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Roland Dorgelès, Le château des brouillards

Roland Dorgelès n’est pas seulement l’auteur du célèbre récit Les croix de bois, sur cette guerre de 14 que François Hollande a aimé « commémorer », comme il disait. Comme s’il fallait garder la mémoire des imbécilités du temps, la vanité des politiciens férus d’un « honneur » imité des aristos dont leur bourgeoisie étriquée ne connaissait plus le sens à l’ère de la guerre industrielle. L’héroïsme des Poilus lâchés sans armes suffisantes et en pantalon rouge bien visible de loin par des badernes qui se croyaient encore au défilé n’a fait que masquer les intérêts coloniaux, le nationalisme des revanchards de l’empire qui avaient perdu l’Alsace-Moselle par pure forfanterie, se croyant « insultés » par la dépêche d’Ems. Si l’on ravive le souvenir, ravivons-le jusqu’au bout : qui est responsable de cette guerre de 14 ? Qui a suicidé la population européenne pour rien – puisqu’une nouvelle guerre allait naître vingt ans plus tard faute d’avoir compris, d’avoir appris, d’être resté dans les fameuses et tant célébrées « traditions » ? Qui a mis en regard la « Victoire » des héros qui ont tenu Verdun avec les conséquences de la fausse paix des traités à Versailles ? Certainement pas Hollande…

Roland Dorgelès a combattu en 14 et a été blessé. Après-guerre, il veut se souvenir – lui – de ce qui « était mieux avant » : la Belle époque de la dèche à Montmartre, alors un village excentré sur les hauteurs de Paris, encore rural, peuplé de cabarets et de logis minables pour rapins, marlous, arpètes, anarchistes et filles de Pigalle. Sorti des Beaux-Arts, Dorgelès a été rapin et tiré le diable par la queue. Il a picolé du mauvais vin, couché sur des galetas pleins de poux, été amoureux des radasses ou des cousettes qui passaient. Mais il était jeune et il chante sa jeunesse pauvre à Montmartre.

Il en fait ce roman – vingt ans après. La rue Lepic et le Lapin agile, la neige et les ruelles non éclairées, le loyer en retard et la facture du gaz. Les villas décaties cernées d’un parc fermé par une grille comme le Château des brouillards sont rares. Lucie la relieuse l’occupe, vierge, solitaire, obstinée. Elle accueille des anarchistes pour qui tout est à tout le monde ; ils font de la fausse monnaie. Mais aussi les chiens perdus comme ce frère de 15 ans, Sauvageon, qui s’exerce torse nu à devenir acrobate. Et Gérard, poète dont le petit capital échu en héritage de sa mère fond comme neige au soleil avec les grisettes et les amourettes.

Il a écrit des vers, au fond pas mauvais, Gérard, l’ami de Roland, mais surtout met en chantier une pièce de théâtre qui devrait le faire connaître. En attendant, il lutine ici ou là, trop pour sa bourse plate, Une Marie-Louise mariée qui a le béguin pour lui car son mari représentant n’est jamais là et qu’il met en cloque (2000 francs pour la faire avorter), une sœurette Cricri de 13 ans surnommée la Poison tant elle agace par ses excès de mamours ou de cris (50 francs ici ou là pour qu’elle la ferme ou aille faire les courses), une Daisy américaine qui joue la comédie et se laisse entretenir comme « cela se fait » (200 francs par soirée, au spectacle et au restaurant) – et Lucie enfin, dont il découvre le trésor de cœur sur le tard, au moment où tout va mal, où il n’a plus un rond, où il a trempé dans la fausse monnaie avec les anars, où la police recherche tout ce beau monde et les cueille un à un.

C’est alors qu’au fond du trou la guerre de 14 éclate. Quelle délivrance ! Gérard se voit sauvé, comme Sauvageon et Lucie, revenue de Belgique où elle s’était mise au vert avec un faux passeport. Une délivrance dérisoire, car Gérard y restera, dans cette guerre inepte. Lucie n’a pas su l’empêcher d’aussitôt s’engager, elle avait pourtant fait faire par ses copains anars deux faux passeports espagnols pour échapper à la guerre. Mais le destin n’a pas voulu.

« Ce que nous ignorions, ce que la jeunesse apprend toujours trop tard, c’est qu’il lui est interdit d’espérer. Elle se croit forte : elle est fragile ; elle se croit éternelle : ses instants sont comptés. La jeunesse, mais on ne la franchit jamais assez vite. (…) C’est la pire épreuve au contraire. La passe dangereuse. L’âge où l’on désire tout sans savoir ce qu’on veut, le combat féroce qu’il faut livrer avec un cœur d’enfant, la timidité qui a honte et se fait prendre pour du cynisme, le geste qui vous entraîne sans qu’on ait le temps de réfléchir » p.229. Pas mal vu, un siècle après…

Il écrit bien, Dorgelès, il dit des vérités d’expérience. Et il décrit un monde « d’avant » disparu, celui du Paris des petites gens qui se croient des génies méconnus et qui le resteront en effet, car le génie est rare et se travaille assidûment. Un bon roman, même désuet.

Roland Dorgelès, Le château des brouillards, 1932, Livre de poche 1961, 243 pages, € e-book Kindle €7.99

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Transposition des styles de vie exposée par Fourquet et Cassely

Quarante ans d’écart séparent la France d’avant de la France d’après, telle qu’exposé par le livre bilan de Fourquet et Cassely, déjà chroniqué sur ce blog, Du point de vue des classes sociales, hier c’était la moyennisation, aujourd’hui la polarisation. Toute la société s’écarte de la moyenne, précédemment l’étalon idéal auquel mesurer son écart-type : le revenu moyen, le niveau moyen, la classe moyenne. Cette démoyennisation se fait par le haut, par le bas, et par les côtés.

L’effet de sablier du haut en bas se manifeste par les styles de vie liés à la consommation. Les campings passent de la tente au bungalow, articulés entre Premium ou de seconde main. Les clubs de vacances passent des VVF au Club Med de luxe. Les stations de ski délaissent les logements collectifs pour les chalets haut de gamme. L’altitude pour la neige et la qualité architecturale déterminent le prix des stations et la sociologie des skieurs. Ce sport devient d’ailleurs une niche de plus en plus élitiste (et peu écologique). Les cafetières passent du filtre à la dosette tandis que les boîtes de nuit voient leur public baisser au profit de lieux plus privatifs ou carrément de rave parties populaires en pleine campagne où le petit commerce des drogues diverses s’épanouit à plein.

De l’autre côté, c’est la France du discount, de l’occasion et de la débrouille. L’électroménager et l’électronique ne sont plus des vecteurs de statut social, ils sont démocratisés. Mais coexistent des modèles très haut de gamme fort chers et des modèles bas de gamme accessibles. C’est la même chose dans l’automobile avec (outre les modèles électriques ou hybrides onéreux malgré les aides gouvernementales), les berlines allemandes ou japonaises de luxe et le modèle Dacia de base, fabriqué initialement pour les pays pauvres.

La désindustrialisation a fait baisser les moyens de consommation et augmenté les achats délocalisés. Le luxe est de consommer français et artisanals, le commun est de consommer chinois et industriel. Lidl, Gifi, le Bon coin sont les magasins populaires de la débrouille tandis que Carrefour Market, les boutiques d’alimentation bio et le Bon marché manifestent le haut de gamme. Dans les transports, Blablacar, Uber, les cars Macron et les trains Ouigo permettent de voyager sans guère de moyens, tandis que le TGV aux heures de pointe et les avions court-courriers sont réservés à ceux qui sont à l’aise.

Question travail, la débrouille se manifeste par la microentreprise, la chasse aux promotions, les achats d’occasion sur le net, les vides-greniers et les transactions sociales hors marché. Ils fournissent un revenu complémentaire alors que le nombre de chômeurs reste important parce que l’emploi en France n’est pas fluide. Les CDI laissent la place de plus en plus souvent aux CDD, à l’intérim, aux stages pour les plus jeunes qui courent après l’emploi, et aux multi activités, souvent au noir, pour les faibles revenus de province.

Les jeux de hasard et les paris en ligne explosent pour arrondir les fins de mois tandis que les plus éduqués, restés pauvres faute de trouver du travail qualifié, spéculent sur le Bitcoin et rêvent au trading en ligne vantés par des étudiants (souvent maghrébins) agissants depuis Dubaï (où la fiscalité est quasi nulle). Les crédits à la consommation s’envolent, comme aux États-Unis, tandis que la dimension symbolique de certains produits permet, comme aux Etats-Unis, de se poser socialement en profitant des promotions et du nom des marques. On se souvient de l’émeute sur le Nutella qu’un magasin avait proposé à bas prix pendant un temps limité. La surconsommation est une incitation permanente pour imiter l’élite. Elle aboutit à une paupérisation objective et à une forme d’aliénation car on ne reste pas soi-même quand on veut singer l’autre.

Le nouveau modèle commercial est fondé sur l’e-commerce flanqué de quelques boutiques de prestige en centre-ville. Cela dégrade l’attrait de la périphérie pour ceux qui ont les moyens et la change en ghetto pour ceux qui ne peuvent en sortir. Des néo-boulangeries artisanales bio avec pain au levain et blé choisi s’opposent aux boulangeries de rond-point à grande capacité. La différenciation se fait par l’image d’authenticité et par le prix. Les cavistes, les épiciers haut de gamme aux produits bios, locaux et durables, les microbrasseries, les distilleries artisanales de whisky, les cafés de spécialités, recréent un lien social entre soi pour la classe aisée. Le prix et l’ambiance rejettent les revenus et les habitus qui ne sont pas à la hauteur.

Comme sous l’Ancien régime, la noblesse de patrimoine et de revenus donne le ton et entraîne par imitation les classes immédiatement inférieures qui voudraient accéder à leur niveau de vie, puis les classes populaires qui triment à courir derrière. Ce qui explique certains désengagements sociaux et politiques d’une partie de la jeunesse qui n’a aucun espoir d’ascension sociale et préfère se retirer hors de la culture, hors des diplômes, hors du travail régulier reconnu, hors de la consommation, hors des villes, pour vivre une petite vie individualiste de petits boulots, de bricolage et d’assistance sociale. C’est la démoyennisation par le côté, la fuite du « Système » et de la roue du hamster.

La France d’après est déjà celle d’aujourd’hui et ces tendances ne peuvent que s’accentuer, l’américanisation mondialisée suscitant un déracinement propice aux dérives spirituelles, mentales et politiques. Encore une fois, les gilets jaunes et Zemmour n’ont pas surgis par hasard. Comme dans les années trente, la société des riches et des pauvres se polarise sur le capitalisme ou le communisme, Biden ou Poutine. Si l’histoire ne se répète jamais, elle bégaie souvent.

Jérôme Fourquet et Jean-Laurent Cassely, La France sous nos yeux – économie, paysages, nouveaux modes de vie, cartes de Mathieu Garnier et Sylvain Manternach, Seuil 2021, 494 pages, €23.00 e-book Kindle €16.

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Marathon Man de John Schlesinger

Un doctorant juif en Histoire de Columbia nommé Thomas Lévy (Dustin Hoffman), court autour de Central Park pour s’entraîner au marathon, fort à la mode au milieu des années 1970. Son père est mort des suites du maccarthysme, suicidé pour avoir été accusé à tort, les « vérités » de ce temps de soupçon étant aussi relatives que celles de Trump. Vous êtes ce que je crois que vous êtes, pas ce que vous croyez être. Le jeune garçon en a été marqué à vie et entreprend des études d’histoire justement pour savoir. Son directeur de thèse le lui fait remarquer, son sujet sur les tendances autoritaires dans la démocratie américaine ne saurait se limiter à la période du sénateur McCarthy durant la guerre froide des années 1950.

Le frère aîné de Thomas, Henry (Roy Schneider), est « dans les affaires », le pétrole comme il était de mise à l’époque. Il gagne bien sa vie, aime les plaisirs du luxe, grands hôtels, bons vins, bonne chère lorsqu’il voyage. Et il voyage souvent, notamment à Paris. Le spectateur français a plaisir à revoir ce Paris des années 1970 qui nous semble si exotique avec son fouillis dans les rues, ses antiques automobiles aux formes bizarres comme l’Ami 6 Citroën aux lunettes de vieille folle et à la vitre arrière à angle aigu ou la 204 Peugeot au train arrière raboté comme s’il était sans queue. Les hommes portent tous des cheveux dans le cou, même les flics, ce qui fait genre sous la casquette. Des post-soixantuitard pré-écolos défilent en vélo, braillant « contre la pollution » tandis que les soutiers de la CGT laissent s’entasser les sacs poubelle dans les rues en raison d’une sempiternelle « grève » productiviste. Mais ce paysage exotique cache de redoutables pièges pour Henry, qui travaille en fait pour une organisation gouvernementale secrète chargée de traquer les anciens nazis.

Justement, l’ancien dentiste SS hongrois des camps Szell (Laurence Olivier), inspiré du Dr Mengele, qui s’est exilé en Uruguay, compte récupérer un trésor de diamants qu’il a déposé dans une banque de New York avec son frère. Lequel, tombant en panne en Mercedes dans le quartier juif, se fait prendre à partie par un irascible rescapé qui le pousse à bout – et notamment dans un camion de fuel qui explose (bien que le fuel n’explose pas…). Tous deux meurent, cramés comme à Auschwitz, ce qui est un clin d’œil ironique comme il n’en manque pas dans le film (à l’époque, on pouvait rire de tout et le blasphème, même sur la Shoah, n’était pas haram). Szell, au prénom de Christian (encore un trait ironique pour un nazi), ne fait pas confiance aux courriers qui convoient ses diamants vers Paris régulièrement et veut prendre en main lui-même l’opération. Henry Lévy est agent double, lui servant de courrier tout en travaillant pour le gouvernement. Szell veut l’éliminer, à moins que ce ne soient ses collègues… Le problème de l’agent double est que tous les côtés sont ses ennemis.

Il échappe de justesse à un attentat à la bombe en poussette au marché aux puces à Paris, puis à un égorgement de dacoït par un asiatique particulièrement retord dont il finit par faire craquer les vertèbres, torse nu au balcon après sa musculation, ce qui est bien dans l’esthétique des années 1970. Mais il finira mal, Szell l’aura personnellement à New York, avec sa lame rentrée sous le coude. Henry parviendra à rejoindre son petit frère Thomas dans son studio de Broadway et s’écroulera mort dans ses bras.

A-t-il dit quelque chose ? Le spectateur sait que non, Szell comme l’organisation soupçonnent que oui. Dès lors, il s’agit de faire parler le jeune homme innocent et tout est bon pour cela, depuis la jeune fausse Suissesse qui le séduit à la bibliothèque (Marthe Keller) jusqu’à la fausse évasion après les tortures dentaires de Szell par Janeway (William Devane), le collègue de son frère. « Is it safe ? » lui demande Szell comme une énigme ; mais le petit frère ne connaît pas le mot de passe ni l’allusion. La traduction française est ambiguë car le mot « safe » désigne, outre le sans danger, aussi le coffre-fort…

Thomas court pour sa vie, il court après la vérité, il court pour aller plus vite que le mensonge et les balles. Mais, Juif qui veut sauver sa peau contre tous les fascismes, du nazisme de Szell au maccarthysme qui a tué son père et au complotisme secret du gouvernement de son temps, Thomas saura se défendre. Il les descendra tous, juste revanche de Superman contre l’hydre du Mal. De bons symboles américains ajoutent à l’histoire pour faire percuter le spectateur dans ce grand film d’espionnage devenu culte. 

DVD Marathon Man, John Schlesinger, 1976, avec Dustin Hoffman, Laurence Olivier, Roy Schneider, William Devane, Marthe Keller, Paramount, 2h03, €8.15 blu-ray €15.24

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Michèle Barrière, Souper mortel aux étuves

Nous sommes en janvier 1393 et l’autrice, historienne et journaliste culinaire, nous précipite dans un roman noir médiéval. Certes, l’intrigue policière connaît des rebondissements inattendus mais reste plutôt mal ficelée tandis que l’histoire d’amour entre cuisiniers commence mal pour se terminer autour des marmites, mais le régal est la cuisine. Des recettes qu’il est possible de faire aujourd’hui sont données à la fin du volume, ce qui permet de prolonger l’histoire par ses goûts et ses parfums.

Jehan, marchand de draps d’un certain âge qui travaille pour le trésorier du roi Charles VI, celui qui est devenu fou après le bal des Ardents, est retrouvé égorgé dans une ruelle du vieux Paris autour de Notre-Dame. Il avait fréquenté, pour raisons professionnelles, un bordel déguisé en étuves où se réunissent probablement des faux-monnayeurs. Sa jeune femme de 19 ans nommée Constance, amie de Valentine, duchesse d’Orléans, décide de le venger et pour cela d’infiltrer le bordel.

Elle ne va pas faire putain ni servante dans ce milieu débauché, mais simplement proposer sa cuisine. Elle se heurte frontalement au cuisinier Guillaume, proche de Taillevent le cuisinier du roi, qui arrondit ses fins de mois en proposant des plats aux clients de l’étuve. Mais Isabelle la maquerelle, qui adore baiser comme manger, prend tout et les met en concurrence. C’est le début d’une histoire d’amour et non seulement pour la cuisine. Constance qui n’a qui n’a jamais fait cuire une soupe jusque-là se met aux fourneaux selon le ménagier écrit par son mari et, elle qui voulait finir au couvent après la mort de protecteur bien-aimé, se met à apprécier la chair jeune de l’homme qu’elle côtoie.

Il semble que la fausse monnaie soit frappée à Saint-Jacques-de-Compostelle, où l’or coule à flots grâce aux pèlerins, puis transporté jusqu’en France par des pèlerines naïves au-dessus de tout soupçon, le tout étant financé par des proches du duc de Bourgogne pour servir à ses desseins contre le roi de France. Constance et Guillaume vont donc suivre le chef de bande Gauvard jusqu’à Bruges, puis tomber dans un piège téléphoné auquel n’importe quel enfant de 5 ans aurait échappé. C’est ce moment qui est la faiblesse du livre, pour le reste assez bien construit et fort bien écrit.

Le récit est ponctué des manières préparer les huîtres, l’épaule d’agneau ou les tourtes, assaisonné d’un attachement filial pour le jeune Mathias de 12 ans, recueilli en haillons au cimetière des Innocents, et de la haute mission de servir l’État tout en vengeant un vertueux. Le lecteur passe un bon moment. Pour le prolonger, je vous conseille concocter le potage jaunet, recette issue directement du Ménagier de Paris, ou de tenter le civet d’huîtres.

Michèle Barrière, Souper mortel aux étuves, 2006, Livre de poche 2009, 345 pages, €7.90 e-book Kindle €7.49

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Docteur ? de Tristan Séguéla

Une comédie bien française dans la lignée des Bronzés mais avec un Michel Blanc fatigué, voire déprimé. Il joue le médecin, rôle qu’il affectionne, mais revenu de tout depuis la mort de son fils adulte lors d’une avalanche six ans plus tôt. Il boit, il n’est pas aimable avec les patients, frôle parfois la faute professionnelle. L’Ordre, qu’on connait pourtant comme bien laxiste dans d’autres circonstances, est prêt à le radier. Il tente de se racheter en assurant la permanence de nuit le 24 décembre, alors que ses collègues sont partis en famille manger la dinde aux airelles et caresser les gosses.

Ce n’est pas rien d’être médecin d’urgence dans un Paris fermé. Les bobos sont les pires, qui appellent en pleine nuit pour pas grand-chose, comme renouveler une ordonnance, exiger un certificat médical pour se faire porter pâle, ou parce qu’ils ne peuvent pas chier ! Cette satire de la société est bienvenue car on l’ignore trop souvent, raison pour laquelle les médecins généralistes ont renoncé depuis des années à effectuer des visites à domicile. Ces enfants gâtés bourgeois peuvent se plaindre, ils l’ont bien mérité.

Mais Manou Mani (Michel Blanc), nom loufoque un brin levantin du bon docteur, reçoit un appel de Rose (Solène Rigot), l’ex-copine de son fils, entre deux communications de Suzy au standard des « Médecins de Paris ». Il trouve une fille déprimée qui demande des médocs pour dormir… puis en prend trop pour être sûre, et fait une overdose. L’uber livreur de choucroute Malek, autoentrepreneur en Vélib (Hakim Jemili), rencontre le docteur qui cherche le code ; il doit justement livrer une commande chez la fille.

Commence alors un duo qui durera jusqu’à la fin entre le docteur neurasthénique à expérience médicale sans frontières et le jeune beur qui n’a même pas son bac et qui tente de s’en sortir à force de petits boulots et en allant au-devant des gens. Lui n’est pas revenu du genre humain et son empathie sauve des vies : ainsi doute-t-il du diagnostic d’intoxication alimentaire de toute une famille – et même le chien. C’est une intoxication au monoxyde de carbone.

Il faut dire que le médecin stressé au téléphone avec son standard qui enchaine les appels percute le Vélib du livreur qui déboule sans regarder tous feux éteints. Que le choc lui écrase les reins, ce qui le handicape pour marcher. Que la piqûre qu’il tente de se faire tout seul est relayée par le geste de Malek qui a appris à les faire lors d’un brevet de secourisme. Mais que le résultat est de lui bloquer un nerf. Les deux sont alors liés, le docteur pour aller jusqu’au bout de la nuit sous peine d’être radié, le livreur menacé d’être dénoncé pour non-assistance à personne en danger. En bref, la tête commande aux jambes et devient Malek le « docteur » que Manou immobile conseille par oreillette.

Ce qui engendre sa cascade de situations inattendues et cocasses, mais parfois sympathiques. Un vieux (Jacques Boudet) joue les cadavres, ce qui effraie Malek, un geek (Franck Gastambide) l’accuse d’avoir bouffé la langouste qui manquerait à la commande livrée, Malek se venge une fois docteur en lui faisant peur sur son haleine parce qu’il ne le reconnait pas (comme quoi le titre fait plus que le visage pour les cons), un chirurgien (Nicolas Vaude) surveille les actes médicaux de Malek sur son gamin pas si malade que ça, une femme qui a des maux de ventre (Fadily Camara) est enceinte sans vouloir le savoir et accouche sur place.

La comédie est sans prétentions, Michel Blanc est bien amorti, mais Hakim Jemili sauve la mise et le spectateur passe un bon moment. Pour les déprimés de Noël.

DVD Docteur ?, Tristan Séguéla, 2020, avec Michel Blanc, Hakim Jemili, Solène Rigot, Chantal Lauby, Franck Gastambide, ‎ Apollo Films 2020, 1h26, €4.89

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Jean Dutourd, Henri ou l’éducation nationale

Académicien français résistant et deux enfants, ex-Grosse tête gaulliste et chevènementiste qui s’est éteint en 2011, Jean Dutourd est né en 1920 mais, en ce roman au vitriol, il se met dans la peau d’un Henri de 20 ans en 1974. L’occasion pour lui de vilipender la mode « moderne » issue des campus américains et la chienlit née de 1968 dans l’Éducation nationale. Car son éducation est en résistance complète à ce qu’on cherche à lui faire ingurgiter : la haine de soi, la culpabilité héréditaire des « bourgeois » et l’avènement comme le Messie de l’Histoire prolétarienne.

Ce livre, qui a eu son succès d’estime à sa parution sous la gauche illusoire des premières années Mitterrand, n’est bizarrement pas réédité alors qu’il est, à sa relecture, pleinement actuel. Les gens « nés entre 1950 et 1955 » – soit la première tranche du baby-boom – se reconnaîtront pleinement dans cette jeunesse brutalement déboussolée à l’âge de la révolte adolescente, passant de l’autoritarisme ringard et obtus de l’avant 68 au laxisme le plus matérialiste et sexuel de l’après 68. « La fameuse révolution de mai ne m’émut guère. Je la pris aussitôt pour ce qu’elle était : une espèce de vaste rigolade, que nulle grande pensée n’animait, à quoi nul danger réel ne donnait de noblesse » p.181.

Henri Chevillard a 17 ans en 1971, année pour lui du bac. Dans sa famille guimauve, rien n’est interdit – sauf de gêner ses géniteurs. Il peut baiser, découcher, tout le monde s’en fout ; son père même l’y encourage en libidineux qui projette ses propres frustrations : « la débauche, moyen infaillible, disait-il, de s’ouvrir l’esprit ! » p.236. Mais que la grande sœur (prénommée snob Ségolaine) tombe enceinte à 19 ans alors qu’existe la pilule, avalée chaque matin au petit déjeuner (sauf effets indésirables) avec la bénédiction de la mère qui en achète des tubes entiers, voilà qui fait scandale. Non pas de s’être déchaînée au sexe durant des années, « depuis l’âge de 13 ans » pour certaines de ses copines (la Springora n’a rien inventé), mais de mettre ses parents dans l’embarras. « Je sentis que ma sœur était une personne très malheureuse, qu’elle avait vécu jusqu’à ce moment dans un mensonge permanent composé d’idées à la mode, de sentiments artificiels, de préoccupations fausses, de crétineries qu’elle prenait pour des choses primordiales. La vérité venait de lui tomber dessus comme une pierre, sous la forme de ce bébé dont elle savait irréfutablement, depuis une quinzaine de jours, qu’il était dans son ventre » p.220. Que faire du polichinelle ? Considéré comme une chose indésirable, un inconvénient comme une grippe, le mieux est de s’en débarrasser. Sauf que l’avortement est encore interdit en France. La bourgeoisie part donc en Hollande où tout se passe « naturellement » dans la médicalisation moderne des affects.

A 20 ans, Henri Chevillard se veut Henri Brulard et, comme Stendhal, grimpe son Janicule. Sauf que Paris n’est pas Rome et que le Sacré-Cœur fait minable avec la ville grisâtre sous la pluie à ses pieds. Ces premières pages du roman font cuistre avec les années. Il faut attendre le second chapitre pour que les souvenirs s’engrènent et que la plume courre à vif. Le lecteur ne lâche plus alors le bouquin jusqu’à la fin. L’adolescent est certes un brin bavard, mais il réussit à brosser le portrait d’une époque, celle du début des années 1970 juste avant que la gauche ne parvienne au pouvoir. Nous assistons à l’effondrement de la bourgeoisie et des cadres de pensée, faits sociaux que nous payons encore aujourd’hui. Non que cela eût été mieux avant mais, par bien des côtés, ce fut pire ensuite.

S’il était « interdit d’interdire » sous les pavés de mai, les marxistes de toutes obédiences se sont engouffrés dans la brèche pour imposer avec force leur seule conception du monde, considérée comme Vérité d’absolu à l’égal d’une religion. J’en fus personnellement témoin, jouant à citer Marx pour dépasser la moyenne en histoire sous le règne, au lycée J.B. Corot de Savigny-sur-Orge, d’une prof communiste, boiteuse et « juive » de surcroît – ainsi qu’elle nous l’avait appris pour se faire plaindre ou respecter, c’est ambivalent. Tout était dévalué et il fallait faire allégeance pour être comme les autres, avoir de bonnes notes en classe, être reconnu par ses pairs et baiser les filles (éminemment orthodoxes en tout ce qui « doit » se faire). Ce nouveau conformisme révolte notre Henri par construction, puisqu’il atteint justement à l’âge où l’on conteste tout ce qui est établi.

Son prof de philo – fils de notaire provincial – se veut plus socialiste que la gauche et considère les élèves de 17 ans habitant le 16ème arrondissement (où il enseigne) comme des « fascistes » parce qu’ils continuent à l’appeler Monsieur et non pas Jean-Loup. Après « un rapport » du prof, Henri va trouver le proviseur qui n’en peut mais, « minimise » et pleurniche sur sa carrière menacée s’il prend une quelconque position « à cause des syndicats ». La lâcheté des institutions n’a pas changé, il faut faire comme tout le monde même si le monde entre en délire et renie mille ans de culture pour des aberrations.

Les parents, les profs, les filles, rien ne va plus. Plus d’amour parce plus d’autorité ni de respect. « Les punitions (…) expriment toujours de l’estime, ou encore quelque admiration déçue et qui se venge, tandis que l’universelle indulgence, la facilité générale où suffoquent les enfants de 1974 ne traduisent que du mépris. Il ne faut pas chercher ailleurs que dans ce mépris, conscient ou non, de nos parents la cause de toutes vaurienneries que l’on met sur le dos de la jeunesse actuelle » p.277. Le malaise des banlieues, dont allait tant parler vingt ans plus tard après vingt ans de gauche au pouvoir, n’a pas eu d’autre cause. Les enfants ne sont plus « élevés » mais enfoncés dans leur fange où ils se vautrent avec les autres, sans délices mais sans espoir de s’en sortir.

La mauvaise foi règne en maître, ce qui n’est pas étonnant puisqu’elle est la « manifestation caractéristique du droit du plus fort. Le plus fort décrète qu’il a raison, et que le plus faible a tort ; il arrange le passé à sa manière, il récrit l’histoire, il truque tous les procès » p.257. Ce que la gauche marxiste a appris aux égoïstes libertariens de Trump est incommensurable : en serait-on là aujourd’hui si la servilité socialiste n’avait pas aplani le terrain ?

Un livre au galop qui pétille de remarques justes et de traits acérés. Bien qu’ancré dans la réalité des années 1970, il est une borne miliaire pour qui veut reconstituer le pourquoi d’aujourd’hui. Comment en sommes-nous arrivés là ? Lisez Henri et son éducation nationale sans majuscule : elle montre sa faillite.

Jean Dutourd, Henri ou l’éducation nationale, 1983, Flammarion 1983, 316 pages, occasion €0.90 e-book Kindle €7.99

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Eculeville

Le Renault nous emmène jusqu’au village de Jean-François Millet, Gruchy, d’où nous partons par le sentier du littoral sentir les paysages, l’atmosphère et les points de vue favoris du peintre lorsqu’il revient chez lui. Nous pouvons y observer les champs à flanc de pente, les rochers à fleur d’eau sur la mer, quelques stations indiquées par des panneaux dans les endroits remarquables.

La végétation est de lande ou de chemin creux boueux où pousse le sureau, les ronces aux mûres pas encore mûres, mais surtout le chèvrefeuille odorant qui persiste plus qu’ailleurs. Quelques montées et descentes, mais moins qu’hier. En revanche, plusieurs passages dans la gadoue jusqu’aux chevilles, que la guide essaie de négocier à l’aide de ces fameux bâtons qui ne servent pas à grand-chose dans les chemins encaissés. Nous longeons les ruines d’un gabion de douanier dont il ne subsiste que les fondations. Plus loin, en revanche, c’est une véritable maison en dur dissimulée sous les arbres qui servait de planque aux douaniers chargés de surveiller la mer du 17ème au début du 20ème siècle, et notamment les barques de contrebande qui allaient, de nuit, livrer du calva contre du tabac aux îles anglo-normandes en face.

Il fait grand soleil et peu de vent. Les voiliers sont de sortie, comme des kitesurfs accompagnés d’un canot à moteur. Nous apercevons de loin le restaurant d’hier soir au port du Hable. Un amer artificiel peint en blanc est une sorte de mur sorti de nulle part, aussi carré que les monolithes du film 2001 Odyssée de l’espace. La guide aperçoit une fauvette, entre autres oiseaux perchés sur les buissons.

Nous pique-niquons au manoir du Tourp, une ancienne ferme fortifiée contre les brigands des 15ème et 17ème siècles, rachetée et restaurée par le Conservatoire du littoral et désormais gérée par la communauté des dix-neuf communes de La Hague. La tour circulaire empêchait les assaillants de progresser rapidement ; il n’en reste que les bases. Trois meurtrières sont encore visibles sur le mur arrière de la moderne médiathèque ; elles servaient à observer sans être vu et à tirer à l’arc tout en étant préservé. La surveillance extérieure était permise par une échauguette en hauteur sur le mur d’enceinte. Une magnifique haie d’hortensias bleus flanque l’entrée de la ferme disposée en carré.

La salade de la guide est cette fois au boulghour et il y a des sardines en boîte ainsi qu’un fromage de Neufchâtel-en-Bray. La guide sort un Gaillac rouge pour l’accompagner. Elle a une liste de menus standards composés pour serrer les prix, qu’elle applique scrupuleusement chaque jour. Hors de la liste, elle n’est pas grande cuisinière et cherche des idées de nouvelles salades. Nous lui suggérons les lentilles.

Une exposition de photos en plein air d’une artiste de Valenciennes raconte le tour du Cotentin à pied par les sentiers. J’y prends quelques renseignements. Trois gamins d’une famille en pique-nique, entre 5 et 9 ans, jouent « aux Français et aux Allemands », autrement dit à la guerre. C’est ce que me dit la petite fille d’âge intermédiaire entre ses deux frères. Ils ont dû visiter avec les parents les plages du Débarquement.

Nous repartons en montées et en descentes dans la forêt par un chemin ruiné où les pierres roulent sous les chaussures. Cela jusqu’au plateau où une route nous fait rejoindre le parking et le village de Jean-François Millet. Entre-temps, nous passons devant l’église d’Eculeville où le Tout-Paris semble enterré dans le cimetière. Les noms sur les tombes sont en effet principalement des Paris. La guide nous fait regarder une vidéo du groupe local folklorique La Rue Kétanou tournée à Omonville-la-Rogue au Café du port où nous avons dîné hier. La chanson qui l’accompagne s’appelle Le capitaine de la barrique.

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Muriel Barbery, L’élégance du hérisson

Vous avez probablement lu ce livre, fort à la mode à sa sortie en 2006. J’ai attendu que la mode passe, pour voir ce qu’il en reste. La lourdeur médiatique des ignares, des jaloux, des visés, des toujours-dans-le-vent, des consensuels, des adeptes du tout le monde il est beau, finit par agacer. Je ne lis pas parce que tout le monde le fait. Quelques années après son badaboum médiatique, le livre fut oublié, l’auteur n’a rien publié d’autre et les médias, volages, sont allés se payer de mots sur d’autres. Eh bien, j’ai aimé l’élégance de ce roman. Sauf la fin, trop facile, conventionnelle et mélo.

Nous sommes en présence de deux personnages improbables : une concierge venue de la campagne, qui a 54 ans, lit Tolstoï et les philosophes et se passionne pour les natures mortes hollandaises du 17ème siècle – et une préado mal dans sa peau et surdouée de 12 ans qui songe à se suicider et à mettre le feu à l’appartement. Tout cela se passe dans un immeuble de la rue de Grenelle à Paris, chez les « bourgeois » du Ve arrondissement.

Il y a beaucoup d’air du temps et de sensiblerie sociale à la mode début 2000 dans ce décor. Les bourgeois sont (presque) tous des égoïstes, méprisants et incultes, en bref des « salauds » à la Sartre. Les gens du peuple sont (presque) tous des aristocrates incompris, bien plus soucieux des autres et amoureux de la culture qu’on le dit. Telle était la gauche idéaliste version années Jospin. Mais, s’il y a une Portugaise et deux Asiatiques, aucun Noir ni Arabe, restons entre nous quand même ! Donc le vrai peuple (de gauche) contre les fausses élites (de droite).

Le partage est cependant plus subtil que l’apparence. Il distingue ceux qui sont sensibles aux gens, au monde, au réel – et les autres, ceux qui ne vivent que pour le regard social, pour le statut social, pour la position sociale. Renée la concierge est du peuple, mais Paloma la collégienne est de la haute. Arthens père est bourgeois (mort de gastronomie), mais le fils Jean est ailleurs (ressuscité de la drogue). Le Japonais Ozu est richissime et ex-commerçant, mais soucieux de la vérité des êtres. Comme quoi chacun peut trouver une enfance en lui-même s’il le souhaite. « Moi, je crois qu’il y a une seule chose à faire : trouver la tâche pour laquelle nous sommes nés et l’accomplir du mieux que nous pouvons, de toutes nos forces, sans chercher midi à quatorze heures et sans croire qu’il y a du divin dans notre nature animale » p.299. Voilà qui est bien dit.

Pour résister à l’air du temps, aux injonctions de la mode, aux immixtions dans la vie privée, pour échapper aux regards inquisiteurs et moralisateurs des autres, une seule solution. Non, pas la révolution (les bobos vieillissants tiennent à leur confort) – mais le hérisson. « A l’extérieur, elle est bardée de piquants, une vraie forteresse, mais j’ai l’intuition qu’à l’intérieur, elle est aussi simplement raffinée que les hérissons, qui sont des petites bêtes faussement indolentes, farouchement solitaires et terriblement élégantes » p.175. Ernst Jünger (écrivain allemand fort aimé de François Mitterrand), avait inventé « l’anarque » qui est à l’anarchiste ce que le monarque est au monarchiste : quelqu’un qui ne revendique pas avec ressentiment mais qui règne sur lui-même, en dépit de la pression sociale. La mère Michel et la colombe Paloma sont des anarques : de ceux qui laissent la société à la porte et font semblant tout en n’en pensant pas moins. C’est cela qui est séduisant dans ce roman.

La mère de Paloma, grande bourgeoise et socialiste, voit son psy régulièrement depuis des décennies, sans résultat notable autre que de faire chic et de pouvoir en parler. La môme Paloma, 12 ans, démonte le psy en une phrase dans l’intimité du cabinet, en évoquant son pouvoir, qu’elle menace s’il ne la juge pas conforme. D’ailleurs, sont-ils conformes, ces collégiens qui se défoncent à tout ce qui peut s’acheter parce qu’ils n’ont pas de problème d’argent ? Qui baisent dès la sixième – Paloma le dit – parce qu’ils ont vu faire ça sur Canal+ après minuit ? Vous avez donc tous ceux qui se croient – avec bonne conscience – les Parisiens, les bobos, les bons bourgeois « de gauche » normaliens, psy, critiques dans les médias, donateurs aux bonnes œuvres. Tous sont impitoyablement éreintés. C’est tellement vrai que c’est toujours pour les autres et la bonne égérie parisienne en psychanalyse a encensé le livre : il l’a fait rire sans jamais la menacer. Nul ne se croit en vrai comme ça, bien sûr, ah ! ah ! Sauf que…

Muriel Barbery est normalienne et agrégée de philosophie, fascinée par le Japon et sa culture. Elle parle donc de ce qu’elle connaît bien. Elle revendique ses humeurs, ses menus plaisirs au quotidien, la culture comme bien commun qui n’est pas réservée aux riches et aux salonnards. Elle prône une philosophie bonne, faite non pour se prendre la tête ou flatter les mandarins de la caste intello, mais pour « trouver des toujours dans les jamais ».

Et c’est écrit joyeux, jubilatoire, d’une langue souple. Sauf la fin qui sombre dans le mauvais théâtre à la française avec drame et tremblement. La légèreté d’Ozu (le cinéaste japonais), est désertée au profit des grandes orgues de l’enflure Hugo (au triste Panthéon français). Malgré ce dommage, le lecteur passe un bon moment. Je ne suis pas sûr que la légèreté cultivée du texte passe bien dans le film qui en a été tiré (et que je n’ai pas vu).

2006 : Prix Georges Brassens

2007 : Prix Rotary International

2007 : Prix des libraires

2007 : Prix des Bibliothèques pour Tous

2007 : Prix Vivre Livre des Lecteurs de Val d’Isère 2007

2007 : Prix de l’Armitière (Rouen)

2007 : Prix « Au fil de mars » (Université de Bretagne-Sud)

2007 : Prix littéraire de la Ville de Caen 2007

Muriel Barbery, L’élégance du hérisson, 2006, Folio 2015, 416 pages, €9.20 e-book Kindle €8.99

DVD Le Hérisson, Mona Achache, avec Josiane Balasko, Garance Le Guillermic, Togo Igawa, Anne Brochet, Ariane Ascaride, Pathé2010, 1h36, €3.80

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Exposition Au fil de l’eau de Catherine Bonnet Litzler

Parisiennes et Parisiens ressortent après Covid comme les escargots après la pluie. Ils ont besoin de prendre le frais et de se frotter aux autres après des mois de confinements successifs. Les terrasses des trottoirs sont bondées, surtout dans le quartier des artistes, Saint-Germain des Prés. C’est dans une petite galerie sur deux niveaux de la rue Jacques Callot, derrière l’Hôtel des Monnaies et les longs bâtiments de l’Institut de France rue Mazarine, en face d’un café à la terrasse débordant avec exubérance sur la rue, que se tient « le jaillissement joyeux du mouvement », selon les mots de l’artiste.

Au fil de l’eau, ce ne sont que poissons à l’horizontale ou fleurs à la verticale, tous sur fond bleu. Catherine Bonnet-Litzler, 58 ans, approfondit depuis une quinzaine d’année son art, « une seconde vie ». Ce n’est pas bien faire qui compte, mais faire selon son plaisir. Ne vous trompez cependant pas ! Le plaisir n’est rien sans la technique, qui s’apprend. Il s’agit donc d’abord de bien faire, durant de longues années, avant de se lancer dans l’inconnu de soi. Et le soi de Catherine, c’est la joie d’être en vie, de faire envie de fleurs et de poissons. Un bonheur en sortie de Covid !

A l’école de Patrice de Pracontal à Issy-les Moulineaux puis d’Edgard Sailen à Montrouge, notre peintre a appris au final l’art du « lâcher prise » : se retrouver seule dans le grand bain des formes et des couleurs, faire passer sa propre émotion face à la beauté des choses, des êtres et du monde. Car bien voir est un travail empli d’humilité et de persévérance. Voir va plus loin que regarder car il ajoute la profondeur de l’être. Il s’agit d’une vision « au-delà » des apparences, une essence des choses si l’on veut, mais subjective, propre à chaque artiste.

Qui, bien entendu a en commun avec le reste de l’humanité sa capacité d’observation, d’analyse et d’émotion, ce pourquoi des peintures de chevaux ou de bisons d’il y a 20 000 ans nous parlent encore aujourd’hui. Si « la beauté est un signe », comme le croit François Cheng (chroniqué sur ce blog), il est celui des capacités humaines à s’émerveiller devant le monde, la nature et les êtres. Une transcendance sur cette terre avant tout. Les croyants peuvent y ajouter autre chose, mais cet étonnement face au monde et son admiration, en soi suffisent.

Cet élan exubérant de la vie qui jaillit dans les fleurs dressées vers le soleil, ou dans ces poissons libres qui passent en banc dans le bleu de l’océan, est un hommage au vivant, un hymne au vital qui nous constitue tous. Cet hymne-là me touche personnellement, moi qui le cherche et le voit en chaque être.

Catherine Bonnet-Litzler ne présente ici de son œuvre que les poissons et les fleurs, alors qu’elle a peint aussi des paysages et des portraits. C’est que cette quarantaine de toiles, peintes à différents moments et suivant des inspirations diverses, compose une unité. Elle est certainement la part la plus aboutie de son travail.

Au fil de l’eau ou la naissance d’un peintre.

Galerie 5

Du 7 au 17 octobre 2021

5 rue Jacques Callot, 75 006 Paris

Du lundi au samedi de 11h à 19h30

Site Internet de l’artiste

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Jules Vallès, L’Insurgé

Dernier tome de la trilogie Jacques Vingtras, semi autobiographique, ce sont cette fois les années de l’empire puis la défaite et la Commune que décrit Vallès, soit de 1860 à 1871. Le lien avec l’enfance, c’est la révolte contre tout ce qui est établi : les institutions représentatives qui trahissent le peuple, la bourgeoisie qui impose ses intérêts, la religion catholique qui rend les gens moutons sous la houlette d’un berger, la religion laïque qui reproduit la précédente sous les Grands mots et les Grands principes qui font rugir mais n’accouchent de rien de concret.

En lisant Vallès, la Commune apparaît comme un foutoir où tout est spontané, ultra local, désorganisé. Chaque quartier s’empare du « pouvoir » mais ne maîtrise rien, aucun plan d’ensemble pour se défendre ni élaborer un programme. Certes la pression des Prussiens était là, celle du gouvernement légitime « versaillais » aussi, certes la Commune est née de hasard, du vide des légitimes et n’a duré que trois mois, certes la « sainte colère » et « la douleur » populaire s’exhalaient en émotion publique plus qu’en actes concrets – mais il semble que le propre des révolutionnaires était d’avoir chacun sa propre idéologie, au détriment du collectif. Marx ne s’y est pas trompé qui parle de « sac de pommes de terre » pour ceux qui n’ont pas la conscience unifiée de leur classe.

Vallès, dans tout cela, court d’un bout à l’autre des quartiers, élu commandant ici pour démissionner juste après, élu à nouveau délégué avec écharpe tricolore pour la rouler en boule sous le bras, jamais le coup de fusil, rarement le coup de main à la barricade, toujours en session à discuter encore et toujours avec les « comités ». Ce qu’il aime, c’est « planter le drapeau » plutôt qu’élaborer une politique. Ce moment historique est pour lui le couronnement de sa vie, le rachat de son enfance torturée par les autres dans la famille qu’il trouve avec les ouvriers révolutionnaires aux chand’vins, la revanche du corps brimé par le corsetage vestimentaire toujours trop cher et toujours trop rigide, la créativité du langage avec son argot, ses abréviations d’époque, ses métaphores – le seul instant de parfait bonheur. D’ailleurs, une fois la plume posée sur ce dernier tome, il est mort l’année qui a suivi, sans voir encore la publication en volume du texte cousu des instants de sa vie.

Le 4 septembre, dont il existe une rue à Paris, est celui où la République fut enfin proclamée en 1870, après la Restauration, le roi et l’empire, « grâce » à la défaite (et à l’amputation de l’Alsace-Lorraine, grosse de guerres futures). « 4 septembre, 9 heures du soir. Nous sommes en République depuis six heures ; « en république de paix et de concorde ». J’ai voulu la qualifier de Sociale, je levais mon chapeau, on me l’a enfoncé sur les yeux et on m’a cloué le bec » p.983 Pléiade. Le 6 septembre, il rencontre Auguste Blanqui, le premier communiste français (non marxiste mais léniniste) : « il a (…) la main nette et le regard clair. Il ressemble à un éduqueur de mômes, ce fouetteur d’océans humains. Et c’est là sa force. (…) Mathématicien froid de la révolte et des représailles, semble tenir entre ses doigts le devis des douleurs et des droits du peuple » p.989. Il le suit.

« La Sociale contre Marianne » : Vallès déteste à l’inverse Gambetta, républicain parlementaire et opportuniste, « mélange de libertinage soûlard et de faconde tribunicienne » p.922 qui se défile au dernier moment après avoir fait rouler les rrr du mot « patrie ». Où était-il lorsque le peuple excédé des politiciens se mit en armes ? « Gambetta a inventé une angine dont il joue à chaque fois qu’il y a péril à se prononcer » p.947.

Vallès fait un sort au mythe des « pétroleuses » qui auraient mis le feu à la ville alors qu’il s’agissait de tactique défensive pour réduire deux maisons envahies par les Versaillais. Il fait un sort aussi aux « massacres », l’exécution des otages s’est faite malgré les ordres, dans l’indiscipline d’une foule en colère qui voulait se venger des curés, des sergents et des mouchards. L’engrenage de la violence n’est pas toujours maîtrisable et il faut s’en souvenir avant d’appeler à n’importe quelle insurrection – comme les intellos de bureau le font souvent trop légèrement. Vallès en témoigne, qui a cherché à tempérer les hargnes.

Au total, un livre de combat où l’auteur à mis sa vie en jeu avant de la coucher sur le papier. C’est parfois haletant, écrit haché, empli de portraits acérés et de scènes populaires. Vallès observe et, s’il a parfois la tentation de créer des statues comme Hugo, se reprend vite lorsqu’il s’en aperçoit – ainsi de lui-même dans la glace « j’avais pris une attitude de tribun et rigidifiais mes traits, comme un médaillon de David ‘Angers. Pas de ça, mon gars : Halte-là ! » p.907.

Jules Vallès, L’Insurgé, 1883 publié 1886, Folio 1975, 410 pages, €8.60

Jules Vallès, Œuvres tome II 1871-1885, Gallimard Pléiade 1990, édition de Roger Bellet, 2045 pages, €72.00

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Jules Vallès, L’Enfant

Premier tome de la trilogie romancée de son autobiographie, Jules Vallès se met en scène sous les traits de Jacques Vingtras (mêmes initiales), de sa naissance en juin 1832 à 16 ans en 1848. Bien qu’il écrive au présent pour qu’on s’y croie, le personnage n’est pas lui. Il est l’enfant vu par la distance critique de l’âge (la quarantaine avancée) et à la lumière de la Commune de 1871 puis de la IIIe République qui suit. Il s’est rendu unique bien qu’il soit le troisième enfant du couple ; les deux autres sont occultés pour l’acuité de l’épure.

Les derniers lecteurs à pouvoir comprendre ces mœurs et cette époque sont encore vivants aujourd’hui car il subsistait de ces Folcoche abusives jusqu’avant les années post 1968, où la société a radicalement changé de paradigme. Seuls ceux qui ont vécu leur enfance au début des années soixante encore ont pu avoir une mère telle que décrite et un père fonctionnaire humilié tel qu’il est présenté. La mère est obsédante, l’enfant la craint, voire la hait car elle le bat par principe (on dit qu’elle « le corrige ») et le lave tout nu à grands coups de bassine d’eau froide dans la cuisine ; l’adolescent puis l’adulte la comprennent et pardonnent. Cette Julie, sortie de la paysannerie par son mariage avec un petit intello fonctionnaire, aspire à la bourgeoisie. Elle méprise ouvertement artisans et commerçants de la « petite » classe pour viser à la « moyenne », celle qui pose en société, le milieu cultivé. Ne travaillant pas comme le font les paysannes, les ouvrières et les commerçantes, sa seule activité valorisante est de « dresser » son moutard et de « tenir » la maison (et les cordons de la bourse). « Qui remplace une mère ? Mon Dieu ! une trique remplacerait assez bien la mienne » p.212 Pléiade.

Méfiante, avare, elle veut le mieux pour faire réussir l’enfant et, pour cela, il faut le « contraindre » – pour son bien. Tout ce qui est nature est proscrit, tout ce qui est domptage social requis. Voudrait-il avoir la liberté du corps ? On l’enferme dans des cols et des redingotes, on lui interdit de sortir jouer avec les petits du peuple, on l’enferme en classe et étude. Aime-t-il les poireaux ? On lui refuse. Déteste-t-il les oignons ? On le force. Nourri au gigot la première semaine du mois, cuit, réchauffé, froid, en hachis, en boulettes, le gamin est vigoureux et « râblé » ; il « a du moignon » (du muscle) et aime s’en servir. Dès 11 ans, il en remontre à ses cousines paysannes en sautant à pieds joints une barrière ; à 14 ans il porte les bagages ; à 15 ans il séduit (sans le vouloir laisse-t-il entendre) Madame Devinol, une femme mariée qui l’emmène à la campagne pour lui faire son affaire avant que, cocasserie où l’ombre de la mère paraît, sa classe de collège en goguette reconnaisse à l’entrée son chapeau prétentieux imposé par maman et interrompe l’idylle.

Le jeune Jacques/Jules aime la liberté, la nature, l’espace. Il est contraint par les convenances, les vêtements, la maison et le collège. Il se trouve enfermé et angoisse, ne s’évadant que par les livres, Robinson Crusoé enfant, le récit des grands hommes adolescent, puis celui de la Révolution. A 8 ans il ôte sa cravate pour aller col ouvert embrasser sa tante qui sent si bon ; à 11 ans sa cousine un brin amoureuse de sa vigueur lui fourre un bouquet souvenir à même sa peau nue par le col de sa chemise ouverte. L’enfant est énergique, sensuel. « Cet air cru des montagnes fouette mon sang et me fait passer des frissons sur la peau. J’ouvre la bouche toute grande pour le boire, j’écarte ma chemise pour qu’il me batte la poitrine » p.232.

Quant à son père, il est distant, il est « pion » même à la maison. Faible devant sa femme, il a peu de moments complices avec son fils. Celui-ci, dans le même lycée où il enseigne, peut lui faire honte et entacher sa carrière besogneuse, peu reconnue. « Je m’étais rappelé tout d’un coup toute l’existence de mon père, les proviseurs bêtes, les élèves cruels, l’inspecteur lâche, et le professeur toujours humilié, toujours malheureux, menacé de disgrâce ! » p.345. Si le gamin n’est pas mauvais en thème grec et en version latine, s’il comprend la géométrie parce qu’un maçon italien réfugié lui a montré avec les mains, il n’accroche à aucune abstraction, ni mathématique, ni philosophique, ni religieuse. Qu’il faille énumérer « les preuves de l’existence de Dieu » ou « les sept facultés de l’âme » le laisse froid ; d’ailleurs il pourrait y en avoir huit – ce qui lui fera rater son bac la première fois. Il préférerait comme ses oncles la vie à la campagne, « se dépoitrailler aux chaleurs comme un petit vacher » ou manier les outils d’artisans. L’exemple de son père ne lui fait aucune envie : « bien » travailler et « dur » – pour ça !

La famille à trois suit la carrière de Monsieur le professeur, d’abord répétiteur puis agrégé, du Puy à Saint-Etienne, enfin à Nantes. Le fils est envoyé à Paris à 15 ans après l’histoire de femme revenue aux oreilles du proviseur qui a conseillé à son père d’éloigner le scandaleux. L’adolescent découvre Paris, la pension minable certes, où il n’est pris que pour gagner les concours comme un veau de comices, mais aussi les copains avec qui il sort au café et déambule sur les boulevards. Et puis le journalisme sous les traits d’un républicain farouche qui loge son ami de collège et avec qui il découvre le peuple révolutionnaire (qui ressemble aux siens) ainsi que les fracas et senteurs de l’imprimerie. Au bout d’un an, sa mère vient le chercher pour qu’il retourne à Nantes ; il a quelques duvets de moustache et a beaucoup grandi. Ses vêtements confectionnés à la maison dans des chutes de vieux tissus le rendent ridicule et il exige, cette fois contre sa génitrice, un costume sur mesure.

Il a trouvé à Paris comment briser les chaînes de servitude qui lient l’individu, la famille et la société, l’enfant dressé contre sa nature pour « arriver », l’éducation idéologique qui force l’adhésion sociale, les postes conquis par l’entregent et le piston. Tout cela est décrit en phrases simples, charnues, qui reviennent vite à la ligne. Une ironie féroce court dans les descriptions de maman, l’auteur affectant de prendre son parti tout en montrant ses ridicules prétentions en même temps que son illusion de bien faire son travail de mère en le taillant, le dressant et le corrigeant pour son bien.

Une grande œuvre sur un moment de l’éducation enfantine – mais aussi sur un moment de l’évolution sociale.

Jules Vallès, L’Enfant, 1876 revu 1884, Folio 2000, 416 pages, €7.50

Jules Vallès, Œuvres tome II 1871-1885, Gallimard Pléiade 1990, édition de Roger Bellet, 2045 pages, €72.00

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Gustave Flaubert, L’Éducation sentimentale

Frédéric Moreau est un jeune homme moyen ; en 1840 il vit sa jeunesse comme un dû. Moyen physiquement, il n’a aucune de ces fortes pulsions qui poussent un individu à agir ; moyen affectivement et moralement, il n’a aucune passion assez puissante pour lui permettre de s’imposer dans la vie ; moyen intellectuellement (et nul spirituellement), il n’est que velléitaire, sans études et sans métier, sans rien qui l’intéresse un tant soit peu : il ne peint pas, n’écrit pas, ne plaide pas. Frédéric Moreau est un raté et son « éducation sentimentale » durera toute sa vie. Il terminera fruit sec en se félicitant d’avoir connu un seul moment de bonheur : celui ou, avec son ami de collège Deslauriers, il va aux putes à 16 ans et décide par peur du ridicule de ne pas consommer…

Comme l’écrit Edmond de Goncourt, cela demeure « un roman qui raconte dans une sacrée nom de Dieu de belle langue l’histoire d’une génération » (lettre du 14 novembre 1869 citée p.618 Pléiade). Celle qui va de 1840 à 1851 et a vécu trois régimes, du légitimiste au bonapartiste en passant par l’orléaniste, sans compter « l’esprit de pion » du socialisme qui a flotté sur tout cela. Où les soubresauts de la société ont accouché du chacun pour soi ; où l’incertitude de tout lendemain ont incité à l’égoïsme, recentré sur le jouir ; où le peuple lâché dans les rues comme des barbares a conduit à voter pour l’ordre et le conservatisme. Tiens ! notre époque en serait-elle un reflet ? « La France veut un bras de fer pour être régie », fait dire Flaubert au père Roque. 1848 veut singer 1789 qui voulait singer les Romains : la somme des désillusions pourrit tout idéalisme politique dans un avortement général de l’esprit. La société est désormais condamnée au matérialisme bourgeois, à l’enrégimentement des convenances et à la platitude des idées reçues. Tout cela préparait le prurit égalitaire effréné de notre époque post-moderne, le triomphe de l’opinion que Tocqueville commençait à dénoncer, la loi du marché, la marchandisation de l’art comme des corps, la peur de tout. Eh ! nous y sommes.

Frédéric – dont le prénom signifie ‘protecteur de la paix’ en germanique – est un faible, velléitaire, lâche et impuissant ; un indécis travaillé de vastes illusions et qui se serait bien contenté de naître s’il eût été riche et noble. Mais voilà, dans ce siècle bourgeois il faut se faire par soi-même et le fils unique d’une veuve provinciale en est bien incapable.

Il tombe en amour à 18 ans sur le bateau qui le ramène en Normandie d’une femme adulte, déjà mère de famille, Madame Arnoux. Il gardera cet amour platonique sa vie durant, tel un chevalier courtois, sans jamais oser le réaliser. Monté à Paris pour étudier le droit (qui ne lui servira à rien), il soudoie une cocotte, puisque cela se fait par tout le monde dans le monde. Sa Rosanette, passée entre toutes les bites depuis l’âge de 15 ans où elle fut vendue par sa mère, est vulgaire et ignorante mais bonne fille ; l’enfant qu’elle met au monde est-il celui de Frédéric ? Rien n’est moins sûr car elle accueille plusieurs hommes, mais elle veut le lui faire croire et y croit peut-être elle aussi. Le marmot a la décence romanesque de mourir au bout de quelques mois d’une quelconque maladie, pauvre gamin. Ces deux femmes sont le jour et la nuit, l’amour et le sexe, encore que Frédéric soit peu ardent à la baise.

Deux autres vont se partager son cœur décidément irrésolu : Madame Dambreuse et Louise. La première est son idéal social, pas très belle mais sûre d’elle-même grâce à sa fortune et à sa position dans le monde. Elle n’aime guère son mari et préfère s’afficher avec de jeunes hommes qui lui font la cour, sans aller jusqu’à l’alcôve ; Frédéric est de ceux-là au bout de quelques années. La Dambreuse lui propose le mariage dès que son mari crève mais Frédéric l’indécis, flatté, finit par refuser sur un mouvement d’humeur lorsqu’elle acquiert par jalousie un coffret de Madame Arnoux vendu aux enchères après saisie des biens. Elle est l’intrigante et la bourgeoise, toute sociale, le contraire de Louise Roque, jeune oison campagnarde connue tout enfant par Frédéric, son voisin de Nogent. Le père Roque est riche car il a bâti sa fortune en maquignon avisé ; la mère de Frédéric verrait bien son fils épouser la donzelle, pas vraiment jolie mais vive et amoureuse, toute animale. Goncourt, dans sa lettre précitée, déclare « une scène bijou est la scène où la petite Louise, une de vos créations les plus délicieuses, envie la caresse que les poissons ressentent partout, on n’est pas plus cochonnement et plus enfantinement sensuelle, et le cri suave (voilà une épithète que je vous envie) qui jaillit comme un roucoulement de sa gorge. C’est du sublime de nature ». L’observateur Flaubert a su croquer les enfants, leur côté direct et animal, indompté socialement. Mais croquer n’est pas croquer et le dessin ne fait pas l’ogre : Frédéric est attendri mais préfère les mûres.

Entre ces quatre femmes, la jeune animale et l’adulte sociale, la femme idéale et la putain pratique, le jeune homme reste niais. Il ne peut choisir parce qu’il ne veut choisir. Décider en tout lui est un supplice, il préfère se laisser bercer par les événements comme un petit garçon dans les bras de maman. Dès lors, ce sera la société qui l’agira et non pas lui qui agira sur la société. Il subira et passera le siècle sans le vivre. Sans cesse il « aspire à » mais reste sans volonté, inapte à vouloir son désir.

Flaubert, en écrivain réaliste qui « fouille et creuse le vrai tant qu’il peut » (lettre à Louise Colet 12 janvier 1852 citée p.1043 Pléiade) – Zola en fera le précurseur du naturalisme -, montre comment un même tronc d’une génération de province peut se diviser dans la société : son ami Deslauriers épousera Louise et deviendra préfet raté, mal vu du gouvernement ; Frédéric, après avoir mangé les trois-quarts de sa fortune dans les futilités et les lorettes, deviendra rentier médiocre resté célibataire. Ces Bouvard et Pécuchet du grand monde illustrent la condition petite-bourgeoise du temps : beaucoup de désirs et peu de qualités, une ambition démesurée mais aucun entregent. L’Education sentimentale est le pendant des Illusions perdues balzaciennes (1843). Monsieur Frédéric, contrairement à Madame Bovary, ce n’est pas lui.

Gustave Flaubert, L’Education sentimentale, 1859 (relu 1880), Folio 2015, 512 pages, €6.30

Gustave Flaubert, Œuvres complètes IV 1863-1874 : Le château des cœurs, l’Education sentimentale 1869, le Sexe faible, le Candidat, La queue de la poire, Vie et travaux du RP Cruchard, Gallimard Pléiade, édition Gisèle Séginger, 2021, 1341 pages, €64.00

Gustave Flaubert, Madame Bovary – L’Éducation sentimentale – Bouvard et Pécuchet – Dictionnaire des idées reçues – Trois Contes, Laffont Bouquins 2018, €30.00 e-book Kindle €19.99

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Pierre Lemaitre, Robe de marié

Une idée originale : comment pourrir la vie de quelqu’un jusque dans les moindres détails. Un thriller haletant, allant de Sophie à Frantz puis à Frantz et Sophie, enfin Sophie et Frantz. Car le plus méticuleux et le plus rusé ne gagne pas forcément à la fin.

Sophie est une jeune femme issue d’un père dans le bâtiment et d’une mère médecin psychiatre. Elle a tout pour être heureuse, un travail créatif, un mari intelligent et amoureux, une amie proche, un bébé à naître. Et puis patatras ! Tout s’écroule par pans entiers : sa belle-mère se tue, son boulot lui échappe, son mari s’accidente puis jette sa chaise roulante dans les escaliers – évidemment elle a perdu le bébé. Pourquoi le sort s’acharne-t-il sur elle ?

Le sort ? Hum… Les pires complotistes peuvent faire l’objet d’un complot et, au fond, nul n’est à l’abri. Sophie s’égare, elle perd la boule. Sa voiture garée dans la rue se trouve deux rues plus loin ; les billets de théâtre qu’elle prend sur le net ne sont pas à la date qu’elle est persuadée avoir demandée ; ses méls arrivent en retard ou jamais ; son dossier de photos professionnelles comporte deux vues ajoutées où on la voir nue goulûment faire une pipe ! Tout se mélange.

Elle ne veut pas être internée, Sophie, donc elle s’isole. Ayant tout perdu sauf la soif de vivre, elle travaille comme nounou à Paris. Mais le petit Léo, 6 ans, dont elle s’occupe à la place des parents pris par leurs carrières, se retrouve un matin « nu, recroquevillé, les poignets attachés aux chevilles » par son pyjama (p.22). Il est étranglé, mort. Sophie ne se souvient de rien. Lemaitre est sadique avec les petits garçons. Déjà Paul, 7 ans, dans Les couleurs de l’incendie, avait été violé et s’était défenestré la chemise ouverte, offrant sa poitrine nue.

Dès lors Sophie fuit. Elle prend son argent à la banque malgré un employé douteux ; elle perd sa valise gare de Lyon en allant aux toilettes, la confiant à une femme au lieu de l’emporter avec elle. Elle fait n’importe quoi, Sophie. Une autre, qui l’a vue mais n’a rien fait, l’invite à déjeuner chez elle pour se faire pardonner. Sophie s’endort un moment à cause du vin. Quand elle s’éveille, la femme est éventrée, morte. Et Sophie a le couteau à la main. Effarée, elle se perd dans la ville, passe en banlieue, sous les radars ; elle se teint et se maquille, change d’apparence et de vêtements, paye en liquide, travaille au noir, permute les lieux et les boulots aussi souvent qu’elle le peut. Combien en a-t-elle tué dans son errance ? Elle est évidemment recherchée par toutes les polices mais amaigrie, échevelée, traquée, elle ne se ressemble plus.

Sa seule issue pour réémerger ? Changer d’identité. Pour cela il existe des officines spécialisées, si l’on en croit l’auteur, qui vous fournissent un extrait de naissance d’une personne authentique, valable trois mois. Avec ce document, une femme peut se marier, et changer de nom, donc obtenir des papiers nouveaux tout à fait légaux. Sophie écume donc les sites de rencontres pour trouver l’homme objet pour son projet.

C’est Frantz. Il est simple mais discret, pas bête mais pas curieux. Il se dit sergent-chef mais pas qu’il est petit-fils de déportés qui ne sont jamais revenus des camps ; ni que sa mère dépressive et haineuse de la terre entière s’est défenestrée dans sa robe de noces. Sophie et Frantz se marient – mais le lecteur sait qui est Frantz, abordé dans la partie suivant Sophie.

Il y aura bascule entre les projets, celui de l’un s’opposant à celui de l’autre, tout aussi pervers même si c’est l’autre qui a commencé. Il y aura du suspense, des scènes savamment orchestrées, des machinations. Un savoir-faire (utile) à éviter tous les contrôles via les smartphones, les méls, les micros, les photos, les papiers, les trains… Sophie va se débattre avec sa déprime, Frantz va s’abattre dans la déprime. Mais tout cela est manipulé. Jusqu’à la robe mise au marié.

Du grand art – et l’on passe une ou deux captivantes soirées !

Pierre Lemaitre, Robe de marié, 2009, Livre de poche 2020, 314 pages, €7.70 e-book Kindle €6.99

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Raphaël Passerin, Le Cas Van Noorden

Un beau jour parisien, le commissaire Damrémont découvre dans un trois-pièces haussmannien quatre corps à demi nus placés en rose des vents, morts. Le plus gros désigne le nord. Ça commence comme ça car nous sommes en polar. L’auteur s’y lance avec délices et y réussit assez bien.

Son originalité est que l’enquêteur n’est pas un flic (qui n’arrive qu’après coup), ni une journaliste (qui est présente mais nulle), mais un livreur de sushis d’origine iranienne qui veut devenir avocat au pénal – et a déjà raté deux fois son examen du barreau.

Mais reprenons au début. Trois amis sont conviés par un quatrième qui rentre du Canada où il s’est exilé sept ans. Il a fauté en fac étant étudiant et a dû mettre les voiles. Mais il s’est taillé une réputation (un brin surfaite) d’érudit sur Le voyage de Flaubert en Egypte, et il est convié à une conférence en Sorbonne. Il en profite pour renouer avec son club d’âmes damnées de la fac, l’un devenu prof de lettres en secondaire, l’autre auteur de docu-fictions, le troisième syndicaliste. Carl, Audric, Victor, Tony. Audric reçoit dans sa garçonnière bourrée de livres après divorce, « un homme seul malgré lui, avec une fêlure, un esprit foisonnant qui survit en transmettant ce qu’il a appris et en spéculant sur le reste ; un prof quoi ! » p.38.

Survient Léa, pièce rapportée venue pour rencontrer Victor l’auteur ; elle est journaliste – évidemment au Monde – « une fille de son temps, juge-t-il, moins encline à vivre le moment qu’à l’archiver » p.131. Mais Carl est en retard. Le lapin brûle, il était pourtant mitonné à la moutarde. Pourquoi ne pas avoir éteint le feu ou minuté la plaque ? Ces profs sont maladroits…

Pire, en allant aux toilettes, Léa se trompe de porte et pénètre dans la chambre bureau d’Audric. Elle y trouve Carl – étendu mort. De quoi ? Nul ne sait et Audric ne tarde pas à être accusé par les autres qui en savent long sur leur passé commun. De plus, Carl avait niqué aussi l’épouse d’Audric. De quoi imaginer la pire vengeance ! Mais pourquoi chez lui ? Et pourquoi au moment où il invitait ses amis ? Le coupable évident serait trop simple. Dès lors, qui l’a fait ?

Ne sachant comment se dépêtrer de cette situation, et se méfiant à raison de la police qui est expéditive pour désigner un coupable sans trop chercher, Audric séquestre les trois autres dans son appartement. Survient Sadegh, le livreur de sushis, commandés parce que le lapin a brûlé. Audric le connait un peu et l’enrôle aussitôt pour l’aider à faire la lumière.

Le jeune Sadegh, avocat raté, va résoudre l’énigme de la mort dans un bureau du fond de Carl Van Noorden, venu en avance pour finir de préparer sa conférence. Ce ne sera pas sans mal, ni sans rebondissements, mais la fin est assez bien amenée pour qu’on reste captivés. Les caractères sont bien typés et brossés par petites touches, suffisantes pour en faire le tour. Le style est enlevé, avec parfois des accélérations inédites. Un bon roman dans le genre policier d’un auteur incontestablement à suivre.

Raphaël Passerin, Le Cas Van Noorden, 2021, éditions du Val, 213 pages, €12.00 e-book €3.99

Raphaël Passerin est aussi l’auteur de Prince de Galles, chroniqué sur ce blog

Attachée de presse Bérénice Paget editionsduval@yahoo.com

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Jules Vallès, La rue

La rue est peuple, la rue est liberté. Ce sont les maître-mots de Vallès l’insurgé. La rue s’oppose à la maison, à l’immeuble, au collège, à la prison, à l’université. La rue est la vie, le « pays natal » de l’auteur, là où il trouve un monde à découvrir. La rue, c’est aussi le titre qu’a donné à son journal éphémère Jules Vallès, journaliste. D’où ce recueil d’articles parus un ailleurs lorsque sa feuille fut interdite – par trois fois sous le Second empire. Il a donc écrit un peu partout et donne ses billets en témoignage, mais tronqués, censurés, domptés par la bienséance et le régime. Ce livre recueil est une expérience vécue d’informer et d’opiner en temps d’autorité. Un exemple d’histoire pour notre présent.

Né dans le jacobinisme et le goût du soldat, Jules en est venu à haïr la guerre, la « tradition », le devoir, les classiques appris sous la férule au collège – en bref tout ce qui empêche en tout temps un jeune de vivre sa propre vie d’aujourd’hui. C’est pourquoi il déboulonne avec parti-pris et parfois mauvaise foi Homère, Michel-Ange, Victor Hugo, tous ces génies de leur temps devenus statues à imiter. Vallès est effervescent comme un comprimé enfermé dans un verre ; il se sent vaincu mais bouge encore.

D’où ce livre patchwork, fait de bouts ramassés entre 1865 et 1866. Il y mêle le vécu et le senti, la critique et la pitié, les voyages et les lectures. Il comprend 43 articles en 6 parties : la rue, souvenirs, les saltimbanques, Londres, la servitude, la mort. L’on y retrouve les thèmes qui font écrire Vallès, l’enfance, le spectacle de la rue à Paris, les libertés de Londres, l’évasion des nomades baladins, tout le contraire des servitudes des « galériens » et de « la mort ».

Les galériens surtout excitent sa verve. Non seulement les condamnés au bagne dont il décrit les trognes, mais aussi tous ceux qui sont contraints par la misère ou le métier à obéir, à se couler dans le moule, à « être vus » d’une certaine façon par l’opinion. Ainsi ces fils de criminels, ou chétifs mal élevés par des parents inaptes, ou orphelins que l’on fait domestique et martyr des frustrations bourgeoises, ou ceux qui voient leur nom insulté sur les murs et dans les chiottes, ou ces colocataires forcés de vivre ensemble et qui s’agacent de leurs petites habitudes sans pouvoir se quitter, ou ceux qui ont du succès et qui se sentent obligés de ressembler au Personnage que les gens se sont composés d’eux, où ceux condamnés au bon mot parce que c’est leur image au point qu’on rie alors qu’ils ne disent que « bonjour ou j’ai faim » (p.799 Pléiade). Une galère que l’image, la réputation, l’étiquette qu’on vous colle ! Vallès n’a pas de mot assez dur pour dire toute la tyrannie des autres (cet « enfer » dira Sartre), de l’opinion commune, de la moraline universelle.

Mais pour Zola, ce livre montre un Vallès en hercule de foire, du talent d’expression et de la vigueur mais des convictions peu établies hormis celles d’avoir souffert. « Il faut croire à quelque chose en art, il faut avoir une foi artistique, n’importe laquelle, si l’on ne veut crier dans le vide et dépenser une force herculéenne à des jeux puérils. Les phrases sont des phrases, si coloriées et pittoresques qu’elles soient. Lorsqu’on les jette au hasard, selon les caprices du jour, on ressemble à cet homme dont le génie s’use à appeler la foule dans sa baraque pour lui faire admirer des tours de force » p.1476 Pléiade.

Car il n’est pas encore fini, Vallès Louis-Jules, né en 1832 le 17 juin, et qui a déjà 33 ans lorsqu’il égrène ses articles. A l’âge où finit le Christ, Vallès commence à peine. Il est passé de l’état de chameau qui subit durant son adolescence au personnage de lion qui se révolte et rugit en sa jeunesse, selon les Trois métamorphoses de Nietzsche. Il lui restera à accomplir la dernière étape de la chrysalide : devenir l’Enfant – innocence et oubli, enfin créateur – ce qu’il n’accomplira qu’après la Commune et la double défaite, celle de l’Empire et celle du peuple et dont il fera une trilogie.

Jules Vallès, La rue, 1866, Nabu Press 2010, 330 pages, €23.03 e-book Kindle BnF 2015 €2.99

Jules Vallès, Œuvres tome 1, Gallimard Pléiade 1975, 1856 pages, €68.00

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Jules Vallès, Les Réfractaires

Recueil d’articles sous forme de livre à thèse, Vallès réagit aux Scènes de la vie de Bohème d’Henri Murger. Le rose artiste ne sied pas à Vallès l’insurgé. La dèche est miséreuse, pas romantique. La société, au lieu de se rêver, devrait se regarder en miroir. Le réfractaire n’est pas (encore) le rebelle, il est plutôt l’irrégulier, ce qui qui n’obéit pas aux règles sociales et qui vit dans les marges. En général il ne l’a pas voulu mais a échoué au bac par manque de talent ou de fortune – ou des deux ; il a échoué dans un métier, où la concurrence est rude et la critique réprimée par le pouvoir et les puissants ; il a échoué en société, le verbe trop haut ou par « mauvais » caractère. Lécher les culs et réciter sa leçon rapporte plus qu’inventer et dire le vrai.

C’est un portrait de l’auteur par sa bande que brosse Vallès : artiste manqué, poète sans talent, professeur révoqué, inventeur chimérique, critique impuissant à créer son œuvre. La bohème n’est pas la jeunesse méritante qui aboutit à l’Académie et sa misère n’a rien de pittoresque. Elle est plus la victime du livre, le prurit littéraire des petits intellos qui se croient du talent mais qui ne parviennent pas à plaire. Les personnages ainsi contés sont vrais, Vallès les a côtoyés dans les dîners du Figaro ou les cafés de la monarchie de Juillet et du Second empire. Toute une tribu de parasites qui vit au crochet de l’édition et du journalisme sans jamais percer. Aigris, ils font de leur ressentiment social une vertu – tout comme les écolos naïfs d’aujourd’hui font de leur austérité forcée une mission pour sauver le monde… sans toucher concrètement au système qui le loge, les nourrit, les transporte, leur permet de communiquer sur le net et sur smartphone à grande débauche d’électricité.

Vallès s’attache à trois réfractaires de Paris, Fontan-Crusoé, Poupelin dit « Mes papiers » et Monsieur Chaque « orientaliste et ancien Pallicare ». Il ajoute un réfractaire illustre, Gustave Planche, deux autres qui le sont moins, Cressot et Alexandre Leclerc, ainsi qu’un géant bachelier qu’il inverse en bachelier géant – mais pas par hasard. Ces réfractaires sont ceux « qui, au lieu d’accepter la place que leur offrait le monde, ont voulu s’en faire une tout seuls, à coup d’audace ou de talent ; qui, se croyant de taille à arriver d’un coup, par la seule force de leur désir, au souffle brûlant de leur ambition, n’ont pas daigné se mêler aux autres, prendre un numéro dans la vie » p.138 Pléiade.

Pour Vallès, tout vient du livre, depuis l’enfance ; tout est rêvé au lieu d’être agi – tel est l’esclavage bourgeois de « la littérature ». Il s’agit de prétendre vivre ses lectures comme la vraie vie, de laisser son existence tout entière passer par les mots, d’enjoliver quand on écrit toutes les passions, de parfumer toutes les misères – en bref de voir la vie en rose. Oh, la tendance n’a pas disparue avec le siècle XIX ! Au contraire, notre industrie du « divertissement » en tire encore ses ressorts les plus profonds. Vivre par procuration ce qu’on n’aura jamais est l’essence du pouvoir bourgeois. Disney Channel dès le jeune âge fait rêver aux princesses ou au vaillant lion ; les séries pour femmes seules, « soccer moms » ou autres isolées de banlieues sans âme font rêver au bel amant musclé doux de jeunesse bien qu’un brin inquiétant au fond, que les super-femelles-comme-tout-le-monde mettent vite au jour et s’en protègent (voyez les téléfilms américains à longueur d’antenne sur TF1 !) ; le cinéma même fait s’évader car le seul documentaire vrai ne suffit pas au plaisir. C’est contre tout cela que s’élève Vallès au nom du réalisme.

A quoi cela sert-il d’être bachelier si c’est pour échouer dans un cirque ? De suivre le séminaire si c’est pour être bateleur ? « M. Jules Vallès a du talent », écrit Barbey d’Aurevilly l’année de la parution du livre, mais il n’a « pas assez de souvenirs », il traîne « un seul souvenir personnel » et c’est trop peu, il fait de son propre cas un cas exemplaire de toute une faune et c’est assez vrai. « Pachionnard », disait de lui Veuillot en 1866, Vallès est adepte du passionné avec l’accent d’Auvergne, et c’est bien là son style. Il n’a pas encore su le dompter ni canaliser sa rage. Cela viendra. Après la Commune.

Jules Vallès, Les Réfractaires, 1865, Prodinnova 2020, 186 pages, €7.95 e-book Kindle €3.99

Jules Vallès, Œuvres tome 1, Gallimard Pléiade 1975, 1856 pages, €68.00

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Karim Miské, Arab jazz

Fan de James Ellroy et de ses histoires qui se croisent, de ses flics pourris et de son style télégraphique, Miské calque son premier roman policier Arab jazz sur White Jazz. Ce Mauritanien français, documentariste sur les fondamentalistes du Livre, met en scène un milieu interlope du multiculturel parisien, quelque part vers le 19ème arrondissement. S’y côtoient juifs, arabes et chrétiens Témoins de Jéhovah, tous plus fanatiques les uns que les autres. Entre eux, un crime, Laura, une hôtesse de l’air. Le prétexte, le trafic de drogue avec de nouvelles pilules bleues inventées par un juif de Brooklyn, convoyées par un Témoin de Jéhovah et revendues par des salafistes. La totale.

Ahmed est le voisin du dessous de Laura. Il lui arrose ses orchidées quand elle n’est pas là ; elle aurait bien voulu qu’il lui arrose aussi sa rose lorsqu’elle était là mais Ahmed est lunaire, père absent, mère folle. Il vit d’allocations pour handicapé pour avoir fait de l’hôpital psychiatrique mais ne ferait pas de mal à une mouche, bien qu’il ait déjà lu « une tonne cinq » de romans policiers qu’il achète au kilo au libraire d’occasion du coin. Lorsque Laura est tuée, il apparaît comme le premier suspect. Mais la lieutenant Rachel, juive, tout comme son compère taiseux Jean, breton, ne le croient pas coupable. Alors qui ? La faune du quartier offre du choix, de Sam le cauteleux coiffeur juif pour hommes à Moktar, ex-rappeur devenu dévot et surtout paranoïaque dégénérescent, ce qui ne se soigne pas.

L’intrigue compte moins que les personnages et l’atmosphère. Miské écrit dans le style de Fred Vargas en plus gourmand. En moins bobo. Le lecteur sait par qui Laura a été tuée et pourquoi dès le milieu du livre. Mais il poursuit sa lecture pour mieux connaître les caractères et parce qu’apparaissent les fameux flics ripoux d’Ellroy.

Un polar de l’extrême aujourd’hui de la diversité, métissé, cosmopolite, complexe. Où les identités se côtoient, s’aiment et se combattent pour de mauvaises raisons religieuses – et pour de bonnes raisons mercantiles.

Grand prix de littérature policière 2012, prix du Goéland masqué 2013 et prix du meilleur polar 2014 des lecteurs du Point.

Karim Miské, Arab jazz, 2012, Points policier 2014, 327 pages, €7.60 e-book Kindle €9.99

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George Orwell, Dans la dèche à Paris et à Londres

Certains connaissent le célèbre roman 1984 surtout parce qu’il en a été tiré un film ; de plus rares vont jusqu’à La ferme des animaux parce qu’il existe un dessin animé de 1954 financé d’ailleurs par la CIA ; de plus rares encore connaissent Hommage à la Catalogne à cause de la guerre d’Espagne. Mais qui connait aujourd’hui les autres écrits de George Orwell ? La collection de La Pléiade a eu la bonne idée d’éditer en un volume un choix de six œuvres représentatives, dont les trois déjà citée.

Eric Blair, qui deviendra George Orwell sous la plume, a démissionné de son poste de fonctionnaire de police anglais en Birmanie à la fin de sa vingtaine, écœuré par le racisme bien-pensant de la minorité blanche qui exploite et domine le pays. De retour à Londres il galère en 1927 entre boulot d’homme de compagnie pour handicapé et asiles de nuit, avant d’aller à Paris en 1928 et 1929 où la misère est plus supportable. Les Français sont en effet moins moralisateurs que les Anglais au sujet de la pauvreté, moins enclins à y voir un péché de paresse et à afficher une réprobation religieuse. L’auteur en tire quelques articles pour la presse et un journal qui deviendra témoignage.

Il réside à Paris dans un hôtel rue du Pot-de-Fer dans le quartier Mouffetard et occupe un emploi de plongeur dans un grand hôtel. L’occasion pour lui de décrire les dessous du luxe et du service, les étuves qu’étaient alors les cuisines, la plonge et la lingerie, la minutieuse hiérarchie des pauvres jaloux de leur appartenance à une « caste » : gérant, maître d’hôtel, chef, cuisinier, serveur, groom, femme de chambre, lingère, plongeur. Un travers très français que cette conception de l’honneur dans le métier qu’a bien décrit en 1989 Philippe d’Iribarne dans La logique de l’honneur. Orwell officie donc au plus bas, avec le plus maigre salaire et les horaires les plus longs, parfois même en extra le dimanche. Il décrit aussi le milieu russe blanc de la dèche à Paris, les comtes devenus serveurs, les ducs devenus chauffeurs, les capitaines de l’armée du tsar devenus plongeurs – faute de mieux. Malgré des idées « communistes » mais non terroristes, Orwell se mêle à une cellule qui s’avère une entreprise d’escroquerie, prélevant une cotisation avant de disparaître dans les semaines qui suivent. Il considère néanmoins que la populace pauvre n’est pas moins digne que la bourgeoisie riche : « le millionnaire moyen n’est jamais que le plongeur moyen dans un complet neuf », résume-t-il drôlement chap. XXII p.105 Pléiade. La classe sociale n’est donc pas une distinction de race comme les Anglais le croient encore trop volontiers (et les Français avant 1789) mais une distinction de revenus.

En effet, s’interroge Blair, qu’est-ce que le travail ? Mendier est un métier à plein temps, comme terrassier ou comptable. Qu’est-ce qu’un travail « utile » à la société ? « Dans la pratique, personne ne se soucie de savoir si le travail est utile ou inutile, productif ou parasite ; la seule chose qu’on lui demande c’est d’être rentable » – de gagner sa vie (chap. XXXI p.152). Quiconque a travaillé dans une administration comprendra aisément : pointer des chiffres n’a aucun intérêt, saisir des données déjà saisies par une entreprise privée mais sous le format administratif est une perte de temps. Qu’est-ce enfin qu’un travail « honnête » ? « En tant que type social, le mendiant soutient aisément la comparaison avec quantité d’autres types. Il est honnête si on le compare avec les revendeurs de la plupart des médicaments autorisés, moralement irréprochable si on le compare avec le propriétaire d’un journal du dimanche, aimable si on le compare avec un courtier de location-vente » (id.) Le mendiant n’est jamais qu’un homme d’affaires qui gagne sa vie en profitant des opportunités.

La partie londonienne s’avère quant à elle comme une expérience de journalisme d’investigation où il se met volontairement en immersion dans les quartiers pauvres pour expérimenter l’existence de ceux qui en sont réduits à la mendicité et aux asiles de nuit. Cela pour « expier » son expérience birmane en se dégageant de toute domination. Dans cette exploration sociale chère aux auteurs anglo-saxons tel Dickens ou Jack London, l’auteur rencontre surtout des hommes. Parce que les femmes conservent toujours leur corps à monnayer, dit-il, sauf les vieilles.

Orwell joue les naïfs ethnologues et ne prend aucune position morale ; il se contente de décrire et de mettre en scène. Il utilise pour cela la langue argotique ou de métier pour plonger le lecteur dans l’altérité de l’étrange, citant des mots français à Paris, des mots cockneys à Londres. Car pour lui la langue est la pensée même et toute corruption du parler engendre une corruption de la pensée. Ce qui est une réflexion politique – revenue au goût du jour avec les imprécations et les raccourcis des populistes d’un côté (« les » immigrés, « le virus chinois »), et les contournements et détournements socialistes et technocratique bourgeois de l’autre (« technicien de surface » pour balayeur, « séparatisme » pour islamisme politique par exemple). Il note cependant la déshumanisation que provoque la faim et combien « le vagabond » londonien a acquis une « mentalité caractéristique » : « vil, envieux, un vrai chacal » dit-il de Paddy, un compagnon de rencontre chap. XXVIII p.134. L’auteur prend une teinture de leur chauvinisme xénophobe envers les Irlandais, les Juifs, les Français et les Américains ou même « les tapettes », les pauvres aimant encore moins les étrangers que les bourgeois.

George Orwell explore ainsi les bas-fonds des villes modernes d’il y a un siècle et ce témoignage, même arrangé en littérateur, reste une expérience humaine digne d’être sauvée de l’oubli.

George Orwell, Dans la dèche à Paris et à Londres (Down and Out in Paris and London), 1933, 10-18 2003, 304 pages, €8.10

George Orwell, Œuvres, édition de Philipps Jaworski, Gallimard Pléiade 2020, 1599 pages, €72.00

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Philippe Enquin, De mon balcon, chroniques d’un confinement parisien

Souvenez-vous, c’était il y a un an exactement. Le 17 mars 2020, alerte Coronavirus ! Plus de masques, pas de gel, pas de blouses à cause de l’impéritie d’une bureaucratie aussi tentaculaire qu’inefficace, les hôpitaux débordés après le bordel gaulois des réductions de crédits, des revendications et des grèves, les élections tenues « quoi qu’il en coûte » par des politiciens imbéciles… Confinement général, strict ! « Nous sommes en guerre » mais sans munitions ni stratégie : recours à la Ligne Maginot.

Depuis, la bureaucratie a été secouée et les politiciens sont devenus semble-t-il moins imbéciles. Le « pouvoir médical » n’est plus qu’un pouvoir délégué, le pouvoir politique de décider de l’avenir en fonction des gens est redevenu prépondérant. Plus de confinement strict mais cahin-caha la vaccination, malgré les restes de cette décidément inefficace bureaucratie qu’il va falloir tailler et recentrer.

Durant les deux mois de confinement d’il y a un an, Philippe Enquin, photographe juif de 85 ans né à Buenos-Aires mais installé en France depuis 1962, prend des photos depuis son balcon d’un quartier bobo près du boulevard Voltaire. Il a un petit air de Woody Allen avec sa casquette à visière et ses lunettes arrondies derrières lesquelles pétillent deux petits yeux vifs. Mais, derrière les yeux, une humanité toute prête à compatir. Il observe, il mitraille, 3000 clichés pour 140 retenus – les plus significatifs.

Masqués, non-masqués, en courses, en promenade de chien, solitaires, en couple, se donnant des fleurs, ou donnant un sandwich à un sans-abri, s’embrassant, se saluant, dansant, s’affairant protégés ou ouvert au soleil… les gens. Ils défilent sous le balcon, ils vivent malgré tout, ils sont disponibles donc plus solidaires, isolés donc moins solitaires.

Préfacé par tout un tas de gens connus sinon célèbres dans le quartier – François Morel comédien chanteur chroniqueur à France Inter, Alain Kleinmann peintre avéré, José Muchnik poète anthropologue ex-ingénieur en génie chimique, Carlos Schmerkin conseil en ingénierie éditoriale – le livre est probablement le premier bilan d’un événement historique. Il raconte au ras du bitume, à la hauteur d’un deuxième étage, la vie des gens. Avec la bienveillance d’un grand-père qui en a beaucoup vu, d’un humain qui a beaucoup vécu, d’une émotion qui découvre la résistance des vivants au virus mortifère et aux gouvernants dépassés.

Un jeune couple qui s’embrasse sans masque (« ils ne servent à rien »), une petite fille pieds nus qui cueille une fleur pour maman, une fille masquée qui passe déguisée en panthère Disney parce qu’elle est ainsi couverte de partout, un homme en noir et panama clair qui s’avance courbé vers l’avant comme la mort en marche sur un passage zébré, Jojo le clown ruiné par sa bonne femme, le jeu de boules ou de raquette du solitaire dans un parc fermé sur décision administrative, un homme qui aide à déplacer un SDF couché trop proche de la chaussée, une femme qui dépose à manger sur le banc d’un autre… Ce sont des tranches de vie, des tronches de gens, des triches d’interdits.

Un bien beau livre, pour se souvenir, en mémoire de ces semaines de sidération où chacun est resté face à soi, face aux autres, séparé par les gestes barrière, par l’impuissance des imprévoyants.

Philippe Enquin, De mon balcon, chroniques d’un confinement parisien, 2020, autoédition, 105 pages, 140 photos, €26.00

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Carole Buckingham, Point de rupture à Paris

Mais qu’est-ce donc que la schizophrénie ? Le lecteur commence à se poser la question quand, enfin, page 52 sur 70, apparaissent les symptômes. Ils sont seulement décrits, sans analyse ni recul. Bon, est-on plus avancé ?

Arrivée en 1984 dans une France post-libérée sous la gauche au pouvoir, elle découvre un milieu parisien hédoniste et très sexuel, alors qu’elle vient d’une Angleterre restée très coincée, voire bigote. Lesbianisme, triolisme, drague, phallocratie, lecture de Sade, elle découvre tout. Elle couche un peu, s’attache un brin, mais c’est Chris, un Américain plutôt hippie, qui va être son attachement le plus fort ; il a les mêmes « yeux verts » qu’elle, est-ce un signe ? Sauf qu’il aime queuter à droite et à gauche, ce qu’elle jalouse bien qu’elle s’en défende. C’est lorsqu’elle lit des auteurs psy qu’elle « découvre » que Chris cherche avant tout « à baiser sa mère » (dans toutes les femmes qu’il rencontre, rassurez-vous).

D’où rupture, il n’accepte pas cette violence d’être si crûment jugé. D’où cassure, choc psychotique inaugural, elle devient délirante, entend des voix, se dépouille de ses livres, vêtements et meubles pour errer dans Paris. En bref, elle est schizo – mais on ne sait pas vraiment en quoi. Pour comprendre, il faut consulter les sites Internet, son livre ne suffit pas. Elle se dit « mal soignée » par un docteur parisien sec et froid qui lui donne un cocktail de pilules. Lorsqu’elle interrompt le traitement, volontairement, elle va mieux. Elle rentre en Angleterre, elle rechutera « sept fois » (est-ce réminiscence biblique ?). Depuis, elle vit avec.

Ce livre est un témoignage selon la mode pour dire que les malades sont des humains comme les autres. « Trop souvent les schizophrènes sont présentés comme dangereux, mais le plus souvent, nous sommes timides et sensibles et plus dangereux envers nous-mêmes qu’envers les autres » V. « En fait, la schizophrénie ne m’a pas rendue folle », dit-elle – et nous sommes vraiment heureux de l’apprendre pour l’avoir suivie dans son récit. « Le bonheur vient de l’intérieur et mon changement de perception m’a conduit à une plus grande liberté d’esprit et d’imagination » p.66. Mais nous aimerions des exemples, comme dans les CV où les candidats cochent tous les grands mots comme « motivés » et « travailleurs » sans les relier à des expériences concrètes détaillées.

Carole Buckingham, Point de rupture à Paris – Un véritable mémoire et un véritable drame, traduction Elise Kendall, Bookworm Translations Ltd, autoédition 2020, 70 pages, €3.69 e-book Kindle €2.99

La traduction ressemble à du logiciel littéral revu par un non-francophone avec accords non respectés (p.4 ému sans e, p.52 rentré sans e – alors qu’il s’agit de l’auteur avec e), des répétitions ineptes (démystifier le mystère p.VI alors qu’il existe d’autres mots comme déconstruire, éclairer…), des traductions littérales non correctes comme « j’ai pris mon congé » au lieu de j’ai pris congé ou « les Etats » pour les Etats-Unis p.32 (il n’y a pas qu’un seul Etat dans le monde, bon sang !), « leur activité concubine » p.31 pour activité sexuelle, des incorrections (p.28 nous avons convenus pour nous sommes convenus)…

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Dannièle Yzerman, La vie envers contre et pour tout

Un titre fourre-tout bourré de virgules (inutiles) pour dire combien la vie est ce que l’on en fait. Née juive d’un Russe et d’une Roumaine tous deux juifs, non désirée et élevée à Paris 10ème dans un milieu sordide où le père prothésiste est tout-puissant et la mère au foyer soumise, où l’avarice règne, où le père n’aime pas les filles… la petite Dannièle n’est pas aimée. Chez une copine de classe, elle aussi juive mais polonaise (on ne se mélange pas), « j’ai découvert que des parents pouvaient embrasser leurs enfants et leur dire des mots pleins d’amour, et même discuter avec eux tout simplement » p.18. Pas chez elle.

Elle n’est ni battue (mode d’avant-hier), ni violée (mode d’hier), ni « incestée » (mode d’aujourd’hui) mais elle subit le pire : l’indifférence. Quelle bobote américanisée écrira-t-elle au début de l’année prochaine (comme le veut la mode récente, de la Springora à la Koucher d’adoption) un récit romancé de ce mal dont sont « victimes » de trop nombreux enfants ? Ce n’est pas « vendeur », cocotte… lui rétorquera-t-on peut-être. Tant pis, mamie Dannièle a réussi sa vie et veut en rendre compte.

Car elle ne se plaint pas plus que cela. Au contraire, elle se fait elle-même, découvrant l’existentialisme avant la Gestalt-thérapie, reconstruisant sa vie en lambeaux juste après l’adolescence et une tentative de suicide. L’infirmière était plus compatissante que sa mère et le docteur plus généreux que son père. Elle n’a pas de copains ni de copines, elle s’habille mal avec les restes, elle ne sort pas et n’a pas la clé de l’appartement familial même une fois passé 18 ans. Elle est boulimique, puis anorexique, suspend sa puberté. Mais elle travaille bien à l’école, ce qui la surprend toujours ; elle se raccroche en fait à ce qu’elle peut. De brevet en bac, de math en philo, de deux années peu utiles en Sorbonne avant l’Ecole « supérieure » de publicité, elle se découvre curieuse, puis utile.

Stagiaire avant d’être embauchée chez Synergie publicité en 1966, son travail l’émancipe et, si elle a connu quelques garçons en vacances sans en jouir autrement que par leur attention et tendresse, elle trouve en Frédéric, juif comme elle et qui deviendra son mari, ce support de résilience qui lui permet de fonder une famille, d’élever deux enfants comme elle-même ne l’a pas été, et de devenir enfin « normale » : présidente de société (Ogilvy France), épouse, mère et grand-mère. Pas de quoi se plaindre, contrairement à beaucoup, car la posture de victime n’est pas pour elle, Dannièle, ce qui touche le lecteur car c’est désormais peu courant. La victime était hier une personne faible ; c’est aujourd’hui une personne valorisée.

Faut-il y voir comme certains le veulent, une « féminisation » de la société ? Il est vrai que les « dénonciations » à grand bruit médiatique sont le fait de femmes, en France comme aux Etats-Unis. Mais s’il est bon que le patriarcat machiste tradi (véhiculé si longtemps par l’église catholique et le milieu bourgeois) soit dénoncé, la basse vengeance des culs flétris qui ont bien baisé avant de se repentir après leur ménopause doit être dénoncée aussi. La « victime » n’est pucelle que vous croyez.

Dannièle est de la génération d’avant, celle dont la note de 16,5 sur 20 en philo au bac vous valait d’être publié dans le Figaro. Je note avec amusement que dix ans plus tard, la même note obtenue par moi pour le même bac n’a fait l’objet d’aucune mention dans la presse ; nous étions déjà trop nombreux à faire des études. La génération où une « petite » école vous permettait quand même d’accéder aux grands postes. Mais pourquoi avoir refusé HEC puisqu’elle avait réussi le concours d’entrée ? C’est que Dannièle semble du type diesel, elle met du temps à démarrer. Son autobiographie elle-même est précédée d’un prélude, d’un préambule et d’une introduction avant d’entrer – enfin – dans le vif du sujet !

Mais le message est clair : chacun se fait lui-même envers et contre tout, malgré les gènes, malgré la parentèle, malgré le milieu. « Un long chemin de vie pour toujours mieux, toujours plus, qui m’a démontré que rien n’est impossible » p.119. Contre le laisser-aller de la mode victimaire, l’assistanat perpétuel, les jérémiades médiatiques de tous les « sans », un mémoire de volonté.

Dannièle Yzerman, La vie, envers, contre et pour tout – La vie à l’envers, éditions Les Trois colonnes 2020, 123 pages, €13.50

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Retour sur une étrange année

Le millésime 2020 restera dans l’histoire comme l’année 1918 ou 1945, une grande année pour l’humanité. Une année mondiale avec de grosses interrogations sur la crise. C’est le premier confinement depuis la guerre, la première vraie pandémie depuis 1918, la première fois dans l’histoire humaine que le monde entier est touché à peu près en même temps, 3.5 milliards de confinés ! Les atouts et les faiblesses des sociétés comme des gens s’y révèlent. Mais aussi le fait de regarder cette fois tous dans la même direction : l’humanité entière. Ce qui peut changer les mentalités.

Durant les premiers mois de la pandémie, la France centralisée, autoritaire, administrative, peine à déstocker, à faire produire ou à faire livrer les masques de protection ; l’impréparation est manifeste, malgré les précédentes alertes dues à des virus ou des catastrophes chimiques ; la bureaucratie des hiérarchies intermédiaire fait barrage, ralentit, réticente et imbue de son petit pouvoir. Les hôpitaux sont débordés et les médecins libéraux trop sollicités ; rien n’a été réorganisé pour donner de la souplesse et de l’efficacité depuis des décennies (le numerus clausus, l’absence de liste de matériel obligatoire à conserver en permanence, la gestion du chiffre à l’hôpital, les budgets en baisse rabot sans tenir compte des particularités locales, le caporalisme de Paris, l’absence de moyens déplaçables, l’indigence relative de l’armée en renfort).

Les politiciens ont fait avant tout de la politique avant de faire de la santé, autorisant de façon honteuse les élections municipales en mars puis changeant de cap drastiquement le soir-même (!) en instituant le confinement. Tout en faisant dire par la porte-parole si bête que « les masques ne servent à rien », faute d’en avoir en quantité suffisante ! Les gens n’ont pas cru vraiment au danger pandémique et se sont retrouvés trop souvent dehors, certains partant même en vacances dans les résidences secondaires. Le 1er mai voit Marine Le Pen en femme voilée (un comble !) aller fleurir Jeanne d’Arc et une manif de la CGT sans souci de la promiscuité, au contraire « des entreprises » où le même syndicat se dit inquiet pour les travailleurs sur les mesures de distance sociale. L’économie, évidemment devenue trop dépendante de l’étranger, en pâtit. Seuls les agriculteurs travaillent comme si de rien n’était, approvisionnant les magasins. La bourse s’est effondrée, un tiers en moins depuis le plus haut, l’incertitude est majeure sur la suite et la dette s’accumule sans compter – l’or monte, signe des temps. Une seule chaîne de radio publique semble subsister pour les informations et les journalistes travaillent depuis chez eux, les interviews se font par téléphone ; côté télé, ce n’est guère mieux, on recycle les vieilles séries et les vieux documentaires.

Le réseau Internet sature, malgré les vingt-cinq ans écoulés depuis son origine. Le dimanche de Pâques, le débit Internet est faible en fin de matinée : les gens du coin sont-ils tous à regarder la messe papale sur le net en même temps ? La décroissance écolo est là dans les faits, comme la démondialisation forcée – et ce n’est pas la joie ! Un bon point : la pollution recule et les « vraies valeurs » (comme on dit) se révèlent : produits de première nécessité, agriculture et culture, livre, disque, vidéo, cultiver son jardin. Mais je plains les parents isolés en appartement à Paris avec trois ou quatre gosses ! Il faut les occuper, gérer les relations, laisser un coin à chacun. Jeux de société, cuisine, lecture commune, discussion avec les ados, musculation et exercices, devoirs scolaires, il y a de quoi faire, mais cela demande une discipline, un programme, des horaires. Tout ce que la société hédoniste et portée vers le tout-technique n’a pas appris aux générations nées depuis Mitterrand.

Une jeune fille que je connais bien – 16 ans – pense que le monde sera très différent après ; j’ai un doute, connaissant l’inertie mentale des sociétés et les habitudes ancrées que l’on répugne à changer. Il y aura évidemment des remises en cause, notamment sur les secteurs les plus indispensables : la santé, l’alimentation, les technologies de communication, l’énergie. Ces secteurs sont stratégiques et nous ne devons pas dépendre de l’extérieur, ou du moins hors de l’Union européenne. Les usines des grands groupes seront probablement incitées à imaginer un potentiel de reconversion rapide en cas de choc sanitaire, comme en cas de guerre : les robots de Renault sont programmables et peuvent fabriquer autre chose que des pièces auto. Les sous-traitants étrangers vont être diversifiés. Quant aux « grandes questions » auxquelles mon ado songeait probablement, elles seront peut-être plus communes en effet, la mentalité Confucius rejoignant l’antique culture gréco-romaine d’Europe pour contrer l’égoïsme sacré anglo-saxon, de Boris Johnson à Donald Trump en passant par la Suède – tous pays qui ont laissé faire et laissé passer, engendrant un nombre de morts du Covid plus élevé qu’ailleurs. Le climat, les ressources, l’énergie, vont peut-être profiter de cette nouvelle façon mondiale de voir. Peut-être.

Côté social durant ce premier confinement, si vous n’appelez pas vos amis, rares sont ceux qui en prennent l’initiative : la peur de déranger, le texto obligatoire avant de décrocher, nouvelle mode due aux solliciteurs mal payés qui téléphonent pour vendre n’importe quoi. Untel que j’appelle m’annonce évidemment qu’il « allait m’appeler » car il a le temps – comme tout le monde – et envie de prendre des nouvelles (mais il ne l’a pas fait). Les jeunes trouvent le temps long et un mien proche dans sa vingtaine s’étonne du nombre de gens dans les rues de son quartier parisien qui circulent, malgré le confinement « strict ». Il vaut mieux en effet se confiner à la campagne avec jardin plutôt qu’entre quatre murs d’appartement où le soleil ne pénètre jamais, alors que les parcs et jardins sont fermés. Un voisin plus jeune – 16 ans – en école d’hôtellerie a des cours à distance mais, pour la cuisine, pas simple de faire un stage ou de passer un examen…

Je donne cette année mes cours de Master 2 à distance, procédure obligatoire via Teams de Microsoft choisi par l’Ecole. Parler en virtuel apparaît relativement simple mais est plus éprouvant qu’en face à face car l’interactivité n’est pas réelle et l’orateur a tendance à avoir peur des silences. Il y a apparemment autour de trente connectés à mon cours mais pas plus de sept ou huit participent en posant des questions par écrit dans le menu déroulant (parfois dans un français et avec une orthographe déplorable – cela se voit moins à l’oral…). Sans les voir, les échanges sont réduits et les pauses non annoncées paraissent intolérables : conclusion de cette primo-expérience, je parle trop, j’en ai mal à la voix en fin de première matinée. Il y en aura quatre comme cela ; difficile de s’habituer à ce nouveau format même si je vois désormais ce qu’il faut peu à peu aménager.

Un ami, dans la quarantaine, est toujours divorcé et toujours en acrobaties pour voir ses enfants de 14 et 11 ans, un garçon et une fille. La mère, toute-puissante aux yeux de la loi pour des enfants mineurs, est partie s’installer loin de son ex et lui a dû suivre provisoirement s’il veut exercer son droit légal de visite et garder contact avec sa progéniture. Avant le confinement, il était en petits boulots, employé imprimeur, barman, pizzaiolo, livreur de pizzas – tous ces emplois de services de proximité qui se sont figés avec la pandémie. Même les chambres de gîte, qu’il a fait aménager dans la maison de sa grand-mère, ne sont plus louées… Il n’a plus guère de revenus !

Durant le premier confinement annoncé « strict », la grand-rue de ma ville de banlieue verte autour de Paris paraît aussi pleine qu’un jour de semaine ordinaire : commerçants ouverts, couples dans les rues ; seule la Poste ne reçoit que deux ou trois personnes à la fois, les guichetiers masqués et protégés par une vitre, du gel pour les mains. La boulangerie a restreint ses horaires d’ouverture et n’accepte qu’une personne à la fois en boutique ; elle affiche même au bout de trois semaines une exigence de commande 48 h à l’avance, faute de farine en suffisance pour contenter tout le monde. Mais je n’ai jamais vu autant de promeneurs de chiens, parfois le même chien qui mène un autre maître ou maitresse en laisse pour faire semblant d’être « autorisé ». Je vois de ma fenêtre un promeneur de chien rafler tous les pissenlits qui commencent à vigoureusement pousser et fleurir en ce printemps agréable entre les interstices des murs de la rue ; ce n’est pas bête, il « fait ses courses » de confinement.

Les piafs en profitent, jamais on ne les a entendu autant chanter. L’absence de bruits humains, notamment automobile, les incite à s’exprimer plus qu’avant. Les gamins aussi ; beaucoup jouent au ballon ou piochent le jardin sans tee-shirt, au soleil, pour se défouler entre deux chats avec leurs copains à distance.

Le président a causé, le lundi de Pâques à 20h02, après les « applaudissements » rituels à la mode envers les « soignants » (c’est quoi un « soignant » ? Outre les professions médicales : un rebouteux ? Un ami qui vous veut du bien ? Un curé ? La niaiserie des mots qui ne veulent rien dire et réduisent les personnes à un « fonctionnement » augmentent la confusion de la pensée). Cette fois il a été clair, sans jargon ; bien qu’un peu long par souci de ne rien oublier, ni personne, il a dit les incertitudes, les tâtonnements, les manques. Il n’a pas été jusqu’au bout bien qu’il ait fustigé la lenteur des bureaucraties – mais que n’incite-t-il pas l’Administration et le Parlement à les corriger ? Nous serons confinés « jusqu’au lundi 11 mai » – si tout va comme prévu. Pour la suite, tout le monde est content : il faudra être plus solidaire (extrême-gauche), plus souverain (extrême-droite), relocaliser (Les Républicains), augmenter les salaires de ceux qui sont « utiles à la société » selon les mots de 1789 (Parti socialiste), entreprendre de grands travaux pour le durable (écolos). Avec l’affranchissement de la limite des 3% du PIB pour la dette, tout devient possible. Qui paiera ? Les générations futures – ou une ponction brutale sur l’épargne par l’impôt un jour prochain. A moins que ce ne soit l’inflation, mais on la voit mal repartir.

Le lundi 11 mai du déconfinement arrive mais il ne fait pas beau, pluie et vent ; peu de gens sortent dans la rue. Ce ne sont que les jours suivants qu’ils mettent le nez un peu plus dehors, souvent portant masque (dans la rue, hors des grandes villes, à quoi cela sert-il ?). La coiffeuse en profite pour rajouter 10% à ses tarifs « pour achat de produits de nettoyage Covid ». Mais tout ne rouvre pas : cafés et restaurants restent fermés, comme les parcs et jardins. De plus, la France est classée en zones rouge et verte, l’Ile-de-France en rouge comme les Hauts de France et le grand Est plus la vallée du Rhône. En bref les zones les plus densément peuplées où la contamination est rapide. Là où le port du masque est obligatoire, on n’en trouve pas avant la fin de la semaine !

Les politicards adorent blablater en croyant que leurs paroles valent actes. La bureaucratie administrative, les strates, les services, les dispositions, les signatures, retardent tout. Ne sommes-nous pas « en guerre » comme a dit Macron ? Alors pourquoi ne pas court-circuiter tous ces paperassiers pour le service sanitaire de la nation ? Le combat contre ces strate administratives inutiles et contreproductives sera crucial après la pandémie. Car il y en aura d’autres, tout comme des crises économiques et des attentats. Depuis trois présidents (Sarkozy, Hollande, Macron), ce ne sont qu’improvisations sur le tas, en urgence, avec retard, sur tous ces sujets qui surgissent. En cause : l’organisation administrative trop lourde, hiérarchique, lente, procédurière, créée pour le temps paisible de l’avant-guerre.

Je ne suis pas resté à Paris, j’ai été effaré de la promiscuité des gens dans le RER, sur les quais, dans les supermarchés, sur les trottoirs. Ils occupent l’espace et, si vous ne les poussez pas carrément avec le sac et une excuse, ils ne se dérangent même pas. Tout est fait, en Île-de-France pour entasser les gens dans la promiscuité de masse : villes étroites, magasins petits (aux loyers trop élevés), transports bétaillère, RER centralisé maqué par la CGT sans cesse en grève, réseau engorgé par la migration quotidienne banlieue-Paris, travaux interminables qui durent depuis des années sans grand résultat…

Dans ma banlieue verte, le couple de jeunes voisins jouit du confinement pour commander à tout va sur le net ; ils reçoivent depuis deux mois près de deux colis par jour via la Poste, Amazon ou les livreurs. Les travailleurs sont dissuadés de reprendre massivement les transports, d’ailleurs réservés entre 6 et 9h30 et de 16 à 19h à ceux pouvant justifier d’une attestation employeur. Les autres sont « encouragés » à rester en chômage partiel, d’autant que les écoles ne rouvrent que progressivement et partiellement (dix par classe maxi), et que certains doivent donc garder leurs enfants.

J’en profite pour tester des recettes de livres comme la Ojja tunisienne aux tomates, poivrons et œuf ou le soufflé Jean Cocteau au jambon et gruyère, sauce champignons de Paris, vu sur Arte dans Les carnets de Julie. J’alterne poulet rôti, porc en cocotte aux poires, soupes de légumes ou de butternut (meilleur que le potiron), salades avocat tomates cerises à la coriandre et au balsamique, cake salé, aubergines de l’imam, salade de poivrons à la hongroise, riz malais aux légumes et fruits de mer, filets de poulet à la Kiev, magret de canard grillé pommes de terre dans sa graisse, tarte feuilletée pomme et pruneaux, farci charentais, poires au vin… Les chats de la maison font nid, heureux d’être avec nous comme le seraient des enfants avec leurs parents. Dès qu’un rayon de soleil apparaît, les jeunes garçons du bout de la rue, 13 ans, jouent au ballon dans l’artère déserte de voitures. C’est un bonheur de revoir des enfants dans les rues après deux mois, comme une promesse que l’avenir n’est pas obturé. Le week-end, c’est la mode du vélo en famille.

En juin, toutes les écoles sauf les lycées ont repris pour deux semaines « afin de garder l’habitude de se lever le matin », comme dit un instit syndicaliste, tout à fait dans le ton caporaliste de mobilisation permanente exigé du Français à l’école comme dans l’entreprise. A Carrefour, où je vais faire des courses fin juin, il y a depuis deux semaines des masques (pas toujours d’origine France) et du gel hydroalcoolique, mais déjà plus de gants jetables. La moitié des clients ne portent pas le masque, pourtant « obligatoire » selon la règlementation mais, en France aujourd’hui, ce que règlemente l’Etat est pris comme chacun veut. Le plus amusant est que les musulmanes tradi passent en robes longues noires et foulard sur les cheveux, mais sans aucun masque sur le visage, montrant à l’envi qu’on ne se voile que pour niquer la République et les Français, pas par pudeur religieuse. Quand c’est interdit, on revendique fièrement ; quand c’est prescrit, on refuse par défi.

Je parle avec un ingénieur qui travaille dans les mines au Congo qui achète 3 kg de daurades et un gros poisson, plus neuf tubes de dentifrice. Il vient faire ses courses toutes les deux semaines seulement à cause du Covid, sa belle-sœur en est morte, et il congèle ses poissons pour en sortir selon les besoins. Lui prend de la chloroquine, dont il a fait provision dès qu’il a pu. Vivant en milieu paludéen, il prend régulièrement de la nivaquine et il « croit » que c’est bénéfique contre le virus en phase pré infectieuse. Bien qu’ingénieur, il est tout aussi sujet à croyance que le quidam. Ce qui le pousse à « croire » plutôt qu’à constater ? « Le gouvernement nous ment » : c’était vrai sur les masques, faute de stocks et de prévoyance, mais pourquoi aucun pays voisin raisonnable n’encourage-t-il la chloroquine ? Tous ne mentent pas sur le sujet avec les mêmes raisons : l’Inde, la Chine, la Russie peuvent en produire et le prescrire si c’est si efficace ; pourquoi ne le font-ils pas, sinon que cela ne sert pas à grand-chose ? Par la suite, les études l’ont montré…

L’hédonisme des réunions adultes, restaus d’affaires et de copains et fiestas jeunes ainsi que les sacro-saintes « vacances » ont répandu durant l’été le virus à très grande vitesse, au rythme des TGV aux rangées étroites où il était permis cet été de se dévoiler pour « manger à sa place » ! A l’automne, le pharmacien a des vaccins contre la grippe saisonnière, toujours utile pour réactiver son système immunitaire, mais il ne vaccine pas tandis que la pharmacie de la commune voisine vaccine mais n’a plus de vaccin. Encore une organisation de la santé défaillante : les doses ont été sous-estimées ! Il y a pénurie en ce moment. Sauf les bobos branchés qui répondent aux sondages, « les Français » ne sont pas contre le vaccin : la preuve, ils ont asséché les stocks de la grippe en une semaine ! Et le 29 octobre à minuit, nous sommes reconfits – reconfinés pour la deuxième vague. Une amie de ma génération ne pourra pas aller à Noël au Canada voir ses enfants et petits-enfants ; et ils ne pourront pas venir en France à Pâques ni même peut-être l’été prochain. Car il y aura peut-être une troisième vague durant l’hiver – qui a commencé le 21 décembre.

Le virus semble avoir muté en plus virulent depuis l’été ; il s’est adapté aux Européens moins détenteurs des gènes de Néandertal qui, dit-on, favoriseraient les réactions cytoquinniques excessives. Le sud-est de l’Angleterre révèle sa dangerosité, incitant à couper les ponts dès avant le dernier délai des derniers délais avant le Brexit qui dure depuis des années.

Mais des bonnes nouvelles existent :

  • L’Europe a fait son travail pour l’économie et la monnaie : grand plan de relance, suspension des critères de dette sur PIB, rachat programmé de dettes d’Etats, possibilité d’emprunts en commun destinés à ceux qui ont besoin aux taux allemands.
  • Un vaccin « efficace à 90% » de l’allemand BioNTech allié à l’américain Pfizer est au point, une thérapie nouvelle à ARN qui doit être conservé à -70°. Un second vaccin est homologué, en plus des vaccins chinois et russe dont on sait peu de chose. Mais, outre le délai nécessaire à confirmer ce succès sur les millions de gens et pas seulement sur les milliers et les deux injections à trois semaines d’intervalle, il ne sera pas possible de vacciner facilement toute la population en un rien de temps. Il ne faut rien attendre de concret avant la fin du printemps, voire l’été, à mon avis. Il reste que c’est la biotechnologie allemande qui a créé le premier une réponse vaccinale au Covid-19 ; l’industriel américain Pfizer n’est là que pour produire et commercialiser, toute la recherche est bien chez BioNTech l’européen.
  • Aux élections présidentielles américaines, Trump a été viré. Quelle que soit la politique suivie par son successeur, ce ne sera que meilleur pour l’humanité et pour la planète.

Une voisine et son mari, parents d’une lumineuse petite fille, ont quitté l’Île-de-France pour un village près de Nantes. « Nous avons changé de vie » me dit-elle.

Bonne année !

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Maxime Chattam, Le requiem des abysses

Suite de Léviatemps, chroniqué sur ce blog, il vaut mieux lire Le requiem des abysses en second car la duologie des Abysses du temps forme un tout logique. Le second tome lève beaucoup de suspense sur le premier tome et tout lecteur qui commencerait par lui serait déçu s’il lit ensuite le premier.

Les acteurs sont les mêmes : Guy de Timée, caché en bordel après avoir fui sa femme castratrice sous le nom de Thoudrac-Matto qui lui était passé par la tête la nuit du meurtre de Julie dans le tome premier ; Faustine, dont on apprendra le vrai prénom et qui est fille d’aristo de province qui a refusé le mariage arrangé et dont le fiancé s’est tué d’humiliation ; Maximilien Henks, riche et chasseur qui les invite dans son château du Vexin après les épreuves contre Hubris ; l’inspecteur de police Martial Perotti qui se disait amoureux de Julie et qui officie en commissariat où il est injoignable mais qui écrit régulièrement à ses deux amis.

Guy et Faustine vivent à la campagne près de Vétheuil dans le château nommé Elseneur. Une adolescente disparaît, puis réapparaît complètement nue et catatonique ; elle a été violée maintes fois dans la même journée. La nuit, c’est toute sa famille qui est massacrée et elle avec, ses membres coupés pour illustrer une figure de Vitruve avec son père mis en scène dans la salle commune. Sa mère a été explosée et son petit frère à l’étage seulement étranglé. Mais le gamin, qui a 13 ans et aime lire, a laissé un rébus sur sa table, formé d’une boule de mie de pain entamée, d’un pull mité et d’un fragment de miroir où il a dessiné un cœur barré d’une croix.

Le romancier qui prend des notes pour son grand roman noir exulte et prend pitié du garçon mort à qui il s’identifie. Il sonde l’âme humaine en cherchant à se mettre dans la peau du tueur, un psychopathe à l’enfance probablement déformée. « C’était ce à quoi il excellait. Imaginer. En s’appropriant une réalité qui n’était pas sienne, en comblant tout ce qu’il ignorait par des éléments logiques, le romancier devait être capable de se mettre à la place de n’importe qui. Une empathie totale » p.763 intégrale. Mais ses raisonnements sur le tréfonds de l’âme l’entraînent à divaguer. Il se trompe parce qu’il se crée une chimère en « inventant » son personnage avec les indices en sa possession. Ce qui l’amènera à soupçonner un à un presque tout le monde – sans succès.

Un second meurtre familial a lieu, avec la même mise en scène. Guy est assommé, enlevé et assiste aux sons de la mise en scène mais pas à sa lumière parce qu’un sac lui recouvre la tête ; le tueur ne veut pas qu’il puisse le reconnaître. Il s’amuse, il joue au plus fort, il raille Guy de ne pas découvrir qui il est malgré ses talents de romancier psychologue.

Le tueur est finalement découvert et tué mais est-ce le bon ? Les disparitions continuent dans Paris, où Guy est revenu avec Faustine. Hubris serait-il de retour ? Comme dans les romans feuilletons à la mode de l’époque (Les mystères de Paris d’Eugène Sue en 1842 par exemple), Maxime Chattam conduit son lecteur de rebondissement en rebondissement, de mystères en dissimulations. Nous retrouvons l’ésotérisme et l’évocation des esprits, les égouts, le début de la police scientifique avec Bertillon et son disciple Locard, les enlèvements de médiums, le vol de rouages de montre et la tentative de voler un « tourbillon », ce mécanisme inventé par le suisse Bréguet qui assure aux rouages de ne pas être affectés de façon infime par la gravité. Nous retrouvons l’exposition universelle car nous sommes toujours en 1900.

La science aimante les consciences, même les plus folles. Des momies disparaissent et leur vitrine est brisée de l’intérieur tandis que les gardiens sont tués et que le Livre des morts égyptien disparaît du Louvre… Le psychopathe est-il un inventeur de nouveau Frankenstein (roman de 1818), autre thème à la mode en ce temps-là ?

L’auteur s’est beaucoup documenté sur la Belle époque et s’est replongé en empathie dans la France 1900. Il laisse cependant un peu dubitatif dans son épilogue lorsqu’il fait évoquer à son narrateur sa vie et… l’Internet. Il avait déjà la trentaine en 1900, quel âge aurait-il donc vers 1995 ?

Meilleur à mon avis que le premier opus, car moins centré sur les éventrations et autres jeux de bidoche dont Maxime Chattam raffole, il est plus finement psychologique, même si Guy s’égare sur de fausses pistes – jusqu’au bouquet final qui est un véritable étonnement pour le lecteur.

Maxime Chattam, Le requiem des abysses – Les abysses du temps 2, 2011, Pocket 2012, 576 pages, €8.70 e-book Kindle €4.99

Maxime Chattam, Les abysses du temps : Léviatemps + Le requiem des abysses, édition collector Pocket 2014, 1149 pages + cahier de photos de l’exposition universelle de Paris 1900, €14.89

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Maxime Chattam, Léviatemps

Maxime décentre ses tueurs en 1900. C’est l’année de Paris ville lumière avec la tour Eiffel en phare et son exposition internationale qui va de la Concorde au Trocadéro sur les deux rives de la Seine. Une débauche de lumière électrique et de pavillons industriels, coloniaux, étrangers qui vantent la puissance mécanique, l’énergie électrique et la gloire de la France remise de sa branlée prussienne de 1870.

Par contraste avec ce Paris optimiste résolument tourné vers l’avenir, la misère sociale du quartier du Monjol où les filles se donnent pour manger le soir et la misère psychologique des individus dans une société hantée par la respectabilité, le moralisme et le qu’en dira-t-on. C’est dans ce décor et sur ce terreau que l’auteur plante ses psychopathes et son écrivain en mal d’empathie.

Guy de Timée est en rupture de ban après un mariage conventionnel qui, au bout de huit ans, le laisse insatisfait malgré sa petite fille. Riche, il fuit dans un bordel orné de deux superbes lanternes rouges, seul endroit où n’existe pas de fiche de police à Paris et où sa belle-famille ne risque pas de le chercher. Il n’est pas concupiscent bien qu’il ait couché en payant avec quelques filles du lieu, mais la règle a été établie que, s’il logeait sous les combles, il devait désormais s’abstenir de baiser le cheptel réservé aux clients. Le Boudoir de Soi (nom du claque) n’a rien d’un lieu sordide mais ressemble plus à un club (français et non anglais, peuplé de femmes et non exclusivement d’hommes entre eux) : l’on y déguste des mignardises en buvant du champagne avant de monter dans une chambre.

Tout irait bien pour Guy, qui songe à renouveler son style romanesque en s’attaquant à une intrigue policière à la Conan Doyle, si une pute nommée Milaine n’était retrouvée une nuit massacrée près du bordel. Sa mort est curieusement mise en scène et ses yeux ne sont que sang. Un liquide blanchâtre (qui n’est pas du sperme) s’échappe de sa bouche. La presse n’en a pas vent car la police étouffe aussitôt l’affaire, préoccupée sur ordre de « la préfecture » d’éviter le scandale en période d’exposition internationale. Les inspecteurs laurel-et-hardy nommés Pernetty et Legranitier sont de tous les crimes louches à mettre sous le tapis pour raison politique. Ils enquêtent peu et classent le dossier, après d’autres.

Ce n’est pas du goût de Faustine, pute de la haute et amie de Milaine, non plus que de Guy, émoustillé par les abysses de l’esprit humain – dont le sien. « Chaque homme, au fil de sa vie, enfouissait jour après jour la part d’ombre du monde à laquelle il se heurtait, qu’elle lui soit propre ou extérieure, il l’enfonçait tout au fond. (…) Et certains hommes en enterraient tant et tant que le monticule devenait colossal, un monde souterrain où trempaient les racines de la personnalité, un réservoir mouvant, envahissant, une créature étouffante : un Léviathan d’ombres » p.404 de l’intégrale. Frustration, colère, haine, perversion, cruauté, cynisme, tout cela dû à une trop grande sensibilité, un manque d’amour parental et un monde sans pitié – voilà ce qui façonne un être pour franchir les barrières du crime.

Les faux époux Timée (ils ne baisent pas ensemble) vont donc enquêter en amateurs de leur côté, non sans se mettre en danger. Ils sont aidés par le jeune inspecteur Martial Perotti qui prend sur ses heures de loisir et a accès aux dossiers classés comme à la morgue. C’est alors que les compères découvrent qu’au moins 26 victimes ont été tuées, charcutées et démembrées depuis le mois d’octobre où les travaux de l’exposition ont commencé. Il y a une majorité de femmes mais aussi quelques hommes et adolescents. Pourquoi cette sauvagerie ? Ce désir de mutiler la mère ? Ces prélèvements d’organes ? Pourquoi ces traces d’huile de marsouin, utilisée en mécanique de précision mais aussi en cuisine ?

En arpentant ce Paris 1900, Guy et Faustine vont découvrir l’ésotérisme mondain et le satanisme des passionnés, la fée électricité et les sous-sols de la tour Eiffel, les étranges bêtes des égouts de Paris et le cloaque social de la rue Monjol avec son roi des Pouilleux, l’obsession d’époque pour le temps et pour la vitesse. Qui a tué ? Pourquoi tuer ? Le dénouement sera aussi étrange que le développement. Guy, en romancier miroir de l’auteur, se préoccupe de dresser un portrait psychologique du criminel, analyse graphologique (un peu longue et hasardeuse) à l’appui – parce que le tueur, qu’il a nommé Hubris (la démesure) l’a repéré et lui écrit. Sauf que ce n’est pas si simple : Guy va se tromper.

Je vous conseille de lire ce premier tome avant le second car la suite, qui se déroule en province, dévoile les noms des protagonistes parisiens qu’il est meilleur de ne découvrir que pas à pas, même si savoir « qui l’a fait » importe moins, dans les romans policiers, que le chemin qui y mène.

Maxime Chattam, Léviatemps – Les abysses du temps 1, 2010, Pocket 2012, 576 pages, €8.70 e-book Kindle €3.99

Maxime Chattam, Les abysses du temps : Léviatemps + Le requiem des abysses, édition collector Pocket 2014, 1149 pages + cahier de photos de l’exposition universelle de Paris 1900, €14.89

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Francine Mallet, Molière

C’est « la » biographie de notre auteur national, apprécié du Roi-soleil et vilipendé par les dévots en cabale. Son autrice, née en 1909, a obtenu en 1987 le Prix Roland de Jouvenel décerné par l’Académie française pour cette œuvre. Elle avait déjà écrit, dix ans auparavant une biographie remarquée de George Sand et est restée jury Médicis de 1958 à sa mort, en 2004.

Le livre est divisé en quatre parties complémentaires : sa vie, son théâtre, son temps, ses thèmes et personnages. Suivent une généalogie, une chronologie et une biographie, outre les notes, qui permettent à quiconque d’approfondir et de retrouver rapidement un détail.

Molière est né Jean-Baptiste Poquelin le 15 janvier 1622 sous le prénom de Jean ; Baptiste lui sera ajouté à la naissance deux ans plus tard de son frère prénommé Jean lui aussi. Quant à Molière, son nom de scène pris en 1644 pour ne pas entraver les affaires de son père, son origine est inconnue ; lui-même n’en a rien dit. Tout juste peut-on formuler l’hypothèse (que l’auteur ne reprend pas) d’un mot latin de cuisine si l’on fait l’anagramme syllabique de Molière : re-liè-mo. Cela ressemble au subjonctif du verbe latin religere – langue que Jean-Baptiste parlait couramment grâce au collège de Clermont, tenu par les Jésuites rue Saint-Jacques (aujourd’hui lycée Louis-le-Grand), où cette langue morte était une langue vivante : tous les cours avaient lieu en latin et les écoliers se parlaient latin entre eux ! Reliémo pourrait signifier « que je relie », du verbe religere dont le g a été élidé dans les langues modernes (l’italien foglio se prononce folio). Mais ce n’est que spéculations.

Poquelin est un nom d’origine écossaise, dont un ancêtre est venu en France sous Charles VII. Le grand-père, picard, est devenu marchand tapissier à Paris. Son fils, le père de Jean-Baptiste, reprend l’affaire, se marie avec Marie, d’une famille de marchands du quartier, et réside désormais au 93 rue Saint-Honoré au pavillon des Cynges (singes), ainsi nommé pour une sculpture en bois. Jean-Baptiste est l’aîné de six enfants, sa mère meurt lorsqu’il a 10 ans. Il suit de 7 à 12 ans les cours de l’école paroissiale de Notre-Dame avant d’intégrer jusque vers 19 ou 20 ans le collège de Clermont en externe. Outre l’apprentissage d’un catholicisme raisonné et humaniste, il fréquente assidûment les classiques latins (expurgés de tout ce qui est sexe ou matérialisme !) et s’initie à la rhétorique, à l’éloquence et au théâtre, divertissement éducatif fort prisé pour être à l’aise et briller en société. Le collège de Clermont éduque en effet beaucoup des fils de Grands.

La documentation sur la vie de Molière est rare, notamment les correspondances avec sa famille ou ses amis, et reste entachée des ragots et libelles produits contre lui en raison de ses écarts avec la dévotion ultra-catholique alors de rigueur. Le catholicisme sous Louis XIII et Louis XIV fut en effet un ascétisme de réaction, analogue à l’islamisme d’aujourd’hui, groupant les rescapés de la Ligue antiprotestante, les ex-Frondeurs et les conservateurs choqués de la liberté de mœurs de leur souverain qui n’hésitait pas à danser en société. Molière ralliera les Précieuses qui ne sauraient voir un homme nu, les Tartuffe qui ne sauraient voir un bout de sein tout en s’excitant fort à cette idée, mais aussi un Dom Juan égoïste, athée et violeur, vautré dans le matérialisme sans perspectives. Molière, en avance sur les réactionnaires de son époque, sera un catholique humaniste selon François de Sales et La Mothe Le Vayer qui fut son ami. Pour lui, le plaisir ici-bas n’est pas incompatible avec la vertu pour l’au-delà.

Remplir ses devoirs selon l’honneur est le principe de l’existence. Molière « déclare méprisable tous ceux qui nient les obligations, tant celles des lois humaines que divines, auxquelles tout homme doit se plier. Il insiste sur la responsabilité des Grands » p.206. Il respecte le roi, autour duquel tout tourne, « l’amour de Molière pour son souverain, c’est à la fois l’amour du métier et de la réussite. Les deux se confondent » p.217. Louis XIV est complice et l’utilise : « Les femmes, plus ou moins précieuses ou savantes, qui ont contesté sous la Fronde et affirmé la force de leur personnalité, n’ont pas plu au Roi. Molière s’en est souvenu. Quant à Tartuffe, il est l’exemple de ce qui déplaît au souverain. Il ruine une famille, trahit un bon sujet sous prétexte de religion et se joint à une cabale qui veut imposer son point de vue même au monarque » p.227. Après avoir fait interdire de jouer Tartuffe, mesure rapportée sur ordre du Roi, la Compagnie du Saint-Sacrement va s’attaquer à Dom Juan avant que Louis XIV ne la dissolve. « L’Eglise connaissait les âmes, voulait les malaxer comme de la cire et ne tolérait pas le pouvoir qu’exerçaient les comédiens sur les spectateurs à travers la magie de la rampe » p.233. Tartuffe sera interdit au Québec durant des siècles et les polémiques sur Molière ne s’apaiseront qu’à l’extrême fin du XIXe siècle en France.

Reste toujours la résurgence des hypocrites qui veulent « cacher ce sein » qu’ils « ne sauraient voir » tout en en mourant d’envie. La France « éternelle » de la rigueur et de l’austérité expiatoire subsiste chez nos communistes, socialistes, écologistes, gauchistes : « Tout ce qui était spiritualité catholique, et plus encore janséniste, ne cultivait pas le goût de la prospérité. Pascal, après Jansen, allait jusqu’à considérer comme presque vaine l’activité intellectuelle qui risquait de détourner le chrétien de la contemplation » p.234.

Son père aurait voulu que son aîné reprit son affaire et sa charge d’écuyer du roi, mais Jean-Baptiste se passionne pour la scène et il n’insiste pas, allant même jusqu’à lui léguer à ses 21 ans sa part par avance d’héritage. Molière prend alors son nom de scène et s’éprend de Madeleine Béjart, bonne comédienne, de quatre ans son aînée. Un arrêt de Louis XIII en 1641 a rendu le théâtre respectable, malgré les dévots rigoristes qui mettent les acteurs au même rang que les putes et les infâmes (invertis). Jean-Baptiste monte alors sa troupe avec Madeleine, l’Illustre théâtre, et entreprend une tournée de treize ans en province sous la protection du duc d’Epernon puis du prince de Conti, amoureux de l’actrice Du Parc. Ils jouent ici ou là selon les contrats des villes, des nobles ou des bourgeois.

De retour à Paris, ils deviennent les comédiens de Monsieur, qui a tout juste 18 ans. La troupe – et son auteur Molière – connait le succès en 1659 avec Les Précieuses ridicules, comédie de mœurs sur les travers du temps. Molière ne réussira jamais dans la tragédie, fort à la mode alors et où règne Corneille, mais inventera la comédie à la française, lui ajoutant même du ballet. L’échec de la tragédie obligera Molière à écrire des pièces pour que sa troupe joue.

Il se marie en 1662 avec Armande Béjart, de vingt ans plus jeune que lui, pour onze ans et trois enfants dont une seule survivra. L’Ecole des femmes connaît le succès et suscite des jalousies, ce qui fait dire en vers à Boileau : « Si tu savais un peu moins plaire / Tu ne leur déplairais pas tant ».

Mais ses deux fils, Louis parrainé par Louis XIV et Pierre, vont mourir en leur enfance, ce pourquoi Molière s’intéressera tellement à Michel Baron, introduit dans la troupe à 13 ans. Il assouvira avec lui sa paternité frustrée dans un complexe de Pygmalion pour élever l’adolescent au métier d’acteur. Les dévots vont gronder et publier moult libelles contre lui, accusant sa femme d’être légère et lui-même de caresser Michel. Le roi, qui l’a soutenu comme un pion pour sa politique anti-Ligueurs va devenir plus dévoué à la religion avec sa dernière maitresse. Molière va se sentir plus seul, il écrit le Misanthrope. Il meurt après avoir joué le Malade imaginaire – non pas en scène comme on le croit, mais dans la soirée qui suit. Nous sommes le 17 février 1673, Molière a 51 ans. On parle aujourd’hui de tuberculose et de neurasthénie ; l’époque des charlatans parlait de fluxion de poitrine à soigner par clystères et saignées. Il laisse dix-huit pièces en prose et quatorze en vers ainsi qu’une fille, Esprit-Madeleine.

« En 1674 (…) le comédien Brécourt, qui a fait partie de la troupe avant de rejoindre le théâtre concurrent, a écrit l’Ombre de Molière où il fait son portrait : « il était dans son particulier ce qu’il paraissait dans la morale de ses pièces, honnête, judicieux, humain, généreux et même, malgré ce qu’en ont cru quelques esprits mal faits, il tenait un si juste milieu dans de certaines matières qu’il s’éloignait aussi sagement de l’excès, qu’il savait se garder d’une dangereuse médiocrité ». » p.290. Rien d’étonnant à ce que la couleur de Molière soit le vert, dont il porte les rubans, vert comme la couleur centrale de l’arc-en-ciel, symbole de la vie qui renaît, de la création, de Dieu, de l’alliance contre la mort. Il a mis en scène ses propres passions, les exposant, les discutant, en humaniste soucieux de comprendre par la raison. Ainsi sa jalousie envers Armande, la passion d’Elvire, le bon sens de Madame Jourdain, la tolérance de Cléante, le sens de l’humain de Clitandre, la misanthropie d’Alceste, le pur.

Tartuffe comme Dom Juan restent actuels, le premier pour son moralisme affiché par envie des autres et ses fake news, le second comme Moi je en premier : « Se servant de son pouvoir pour faire tout ce qui lui plaît, ne respectant ni sa parole ni son père, se jouant des femmes et du pauvre, obligeant son valet à le suivre dans le mal, refusant toute obligation de quelque sorte que ce soit et voulant plier tous et toutes à sa loi, ce grand seigneur horrifie » p.108. Mais oui, vous l’avez reconnu de nos jours : Dom Juan c’est Trump !

Francine Mallet, Molière, 1986 nouvelle édition augmentée 2014, Grasset, 478 pages, €29.59, e-book Kindle €15.99

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Le diable s’habille en Prada de David Frankel

La jeune Andy (Anne Hathaway) sortie de l’université et ayant une petite expérience dans le journalisme postule, comme ailleurs, auprès de Miranda Priestly, rédactrice en chef du magazine de mode newyorkais Runway. A sa grande surprise, car elle n’a pas le profil habituel, elle est retenue par l’impérieuse et caractérielle Miranda devant laquelle tout le monde se couche tant elle fait la pluie et le beau temps dans ce monde futile et éphémère de la mode. Les branchés croient en « l’art » alors que Miranda, cynique et froide (Meryl Streep payée 4 millions de $ pour ce film), croit au seul pouvoir. La mode, pour elle, n’est pas une création mais une direction. Elle aux commandes, comme dans la réalité du magazine Vogue, elle domine le secteur et tous lui magnent dans la main.

Elle règne sur son duo d’assistantes qui doivent tenir l’agenda mais surtout assouvir tous ses caprices : ranger le sac et le manteau du matin jeté sur le bureau, réserver les avions, chercher les cafés et faire les courses, livrer le soir le book du prochain magazine à valider, les vêtements revenus du pressing, et ainsi de suite. Un travail d’esclave dans l’ombre de sa grandeur qui permettra – peut-être – au bout d’un an d’avoir une ligne prestigieuse sur son CV et de pouvoir évoluer ailleurs. Miranda consomme des assistantes comme des kleenex.

Andy n’a pas la taille mannequin anorexique et se « fringue » n’importe comment, plus confortable que soucieuse de son apparence – qui n’en a pas besoin. Elle n’est pas « une fashion victim » ni n’est attirée par le miroir aux alouettes des robes et autres accessoires branchés coûtant deux fois le salaire du mois. Elle cherche à faire son boulot et à écrire des articles. Mais Miranda la reprend alors qu’Andy rit sous cape devant le choix de deux ceintures bleues identiques : toute cette frime pour ça ! Non, récuse Miranda en public, vous-mêmes portez du bleu et pas par hasard : « ce bleu céruléen représente des millions de dollars et un nombre incalculable d’emplois, et je trouve assez amusant que vous pensiez avoir fait un choix qui n’a pas été dicté par l’industrie de la mode, alors qu’en fait vous portez un vêtement qui a été choisi pour vous par les personnes qui se trouvent dans ce bureau… » Ce monologue – devenu célèbre – essaie de justifier la futilité par le business. Au fond, la mode est une idéologie qui asservit volontairement. Être comme les autres exige de suivre les tendances avancées par quelques-uns, selon les meilleures règles du marketing pour faire vendre de l’inutile à ceux qui n’en ont pas besoin.

Ce pourquoi cet univers de paillettes en compétition permanente est impitoyable : chacun cherche à faire valoir son image au détriment des autres et le talent réel n’est guère récompensé. La première assistante, Emily (Emily Blunt), rabaisse sans cesse Andy. Seul Nigel (Stanley Tucci), le directeur artistique revenu de tout et fort de son utilité, donne des conseils paternels à la jeune assistante : il l’habille, l’initie au goût, lui indique les tendances de la mode. Andy séduit et il faut dire que l’actrice Anne Hathaway qui l’incarne est belle à 24 ans avec ses grands yeux et sa bouche un peu large qui lui donnent un air de Bambi. L’écrivain Christian Thomson (Simon Baker), sur lequel elle avait fait un article avant d’entrer chez Runway, la rencontre dans un cocktail et la drague.

Andy étend donc ses relations, ce qui lui permet, après des débuts maladroits, de satisfaire sa patronne. Elle trouve notamment in extremis pour ses jumelles le manuscrit à paraître du dernier Harry Potter ! Thomson connait l’illustratrice de la couverture. Miranda est étonnée de son initiative et de son obstination et commence à voir en elle un double d’elle-même.

Elle sera déçue car Andy ne veut pas piétiner les autres comme il est requis ; le pouvoir lui indiffère, elle préfère écrire, faire le métier qu’elle aime, en étant bien avec les gens. Lorsque Miranda lui dit qu’elle doit l’accompagner à Paris pour la Fashion Week à la place d’Emily qui en rêve depuis des mois, Andy commence par refuser, mais sa carrière s’arrêtera là. Elle tente alors de joindre Emily pour lui annoncer mais celle-ci la coupe, tout entière prise par ses préoccupations immédiates, rapporter les carrés Hermès exigés ce matin même par Miranda. Andy n’aura pas à lui faire de la peine, Emily distraite se fait renverser par un taxi et se retrouve à l’hôpital.

Andy souhaite aussi ne pas couper les ponts avec ses anciens amis de l’université qui exercent des métiers divers ni avec son compagnon, Nate (Adrian Grenier), saucier dans un restaurant, dont elle n’a pas pu souhaiter l’anniversaire. Elle n’a plus le temps de les voir, partant aux aurores pour être la première au bureau, le café prêt pour Miranda, et appelée tard le soir pour une réunion impromptue ou un book à livrer. Andy est écœuré lorsqu’elle lui apprend qu’elle suit Miranda à Paris : Son Andy serait-elle devenue celle qu’elle ne voulait justement pas être ? Est-ce qu’elle rêve de devenir une Miranda à son tour ?

La semaine à Paris lui décillera les yeux : Christian Thomson l’invite à coucher avec elle puisqu’elle est libre et lui livre sur l’oreiller l’information que Miranda n’en a plus pour longtemps à diriger Runway. Jacqueline Follet (Stephanie Szostak), directrice du magazine France est plus jeune et plus moderne. Andy cherche à prévenir Miranda de ce qui se trame, l’ayant vue le soir précédent défaite en évoquant son divorce prochain dû à son boulot trop prenant et les répercussions qu’elle anticipe sur ses deux filles. Mais Miranda annonce publiquement que c’est Jacqueline Follet qui quittera Runway pour aller travailler chez le styliste James Holt (Daniel Sunjata), au détriment de Nigel, pressenti pour ce poste. Malgré sa fidélité, elle sacrifie Nigel pour garder son pouvoir.

Ce dernier événement, qui révèle l’égoïsme sacré des puissants obéissant à la seule loi de la jungle, finit de rebuter Andy qui décide de tout plaquer. A commencer par sa maitresse tyrannique qui la rappelle déjà à l’ordre à peine sortie de voiture, place de la Concorde. Elle jette son téléphone sonnant dans la fontaine, ne remet plus les pieds à Runway, quitte l’univers frelaté de la mode et donne toutes ses robes branchées à Emily.

Elle postulera en pull et jean dans un journal newyorkais où elle sera acceptée malgré les références mitigées de Miranda tandis que Nate se verra proposer un poste de sous-chef à Boston. La vraie vie pourra alors commencer, loin des prédateurs et selon les bonnes valeurs.

Juste avant « la crise » de 2007-2008 due aux errements de la finance spéculative, ce portrait en pied du patronat style yankee est criant de vérité et ne manque pas d’humour. Tous les cadres des multinationales influencées par le modèle anglo-saxon l’ont vécu – j’en témoigne. Le film est un appel à résister à la tentation diabolique du pouvoir et de l’argent, à rester soi-même et à savoir dire non – parfois au détriment de sa carrière. Mais la vie bonne est à ce prix, surtout avec les siens. Il est intéressant d’observer que c’est Paris, ville lumière et atmosphère tradi, qui désensorcelle Andy du diable régnant sur New York.

DVD Le diable s’habille en Prada (The Devil Wears Prada), David Frankel, 2006, avec Meryl Streep, Anne Hathaway, Adrian Grenier, Emily Blunt, Stanley Tucci, 20th Century Fox 2007, 1h45, €6.00

Un roman récent sur le pouvoir d’une patronne en France

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Georges Duhamel, Le jardin des bêtes sauvages

Ce roman est le tome deux de La chronique des Pasquiers mais peut se lire indépendamment. Il se situe à Paris en 1895 et ne quitte pas le 5ème arrondissement, sauf aux frontières du 6ème pour y traquer la maîtresse du père, rue de Fleurus. Laurent n’a pas encore 15 ans et toute la sensibilité de l’enfance dans un corps qui mue en homme. Il découvre la vie et ses yeux se décillent sur sa famille.

Elève boursier au lycée Henri IV (les « collèges » séparant les 10-15 ans des plus grands du « lycée » ne seront créés que dans les années 1980), il arpente inlassablement la rue Clovis, la rue du Cardinal Lemoine, la rue des Boulangers, la rue Jussieu, la rue Linné, jusqu’à la rue Guy-de-la-Brosse où il habite. Tout un quartier que je connais bien pour y avoir habité. Le Paris de 1895 est plus provincial que le nôtre ; les automobiles sont quasi inconnues et seuls circulent les fiacres ou, sur les grands axes, les omnibus à impériale. Il y fait bon marcher à pied et Laurent ne s’en prive pas avec son ami Justin Weill qui, juif, a cette remarque subtile que le Messie n’est pas encore venu pour sa croyance et qu’il a donc une chance de l’être lui-même tandis que pour les chrétiens c’en est fini, Jésus est passé. Laurent y consent ; pour lui, la science est le messie qui sauvera l’humanité.

Mais, pour l’adolescent, ce qui compte est la famille, le nid où les cinq enfants se retrouvent les uns sur les autres dans la promiscuité d’un trois-pièces. Georges Duhamel a créé le mouvement « unanimiste » où il s’agit d’observer et de conter les gens dans leur milieu. Pour un garçon d’encore 14 ans, l’univers est celui des tout proches : son frère aîné Joseph, 20 ans, qui « sait tout sur tous » et compte ses sous ; Ferdinand le second, 18 ans, grand de taille mais voûté d’épaules et bigleux, heureux en administration comptable ; sa petite sœur Cécile, 12 ans, prodige au piano et exercée par un Danois musicien qui habite au-dessus ; enfin sa petite sœur Suzanne bébé de 3 ans. Il y a sa mère, Lucie, méritante et laborieuse qui cuisine et ravaude, consolant les petits. Et le père Raymond, dit Ram, fantasque et foutraque, qui entreprend à la quarantaine des études de médecine ! Il travaille à l’hôpital, on ne sait trop ce qu’il y fait. Le père de Duhamel était de cette espèce, herboriste. Mais Laurent est de trois ans plus âgé que l’auteur.

Un jour, sa mère lui demande de s’enquérir discrètement s’il existe un Raymond Pasquier au 16 rue de Fleurus car elle a trouvé une lettre à cette adresse dans la veste de son mari. Est-ce un homonyme ou a-t-il une double vie ? Laurent part la fleur au fusil et la concierge lui dit qu’il n’existe aucune personne de ce nom dans l’immeuble. Il décide alors de suivre papa comme un Indien dans Le dernier des Mohicans, fort en faveur auprès de la jeunesse de son temps. Ram prend l’omnibus, Laurent y cavale ; Ram emprunte la rue de Fleurus, Laurent le suit ; Ram pénètre au 16, Laurent fait de même. Jusqu’au troisième étage, troisième porte à gauche. Il reviendra y sonner plus tard pour y trouver une jeune femme en peignoir. Solange est la maîtresse (non rémunérée) de son père. Cela le trouble et le gêne, partagé entre la puberté « honteuse » (selon la répression bourgeoise-catholique de l’époque) et l’écroulement de son idéal paternel moral et vertueux. La fille ne profite pas de sa jeunesse en fleur, ce qui aurait été cocasse, mais pas convenable à la parution du livre. Georges Duhamel n’aurait pas été admis à l’Académie française deux ans plus tard s’il avait dérapé des normes sociales de son temps où la majorité n’était encore qu’à 21 ans.

Laurent enjoint Solange de renoncer à son père pour le bien de la famille ; elle promet, elle ment. Si elle déménage bien pour brouiller les pistes, elle ne perd pas le contact avec Ram et Laurent les voit tous deux attablés à la terrasse d’un bistrot le jour des funérailles nationales de Louis Pasteur, dont son père admire la gloire scientifique. Au fond, tout le monde ment, tout le monde s’accommode des défauts et écarts des autres. C’est ce que lui apprend son frère aîné Joseph ; c’est ce que lui révèle sa mère qui « sait » et consent ; c’est ce que lui montre sa petite sœur Cécile qui devient enfant prodige du piano. C’est surtout ce que lui apprend son père lors d’une conversation d’hommes, lorsqu’il lui dit que ses besoins sexuels ne remettent pas en cause le contrat conjugal ni l’amour qu’il porte à la mère de ses enfants.

Au fond, les humains sont des bêtes, comme celles du jardin des Plantes tout proche dans lequel l’adolescent aime à s’isoler. La « pureté » n’est qu’un concept ; l’idéal n’est pas de ce monde. Il faut vivre dans le réel et c’est cela grandir. Même Thérèse, vieille fille voisine qui veut entrer au couvent, flirte avec son père, incorrigible coureur. Et Cécile, la petite sœur confidente dont il est très proche, lui avoue être amoureuse d’un garçon plus âgé qu’elle : non pas Justin Weill qui l’admire et rougit en sa présence, mais de Valdemar Henningsen, son mentor en piano, qui a dans les 20 ans ! C’est dur de découvrir la vie à 15 ans et c’est cela qui est touchant dans ce roman d’une époque révolue. Aujourd’hui, les adolescents avec leurs smartphones et l’Internet, le Youporn et les pairs LGBTQ+, sont plus émancipés et au courant – mais toujours aussi fragiles et en quête de repères.

Georges Duhamel, Le jardin des bêtes sauvages, 1933, Livre de poche 1962, 246 pages, occasion €4.99

Georges Duhamel, Chronique des Pasquiers, Omnibus 1999, 1387 pages, €33.23

DVD Le clan Pasquier – coffret intégrale, Jean-Daniel Verhaeghe, 2009, avec Bernard Le Coq, Valérie Kaprisky, Elodie Navarre, Mathieu Simonet, Florence Pernel, €22.00

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Rois de Paris

Paris la capitale grouille de grands rois statufiés, les Français en sont fiers même s’il ont coupé la tête au précédent de l’antépénultième.

Honneur à Charlemagne, Charles le Grand avant de Gaulle, qui voit son cheval mené par Olivier et Roland sur le parvis de Notre-Dame. Il a été exécuté (la statue, pas le roi) par Louis et Charles Rochet en 1877 sous prétexte d’archéologie. La IIIème République commençante conservait déjà son patrimoine, recensé avec soin dans Le tour de France par deux enfants par G. Bruno. Il est dit que l’épée de Charlemagne est copiée de celle conservée à Madrid et que l’on dit la Durandal de Roland.

Sautons quelques siècles pour tomber sur un autre bon roi, Henri Quatrième pour qui Paris valait bien une messe (ce qui scandalisait Paul Claudel, Académicien français et prix Nobel de littérature : quoi ! devenir catholique juste par politique ? et la transcendance, nom de Dieu !). Le roi de la poule au pot chevauche en plein milieu du Pont-Neuf (qu’il a fait construire de 1578 à 1607). Malgré son nom, ce pont reste aujourd’hui le plus ancien de Paris car construit en pierre durable… Tous les autres étaient en bois et se sont écroulés ou ont brûlé, parfois avec les maisons à étages serrées sur leur tablier ! Il est amusant de savoir qu’Henri IV a été fondu en 1818 par François Lemot dans le bronze de la statue de Napoléon 1er qui trônait place Vendôme, lorsque Louis le Dix-huitième est rentré dans les fourgons de l’étranger. La statue est creuse, comme son socle, et recèlerait divers documents dont des libelles anti-royalistes…


Lorsque le roi meurt, vive le roi ! Non pas celui qui est mort mais celui qui lui succède, en général son fils aîné. La formule indique la continuité de la lignée, donc de l’Etat. C’est ainsi que le petit Louis devint Treizième lorsque son père Henri fut assassiné comme on sait par Ravaillac, en 1610. Une plaque de la rue Saint-Augustin marque l’endroit où le gamin a été prévenu qu’il était désormais roi. Il avait 9 ans…


Louis XIII le Juste est représenté à cheval au centre de la place des Vosges. Il est en marbre et a été exécuté (fort mal) par Louis Dupaty et terminée (pas mieux) par Pierre Cortot cinq ans après. La Restauration s’est empressée de remplacer les statues fondues durant la Révolution. Il y avait un Louis XIII en bronze bien meilleur à cet emplacement avant.


On ne compte plus les statues de Louis XIV, dit le Grand, tant les Français sont prosternés devant leur Etat. Le chef qui incarne la puissance et dirige les armées court la politique française de Vercingétorix à de Gaulle (va-t-on jusqu’à Mitterrand ? pas sûr – en tout cas, l’histoire s’arrête dès que Chirac paraît). Louis XIV cabre son cheval place des Victoires, caracole sur l’esplanade du Louvre, se pose en buste au-dessus de la colonnade du même et pérore en armure dans la cour du musée Carnavalet depuis 1890. C’est un bronze de Coysevox coulé en 1689 qui a échappé à l’incendie de l’Hôtel de ville, où il était placé.


Le Louis XV de la place de la Concorde, par Bouchardon, n’a pas été remplacé après sa destruction révolutionnaire. Et ni Louis XVI, ni l’éphémère Louis XVII, ni le gros Louis XVIII n’ont fait l’objet d’un culte national. Pas plus Charles X ni Louis-Philippe. En revanche, le premier Napoléon a bien pourvu Paris : au sommet de la colonne Vendôme, dans la cour des Invalides, sur le fronton de la façade nord du Louvre et au fronton du pavillon Sully par Barye, bronzier expert ès animaux. Le neveu Napoléon III ne figure qu’au fronton du pavillon Denon du palais du Louvre. Citons aussi de Gaulle devant le Grand Palais…

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Maxime Chattam, Le coma des mortels

Ce thriller a ceci de bizarre qu’il commence par la fin : le lecteur sait qui a été tué, comment, et que le héros s’en est sorti. Les chapitres sont d’ailleurs numérotés ainsi, commençant par le 39 avant de terminer par le 1. Cela fait un peu potache mais a un sens caché. Le meurtre est le fantasme favori de l’auteur : éviscération, « mon amour avait été répandu sur les murs de mon appartement étalé sans pudeur avec rage » p.16. Le ton est donné, l’ironie, le décalage, l’originalité à tout prix. Ce pourquoi je crois (hypothèse toute personnelle) que ce roman a été écrit bien avant les succès et qu’il a été repris et toiletté une fois les succès venus. Il s’inspire en effet moins des auteurs américains (Connolly, Stephen King) que de certains romanciers français à la mode dans les années 1990 (et dont les noms sont déjà oubliés, le seul me venant à l’esprit étant Alexandre Jardin).

Il y a en effet peu d’action dans ce « thriller » qui ne fait même pas frémir (thrill). Il se veut plutôt cocasse, le personnage principal qui se fait appeler Pierre (autrefois Simon) – les éduqués repèreront tout de suite la référence – étant un jeune homme dans la trentaine, doté d’une bite et d’une complaisance un peu mièvre. Gentil et discipliné, bon élève, bon mari et tout, il s’est brutalement lassé et a « fait sa crise » de la trentaine comme il paraît que tout mâle doit le faire selon la mode psy des magazines pour coiffeurs. Il est reparti de zéro, a changé de quartier, d’amis (des faux, comme souvent), de boulot, de numéro de mobile, et même de prénom. Seul son psy le traque, le lecteur en aura la raison à la fin.

L’auteur semble avoir une dent certaine contre les « psys », leurs certitudes, leur étiquetage permanent, leur sentiment de toute-puissance à découvrir mieux que vous ce qui est bon pour vous. En bref, ils se prennent pour Dieu et vous le font savoir. Mais le niais répond presque toujours aux numéros inconnus (évidemment le psy), ne change pas une fois de plus son numéro (ce qui est tellement facile aujourd’hui), et ne raccroche jamais aux premiers mots quand il a reconnu son démon déguisé en dieu. Il est addict, dirait-on en mauvais français, peut-être parce nous n’en avons pas inventé d’autre aussi précis (drogué serait excessif et orienté, adonné trop bénin). Il apparaît surtout comme une personnalité faible qui se laisse mener par sa queue, donc par les femmes puisqu’il ne semble pas être pédé (sauf un dur fantasme : se sentir poursuivi par un lapin géant qui veut le sodomiser, reste d’une peur d’enfance peut-être).

Une manie névrotique de notre mâle esseulé est de composer des numéros au hasard pour remplir tout un carnet de lignes non affectées ou se voir rembarrer vite fait quand ça décroche. Et parfois non. D’où ces conversations surréalistes qui lui permettent des « rencontres » virtuelles, un moyen de jouer lui-même au psy. Il racole ainsi une fille, sans le vouloir, une bien timbrée qui est morte plusieurs fois. Ou plutôt qui a organisé minutieusement sa disparition quand elle en avait marre, bien mieux que notre Simon devenu Pierre… sans rien bâtir. « Ophélie » se fait désirer, la première baise est après préliminaires bavards et jeu de piste, évidemment dans un cimetière. Une autre la nuit aux Galeries Lafayette quand les gardiens ont fait leur ronde et le ménage passé. Il rencontre aussi le vieil Antoine, octogénaire qui retrouve tous les objets perdus dans l’instant par leurs propriétaires et qui fascine cette alouette de Pierre.

Lassé du commerce (dont il a fait école) et du marketing (qui ne sert à rien d’utile) a trouvé un petit boulot d’assistant au zoo de Vincennes, autrement dit de ramasseur de merde conchiée par les nombreux animaux. Le lecteur apprendra que la délicieuse peluche, le panda, est le plus gros défécateur du zoo et que le responsable de la sécurité ne songe qu’à dévisser les grilles au-dessus des rhinocéros nains pour y voir les sales gosses chuter dans la merde et se faire piétiner. Mais « l’action » s’arrête là et les « crimes » sont satellites. Le Pierre semble en effet l’objet d’une « malédiction ». En plein Paris rationaliste du XXIe siècle, cela fait un peu benêt, on n’est ni à Boston ni à Salem, que diable ! Tous les gens autour de lui meurent assassinés. Serait-ce lui l’assassin comme chez dame Christie ?

Arg ! Autant dévoiler la fin… même si l’auteur dit qu’il la dévoile au début. Mais ce n’est pas si simple et je m’en garderai bien. « Je ne veux pas vous mentir », commence l’auteur dès sa première phrase, tel un politicien. Ce qui signifie bien-sûr qu’il va le faire et il vous le confirme très vite : « Je ne vous dirai pas tout » p.9. Mettez-donc bout à bout les premiers mots de chacun des chapitres, bizarrement tous en italiques : vous aurez une surprise, je ne vous dis que ça. Mais faites-le une fois lu tout le livre, ce sera plus savoureux.

L’auteur avoue sur la fin sa vraie personnalité : « On vous a lu le bouquin à l’envers, on a érigé des principes à ne pas dépasser, on a appelé ça la civilisation, mais c’est un autre mot pour l’enfer. Vous vous êtes fait arnaquer. (…) Redevenez tous des êtres affranchis. Ecoutez un peu plus votre animalité, vos instincts. Soyez plus naturels. C’est bon ça, le naturel. C’est acceptable, c’est légitime, bien plus que les ordres et les codes stupides. Baisez. Bouffez. Buvez, Jouissez » p.348. Mais, là encore, c’est une clé. Ce roman est une énigme plus qu’un soi-disant « thriller » – mais vous vous amuserez.

Maxime Chattam, Le coma des mortels, 2016, Pocket 2017, 350 pages, €3.50 e-book Kindle, €7.49, CD audio €17.00

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Xavier de Montépin, La porteuse de pain

Le XIXe siècle français a été le maître du feuilleton. Xavier de Montépin, né en 1823, a connu un très vif succès avec les rebondissements et le romantisme mélo de La porteuse de pain, adaptée au théâtre en 1889. Aujourd’hui, on parlerait de roman policier adapté en série télévisée mais c’est bien la même chose : seule l’intrigue compte.

De style, point : du sec, du nerveux, du rapide. De psychologie, peu : les personnages sont des types sociaux qui suivent aveuglément jusqu’au bout leur destin. Mais l’histoire est tout : les chapitres courent au galop, les coïncidences sont innombrables, les coups de théâtre permanents. Le feuilleton est un billard où roulent les boules par une simple impulsion de queue, jusqu’au trou qui va les gober et faire jouir l’intrigue.

La porteuse de pain ne porte au départ nul pain. Jeanne est veuve d’un ouvrier d’usine l’Alfortville, mort dans l’explosion d’une machine due à sa faute. Comme il était bon ouvrier, le patron prend sa veuve comme gardienne d’usine. Elle est flanquée d’un petit garçon de 3 ans, Georges et a confié en nourrice sa plus jeune fille, Lucie. Le contremaître Jacques lui fait du gringue mais elle résiste, inconsolable de son veuvage et guère attirée par l’ambitieux aux passions trop fortes.

Celui-ci croit que la fortune aura sur elle un effet décisif et, lorsque son ingénieur de patron lui soumet une invention de son cru pour guillocher des pièces en trois dimensions, ce qui ne s’était jamais fait, il entrevoit sa chance. Une guillochure (j’ignorais ce mot) est une gravure sur métal de traits entrecroisés. Alors que l’ingénieur part deux jours voir son petit garçon malade confié à sa sœur en province, le contremaître s’introduit dans l’usine pour voler les plans et l’argent déposé en caisse, la belle somme de 190 000 francs.

Mais le hasard veut que le patron revienne plus tôt que prévu car la maladie n’était qu’une fausse alerte. Il se trouve nez à nez, en pleine nuit, avec son contremaître et celui-ci le tue de son couteau. Pour camoufler son crime et son forfait, il met le feu à l’usine à l’aide du pétrole de Jeanne. Il sort bien tranquillement en emmenant la gardienne et son petit Georges. Mais celle-ci, effondrée, refuse de suivre le criminel et il la laisse en plein champ.

L’incendie, qui se voit de loin, a attiré les ouvriers et Jeanne entend le comptable, qui ne l’aime pas, l’accuser d’avoir contribué au feu avec son bidon de pétrole acheté pour ses lampes, alors que ce combustible est interdit dans l’usine et qu’elle s’est fait rabrouer par le patron qui voulait pour cela la virer. La vengeance est un mobile plausible et la rumeur s’en empare aussitôt, car le bouc émissaire évite à la masse de penser pour agir dans la passion, ce qu’elle adore par-dessus tout.

Jeanne alors s’enfuit à pied, au hasard, tandis que Jacques revient avec les autres et s’élance dans le feu aux yeux de tous, pour « sauver la caisse de l’usine ». Le bâtiment s’écroule juste après – mais Jacques, pas fou, s’est échappé par une fenêtre qu’il avait repéré et jouit ainsi d’une réputation de courageux, outre que tous le croient mort.

Il s’embarque au Havre pour Southampton et, de là, vers l’Amérique. Nul ne le retrouvera car il a pris l’identité d’un ami à lui, mort à Genève, dont il a gardé le livret d’ouvrier. Il se fait appeler Paul Harmant. Coïncidence, sur le bateau mais pas dans la même classe, Ovide, le cousin du vrai Paul, s’est embarqué aussi pour fuir la Sûreté qui le recherche pour vol et contrefaçon. Il ne tarde pas à subodorer l’imposture mais l’autre, habilement, le prend la main dans le sac d’un vieux qui transporte sa fortune. Il lui fait rendre gorge devant lui et tient donc le cousin à merci.

Celui-ci, engagé par un entrepreneur américain dans son usine de mécanique, présente Paul Harmant à son patron et celui-ci ne tarde pas à découvrir ses talents de technicien. Le faux Paul et vrai Jacques dessine quelques perfectionnements à la machine à coudre phare de l’Américain pour qu’elle devienne silencieuse, puis expose les plans de « sa » machine à guillocher. L’autre voit le parti qu’il peut en tirer et, en bon Yankee décideur, associe le Français et lui marie sa fille. La fortune est là et les années passent.

Pendant ce temps, Jeanne a été retrouvée, condamnée à perpétuité pour meurtre, vol et incendie, et ses enfants confiés. Le petit Georges, qui ne se séparait jamais de son cheval de bois et de carton (crucial pour le dénouement), est adopté par la sœur du curé chez lequel elle avait demandé asile, et sa fille en nourrice est confiée à l’Hospice.

Vingt ans après, comme chez les mousquetaires, tout ce petit monde se retrouve à Paris. Le faux Paul Harmant veuf a vendu son usine pour rien à son faux cousin devenu joueur invétéré et est rentré en France où sa fille, la phtisique Mary, désire s’amuser. Il monte alors une nouvelle usine à Courbevoie et engage un ingénieur pour la diriger : il s’agit, coïncidence, de Lucien, le fils de son ancien patron qu’il a assassiné et qui a fait les Arts et Métiers. La fille tombe amoureuse de lui tandis que lui-même est amoureux d’une autre, une cousette pauvre et méritante qui travaille à la perfection : Lucie. Coïncidence, elle est la Lucie de la Jeanne, bien qu’ayant été affublée du nom de sa famille d’accueil. Quant à Georges, il a fait son droit grâce à l’héritage de la sœur du curé, il porte son nom d’adopté et est devenu – coïncidence – l’avocat de Paul Harmant… Tandis que Jeanne réussit à s’évader pour retrouver ses enfants et devient porteuse de pain pour une boulangerie de Paris. Coïncidence, elle porte le pain à Lucie la couturière qui, malade, s’entend bien avec elle et lui propose d’habiter l’appartement d’à côté.

Tout est alors prêt pour que se noue le drame : les amours contrariés vont engendrer des recherches qui vont aboutir à des tentatives de meurtre via le cousin Ovide revenu sans un sou des Amériques, et aboutir à la révélation finale après moults péripéties. Du grand art.

Le lecteur survole les phrases tant il a d’avidité à connaître la suite. Heureusement, la langue est directe et les mots communs. Nous sommes dans l’univers des billets écrits (preuves révélatrices !), des fiacres à espionner et de petits trains poussifs qui mettent la proche banlieue à une heure de la capitale et la province à une demi-journée. Tout déplacement est donc un périple qui prend du temps et exige l’auberge (où la tenancière ne garde ni ses yeux ni ses oreilles dans sa poche), ce qui permet de sauter d’une scène à l’autre tandis que l’auteur intervient pour recentrer l’intrigue dans l’esprit du lecteur. Le feuilleton exige en effet un rappel des faits précédents.

Moins « littéraire » que le ViH des lettres françaises, Xavier de Montépin ne restera pas aussi longtemps dans les mémoires. El Totor badaboum tonnant la gauche de son exil, jeune romantique tonitruant avant de finir prudent sénateur bourgeois de la République, premier intello engagé des temps nouveaux dont l’œuvre complète comporte des dizaines de volumes de ses 10 ans à sa mort, vautré dans le mélo jusqu’à s’y noyer avec Cosette mais en tuant Gavroche, reste bien plus connu, sinon popu. Mais le Montépin se lit encore avec feu plus d’un siècle plus tard, sans les scories interminables sur les égouts de Paris dans Les Misérables. Lui va droit au but.

Il fait partie des mélos célèbres du siècle XIX et une série en a été tiré.

Xavier de Montépin, La porteuse de pain, 1884, Independant Publishing 2020, 402 pages, €18.24

ou Livre de poche 1992, occasion €3.94

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