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Agatha Christie, Black coffee

agatha christie black coffee le masque

Nous sommes en 1934 et Hercule Poirot, le ridicule et vaniteux petit Belge d’un mètre soixante au crâne en forme d’œuf et aux moustaches superlatives, est appelé au téléphone à Londres par un lord savant, sir Claud Amory. Il vit dans le sud-est de la capitale dans un ravissant manoir tout à fait victorien, au milieu d’hectares de parc et de jardin. Il règne sur la maisonnée présentée à la table du soir : sa sœur Caroline, son fils Richard avec sa femme Lucia, sa nièce Barbara, Edward son secrétaire un peu savant lui aussi et le docteur Carelli, une rencontre du village de Lucia.

Quelques instants plus tard, dans la bibliothèque, au moment du café, sir Claud annonce qu’il a découvert que la formule d’un nouvel explosif très puissant qu’il vient de découvrir a disparu de son coffre fermé à clé, et qu’il a mandaté un détective de Londres pour trouver le coupable. Stupeur dans la salle. Lorsque la lumière s’éteint, sur ordre de sir Claud durant une minute, afin que le voleur puisse remettre le papier ni vu ni connu, divers bruits, tintements, soupirs et froissements se font entendre. Quand l’éclairage revient, sir Claud git les yeux fermés dans son, fauteuil – mort. C’est alors qu’Hercule Poirot entre en scène.

Écrite pour le théâtre en 1930 (reprise en 2014 au Royal Theatre de Windsor), cette œuvre a été après la mort de l’auteur adaptée en roman sur la demande de l’éditeur par l’écrivain australien Charles Osborne et l’on sent l’effort des belles phrases. Nous ne sommes pas dans le style Agatha, plus sec, mais dans une adaptation fleurie plus vraie que nature. Donc un peu forcée, comme ces intérieurs américains trop neufs qui singent les meubles de style. Mais toute l’intrigue est ramassée en un seul lieu, sur quelques heures, avec les mêmes protagonistes. Ce schéma apparaît compliqué mais obéit à une logique ; il est recouvert par un double méfait, le vol et le crime. Les deux sont-ils liés ?

Chausse-trappes, impasses, fausses pistes ne manquent jamais chez Agatha. Pas plus que la grande scène finale où, tous réunis, la révélation surgit. Rien de magique, la simple agitation des petites cellules grises…

agatha christie black coffee poche

Nous sommes ici dans du Agatha tout pur ; arsenic et vieilles dentelles sont un peu recyclés pour les besoins de la modernité, mais la trame y est. Huis clos, tous cachottiers, chacun avait un intérêt soit au vol, soit au crime, soit aux deux. Who done it ? Qui l’a fait ? En deux heures vous serez intéressés, supputerez les indices, calculerez votre coupable – et resterez pantois lorsque la vérité éclatera, car elle est imprévue.

Comme d’habitude. Du grand art des méandres et de la psychologie. En outre, chacun des personnages est bien campé dans ses travers et ses grandeurs. Il en a été tiré deux films et un téléfilm, aucun disponible en DVD en français.

Agatha Christie, Black coffee, novelisation 1997, Le Masque 2001, 222 pages, €5.60

e-Book format Kindle, €2.49

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Philip Kerr, La trilogie berlinoise

Ce sont les trois premiers tomes d’une série qui en comprend jusqu’à présent six. Philip Kerr est gallois, né à Édimbourg onze ans après la fin de la Seconde guerre mondiale. Ce qui lui fait écrire un polar historique est moins la fascination malsaine pour le nazisme (comme Jonathan Littell), que la volonté de comprendre comment un peuple charmant a pu tomber dans l’horreur totalitaire. Quoi de mieux qu’enquêter comme le ferait un détective privé ?

Bernhard Gunther est un ancien flic devenu indépendant. C’est à lui que l’on s’adresse pour chercher les disparus. Ils se multiplient dans les années 1930, soit qu’ils se sont exilés, soit qu’ils se cachent, soit qu’ils ont été envoyés en camp, soit qu’ils ont été assassinés… Bernie n’est pas nazi, ni imprégné de la propagande pour la race et la geste germanique. Il aime les gens, surtout ceux qui sont vrais. Or les Nazis sentent le faux, le fantasme, la névrose, le vice caché. Très peu seront les intellectuels à souscrire aux idées du nouveau régime – sauf contraints et forcés.

Car, au-delà de l’action et des ingrédients naturels des intrigues policières (alcool, meurtres et pépées), c’est une réflexion au ras des gens qu’effectue Philip Kerr en s’identifiant à son détective berlinois : comment survivre en régime totalitaire ? Comment composer pour ne pas avoir trop d’ennuis ? Comment passer entre les gouttes sans pour autant perdre son âme ? Pas simple, on l’a vu avec le communisme. Un échange entre Daniel Cohn-Bendit et Jonathan Littell à propos des Bienveillantes est d’ailleurs éclairant :

« D.C.-B. : Ce qui m’a fasciné, c’est que tout à coup j’ai commencé à comprendre que nazi, cela ne voulait rien dire. Qu’il y avait une multitude de possibilités d’être nazi à cette époque. Ça ne veut pas dire qu’on l’était plus ou moins, mais d’une manière différente.

 J. L. : Absolument. C’est quelque chose que j’ai compris assez tardivement, au cours de recherches. Effectivement, le nazisme fonctionne comme la chrétienté au Moyen Âge. C’est un langage commun de société. Et, à l’intérieur de ce langage commun, comme le communisme en URSS, chacun se positionne. Donc il y a des courants politiques, il y a des nazis de gauche et des nazis de droite, des déviationnistes et des économistes pointus. »

  1. Ce pourquoi la trilogie commence en 1936 avec les Violettes de mars, ces néo-convertis au parti nazi soudain prépondérant, où les grands industriels sont forcés de composer avec le pouvoir.
  2. Le second tome est en 1939, à la veille de la guerre, où la propagande antijuive fait rage, incitant certains à assassiner de pures adolescentes aryennes pour en faire accuser le peuple pestiféré et déclencher à Berlin ces pogroms qui ravissent les sadiques.
  3. Le troisième tome a lieu après guerre, en 1948, dans un Berlin enserré dans les rets soviétiques et à Vienne, où les quatre puissances occupantes se font une guerre sourde qui deviendra bientôt froide, comme la rage.

Le détective-auteur n’est pas tendre avec les Américains (naïfs et trop sûrs d’eux-mêmes), avec les Russes (primaires, alcooliques et cyniques), avec les Français (couards, légers et arrogants) – mais il n’est pas plus aimable avec les Autrichiens (baroques, sentimentaux et lâches), et avec nombre d’Allemands (disciplinés, bureaucrates, égoïstes) ou d’Anglais (utilitaristes, négociants, aveugles). Bernie, réintégré dans la police criminelle avec le grade de commissaire, a été versé automatiquement dans la SS et envoyé à l’est. Écœuré, il s’est fait muter dans l’Abwehr, le service de renseignement de l’armée, avant d’être fait prisonnier par les Soviétiques, puis de s’évader.

Outre l’action bien menée, les fausses pistes de rigueur et le dénouement pas toujours réjouissant, l’atmosphère de l’époque est rendue réaliste à l’aide d’une documentation précise où le guide Baedeker joue probablement un grand rôle. Les personnages sont variés, férocement croqués, avec des métaphores dignes du roman noir américain. « La vérité toute nue, c’est qu’un homme qui se réveille le matin seul dans son lit pensera à une femme aussi sûrement qu’un homme marié pensera à son petit déjeuner » p.555. Pour des phrases comme cela, on achèterait les yeux fermés les autres volumes. Que demander de plus pour ces heures de lecture ?

Philip Kerr, La trilogie berlinoise (L’été de cristal – Berlin noir 1989 / La pâle figure – The Pale Criminal 1990 / Un requiem allemand – A German Requiem 1991), traduit de l’anglais par Gilles Berton, édition révisée Livre de poche 2010, 1017 pages, €8.74

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Ake Edwardson, Le dernier hiver

Nous sommes en plein été, le bon moment pour lire ces romans dépressifs des policiers du nord. Suédois, Edwardson aime la lenteur, le whisky ambré, la répétition obsessionnelle des simples faits. Il passe et repasse aux endroits cruciaux, cherchant à observer un détail ; il interroge et réinterroge les mêmes, dans le but de faire surgir une lumière… Les faits, pourtant, intriguent.

Que peuvent lui dire ces deux jeunes hommes qui se sont réveillés nus dans le lit de leur compagne, alors que celles-ci étaient froides, un oreiller sur le visage ? Mortes évidemment, depuis plusieurs heures, sans qu’eux-mêmes aient senti ou entendu quoi que ce soit. Ils sont les coupables tout désignés, bons bourgeois du quartier huppé de Vasastan donc soupçonnés a priori d’hypocrisie et de déni dans ce pays parfaitement « socialiste ». Mais pourquoi deux crimes identiques ? Pourquoi cette bouteille de vin non entamée sur la table de la cuisine, avec un seul verre ? Pourquoi tout ramène sans cesse à la Costa del Sol en Espagne ?

Lourdement, lentement, obsessionnellement Erik Winter, le détective fétiche d’Edwardson mène l’enquête. Dans ce style germanique, l’action avance par à-coups avec l’étalage pas à pas de la pensée à haute voix. Cela peut lasser, cela peut captiver. Mais le lecteur entre par là même dans la psychologie des enquêteurs, il les suit. Les questions qu’ils se posent, il se les pose. Une jeune flic a observé un tableau redressé, une pile de livres de chevet mise au carré, la bouteille avec le seul verre alors qu’ils sont deux dans le lit – à chaque crime. Mais elle a un peu honte de faire part de ces subtilités insignifiantes à ses chefs. Va-t-elle enfin le faire ? Le temps passe et le tueur peut recommencer, la mise en scène fait soupçonner un tueur en série.

C’est en fait bien plus compliqué que cela en a l’air. Il faut remonter au passé, celui qui, comme souvent, ne passe pas. Pénétrer la psychologie des personnes, engluées du regard social. Décoder les façons d’une bourgeoisie riche et cosmopolite. Un jour de soleil en Espagne, un enfant au bord d’une piscine privée, il n’est pas chez lui mais chez un ami de ses parents, compatriote suédois. Un adulte sort de l’eau, entièrement nu… Le copain du garçon, plus âgé, fait des longueurs de compétition dans la piscine, l’air de rien. Bel éphèbe blond et musclé, il est classé et obtiendra une coupe. Que se passe-t-il ? Ignorance, déni, stigmatisation luthérienne, refus de voir et de se souvenir. Tout serait-il là ? Ou ailleurs ?

Cette complexité rend le roman intéressant. Il n’est pas un thriller où l’enquête avance à grands coups de théâtre successifs, mais une intrigue à l’ancienne, faisant cogiter les petites cellules grises. Est-ce encore d’époque ? Le lecteur moyen a-t-il encore la patience de lire jusqu’au bout ? Pour ceux qui aiment Agatha Christie, je réponds oui ; pour les zappeurs shootés aux jeux vidéo qui dégainent leur commentaire dès la 3ème page, je dis non. Chacun son style, on ne lit aujourd’hui que ce qu’on est – et c’est bien dommage ! Car rien de tel que de se dépayser pour réfléchir sur soi au lieu de rester content de sa petite personne, englué dans sa bauge, au chaud avec ses potes.

Cette 9ème enquête d’Erik Winter parue en 10-18 pourrait donc bien être la dernière, en témoigne la toute dernière phrase du roman. La cinquantaine, usé, lassé, épaissi, le commissaire en a assez ; son auteur probablement aussi. Mais sait-on jamais ?

Ake Edwardson, Le dernier hiver, 2008, traduit du suédois par Marie-Hélène Archambeaud, 10-18 2011, 477 pages, €8.36 

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Seishi Yokomizo, La ritournelle du démon

Voici un bien joli roman policier japonais. Il se passe à la campagne, dans le village traditionnel d’Onikobe où l’on appelle encore les gens du nom de métier de leurs ancêtres. Il y a eu crime, vingt ans auparavant, il n’a jamais été élucidé. Ce pourquoi le commissaire Isogawa le mentionne en passant à son ami « le célèbre détective » Kôsuke Kindaichi, qui compte y passer ses vacances. Car le village est réputé pour ses sources thermales et son auberge offre une bonne cuisine.

Mais ne voilà-t-il pas, dans ce paisible cadre villageois où cohabitent vieillards irascibles et jeunes fougueux, qu’une série de crimes survient, tous aussi inexplicables ? Ils semblent fondés sur une ritournelle du temps passé dont seulement les anciens se souviennent, surtout les femmes. Elle chante trois moineaux contant le sort des belles séduites et jetées jadis par l’intendant du shôgun. Toutes sont « renvoyées » – ce qui veut dire tuées – parce qu’elles ne font plus « l’affaire ».

Curieusement, les meurtres contemporains se mettent en scène comme dans la ritournelle, la première fille un entonnoir d’ivresse enfoncée dans le gosier, la seconde avec une balance à peser petites et grosses pièces, la troisième la serrure cassée… Il faudra toute la cogitation du détective et l’entregent national du commissaire pour tendre un piège au meurtrier. On découvre à mesure des histoires de famille, des enfants bâtards, des haines recuites entre paysans. Qui a tué qui il y a vingt ans ? Qui a intérêt à tuer telle ou telle jeune femme aujourd’hui ? Pourquoi celle-ci plutôt qu’une autre ? Parce qu’elle est fiancée au plus beau jeune homme du village ? Mais le mariage n’était pas décidé, la famille hésitait entre deux partis. Et pourquoi la sœur de celui-ci cache-t-elle sans cesse son visage ?

Nous sommes dans le Japon campagnard des années 1950, resté traditionnel malgré des avancées de modernité. Un villageois est devenu commentateur avisé du film muet avant de se reconvertir en imprésario d’une starlette de télé. Justement, celle-ci revient au village. De qui est-elle la fille ? En est-on sûr ? Les racontars sont-ils la vérité ou seulement ce que veulent croire les villageois ? Le lecteur se délecte des menus détails de la vie quotidienne, de la description des plats servis au bain chaud rituel chaque jour, des vêtements alternant entre le kimono traditionnel et la veste-pantalon moderne, des relations vigoureuses entre jeunes mâles et subtiles entre filles et garçons, des fêtes pour tout événement, retour d’une célébrité ou deuil des morts. Le lecteur occidental constate surtout qu’en ces campagnes coutumières, la femme reste la maitresse de la maison et de la fortune et qu’ l’homme n’est rien s’il n’est pas fort assez pour rapporter de quoi vivre.

Étonnant Japon.

Seishi Yokomizo, La ritournelle du démon, 1957, traduit du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle, Philippe Picquier poche 1995, 260 pages, €6.50 (occasion) 

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John Connolly, Les murmures

Incultes d’Américains ! Toute généralité de ce genre fait pousser les hauts cris des politiquement corrects, en général relativistes et multiculturels. Mais  les Américains ont toléré, perpétré et encouragé l’inculture de masse : il s’agit d’un choix politique, pas d’une essence anthropologique. La culture consiste justement à ne jamais confondre les niveaux… On peut donc critiquer ce choix, puisqu’il dépend des Américains eux-mêmes (ou de certains d’entre eux) de modifier leur comportement.

Je persiste donc face au conformisme de ceux qui se croient la vérité en marche parce qu’ils sont au chaud dans le troupeau dominant : incultes d’Américains ! Ils envahissent Bagdad en 2003, poussés par le génie géopolitique de Rumsfeld, sans moyens ni objectifs – et ils laissent piller le musée archéologique, tout en « montant la garde » à 50 m. « Savez-vous que 17 000 objets ont été dérobés dans ce musée pendant les journées d’avril ? » p .425. Dix ans après, les Américains sont encore là, l’Irak est loin d’être « pacifié », encore moins « démocratique » et les États-Unis sont haïs comme jamais dans le monde, malgré l’élection d’un président noir. Oui, elle est belle, l’Amérique !

John Connolly, Irlandais, n’a pas son pareil pour décrire avec jubilation les travers de cette nation en dérive. Traumatisée par le 11-Septembre (comme auparavant avec Pearl Harbour grâce à ce bon M. Hoover qui n’avait rien dit de ses renseignements…), elle sombre dans la psychose paranoïaque. Le biblisme, version Ancien testament, jure que les Yankees sont le Peuple élu de Dieu, missionnés pour régenter la planète et « éradiquer » les méchants. Rien que ça. Sauf que les démons veillent… surtout ceux enfouis dans les caves du musée archéologique du plus vieil État du monde, Sumer, civilisé bien avant ces péquenots d’Américains.

C’est cela qu’ils ne peuvent supporter, les Yankees. Il faut donc qu’ils volent les ‘antiques’, qu’ils fassent du fric « pour la bonne cause » sur ces saloperies de vieilleries (fucking oldies) – mais précieuses – qui les renvoient à leur inanité culturelle : leurs hamburgers, leur bière et leur télé mercantile. Pire : comme toutes les bureaucraties au monde, l’américaine est bornée, avare et menteuse. Les « anciens combattants » n’ont que leurs yeux pour pleurer s’ils sont salement blessés en opérations et les bureaucrates feront tout pour ignorer leur droits, rogner leur pension, les condamner au rebut. C’est pourquoi, par idéalisme boy-scout très américain, un groupe d’anciens combattants « se débrouillent » pour faire du fric et financer les fauteuils roulants, les médicaments post-traumatiques et les soins psy de ceux qui sont revenus abîmés.

Sauf qu’une compagnie particulière, roulant en véhicules blindés Stryker, voit ses anciens mourir un à un de mort violente. Pourquoi ? Charlie Parker, le détective fétiche de Connolly, pas le saxophoniste noir, se voit confier l’enquête par le père d’un jeune militaire suicidé sans cause. « Pas clair » est ce qu’il va découvrir : le sergent du gamin s’est reconverti dans le transport routier, comme par hasard entre l’état du Maine et le Canada. Il vit très bien, est-ce uniquement de ce métier ? Pourquoi un amputé des deux jambes, de la même compagnie, s’est-il fâché devant témoins contre le sergent ? Pourquoi d’anciens amis ont-ils été écartés des enterrements malgré la famille ?

Sombrons dans le glauque américain des motels miteux, des amours tarifées, des filles bébêtes, des psys arrogants et des anciens combattants pas futés. Ajoutons la sauce biblique du Mal aux commandes, du Diable aux mille formes à l’œuvre dans ce monde. Avec un privé fêlé qui ne s’est jamais remis de l’assassinat de sa femme et de sa fille, de sa vengeance, de ses fantômes. Quant aux stressés post-traumatiques, ils imaginent sans peine des « bêtes » qui les pourchassent, issues de leur peur et de leurs remords.

L’irrationnel existe mais le rationnel en explique pas mal, lorsqu’on est autre qu’Américain porté à croire tout ce qui est écrit dans la Bible, version AT. « Vos neurones sont tellement pollués qu’ils n’arrivent plus à récupérer et votre cerveau commence à modifier ses circuits, à changer ses modes opératoires. (…) Le cortex médian préfrontal, qui participe à la sensation de peur et de remords, et qui nous permet de distinguer ce qui est réel de ce qui ne l’est pas, est touché. On trouve une détérioration similaire des circuits cérébraux chez les schizophrènes, les sociopathes, les toxicomanes et les détenus purgeant de longues peines » p.264.

Les Yankees savent expliquer scientifiquement.  Ils sont  aussi les rois de la technique : savez-vous comment utiliser Internet sans jamais être pisté par l’omniprésente surveillance du FBI ? Mieux que les banquiers suisses : « Ils avaient résolu le problème en ouvrant un compte e-mail dont ils étaient les seuls à connaître le mot de passe. Ils tapaient des e-mails mais ne les expédiaient jamais. Ils les gardaient à l’état de brouillon pour permettre à l’un ou à l’autre de les lire sans attirer l’attention des fouineurs fédéraux » p.214.

Un bon roman pour l’été qui pointe les tares de l’Amérique, celle qui s’écarte de plus en plus de nos croyances européennes, de nos modes de vie, de nos valeurs. Il y a 15 ans, nous aimions les États-Unis, aujourd’hui, beaucoup moins. Le monde a changé et eux aussi. En moins bien.

John Connolly, Les murmures (The Whisperers), 2010, Presses Pocket avril 2012, 492 pages, €7.22

Retrouvez tous les thrillers de John Connolly chroniqués sur ce blog

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John Connolly, L’empreinte des amants

Où l’on retrouve Charlie Parker. Non pas le jazzman bien connu mais le détective privé de Connolly, irlandais comme lui. Cette enquête très spéciale met en musique la vie même de Charlie. « On » lui en veut, il ne sait pourquoi ; « on » le protège aussi, mais il s’agit d’une autre entité indéfinie. Un journaliste veut écrire un livre sur ses enquêtes bien sanglantes, Charlie refuse, autant s’en charger soi-même quand le quotidien devient incompréhensible.

Tout remonte au suicide de son père, un policier du NYPD, après qu’il ait abattu deux adolescents. C’étaient un garçon et une fille presque du même âge que son fils. Charlie avait quinze ans et n’a jamais compris pourquoi le père avait tiré – c’était la première fois qu’il abattait un suspect – ni pourquoi il a mis fin à ses jours. Il va donc interroger les anciens collègues de son père et découvrir plusieurs choses. Un que tout est lié, deux que la violence qui le suit n’est pas due au hasard, trois qu’il y a plus de chose sur la terre et dans le ciel que ne peut en comprendre toute notre philosophie.

Ne dévoilons pas l’histoire. Disons qu’elle frise le fantastique et qu’elle fait appel aux mythes américains par excellence que sont le démonisme avant christianisme, la possession, la jeunesse dévoyée, l’éternelle lutte policière contre le mal. Surgit un rabbin, dont on peut se demander pourquoi il intervient dans ce milieu irlandais catholique.

C’est que le christianisme n’explique rien de l’avant raison humaine, rien de ces puissances créées dans le chaos primordial avant le Nouveau testament. Seule la Kabbale – selon l’idée reçue – le peut.

C’est ainsi que toutes les déviances, fussent-elles bénignes comme aujourd’hui l’homosexualité (celle d’un ancien flic nommé Jimmy), sont nécessaires à la société. « Nous présentons tous un visage au monde et en gardons un autre caché. Personne ne peut survivre autrement » p.230. Il faut y voir dans ce respect de la différence le ressort de la liberté américaine, ce qui distingue fortement ce pays de l’unanimisme citoyen et de convention sociale exigé par exemple en France. La jeunesse en Amérique peut se dévoyer mais ce n’est que provisoire… sauf si elle est possédée. La loi est alors impuissante mais il faut faire avec parce que l’on est humain, trop humain..

C’est ainsi qu’un ancien flic des flics (un bœuf-carottes dans le jargon français) expose son idée du jeu : « Parce qu’il y a une procédure à suivre. Il y a un système judiciaire. Il n’est pas parfait et ne marche pas toujours comme il devrait, mais c’est le meilleur que nous ayons. Et quiconque – quiconque – se met en-dehors de ce système pour s’ériger en juge, jury et bourreau est un ennemi de ce système. (…) On ne peut pas faire le mal au nom d’un plus grand bien, parce que le bien en pâtit. Il est corrompu et pollué par ce qui a été fait en son nom » p.207.

Parker le chasseur du mal n’est pas ainsi parce que sa vie fut violente (suicide de son père, mort de sa femme égorgée et de sa petite fille). La vengeance n’est qu’un but immédiat qui peut détruire un être. Charlie « ne se détournait pas facilement de la souffrance des autres (…) Il était tourmenté par l’empathie. Plus que cela, il était devenu un aimant pour le mal » p.287.

Privé de sa licence de détective au début de l’intrigue, la récupérant à la fin, Charlie Parker vit cette aventure comme une parenthèse sur les thrillers d’action qui ont précédés et qui suivront. Mais ce n’est pas pour cela qu’il ne se passe rien, au contraire ! L’action est prétexte d’entrer plus avant dans le personnage. Nous sentons sa profondeur. Est-ce un hasard si ce tome est le septième de la série écrite par l’auteur ? Comme Dieu, il s’est arrêté le septième jour pour contempler son œuvre. Et il vit que cela était bien…

John Connolly, L’empreinte des amants (The Lovers), 2009, Pocket avril 2011, 442 pages, €7.03

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Okamoto Kidô, Fantômes et samouraïs

Kidô Okamoto (Kidô étant le prénom) est un auteur japonais à cheval sur le 19ème et le 20ème siècle. Né en 1872 et mort juste avant la guerre, en 1939, il a écrit une centaine de pièces de théâtre kabuki. Mais comme son père était secrétaire de la légion britannique, l’enfant Kidô, éveillé et curieux, lisait dans le texte les aventures du fameux Sherlock Holmes. Il se décrit sans doute lorsque qu’il met en scène ce garçon de 12 ans, froussard mais avide de connaître : « Fasciné par tout ce qui fait peur, j’adorais écouter, oreilles grandes ouvertes et muscles tendus, toutes sortes de récits fantastiques. (…) En faisant celui qui ne craignait aucune histoire de fantômes du moment où il était à l’abri sous la lumière d’une lampe à pétrole, je bombais le torse et fixais Oncle K. Ces manières puériles de montrer mon courage semblèrent l’amuser. » (p.10)

Okamoto a donc créé au Japon dès 1917 le personnage de l’inspecteur Hanshichi (Hanshichi torimono-chô). Les enquêtes policières ont pour cadre Edo, le Tokyo féodal fin de siècle – tout un monde qui émerge à peine à la modernité ressurgit de ces pages.

‘Fantômes et samouraïs’ recueille quatorze énigmes, traduites par Karine Chesneau. Outre le suspense, nous y trouvons surtout matière de nos jours à pénétrer ce Japon de l’ère Meiji qui sort tout juste de deux siècles d’isolement. Le petit peuple a créé une façon de vivre originale, hiérarchique et communautaire, très vivante. Les samouraïs ne sont pas tous propriétaires terriens, mais parfois des sabres sans maîtres, libres comme le vent. Les fils d’aristocrates se doivent d’être cultivés et un concours de lecture des classiques chinois les rassemble à 13 ans, épreuve indispensable pour devenir adulte. Les fils du peuple entrent en apprentissage tôt, vers 9 ans, mais dans leur quartier, et ils doivent 3 ans sans salaire à leur mentor. Le plus souvent ils tombent amoureux vers 15 ou 16 ans et épousent l’une des filles du patron. Si celui-ci n’a pas de fils, il adopte le gendre pour lui faire hériter de son affaire. Les filles sont servantes ou « prostituées » occasionnelles (on dirait de nos jours qu’elles flirtent, tout simplement). Elles trouvent rapidement un beau parti et se rangent pour aider au commerce et faire des enfants. Tout le quartier vit en communauté et les voisins se chargent des cérémonies, mariages et enterrements. Les gens se connaissent sur plusieurs générations et s’amusent ensemble, tout comme ils prient au temple bouddhiste.

Cette existence collective n’empêche nullement les passions : amour, haine, ressentiment, entraide, avarice, cupidité, générosité, pitié… Les superstitions ne submergent jamais le profond réalisme du peuple japonais. Il ne croit aux « fantômes » que lorsqu’aucune explication rationnelle ne peut surgir. Et c’est justement l’enquêteur Hanshichi qui met de la raison là où les rusés cherchent à voiler leurs turpitudes de surnaturel. C’est une femme qui croit voir le fantôme d’une noyée chaque nuit, alors qu’un moine pervers a menacé la vie de sa petite fille ; c’est un être mystérieux qui fait sonner la cloche à incendie sans jamais se faire prendre, ou vole un kimono qui sèche sur un toit ; c’est un jeune garçon de 13 ans, trop beau peut-être, qui disparaît d’un coup, sur le chemin de l’épreuve ; ce sont des chats qui accaparent lentement l’esprit de leur maîtresse… A chaque fois, tout est bien qui finit… humain.

Les ruelles, les échoppes, les vêtements, les saisons, les maisons de bain, les cloisons en papier et les lanternes de pierre, rien ne manque aux détails quotidiens. Nous ne sommes pas dans la Londres froide et brumeuse de Sherlock mais dans le Tokyo traditionnel, bâti de maisons de bois sans étage. Nous ne dégustons pas thé au lait ou whisky, mais thé vert et saké. Pas de rognons au petit déjeuner, mais une soupe, du riz et des anguilles grillées.

Les 459 pages en poche se lisent avec plaisir et qui veut connaître un peu du Japon d’aujourd’hui trouvera en ces enquêtes tout le vivant populaire qui n’a pas cessé d’être. Parfois, en certaines campagnes du Japon loin de la capitale, malgré l’électricité, l’informatique et le train, on se prend à reconnaître ces mœurs de l’époque d’Edo, il y a un siècle et demi. Tout un dépaysement. Qui nous rend plus proche le peuple japonais dans l’épreuve.

Okamoto Kidô, Fantômes et samouraïs, Picquier poche 2007, 459 pages, €8.55

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Lucky Luke contre Pinkerton

Morris était drôle, Morris et Goscinny très drôles, ce pourquoi nous sommes un peu déçu par le duo Pennac & Benacquista. Leur scénario se traîne durant un bon tiers, il dévalue Luc la Chance et fait des Dalton des scies répétitives dans la bêtise. L’album trouve son rythme de croisière vers le milieu et la mayonnaise finit par prendre. Il y a de l’action, de la virtuosité et de la morale, comme dans le vrai.

Mais, ne vous y trompez pas, vous avez affaire à un ersatz, un faux Lucky Luke comme il y a dans cet album un faux billet de deux dollars.

Les adultes retrouveront une nostalgie téléphonée, mais les enfants qui le découvriront ne goûteront pas tout le sel des gags déjà lus. Reste l’histoire, assez banale, d’un détective ambitieux qui a voulu industrialiser la profession de redresseur de torts. Le fichage généralisé est une manie post-11 Septembre destinée aux citoyens, le ‘tous coupables’ quelque chose qui passe par-dessus de la tête des bambins.

Sur le dessin, rien à dire, il a repris les tics de Morris et Lucky n’est jamais maladroit comme les successeurs de Jacques Martin peuvent l’être lamentablement. Seul le brin d’herbe systématique fait tache, qui remplace la clope politiquement incorrecte. Mais trop c’est trop. Les auteurs médiatiques se sont donné du plaisir ; ils n’ont pas prolongé Lucky Luke, ils se sont plutôt frottés avec. Le vintage des oldies but goodies est un métier…

Mais on peut y prendre plaisir quand même.

Lucky Luke contre Pinkerton, dessin Achdé, scénario Daniel Pennac et Tonino Benacquista, d’après Morris, éd. Lucky Comics, 2010, 46 pages, €9.45

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