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Salon d’Hélène Darroze à Paris

Situé au 4 de la rue d’Assas dans un environnement bourgeois proche du boulevard Raspail, le Salon d’Hélène Darroze, ouvert à la fin du précédent millénaire, ressemble à une entreprise de pompes funèbres. Tout est noir, la devanture, le décor. A l’étage le restaurant, au rez-de-chaussée le salon – moins cher – où règne le menu « tapas ».

Lorsque vous entrez dans la caverne, passez sous le catafalque, une délicieuse fraîcheur de caveau vous saisit par tout le corps. Elle contraste heureusement avec la chaleur d’enfer qui règne à l’extérieur, 37° centigrades au moins, réverbérés par les trottoirs et les murs !

Les tables en noir ne ravivent pas l’ambiance et le champagne glacé (19€ la flûte en plus du menu) réfrigèrent la gorge. L’endroit est trop calme, comme si les clients se sentaient morts-vivants, osant à peine élever la voix dans cette grotte climatisée, pensant peut-être même à leur fin. Il y a peu de monde en ce midi, deux tables seulement sont occupées, la saison touristique n’est pas vraiment commencée.

Le service est fait par un faux jeune homme (selon ses références d’enfance en dessins animés, il est de la génération des presque 40 ans) ; il est onctueux, tout en noir comme un croque-mort, mais nettement plus aimable. Il nous décline le choix du menu par des mots qui enjolivent. Toute sauce se voit haussée au nom d’émulsion, toute cuisson prolongée au nom de confit.

Les soi-disant « tapas » (mot qui fait bien à la mémoire courte des bobos ignares) sont des plats courts multipliés, et emplis de virtuosité. Nous prenons ceux du jour, mais la carte offre d’autres choix. Le menu « du jour » change semble-t-il chaque semaine.

Nous commençons par trois ravioles de homard dans un bol ; elles ne peuvent pas se battre en duel parce qu’elles sont trois. Elles sont accompagnées de petits pois justes raidis au bouillon et arrosées d’une « émulsion ». Le tout a un goût délicat, un peu fade selon certains, un ravissement selon d’autres.

Suit un gaspacho étonnant, qui renouvelle le genre de bonne façon : deux quartiers de tomates (épluchées), un huitième de citron (tout juste confit) décoré d’un brin ou deux de coriandre fraîche avec, à côté de l’assiette une fiole d’« émulsion » de poivron rouge, d’ail, de vinaigre et d’eau (avec un peu d’huile peut-être). J’ai beaucoup aimé, préférant déguster les légumes seuls avant le potage.

Arrive le (mini) pavé de cabillaud (80 g ?), juste passé au grill avec sa demi-mini-courgette poire, sa fleur de (mini) courgette,  son herbe (indéfinie) et son « émulsion » verte – probablement de courgette. A notre table, certains usent du piment (d’Espelette évidemment) et de sel. Pas pour ma part bien que l’« émulsion » ait peut-être méritée d’être un tantinet plus assaisonnée.

Enfin de cochon de lait « confit » dans sa graisse, très tendre et goûteux, accompagné de sa fleur de mini-courgette farcie d’herbes aromatiques. La qualité des produits, leur cuisson au respect, leur goût au naturel, font tout le charme de la chef Darroze, il faut bien le reconnaître.

En dessert, je choisis le Paris-Brest, d’autres le riz au lait sur rhubarbe avec son coulis de framboise. Le Paris-Brest est rond comme le veut la tradition (qui vient de la course cycliste), mais la pâte à choux est pralinée et la crème fortement garnie de noisettes sur un cœur en chocolat. C’est assez léger et fort en goût d’enfance, juste de quoi désirer un bon café.

Il existe un menu 3 tapas du jour pour 30€, nous avions pris le menu 4 tapas du jour et 1 dessert pour 49€. L’originalité et la variété méritent ce prix, vite atteint dans n’importe quelle brasserie pour des banalités.

Restaurant Hélène Darroze à Paris, 4 rue d’Assas 75006 Paris, tél. 01 42 22 00 11 reservation@helenedarroze.com

  • Ouvert du Mardi au Samedi, service de voiturier (sauf en août).
  • Déjeuner : de 12h30 à 14h30 (sauf dimanche et lundi).
  • Dîner : de 19h30 à 23h30 (sauf dimanche et lundi)

Métros proches : Sèvres-Babylone (lignes 10 et 12) et Saint Sulpice (ligne 4)

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Le prénom de Matthieu Delaporte et Alexandre de La Patellière

Nous sommes chez les bobos de gauche parisiens qui habitent le 19ème arrondissement. Lui (Charles Berling) est prof de fac en littérature française de la Renaissance, elle (Valérie Benguigui), surnommée « Babou », prof de collège à Vincennes et syndiquée FSU. Ils invitent pour une soirée le frère de Madame (Patrick Bruel) qui s’enrichit dans l’immobilier et son épouse dans la mode (Judith El Zein), ainsi que leur ami d’enfance Claude (Guillaume de Tonquédec), trombone dans l’orchestre de Radio-France.

L’épouse rapportée arrive en retard dans ce coin isolé de Paris et doit grimper les cinq étages sans ascenseur (le chic popu des bobos arrivés) tout en étant enceinte. Durant son absence, les autres demandent comment le bébé va s’appeler. « La bonne nouvelle », déclare le macho de père méditerranéen Bruel, « est que c’est un garçon » ; puis il annonce que « la mauvaise » est qu’il n’est pas vivant. Première blague qui jette un froid glacial. Bon, on passe à autre chose, tandis que le « buffet marocain » à la mode chez les bobos férus d’exotisme misérabiliste s’installe (une fois de plus, semble-t-il au vu des mines désolées des habitués).

Bon, « comment allez-vous l’appeler ? » C’est simple un prénom, privilège traditionnel du père pour les garçons dans les sociétés normales. Mais pas chez les bobos : tout doit être collectif, tout doit être politiquement correct, tout doit être « moral », affirmer la filiation génétique, familiale, historique et intellectuelle. Alors le Benguigui de déclarer sans rire, après avoir laissé deviner sans succès, qu’il compte appeler son fils Adolphe.

Parce qu’il a lu le roman de Benjamin Constant, offert par son beau-frère si lettré, et que sa femme et lui ont adoré ce romantisme. Rien que de très classique ? C’est sans compter sur l’idéologie et les tabous « de gauche » des bobos branchés ! « Comment ? Adolf ? Comme Hitler ! ». Le Berling, lèvres pincées, s’en étrangle. Et la discussion s’enflamme, tandis que Babou bobonne fait des allers-retours entre la salle et la cuisine où son « buffet froid » nécessite on ne sait quels longs réchauffages. Une manière de montrer combien la « simplicité » affichée n’est que de la com’ et que c’est surtout l’apparence qui compte chez ces bourgeois qui se disent « libérés ».

Ce qui implique une liste de prénoms « interdits » par la morale politiquement correcte des années de gauche : ni Adolphe à cause de Hitler, ni Joseph à cause de Staline, ni Philippe à cause de Pétain, ni Francis à cause de Franco mais aussi de Heaulme – tueur en série lui aussi -, ni Auguste à cause de Pinochet, ni Paul à cause de Pol Pot (« c’est le même son, hein, comme Adolphe et Adolf ») !… Toute la bêtise crasse de la morale dominante et des tabous idéologiques de ces bourgeois promus par la fonction publique s’étale, dans ses contradictions.

Puisque le prénom pose problème, parlons d’autre chose. Mais comme l’agressivité affleure toujours chez ces « pacifistes » affichés, ce sont aussitôt les querelles de personnes qui surgissent : l’épouse rapportée qui se rebiffe, elle pensait à un prénom symbolique « qui ferait plaisir à la famille » et jette à la tête des moralistes qui se mêlent de sa vie privée le ridicule des prénoms qu’ils ont eux-mêmes choisis pour leurs enfants afin de se distinguer de la masse, de « faire original », de « bien marquer la différence » : Myrtille et Apollin…

Suivent les accusations réciproques : égoïste, radin, pédé. Tout ceci parce que le prénom Adolphe était une blague, inspiré d’un roman qui traînait dans le vaste foutoir-bibliothèque de ces bobos couverts de livres – mais qui n’ont pas la télé. Le couple veut, en réalité, appeler traditionnellement le bébé du prénom du grand-père : Henri. La famille rabibochée (les deux Benguigui et leurs conjoints) ne trouve donc rien de mieux pour défouler leur colère (immorale) que de se tourner vers le seul bouc émissaire à leur disposition : Claude. Il est surnommé Reine-claude, donc « prune » par les deux mâles qui le soupçonnent d’être pédé. Et défile toute la litanie des « preuves » qui sont autant de clichés xénophobes contre cette minorité déviante pourtant adulée à gauche : « tu es célibataire, tu aimes la musique et faire la cuisine, tu ne parles jamais de tes amies… » Toute la bêtise du conformisme bourgeois, repris sans distance par les bobos branchés qui n’aiment rien tant que d’être au chaud dans leur bande – tout en affectant d’avoir la conscience morale et l’esprit critique !

Mais l’agressivité se retourne contre eux, en bonne dialectique rappelée pourtant par le prophète de la gauche, Marx : Claude avoue avoir une liaison – et avec une femme – dont tous sont « très proches, d’ailleurs ». Le silence se fait, les imaginations travaillent, l’ambiguïté s’installe : non, ce n’est quand même pas !…

Bruel soupçonne sa femme d’avoir couché avec Claude, Berling soupçonne la sienne d’avoir fait de même. C’est pire : Claude couche avec la mère des Benguigui frère et sœur. Impossible ! Odieux ! Ce ne sont que remarques scandalisées chez ces bourgeois soi-disant non-conformistes, affichés à la pointe de la gauche, soi-disant libérés après mai 68 et confits en gauchisme anti-autoritaire. D’autant que la sœur reproche à son frère de toujours avoir été privilégié par ses parents, et à son mari de l’avoir exploitée pour réussir sa thèse et avoir la paix avec les enfants.

Eh bien, cette fois, tout est vrai. Ce n’est pas une blague. Pas de quoi grimper aux rideaux puisque c’est parfaitement « moral », dans les nouvelles normes de gauche moderne des familles recomposées et du mariage pour tous, de coucher avec une femme de 26 ans plus âgée. Et qu’il est tout aussi « moral » qu’époux comme épouse doivent participer à égalité aux tâches du ménage et à l’élevage des enfants.

Plus tard… le bébé naîtra et réservera une surprise. Restera le prénom à lui donner in extremis. Et « la famille » rassemblée affirmera sa force face à la morale collectiviste à la mode. La gauche, au fond, quelle blague ! un simple affichage pour faire bien.

Tiré d’une pièce de théâtre du même nom, ce film très dense réunit des acteurs convaincants dans leur rôle et critique de façon acerbe et irrésistible cette caste de nouveaux curés socialistes qui se croient l’avant-garde de l’avenir humain et veulent imposer leur conception du monde seule vraie.

Le rire naît des contradictions permanentes entre leur Morale brandie avec force – et les tristes réalités de leur vie quotidienne ; entre leur communication tonitruante et les ridicules petits faits ; entre leur apparence sophistiquée et la simple vérité.

Imaginez, hors de France, la vanité de cette bande de nantis à la conscience tourmentée ? Encore faut-il aller visiter l’étranger, quand on est bobo branché ancré dans les bandes même après la frontière : ils « font » en groupe, en ligue, en procession, « la » Chine, « la » Russie, et ainsi de suite. Comment peut-on vouloir imposer au monde entier l’inanité de son petit ego ? Le coq flamboyant trompetant au soleil qui se lève combien il est son égal en injonctions morales, les deux pattes ancrées sur son fumier…

Un très bon film – désespérément actuel – qui vous tient en haleine jusqu’au bout !

DVD Le prénom de Matthieu Delaporte et Alexandre de La Patellière, 2012, avec Patrick Bruel, Valérie Benguigui, Charles Berling, Judith El Zein, Guillaume de Tonquédec, Pathé 2013, 1h40, édition simple €7.35, blu-ray €17.35

DVD 2 comédies : Quai d’Orsay + Le prénom, Pathé 2014, €19.00

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Michel Déon, Mes arches de Noé

Plutôt qu’une autobiographie, Michel Déon livre ici ce qui l’a créé. Ses parents bien sûr, mais aussi ses lectures, ses rencontres, les lieux où il a vécu, ses enfants.

Tout commence par une île. Lorsqu’on est enfant unique et que l’on a dix ans en 1929, Robinson Crusoé est LE livre qui vous forme. Homme seul, livré à lui-même, qui doit recréer sa civilisation ex-nihilo, se débrouiller pour bien vivre, Robinson est l’archétype imaginaire de l’individu doué de raison des Lumières. Il habite une île, lieu clos qui enferme et oblige, mais permet aussi l’envol de l’imaginaire et l’appétit pour les rencontres inopinées. « On ne lit qu’un livre. Le mien s’est appelé Robinson Crusoé », déclare Michel Déon dès la première ligne.

Tout au long de sa vie, il en a connu, des îles : le Cap Ferrat, Madère, Spetsaï, l’Irlande, Oléron même. Et puis le couple, qui est une île à soi tout seul, avec les enfants pour faire nid. Alice est née en 1963 et Alexandre en 1965, l’auteur leur dédie ce livre. Il avait déjà 44 ans à la naissance de la première mais, les sens apaisés, une œuvre en cours, il a su les aimer. Les notations ne manquent pas, pudiques et fières, qui disent l’amour paternel. A Cythère, lorsqu’il avait 9 ans : « nous aperçûmes Alexandre qui gonflait le canot pneumatique de l’Esperos et, petit dieu nu et cuit par le soleil, pagayait vers la plage » p.133.

Il a connu aussi les gens, les amours, les célébrités de rencontre et les amis littéraires. Son père est mort de maladie lorsqu’il avait 13 ans, laissant un manque à cet âge où l’adolescent est en quête de modèle. Il était monarchiste, ce pourquoi Edouard Michel (qui se fait appeler Michel Déon) a suivi l’Action française. Il s’est lancé dans le journalisme avec cette presse, a rencontré Charles Maurras qu’il a fréquenté de près durant l’Occupation, à Lyon. Il ne partage en rien les idées antisémites aussi théoriques qu’absurdes de Maurras, inutiles dans sa politique et qui tenaient plus à l’air du temps et aux suites de l’affaire Dreyfus qu’à une conviction « raciale » ; Michel Déon durant des pages démonte cet amalgame. Il reste que Maurras avait des idées et que la France en avait besoin, bien qu’elle se soit vendue à un maréchal cacochyme venu de 14. En 1978, rappeler à ce pays girouette, vendu à nouveau à « la gauche » marxiste sans plus de réflexion, était un acte de courage intellectuel. « Je commençais à voir les Français tels qu’en eux-mêmes ces années d’épreuve les changeaient : ‘C’est plein la Kommandantur des personnes qui viennent dénoncer les autres’ » p.79. Une preuve que le « penser par soi-même » des Lumières – ce phare authentique de la pensée française – était le propre de Michel Déon.

A 17 ans, le jeune Edouard, qui réside au Cap Ferrat avec sa mère, pratique l’aviron, les haltères, le punching-ball et le tennis. Ce qui lui permet des rencontres, dont un Michel de… qui a une sœur de dix ans plus âgée que ses 17 ans. Ce fut donc B. qui l’initia à l’amour, physique, sentimental et irraisonné. Il en gardera à jamais la trace dans sa vie et dans ses personnages. « Elle m’a aussi enseigné qu’on peut aimer successivement (et, à la rigueur, quand le temps presse, ensemble) deux ou trois femmes sans rien voler à l’une ou à l’autre parce que ce n’est jamais le même sentiment qu’elles inspirent et que, réciproquement, on peut aimer un être qui appartient à un autre sans que vous dévore le besoin de posséder à soi seul l’objet aimé. Ce qu’on vous donne est déjà trop beau » p.242.

Pour le reste, François Périer, Kléber Haedens, Paul Morand, Coco Chanel, Jean Cocteau, Jacques Chardonne, Jacques Monod, sont quelques-unes de ses rencontres et de ses amitiés. Il les évoque avec couleur et affection, notamment Kleber Haedens, oublié injustement aujourd’hui au profit d’histrions qui ne lui arrivent pas à la cheville en littérature. Avec Kleber Haedens, « on découvrira (…) que c’est dans le sport amateur que se sont réfugiés aujourd’hui les grands auteurs de la tragédie : l’héroïsme, la fatalité, la passion et la pureté » p.163. Bien loin de ces profs qui méprisaient le corps, à la suite de la déformation chrétienne, et qui considéraient « les souffreteux de la classe (comme) a priori les têtes pensantes et les bien balancés, voués à des métiers manuels » p.63. Une attitude qui a duré jusque dans les années 1990 et qui explique peut-être le retard économique français et la coupure entre « élite » et peuple dont se gargarisent les socio-intellos d’aujourd’hui…

Il y a une véritable saveur humaine en ces pages bien écrites et qui coulent avec bonheur. Le panorama d’une existence qui allait encore durer quarante ans, entre la Grèce, l’Irlande et Paris.

Michel Déon, Mes arches de Noé, 1978, Folio 1980, 318 pages, €8.20

Les œuvres de Michel Déon chroniquées sur ce blog

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Dada, l’éternel mouvement

Je parle de plus en souvent de Dada, car ainsi le veut notre époque. Enfourchons donc le Dada dont le nom voudrait, selon la légende, être né le 8 février 1916 au café Terrasse à Zurich, trouvé à l’aide d’un coupe-papier glissé au hasard entre les pages d’un dictionnaire. Dada, ‘cheval d’enfance’ en français, ‘oui-oui’ en russe… En fait, une lettre exposée l’avoue tout cru « ce que nous appelons Dada est une bouffonnerie » (Kurt Schwitters). Car Dada s’expose avant tout; il n’est rien sans le théâtre social, rien sans la provocation.

Une exposition il y a une dizaine d’années au Centre Pompidou a attiré du monde. Parce que cela questionne, fait « intello », parce que c’est ludique aussi avec ses collages façon scolaire, un vague air de Mai-68 avec ses jeux de mots. Plus de 1000 œuvres de 50 artistes.

Dans l’une des salles, un échiquier attend les joueurs. Le problème est qu’il n’a pas de cases, les pions doivent se déplacer au hasard. Ce n’est point un hasard, mais tout Dada, la subversion de tout ce qui était durant cette guerre de 1914 absurde et sanguinaire : la diplomatie des alliances, les appétits coloniaux, l’accès aux matières premières, la poudrière des Balkans, la technique sociale du bourrage de crâne sous le nom de « patriotisme », celle des marchands de canons et de mitrailleuses pour tirer encore plus vite et encore plus fort, l’indigence du socialisme, le terrorisme anarchiste, la morgue des puissants. Car l’échiquier est une image en réduction de la société, chacun s’y déplace selon son rôle social.

La salle d’exposition est elle aussi un échiquier, mais cette fois les cases sont apparentes, signe que les muséographes souhaitent établir une hiérarchie dans cet ensemble qui n’en voulait pas. Manquent les pions, les auteurs sont rassemblés en mur de portraits, à l’entrée. Car Dada est un « mouvement » et pas une école, un moment de la vie, surtout pas une maturité. Dada ne sera jamais classique. Les artistes essaient de tout dans le désordre. Vous allez de salle en salle, parmi la foule, vous vaguez. Dada n’est pas pédagogique.

Dada est comme de l’eau, vous cherchez à la saisir et ne vous reste dans la main que quelques gouttes brillantes, la sensation du mouillé et cette fraîcheur qui fait réagir. Rien n’est figé, l’insaisissable passe et ne laisse qu’une trace, mais cette trace stimule comme un choc électrique, elle met en branle l’imagination.

L’œuvre n’existe pas, elle est seulement percussion de silex qui donne une étincelle. D’où ces collages, ces photomontages, ces contradictions de couleurs, ces mannequins au masque de cochon affublés d’uniformes sociaux, ces bas-reliefs en objets de récupération, ces détournements d’objets directs telle la pissotière de Duchamp intitulée « fontaine ». Tous les supports sont placés au même niveau. Dada est « comme vos espoirs : rien » (Francis Picabia).

Dada est une démarche qui s’empare des nouveaux médias, de ce culte d’époque pour la machine, et les critique à la racine. C’est drôle, provocateur, souvent potache. Nous avons tous fait de tels collages dans nos « cahiers de texte » à 15 ans, tous collé des moustaches à la Joconde à 12 ans, tous écrit de la scatologie codée comme GLLOQ ou GPTQBC à 9 ans. Dada l’a fait et sa Joconde barbue et moustachue est intitulée LHOOQ. « Quoi ? m’a dit alors mon gamin. Lis les lettres à haute voix, les trois premières, lui rétorquais-je. El… hache… oh. – Et tu n’as pas chaud, toi ? (lui, déjà col largement ouvert dans la chaleur de la foule) LHO : elle a chaud ? – Voilà, et la suite maintenant ? – au… ku, oh ça alors ! – Tu as compris » (sourire de connivence du tout jeune adolescent qu’il était alors).

Pas plus subtil que ça. Même plus drôle à notre époque qui a fait bien pis. Le père Ubu ne vaudra jamais Rabelais. Mais nous sommes en 1918 et c’était osé, donc stimulant. Un flacon de « Belle Haleine », « eau de voilette », voisine avec une « bas gare d’Austerlitz ». Le moment Dada ne semble plus qu’une étape d’adolescence à notre génération. La potacherie Libération (le journal d’une génération) est passé par là.

Roumains (Tristan Tzara, Marcel Janco), Allemands (Hugo Ball, puis Richard Huelsenbeck), Alsaciens (Hans Arp), ils s’étaient retrouvés en Suisse hors la guerre, non par pacifisme mais pour interroger la modernité. 1916-1924, huit années pleines avant la métamorphose et la dispersion, les années de l’adolescence attardée avant la maturité des styles. Car le mouvement Dada n’est pas nouveau, il est ce « long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens » dont parlait déjà Rimbaud (lettre à Démeny 15 mai 1871). Tout essayer avant de choisir sa propre identité. Toujours éphémère, toujours recommencé. Dada, c’est un âge de la vie.

C’est à Paris que Dada s’épanouit en janvier 1920 quand Tristan Tzara s’y installe. La littérature s’en empare car rien, en France, ne se faisait à l’époque sans la littérature (ce qui a bien changé…). André Breton, Louis Aragon, Philippe Soupault, Paul Eluard en seront. Les spectacles injurient le public pour qu’il sorte de sa passivité mutique et apprenne à détruire, à devenir spontané, à recréer de la vie. Dada renouvelle le processus de création, libère l’art de ses carcans à une époque de guerre où les valeurs ne valent plus. Réhabiliter le hasard, l’inconscient, l’essai à l’infini, critiquer l’art pompier et la société bourgeoise, la bienséance, le bien-pensant, le formaté industriel et idéologique.

Tout cela disparaîtra dans le communisme, puis dans la réaction purement commerciale du monde libéral-libertaire. Il y a toujours un ‘politically correct’ à défoncer, un formatage à subvertir. Dada est ce message permanent. Un collage d’engrenages sur fond noir avec ce mot « danger » : mettez-y les doigts et la société, la technique, la pensée unique, vont vous broyer, le conformisme d’époque vous faire parler, malgré vous. Dada, ancêtre du Surréalisme.

A chacun de revivre le sens premier du mouvement, cette réaction de corps sain contre l’anémie sociale. Au spectateur de faire le tri dans la caverne d’Ali Dada.

Dans le fond de l’exposition, une planche peinte percée d’un trou rond est intitulée « jeune fille ». Par la matrice, le spectateur-voyeur peut apercevoir, par-delà la vitre, les toits de Paris vers Montmartre. Dada ne crée pas d’œuvre ;  il ouvre vers la vie. Il faut pour cela en violer les formes, pénétrer les apparences pour être initié à l’au-delà du réel.

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Dimitri Lioubov, Immersion d’un attaché culturel russe à Paris

Ainsi que la citation en tête l’indique, il s’agit d’un roman crypté, une parodie d’espionnage. Dimitri Lioubov, soupçonne-t-on, ne s’appelle pas ainsi de son vrai nom, et il n’est pas plus espion ou russe que vous et moi (enfin vous, je ne sais pas). Son style à la foi direct et parodique rappelle celui de « Max Milan », du même éditeur. Peut-être un unique auteur caméléon qui prend plusieurs formes ? Peut-être l’éditeur lui-même ? (Jusqu’où va la paranoïa quand on lit à vocation de chroniquer)…

L’action se situe en 1984, ce qui n’est pas non plus par hasard, tant le roman 1984 de George Orwell est la quintessence du formatage d’Etat sur les populations. L’an 1984, c’est la gauche au pouvoir en France, avec les résultats politiques, économiques et sociaux lamentables que l’on sait – même l’idéologie socialiste a pris un coup dans l’aile. C’est dire si l’intervention finale d’un « membre du Parti communiste » est bouffonne, faisant comme si…

Mais reprenons au début. L’espion Dimitri (c’est lui qui raconte), « attaché culturel » soviétique à Paris – ce qui veut dire espion du KGB – « habillé d’un imperméable mastic » (comme dans les romans de gare) et d’un sac à dos noir (hip-hop à la Mitterrand) est en mission au Musée des Arts & Métiers. Son objectif ? Pénétrer les secrets du sous-marin nucléaire Redoutable dont la partie avant se trouve déjà exposée au musée.

Profitant d’un moment d’inattention générale, l’espion plonge dans la coque par la tourelle, ni vu, ni connu. Cette performance athlétique accomplie grâce à son entraînement spécial dans les écoles d’espionnage, il constate avec stupeur – et un brin désabusé – que la bureaucratie moscovite l’a abusé : la coque est vide. Aucun matériel sensible n’est contenu dans son enveloppe.

Il lui faut donc ressortir, tout aussi ni vu, ni connu, pour rendre compte de sa mission méticuleuse à sa hiérarchie. Mais là, problème : soit il n’ose pas, soit il ne réfléchit pas, soit il n’a pas été correctement entraîné : il ne peut pas sortir sans se faire repérer. Et c’est le défilé cocasse des classes de gosses, émerveillés de la puissance de destruction que vante l’instit enfiévré, des groupes de touristes guidés par des gardiens mis en verve par lesdits instits, des vieilles qui viennent se mirer en sa coque comme en leur miroir pour se refaire de pulpeuses babines…

Des expéditions la nuit aux toilettes, tandis que les deux gardiens quasi retraités sont captivés par leur film porno, permettent de satisfaire aux besoins de la nature et de remplir d’eau la thermos. Mais les jours passent ! Cette inaction, malgré l’entraînement commando, a quelque chose de bouffon elle aussi : il aurait été si simple de se planquer aux toilettes avant l’ouverture, puis de ressortir comme un badaud moyen sans se faire remarquer. Mais ce « plan B » (cher à tous nos gauchistes alter d’aujourd’hui) n’effleure l’esprit de notre guébiste que fort tard dans l’action, et sans qu’il le mette en œuvre.

Car l’élite soviétique, soigneusement sélectionnée, a les tares de toute consanguinité trop poussée. « L’Empire est le modèle du réseau, il se compose d’une classe supérieure étanche à toute autre. De là proviennent les plus hauts gradés dans tous les domaines » p.45. Les mélenchonistes et autres souteneurs du si pittoresque PC, devraient savoir à quoi s’attendre.

Je ne vous dirai pas comment il va s’en sortir, mais ni la profession, ni le savoir-faire ne se montrent grandis. En russo-soviétique, l’approbation se dit « da », en général doublé : « da ! da ! ». Le lecteur l’aura peut-être compris, Dada est peut-être la clé de l’énigme. Car l’absurde idéologique poussé à espionner le rien que contient une maquette, les ordres impératifs de la bureaucratie centrale pour faire agir leur agent pour rien, l’entraînement intensif pour se trouver piégé comme rien, dépeignent cet absurde que le mouvement né en 1916 a révélé.

Le plus absurde étant la prise de conscience écologique et la montée de misanthropie de cet élève zélé des collectivistes productivistes.

Ce qui n’empêche pas notre individu de se livrer à de réjouissantes critiques à la « Max Milan » de notre société parisienne contemporaine si contente de soi et de sa mission universelle. « A combien de spectacles d’avant-garde ai-je dû assister ? Longues soirées de bavardage autour du sexe des anges, le formalisme théorique a englouti les dernières capacités réflexives de ces artistes subventionnés. Ils se qualifient de dérangeant. Que dérangent-ils en racontant des histoires petites-bourgeoises de mœurs aussi tarabiscotées qu’invraisemblables, de conflits familiaux de de révélation sexuelle sans intérêt ? » p.71. L’avant-garde était réputée « scientifique » dans le marxisme selon Lénine, fraction éclairée du Prolétariat qui doit mener les masses vers la lumière. Elle s’est bien dévoyée chez nos intellos à la mode… Ils se montrent « capables de gloser comme aiment le faire les Français sur un sujet dont ils ne connaissent que les commentaires », ajoute l’auteur p.104.

A lire cum grano salis, comme on disait jadis dans les classes où l’on apprenait encore quelque chose.

Dimitri Lioubov, Immersion d’un attaché culturel russe à Paris, 2017 PhB éditions, 110 pages, €9.00

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Michel Déon, Les poneys sauvages

Les poneys sont ces jeunes hommes, trois Anglais, deux Français, qui se rencontrent à Cambridge avant de vivre la guerre, puis l’après-guerre. Leur sauvagerie est déboussolée par la médiocrité et le sordide de l’époque. Ils sont aussi le rappel de la nature, ces poneys aperçus un matin de Blitz par la fenêtre d’une auberge de la New Forest par Georges, l’un des membres. Symboles de la vie obstinée qui va, de la nature vigoureuse sans cesse recommencée, des enfants de ces pères désabusés qui forceront leur destin dans le déclin de l’homme blanc. « Nous avons tout à apprendre de cette génération à laquelle nous avons inoculé, sans le savoir, un immense dégoût de l’humanité, du bien, du mal, de l’ordre comme du désordre » p.266.

Comme chacun sait, les Trois mousquetaires étaient quatre, plus l’auteur. Michel Déon reprend le mythe avec Georges le Français en Athos, flanqué d’un fils de hasard (Daniel en Bragelonne), Barry en Porthos ayant une revanche de bâtard à prendre sur la vie (rapprochement avoué p.374), Cyril en Aramis beau, séduisant et poète, et Horace en d’Artagnan – tout aussi fidèle et mourant au service de la patrie. L’auteur se pose en Dumas, ayant nommé son fils Alexandre.

Tout commence en 1938 et se termine juste avant 1970, la guerre chaude se transformant très vite en guerre froide où les étudiants doués de Cambridge trouvent leurs repères mais s’y perdent, changeant d’existence comme d’identité. Seul l’auteur, en quête des personnages, reconstitue le fil. Ce ton distancié, ce style enquêteur, la variation des récits, des témoignages et des lettres, font le charme de ce gros livre.

Michel Déon y rassemble tout son propre univers : Cambridge, Florence, Positano, l’Algérie, Spetsaï, Paris. A 41 ans, il livre une sorte de bilan littéraire de ses inspirations. « La Grèce et la mer Egée où tout est toujours si beau que l’on a envie de se dépouiller, de retrouver la nudité antique pour que le corps entier goûte à la vie » p.461.

Mais ses personnages le mènent, tous un peu fous, hantés de passions qu’ils ne savent porter qu’à l’incandescence. « La passion rétrécit la vie parce qu’elle la dévore. Elle brouille les heures et les jours, elle emplit nos rêves et nos veilles, elle efface la réalité paisible, le sain mûrissement des êtres et des choses. (…) La passion reste la seule dynamique de la vie. Il faut lui être reconnaissant des œillères qu’elle pose, de son entêtement, de ses folies et de l’état de veille extralucide où elle nous maintient » p.466.

Passion que le renseignement et la manipulation ; passion que le communisme clandestin en Occident ; passion que l’amour impossible ou que l’aventure guerrière. Tous y cèdent, fors le narrateur, dont la passion est d’analyser celle des autres. Il sait chroniquer avec affection l’évolution de Daniel, son filleul, que sa mère ignore carrément et que son père trop souvent absent connait mal. Avec le petit garçon le parrain va camper dans la montagne, lui fait avouer une grave faute à dix ans, main dans la main à Nice, et prendre sa responsabilité, le recueille dans son île grecque à 18 ans, le conseille sur l’amour qu’il voue à la sœur de Cyril, Délia, possédée par son frère mort… « Daniel est comme un fils. Je l’aime et le protège autant qu’il me le permet » p.445. « J’ai été son ami depuis sa petite enfance et il m’a appris à aimer les enfants, ce dont je ne lui serai jamais assez reconnaissant » p.177. Ces remarques remuent quelques cordes en moi.

Ce qui a « choqué » les bien-pensants de 1970 sont la « révélation » que les massacres de Katyn (p.147) ont bien été le fait des communistes soviétiques, et le rappel d’une vérité soigneusement occultée qui veut qu’en 1962, la reddition des combattant de la Willaya IV de Si Salah (pp.205 et 223), ait été méprisée pour des raisons de vile politique, le général de Gaulle ayant préféré négocier avec les politiciens du FLN soigneusement planqués au-delà de la frontière tunisienne. Se mettre à dos les communistes et les gaullistes ne pardonnait pas dans la France étriquée qu’on nous vante aujourd’hui par nostalgie du « c’était mieux avant ». Rien de plus con qu’un dogmatique, qu’il soit de gauche ou de droite. Ces querelles de « vérité » sont insignifiantes en 2017, non que les imbéciles aient changé, mais ils ont investi un autre dogme à croire. « Il était possible que la vérité ne servît plus à rien, sinon à fausser les rapports de force, autre vérité plus profonde dont, un jour, sortirait un nouvel équilibre » p.302.

Roman d’une époque, d’une impitoyable critique sociale, d’une intense curiosité pour la vie – il se dit que Les poneys sauvages est le meilleur qu’ait produit l’auteur. Ce qui est sûr est qu’il a reçu le prix Interallié (décerné par un jury de journalistes) à sa parution. Je l’aime beaucoup.

Michel Déon, Les poneys sauvages, 1970, nouvelle éditions revue Folio 2010, 564 pages, €9.30

e-book format Kindle, €8.99

Les romans de Michel Déon chroniqués sur ce blog

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Carine à Paris

Carine à Paris est une table d’hôtes confidentielle en plein cœur du 8ème arrondissement, à cinq minutes des Champs-Elysées, au tout début de la rue de Courcelles. Marcel Proust avait sa chambre au numéro 45, au-delà du boulevard Haussmann. C’est un appartement privé, dans lequel l’hôtesse sert à manger. De ses fenêtres, les convives peuvent voir le transept de Saint-Philippe du Roule au plan basilical de 1784.

Sur réservation, tous les événements un peu intimes peuvent être traités dans un cadre calme et cossu : petit-déjeuner (25€ TTC), déjeuner ou dîner (60€ ou « express » 45€), mais aussi cocktail ou réunion. Carine, blonde élancée au large sourire, fait elle-même la cuisine et sert avec discrétion.

J’ai eu l’heur de tester le décor et la cuisine au déjeuner.

Un interphone particulier est relié à la rue peu passante. Dans le hall, un lustre s’allume a détecteur de présence. Un ascenseur (j’ai pris pour ma part l’escalier) permet de joindre le troisième étage sur un tapis destiné à étouffer le bruit des pas. L’entrée ouvre sur la cuisine en face, discrètement fermée, et sur la salle à manger et le salon de suite sur la gauche. La première donne sur le bas-côté de l’église, le second sur l’étroite rue de Courcelles. Les murs et les plafonds sont de blanc crème pour donner plus de lumière.

Le salon est tout de rouge orné, un vaste tableau représentant une tigresse et ses deux petits rappelle à notre hôtesse son rôle avec ses deux enfants. C’est du moins ainsi qu’elle se perçoit. Malgré le style un brin Louis XIII, un vaste écran plat sur mur rappelle le XXIe siècle. Nous sommes régalés au champagne et aux amuse-gueule faits maison, morceau de saucisse en pâte feuilletée et boulette de légumes.

Une fois les présentations faites et la coupe vidée, tous ceux qui devaient venir sont arrivés – et nous sommes conviés à passer à table dans la pièce à côté. Celle-ci est tout en blanc crème et or, à la fois gaie, chic et neutre. Un trompe-l’œil fort bien peint figure une petite bibliothèque, tandis qu’un lampadaire est composé d’un montant de bois brut et d’une enveloppe de papier-cuisson qui diffuse la lumière. Entre les deux fenêtres, une grande pendule minimaliste blanche égrène les minutes ; les heures sont figurées par des oiseaux en vol. Un buffet tout simple termine la pièce tandis qu’une longue table peut recevoir jusqu’à douze convives.

Dans la vaisselle blanche ornée d’or fin, nous est servie une verrine de purée de carotte au cumin, à déguster à la petite cuiller, avant la carbonade de bœuf, longuement mijotée à feu doux dans des cocottes individuelles. Un petit pot de rattes grillées sert de légume. Le vin rouge est goûteux et corsé, adapté au plat, issu d’un vignoble étranger pour contenir les prix.

Le dessert est un montage de caramel et crème sur biscuit en verrine, qui est suivi d’un café expresso dans des tasses blanche en forme de cœur.

Nous nous sentons à la fois comme à la maison et loin de toute oreille indiscrète. Même les deux enfants, garçons je crois, et encore petits, ne diffusent que de très rares bruits lorsque la porte de service s’ouvre. Il va de soi que le menu – majoritairement bio – s’adapte à la saison et aux goûts définis des convives, mais l’inventivité et le décor dominent. Tout est fait maison, « sauf la boulangerie » nous affirme Carine Paris, qui s’est formée à l’école supérieure de gastronomie Ferrandi après des années en immobilier d’entreprise.

Cette adresse est un jardin secret où discrétion et sérénité dominent. La prestation à la carte peut être combinée avec une animation à réserver sur le thème du vin, de la chanson, du tourisme à Paris ou même du maquillage.

Carine à Paris, 7 rue de Courcelles, 75008 Paris, 01 73 73 35 28 ou 06 19 13 00 38

Vous trouverez un exemple de menu de saison, le plan d’accès et la réservation en ligne sur le site www.carineaparis.com

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Max Milan, La somnambule funambule

Ce roman commence noir, comme la ville en hiver ; nous entrons dans le spleen de Paris, la mansarde de Baudelaire. Un temps de flottement au premier tiers et puis ça prend, comme une mayonnaise. L’histoire embraye et le lecteur s’attache aux personnages, voyant ceux qui se croient avec les yeux voltairiens de l’auteur et mesurant l’ignoble veulerie des bourgeois cultureux avec sa langue directe et simple, sans familiarité inutile. Max Milan n’est pas Céline, mais il s’en approche par le cynisme anarchiste avec lequel il observe ses contemporains. Son roman, qui raille les branchés nantis parisiens, fait du bien.

Sandra est une jeune Ukrainienne blonde et physiquement épanouie qui a appris la danse à Kiev. Elle vient poursuivre des études à la Sorbonne-Nouvelle pour étudier les langues. Lors d’une audition pour intégrer le corps de ballet du chorégraphe snob parisianissime Cristobald Gonzalès de la Patam, elle se voit moquer ouvertement par ce xénophobe mondain aux origines douteuses et aux perversions infantiles manifestes. Elle se sent humiliée de devoir danser nue et accroupie par ce sadique tortionnaire de la gauche culturelle. « Ce qu’on attend de vous, c’est d’être un bon instrument. Si on vous demande de pisser sur scène, vous pissez (…) si on vous ordonne de boire du pipi à même le sexe d’un danseur, vous buvez » p.17. Ne croyez pas à l’exagération, le fin du fin de l’art chorégraphique à la pointe de la mode est la transgression de tous les tabous les plus intimes, la vautrerie dans la merde, la pisse et le sang – juste pour épater le bourgeois et le rendre coupable d’aimer le Beau. Cela sous l’œil bienveillant et la main subventionneuse du ministère de la Culture devenu ministère de la Fête, à la tête duquel le président mollasson-socialiste a nommé une égérie aux robes très courtes qui montre à l’envi ses jambes. Suivez mon regard…

Sandra n’a pas d’amis à la Sorbonne, décrite telle qu’elle est : « de grands couloirs glacés ; des toilettes aux murs couverts de graffitis obscènes, des secrétaires rébarbatives qui taisent soigneusement l’information qui vous serait utile, des salles de classe vides parce que l’heure du cours a changé sans que vous soyez prévenus, des visages fermés, un conformisme vestimentaire qui tend, comme les couleurs sur les murs, au monotone et à l’ennuyeux » p.23. Elle n’a que peu de choses à voir avec ces gens d’avenir. Même avec Chloé, qui veut être « supercopine » avec elle – mais pour la cuisiner et pouvoir la critiquer sur les réseaux sociaux avec les autres. Plus les termes sont enflés, plus pauvres sont les réalités…

Lucas l’enfantin speedé aux cheveux oranges et son copain Sidi qui considère que toutes les femmes doivent être traitées « comme des chiennes » (p.46) l’invitent à une « mégateuf » dans un squat de Montreuil où officie Foufoun, un faux Camerounais né à Sarcelles. Le squat de Maliens immigrés clandestins, soutenu par les zassociations habituelles de bien-pensants à la conscience coupable, sert de couverture à un gros trafic de haschich, cannabis, cocaïne et pilules diverses – que Lucas et Sidi utilisent pour ravitailler leurs copains. La « mégateuf », c’est beaucoup de bruit, d’alcool et de drogue, avec du sexe dans les coins. Les filles qui viennent là savent qu’elles vont de faire « déglinguer », terme favori de Foufoun qui joue volontiers les macs. Si Sandra y échappe, malgré le mélange savamment dosé de Mitrazapine et de Dronabinol censé la rendre inerte, c’est qu’elle possède un étrange pouvoir : celui de somnambulisme.

Dans cet état second, elle est suprêmement agile et n’a peur de rien, sorte de Batwoman sans conscience, fonctionnant avant tout par réflexe. Elle glisse entre les pattes des quatre qui voulaient la « défoncer » (autre terme choisi de Foufoun et ses potes) et s’enfuit, seins nus, dans Paris qui s’éveille. Elle regagne sans être vue, par les toits, sa chambrette mansardée chez la vieille schnock propriétaire Russe blanche Kloklochka. Apparemment, tout ce qui la trouble la fait somnambuliser la nuit.

Alors, lasse d’être constamment la victime d’une société parisienne aigrie qui en veut au monde entier, à commencer par son voisin, Sandra l’Ukrainienne, née dans une famille unie à la campagne, décide de se venger. Elle va passer par les toits pour observer Cristobald le méprisant mondain, Chloé l’égoïste bourgeoise maquée avec un Noir ouvrier pour faire bien, et voir si quelqu’un ne pourrait pas être ami avec elle. Tel Michel, avocat international qui croit devoir devenir fou (au point de se faire volontairement interner) avant de la rencontrer. Cette partie du roman est la plus réjouissante, la satire sociale des artistes, des flics, des psys, étant sans appel. Tous veulent déconstruire le réel pour composer leur réalité moralement acceptable – que les gens doivent s’inculquer sous peine d’être soumis aux foudres de la loi.

Les inventions de douce vengeance de Sandra par les toits sont cocasses et sans gravité autre qu’à l’ego des vaniteux visés. D’autant que le somnambulisme a deux faces : l’une noire et vengeresse, l’autre blanche et amoureuse. Comment, tombée dans la piscine et coulant à toucher le fond, donner ce coup de talon salvateur qui vous propulsera à nouveau vers la lumière.

Je ne vous dis pas tout, il faut bien un suspense. Mais ce qui a commencé noir se termine clair – loin de la « France moisie » chère à l’un de nos crocodiles cultureux qui a fait jadis la pluie et le beau temps littéraire avant de sombrer dans un contentement de soi pompeux étalé sans vergogne sur France-Culture.

Nous sommes dans la bonne aventure urbaine, dans la critique sociale, dans le cynisme philosophique. C’est à la fois salubre et réjouissant, sans message politique autre que celui que chacun pourra en tirer. Mais il passera auparavant un bon moment de lecture.

Max Milan, La somnambule funambule – Les sept chambres de Sandra, 2017, PhB éditions, 167 pages, €12.00

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Michel Déon, Les gens de la nuit

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Ecrit court et sec avec un aspect presque policier dans la lignée des Trompeuses espérances, cet opus de la fin des années 1950 n’a pas le charme de Je ne veux jamais l’oublier. Mais il décrit la vie frelatée de desperados pris entre la légitimité redoutable des pères après-guerre, qu’ils aient été dans le bon ou le mauvais camp, et l’absurdité des guerres coloniales offertes par les socialistes Guy Mollet et François Mitterrand sous la IVe République.

Le jeune homme dans le début de sa trentaine qui s’appelle Jean et dit « je » dans le roman est en proie à un violent et persistant chagrin d’amour pour une hypocrite manipulatrice qu’il a eu du mal à quitter. Il en est de ce chagrin comme de la migraine, il ne vous quitte plus. « Cette année-là, je cessais de dormir » est la première phrase du livre.

Les murs gris de Paris cachent les peines et sa nuit envoûte parce qu’elle fait oublier. Travaillant avec des amis dans une société de communication qu’ils ont fondée (ce qui est nouveau à cette époque), le personnage a du loisir. Il dîne avec ses amis ou seul, fait des rencontres, boit beaucoup et fume trop, écoute de la musique nègre dans les sous-sols de Saint-Germain des Prés, de Montparnasse ou de Montmartre – en bref arpente le Gai Paris qui s’assomme passées vingt heures dans les lieux interlopes.

Elle ne reste qu’un prénom, toujours à vif, dont le deuil prend du temps. Passent des demi-mondaines, des putes ou des paumées idéalistes, telles Maggy, Gisèle ou Lella. La première se suicide en se jetant de la fenêtre de son hôtel, écornant l’enseigne qui conservera un côté tordu ; la seconde se drogue et sert de passeuse à des Antillais louches qui tiennent un restaurant et jouent les gros-bras ; la troisième est la petite sœur de l’Antillais chef de gang et distribue des tracts communistes à la porte des facs, traquée par la police. Jean les sautera toutes, appréciant chacune plus ou moins.

Lors d’une bagarre, il fera la connaissance de Michel, un ex de la division Charlemagne, engagé par idéalisme à 19 ans, qui a purgé sa peine dans les prisons françaises et qui peint avec un réel talent. Mais cela ne l’intéresse plus ; il a pris sous son aile Lella, la mulâtresse communiste, et ce choc des idéologies ne choquera que les rassis : les sentiments et les passions sont bien autre chose.

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Le père de Jean, écrivain d’une certaine notoriété mais content de lui, postule à l’Académie française, où il sera élu au cours du roman. Il est désopilant de constater que l’institution n’en veut pas au jeune loup qui raille un peu les vieilles barbes lorsqu’il a 39 ans, puisqu’il y sera élu lui-même en 1978 dans sa 59ème année. Jean n’aime pas le milieu bourgeois conservateur dans lequel il est né et a été élevé. Ce pourquoi, bac en poche, il s’engage à 18 ans comme Michel – mais dans la Légion étrangère pour ne pas mêler le nom de son père à ses frasques de jeunesse. Il y passera trois ans avant de revenir mûri, mais pas guéri de son vague à l’âme dû à l’époque. L’armée fut cependant une armure protectrice dans ces années de post-adolescence où tout est trop sensible : « Nous étions les membres d’un corps solide, bien organisé, qui pourvoyait à notre santé physique, donc à la santé de notre esprit » p.81 (j’ai replacé la ponctuation là où elle devrait être).

Paris la nuit n’est pas ma tasse de thé, mais les noceurs aimeront ce livre du temps d’avant. « Atteindre le bout de la nuit est un sport dont la pratique exige de longs mois d’apprentissage et de savants perfectionnements. Il y fallait de la santé, de l’alcool un peu, pas exagérément. Il y fallait surtout beaucoup de tendresse, de patience et de curiosité à l’égard des êtres de rencontre que le hasard procure et dont le petit jour nous sépare à jamais. Et c’est l’essentielle attirance de la vie nocturne que ces amitiés soudaines qui naissent, brûlent et se consument en quelques jours » p.199. Le lecteur peut retrouver en cette remarque, comme dans tout le roman, le goût de l’auteur pour les gens et leur psychologie, qu’il excelle à tracer.

Michel Déon, Les gens de la nuit, 1958, Folio 1974, 213 pages, occasion €1.89

Michel Déon, Les gens de la nuit, 1958, Editions de la Table ronde, édition revue 2015, 192 pages, €17.00

e-book format Kindle, €11.99

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Michel Déon, Je ne veux jamais l’oublier

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Michel Déon est mort, il avait 97 ans. Dans le roman de ses 31 ans, il écrivait : « Patrice était persuadé que la mort était une erreur, une faute contre le destin. Quant à lui, il se défendrait jusqu’à la dernière minute » p.232. Patrice est son héros, il a le même âge que son père, il est donc un peu lui. Et lui aussi s’est défendu ; il aimait trop la vie et ses plaisirs pour retarder la mort autant que faire se peut.

Ce roman « romanesque » parle d’amour et de lieux magiques : Venise, Florence, Paris, Londres, les lacs italiens. Défilent les femmes qui ont compté, Béatrix qui l’a dépucelé vers 18 ans, Vanda la russe qui l’a entraîné dans sa folie sexuelle vers 22 ans, Olivia l’espagnole dont il a cru être amoureux pour la vie à 28 ans – et Florence la parisienne, femme de 40 ans avec laquelle il vit « une amitié intelligente » allant pour elle jusqu’aux derniers feux de l’amour, pour lui à une affection grave. Le titre du livre est tiré de la Chanson du Mal-Aimé d’Apollinaire.

Roman d’initiation, d’entrée dans la vie sexuelle et dans la vie active, roman d’hédonisme après-guerre, celle de 40 qui a laissé l’Europe en ruines et les esprits meurtris. Il était bon de vivre et de s’enfiévrer à la musique, au whisky, à la danse, il était bon de flirter et de finir au lit mais des semaines ou des mois après, puisque ni la pilule ni l’avortement n’existaient encore et que les filles restaient trop longtemps des « oies blanches ». Ce qui nous paraît incroyable, mais qui est vrai, tant le monde a changé en deux générations. « Patrice s’étonnait de voir la liberté avec les deux jeunes filles abordaient ces questions lorsqu’il s’aperçut qu’elles n’en connaissaient rien et parlaient à tort et à travers, mélangeant tout, aussi vierges dans leurs illusions que dans leur corps » p.289.

Soldat durant la guerre, démobilisé, Patrice est un jeune homme désorienté dans la paix. Il est de bonne famille et a dilapidé lentement un petit héritage comme les gentlemen anglais effectuaient jadis leur « tour » avant de se fixer. Patrice voyage donc, invité par sa tante qui a épousé un marquis italien. Ce qui donne cette phrase toute valéryenne qui prouve que nous sommes dans le roman : « La marquise repartit l’après-midi, dans son taxi » p.287.

L’auteur écrit avec charme, d’un style entre Chateaubriand et Chardonne. Les descriptions sont toujours psychologiques, les paysages sont associés aux états d’âme et les personnages sont peints par petites touches successives qui les font aimer ou détester, mais qui les laissent incontestablement originaux. L’époque n’a guère le téléphone, donc l’écrit est omniprésent. Passé qui nous paraît bizarre à l’ère électronique, mais qui était encore très réel il y a seulement 20 ans. Les amants s’échangent longues lettres et petits mots, le processus d’écrire exigeant solitude et recueillement, le processus de lecture de même. C’est ainsi que l’on ne saute pas une fille au bout de quelques minutes, mais qu’il s’agit d’une véritable entreprise qui prend du temps. Durée qui avive le désir, accentue les sentiments, exaspère souvent. Oui, ce roman est un livre d’histoire, comme le précise la préface de 1975 – 25 ans après. Que dire, encore 25 ans plus tard ?

Que ce roman peut toujours se lire tant il sait créer une atmosphère. Celle, tourmentée, d’une adolescence qui s’achève à la trentaine. Celle, magnifique, des villes et paysages italiens des années 1950 encore préservés, où de petits bergers couraient pieds nus et où de robustes jeunes filles rapportaient sur leur tête le linge du lavoir, pieds nus elles aussi. Bellagio est moins jet set de nos jours qu’à l’époque, les happy few s’y sentent envahis et se réfugient dans des lieux plus chers et plus élitistes. Padre Pio est mort et ne bénit plus personne. Mussolini, ses lettres à sa maitresse, son trésor disparu et le lieu de son exécution ne captivent plus. D’Annunzio, dont l’auteur fait l’amant de sa tante, apparaît de carton-pâte et l’on ne lit plus son œuvre.

Une vitalité court ces pages, que ce soit dans les excès ou les admirations. Son initiatrice décrit l’adolescent tel qu’elle l’avait connu « encore presque enfant, tanné par le soleil, passant ses journées même pas dans l’eau, mais sous l’eau où il pêchait, remontait avec des paniers débordant d’algues et d’oursins violets, ses cheveux noirs et courts collés sur sa tête, inconscient de son agilité, de sa force, heureux de vivre, surpris et presque triste après leur premier baiser, une nuit, sur le chemin de ronde, si impatient la première fois au lit qu’il s’était blessé… » p.188. Ne reconnait-on pas là, si bien décrit, l’adolescent éternel ? Michel Déon a l’art du portrait comme celui de la fresque. Ce pourquoi il a parfois le trait féroce : « sa faim dévorante de croûtons de pain, son désintéressement total pour le caviar, sa paresse à faire trois pas, sa coquetterie et cette façon qu’elle avait de ne plus écouter au bout de trois mots toute conversation où il ne s’agissait pas d’elle » p.364 – ne connaissez-vous pas au moins une femme à qui ce trait d’applique ? – Moi si.

Le talent n’aime pas la vanité. « Vous parlez, vous brillez, vous aimez ce qu’il faut appeler ‘le monde’, et souvent, dès que vous êtes en face du ramassis hétéroclite qui le compose, je vous trouve braqué, agacé, prêt à mordre » p.332. Comme nous nous rencontrons, cher Michel, que j’ai croisé une fois ou deux dans votre quartier qui est aussi le mien !

Michel Déon est mort, il reste toujours vivant. Je ne veux jamais l’oublier.

Michel Déon, Je ne veux jamais l’oublier, 1950, préface de 1976, Folio 1990, 376 pages, €11.10

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Paris primaire

Jour de primaire : Paris est gris, bonhomme, en automne. Le calme règne après le fanatisme armé de l’an dernier.

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Les gens oublieux badaudent, écoutent les cuivres discordants des musiciens sur la passerelle des Arts, tentant de relier l’écrit au visible, l’Académie française au Louvre.

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La Seine coule, comme le temps – faut-il qu’il t’en souvienne ?

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Sur la place de la Révolution, rebaptisée de la Concorde pour tenter de vivre ensemble, la grande roue tourne aussi, comme une histoire.

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Devant les sénateurs, dans le jardin si populaire du Luxembourg, les filles papotent, caressées de soleil.

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Un kid branché consulte les posts narcissiques de ses copains sur son phone, les pieds sur un ballon. Veillé par le lion vénérable qui a croqué d’autres chairs.

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Le marchand de masques hèle les esprits – sans grand succès.

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Comme la Liberté guidant le peuple de Bartholdi, modèle réduit de la statue de New York.

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L’ère est aux histrions, comme cet acteur grec qui déclame à poil ou presque devant les vénérables.

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Les Français sont légers, dit-on, ils oublient, ils changent d’avis comme girouette au vent. Le faune dansant tourne le dos aux sénateurs, qui s’en est rendu compte ?

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Sophie Chauveau, Fragonard

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Ceux de ma génération se souviennent-ils d’une forte exposition au Grand Palais, en 1988 ? Voir une peinture reproduite dans le manuel de littérature Lagarde & Michard n’incitait pas à aller plus loin ; voir toutes ces œuvres exposées en un même lieu et mises en scène par la lumière était autre chose ! C’était un univers : légèreté, galanterie, jubilation… Frago, de son nom d’état-civil Jean-Honoré Fragonard, nait à Grasse en 1732 sous Louis XV, dans un milieu d’artisans et commerçants gantiers. Il meurt en 1806 sous Napoléon 1er, patriarche et peintre reconnu, créateur du musée du Louvre. Il a vécu entre deux mondes et s’est fait tout seul.

Deux mondes car il quitte la côte d’Azur à 6 ans parce que son père a naïvement cru un couple de jeunes escrocs qui lui ont fait miroiter un investissement rentable dans « le progrès ». Ses parents montent à Paris avec lui pour tenter de regagner la perte. Des lumières, des couleurs et des odeurs du sud, l’enfant restera à jamais nostalgique, au point d’en déprimer et de s’anémier à 13 ans. On le renvoie pour six mois à Grasse, où il assiste à la naissance de sa femme… Ce sera bien sûr pour plus tard, mais il reste très attaché à la famille, aux femmes, aux enfants. Même s’il se méfie des Grassois, trop volontiers inquisiteurs de la communauté, il restera Grassois.

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Deux mondes car il connait l’acmé de l’Ancien régime sous Louis XV, le moralisme du roi bigot Louis XVI qui finira sous le rasoir républicain à 38 ans, les bouleversements iniques de la Révolution où l’on massacre ou viole sur simple soupçon, et la nouvelle pruderie bourgeoise de l’ordre moral sous l’empire.

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Deux mondes car il nait peuple et devient l’un des grands de sa profession et de son art, bâtissant sa réputation de ses propres mains. Sans jamais lécher de bottes, il a toujours su se faire aimer de ses maîtres Boucher, Chardin, Natoire, et s’entourer d’amis chers comme Hubert Robert, l’abbé de Saint-Non, Jacques-Louis David.

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Deux mondes car il est mâle et aime par-dessus tout le monde des femmes ; il en a plaisir, il les consomme à loisir, il séduit. Qui les a peintes mieux que lui, dans tous leurs atours, physique et fanfreluches ? Vierge nue qui s’évanouit, belle gentiment forcée par un galant, privilégiée qui s’amuse au jardin sur une balançoire, jeune fille modèle dont la mère dévoile les seins au peintre qui veut la faire poser, mère mignotant un petit ou deux, adolescente jouant sur son lit cul nu avec son chien, petite fille se faisant voler un baiser par son garnement de voisin… « Il s’y entend à déshabiller les femmes, les filles, les faciles comme les austères, les bourgeoises comme les ouvrières, les fermières… » p.209.

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Son existence, son siècle et son talent ont fait de Fragonard le peintre du bonheur. Celui d’une époque galante et sans préjugés sur le plaisir, celui des Lumières naissantes, celui des émois et des élans du romantisme qui pointait tout juste. Il a le « libertinage léger, brossé de couleurs délicates, et d’un pinceau trop rapide pour s’appesantir. Il suggère avec esprit sans charger jamais » p.209.

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Son jaune de lumière est resté célèbre, ses traits vifs de pinceau également. Il brosse un portrait en moins d’une heure, directement à l’huile, et son Diderot donne une impression de dynamisme, malgré le moralisme du philosophe sur sa fin. Fragonard aime les gens, les bêtes et les enfants. Son atelier au Louvre en est rempli.

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Être entouré d’affection, épouse, famille et amis ; bien baiser, si possible avec les jeunesses et à deux ou trois couples qui s’échangent les corps (p.127) ; peindre et toujours peindre pour exprimer et décrire, pour dire la joie de vivre et le bonheur d’exister – Fragonard est le parfait exemple de l’être humain équilibré selon Wilhelm Reich : qui baise bien va tout bien.

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Certes, si l’auteur ne dit pas à quel âge ce Frago fut déniaisé, gageons que cela fut fort tôt et avec suffisamment de douceur et de plaisir pour qu’il en garde sa vie entière une empreinte bénéfique. Certes, sa vie ne fut jamais facile, n’ayant pas de fortune, sa mère s’échinant à Paris au travail, son père étant un incapable, et sa formation devant passer par les étapes obligées de l’atelier, du concours, de l’Académie et du séjour à Rome. Certes, il est tombé désespérément amoureux d’une putain de haut vol qui lui a commandé quatre tableaux qu’elle ne lui a jamais payés, sauf à baiser une fois entre deux portes avec lui. Certes, il a épousé sa cousine par amour et lui a fait une fille mais n’a pas hésité à se laisser baiser par sa belle-sœur pour lui faire un garçon. Sa fille est morte dépressive à 15 ans et son garçon, trop gâté, lui a toujours voulu du mensonge de sa naissance.

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Mais le peintre comme l’homme ont traversé tout cela. Parce qu’il était bien dans sa peau, le talent dans le regard et les mains, « peintre de l’harmonie » disait Diderot (p.157). Il a regardé la vie avec optimisme et les gens avec bienveillance. Il est l’un des derniers grands de la peinture classique et c’est un bonheur non seulement de lire ce bonheur de peindre, mais aussi de lire ce livre et de revoir ses œuvres. Certes, Sophie Chauveau se perd parfois dans les détails et saute quelques transitions, mais le sujet était un ogre difficile à embrasser.

Sophie Chauveau, Fragonard – l’invention du bonheur, 2011, Folio 2013, 531 pages, €8.20

Les livres de Sophie Chauveau déjà chroniqués sur ce blog

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Léon-Paul Fargue, Le piéton de Paris

leon paul fargue le pieton de paris

Né en 1876, Léon-Paul est né et a toujours vécu dans Paris. « J’ai vu pousser la tour Eiffel. Nous allions la voir en sortant du lycée, le veston en cœur remonté par la serviette » (La Tour Eiffel). C’est dire s’il y a longtemps – et combien son Paris est méconnaissable. Mais le charme demeure malgré les bouleversements, ce pourquoi ce petit livre est constamment réédité, même si nul ne peut y trouver un guide pour aujourd’hui. Car Monsieur Fargue a rencontré et côtoyé la crème de ces années-là : « Je disais un soir à Marcel Proust, qui venait précisément de commander pour nous, à minuit, un melon frais au Ritz… » (Palaces et hôtels).

C’est à la cinquantaine largement dépassée qu’il recueille et publie ses chroniques sur la Ville-lumière entre deux guerres. Paris est alors la capitale du monde, la fête pour Hemingway, la peinture pour Picasso, la littérature pour Valéry, Schwob, Claudel, Gide ou Larbaud. Poète, adepte des formules bien frappés, attentifs aux petites gens et à la cocasserie des situations, Fargue nous conte un Paris disparu, un Paris de l’autre siècle mais un Paris éternel.

1888 paris construction tour eiffel

La plupart des noms cités, célèbres à l’époque, sont inconnus de nos jours. Les grands hôtels ont changé de mains et de clientèle, les princes arabes et les nouveaux riches ont remplacé les maharadjahs et les aristocrates. Paris a été bouleversé par l’extrême modernité, évacuant le petit peuple au profit des bobos et des immigrés. Son quartier à lui, « de la gare du Nord et de la gare de l’Est à la Chapelle » (Mon quartier) est devenu un cirque à touristes où la prostitution prospère. Montmartre ne suscite plus d’artistes, ni les Champs-Élysées un jazz de qualité ; même Saint-Germain des Prés ne met plus à la page ni ne fait se sentir, comme hier, au « plus près de l’actualité vraie, des hommes qui connaissent les dessous du pays, du monde et de l’Art » (Saint-Germain des Prés). Je vis dans ce quartier et j’en témoigne sans ambages.

Car la France n’est plus la première puissance militaire du monde après 1918, ni le phare universel de la pensée avec les grands auteurs, ni la capitale de la mode et des artistes. Paris est tristement Paris, rapetissé sous Hollande après l’avoir été sous Sarkozy et déjà sous Chirac. Nous ne pouvons plus remarquer, comme le fit il y a moins d’un siècle, « Charles-Louis Philippe, Jarry et moi-même, que la crise, ou les crises, sont des mots inconnus en Montparnasse ». J’ai vécu dans ce quartier et j’en témoigne sans ambages.

1930 Paris carrefour plaisance rue raymond losserand

Peut-être le cinéma est-il différent (encore que), car subventionné et protégé ? C’est en tout cas le thème qui offre le meilleur exemple du style à la Fargue. Léon-Paul décrit avec verve « bouffis de suffisance et marinés dans la même nullité, deux jeunes représentants du cinéma français, et quand je dis cinéma, c’est pour être poli. Elle, très femme de chambre de grande grue de chef-lieu, mais gentille, et d’une bêtise de fraise à la crème. Lui, plus solennel : c’est l’escroquerie à particule, les dents lavées à la poudre de riz. Il s’entraîne au genre flegmatique de seigneur d’Hollywood et porterait, s’il osait, du caviar en guise de pochette » (De l’Opéra à Montparnasse).

leon paul fargue par man ray

Il reste en revanche l’équivalent de « cette Internationale mi-intellectuelle, mi-nocturne, où fraternisent les riches, les ratés, les paresseux et les illuminés de Chine, d’Afrique, de l’avenue Friedland, de Londres ou d’Asnières » (Montparnasse). Alcool, drogue, sexe et cynisme composent un cocktail permanent. On ne refait pas le monde, on s’en moque : « Le progrès ? dit avec raison Mac Orlan. On vous balade dans une usine pendant une heure : turbines, courroies, dynamos, etc. C’est pour tailler un crayon… » (Le Parisien). Encore que Mac Orlan ait eu le sens des bons mots – aujourd’hui, ce talent est moins répandu.

A lire pour le plaisir, par petites doses comme on savoure un digestif. Pour mesurer aussi combien – en deux générations – la démagogie repentante et la cuistrerie des politiciens a dénaturé la ville, Paris capitale et la France universelle.

Léon-Paul Fargue, Le piéton de Paris (1932) – D’après Paris (1939), Gallimard L’Imaginaire 1993, 308 pages, €8.50

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Arts et société aux îles Marquises

mata hoata expo 2016 musee quai branly

Le « musée du quai Branly » (quel vilain nom !) est consacré aux arts premiers. Il expose jusqu’au 24 juillet 2016, « le visage et les yeux » (mata hoata en marquisien) de la culture des îles Marquises. Objets anciens et objets créés après contact avec l’Occident du 18ème siècle à nos jours, ce sont près de 400 œuvres issues des réserves du musée et de collections françaises et étrangères qui viennent de cet archipel Pacifique parmi les plus isolés au monde.

La construction des maisons se fait en bois depuis les temps immémoriaux, les poteaux de soutien sont surmontés d’une poutre faîtière (Hiva Oa). Ces poteaux ont souvent forme humaine, ce sont les tikis. On les trouve également à la proue des pirogues. Les grands yeux sont symboliques, puisqu’associés aux ancêtres. Les tikis jalonnent aussi les meae, ces sites religieux ou funéraires réservés aux prêtres et aux chefs. Ils sont le plus souvent sculptés dans le bois, mais aussi en pierre, en os ou même en dent de cachalot. Représentant un homme ou une femme, tous ont de grands yeux, un nez large et une bouche de grenouille entrouverte d’où passe le bout de la langue.

La généalogie depuis les origines mythiques était valorisée car elle donnait la place de chaque individu dans la société (au total peu nombreuse, environ 100 000 personnes au meilleur, environ 10 000 personnes aujourd’hui). Les généalogies étaient récitées lors des grandes fêtes familiales et la mémoire se servait de pelotes de fibre de coco tressées et nouées pour fixer les souvenirs. À chaque nœud sa génération, à chaque cordelette sa lignée ; le corps central contient les dieux.

tiki akau edgar tamarii coll part

La vie quotidienne aborde pour le vêtement le tapa (écorce battue en fibres), pour l’alimentation le pilon de pierre, le récipient kotue, le bol à kava, et enfin pour la pêche et les voyages la pirogue.

Le kotue servait à conserver le popoi, la teinture ou le crâne d’un chef…

Le kava est une plante (Piper methysticum) qui donne une boisson narcotique très usitée par l’élite. Elle était réservée aux chefs, aux aînés, aux prêtres et aux guerriers, et consommée dans des maisons taboues (sacrées). C’était le rôle des jeunes garçons que de préparer le breuvage. Ils mâchaient les racines, les recrachaient et ajoutaient de l’eau douce. Une fois filtrée, la boisson était présentée dans un plat en bois ovale (tanoa), dont la poignée rappelle l’ornement de pirogue à la proue. Chacun buvait dans un bol décoré d’usage sacré, parfois en os humain (ivi po’o) provenant soit d’ennemis, soit de parents.

bol a kava musee quai branly

La pirogue (vaka) servait à tout : à l’identité puisque les origines remontent au débarquement, à la survie puisque les esquifs servent chaque jour pour la pêche en mer, à la religion puisque l’instrument de navigation relie les hommes entre eux et hommes et dieux. Les embarcations les plus courantes étaient petites avec un seul balancier ; les plus grandes, avec deux balanciers pour la stabilité, pouvaient contenir une dizaine de personnes et naviguer en haute mer. Mais la navigation lointaine nécessitait des pirogues doubles encore plus grandes, encore plus stables, les coques réunies par un plancher et actionnées par un mât supportant des voiles en feuilles de pandanus tressées.

ornement de pirogue musee ethno geneve

Les instruments de la fête sont présentés au musée sur la reconstitution d’un tohua (aire collective). Chacun se pare de bracelets, de colliers, d’ornements de tête et d’oreilles, de tatouages car le sujet central de l’art des Marquises est le corps humain : tikis supports et tikis funéraires, bijoux, peau ornée. Danse, musique et poésie sont des activités éphémères, mais aussi sacrées que la sculpture, le tissage ou le tatouage. Cet art a été transmis par les dieux et l’on commence dès l’adolescence à tatouer son corps pour ne terminer qu’à un âge avancé. Chaque étape importante de la vie s’inscrit sur la peau et protège le mana, l’énergie vitale. Ornement d’identité, de statut social, de place dans le clan, de sensualité pour attirer une femme, le tatouage avait un sens global. Bien autre chose que l’affichage narcissique d’aujourd’hui.

Les guerriers étaient armés surtout de frondes et de massues.

homme tatoue de nuku hiva 1804

L’exposition montre aussi des journaux de bord du capitaine Cook et du capitaine Marchand, des gravures et des peintures (Gauguin), des photographies. L’art local s’adapte aux nouveaux matériaux importés comme le métal, le tissu, les perles de verre. Un artisanat commercial accompagne la colonisation, comme les maquettes de pirogues, les casse-tête ou les noix de coco sculptées.

Musée du Quai Branly, 37 quai Branly, 75007 Paris, RER Pont de l’Alma

  • Ouvert mardi, mercredi et dimanche de 11h à 19h00 et jeudi, vendredi et samedi de 11h à 21h00
  • Tarif exposition 9€, tarif réduit 7€, billet unique collection + exposition 11€, réduit 9€
  • Dans le cadre du plan Vigipirate, toutes les valises, tous les sacs de voyage et grands sacs à dos sont interdits.

Exposition Mata Hoata

France-Culture, émission le Salon noir sur l’archéologie des Marquises avec Marie-Noëlle Ottino, historienne UMR Paloc du CNRS et Pierre Ottino-Garanger archéologue, chargé de recherche à l’IRD. À écouter en podcast

Le livre : Carol Ivory (commissaire de l’exposition), Mata Hoata – arts et société aux îles Marquises, 2016, Actes Sud, 320 pages, €47.00

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Marmots à Marmottan

marmottant expo 2016 l art et l enfant affiche

Jusqu’au 3 juillet 2016, l’exposition L’Art et l’enfant, chefs-d’œuvre de la peinture française présente près de 75 œuvres provenant de musées et de collections particulières sur le thème de l’enfant (filles et garçons), du XIVe au XXe siècle. Sept sections chronologiques couvrent les thèmes.

Enfant-Dieu, enfant-roi, enfant-héritier, le petit ou la petite ne sont que des maillons d’une lignée jusqu’au siècle de Rousseau qui réhabilite l’attachement en raison des progrès de la médecine qui réduit la mortalité infantile. On se préoccupe alors d’allaitement maternel plutôt que de nourrice, d’éducation plutôt que de liberté, de jeux plutôt que de travail.

Avec les révolutions, Gavroche envahit la peinture, enfant martyr comme Bara, enfant des barricades, jeune clairon ou tambour. La préoccupation sociale s’occupe aussi de montrer petits miséreux ou bourgeois, vendeurs de violettes aux vêtements déchirés ou adultes en réduction comme papa ou maman. Le siècle industrieux enivré de grandes idées sur l’Humanité croit même à la « page blanche » sur laquelle la société et les parents peuvent tout écrire. L’Église, l’hygiénisme médical et l’État vont embrigader l’enfance dans les carcans de la morale et de la discipline. L’enfant qui était l’avenir de la lignée devient l’avenir du pays avant d’être le miroir du couple – ou de l’artiste.

À l’aube du XXe siècle, le dessin d’enfant rencontre les avant-gardes et les dessins de bohèmes en herbe comme Maurice Denis et Jean Lurçat sont présentés pour la première fois au public. Quand l’infantilisme saisit l’art « moderne » pour explorer décidément toutes les impasses contre « l’asphyxiante culture ».

freres le nain enfants avec une cage a oiseau et un chat bpk berlin

Les œuvres sont le reflet de la société dans laquelle elles sont nées. Le statut de l’enfant a évolué avec les mœurs et les pratiques. C’est donc moins le portrait que les scènes de genre qui sont privilégiées dans cette exposition, aboutissant au statut à part entière de l’enfant que le XXe siècle magnifiera au-delà de tout raisonnable – jusqu’à l’infantilisme de caricature.

Encore qu’il faille nuancer fortement les propos des « chers professeurs » qui commentent le catalogue sur les âges farouches : la représentation picturale n’est pas la vie réelle et si les scènes peintes jusqu’à la fin du XIXe siècle paraissent souvent empruntées, c’est qu’elles avaient le but symbolique d’éterniser le statut social. Le sentiment, c’est autre chose, il restait dans l’intime, les parents en avaient un peu honte en public. Il n’est d’ailleurs que de se souvenir du siècle bourgeois, qui a duré jusqu’en mai 1968 : si l’on pouvait vivre en slip dans le jardin clos, pas question de sortir dans la rue sans être habillé des pieds à la tête, col boutonné et veste de rigueur. Il fallait se montrer sous un jour « respectable ».

L’enfant est longtemps représenté comme accessoire : fils de Dieu (Philippe de Champaigne, Louis XIV offrant sa couronne et son sceptre à la Vierge tenant l’Enfant, v.1650), de roi (Henri Testelin, Louis XIV roi de France et de Navarre, 1648) ou de paysan (frères Le Nain, Enfants avec une cage à oiseaux et un chat, v.1646). D’enfant-lignée qui va prendre la suite des adultes dans les années futures, le juvénile est peu à peu valorisé pour lui-même, préservé comme « innocent » jusqu’à la cucuterie (Pierre Mignard, Louis-Marie de Bourbon, v.1681) ou abandonné dans les insurrections (Philippe-Auguste Jeanron, Les petits patriotes, 1830) ou dans les rues jusqu’à l’indécence (Fernand Palez, Un martyr, le marchand de violettes, 1885).fernand palez un martyr le marchand de violettes muses beaux arts paris

Il y a de la quête d’identité dans la représentation de l’enfant, de la sensualité sauvage à la discipline (Jean-François Millet, La précaution maternelle, v.1855), puis la célébration des rôles sociaux en ces petits en situation (Eva Gonzalès, Enfant de troupe ou Le clairon, 1870), jusqu’à s’intéresser à l’enfance comme « race » à part (Félix Vallotton, Le ballon, 1899), vivant par tous les sens hors de raison (Pablo Picasso, Le peintre et l’enfant, 1969), jusqu’au culte de la jeunesse éternelle et du spontanéisme immature revendiqué aujourd’hui. Même les adultes se veulent désormais « mignons » et androgynes comme l’enfant mythique, légers et joueurs comme lui, vivant au seul présent sans se préoccuper ni du passé, ni des autres, ni du futur.

philippe auguste jeanron les petits patriotes musee beaux arts caen

Une expo bien classique, à vocation édifiante, qui a le mérite de présenter des œuvres rarement sorties de leurs cimaises ou des alcôves privées. Mais n’attendez aucune révolution du regard : il est bien formaté par l’université.

Musée Marmottant, 2, rue Louis-Boilly 75016 Paris, ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, plein tarif 11€, tarif réduit 6.50€

Billetterie en ligne à la Fnac

Musée Marmottant présentation

Exposition L’art et l’enfant jusqu’au 3 juillet 2016, (très) courte vidéo de présentation

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Enfant poupée des années 70

trocadero bleu citron dvd 1978

Le film gentillet Trocadéro bleu citron de Michaël Schock et sorti en 1978, met en scène un gamin de dix ans né donc en 1968 (Lionel Melet, onze dans la vraie vie). Il est blond, physique et un brin macho, imaginatif et capricieux. On lui laisse presque tout faire car il est interdit d’interdire. Certes, l’adulte qu’est sa mère (Anny Duperey) est loin d’être immature, disons qu’elle laisse plus la bride sur le cou que d’autres. Mais le jeune Phil est le prototype de l’enfant-poupée laissé à ses fantasmes, typique de l’après-68 – mignon et insupportable.

Joli, affectueux, hardi, il est considéré quasi comme un égal par les adultes. Invité à l’Assemblé nationale par le père de sa copine Caroline (Bérengère de Lagâtinerie), dont il est tombé raide amoureux sans aucun désir sexuel, ni même sensuel. Nous sommes dans un autre monde… Celui de l’enfance fantasmée comme innocence, page blanche, désirs illimités – bien loin de la réalité. Celui de l’enfance-garçon exclusivement, tant est pâlotte Caroline, bien sage en chambre rose, et mièvre lorsqu’elle « doit rentrer ». Le genre n’avait pas pénétré la société, dix ans après mai 68.

Le macho, c’est Phil. Mais pas entièrement, il garde en lui un reste de « petit Prince ». Certes, il a relevé le bas de son tee-shirt pour ventiler son ventre lorsqu’il dessine une caricature maladroite de la fille qu’il aime, on imagine qu’il skate comme les autres sans chemise en été, il prend un bain tout nu avec sa mère et saute dans son lit torse nu pour dormir avec elle ; il se laisse par ailleurs déshabiller jusqu’au slip par maman avant de ramener son drap à hauteur du sein – mais jamais, au grand jamais, il n’embrasse sur la bouche sa Caroline, ni ne dort la peau nue lorsqu’elle « a peur » et vient près de lui la nuit.

lionel melet 11ans film trocadero bleu citron

Tout cela sent fort la chimère adulte sur la sexualité infantile, « préservée » jusqu’à l’adolescence. Cela sonne faux, irréel aujourd’hui (pas à l’époque). Ce qui justifiait l’interdit d’interdire, puisque tout apparaissait « innocent ». C’était avant le porno bobo dès 22h sur Canal+ et les vidéos sur Internet qui diffusent le sexe comme gymnastique virale.

Toute une époque – révolue. En reste en moi l’image du petit blond aux cheveux casque, gracieux et intrépide, un Phil standard et démultiplié tant c’était la mode des années 70 que ces clones de Claude François à dix ans.

DVD Trocadéro bleu citron de Michaël Schock, 1978, avec Anny Duperey, Lionel Melet, Bérengère de Lagâtinerie, Henri Garcin, Gaumont, €12.99

Ce produit est disponible dans la promotion : 2 DVD achetés = le 3e offert. Entrez le code 3DVDPOUR2 lors du paiement.

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Paris au printemps 2016

Les vacances ont commencé : « de Pâques » pour les étrangers, « de printemps » pour le premier tiers des Français – dénomination politiquement correcte pour ne pas froisser les non-chrétiens… Les touristes sont revenus, avec précaution, mais il y a désormais une petite queue pour visiter la Sainte-Chapelle.

paris sainte chapelle

Les cadenas de la Passerelle des Arts ont été éradiqués et les « panneaux de verre » promis ont enfin remplacés des tags sur contreplaqué des scribouillards gais de la Mairie. Mais les étrangers obstinés et bêtement moutonniers, cherchent tous les moyens pour verrouiller encore des cadenas, à chaque croisement de fer, à chaque anneau.

cadenas pont des arts 2016 paris

Dans la cour du Louvre, une sculpture d’Eva Jospin (oui, la fille de) est présentée dans un labyrinthe sombre.

eva jospin sculpture louvre paris

La pyramide reflète le ciel gris pommelé et un avion de ligne trace une virgule au-dessus.

louvre pyramide paris

Rue de Richelieu, c’est Molière qui trône, assis non loin de la Comédie et regardant vers le nord.

moliere rue de richelieu paris

La mode du printemps jeunes s’étale dans la vitrine d’une boutique passage Jouffroy.

mode 2016 paris passage jouffroy

Un peu plus loin c’est une bonbonnière, pâtisserie tout-sucre, qui attire de son écrin douillet.

bonbons paris passage jouffroy

Dans le passage Verdeau qui suit, en enfilade, le Bonheur des dames est dédié depuis un siècle à la broderie.

paris le bonheur des dames passage verdeau

Une librairie de livres anciens présente un Pierre Joubert aux ados sportifs.

pierre joubert librairie paris

Chez un couple artiste, qui regarde les livres d’art en occasion, le garçon porte une crête verte.

paris garcon a crete verte

C’est Paris au printemps.

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Stendhal et la province

Stendhal en ses Voyages en France est immergé dans la province. Il en est issu, il ne l’aime pas, il a en horreur toute sa ” petitesse bourgeoise “. Mais comme la France est essentiellement composée de provinces, il est forcé de composer. Et, parcourant cette France-là, il s’y intéresse, la découvre et la pense – c’est la vertu de voyager. Si les Français sont d’habitude (et faussement) mesurés à l’aune de Paris, tout étranger qui voudrait connaître ” la France ” aurait à passer plusieurs mois dans une ville de province, conseille Stendhal.

Certes, il lui faudra supporter ” l’air bête ” de tout le monde, la tyrannie de l’opinion dans les villages et les petites villes, la prétention de ceux qui ne connaissent rien d’autre que ce qui les entoure. ” Le signe caractéristique du provincial, c’est que tout ce qui a l’honneur de lui appartenir prend un caractère d’excellence “ (Saint-Malo, juillet 1837, p.320). ” Si le provincial est excessivement timide, c’est qu’il est excessivement prétentieux ; il croit que l’homme qui passe à vingt pas de lui sur la route n’est occupé qu’à le regarder ; et si cet homme rit par hasard, il lui voue une haine éternelle “ (Nivernais, 18 avril 1837, p.19). Cette petitesse de province qu’il raille reste parfois d’actualité, il en est maints exemples.

Le pire est ” l’ennui “, cet incommensurable ennui de province, la vie au ras des mottes, une hibernation à la russe, grisâtre, éternellement hors du coup. Des générations entières semblent s’y emmurer comme en mausolée, végétatives. La vie de province n’est-elle pas un interminable deuil où l’on renonce à tout sans avoir rien connu ni aimé ? Sauf près de la mer : ” La mer par ses hasards guérit le bourgeois des petites villes d’une bonne moitié de ses petitesses ” (Langres, 5 mai 1837, p.51). C’est à peu près ce que dira l’historien Fernand Braudel en opposant une France du large, ouverte sur le monde, à une France des paysans, ancrés dans leur glèbe et heureux que rien ne change.

stendhal memoires d un touriste

C’est pourtant en province qu’est la force de la France, sa profondeur. Stendhal note que c’est dans les villes de province que se rencontre cette jeunesse prête à tout et non contaminée par la fatuité parisienne, par sa révérence pour les ” statuts ” acquis. La jeunesse provinciale de son siècle en veut ; elle est l’avenir industrieux du pays. ” C’est l’antipode de la politesse de Paris, qui doit rappeler avant tout le respect que se porte à elle-même la personne qui vous parle et celui qu’elle exige de vous. Chacun ici, en prenant la parole, songe à satisfaire le sentiment qui l’agite, et pas le moins du monde à se construire un noble caractère dans l’esprit de la personne qui écoute, encore moins à rendre les égards qu’il doit à la position sociale de cette personne. C’est bien ici que M. de Talleyrand dirait : on ne respecte plus rien en France “ (Valence, 11 juin 1837, p.147).

Le Parisien sait tout, a tout vu, et regarde de haut quiconque objecte : ” Le pédantisme des savants de Paris est tout en réticences et en sourires de satisfaction. Ces messieurs vous font comprendre, avec une politesse exquise, qu’une découverte dont vous leur parlez ne peut pas exister, car ils ne l’ont pas expliquée. Ou bien c’est une chose extrêmement ancienne, oubliée et passée de mode, qui a été cent fois expliquée ” p.149. Et Stendhal d’ajouter : ” Ces savants deviennent gobe-mouches et bientôt pédants et académiciens (c’est-à-dire n’osant plus dire la vérité sur rien, de peur d’offenser un collègue) “ p.480.

Il faut faire la part de la torpeur d’époque, après le déchaînement révolutionnaire et l’ambition napoléonienne. Mais Louis XVIII et Charles X venaient de passer et la France d’alors s’éveillait à la modernité technique, industrielle, économique. Tout comme de nos jours après Mitterrand II et Chirac I puis II et Hollande I. ” La bonne compagnie de l’époque actuelle, seul juge légitime de ce que nous imprimons, a une âme de 70 ans ; elle hait l’énergie sous toutes ses formes ” (Bourgogne, 27 avril 1837, p.34).

Il fallait bien sortir de cette torpeur ! Car ” quel dommage que la patrie de Marot, de Montaigne et de Rabelais, perde cet esprit naturel piquant, libertin, frondeur, imprévu, ami de la bravoure et de l’imprudence ! Déjà il ne se voit plus dans la bonne compagnie, et à Paris il s’est réfugié parmi les gamins de la rue. Grand Dieu ! allons-nous devenir des Genevois ? “ Ainsi parlait Stendhal à Fontainebleau le 10 avril 1837 (p.6). Au contraire, ” le grand malheur de l’époque actuelle, c’est la colère et la haine impuissante. Ces tristes sentiments éclipsent la gaieté naturelle au tempérament français. Je demande qu’on se guérisse de la haine, non par pitié pour l’ennemi auquel on pourrait faire du mal, mais bien par pitié pour soi-même. Le soin de notre bonheur nous crie : ” chassez la haine, et surtout la haine impuissante ! “, (Lorient, 7 juillet 1837, p.295). Ne croirait-on pas lire un pamphlet contre la gauche dont le seul programme fut ” l’anti-Sarko ” ? ou contre la droite, dont la seule critique à l’encontre de Hollande fut contre Taubira et son mariage gai ?

Prenez l’exemple de Bordeaux, qui fut rattachée à la France par Charles VII en juin 1451 : ” En s’unissant à la France, Bordeaux tomba dans une monarchie absolue, où le favori décidait despotiquement de tout ; de là ses fréquentes révoltes (…) Il était naturel que Montaigne et Montesquieu naquirent dans ce pays qui, du gouvernement raisonnable, était tombé dans le favoritisme, et s’en irritait d’autant qu’il ne s’avouait pas nettement son cas. Les esprits à Bordeaux n’étaient pas avilis par l’habitude de la servilité “ (Bordeaux, 9 avril 1838, p. 646).

Est-ce ce qu’il faut souhaiter à la gauche comme à la droite pour que la France soit enfin bien gouvernée ? Car le pouvoir trop centralisé engendre la petitesse, l’infantilisme, le ressentiment. Voyez le fonctionnaire, note Stendhal : ” étudiez la vie de cet homme. Vous verrez peut-être qu’abreuvé de mépris, poursuivi par la crainte du coup de bâton ou du coup de poignard, comme un tyran, sans avoir le plaisir de commander comme celui-ci, il ne cesse de songer à la peur qui le ronge qu’au moment où il peut faire souffrir autrui. Alors, pour un instant, il se sent puissant, et le fer acéré de la crainte cesse de lui piquer les reins. Appliquez-lui le remède indiqué par le célèbre Cuvier : ” traitez-le comme un insecte. Cherchez quels sont ses moyens de subsistance, essayez de deviner ses manières de faire l’amour, vous verrez… “ (Lorient, 7 juillet 1837, p. 296).

Ironique, mordant, réaliste, acéré – Stendhal est plus que jamais de notre époque !

Stendhal, Voyages en France, Gallimard Pléiade 1992, 1664 pages, €70.00
Stendhal, Mémoires d’un touriste, Folio 2014, 848 pages, €10.40
e-book format Kindle, €9.99

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Le système démocratique

N’avez-vous pas noté combien régime démocratique, économie de marché et méthode expérimentale en sciences font – toutes trois – système ?

L’ensemble ne fonctionne comme un tout lorsque ces trois pôles sont activés. Qu’un seul vienne à faiblir et c’est l’entier qui se grippe. Un système est une combinaison de parties qui se coordonnent pour fournir un résultat d’ensemble. L’analogie avec la cybernétique s’arrête là : nous parlons de relations humaines, pas de mouvements de pièces mécaniques. Le « système démocratique » est né de l’histoire, par tâtonnement successifs, il a évolué dans le temps sous la poussée de forces internes, et il s’est établi par son succès à faire coexister les groupes humains. Son histoire se poursuivra car nul système humain n’est jamais stable. Mais ce tripode fait la force de la démocratie non pas comme seul blabla, mais comme système pratique.

En Birmanie, malgré sa puissance, la junte militaire n’a pas gardé pas le pouvoir : cela a pris le temps mais était inscrit dans le mouvement des choses. Aucune incantation en disant cela, mais l’analyse du système des trois fonctions de Georges Dumézil : le savoir, le politique, l’économique. Aujourd’hui, le savoir birman est figé (parce que traditionnel) mais souple et ferme (le bouddhisme est adapté à la modernité) ; le politique était rigidifié, fort en apparence, mais avec le seul soutien de l’emprise économique ; or cette emprise a été sapée par… la Chine, autoritaire elle aussi mais qui a besoin de l’ouverture birmane pour assurer son débouché sur l’océan Indien, son hégémonie politique sur l’ASEAN et plus globalement sa respectabilité internationale.

dumezil trois fonctions

Analysons la genèse de la démocratie. Elle est très ancienne, née en Grèce plusieurs centaines d’années avant notre ère ; elle a été pratiquée ailleurs que dans le monde méditerranéen, notamment par les Vikings, inventeurs du parlement. Mais la démocratie n’est pas le seul régime qui ait existé, pas même en Occident. L’aspiration démocratique a ressurgi à la Renaissance, de la redécouverte des textes antiques et du dégoût pour les guerres de religions. Cela au moment où l’essor du commerce encourageait « les » franchises et libertés et que les Grandes découvertes ouvraient le monde et les esprits. Il a fallu deux siècles pour que cette aspiration sorte des cénacles intellectuels pour faire pénétrer ses ‘Lumières’ parmi le peuple – et aboutir aux révolutions qu’on connaît.

Mais ce régime de libertés, plus égalitaire, qui a rendu les citoyens plus responsables, aurait-il pu naître sans la hausse du niveau de vie ? Hausse qui a permis l’accumulation et la diffusion des connaissances, la circulation des marchandises et des hommes. Ce niveau de vie meilleur a rendu ainsi possible de penser à autre chose qu’à sa propre subsistance journalière. A pu surgir alors la conscience des contradictions sociales de plus en plus criantes entre les castes aristocratique et cléricale et tout le reste du Tiers-état. C’est bien le commerce qui a poussé les Anglais à négocier la Grande Charte et les bourgeois de Paris à brûler les listes de privilèges. C’est probablement le commerce qui fera changer le régime chinois – peut-être en douceur si tout va bien, mais inéluctablement. C’est le divorce entre l’enrichissement dû au commerce et les blocages de la société qui a causé les printemps arabes, malgré la triste fin qu’ils connaissent sous les coups de boutoir du fondamentalisme régressif et la peur des petites gens qui se réfugient en islam pour fuir la modernité.

Le négoce est né du goût d’entreprendre et de mesurer son succès par les bénéfices, mais aussi de la demande de produits « exotiques » et de l’intérêt mutuel des échanges. Demande issue du désir sans fin de goûter ce qui se fait ailleurs, hors de l’étroit horizon. La recherche des « épices » a poussé aux Grandes découvertes, tandis que la technique était sollicitée afin d’aider le travail. La science moderne est née de cette double exigence. Son essor a été encouragé alors que les idées faisaient reculer les croyances toutes faites, en général religieuses.

Tout apparaît lié : la méthode expérimentale dans les sciences est le pendant de la revendication démocratique dans les gouvernements, comme du goût de risquer et d’entreprendre en production et commerce. Il s’agit toujours de « libertés » revendiquées et exercées :

1. pour découvrir des choses nouvelles et les tester ;
2. pour donner son avis personnel et solliciter celui des autres en ce qui concerne le bien commun ;
3. pour fabriquer ou aller chercher des produits demandés, alimenter le désir pour en proposer de neufs, jouir des échanges mutuellement avantageux entre pays.

Si le régime politique n’est pas défenseur de la liberté personnelle, qui osera découvrir des terres nouvelles ou aller contre les dogmes reconnus ? Ce fut le drame de l’Église de s’accrocher à ses croyances, tout comme celui du régime soviétique, ou encore le statu quo jusqu’à récemment entre bouddhisme birman et la junte ; c’est encore aujourd’hui le cas de pays comme le Japon, trop consensuel et socialement contraignant pour susciter chez ses citoyens l’innovation – ou la France, dont le régime quasi monarchique et la société très hiérarchique encouragent peu l’initiative. Pourquoi penser contre le consensus ? Pourquoi entreprendre quand on va « tout vous prendre » ? Pourquoi ne pas plutôt « servir l’État » ou le keiretsu avec pour contrepartie salaire régulier, statut établi, chômage évacué et retraite assurée ?

A l’inverse, c’est bien la diffusion des sciences, de leur méthode, des informations libres, qui encourage la démocratisation une fois un certain niveau économique atteint : voyez la Chine rouge et Internet, le parti communiste chinois et les technologies étrangères, le peuple chinois et les échanges avec l’extérieur. Tous les régimes autoritaires réfrènent la liberté des informations – qui est la base même de la science -, ou la liberté des échanges – qui est la base même de la fortune, donc du pouvoir. Voyez hier la Birmanie de la junte et l’Iran d’Ahmadinejad ou l’Irak de Saddam Hussein. Ce pourquoi, en l’état, je ne signerais PAS le traité de libre-échange transatlantique (TAFTA) : la transparence y est proscrite. Si la démocratie est la transparence pour débattre, pas question d’accepter le droit du plus fort ou du plus riche – américain. Opposons la force à la force, pour faire accepter la transparence !

Offrir des biens sur un libre marché c’est encourager l’émulation par la concurrence, susciter des désirs nouveaux. Il apparaît comme le seul engrenage qui engage à chercher encore et à inventer toujours. Certes, la mise en spectacle est un moyen d’offrir du neuf aux désirs, sans innovation de produit, incitant Guy Debord à évoquer une société devenue folle. Mais, chacun a pu s’en apercevoir : les gens ne sont pas idiots – ils apprennent. Nulle publicité ne pourra leur faire élire telle lessive ou tel personnage politique, ni leur faire croire longtemps que la terre est plate !

De même, ne croyons pas, dans notre narcissisme d’époque, que « la mode » ait été créée par ladite « société du spectacle » ! Regardez plus loin, vers la « société de Cour » qui sévissait sous l’Ancien Régime et dont Norbert Elias a étudié le processus de « civilisation des mœurs ». Le capitalisme moderne s’est adapté à la masse – il n’a pas créé la mode. C’est bel et bien la démocratie comme régime politique qui a créé la masse égalitaire des acheteurs. Tocqueville l’a fort bien montré pour l’Amérique il y a un siècle et demi.

Envie Alain Ducasse

Car le marché est une chose mais l’économie n’est pas tout, surtout dans les pays dont le niveau de vie est au-dessus du seuil de subsistance. Nulle liberté ne va sans règles car tout système construit sa propre organisation, par petites touches. Ni dans les sciences, ni sur les marchés, ni dans les régimes démocratiques, la liberté n’est jamais absolue. Car alors prévaudraient soit le relativisme impuissant du savoir, soit le droit du plus fort en politique, soit l’anarchie économique (qui est la fin du faire-société).

Mais édictez trop de règles et vous rendrez le système inerte, bouffi et impotent :

1. la recherche somnolera, confite en mandarinat d’un côté – et bon vouloir pour distribuer les crédits de l’autre ;
2. la production s’enlisera, malthusienne pour l’emploi et pour l’investissement, soucieuse de minimiser tout bénéfice, préférant innover ailleurs ;
3. la démocratie s’effacera devant la technocratie, la ploutocratie ou la partitocratie.

N’est-ce pas l’immobilisme institutionnalisé qu’a connu la France ces 40 dernières années, qui se trouve ainsi malheureusement décrit ?

Car régime démocratique, économie de marché et méthode expérimentale en sciences font système… Touchez à l’un et vous touchez à l’autre. Ce pour quoi la recherche est si peu financée en France, pays peu démocratique au fond et hostile « par principe » catholique romain à l’économie de marché.

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Écoliers au moyen âge

daniele alexandre bidon la vie des ecoliers au moyen age
On apprenait à déchiffrer les lettres en 3 mois dès 3 ans, et à calculer en 4 mois, ce qui était très utile aux petits bergers pour compter les moutons. On ne confiait en effet jamais un troupeau avant l’âge du calcul ! La méthode d’apprentissage de la lecture était celle du b-a ba.

La directrice de recherches au CNRS Danièle Alexandre-Bidon en a écrit un album pour enfants, La vie des écoliers au moyen-âge.

L’école concernait surtout les garçons et un maître ne pouvait enseigner qu’à des garçons. Mais elle n’était pas fermée aux filles, qui pouvaient apprendre avec une femme si elles en avaient le loisir. Les durs travaux faisaient parfois des filles des garçons manqués, en témoigne Jeanne d’Arc. Christine de Pizan fut exemple d’une femme lettrée du temps, auteur de livres à succès. Mais la pesanteur traditionnelle vouait surtout les femmes à la maternité et cela ne nécessitait point d’école. Il en reste quelque chose dans l’islam intégriste, voire chez les catholiques tradi.

maitre et ecoliers moyen age

L’apprentissage commençait très tôt dans les familles, vers 8 ans pour les garçons potiers, mais il fallait attendre d’avoir quelques muscles pour devenir rémouleur. La plupart des apprentis pour les métiers délicats ou difficiles n’avaient pas moins de 14 ou 15 ans. Il fallait de 3 à 6 ans pour sortir de l’apprentissage. Mais ce n’était pas le bagne : souvenons-nous qu’un jour sur trois était fête au moyen-âge.

Doué, on pouvait entrer à l’université à 10 ans, passer le baccalauréat à 14 ans, mais on était obligé d’attendre au moins 1 an pour passer la « licence », autorisation qui permettait d’enseigner – donc dès 15 ans. L’Église imitait Jésus et les docteurs.

maitre et ecolier moyen age

On étudiait par terre, assis en tailleur sur des bottes de paille, tandis que le professeur tenait dur comme fer à sa chaire – afin de faire lever les yeux aux élèves, en signe de respect. Les profs pouvaient sans vergogne fouetter nus les élèves (c’était « le bon temps » ?). Mais il leur était quand même déconseillé de « blesser jusqu’au sang » ou de « casser un membre » (c’est dire les mœurs du temps…). La baguette de bouleau, qui cingle en laissant peu de traces, était donc l’instrument privilégié de l’enseignant : la férule.

fesser nu un ecolier moyen age

Pas de livre (chaque manuscrit valait un troupeau), l’enseignement était oral. Le but de l’éducation était de maîtriser l’art de la parole. Les trois arts qui formaient le trivium étaient la grammaire, la rhétorique et la dialectique Uniquement oral, le bac avait lieu à Pâques, tandis que la maîtrise se soutenait à l’été. La salle de classe médiévale pour gosses de riches était étroite, fermée. C’est qu’il faisait froid à Paris, la plupart de l’année.

pupitre moyen age

L’habitation médiévale urbaine avait un escalier qui menait aux pièces, chacune munie de latrines à fosse. Ces pièces servaient de lieux privés multi-usages : chambre la nuit, cabinet de travail la journée, pièce à manger ou à recevoir. Il suffisait de tirer les courtines du lit, où chacun dormait nu, les enfants en lit commun, ou de dresser la table sur tréteaux.

ecoliers moyen age

C’était une vie spartiate, communautaire et protégée. On vivait surtout dehors, baguenaudant dans la ville, travaillant aux échoppes. Les écoliers étaient enfermés dans les lieux sombres et austères, propices à l’étude, selon les croyances de l’église du temps. Savoir est un péché, il y faut un effort, surtout pas de confort.

N’en reste-t-il pas quelques traces dans les mentalités ?

Danièle Alexandre-Bidon, La vie des écoliers au moyen-âge, 2000, La Martinière 2005, 47 pages

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Michel Tournier, La goutte d’or

michel tournier la goutte d or
Le sujet m’apparaissait racoleur, dans le vent des naïvetés sans frontières et du bon sauvage comme de la manipulation électoraliste de SOS racisme, pote dressé en boutonnière. Qu’un écrivain comme Michel Tournier puisse s’abaisser à commettre un roman sur un thème tellement à la mode m’agaçait. Il me semblait perdre encore un peu plus de sa substance, lui qui a besoin de méditer et de mûrir de longues années ses livres.

Or je découvre en La goutte d’or un sujet philosophique qui dépasse le misérabilisme de l’immigration et le tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil de la nunucherie médiatique. Tournier écrit là ses Lettres persanes.

Berger adolescent de 15 ans qui garde ses chèvres près de l’oasis de Tabelbala au Sahara algérien, Idriss débarque en France parce qu’une touriste lui a volé son visage en photo. Il craint le mauvais œil mais est attiré aussi, il faut le dire, par le mirage occidental. Il découvre en Europe un empire de l’image. Habitant chez un cousin le quartier arabe de la Goutte d’or (il n’y a jamais coïncidence chez Michel Tournier), il est chargé en petit boulot de convoyer un chameau à travers Paris jusqu’au Jardin d’acclimatation. Les vitrines ne cessent de lui renvoyer son image. A l’opposé du signe, qui est esprit, l’image est matière ; elle enchaîne les sens. Le Sahara médiatisé par le film tourné avec le chameau n’est pas le Sahara mais un rêve exotique ; la publicité télévisée joue sur l’émotion levée par les symboles primaires : l’eau vitale, la soif possible, la joie des choses simples, le sexe. Les adolescents arabes, confrontés à cet univers qui leur est interdit par la religion, en perdent leur identité et se noient dans les significations qu’ils ne peuvent saisir.

Michel Tournier en profite pour explorer cet opium du monde occidental : l’image toute-puissante. Dans la grande cité parisienne, Idriss subit « toutes les agressions de l’effigie, de l’idole et de la figure. Trois mots pour désigner le même asservissement. L’effigie est verrou, l’idole prison, la figure serrure » p.201. L’auteur, photographe et voyeur, a beaucoup médité sur la reproduction des visages et des corps. L’image est chose morte mais exerce sa fascination d’éternité sur les esprits simples. Le cinéma est une séance d’hypnose contemplative, un opium populaire. Tourner un film, c’est tenter de rendre éternelle une image, une émotion, une beauté, un destin – comme ceux des garçons que le cinéaste Mage (au nom peu innocent) tente de retenir dans son nid du 18ème arrondissement – quartier du sex-symbol, du peep-show, du spectacle des chairs.

Idriss loue son corps pour mouler des mannequins de vitrine. La figure du mannequin résume et caricature notre industrie de l’image. Le mannequin est une coque vide, une parfaite apparence. Alors que la statue est unique, le mannequin de vitrine est tiré à des dizaines d’exemplaires. Il n’exalte ni l’individu ni le corps humain mais sert de présentoir, d’armature, aux vêtements de la mode. A l’origine pourtant, il est moulé sur un corps vivant, celui d’Idriss, 15 ans. Ce que l’auteur décrit avec ce réalisme minutieux qu’il affectionne, d’autant que cette naissance poisseuse et tiède le trouble. L’image mimétique du jumeau emprisonne le soi ; l’image photographique est un viol symbolique – et ce n’est pas par hasard si la touriste photographe avait les jambes nues – ; l’image publicitaire est un show illusionniste. Le portrait classique avait déjà ce pouvoir maléfique d’enchaîner à une illusion. Idriss, jeune berger saharien, apprendra qu’« une seule clé peut faire tomber ces chaînes : le signe » p.201.

Il se lance donc dans la calligraphie auprès d’Abd al Ghafari, art fort prisé en Islam où la civilisation musulmane l’a porté à un haut degré de raffinement car les représentations des créatures de Dieu sont interdites par le Coran. La calligraphie est l’algèbre de l’âme, elle ouvre à l’abstrait, donc à la réflexion. Le signe libère, contrairement à l’image, car il est analytique et décompose l’être ou le paysage en ses éléments premiers, tout comme fait le désert.

Le portrait maléfique pris par la reine blonde perd son pouvoir hypnotique le jour où un adolescent lettré l’analyse en mots, le traduit pour l’esprit. Une image a un pouvoir total parce qu’elle adresse simultanément ses messages. « L’image n’est qu’un enchevêtrement de signes, et sa force maléfique vient de l’addition confuse et discordante de leurs significations » p.208. Ainsi la tête de Méduse paralyse, et l’on tombe amoureux non des corps mais des visages. Or, pour le lettré, l’image n’est pas muette : il n’est que de savoir lire. Le visage est le plus difficile parce qu’il inspire des émotions fortes : la crainte, la honte, la haine, l’amour.

Notre civilisation de l’image attire le tiers-monde illettré tout comme elle fascine les musulmans par transgression de l’interdit. Son luxe sensuel fascine, induit en tentation. Mais si, derrière cette apparence, il n’y avait rien ?

Idriss, fasciné par la danseuse noire Zett Zobeida, porte au cou l’amulette en goutte d’or qu’elle a perdue, analogue à la bulla aurea des enfants Romains libres, gardée jusque vers 17 ans. Il se la fait voler par une pute lors de son débarquement à Marseille. Lorsqu’il retrouve le bijou dans une vitrine chic de la place Vendôme, cœur de Paris, l’adolescent arabe armé de son sexe-piqueur n’hésitera pas à lézarder la vitre pour libérer sa goutte. Elle est en forme de perle, renflée en bas, qui n’est image de rien, juste une goutte d’or pur, mais symbole de sa liberté.

Le voyage initiatique prend fin lorsqu’Idriss retrouve son identité dans la calligraphie, art musulman, loin de la séduction illusoire des images, art occidental. Et le message fait un peu IIIe République : le garçon apprendra à lire, à écrire, et il sera sauvé…

Michel Tournier, La goutte d’or, 1986, Folio 1988, 224 pages, €8.20
e-book format Kindle, €7.99
Les œuvres de Michel Tournier chroniquées sur ce blog

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Paris change

Après la com’ – effet d’annonce plus d’un an auparavant – la Marie de Paris a enfin tenu parole : les cadenas de la passerelle des Arts ont été remplacés par des panneaux de verre.

paris louvre depuis passerelle des arts

La bêtise de masse du mondialisme benêt a été reléguée plus bas, vers le pont de l’Archevêché. Les cadenas sont en effet un mimétisme idiot, un sentimentalisme de l’instant, une com’ sans aucune signification : se « jurer » l’amour éternel, enchaîné chacun par ce serment fait au-dessus de la Seine, est non seulement un mensonge (qu’en est-il donc cinq ans après ?) mais aussi une imitation grégaire qui ramène au statut de mouton (les autres le font, moi aussi !).

paris passerelle des arts sans cadenas janvier 2016

Il a fallu attendre des mois entre les mots et les choses – maladie de la communication qui croit que dire c’est faire.

paris passerelle des arts sans cadenas janvier 2016 b

Vu la productivité horaire des employés de la voirie, à six pour enlever un graffiti, qui pourrait s’en étonner ?

paris travail des employes de mairie

L’amas des cadenas pesant lourdement sur les grillages de la passerelle représentait progressivement un danger pour les passagers des batobus et des péniches touristiques passant sans cesse sous les arches. Les panneaux de verre rendent au paysage urbain tout son éclat. Paris en son histoire n’est plus sali par ces graffitis de ferraille.

paris galette magique du marais

La scatologie invertie de « l’art de rue » (Street Art) tellement cher aux militants de la cause gai qui tiennent les rênes de « la culture » à la Mairie s’est réfugiée dans les boulangeries – où la galette des rois, dans le quartier du Marais, prend des allures de gaîté lyrique. Contrairement aux cadenas, les galettes ne sont pas de fer et ne resteront qu’éphémères.

paris louvre janvier 2016 desert apres attentats

Les attentats ont vidé la capitale plus que le froid hivernal. La cour du Louvre, un mercredi après-midi, est déserte… Aucune queue (ici…) pour visiter le musée. Un autre mimétisme de la bêtise mondialisée : Paris est moins dangereux que Washington, Rio ou Hong-Kong, où tout le monde continue pourtant à se précipiter. Racine et Voltaire contemplent l’inanité du siècle, du haut de leur galerie.

paris louvre statues de racine et voltaire

C’est dommage, car le soleil hivernal très bas sur l’horizon crée de longues ombres sur le Pont-Neuf.

paris soleil bas en janvier pont neuf

La Samaritaine voit avancer ses travaux – gigantesques. Presque tout est détruit, sauf la façade classée et les poutrelles métalliques de l’architecture.

paris samaritaine en travaux rue de la monnaie

Ce qui permet au passant de retrouver les décors anciens avant les années soixante.

paris samaritaine anciens decors

La partie ouvrant sur la rue de Rivoli, sur l’arrière de l’ancien magasin, va être entièrement reconstruite.

paris samaritaine en travaux rue de rivoli

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France, fille aînée de l’église intellectuelle

L’exception française, en matière de réflexion et de pensée, n’est pas un vain mot.

  • Chacun sait que la France est un pays centralisé à Paris, et que le « milieu intellectuel » à Paris est centralisé encore plus dans les quartiers centraux, en gros entre Notre-Dame et Saint-Germain des Prés – deux églises comme vous pouvez noter.
  • Chacun sait que « le Français moyen » des sondages révère l’État et que le rêve de tous ses fils et filles est à 73% de « travailler dans la fonction publique ». Un peu moins globalement qu’en 2004 à cause de l’hôpital (désorganisé et stressé par les 35h), mais nettement plus qu’en 2004 dans la fonction publique d’État !
  • Chacun constate aussi que la moindre parcelle de petit pouvoir fonctionnaire fait gonfler l’ego de qui le détient – comme s’il était investi d’en haut d’une Mission de service public et de gardien de l’ordre (observez la guichetière, le flic, lisez la réponse du fisc ou de la Sécurité sociale ou de Pôle emploi…).
  • Chacun peut observer, comme le sociologue Philippe d’Iribarne, que celui qui exerce un métier en France sait mieux que tout le monde ce qu’il faut faire et comment il faut le faire, n’acceptant qu’avec répugnance des ordres venus de sa hiérarchie ou des autres métiers pourtant dans la même entreprise. Le « sens de l’honneur » dans le privé est équivalent à la « mission de service public » du fonctionnariat.

« Les intellectuels », en France, ne regroupent pas tous ceux qui pensent, qui réfléchissent à leur pratique, qui philosophent ou qui cherchent – loin de là ! Les intellectuels de droit se réduisent surtout à ceux que les médias nomment de ce nom, c’est-à-dire ceux que le quatuor de presse qui veut faire l’Histoire à Saint-Germain des Prés – donc à Paris, donc en France, donc dans le monde entier – érige en phares de la pensée. Ce quatuor est composé de Joffrin à Libération, de Kahn à la radio après Marianne, de Plenel à Médiapart, de Birnbaum au Monde. Ils sont leaders culturels, faisant la pluie et le beau temps pour désigner les livres que l’on « doit » lire et les pensées qui « méritent » d’être suivies.

Hier volontiers antiparlementaires et pourquoi pas fascistes (Maurras, Drieu La Rochelle, Brasillach, Céline, Jouvenel, Maulnier, Fabre-Luce…), les « intellectuels » ainsi proclamés sont aujourd’hui évidemment « de gauche », évidemment dans le vent, évidemment imbibés de Morâââle. Comme s’il n’y avait pas aussi des intellectuels à droite ou au centre – ou ailleurs.

Si l’on réfléchit un tant soit peu sur ce qu’il est convenu d’appeler ces « intellectuels », force est d’observer qu’ils agissent en bande comme des clercs d’une église. Ils pensent en meute, se veulent toujours « d’accord » avec les gens du même bord « moral » qui est le leur, répètent comme perroquets la doxa du moment, imitent leur leader légitime dont l’infaillibilité donne le ton. Pourquoi ? Pour exister publiquement, pour être reconnus par leurs semblables, pour se poser à la pointe du Progrès, des Droits de l’homme et de l’égalité, voire de l’Histoire en marche.

Rien n’a vraiment changé depuis la naissance de l’intellectuel au moyen-âge…

cure

À l’époque, quiconque n’était pas « bien né » ne possédait aucun pouvoir de fait. La seule façon « noble » d’arriver en société était l’Église. En faisant peur aux chrétiens, par la confession et les prêches enflammés, par la puissance temporelle de son organisation (qui fascinait tant Staline), l’Église « sainte, catholique, apostolique et romaine » se voulait seule légitime dépositaire du message même de Jésus-Christ – c’est-à-dire de Dieu. Sa voix était la voix d’En-haut, sa morale le Commandement-du-Père, son savoir issu des Saintes-Écritures – que nul ne saurait contester sous peine de blasphème, excommunication et damnation éternelle.

D’où la chasse aux hérétiques, l’instauration de l’Inquisition, la mise à l’Index et les bulles du Pape, déclaré « infaillible » en 1870, dès que la puissance de l’Église a commencé à décliner… Ce fut la même chose sous Staline, et les « compagnons de route » même pas membres du Parti communiste criaient haro comme les kamarad sur les boucs émissaires qui osaient critiquer un tout petit peu les « excès » du régime (Gide, Souvarine, Nizan, Camus, Kravchenko, Aron, Soljenitsyne, Simon Leys…).

Aujourd’hui, malgré les incantations à « la démocratie », aux « droits des minorités » – et à la « libre expression » après l’attentat contre Charlie – la posture intellectuelle garde la même trajectoire. Comme les clercs d’église, les intellos se posent comme :

  • Répugnant à l’argent (leur anticapitalisme ne va cependant pas jusqu’à refuser les piges ni les droits d’auteur scandaleusement au-dessus du SMIC lorsqu’ils sont conférenciers, chanteurs ou « artistes »)
  • Pour l’unité de tout le genre humain (ledit genre devant obligatoirement se calquer sur leur propre caste, eux-mêmes se voulant avant-garde du sens et du Progrès)
  • Aimant l’autorité (quand ils en font partie… donc pas De Gaulle tout proche mais Staline ou Mao au loin, oui à l’Écologie… mais pas dans leur jardin)
  • Adorant faire la Morale à tout le monde, investis du rôle de Commandeurs des croyants en leur église germanopratine
  • Poétisant sur « le peuple » et « la nature » en romantiques… urbains

Tout cela vient du dogme catholique et de la pratique séculaire de l’Église catholique. Même les athées, même les « marxistes », tous ces « progressistes » reprennent intégralement le programme catholique qui a si bien réussi dans l’histoire. Les intellos français sont les seuls à le faire en Occident, notons-le. Les Russes tentent de les imiter avec l’orthodoxie, mais cette église-là n’a aucune légitimité « universelle » comme la catholique.

Rousseau, Victor Hugo, Maurras, Sartre, Bourdieu, BHL, Badiou proclament leur répugnance à l’argent, leur aspiration à l’unité, leur préférence pour l’autorité, les commandements de la (seule) Morale, tout en se pâmant d’attendrissement sur les gamins sales et demi-nus du « peuple » des banlieues (ah, le mythe de Gavroche, le mythe de Cosette !), tout en rêvant de « la nature » simple, évidente et « faite pour l’homme » (à condition  de l’organiser en parcs protégés sous la « domination » de fonctionnaires acquis à la cause).

Si d’aventure vous avez le malheur de critiquer leur point de vue, de railler leur naïveté, de rappeler leurs constantes erreurs historiques – vous voilà catalogué : « de droite », « fasciste », « faisant le jeu du Front national » – en bref l’incarnation du Diable comme dans l’Église ! Michel Houellebecq, Alain Finkielkraut, Michel Onfray, en font l’expérience, vrais intellectuels (contrairement à Eric Zemmour qui n’est que journaliste). Ils sont les nouveaux boucs émissaires de la violence mimétique chère à René Girard, les intellos dans le vent rejetant ainsi la part sombre d’eux-mêmes sur des sujets extérieurs voués à l’exécration – afin de « fusionner » bien au chaud dans le nid, avec leurs semblables.

Narcissisme du miroir, égoïsme forcené de la reconnaissance mutuelle, posture théâtrale en public : voilà donc ces « pseudo-intellectuels » – comme dit la ministre, qui n’en fait pas partie. Ils sont donnés en exemple par le quatuor médiatique, en opposition aux autres intellectuels, critiques mais non adulés par les médias. Ne sont-ils pas en carton-pâte  ? Car leur pensée se racornit à mesure qu’ils se posent, tant la soif d’être reconnus et à la mode appauvrit toute réflexion. D’où les tabous du « débat » intellectuel français, les cris d’orfraie à la mention de certains mots, la « reductio at hitlerum » des commentaires sur les blogs. Les invectives moralisatrices remplacent l’argumentation, la violence toute raison. Il s’agit moins de débattre que de se poser, moins de considérer l’autre et ses interrogations que de se considérer soi, comme si beau en ce miroir et surtout devant les autres.

Mais comme le dit Michel Onfray, avec son art si populaire de mettre les pieds dans le plat, « interdire une question, c’est empêcher sa réponse ».

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Paris cet hiver

Pas de neige en cet automne prolongé bien au-delà des normes. Le sapin de Noël est bien pâle, tout en bleu et argent sans aucun rouge, avec au loin la pâtisserie XIXe de l’Hôtel de Ville.

paris sapin et hotel de ville

Notre-Dame rattrape heureusement l’atmosphère, pointant par-dessus les toits en grande dame parée de perles de lumières.

paris notre dame au crepuscule

Les fameux cadenas, évacués de la Passerelle des Arts, ont trouvé refuge sur le pont de l’Archevêché, comme des menottes passées aux bras du fleuve qui enserrent la cathédrale.

paris cadenas gouines sous notre dame

Ils s’entassent à profusion, dans l’anarchie mondialiste de la connerie moutonnière humaine.

paris cadenas decembre 2015

La Marie de Paris a « remplacé » les cadenas par des panneaux de verre, mais les cadenas subsistent… derrière le verre ! Ce qui est encore plus laid. Mais qui donc se mêle « d’art » dans cette Mairie parisienne aux 52 000 fonctionnaires + 3000 vacataires – plus nombreux qu’ils sont à Bruxelles pour faire tourner l’Union européenne toute entière ?

paris cadenas les fausses plaques de la mairie

Henri IV veille sur le Pont-Neuf (non, ce n’est pas le neuvième pont, comme j’ai entendu un scolaire mal appris par ses profs l’affirmer à l’un de ses copains). La Samaritaine est toujours en travaux, les blocs d’Algeco de chantier déparant sa façade. Pour combien de temps encore ?

paris henri iv au pont neuf et samaritaine en travaux

Seul le faisceau du phare en haut de la Tour Eiffel donne de la vie au ciel parisien, illuminant régulièrement le dôme de l’Institut, devant la Monnaie.

paris monnaie et faisceau tour eiffel

Et Paris se prépare à l’an neuf en fêtant la lumière qui revient – lentement – avec le soleil et la faible lueur de la croissance. Enfin !

paris decors de noel

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A Noël dans l’île de la Cité

La Cité est un État dans l’État à Paris, un quartier préservé au cœur même de la Ville. Contrairement à Londres, la Cité n’est pas la City financière, mais le lieu du droit et de la religion.

noel a paris rue st louis en l ile

La rue Saint-Louis-en-l’Île, qui la traverse de part en part, garde une atmosphère quasi médiévale, surtout en hiver, lorsque la nuit tombe tôt et que les boutiques s’allument.

bistrot a paris rue st louis en l ile

Rien que le bistrot fait envie par son atmosphère quiète, toute de cuivre, de verre et de bois.

boucherie a paris rue st louis en l ile

La boucherie ferait presque aimer le bœuf, malgré les hormones, la vache folle et les injonctions morales des écolos sur le méthane.

charcuterie a paris rue st louis en l ile

La charcuterie, d’où sortent de savoureuses odeurs de cochon cuit, rappelle que la France n’est pas encore un pays musulman. Faudra-t-il, pour cause de politiquement correct et ne pas « choquer » les religions susceptibles, vendre bientôt le cochon sous le manteau – comme l’alcool au Pakistan ?

confiserie a paris rue st louis en l ile

Noël est le temps de la confiserie, dont quelques boutiques offrent le choix.

noel berthillon a paris rue st louis en l ile

Berthillon le glacier fait de nombreuses affaires, même en dehors de l’été. Les amateurs cherchent plus le goût du fruit et la légèreté en fin de repas que le froid sur la langue, après les agapes chargées de Noël.

restaurant a paris rue st louis en l ile

Le restaurant est prêt, les tables installées attendant les pratiques.

creche de noel a paris rue st louis en l ile

Une discrète crèche de Noël, dans une vitrine, évoque les traditions. Oui, la France est surtout un pays chrétien, dans sa longue histoire. Nous ne sommes pas Américains, pot mélangé de diverses provenances (après éradication des Indiens). Que les bobos mondialisés se le disent : ils ne font pas la Loi ; qu’ils se haïssent eux-mêmes de leur insignifiance : c’est leur croix. Pour le reste, les Français aiment le bon vivre avec Rabelais autant que vivre à propos avec Montaigne.

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Régis Descott, L’année du rat

regis descott l annee du rat
Roman policier d’anticipation, les trois mots sont d’importance : « roman » car tout est inventé, « policier » car il s’agit d’enquête sur sept meurtres avec magouilles et pouvoirs qui se croient au-dessus des lois, « anticipation » car l’histoire se passe dans le futur après une Troisième guerre mondiale.

Chim, abréviation d’un nom à consonance russe (mais pas seulement, je vous laisse la surprise…) est enquêteur de la BRT, la brigade de recherches et traque, descendante de la BRB, brigade de répression du banditisme. Le siège a quitté les rives de la Seine aux bâtiments à-demi détruits, pour une tour aux sous-sols blindés. Chim, ex-plongeur de combat, est traqueur et habite en face du Centre Pompidou, reconverti de centre d’art contemporain (devenu trop futile) en sanatorium pour soigner les ravages de la pollution. L’ère est à la survie pratique, dans un monde qui n’a cessé de se dégrader : santé, industrie, climat.

Le pouvoir n’est plus politique, il est à peine celui de l’argent, il est surtout celui de la génétique avec la recherche de la jeunesse perpétuelle. Vivre 150 ans comme si l’on avait toujours 30 ans est possible… si l’on a accès à certains médicaments vendus à prix d’or ou contre certains services. Ils sont produits par une MétaFirme ambitieuse et personnelle, GenteX.

Lieutenant de police, Chim brave le « fog » dû à la pollution pour répondre à l’appel de son patron, le musculeux ex-champion de boxe Colefax, qui l’envoie enquêter en Normandie sur le meurtre de sept personnes dans une ferme isolée qui élève des chevaux. Les meurtres sont rares tant la population est numériquement surveillée, les drones FlySpy à taille de mouche pouvant passer partout sans se faire repérer. C’est pourquoi ce carnage est inquiétant : perpétré par des évadés de prison ? des mercenaires en goguette ? des résidus d’asile psychiatrique ?

Chim emprunte le MétaTrain qui roule à 600 km/h pour joindre le fin fond de la province normande aussi vite qu’un RER d’aujourd’hui joint deux stations de banlieue. Ce qu’il voit, et filme avec sa caméra embarquée, dépasse les horreurs vécues jadis en ex-Yougoslavie : hommes égorgés, garçon massacré, vieille morte de crise cardiaque sous l’effet de la peur, femme violée et étranglée, fille torturée puis violée – plusieurs jours – puis achevée… Qui sont ces êtres humains qui se conduisent comme des bêtes ?

L’enquête va mener aux OGM, les prélèvements de sang et de sperme sur les lieux des crimes vont révéler des humains trafiqués : 80% d’ADN humain, 20% d’ADN animal. Qui a transgressé les accords entre scientifiques pour éviter de toucher aux gènes de l’homme ? La recherche pour le bien (vivre plus tard en meilleure santé) connaît-elle son revers pour le mal (des OGM humains) ? Les scientifiques sont-ils tentés d’essayer – juste parce que c’est possible ? Ou bien ces êtres hybrides sont-ils produits dans un but précis, sexuel, militaire ou industriel ?

En étudiant les rapports des écologistes anti-OGM qui surveillent les firmes surpuissantes qui manipulent le gène, Chim va découvrir ce qui se cache derrière ces meurtres non prévus. Il est aidé par les parents de deux petits basketteurs qui jouent devant son immeuble et qu’il a pris en affection, aiguillé par l’énigmatique Vera, neurologue qui l’a aidé à sortir du coma quelques années auparavant, et épaulé par quelques militants qui surveillent l’ancien centre de retraitement nucléaire de la Hague, remis en service et privatisé tant les déchets toxiques sont nombreux après la Troisième guerre.

Ce qu’il va découvrir est pire que ce qui hante les consciences en notre début du XXIe siècle. Bien pire.

rat de l opera dans la nature

Dans une nature dégradée, comment l’humanité peut-elle survivre, sinon en s’adaptant ? Mais tous ne sont pas égaux devant l’adaptation, certains peuvent améliorer l’espèce. D’un coup de MégaJet, Chim va interroger un spécialiste de génétique en Scandinavie, dans la même Zone Europe intégrée. Le savant manipule des rats dans un bureau entouré de cages de verre où grouille l’espèce la plus rusée et la plus prolifique de celles qui sont proches de l’homme. Bien loin des trop parfaits petits rats de l’Opéra de notre époque, qui étirent la condition humaine vers le physique et la grâce.

Du suspense, de l’action, un peu d’amour malgré tout – et une réflexion en abyme sur l’avenir de l’humanité, voilà les ingrédients d’un bon thriller (à noter que, contrairement à l’auteur – l’abîme sans fond s’écrit autrement que l’abyme de la réflexion… question d’ignorance du correcteur Word, sans doute). Écrivain parisien très documenté, Régis Descott a publié des romans policiers psychiatriques inspirés par la peinture, et un roman historique sur un soldat rescapé de la Grande armée.

Régis Descott, L’année du rat, 2011, Livre de poche 2012, 384 pages, €7.10

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Paris chez Camdeborde un mois après les attentats

La vie reprend son cours, sans oublier les Arabes fous, mais sans crainte particulière.

paris apres attentats vigipirate a notre dame

Vigipirate est partout, pas très efficace mais de la présence.

paris apres attentats notre dame bien gardee

Des militaires gardent même Notre-Dame.

paris apres attentats petite queue a notre dame

La queue pour la visite a été divisée par cinq ou six – c’est le moment !

paris apres attentats pas de queue a ste chapelle

Même chose pour la Sainte-Chapelle, attenante au palais de Justice : personne ! Par un jour de beau soleil d’hiver, venez voir les vitraux irradier de lumière, vous serez tranquilles. On fouille tout le monde à l’entrée.

paris prefecture de police bleu blanc rouge

La préfecture de police, dès la nuit tombée, s’éclaire en bleu-blanc-rouge. La gauche conne aurait dit il y a deux mois que cela « faisait le jeu du Front national »... Plus aujourd’hui, puisque François IV a béni le drapeau.

paris apres attentats quietude du chez soi

Chacun aime à rester chez soi, dans la quiétude de son appartement d’étage, avec vue sur la Seine ici : le cocon.

paris lycee fenelon 6e

Les lycéens de Fénelon, dans le sixième arrondissement, discutent toujours autant dehors, insouciants même sous la pluie fine ; des militaires (sous le panneau sens interdit) gardent le centre juif à côté.

paris bd st germain

Mais le boulevard Saint-Germain reste très passant.

paris restaurant le comptoir yves camdeborde carrefour odeon

Et le restaurant d’Yves Cambeborde, Le Comptoir, 9 carrefour de l’Odéon, sert tous les soirs son menu dégustation à prix fixe. Il est plein – même en terrasse. Ce soir-là, la queue pour voir la Première de Star Wars faisait le tour du pâté de maison sur trois cents mètres, avant d’entrer au cinéma Odéon, face à la statue de Danton (qui lui tourne le dos).

paris menu le comptoir yves camdeborde

Les coquilles saint-jacques étaient finement épicées – au sel rose de l’Himalaya (!) ; le poulpe un peu ferme – mais c’est ainsi que les écolos l’aiment : dans sa vérité ; le cochon de lait avait couru sans nul doute – il était bio et résistant, un vrai Corse ; le cerfeuil tubéreux prenait racine et les radis bien piqués agaçaient les dents. Les produits auraient gagnés à rester dans leur nature, mais la virtuosité du Chef avait envie de s’exercer. Le plateau de fromages était largement assorti, un vrai plaisir avec le vin. Quant à la tarte sablée, elle contenait de la passion…

Une bonne table dans un bon quartier, si courue qu’il faut réserver plusieurs jours à l’avance… ou compter sur les désistements du jour en rappelant à midi pour le soir même.

Mais oui, la vie continue… Les semeurs de morts ne gagneront jamais.

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Daniel Easterman, Le masque du jaguar

daniel easterman le masque du jaguar
De l’action, du mystère, de l’amour, tels sont les ingrédients d’un bon thriller. Avec un découpage cinématographique en chapitres courts et alternés qui montrent les facettes en simultané et donne envie d’en savoir plus. Easterman, Irlandais ex-prof d’université à Newcastle, n’en est pas à son premier roman – et cela fonctionne – même si le grand guignol à la Indiana Jones submerge cet opus à l’inverse des précédents.

Son héros, Declan Carberry, est déjà connu depuis La nuit de l’Apocalypse. Enquêteur Interpol, il est mandaté pour résoudre une énigme internationale : des corps nus et mutilés retrouvés à Paris sous la pyramide du Louvre et à Rome sous la pyramide de Caius. Dans le même temps l’autre héros, Léo Mallory, est archéologue maya. Il vient de découvrir la chambre secrète d’une pyramide au Mexique et est mystérieusement tabassé tandis que les trésors graphiques et mortuaires se volatilisent.

Declan tombe amoureux d’une adjointe de vingt ans plus jeune ; Léo d’une étudiante mexicaine. Les deux vont vivre les affres d’aimer alors que la violence se déchaîne et que leur intime est menacé. Un gourou indien mexicain règne en effet sur une secte fanatique dont le but est de redécouvrir rien moins que l’immortalité – dont les hiéroglyphes mayas font mention. Une petite et rare araignée amazonienne serait dotée d’un venin qui aurait ce pouvoir. Comme toujours, il suffit d’y croire… et les benêts sont pris.

Ce qui ne va pas sans meurtres, viols, crimes, tortures, délits et autres banales entorses à la civilité. Nous sommes dans un monde impitoyable et globalisé. Les puissants ne se sentent au-dessus des autres qu’en ignorant la loi commune. Même si celle-ci a ses héros qui s’efforcent de faire appliquer ladite loi commune démocratique – surtout parce qu’ils veulent aimer en paix une femme (donc pour des motifs libéraux).

  • Le lecteur effaré découvrira le sang, qui est à la base de la croyance maya. Les sacrifices humains passés sont d’une banalité qui attire aujourd’hui comme des mouches les peuples autoritaires sur les sites touristiques (dont énormément de Français !).
  • Le lecteur qui croit à la bonne nature découvrira la jungle, nature pleine de vie et de mort, indifférente aux êtres, étouffante et maternelle, chaude et fétide.
  • Le lecteur féministe moderne découvrira le machisme absolutiste du pater familias mexicain, pour qui une fille n’est que de la viande à vendre à un vieux riche pour augmenter ses terres.
  • Le lecteur qui croit au socialisme naïf découvrira la corruption régnant au plus haut sommet de l’État – dans la France de Jospin, maquillé sous les traits rajeunis et plus sportif de Dutheillet, mais dont l’’épouse est elle aussi philosophe.

Bien sûr la fiction dépasse la réalité, n’est-ce pas ?

J’aime moins cet opus que les précédents, l’univers maya étant plus loin des spécialités proche-orientales de Daniel Easterman, nom de plume de Denis MacEoin, né en Irlande du Nord et docteur en histoire de l’Islam. Mais c’est bien ficelé, entraînant et cela excite l’imagination. Bien plus que ce qui paraît de nos jours, où la fascination pour l’univers ado (vampires, sorciers, apocalypse écolo) emporte la mode.

Autant relire les classiques.

Daniel Easterman, Le masque du jaguar, 2000, Pocket 2002, 540 pages, €0.01 occasion
Les autres thrillers de Daniel Easterman chroniqués sur ce blog

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Patrice Montagu-Williams, L’affaire du Lux Bar

patrice montagu williams l affaire du lux bar
Le roman commence, comme la Recherche de Marcel Proust, sur le coucher et la mémoire. Mais le style est nettement plus familier, copain même. Il faut dire que le personnage qui dit « je » a échoué sur la Butte, « tout en bas de la rue Lepic » où s’est fixé le Lux Bar.

Grand-mère anglaise résistante en France, grand-père littéraire, parents propriétaires d’une île du Rhône en face d’Avignon, apprentissage du sexe avec une fille de fermière aux gros seins, concours, chasseurs de tête, reportages : remontent les souvenirs. Mais « C’est vrai que ce monde où les choses comptaient plus que les gens, ça ne me tentait pas trop. Et puis, je voulais écrire » p.22.

Les vendanges préado sur les côtes du Rhône, une plage de Camargue avec une Danoise, Londres à 18 ans en plein swinging des années 60, le Brésil du Bar Lagoa, sont autant d’étapes à la mémoire. Surtout sexuelle. « Les capitales, c’est comme l’héroïne : faut pas y toucher. Sinon c’est l’addiction garantie » p.40. C’est là que sont les femmes, les proies, et le plaisir à donner à « l’arc tendu de jour et de nuit, comme un vrai chasseur » p.41. Mais surtout Paris, « que j’aime comme on aime une pute » p.81, « Des principes, cette ville n’en a jamais eu. C’est peut-être pour ça qu’elle est passée au travers de toutes les guerres sans être défigurée : mieux vaut ouvrir tout de suite largement ses cuisses à l’occupant plutôt que d’être violée et risquer, en plus, de se faire buter » p.81.

Défilent M-C, la connivence, l’amour à trois, assoiffé – mais surtout l’envie d’écrire – puis Marina, russe de cirque, morte de sclérose en plaque.

Survint mai 68, ce miracle. Il est vrai qu’avant le mois de mai, « l’atmosphère était étouffante. La génération qui précédait nous avait collé sur le dos une camisole de force faite de vieux principes cousus tant bien que mal les uns aux autres auxquels elle faisait encore semblant de croire et nous sommait de marcher au pas de l’oie, le regard rivé sur la nuque du pauvre hère qui nous précédait. Elle ne voulait rien lâcher et dégainait des réponses apprises par cœur à la moindre de nos questions » p.51.

Il y eut C. puis N. et V. Et puis M-D, copine de vieillesse tétraplégique « après que sa Jeep se soit retournée en dévalant une dune au cours d’un reportage sur le royaume de Saba » p.99, à qui il raconte – entre autres – l’accouchement de son premier bouquin parmi les demi-sauvages du Périgord vert.

Reste à passer le reste de sa vie. « Pour écrire, je tape donc dans les réserves d’histoires et d’anecdotes que j’ai ramassé un peu partout dans le monde et stocké dans un coin de mon cerveau » p.89. Avec pour compagnon un chat siamois du doux nom de Xavante – une peuplade indigène du Mato Grosso.

Mais l’écriture n’est-elle pas un combat d’arrière-garde ? Qui lit encore quand même les filles payées à l’heure consultent leur Smartphone avant, pendant et après la baise ? C’est l’objet de la seconde partie de ce Temps perdu, où l’auteur parvient à entendre chanter les anges sur la Butte. Et d’expliquer à Sam, un psychiatre juif ami de beuverie au Lux Bar : « Le Paradis, c’est un vaste bordel. À la fois un dancefloor et un gigantesque club échangiste. On boit, on danse, on baise » p.116. À quoi bon écrire ?

Dans la troisième partie, l’auteur est parti. De sa belle mort – volontaire. Incinéré, mais nul ne sait ce que l’urne est devenue… Au fond, la seule vérité vraie n’est-elle pas celle qu’on raconte ?

Un court roman bien frappé, où les formules à l’emporte-pièce ne manquent pas, ce qui donne du rythme. Toute une vie passe – celle plus ou moins de l’auteur – sans qu’on s’y ennuie une seconde. Avec cette réflexion qu’au fond ne subsiste de quelqu’un que ses traces. Celles qu’il a laissé malgré lui, ou celles qu’il a voulu laisser.

Patrice Montagu-Williams, L’affaire du Lux Bar, 2015, L’Harmattan, 129 pages, €14.50
Autre roman de Patrice Montagu-Williams chroniqué sur ce blog

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Au nom d’Allah le très haut, le tout miséricordieux

Eh oui, au-delà des huit terroristes dont cinq Français arabes mal dans leur peau issus de la délinquance, c’est bien d’islam qu’il s’agit… Plus de 130 morts et plus du double de blessés, malgré le raté du stade de France. Paris touché au cœur de son métissage bobo dans les quartiers mélangés du nord-est, Paris « la capitale des abominations et de la perversion », où « des centaines d’idolâtres » étaient réunis « dans une fête de perversité » selon le communiqué de Daech : ne voilà-t-il pas une conception de la religion comme quelque chose qui exclut plutôt qu’elle n’unit ?

Religion ou secte ? Si la religion unit les peuples et vise à l’universel, cette religion-là, l’islamique intégriste, salafiste issue du wahhabisme saoudien, est réservée aux seuls croyants, à ceux qui lui font allégeance. Miséricordieux, Allah ? Pour ceux qui se font sauter, ils le souhaitent ardemment, mais seulement pour eux – car ils imaginent aller direct au paradis peuplé de houris et d’éphèbes, où tout ce qui est « interdit » ici-bas est permis en-haut. Pour cela, il faut quitter ce monde mais, comme le suicide est trivial et mal vu, il faut le parer les palmes du martyre, entraîner avec soi des dizaines de mécréants comme hier les tribus ramenaient leurs lots de captifs voués à l’esclavage. Mais oui, c’est toujours bien de l’islam qu’il s’agit.

paris attentats du vendredi 13 novembre 2015 carte

Certes pas la version policée par les siècles de réflexions des érudits, mais celle des origines, toute à feu et à sang, où tous les autres, ceux qui ne croient pas comme vous, sont à zigouiller sans merci. Du temps où la gauche pensait (temps aussi lointain que celui où les bêtes parlaient), Cornélius Castoriadis le disait du communisme, cette autre religion dévoyée dans les massacres de masse. Pour sa démonstration contre, il prenait en exemple le christianisme, aux Évangiles pourtant nettement moins vengeurs que le Coran. Lui l’économiste de l’OCDE, psychanalyste et philosophe né Grec à Constantinople, devenu communiste pour résister aux nazis dans la Grèce de 1941, puis émigré à Paris où il rejoint les rangs trotskistes (comme Jospin) devant le cynisme antidémocratique du Staline après-guerre – lui n’avait pas de leçons à recevoir des » pseudo-intellos » (comme dit la ministre de gauche) qui ne lui arrivent pas à la cheville. « Pas d’amalgame » ? Nous attendons toujours la réforme de l’islam, comme fut celle du christianisme.  Castoriadis :

« Il faut aussi parler du destin historique du marxisme. Il est étrange de voir des gens qui se proclament marxistes ou veulent ‘défendre Marx’ et ignorent avec acharnement cette question. Pourrais-je discuter du christianisme en disant : ‘l’Inquisition, je m’en fous ; le pape, c’est un accident ; la participation de l’Église catholique à la guerre civile espagnole aux côté de Franco, ce sont des prêtres empiriques. Tout cela est secondaire par rapport à l’essence du christianisme, laquelle se manifeste dans telles phrases des Évangiles’. Le christianisme est une réalité sociale et historique instituée depuis deux mille ans : cette réalité, certes infiniment complexe et ambiguë, a quand même une signification que je ne peux à aucun moment ignorer ». Substituez islam à christianisme et vous aurez « la réalité sociale et historique » de l’islam – n’en déplaise aux bobos de gauche qui veulent tout minimiser au nom d’on ne sait quelle synthèse politiquement correcte.

Castoriadis poursuit : « Je ne peux pas faire autrement quand il s’agit du marxisme. Certes, il n’a pas deux mille ans, il n’en a que cent vingt (à la date d’écriture, en 1974), mais dont les soixante derniers sont historiquement très lourds. La réalité du marxisme est d’abord, à un degré écrasant et qui prime tout le reste, qu’il est l’idéologie dont se réclament les régimes d’exploitation et d’oppression totalitaire qui exercent leur pouvoir sur un milliard d’hommes et de femmes » p.55. Même chose pour l’islam : quelques dernières années « très lourdes » historiquement, « réalité d’oppression et de totalitarisme » sur les jeunes et sur les femmes principalement. Il n’y a de religion qu’incarnée, qu’elle soit chrétienne, musulmane ou communiste. On ne juge les arbres qu’à leurs fruits. Et c’est bien de l’islam qu’il s’agit.

Toute croyance est comme une drogue pour oublier sa faiblesse et son mal-être, toute croyance offre le refuge imaginaire où abdiquer sa liberté, dont on a peur. La croyance, qu’elle soit juive, chrétienne, musulmane, communiste ou autre, euphorise à petite dose, elle aide à supporter sa vie lorsqu’elle apparaît trop minable. À forte dose, elle conduit au délire, à quitter la réalité ici-bas pour le rêve en-haut, à mépriser la vie humaine et à désirer mort et destruction, souvent par compensation : ce qu’on n’ose désirer, il faut le détruire. Le Paris bobo du mariage homo ? La mixité festive ? Le sport qui unit blacks-blancs-beurs ? Il faut faire sauter toutes ces « perversions » dans des déluges de feu, comme Sodome et Gomorrhe.

Pour la secte islamique de Daech, la stratégie est d’utiliser les ressortissants d’un pays « impie » pour susciter une guerre civile dans ce « ventre mou » occidental qu’est l’Europe. Où l’islam est inféodé aux conservateurs algériens ou financés par des imams (parfois) fanatiques des Émirats et d’Arabie saoudite. Les États-Unis savent se défendre, on l’a vu en Afghanistan, en Irak, avec l’éradication de Ben Laden. Mais l’Europe ? Trop peu, trop tard, trop gênée par la culpabilité ex-coloniale et par la naïveté chrétienne (belge) ou de gauche (française). Utiliser les néo-musulmans des banlieues et des campagnes, pour près de 40% d’ex-cathos en manque de repères et d’obéissance, comme une cinquième colonne pour susciter lynchages, pogroms et montée du Front national, pour dresser basanés contre blancs, laïcs contre croyants – voilà ce qu’ils veulent. Sans parler de punir « au nom d’Allah le miséricordieux » tous ceux qui s’opposent à leur état islamique autoproclamé : Russie, Turquie, Liban, France. L’internationale de la terreur est l’autre nom du Komintern islamique. Car c’est bien toujours d’islam qu’il s’agit.

Le choix d’un vendredi 13, est-ce un hasard ? Il est curieux que personne, à ma connaissance, ne l’ait mentionné : le vendredi est le jour de la mort du Christ, où Adam et Ève furent chassés (dit-on) du paradis, où Caïn tua Abel, où Hérode fit massacrer les Innocents… Vendredi est le jour où débute le Sabbat et où surgissent démons et spectres. Selon la coutume arabe, il faut commencer les labours le vendredi : ce qui laisse augurer une suite aux attentats de Paris… Le 13 est le chiffre de la Cène où le treizième convive, Judas, trahit le Christ pour trente deniers. C’est aussi dans le treizième chapitre de l’Apocalypse que sont évoqués l’Antéchrist et la Bête. Est-ce vraiment un hasard pour ces « croyants » pénétrés de l’eschatologie du Livre ?

cornelius castoriadis une societe a la derive

Dans un autre texte, datant de 1992, Castoriadis parle de l’islam. « Que faut-il dire des autres ? Ceux qui, par exemple, sont prêts à tuer ceux qui ne pensent pas comme eux ? À tuer Salman Rushdie ? Est-ce qu’ils sont ‘inférieurs’ ? On dira aujourd’hui qu’ils sont différents. Mais nous ne pouvons pas tenir ce que nous pensons de la liberté, de la justice, de l’autonomie, de l’égalité, en nous contentant de parler de ‘différence’. C’est ce que fait pourtant l’immonde salmigondis pseudo-gauchiste, ou pseudo-démocratique contemporain, qui se limite justement là-dessus à des bavardages sur cette «’différence’. Il y a des gens qui croient à la liberté et à la démocratie, et puis il y a des gens qui croient qu’il faut couper les mains des voleurs. Les Aztèques faisaient des sacrifices humains. Est-ce une simple différence ? (…) Nous voulons instaurer une société autonome, et si nous le voulons, c’est évidemment que nous la jugeons préférable à toute autre forme de société actuelle ou envisageable, donc (…) supérieure. Mais sachant ce qu’est l’autonomie, et ce qu’elle présuppose, il ne nous passerait pas par la tête de vouloir l’imposer par la force aux autres. Il y a une fine crête sur laquelle aussi bien dans le présent que dans un avenir moins déplorable (…) nous devons marcher » p.123.

Nous devons être plus durs en ce qui concerne nos libertés, dont la première est la liberté d’expression.
Plus durs sur les valeurs qui sont les nôtres, laïcité et place des femmes.
Plus durs envers les iréniques, les cépaleurfôte, les protecteurs des pôvres ex-colonisés (le dernier il y a deux générations) qui ont bien « le droit » à la « compréhension » s’ils se vengent.
Plus durs contre toutes les croyances et leurs dérives sectaires.
Plus durs envers les imams qui prêchent la haine, l’islam qui ne se réforme pas et pour les voyous qui entassent des armes pour venger leur inaptitude.
Plus durs et plus clairs dans notre politique étrangère, parfois menée un peu trop légèrement, sans souci des moyens nécessaires ni des conséquences.

Pour le reste, François Hollande fait le boulot, il a enfin compris : consulter, décider, exposer – et agir vite – enfin !

Cornélius Castoriadis, Une société à la dérive – entretiens, 2005, Points essais 2011, 390 pages, €10.30

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