttes brillantes, la sensation du mouillé et cette fraîcheur qui fait réagir. Rien n’est figé, l’insaisissable passe et ne laisse qu’une trace, mais cette trace stimule comme un choc électrique, elle met en branle l’imagination.

L’œuvre n’existe pas, elle est seulement percussion de silex qui donne une étincelle. D’où ces collages, ces photomontages, ces contradictions de couleurs, ces mannequins au masque de cochon affublés d’uniformes sociaux, ces bas-reliefs en objets de récupération, ces détournements d’objets directs telle la pissotière de Duchamp intitulée « fontaine ». Tous les supports sont placés au même niveau. Dada est « comme vos espoirs : rien » (Francis Picabia).

Dada est une démarche qui s’empare des nouveaux médias, de ce culte d’époque pour la machine, et les critique à la racine. C’est drôle, provocateur, souvent potache. Nous avons tous fait de tels collages dans nos « cahiers de texte » à 15 ans, tous collé des moustaches à la Joconde à 12 ans, tous écrit de la scatologie codée comme GLLOQ ou GPTQBC à 9 ans. Dada l’a fait et sa Joconde barbue et moustachue est intitulée LHOOQ. « Quoi ? m’a dit alors mon gamin. Lis les lettres à haute voix, les trois premières, lui rétorquais-je. El… hache… oh. – Et tu n’as pas chaud, toi ? (lui, déjà col largement ouvert dans la chaleur de la foule) LHO : elle a chaud ? – Voilà, et la suite maintenant ? – au… ku, oh ça alors ! – Tu as compris » (sourire de connivence du tout jeune adolescent qu’il était alors).

Pas plus subtil que ça. Même plus drôle à notre époque qui a fait bien pis. Le père Ubu ne vaudra jamais Rabelais. Mais nous sommes en 1918 et c’était osé, donc stimulant. Un flacon de « Belle Haleine », « eau de voilette », voisine avec une « bas gare d’Austerlitz ». Le moment Dada ne semble plus qu’une étape d’adolescence à notre génération. La potacherie Libération (le journal d’une génération) est passé par là.

Roumains (Tristan Tzara, Marcel Janco), Allemands (Hugo Ball, puis Richard Huelsenbeck), Alsaciens (Hans Arp), ils s’étaient retrouvés en Suisse hors la guerre, non par pacifisme mais pour interroger la modernité. 1916-1924, huit années pleines avant la métamorphose et la dispersion, les années de l’adolescence attardée avant la maturité des styles. Car le mouvement Dada n’est pas nouveau, il est ce « long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens » dont parlait déjà Rimbaud (lettre à Démeny 15 mai 1871). Tout essayer avant de choisir sa propre identité. Toujours éphémère, toujours recommencé. Dada, c’est un âge de la vie.

C’est à Paris que Dada s’épanouit en janvier 1920 quand Tristan Tzara s’y installe. La littérature s’en empare car rien, en France, ne se faisait à l’époque sans la littérature (ce qui a bien changé…). André Breton, Louis Aragon, Philippe Soupault, Paul Eluard en seront. Les spectacles injurient le public pour qu’il sorte de sa passivité mutique et apprenne à détruire, à devenir spontané, à recréer de la vie. Dada renouvelle le processus de création, libère l’art de ses carcans à une époque de guerre où les valeurs ne valent plus. Réhabiliter le hasard, l’inconscient, l’essai à l’infini, critiquer l’art pompier et la société bourgeoise, la bienséance, le bien-pensant, le formaté industriel et idéologique.

Tout cela disparaîtra dans le communisme, puis dans la réaction purement commerciale du monde libéral-libertaire. Il y a toujours un ‘politically correct’ à défoncer, un formatage à subvertir. Dada est ce message permanent. Un collage d’engrenages sur fond noir avec ce mot « danger » : mettez-y les doigts et la société, la technique, la pensée unique, vont vous broyer, le conformisme d’époque vous faire parler, malgré vous. Dada, ancêtre du Surréalisme.

A chacun de revivre le sens premier du mouvement, cette réaction de corps sain contre l’anémie sociale. Au spectateur de faire le tri dans la caverne d’Ali Dada.

Dans le fond de l’exposition, une planche peinte percée d’un trou rond est intitulée « jeune fille ». Par la matrice, le spectateur-voyeur peut apercevoir, par-delà la vitre, les toits de Paris vers Montmartre. Dada ne crée pas d’œuvre ;  il ouvre vers la vie. Il faut pour cela en violer les formes, pénétrer les apparences pour être initié à l’au-delà du réel.

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Dimitri Lioubov, Immersion d’un attaché culturel russe à Paris

Ainsi que la citation en tête l’indique, il s’agit d’un roman crypté, une parodie d’espionnage. Dimitri Lioubov, soupçonne-t-on, ne s’appelle pas ainsi de son vrai nom, et il n’est pas plus espion ou russe que vous et moi (enfin vous, je ne sais pas). Son style à la foi direct et parodique rappelle celui de « Max Milan », du même éditeur. Peut-être un unique auteur caméléon qui prend plusieurs formes ? Peut-être l’éditeur lui-même ? (Jusqu’où va la paranoïa quand on lit à vocation de chroniquer)…

L’action se situe en 1984, ce qui n’est pas non plus par hasard, tant le roman 1984 de George Orwell est la quintessence du formatage d’Etat sur les populations. L’an 1984, c’est la gauche au pouvoir en France, avec les résultats politiques, économiques et sociaux lamentables que l’on sait – même l’idéologie socialiste a pris un coup dans l’aile. C’est dire si l’intervention finale d’un « membre du Parti communiste » est bouffonne, faisant comme si…

Mais reprenons au début. L’espion Dimitri (c’est lui qui raconte), « attaché culturel » soviétique à Paris – ce qui veut dire espion du KGB – « habillé d’un imperméable mastic » (comme dans les romans de gare) et d’un sac à dos noir (hip-hop à la Mitterrand) est en mission au Musée des Arts & Métiers. Son objectif ? Pénétrer les secrets du sous-marin nucléaire Redoutable dont la partie avant se trouve déjà exposée au musée.

Profitant d’un moment d’inattention générale, l’espion plonge dans la coque par la tourelle, ni vu, ni connu. Cette performance athlétique accomplie grâce à son entraînement spécial dans les écoles d’espionnage, il constate avec stupeur – et un brin désabusé – que la bureaucratie moscovite l’a abusé : la coque est vide. Aucun matériel sensible n’est contenu dans son enveloppe.

Il lui faut donc ressortir, tout aussi ni vu, ni connu, pour rendre compte de sa mission méticuleuse à sa hiérarchie. Mais là, problème : soit il n’ose pas, soit il ne réfléchit pas, soit il n’a pas été correctement entraîné : il ne peut pas sortir sans se faire repérer. Et c’est le défilé cocasse des classes de gosses, émerveillés de la puissance de destruction que vante l’instit enfiévré, des groupes de touristes guidés par des gardiens mis en verve par lesdits instits, des vieilles qui viennent se mirer en sa coque comme en leur miroir pour se refaire de pulpeuses babines…

Des expéditions la nuit aux toilettes, tandis que les deux gardiens quasi retraités sont captivés par leur film porno, permettent de satisfaire aux besoins de la nature et de remplir d’eau la thermos. Mais les jours passent ! Cette inaction, malgré l’entraînement commando, a quelque chose de bouffon elle aussi : il aurait été si simple de se planquer aux toilettes avant l’ouverture, puis de ressortir comme un badaud moyen sans se faire remarquer. Mais ce « plan B » (cher à tous nos gauchistes alter d’aujourd’hui) n’effleure l’esprit de notre guébiste que fort tard dans l’action, et sans qu’il le mette en œuvre.

Car l’élite soviétique, soigneusement sélectionnée, a les tares de toute consanguinité trop poussée. « L’Empire est le modèle du réseau, il se compose d’une classe supérieure étanche à toute autre. De là proviennent les plus hauts gradés dans tous les domaines » p.45. Les mélenchonistes et autres souteneurs du si pittoresque PC, devraient savoir à quoi s’attendre.

Je ne vous dirai pas comment il va s’en sortir, mais ni la profession, ni le savoir-faire ne se montrent grandis. En russo-soviétique, l’approbation se dit « da », en général doublé : « da ! da ! ». Le lecteur l’aura peut-être compris, Dada est peut-être la clé de l’énigme. Car l’absurde idéologique poussé à espionner le rien que contient une maquette, les ordres impératifs de la bureaucratie centrale pour faire agir leur agent pour rien, l’entraînement intensif pour se trouver piégé comme rien, dépeignent cet absurde que le mouvement né en 1916 a révélé.

Le plus absurde étant la prise de conscience écologique et la montée de misanthropie de cet élève zélé des collectivistes productivistes.

Ce qui n’empêche pas notre individu de se livrer à de réjouissantes critiques à la « Max Milan » de notre société parisienne contemporaine si contente de soi et de sa mission universelle. « A combien de spectacles d’avant-garde ai-je dû assister ? Longues soirées de bavardage autour du sexe des anges, le formalisme théorique a englouti les dernières capacités réflexives de ces artistes subventionnés. Ils se qualifient de dérangeant. Que dérangent-ils en racontant des histoires petites-bourgeoises de mœurs aussi tarabiscotées qu’invraisemblables, de conflits familiaux de de révélation sexuelle sans intérêt ? » p.71. L’avant-garde était réputée « scientifique » dans le marxisme selon Lénine, fraction éclairée du Prolétariat qui doit mener les masses vers la lumière. Elle s’est bien dévoyée chez nos intellos à la mode… Ils se montrent « capables de gloser comme aiment le faire les Français sur un sujet dont ils ne connaissent que les commentaires », ajoute l’auteur p.104.

A lire cum grano salis, comme on disait jadis dans les classes où l’on apprenait encore quelque chose.

Dimitri Lioubov, Immersion d’un attaché culturel russe à Paris, 2017 PhB éditions, 110 pages, €9.00

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Michel Déon, Les poneys sauvages

Les poneys sont ces jeunes hommes, trois Anglais, deux Français, qui se rencontrent à Cambridge avant de vivre la guerre, puis l’après-guerre. Leur sauvagerie est déboussolée par la médiocrité et le sordide de l’époque. Ils sont aussi le rappel de la nature, ces poneys aperçus un matin de Blitz par la fenêtre d’une auberge de la New Forest par Georges, l’un des membres. Symboles de la vie obstinée qui va, de la nature vigoureuse sans cesse recommencée, des enfants de ces pères désabusés qui forceront leur destin dans le déclin de l’homme blanc. « Nous avons tout à apprendre de cette génération à laquelle nous avons inoculé, sans le savoir, un immense dégoût de l’humanité, du bien, du mal, de l’ordre comme du désordre » p.266.

Comme chacun sait, les Trois mousquetaires étaient quatre, plus l’auteur. Michel Déon reprend le mythe avec Georges le Français en Athos, flanqué d’un fils de hasard (Daniel en Bragelonne), Barry en Porthos ayant une revanche de bâtard à prendre sur la vie (rapprochement avoué p.374), Cyril en Aramis beau, séduisant et poète, et Horace en d’Artagnan – tout aussi fidèle et mourant au service de la patrie. L’auteur se pose en Dumas, ayant nommé son fils Alexandre.

Tout commence en 1938 et se termine juste avant 1970, la guerre chaude se transformant très vite en guerre froide où les étudiants doués de Cambridge trouvent leurs repères mais s’y perdent, changeant d’existence comme d’identité. Seul l’auteur, en quête des personnages, reconstitue le fil. Ce ton distancié, ce style enquêteur, la variation des récits, des témoignages et des lettres, font le charme de ce gros livre.

Michel Déon y rassemble tout son propre univers : Cambridge, Florence, Positano, l’Algérie, Spetsaï, Paris. A 41 ans, il livre une sorte de bilan littéraire de ses inspirations. « La Grèce et la mer Egée où tout est toujours si beau que l’on a envie de se dépouiller, de retrouver la nudité antique pour que le corps entier goûte à la vie » p.461.

Mais ses personnages le mènent, tous un peu fous, hantés de passions qu’ils ne savent porter qu’à l’incandescence. « La passion rétrécit la vie parce qu’elle la dévore. Elle brouille les heures et les jours, elle emplit nos rêves et nos veilles, elle efface la réalité paisible, le sain mûrissement des êtres et des choses. (…) La passion reste la seule dynamique de la vie. Il faut lui être reconnaissant des œillères qu’elle pose, de son entêtement, de ses folies et de l’état de veille extralucide où elle nous maintient » p.466.

Passion que le renseignement et la manipulation ; passion que le communisme clandestin en Occident ; passion que l’amour impossible ou que l’aventure guerrière. Tous y cèdent, fors le narrateur, dont la passion est d’analyser celle des autres. Il sait chroniquer avec affection l’évolution de Daniel, son filleul, que sa mère ignore carrément et que son père trop souvent absent connait mal. Avec le petit garçon le parrain va camper dans la montagne, lui fait avouer une grave faute à dix ans, main dans la main à Nice, et prendre sa responsabilité, le recueille dans son île grecque à 18 ans, le conseille sur l’amour qu’il voue à la sœur de Cyril, Délia, possédée par son frère mort… « Daniel est comme un fils. Je l’aime et le protège autant qu’il me le permet » p.445. « J’ai été son ami depuis sa petite enfance et il m’a appris à aimer les enfants, ce dont je ne lui serai jamais assez reconnaissant » p.177. Ces remarques remuent quelques cordes en moi.

Ce qui a « choqué » les bien-pensants de 1970 sont la « révélation » que les massacres de Katyn (p.147) ont bien été le fait des communistes soviétiques, et le rappel d’une vérité soigneusement occultée qui veut qu’en 1962, la reddition des combattant de la Willaya IV de Si Salah (pp.205 et 223), ait été méprisée pour des raisons de vile politique, le général de Gaulle ayant préféré négocier avec les politiciens du FLN soigneusement planqués au-delà de la frontière tunisienne. Se mettre à dos les communistes et les gaullistes ne pardonnait pas dans la France étriquée qu’on nous vante aujourd’hui par nostalgie du « c’était mieux avant ». Rien de plus con qu’un dogmatique, qu’il soit de gauche ou de droite. Ces querelles de « vérité » sont insignifiantes en 2017, non que les imbéciles aient changé, mais ils ont investi un autre dogme à croire. « Il était possible que la vérité ne servît plus à rien, sinon à fausser les rapports de force, autre vérité plus profonde dont, un jour, sortirait un nouvel équilibre » p.302.

Roman d’une époque, d’une impitoyable critique sociale, d’une intense curiosité pour la vie – il se dit que Les poneys sauvages est le meilleur qu’ait produit l’auteur. Ce qui est sûr est qu’il a reçu le prix Interallié (décerné par un jury de journalistes) à sa parution. Je l’aime beaucoup.

Michel Déon, Les poneys sauvages, 1970, nouvelle éditions revue Folio 2010, 564 pages, €9.30

e-book format Kindle, €8.99

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Carine à Paris

Carine à Paris est une table d’hôtes confidentielle en plein cœur du 8ème arrondissement, à cinq minutes des Champs-Elysées, au tout début de la rue de Courcelles. Marcel Proust avait sa chambre au numéro 45, au-delà du boulevard Haussmann. C’est un appartement privé, dans lequel l’hôtesse sert à manger. De ses fenêtres, les convives peuvent voir le transept de Saint-Philippe du Roule au plan basilical de 1784.

Sur réservation, tous les événements un peu intimes peuvent être traités dans un cadre calme et cossu : petit-déjeuner (25€ TTC), déjeuner ou dîner (60€ ou « express » 45€), mais aussi cocktail ou réunion. Carine, blonde élancée au large sourire, fait elle-même la cuisine et sert avec discrétion.

J’ai eu l’heur de tester le décor et la cuisine au déjeuner.

Un interphone particulier est relié à la rue peu passante. Dans le hall, un lustre s’allume a détecteur de présence. Un ascenseur (j’ai pris pour ma part l’escalier) permet de joindre le troisième étage sur un tapis destiné à étouffer le bruit des pas. L’entrée ouvre sur la cuisine en face, discrètement fermée, et sur la salle à manger et le salon de suite sur la gauche. La première donne sur le bas-côté de l’église, le second sur l’étroite rue de Courcelles. Les murs et les plafonds sont de blanc crème pour donner plus de lumière.

Le salon est tout de rouge orné, un vaste tableau représentant une tigresse et ses deux petits rappelle à notre hôtesse son rôle avec ses deux enfants. C’est du moins ainsi qu’elle se perçoit. Malgré le style un brin Louis XIII, un vaste écran plat sur mur rappelle le XXIe siècle. Nous sommes régalés au champagne et aux amuse-gueule faits maison, morceau de saucisse en pâte feuilletée et boulette de légumes.

Une fois les présentations faites et la coupe vidée, tous ceux qui devaient venir sont arrivés – et nous sommes conviés à passer à table dans la pièce à côté. Celle-ci est tout en blanc crème et or, à la fois gaie, chic et neutre. Un trompe-l’œil fort bien peint figure une petite bibliothèque, tandis qu’un lampadaire est composé d’un montant de bois brut et d’une enveloppe de papier-cuisson qui diffuse la lumière. Entre les deux fenêtres, une grande pendule minimaliste blanche égrène les minutes ; les heures sont figurées par des oiseaux en vol. Un buffet tout simple termine la pièce tandis qu’une longue table peut recevoir jusqu’à douze convives.

Dans la vaisselle blanche ornée d’or fin, nous est servie une verrine de purée de carotte au cumin, à déguster à la petite cuiller, avant la carbonade de bœuf, longuement mijotée à feu doux dans des cocottes individuelles. Un petit pot de rattes grillées sert de légume. Le vin rouge est goûteux et corsé, adapté au plat, issu d’un vignoble étranger pour contenir les prix.

Le dessert est un montage de caramel et crème sur biscuit en verrine, qui est suivi d’un café expresso dans des tasses blanche en forme de cœur.

Nous nous sentons à la fois comme à la maison et loin de toute oreille indiscrète. Même les deux enfants, garçons je crois, et encore petits, ne diffusent que de très rares bruits lorsque la porte de service s’ouvre. Il va de soi que le menu – majoritairement bio – s’adapte à la saison et aux goûts définis des convives, mais l’inventivité et le décor dominent. Tout est fait maison, « sauf la boulangerie » nous affirme Carine Paris, qui s’est formée à l’école supérieure de gastronomie Ferrandi après des années en immobilier d’entreprise.

Cette adresse est un jardin secret où discrétion et sérénité dominent. La prestation à la carte peut être combinée avec une animation à réserver sur le thème du vin, de la chanson, du tourisme à Paris ou même du maquillage.

Carine à Paris, 7 rue de Courcelles, 75008 Paris, 01 73 73 35 28 ou 06 19 13 00 38

Vous trouverez un exemple de menu de saison, le plan d’accès et la réservation en ligne sur le site www.carineaparis.com

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Max Milan, La somnambule funambule

Ce roman commence noir, comme la ville en hiver ; nous entrons dans le spleen de Paris, la mansarde de Baudelaire. Un temps de flottement au premier tiers et puis ça prend, comme une mayonnaise. L’histoire embraye et le lecteur s’attache aux personnages, voyant ceux qui se croient avec les yeux voltairiens de l’auteur et mesurant l’ignoble veulerie des bourgeois cultureux avec sa langue directe et simple, sans familiarité inutile. Max Milan n’est pas Céline, mais il s’en approche par le cynisme anarchiste avec lequel il observe ses contemporains. Son roman, qui raille les branchés nantis parisiens, fait du bien.

Sandra est une jeune Ukrainienne blonde et physiquement épanouie qui a appris la danse à Kiev. Elle vient poursuivre des études à la Sorbonne-Nouvelle pour étudier les langues. Lors d’une audition pour intégrer le corps de ballet du chorégraphe snob parisianissime Cristobald Gonzalès de la Patam, elle se voit moquer ouvertement par ce xénophobe mondain aux origines douteuses et aux perversions infantiles manifestes. Elle se sent humiliée de devoir danser nue et accroupie par ce sadique tortionnaire de la gauche culturelle. « Ce qu’on attend de vous, c’est d’être un bon instrument. Si on vous demande de pisser sur scène, vous pissez (…) si on vous ordonne de boire du pipi à même le sexe d’un danseur, vous buvez » p.17. Ne croyez pas à l’exagération, le fin du fin de l’art chorégraphique à la pointe de la mode est la transgression de tous les tabous les plus intimes, la vautrerie dans la merde, la pisse et le sang – juste pour épater le bourgeois et le rendre coupable d’aimer le Beau. Cela sous l’œil bienveillant et la main subventionneuse du ministère de la Culture devenu ministère de la Fête, à la tête duquel le président mollasson-socialiste a nommé une égérie aux robes très courtes qui montre à l’envi ses jambes. Suivez mon regard…

Sandra n’a pas d’amis à la Sorbonne, décrite telle qu’elle est : « de grands couloirs glacés ; des toilettes aux murs couverts de graffitis obscènes, des secrétaires rébarbatives qui taisent soigneusement l’information qui vous serait utile, des salles de classe vides parce que l’heure du cours a changé sans que vous soyez prévenus, des visages fermés, un conformisme vestimentaire qui tend, comme les couleurs sur les murs, au monotone et à l’ennuyeux » p.23. Elle n’a que peu de choses à voir avec ces gens d’avenir. Même avec Chloé, qui veut être « supercopine » avec elle – mais pour la cuisiner et pouvoir la critiquer sur les réseaux sociaux avec les autres. Plus les termes sont enflés, plus pauvres sont les réalités…

Lucas l’enfantin speedé aux cheveux oranges et son copain Sidi qui considère que toutes les femmes doivent être traitées « comme des chiennes » (p.46) l’invitent à une « mégateuf » dans un squat de Montreuil où officie Foufoun, un faux Camerounais né à Sarcelles. Le squat de Maliens immigrés clandestins, soutenu par les zassociations habituelles de bien-pensants à la conscience coupable, sert de couverture à un gros trafic de haschich, cannabis, cocaïne et pilules diverses – que Lucas et Sidi utilisent pour ravitailler leurs copains. La « mégateuf », c’est beaucoup de bruit, d’alcool et de drogue, avec du sexe dans les coins. Les filles qui viennent là savent qu’elles vont de faire « déglinguer », terme favori de Foufoun qui joue volontiers les macs. Si Sandra y échappe, malgré le mélange savamment dosé de Mitrazapine et de Dronabinol censé la rendre inerte, c’est qu’elle possède un étrange pouvoir : celui de somnambulisme.

Dans cet état second, elle est suprêmement agile et n’a peur de rien, sorte de Batwoman sans conscience, fonctionnant avant tout par réflexe. Elle glisse entre les pattes des quatre qui voulaient la « défoncer » (autre terme choisi de Foufoun et ses potes) et s’enfuit, seins nus, dans Paris qui s’éveille. Elle regagne sans être vue, par les toits, sa chambrette mansardée chez la vieille schnock propriétaire Russe blanche Kloklochka. Apparemment, tout ce qui la trouble la fait somnambuliser la nuit.

Alors, lasse d’être constamment la victime d’une société parisienne aigrie qui en veut au monde entier, à commencer par son voisin, Sandra l’Ukrainienne, née dans une famille unie à la campagne, décide de se venger. Elle va passer par les toits pour observer Cristobald le méprisant mondain, Chloé l’égoïste bourgeoise maquée avec un Noir ouvrier pour faire bien, et voir si quelqu’un ne pourrait pas être ami avec elle. Tel Michel, avocat international qui croit devoir devenir fou (au point de se faire volontairement interner) avant de la rencontrer. Cette partie du roman est la plus réjouissante, la satire sociale des artistes, des flics, des psys, étant sans appel. Tous veulent déconstruire le réel pour composer leur réalité moralement acceptable – que les gens doivent s’inculquer sous peine d’être soumis aux foudres de la loi.

Les inventions de douce vengeance de Sandra par les toits sont cocasses et sans gravité autre qu’à l’ego des vaniteux visés. D’autant que le somnambulisme a deux faces : l’une noire et vengeresse, l’autre blanche et amoureuse. Comment, tombée dans la piscine et coulant à toucher le fond, donner ce coup de talon salvateur qui vous propulsera à nouveau vers la lumière.

Je ne vous dis pas tout, il faut bien un suspense. Mais ce qui a commencé noir se termine clair – loin de la « France moisie » chère à l’un de nos crocodiles cultureux qui a fait jadis la pluie et le beau temps littéraire avant de sombrer dans un contentement de soi pompeux étalé sans vergogne sur France-Culture.

Nous sommes dans la bonne aventure urbaine, dans la critique sociale, dans le cynisme philosophique. C’est à la fois salubre et réjouissant, sans message politique autre que celui que chacun pourra en tirer. Mais il passera auparavant un bon moment de lecture.

Max Milan, La somnambule funambule – Les sept chambres de Sandra, 2017, PhB éditions, 167 pages, €12.00

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Michel Déon, Les gens de la nuit

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Ecrit court et sec avec un aspect presque policier dans la lignée des Trompeuses espérances, cet opus de la fin des années 1950 n’a pas le charme de Je ne veux jamais l’oublier. Mais il décrit la vie frelatée de desperados pris entre la légitimité redoutable des pères après-guerre, qu’ils aient été dans le bon ou le mauvais camp, et l’absurdité des guerres coloniales offertes par les socialistes Guy Mollet et François Mitterrand sous la IVe République.

Le jeune homme dans le début de sa trentaine qui s’appelle Jean et dit « je » dans le roman est en proie à un violent et persistant chagrin d’amour pour une hypocrite manipulatrice qu’il a eu du mal à quitter. Il en est de ce chagrin comme de la migraine, il ne vous quitte plus. « Cette année-là, je cessais de dormir » est la première phrase du livre.

Les murs gris de Paris cachent les peines et sa nuit envoûte parce qu’elle fait oublier. Travaillant avec des amis dans une société de communication qu’ils ont fondée (ce qui est nouveau à cette époque), le personnage a du loisir. Il dîne avec ses amis ou seul, fait des rencontres, boit beaucoup et fume trop, écoute de la musique nègre dans les sous-sols de Saint-Germain des Prés, de Montparnasse ou de Montmartre – en bref arpente le Gai Paris qui s’assomme passées vingt heures dans les lieux interlopes.

Elle ne reste qu’un prénom, toujours à vif, dont le deuil prend du temps. Passent des demi-mondaines, des putes ou des paumées idéalistes, telles Maggy, Gisèle ou Lella. La première se suicide en se jetant de la fenêtre de son hôtel, écornant l’enseigne qui conservera un côté tordu ; la seconde se drogue et sert de passeuse à des Antillais louches qui tiennent un restaurant et jouent les gros-bras ; la troisième est la petite sœur de l’Antillais chef de gang et distribue des tracts communistes à la porte des facs, traquée par la police. Jean les sautera toutes, appréciant chacune plus ou moins.

Lors d’une bagarre, il fera la connaissance de Michel, un ex de la division Charlemagne, engagé par idéalisme à 19 ans, qui a purgé sa peine dans les prisons françaises et qui peint avec un réel talent. Mais cela ne l’intéresse plus ; il a pris sous son aile Lella, la mulâtresse communiste, et ce choc des idéologies ne choquera que les rassis : les sentiments et les passions sont bien autre chose.

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Le père de Jean, écrivain d’une certaine notoriété mais content de lui, postule à l’Académie française, où il sera élu au cours du roman. Il est désopilant de constater que l’institution n’en veut pas au jeune loup qui raille un peu les vieilles barbes lorsqu’il a 39 ans, puisqu’il y sera élu lui-même en 1978 dans sa 59ème année. Jean n’aime pas le milieu bourgeois conservateur dans lequel il est né et a été élevé. Ce pourquoi, bac en poche, il s’engage à 18 ans comme Michel – mais dans la Légion étrangère pour ne pas mêler le nom de son père à ses frasques de jeunesse. Il y passera trois ans avant de revenir mûri, mais pas guéri de son vague à l’âme dû à l’époque. L’armée fut cependant une armure protectrice dans ces années de post-adolescence où tout est trop sensible : « Nous étions les membres d’un corps solide, bien organisé, qui pourvoyait à notre santé physique, donc à la santé de notre esprit » p.81 (j’ai replacé la ponctuation là où elle devrait être).

Paris la nuit n’est pas ma tasse de thé, mais les noceurs aimeront ce livre du temps d’avant. « Atteindre le bout de la nuit est un sport dont la pratique exige de longs mois d’apprentissage et de savants perfectionnements. Il y fallait de la santé, de l’alcool un peu, pas exagérément. Il y fallait surtout beaucoup de tendresse, de patience et de curiosité à l’égard des êtres de rencontre que le hasard procure et dont le petit jour nous sépare à jamais. Et c’est l’essentielle attirance de la vie nocturne que ces amitiés soudaines qui naissent, brûlent et se consument en quelques jours » p.199. Le lecteur peut retrouver en cette remarque, comme dans tout le roman, le goût de l’auteur pour les gens et leur psychologie, qu’il excelle à tracer.

Michel Déon, Les gens de la nuit, 1958, Folio 1974, 213 pages, occasion €1.89

Michel Déon, Les gens de la nuit, 1958, Editions de la Table ronde, édition revue 2015, 192 pages, €17.00

e-book format Kindle, €11.99

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Michel Déon, Je ne veux jamais l’oublier

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Michel Déon est mort, il avait 97 ans. Dans le roman de ses 31 ans, il écrivait : « Patrice était persuadé que la mort était une erreur, une faute contre le destin. Quant à lui, il se défendrait jusqu’à la dernière minute » p.232. Patrice est son héros, il a le même âge que son père, il est donc un peu lui. Et lui aussi s’est défendu ; il aimait trop la vie et ses plaisirs pour retarder la mort autant que faire se peut.

Ce roman « romanesque » parle d’amour et de lieux magiques : Venise, Florence, Paris, Londres, les lacs italiens. Défilent les femmes qui ont compté, Béatrix qui l’a dépucelé vers 18 ans, Vanda la russe qui l’a entraîné dans sa folie sexuelle vers 22 ans, Olivia l’espagnole dont il a cru être amoureux pour la vie à 28 ans – et Florence la parisienne, femme de 40 ans avec laquelle il vit « une amitié intelligente » allant pour elle jusqu’aux derniers feux de l’amour, pour lui à une affection grave. Le titre du livre est tiré de la Chanson du Mal-Aimé d’Apollinaire.

Roman d’initiation, d’entrée dans la vie sexuelle et dans la vie active, roman d’hédonisme après-guerre, celle de 40 qui a laissé l’Europe en ruines et les esprits meurtris. Il était bon de vivre et de s’enfiévrer à la musique, au whisky, à la danse, il était bon de flirter et de finir au lit mais des semaines ou des mois après, puisque ni la pilule ni l’avortement n’existaient encore et que les filles restaient trop longtemps des « oies blanches ». Ce qui nous paraît incroyable, mais qui est vrai, tant le monde a changé en deux générations. « Patrice s’étonnait de voir la liberté avec les deux jeunes filles abordaient ces questions lorsqu’il s’aperçut qu’elles n’en connaissaient rien et parlaient à tort et à travers, mélangeant tout, aussi vierges dans leurs illusions que dans leur corps » p.289.

Soldat durant la guerre, démobilisé, Patrice est un jeune homme désorienté dans la paix. Il est de bonne famille et a dilapidé lentement un petit héritage comme les gentlemen anglais effectuaient jadis leur « tour » avant de se fixer. Patrice voyage donc, invité par sa tante qui a épousé un marquis italien. Ce qui donne cette phrase toute valéryenne qui prouve que nous sommes dans le roman : « La marquise repartit l’après-midi, dans son taxi » p.287.

L’auteur écrit avec charme, d’un style entre Chateaubriand et Chardonne. Les descriptions sont toujours psychologiques, les paysages sont associés aux états d’âme et les personnages sont peints par petites touches successives qui les font aimer ou détester, mais qui les laissent incontestablement originaux. L’époque n’a guère le téléphone, donc l’écrit est omniprésent. Passé qui nous paraît bizarre à l’ère électronique, mais qui était encore très réel il y a seulement 20 ans. Les amants s’échangent longues lettres et petits mots, le processus d’écrire exigeant solitude et recueillement, le processus de lecture de même. C’est ainsi que l’on ne saute pas une fille au bout de quelques minutes, mais qu’il s’agit d’une véritable entreprise qui prend du temps. Durée qui avive le désir, accentue les sentiments, exaspère souvent. Oui, ce roman est un livre d’histoire, comme le précise la préface de 1975 – 25 ans après. Que dire, encore 25 ans plus tard ?

Que ce roman peut toujours se lire tant il sait créer une atmosphère. Celle, tourmentée, d’une adolescence qui s’achève à la trentaine. Celle, magnifique, des villes et paysages italiens des années 1950 encore préservés, où de petits bergers couraient pieds nus et où de robustes jeunes filles rapportaient sur leur tête le linge du lavoir, pieds nus elles aussi. Bellagio est moins jet set de nos jours qu’à l’époque, les happy few s’y sentent envahis et se réfugient dans des lieux plus chers et plus élitistes. Padre Pio est mort et ne bénit plus personne. Mussolini, ses lettres à sa maitresse, son trésor disparu et le lieu de son exécution ne captivent plus. D’Annunzio, dont l’auteur fait l’amant de sa tante, apparaît de carton-pâte et l’on ne lit plus son œuvre.

Une vitalité court ces pages, que ce soit dans les excès ou les admirations. Son initiatrice décrit l’adolescent tel qu’elle l’avait connu « encore presque enfant, tanné par le soleil, passant ses journées même pas dans l’eau, mais sous l’eau où il pêchait, remontait avec des paniers débordant d’algues et d’oursins violets, ses cheveux noirs et courts collés sur sa tête, inconscient de son agilité, de sa force, heureux de vivre, surpris et presque triste après leur premier baiser, une nuit, sur le chemin de ronde, si impatient la première fois au lit qu’il s’était blessé… » p.188. Ne reconnait-on pas là, si bien décrit, l’adolescent éternel ? Michel Déon a l’art du portrait comme celui de la fresque. Ce pourquoi il a parfois le trait féroce : « sa faim dévorante de croûtons de pain, son désintéressement total pour le caviar, sa paresse à faire trois pas, sa coquetterie et cette façon qu’elle avait de ne plus écouter au bout de trois mots toute conversation où il ne s’agissait pas d’elle » p.364 – ne connaissez-vous pas au moins une femme à qui ce trait d’applique ? – Moi si.

Le talent n’aime pas la vanité. « Vous parlez, vous brillez, vous aimez ce qu’il faut appeler ‘le monde’, et souvent, dès que vous êtes en face du ramassis hétéroclite qui le compose, je vous trouve braqué, agacé, prêt à mordre » p.332. Comme nous nous rencontrons, cher Michel, que j’ai croisé une fois ou deux dans votre quartier qui est aussi le mien !

Michel Déon est mort, il reste toujours vivant. Je ne veux jamais l’oublier.

Michel Déon, Je ne veux jamais l’oublier, 1950, préface de 1976, Folio 1990, 376 pages, €11.10

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Paris primaire

Jour de primaire : Paris est gris, bonhomme, en automne. Le calme règne après le fanatisme armé de l’an dernier.

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Les gens oublieux badaudent, écoutent les cuivres discordants des musiciens sur la passerelle des Arts, tentant de relier l’écrit au visible, l’Académie française au Louvre.

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La Seine coule, comme le temps – faut-il qu’il t’en souvienne ?

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Sur la place de la Révolution, rebaptisée de la Concorde pour tenter de vivre ensemble, la grande roue tourne aussi, comme une histoire.

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Devant les sénateurs, dans le jardin si populaire du Luxembourg, les filles papotent, caressées de soleil.

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Un kid branché consulte les posts narcissiques de ses copains sur son phone, les pieds sur un ballon. Veillé par le lion vénérable qui a croqué d’autres chairs.

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Le marchand de masques hèle les esprits – sans grand succès.

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Comme la Liberté guidant le peuple de Bartholdi, modèle réduit de la statue de New York.

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L’ère est aux histrions, comme cet acteur grec qui déclame à poil ou presque devant les vénérables.

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Les Français sont légers, dit-on, ils oublient, ils changent d’avis comme girouette au vent. Le faune dansant tourne le dos aux sénateurs, qui s’en est rendu compte ?

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Sophie Chauveau, Fragonard

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Ceux de ma génération se souviennent-ils d’une forte exposition au Grand Palais, en 1988 ? Voir une peinture reproduite dans le manuel de littérature Lagarde & Michard n’incitait pas à aller plus loin ; voir toutes ces œuvres exposées en un même lieu et mises en scène par la lumière était autre chose ! C’était un univers : légèreté, galanterie, jubilation… Frago, de son nom d’état-civil Jean-Honoré Fragonard, nait à Grasse en 1732 sous Louis XV, dans un milieu d’artisans et commerçants gantiers. Il meurt en 1806 sous Napoléon 1er, patriarche et peintre reconnu, créateur du musée du Louvre. Il a vécu entre deux mondes et s’est fait tout seul.

Deux mondes car il quitte la côte d’Azur à 6 ans parce que son père a naïvement cru un couple de jeunes escrocs qui lui ont fait miroiter un investissement rentable dans « le progrès ». Ses parents montent à Paris avec lui pour tenter de regagner la perte. Des lumières, des couleurs et des odeurs du sud, l’enfant restera à jamais nostalgique, au point d’en déprimer et de s’anémier à 13 ans. On le renvoie pour six mois à Grasse, où il assiste à la naissance de sa femme… Ce sera bien sûr pour plus tard, mais il reste très attaché à la famille, aux femmes, aux enfants. Même s’il se méfie des Grassois, trop volontiers inquisiteurs de la communauté, il restera Grassois.

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Deux mondes car il connait l’acmé de l’Ancien régime sous Louis XV, le moralisme du roi bigot Louis XVI qui finira sous le rasoir républicain à 38 ans, les bouleversements iniques de la Révolution où l’on massacre ou viole sur simple soupçon, et la nouvelle pruderie bourgeoise de l’ordre moral sous l’empire.

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Deux mondes car il nait peuple et devient l’un des grands de sa profession et de son art, bâtissant sa réputation de ses propres mains. Sans jamais lécher de bottes, il a toujours su se faire aimer de ses maîtres Boucher, Chardin, Natoire, et s’entourer d’amis chers comme Hubert Robert, l’abbé de Saint-Non, Jacques-Louis David.

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Deux mondes car il est mâle et aime par-dessus tout le monde des femmes ; il en a plaisir, il les consomme à loisir, il séduit. Qui les a peintes mieux que lui, dans tous leurs atours, physique et fanfreluches ? Vierge nue qui s’évanouit, belle gentiment forcée par un galant, privilégiée qui s’amuse au jardin sur une balançoire, jeune fille modèle dont la mère dévoile les seins au peintre qui veut la faire poser, mère mignotant un petit ou deux, adolescente jouant sur son lit cul nu avec son chien, petite fille se faisant voler un baiser par son garnement de voisin… « Il s’y entend à déshabiller les femmes, les filles, les faciles comme les austères, les bourgeoises comme les ouvrières, les fermières… » p.209.

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Son existence, son siècle et son talent ont fait de Fragonard le peintre du bonheur. Celui d’une époque galante et sans préjugés sur le plaisir, celui des Lumières naissantes, celui des émois et des élans du romantisme qui pointait tout juste. Il a le « libertinage léger, brossé de couleurs délicates, et d’un pinceau trop rapide pour s’appesantir. Il suggère avec esprit sans charger jamais » p.209.

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Son jaune de lumière est resté célèbre, ses traits vifs de pinceau également. Il brosse un portrait en moins d’une heure, directement à l’huile, et son Diderot donne une impression de dynamisme, malgré le moralisme du philosophe sur sa fin. Fragonard aime les gens, les bêtes et les enfants. Son atelier au Louvre en est rempli.

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Être entouré d’affection, épouse, famille et amis ; bien baiser, si possible avec les jeunesses et à deux ou trois couples qui s’échangent les corps (p.127) ; peindre et toujours peindre pour exprimer et décrire, pour dire la joie de vivre et le bonheur d’exister – Fragonard est le parfait exemple de l’être humain équilibré selon Wilhelm Reich : qui baise bien va tout bien.

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Certes, si l’auteur ne dit pas à quel âge ce Frago fut déniaisé, gageons que cela fut fort tôt et avec suffisamment de douceur et de plaisir pour qu’il en garde sa vie entière une empreinte bénéfique. Certes, sa vie ne fut jamais facile, n’ayant pas de fortune, sa mère s’échinant à Paris au travail, son père étant un incapable, et sa formation devant passer par les étapes obligées de l’atelier, du concours, de l’Académie et du séjour à Rome. Certes, il est tombé désespérément amoureux d’une putain de haut vol qui lui a commandé quatre tableaux qu’elle ne lui a jamais payés, sauf à baiser une fois entre deux portes avec lui. Certes, il a épousé sa cousine par amour et lui a fait une fille mais n’a pas hésité à se laisser baiser par sa belle-sœur pour lui faire un garçon. Sa fille est morte dépressive à 15 ans et son garçon, trop gâté, lui a toujours voulu du mensonge de sa naissance.

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Mais le peintre comme l’homme ont traversé tout cela. Parce qu’il était bien dans sa peau, le talent dans le regard et les mains, « peintre de l’harmonie » disait Diderot (p.157). Il a regardé la vie avec optimisme et les gens avec bienveillance. Il est l’un des derniers grands de la peinture classique et c’est un bonheur non seulement de lire ce bonheur de peindre, mais aussi de lire ce livre et de revoir ses œuvres. Certes, Sophie Chauveau se perd parfois dans les détails et saute quelques transitions, mais le sujet était un ogre difficile à embrasser.

Sophie Chauveau, Fragonard – l’invention du bonheur, 2011, Folio 2013, 531 pages, €8.20

Les livres de Sophie Chauveau déjà chroniqués sur ce blog

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Léon-Paul Fargue, Le piéton de Paris

leon paul fargue le pieton de paris

Né en 1876, Léon-Paul est né et a toujours vécu dans Paris. « J’ai vu pousser la tour Eiffel. Nous allions la voir en sortant du lycée, le veston en cœur remonté par la serviette » (La Tour Eiffel). C’est dire s’il y a longtemps – et combien son Paris est méconnaissable. Mais le charme demeure malgré les bouleversements, ce pourquoi ce petit livre est constamment réédité, même si nul ne peut y trouver un guide pour aujourd’hui. Car Monsieur Fargue a rencontré et côtoyé la crème de ces années-là : « Je disais un soir à Marcel Proust, qui venait précisément de commander pour nous, à minuit, un melon frais au Ritz… » (Palaces et hôtels).

C’est à la cinquantaine largement dépassée qu’il recueille et publie ses chroniques sur la Ville-lumière entre deux guerres. Paris est alors la capitale du monde, la fête pour Hemingway, la peinture pour Picasso, la littérature pour Valéry, Schwob, Claudel, Gide ou Larbaud. Poète, adepte des formules bien frappés, attentifs aux petites gens et à la cocasserie des situations, Fargue nous conte un Paris disparu, un Paris de l’autre siècle mais un Paris éternel.

1888 paris construction tour eiffel

La plupart des noms cités, célèbres à l’époque, sont inconnus de nos jours. Les grands hôtels ont changé de mains et de clientèle, les princes arabes et les nouveaux riches ont remplacé les maharadjahs et les aristocrates. Paris a été bouleversé par l’extrême modernité, évacuant le petit peuple au profit des bobos et des immigrés. Son quartier à lui, « de la gare du Nord et de la gare de l’Est à la Chapelle » (Mon quartier) est devenu un cirque à touristes où la prostitution prospère. Montmartre ne suscite plus d’artistes, ni les Champs-Élysées un jazz de qualité ; même Saint-Germain des Prés ne met plus à la page ni ne fait se sentir, comme hier, au « plus près de l’actualité vraie, des hommes qui connaissent les dessous du pays, du monde et de l’Art » (Saint-Germain des Prés). Je vis dans ce quartier et j’en témoigne sans ambages.

Car la France n’est plus la première puissance militaire du monde après 1918, ni le phare universel de la pensée avec les grands auteurs, ni la capitale de la mode et des artistes. Paris est tristement Paris, rapetissé sous Hollande après l’avoir été sous Sarkozy et déjà sous Chirac. Nous ne pouvons plus remarquer, comme le fit il y a moins d’un siècle, « Charles-Louis Philippe, Jarry et moi-même, que la crise, ou les crises, sont des mots inconnus en Montparnasse ». J’ai vécu dans ce quartier et j’en témoigne sans ambages.

1930 Paris carrefour plaisance rue raymond losserand

Peut-être le cinéma est-il différent (encore que), car subventionné et protégé ? C’est en tout cas le thème qui offre le meilleur exemple du style à la Fargue. Léon-Paul décrit avec verve « bouffis de suffisance et marinés dans la même nullité, deux jeunes représentants du cinéma français, et quand je dis cinéma, c’est pour être poli. Elle, très femme de chambre de grande grue de chef-lieu, mais gentille, et d’une bêtise de fraise à la crème. Lui, plus solennel : c’est l’escroquerie à particule, les dents lavées à la poudre de riz. Il s’entraîne au genre flegmatique de seigneur d’Hollywood et porterait, s’il osait, du caviar en guise de pochette » (De l’Opéra à Montparnasse).

leon paul fargue par man ray

Il reste en revanche l’équivalent de « cette Internationale mi-intellectuelle, mi-nocturne, où fraternisent les riches, les ratés, les paresseux et les illuminés de Chine, d’Afrique, de l’avenue Friedland, de Londres ou d’Asnières » (Montparnasse). Alcool, drogue, sexe et cynisme composent un cocktail permanent. On ne refait pas le monde, on s’en moque : « Le progrès ? dit avec raison Mac Orlan. On vous balade dans une usine pendant une heure : turbines, courroies, dynamos, etc. C’est pour tailler un crayon… » (Le Parisien). Encore que Mac Orlan ait eu le sens des bons mots – aujourd’hui, ce talent est moins répandu.

A lire pour le plaisir, par petites doses comme on savoure un digestif. Pour mesurer aussi combien – en deux générations – la démagogie repentante et la cuistrerie des politiciens a dénaturé la ville, Paris capitale et la France universelle.

Léon-Paul Fargue, Le piéton de Paris (1932) – D’après Paris (1939), Gallimard L’Imaginaire 1993, 308 pages, €8.50

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Arts et société aux îles Marquises

mata hoata expo 2016 musee quai branly

Le « musée du quai Branly » (quel vilain nom !) est consacré aux arts premiers. Il expose jusqu’au 24 juillet 2016, « le visage et les yeux » (mata hoata en marquisien) de la culture des îles Marquises. Objets anciens et objets créés après contact avec l’Occident du 18ème siècle à nos jours, ce sont près de 400 œuvres issues des réserves du musée et de collections françaises et étrangères qui viennent de cet archipel Pacifique parmi les plus isolés au monde.

La construction des maisons se fait en bois depuis les temps immémoriaux, les poteaux de soutien sont surmontés d’une poutre faîtière (Hiva Oa). Ces poteaux ont souvent forme humaine, ce sont les tikis. On les trouve également à la proue des pirogues. Les grands yeux sont symboliques, puisqu’associés aux ancêtres. Les tikis jalonnent aussi les meae, ces sites religieux ou funéraires réservés aux prêtres et aux chefs. Ils sont le plus souvent sculptés dans le bois, mais aussi en pierre, en os ou même en dent de cachalot. Représentant un homme ou une femme, tous ont de grands yeux, un nez large et une bouche de grenouille entrouverte d’où passe le bout de la langue.

La généalogie depuis les origines mythiques était valorisée car elle donnait la place de chaque individu dans la société (au total peu nombreuse, environ 100 000 personnes au meilleur, environ 10 000 personnes aujourd’hui). Les généalogies étaient récitées lors des grandes fêtes familiales et la mémoire se servait de pelotes de fibre de coco tressées et nouées pour fixer les souvenirs. À chaque nœud sa génération, à chaque cordelette sa lignée ; le corps central contient les dieux.

tiki akau edgar tamarii coll part

La vie quotidienne aborde pour le vêtement le tapa (écorce battue en fibres), pour l’alimentation le pilon de pierre, le récipient kotue, le bol à kava, et enfin pour la pêche et les voyages la pirogue.

Le kotue servait à conserver le popoi, la teinture ou le crâne d’un chef…

Le kava est une plante (Piper methysticum) qui donne une boisson narcotique très usitée par l’élite. Elle était réservée aux chefs, aux aînés, aux prêtres et aux guerriers, et consommée dans des maisons taboues (sacrées). C’était le rôle des jeunes garçons que de préparer le breuvage. Ils mâchaient les racines, les recrachaient et ajoutaient de l’eau douce. Une fois filtrée, la boisson était présentée dans un plat en bois ovale (tanoa), dont la poignée rappelle l’ornement de pirogue à la proue. Chacun buvait dans un bol décoré d’usage sacré, parfois en os humain (ivi po’o) provenant soit d’ennemis, soit de parents.

bol a kava musee quai branly

La pirogue (vaka) servait à tout : à l’identité puisque les origines remontent au débarquement, à la survie puisque les esquifs servent chaque jour pour la pêche en mer, à la religion puisque l’instrument de navigation relie les hommes entre eux et hommes et dieux. Les embarcations les plus courantes étaient petites avec un seul balancier ; les plus grandes, avec deux balanciers pour la stabilité, pouvaient contenir une dizaine de personnes et naviguer en haute mer. Mais la navigation lointaine nécessitait des pirogues doubles encore plus grandes, encore plus stables, les coques réunies par un plancher et actionnées par un mât supportant des voiles en feuilles de pandanus tressées.

ornement de pirogue musee ethno geneve

Les instruments de la fête sont présentés au musée sur la reconstitution d’un tohua (aire collective). Chacun se pare de bracelets, de colliers, d’ornements de tête et d’oreilles, de tatouages car le sujet central de l’art des Marquises est le corps humain : tikis supports et tikis funéraires, bijoux, peau ornée. Danse, musique et poésie sont des activités éphémères, mais aussi sacrées que la sculpture, le tissage ou le tatouage. Cet art a été transmis par les dieux et l’on commence dès l’adolescence à tatouer son corps pour ne terminer qu’à un âge avancé. Chaque étape importante de la vie s’inscrit sur la peau et protège le mana, l’énergie vitale. Ornement d’identité, de statut social, de place dans le clan, de sensualité pour attirer une femme, le tatouage avait un sens global. Bien autre chose que l’affichage narcissique d’aujourd’hui.

Les guerriers étaient armés surtout de frondes et de massues.

homme tatoue de nuku hiva 1804

L’exposition montre aussi des journaux de bord du capitaine Cook et du capitaine Marchand, des gravures et des peintures (Gauguin), des photographies. L’art local s’adapte aux nouveaux matériaux importés comme le métal, le tissu, les perles de verre. Un artisanat commercial accompagne la colonisation, comme les maquettes de pirogues, les casse-tête ou les noix de coco sculptées.

Musée du Quai Branly, 37 quai Branly, 75007 Paris, RER Pont de l’Alma

  • Ouvert mardi, mercredi et dimanche de 11h à 19h00 et jeudi, vendredi et samedi de 11h à 21h00
  • Tarif exposition 9€, tarif réduit 7€, billet unique collection + exposition 11€, réduit 9€
  • Dans le cadre du plan Vigipirate, toutes les valises, tous les sacs de voyage et grands sacs à dos sont interdits.

Exposition Mata Hoata

France-Culture, émission le Salon noir sur l’archéologie des Marquises avec Marie-Noëlle Ottino, historienne UMR Paloc du CNRS et Pierre Ottino-Garanger archéologue, chargé de recherche à l’IRD. À écouter en podcast

Le livre : Carol Ivory (commissaire de l’exposition), Mata Hoata – arts et société aux îles Marquises, 2016, Actes Sud, 320 pages, €47.00

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Marmots à Marmottan

marmottant expo 2016 l art et l enfant affiche

Jusqu’au 3 juillet 2016, l’exposition L’Art et l’enfant, chefs-d’œuvre de la peinture française présente près de 75 œuvres provenant de musées et de collections particulières sur le thème de l’enfant (filles et garçons), du XIVe au XXe siècle. Sept sections chronologiques couvrent les thèmes.

Enfant-Dieu, enfant-roi, enfant-héritier, le petit ou la petite ne sont que des maillons d’une lignée jusqu’au siècle de Rousseau qui réhabilite l’attachement en raison des progrès de la médecine qui réduit la mortalité infantile. On se préoccupe alors d’allaitement maternel plutôt que de nourrice, d’éducation plutôt que de liberté, de jeux plutôt que de travail.

Avec les révolutions, Gavroche envahit la peinture, enfant martyr comme Bara, enfant des barricades, jeune clairon ou tambour. La préoccupation sociale s’occupe aussi de montrer petits miséreux ou bourgeois, vendeurs de violettes aux vêtements déchirés ou adultes en réduction comme papa ou maman. Le siècle industrieux enivré de grandes idées sur l’Humanité croit même à la « page blanche » sur laquelle la société et les parents peuvent tout écrire. L’Église, l’hygiénisme médical et l’État vont embrigader l’enfance dans les carcans de la morale et de la discipline. L’enfant qui était l’avenir de la lignée devient l’avenir du pays avant d’être le miroir du couple – ou de l’artiste.

À l’aube du XXe siècle, le dessin d’enfant rencontre les avant-gardes et les dessins de bohèmes en herbe comme Maurice Denis et Jean Lurçat sont présentés pour la première fois au public. Quand l’infantilisme saisit l’art « moderne » pour explorer décidément toutes les impasses contre « l’asphyxiante culture ».

freres le nain enfants avec une cage a oiseau et un chat bpk berlin

Les œuvres sont le reflet de la société dans laquelle elles sont nées. Le statut de l’enfant a évolué avec les mœurs et les pratiques. C’est donc moins le portrait que les scènes de genre qui sont privilégiées dans cette exposition, aboutissant au statut à part entière de l’enfant que le XXe siècle magnifiera au-delà de tout raisonnable – jusqu’à l’infantilisme de caricature.

Encore qu’il faille nuancer fortement les propos des « chers professeurs » qui commentent le catalogue sur les âges farouches : la représentation picturale n’est pas la vie réelle et si les scènes peintes jusqu’à la fin du XIXe siècle paraissent souvent empruntées, c’est qu’elles avaient le but symbolique d’éterniser le statut social. Le sentiment, c’est autre chose, il restait dans l’intime, les parents en avaient un peu honte en public. Il n’est d’ailleurs que de se souvenir du siècle bourgeois, qui a duré jusqu’en mai 1968 : si l’on pouvait vivre en slip dans le jardin clos, pas question de sortir dans la rue sans être habillé des pieds à la tête, col boutonné et veste de rigueur. Il fallait se montrer sous un jour « respectable ».

L’enfant est longtemps représenté comme accessoire : fils de Dieu (Philippe de Champaigne, Louis XIV offrant sa couronne et son sceptre à la Vierge tenant l’Enfant, v.1650), de roi (Henri Testelin, Louis XIV roi de France et de Navarre, 1648) ou de paysan (frères Le Nain, Enfants avec une cage à oiseaux et un chat, v.1646). D’enfant-lignée qui va prendre la suite des adultes dans les années futures, le juvénile est peu à peu valorisé pour lui-même, préservé comme « innocent » jusqu’à la cucuterie (Pierre Mignard, Louis-Marie de Bourbon, v.1681) ou abandonné dans les insurrections (Philippe-Auguste Jeanron, Les petits patriotes, 1830) ou dans les rues jusqu’à l’indécence (Fernand Palez, Un martyr, le marchand de violettes, 1885).fernand palez un martyr le marchand de violettes muses beaux arts paris

Il y a de la quête d’identité dans la représentation de l’enfant, de la sensualité sauvage à la discipline (Jean-François Millet, La précaution maternelle, v.1855), puis la célébration des rôles sociaux en ces petits en situation (Eva Gonzalès, Enfant de troupe ou Le clairon, 1870), jusqu’à s’intéresser à l’enfance comme « race » à part (Félix Vallotton, Le ballon, 1899), vivant par tous les sens hors de raison (Pablo Picasso, Le peintre et l’enfant, 1969), jusqu’au culte de la jeunesse éternelle et du spontanéisme immature revendiqué aujourd’hui. Même les adultes se veulent désormais « mignons » et androgynes comme l’enfant mythique, légers et joueurs comme lui, vivant au seul présent sans se préoccuper ni du passé, ni des autres, ni du futur.

philippe auguste jeanron les petits patriotes musee beaux arts caen

Une expo bien classique, à vocation édifiante, qui a le mérite de présenter des œuvres rarement sorties de leurs cimaises ou des alcôves privées. Mais n’attendez aucune révolution du regard : il est bien formaté par l’université.

Musée Marmottant, 2, rue Louis-Boilly 75016 Paris, ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, plein tarif 11€, tarif réduit 6.50€

Billetterie en ligne à la Fnac

Musée Marmottant présentation

Exposition L’art et l’enfant jusqu’au 3 juillet 2016, (très) courte vidéo de présentation

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Enfant poupée des années 70

trocadero bleu citron dvd 1978

Le film gentillet Trocadéro bleu citron de Michaël Schock et sorti en 1978, met en scène un gamin de dix ans né donc en 1968 (Lionel Melet, onze dans la vraie vie). Il est blond, physique et un brin macho, imaginatif et capricieux. On lui laisse presque tout faire car il est interdit d’interdire. Certes, l’adulte qu’est sa mère (Anny Duperey) est loin d’être immature, disons qu’elle laisse plus la bride sur le cou que d’autres. Mais le jeune Phil est le prototype de l’enfant-poupée laissé à ses fantasmes, typique de l’après-68 – mignon et insupportable.

Joli, affectueux, hardi, il est considéré quasi comme un égal par les adultes. Invité à l’Assemblé nationale par le père de sa copine Caroline (Bérengère de Lagâtinerie), dont il est tombé raide amoureux sans aucun désir sexuel, ni même sensuel. Nous sommes dans un autre monde… Celui de l’enfance fantasmée comme innocence, page blanche, désirs illimités – bien loin de la réalité. Celui de l’enfance-garçon exclusivement, tant est pâlotte Caroline, bien sage en chambre rose, et mièvre lorsqu’elle « doit rentrer ». Le genre n’avait pas pénétré la société, dix ans après mai 68.

Le macho, c’est Phil. Mais pas entièrement, il garde en lui un reste de « petit Prince ». Certes, il a relevé le bas de son tee-shirt pour ventiler son ventre lorsqu’il dessine une caricature maladroite de la fille qu’il aime, on imagine qu’il skate comme les autres sans chemise en été, il prend un bain tout nu avec sa mère et saute dans son lit torse nu pour dormir avec elle ; il se laisse par ailleurs déshabiller jusqu’au slip par maman avant de ramener son drap à hauteur du sein – mais jamais, au grand jamais, il n’embrasse sur la bouche sa Caroline, ni ne dort la peau nue lorsqu’elle « a peur » et vient près de lui la nuit.

lionel melet 11ans film trocadero bleu citron

Tout cela sent fort la chimère adulte sur la sexualité infantile, « préservée » jusqu’à l’adolescence. Cela sonne faux, irréel aujourd’hui (pas à l’époque). Ce qui justifiait l’interdit d’interdire, puisque tout apparaissait « innocent ». C’était avant le porno bobo dès 22h sur Canal+ et les vidéos sur Internet qui diffusent le sexe comme gymnastique virale.

Toute une époque – révolue. En reste en moi l’image du petit blond aux cheveux casque, gracieux et intrépide, un Phil standard et démultiplié tant c’était la mode des années 70 que ces clones de Claude François à dix ans.

DVD Trocadéro bleu citron de Michaël Schock, 1978, avec Anny Duperey, Lionel Melet, Bérengère de Lagâtinerie, Henri Garcin, Gaumont, €12.99

Ce produit est disponible dans la promotion : 2 DVD achetés = le 3e offert. Entrez le code 3DVDPOUR2 lors du paiement.

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Paris au printemps 2016

Les vacances ont commencé : « de Pâques » pour les étrangers, « de printemps » pour le premier tiers des Français – dénomination politiquement correcte pour ne pas froisser les non-chrétiens… Les touristes sont revenus, avec précaution, mais il y a désormais une petite queue pour visiter la Sainte-Chapelle.

paris sainte chapelle

Les cadenas de la Passerelle des Arts ont été éradiqués et les « panneaux de verre » promis ont enfin remplacés des tags sur contreplaqué des scribouillards gais de la Mairie. Mais les étrangers obstinés et bêtement moutonniers, cherchent tous les moyens pour verrouiller encore des cadenas, à chaque croisement de fer, à chaque anneau.

cadenas pont des arts 2016 paris

Dans la cour du Louvre, une sculpture d’Eva Jospin (oui, la fille de) est présentée dans un labyrinthe sombre.

eva jospin sculpture louvre paris

La pyramide reflète le ciel gris pommelé et un avion de ligne trace une virgule au-dessus.

louvre pyramide paris

Rue de Richelieu, c’est Molière qui trône, assis non loin de la Comédie et regardant vers le nord.

moliere rue de richelieu paris

La mode du printemps jeunes s’étale dans la vitrine d’une boutique passage Jouffroy.

mode 2016 paris passage jouffroy

Un peu plus loin c’est une bonbonnière, pâtisserie tout-sucre, qui attire de son écrin douillet.

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Dans le passage Verdeau qui suit, en enfilade, le Bonheur des dames est dédié depuis un siècle à la broderie.

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Une librairie de livres anciens présente un Pierre Joubert aux ados sportifs.

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Chez un couple artiste, qui regarde les livres d’art en occasion, le garçon porte une crête verte.

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C’est Paris au printemps.

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Stendhal et la province

Stendhal en ses Voyages en France est immergé dans la province. Il en est issu, il ne l’aime pas, il a en horreur toute sa ” petitesse bourgeoise “. Mais comme la France est essentiellement composée de provinces, il est forcé de composer. Et, parcourant cette France-là, il s’y intéresse, la découvre et la pense – c’est la vertu de voyager. Si les Français sont d’habitude (et faussement) mesurés à l’aune de Paris, tout étranger qui voudrait connaître ” la France ” aurait à passer plusieurs mois dans une ville de province, conseille Stendhal.

Certes, il lui faudra supporter ” l’air bête ” de tout le monde, la tyrannie de l’opinion dans les villages et les petites villes, la prétention de ceux qui ne connaissent rien d’autre que ce qui les entoure. ” Le signe caractéristique du provincial, c’est que tout ce qui a l’honneur de lui appartenir prend un caractère d’excellence “ (Saint-Malo, juillet 1837, p.320). ” Si le provincial est excessivement timide, c’est qu’il est excessivement prétentieux ; il croit que l’homme qui passe à vingt pas de lui sur la route n’est occupé qu’à le regarder ; et si cet homme rit par hasard, il lui voue une haine éternelle “ (Nivernais, 18 avril 1837, p.19). Cette petitesse de province qu’il raille reste parfois d’actualité, il en est maints exemples.

Le pire est ” l’ennui “, cet incommensurable ennui de province, la vie au ras des mottes, une hibernation à la russe, grisâtre, éternellement hors du coup. Des générations entières semblent s’y emmurer comme en mausolée, végétatives. La vie de province n’est-elle pas un interminable deuil où l’on renonce à tout sans avoir rien connu ni aimé ? Sauf près de la mer : ” La mer par ses hasards guérit le bourgeois des petites villes d’une bonne moitié de ses petitesses ” (Langres, 5 mai 1837, p.51). C’est à peu près ce que dira l’historien Fernand Braudel en opposant une France du large, ouverte sur le monde, à une France des paysans, ancrés dans leur glèbe et heureux que rien ne change.

stendhal memoires d un touriste

C’est pourtant en province qu’est la force de la France, sa profondeur. Stendhal note que c’est dans les villes de province que se rencontre cette jeunesse prête à tout et non contaminée par la fatuité parisienne, par sa révérence pour les ” statuts ” acquis. La jeunesse provinciale de son siècle en veut ; elle est l’avenir industrieux du pays. ” C’est l’antipode de la politesse de Paris, qui doit rappeler avant tout le respect que se porte à elle-même la personne qui vous parle et celui qu’elle exige de vous. Chacun ici, en prenant la parole, songe à satisfaire le sentiment qui l’agite, et pas le moins du monde à se construire un noble caractère dans l’esprit de la personne qui écoute, encore moins à rendre les égards qu’il doit à la position sociale de cette personne. C’est bien ici que M. de Talleyrand dirait : on ne respecte plus rien en France “ (Valence, 11 juin 1837, p.147).

Le Parisien sait tout, a tout vu, et regarde de haut quiconque objecte : ” Le pédantisme des savants de Paris est tout en réticences et en sourires de satisfaction. Ces messieurs vous font comprendre, avec une politesse exquise, qu’une découverte dont vous leur parlez ne peut pas exister, car ils ne l’ont pas expliquée. Ou bien c’est une chose extrêmement ancienne, oubliée et passée de mode, qui a été cent fois expliquée ” p.149. Et Stendhal d’ajouter : ” Ces savants deviennent gobe-mouches et bientôt pédants et académiciens (c’est-à-dire n’osant plus dire la vérité sur rien, de peur d’offenser un collègue) “ p.480.

Il faut faire la part de la torpeur d’époque, après le déchaînement révolutionnaire et l’ambition napoléonienne. Mais Louis XVIII et Charles X venaient de passer et la France d’alors s’éveillait à la modernité technique, industrielle, économique. Tout comme de nos jours après Mitterrand II et Chirac I puis II et Hollande I. ” La bonne compagnie de l’époque actuelle, seul juge légitime de ce que nous imprimons, a une âme de 70 ans ; elle hait l’énergie sous toutes ses formes ” (Bourgogne, 27 avril 1837, p.34).

Il fallait bien sortir de cette torpeur ! Car ” quel dommage que la patrie de Marot, de Montaigne et de Rabelais, perde cet esprit naturel piquant, libertin, frondeur, imprévu, ami de la bravoure et de l’imprudence ! Déjà il ne se voit plus dans la bonne compagnie, et à Paris il s’est réfugié parmi les gamins de la rue. Grand Dieu ! allons-nous devenir des Genevois ? “ Ainsi parlait Stendhal à Fontainebleau le 10 avril 1837 (p.6). Au contraire, ” le grand malheur de l’époque actuelle, c’est la colère et la haine impuissante. Ces tristes sentiments éclipsent la gaieté naturelle au tempérament français. Je demande qu’on se guérisse de la haine, non par pitié pour l’ennemi auquel on pourrait faire du mal, mais bien par pitié pour soi-même. Le soin de notre bonheur nous crie : ” chassez la haine, et surtout la haine impuissante ! “, (Lorient, 7 juillet 1837, p.295). Ne croirait-on pas lire un pamphlet contre la gauche dont le seul programme fut ” l’anti-Sarko ” ? ou contre la droite, dont la seule critique à l’encontre de Hollande fut contre Taubira et son mariage gai ?

Prenez l’exemple de Bordeaux, qui fut rattachée à la France par Charles VII en juin 1451 : ” En s’unissant à la France, Bordeaux tomba dans une monarchie absolue, où le favori décidait despotiquement de tout ; de là ses fréquentes révoltes (…) Il était naturel que Montaigne et Montesquieu naquirent dans ce pays qui, du gouvernement raisonnable, était tombé dans le favoritisme, et s’en irritait d’autant qu’il ne s’avouait pas nettement son cas. Les esprits à Bordeaux n’étaient pas avilis par l’habitude de la servilité “ (Bordeaux, 9 avril 1838, p. 646).

Est-ce ce qu’il faut souhaiter à la gauche comme à la droite pour que la France soit enfin bien gouvernée ? Car le pouvoir trop centralisé engendre la petitesse, l’infantilisme, le ressentiment. Voyez le fonctionnaire, note Stendhal : ” étudiez la vie de cet homme. Vous verrez peut-être qu’abreuvé de mépris, poursuivi par la crainte du coup de bâton ou du coup de poignard, comme un tyran, sans avoir le plaisir de commander comme celui-ci, il ne cesse de songer à la peur qui le ronge qu’au moment où il peut faire souffrir autrui. Alors, pour un instant, il se sent puissant, et le fer acéré de la crainte cesse de lui piquer les reins. Appliquez-lui le remède indiqué par le célèbre Cuvier : ” traitez-le comme un insecte. Cherchez quels sont ses moyens de subsistance, essayez de deviner ses manières de faire l’amour, vous verrez… “ (Lorient, 7 juillet 1837, p. 296).

Ironique, mordant, réaliste, acéré – Stendhal est plus que jamais de notre époque !

Stendhal, Voyages en France, Gallimard Pléiade 1992, 1664 pages, €70.00
Stendhal, Mémoires d’un touriste, Folio 2014, 848 pages, €10.40
e-book format Kindle, €9.99

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