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Visite nocturne du mont Saint-Michel

Nous avons rendez-vous à 18 h à l’entrée du Mont pour aller dîner avant d’aller faire la visite en nocturne, où il y a nettement moins de monde. Le restaurant est La Croix blanche, situé sur les remparts côté nord avant la tour du Roi. Le menu du forfait comprend trois plats imposés, un bol aux sept crudités, un gratin de morue breton et une part de tarte normande plutôt industrielle, genre flan gluant de saccharose. C’est plus cher et moins bon qu’à Granville. Hier nous étions entourés de Flamands, aujourd’hui d’Espagnols avec encore un couple et deux petits garçons derrière nous.

La marée qui remonte est une attraction et nous sommes aux premières loges. La légende veut qu’elle « monte à la vitesse d’un cheval au galop » et je m’inscris en faux : c’est plutôt à la vitesse d’un homme au pas – mais c’est déjà beaucoup. Avec le coefficient de 103 actuel, la passerelle n’est pas inondée mais tout juste. Nous verrons au retour que l’écume a pénétré jusque sous le porche d’entrée du Mont. Une affiche sur une vitrine fait un « appel aux dons pour nourrir les chats de Saint-michel », photos à l’appui.

La visite nocturne donne une atmosphère différente de celle le jour ; elle est magique, les jeux de couleurs du son et lumière et sa musique toujours dramatique mettent dans une ambiance sinon propice au recueillement, du moins ouverte au mystère.

Les images religieuses défilent sur les murs ou dans les alcôves, racontant toujours plus ou moins la même histoire : l’archange et la légende de la création du sanctuaire, l’arbre de vie, Jésus.

Des familles comprenant un, deux, trois, quatre et même cinq enfants visitent. Les plus nombreuses sont probablement catholiques pratiquantes mais les gamins échelonnés sont jolis avec leur ressemblance dans les comportements. Il y a de l’entente avec les parents, de la tendresse souvent.

Sur la terrasse de l’ouest de l’église abbatiale, des familles se prennent mutuellement en photo, des enfants jouent, le soleil descend. Deux petits Anglais chahutent et le grand brun torture un brin le petit blond bouclé, trop joli, pour l’aguerrir avant le bizutage qu’il subira bien plus rude au collège privé de l’année qui vient.

Le cloître, visité lorsqu’il faisait encore jour, est un lieu calme de recueillement orienté vers le large. Il incite à la méditation et fait le lien entre les espaces : le terrestre et le céleste. Son jardin se veut une évocation du paradis originel. Les moines y passent entre leur dortoir, leur réfectoire et l’église. Il est suspendu au sommet de la Merveille et a été probablement achevé vers 1228. Granite de Chausey, ardoise en schiste vert pour la toiture, calcaire de Caen pour les arcatures, calcaire marbrier de Purbeck venu d’Angleterre pour les colonnettes, bois de chêne pour la charpente.

Une grande salle nous attend à la sortie pour nous vendre des livres, cartes et souvenirs. Je note une tisane tonique épicée nommée Secret d’Hildegarde qui comprend galanda, origan, maniguette, girofle, cannelle et pétales de roses ; elle doit être infusée à 95° durant 5 mn.

A la porte, le soleil est une boule de glace rose fulgurante qui s’affale dans un nid de nuages. Nous longeons les puissants contreforts de la Merveille pour rejoindre les degrés et descendre vers la cité basse. Les rues étroites ont une atmosphère médiévale dans leur obscurité à peine éclairée par une lanterne. L’enseigne de l’hôtel Saint-Pierre grince au vent du soir comme une potence de pendu.

La nuit tombée, nous attendons longuement la navette tant il y a de monde dans la queue – et les navettes arrivantes sont pleines de touristes ! Le Mont est ouvert jusqu’à minuit, me dit-on, et il n’est que 22 h. Même pleine, une navette ne démarre pas ; il y a sans doute des horaires définis à respecter, un bureaucratisme typiquement français. Ce n’est qu’à la troisième, après 150 personnes, que nous pouvons rejoindre le parking des visiteurs et attraper nos taxis qui attendent déjà. Il fait frais le soir à la nuit, même en plein mois d’août caniculaire. D’après le chauffeur du taxi, le tarif du parking est passé d’une année sur l’autre de 6.40 à 14 €, ce pourquoi il y aurait un peu moins de monde cette année. Il discute avec le guide et raconte qu’il a créé son entreprise après avoir été plusieurs années ambulancier. Il travaille surtout avec des agences américaines qui veulent du sur-mesure et du service de qualité : voitures cossues, bouteilles d’eau, dépose jusque devant la porte. Elles payent ce qu’il faut, surtout lorsqu’elles font voyager des VIP comme des acteurs d’Hollywood. Il reste qu’aucune autorisation, même exceptionnelle, n’est donnée pour l’accès des voitures jusqu’à l’entrée du Mont : il faut prendre la navette comme tout le monde !

Quand nous revenons à l’hôtel, il est déjà demain et nous avons grasse matinée.

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Mont Saint-Michel

La grande rue du Mont est encombrée, il y a un monde fou arrivé par les navettes qui dégorgent leur cinquantaine de têtes de bétail touristique à chaque passage, plus les hordes arrivées comme nous par les grèves. Le début août est « la pire période de l’année » en termes de monde, nous dit le guide. Qu’à cela ne tienne, nous avons deux heures de libre.

Dès l’entrée, le célèbre restaurant de la Mère Poulard dans lequel je suis entré dîner d’une omelette la dernière fois que je suis venu, il y a 25 ans. C’est le dessinateur Christophe qui a rendu célèbre l’omelette de la dame dans sa bande dessinée La Famille Fenouillard, publiée de 1889 à 1893 ; la gastronomie française était en plein établissement. Aujourd’hui, le service est continu pour ne pas manquer un seul client et les menus s’étagent de 18 à 68 €.

Le menu le plus cher est intitulé Menu de la Mère Poulard et propose en entrée du foie gras maison (!), une salade Annette Poulard au saumon fumé maison, des Saint-Jacques marinées salicorne et petits légumes, une bisque de homard aux herbes fraîches, une salade Victor Poulard (toute la famille va y passer) au foie gras maison, émincé de volaille, brisures de truffes et mesclun.

En plat, la fameuse omelette de la Mère Poulard cuite au feu de bois et garnie au choix de coquilles Saint-Jacques, de foie gras poêlé ou de champignons du moment, une assiette dégustation d’agneau de pré-salé avec purée maison, une cocotte de la mer avec Saint-Jacques, cabillaud et saumon au beurre blanc, un filet de bœuf sauce camembert, frites maison « au couteau ». En dessert une assiette variée Mère Poulard, un fondant au chocolat, une tarte tatin aux pommes caramélisées (ce qui est la définition même de la tatin), un macaron framboise et sa crème vanille. Mais nous ne dînerons pas là.

Une omelette seule coûte de 38 à 44€ à la carte : « surfait, onéreux et sans scrupule » sont parfois les commentaires des clients aujourd’hui. Ils sont trop nombreux pour que la qualité reste au rendez-vous, surtout en saison touristique ! Beaucoup d’œufs, battage vigoureux (il faut que ça mousse !), beaucoup de beurre, poêle en cuivre à longue queue et feu de bois vif, sont les ingrédients de la réussite. Certains séparent blanc et jaune puis battent les blancs en neige, d’autres ajoutent du lait ou de la crème pour faire mousser plus vite, mais ce n’est pas utile. L’effort long et continu suffit.

Nous commençons le tour des remparts et je quitte rapidement les filles car il y en a toujours une qui veut s’arrêter pour acheter une glace, regarder les souvenirs, ranger un truc et ainsi de suite. J’en profite pour me poser à l’ombre dans un petit jardin côté nord, la terrasse du Saut Gautier. J’écris mes souvenirs de traversée tant qu’ils sont encore vifs. Puis je me pose à nouveau sur un autre palier, au débouché de la Grande rue pour monter à la Merveille, sous le Grand degré extérieur, où je peux observer les gens à loisir. Une famille avec trois adolescents m’amuse ; ils sont assis juste devant moi sur les marches. Le benjamin est un garçon, Zac, les deux aînées des filles. Elles aiment bien leur petit frère qui a cette année 15 ans et désormais quelques poils de moustache sous le nez. Il devient mâle, il est beau et fort sous son tee-shirt noir moulant, il porte le sac à dos avec les bouteilles de soda et les biscuits pour tout le monde, il est conciliant. J’observe aussi le manège de certains goélands, peu farouches, qui restent près des gens qui ont à manger, quêtant un moment d’inattention pour leur chiper de la nourriture.

A la redescente, je visite l’église abbatiale Saint-Pierre avec sa statue de saint Michel recouverte d’argent. Michel l’archange est beau comme un Apollon de lumière et terrasse le visqueux et rampant dragon Satan : tout un symbole !

« Selon la Revelatio ecclesiae sancti michaelis, le plus ancien texte retraçant les origines du Mont-Saint-Michel, la première fondation de l’abbaye remonteraient à l’an 708. Cette date est retenue comme étant celle de l’édification par Aubert, évêque d’Avranches, d’un premier sanctuaire dédié à l’archange Michel sur le Mont-Tombe, actuel Mont-Saint-Michel. Selon la légende, à trois reprises l’archange serait apparu en songe à Aubert, lui intimant d’établir un sanctuaire en son nom. La tradition veut que l’archange, à la troisième tentative, aille jusqu’à percer le crâne d’Aubert avec son doigt pour que celui-ci s’exécute enfin. Aubert envoya des messagers au Monte Gargano en Italie, afin de ramener sur le Mont-Tombe des reliques de l’archange. Le sanctuaire, une fois terminé, peut enfin être dédié à saint Michel le 16 octobre 709 ». C’est ainsi qu’écrit le site Internet dédié au Mont. Il est en Normandie car la frontière avec la Bretagne est fixée sur le Couesnon en 1008 – il y a plus de mille ans.

L’oratoire d’Aubert a été remplacé par une abbaye carolingienne au VIIIe siècle et le duc de Normandie a confié en 966 le sanctuaire à des moines bénédictins. La crypte carolingienne et l’abbaye gothique sont construites en granit de Chausey ou de Bretagne, acheminé par barges jusqu’au pied du Mont par marée haute.

Il est composé de plusieurs strates selon les siècles : l’église du XIIe siècle sur la crypte carolingienne, la Merveille au XIIIe siècle affectée aux moines et aux pèlerins, le châtelet et défenses avancées de l’entrée au XIVe siècle, les bâtiments abbatiaux du sud au XVe siècle pour loger l’abbé et la garnison. Le Mont Saint-Michel sera le seul point de la France du nord et de l’ouest à n’être pas tombé aux mains des Anglais durant la guerre de Cent ans. Le chœur roman de l’église s’est écroulé en 1421 et a été rebâti à la fin du même siècle en gothique flamboyant. Les trois dernières travées de la nef et la façade romane sont démolies en 1780 et le clocher actuel date de 1897 avec sa flèche de Viollet-le-Duc qui supporte le Saint Michel doré sculpté par Emmanuel Frémiet ; il culmine à 157 m.

Le Mont devient prison en 1811 et Barbès, Blanqui, Raspail, y ont séjourné contraints et forcés. Le site ne redeviendra religieux qu’en 1963 avec l’installation de quelques moines bénédictins. Le Mont reçoit plus de deux millions de visiteurs par an et est le 17ème site le plus visité de France. De 2006 à 2015, des travaux de désensablement suppriment le parking aux voitures et la digue d’accès et permettent enfin à l’île-monument d’être à nouveau entourée par la mer à marée haute.

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Traversée des grèves vers le mont Saint-Michel

Vendredi 2 août est le jour de la grande traversée des grèves entre le Bec d’Andaine et le Mont Saint-Michel. C’est l’ultime étape des pèlerins venus du nord, les Miquelots se dirigeant vers Saint-Michel-au-péril-de-la mer : c’est que brouillards et marées, vase et sables mouvants étaient des dangers inconnus pour la plupart. Un panneau informatif récent vante le SOS 112 et liste tous les risques qui attendent qui ose traverser : noyade, enlisement, isolement, orage, brouillard, lâchers d’eau du barrage sur le Couesnon – on ne pourra pas dire que nous n’avons pas été prévenus !

De loin, le rocher est presque plat, d’un aspect de dolmen ; il fait cependant 900 m de périmètre et 80 m de haut. Ce n’est que Viollet-le-Duc fin XIXe qui fit s’élever la flèche, comme sur Notre-Dame de Paris. Elle donne sa silhouette au Mont, le rocher s’élançant vers le ciel. J’y suis déjà venu trois fois depuis mon enfance.

Ce matin, il fait grand soleil et pas de vent. Nous prenons le bus depuis Granville, la même ligne qu’hier mais cette fois jusqu’à Genêts. Nous marchons trois-quarts d’heure avant de nous affaler sous un pin pour pique-niquer au bord du Bec d’Andaine d’où nous allons partir. Nous avons rendez-vous avec un passeur agréé appelé par cet inénarrable vocabulaire fonctionnaire un « guide attesté ». Il est accessoirement pompier dans le civil et d’origine picarde. Il effectue quatre ou cinq traversées aller et retour par jour en saison avec des groupes de 40 ou 50 personnes, parfois des enfants. Il a emmené un groupe de CM2 en sortie scolaire durant l’année et même des maternelles, mais jusqu’à mi-chemin sur Tombelaine. La distance est de 3 km pour Tombelaine, puis 3 autres km pour le Mont. Aller et retour dans l’après-midi, comme la plupart aujourd’hui le font, cela fait 12 km et 6 h de marche. Notre groupe ne comprend que des adultes mais trois autres groupes partent presque en même temps, avec un petit écart et un petit décalage pour ne pas se chevaucher. Dans l’un des groupes il y a des enfants assez jeunes, dont deux en court slip et bob qui gambadent avec une exubérance accentuée par l’air, le soleil et la sensualité du sable mouillé et de la vase sous les pieds.

Nous marchons pieds nus, surtout pour mieux tâter le terrain car tout n’est pas de sable. La plage fait vite place aux vasières dans lesquelles s’enfoncer jusqu’aux chevilles, voire jusqu’aux genoux. Je retrouve un plaisir de gosse à marcher dans le visqueux fort glissant, comme lorsque nous marchions pieds nus dans la boue des chemins ou la bouse des prés dont la matière giclait entre les orteils, faisant remonter une sensation délicieuse jusqu’en haut des jambes. Erotisme des 10 ans : on fait de tout chez les scouts.

Les sables mouvants, ici appelés « lises », sont des plaques de sable emplies d’eau qui fuit lorsqu’on la frappe. Il faut toujours bouger, dévisser les jambes, baratter des pieds. Pour se dégager d’un enfoncement trop profond, dégager une jambe d’abord en la tournant, puis mettre le genou sorti en terre et dégager l’autre. On ne s’enfonce jamais que jusqu’à mi-poitrine maximum, quelle que soit notre taille, dit le passeur, car nous avons une masse d’air dans les poumons qui fait bouée. Mais si l’on reste immobile, le sable bétonne et il est impossible de s’en extirper. Être « avalé » par les sables mouvant comme dans Victor Hugo est un mythe, mais on peut évidemment, si l’on reste bloqué, mourir noyé à la prochaine marée haute ! Donc bouger sans cesse, battre des pieds comme on palme et se pencher en avant. Plus on baratte et plus l’eau revient dans le sable, le rend plus visqueux, permettant de s’en dégager progressivement.

La promenade sur l’estran vide nous permet de reconnaître les œufs de seiche qui ressemblent à des grappes de petits raisins noirs, les œufs de calmars qui sont de longues grappes aux filaments orangés, l’œuf de roussette – un petit requin – comme une coque noire munie de quatre branches. Nous retrouvons les œufs de bulots déjà vus et les crépidules agglomérées les unes sur les autres contre les prédateurs.

Nous avons deux rivières à traverser à même le sable, la Sée et la Sélune et, dans la première, un fort courant qui file vers le large. Nous y avons de l’eau jusqu’aux genoux et avancer est un exercice musculaire qui me rappelle la gymnastique en piscine chère aux clubs de sport. Le soleil implacable et la réverbération exigent des protections en chapeau, lunettes, vêtement ou crème solaire. Je ne sais pas comment les deux petits qui ont gambadé quasi nus ont supporté la traversée car ils avaient le corps blanc du touriste fraîchement débarqué.

Nous passons Tombelaine, ilot autrefois occupé par quelques moines mais réservé désormais à la protection des oiseaux, oies cendrées et flamants roses. Il est interdit d’y camper, d’y pique-niquer et même d’y monter à certaines périodes de ponte. Des gardiens profitent souvent de cette hauteur pour observer si les pêcheurs à pied ou les touristes respectent les interdictions.

De loin, nos groupes de traversée sont comme des caravanes dans le désert, égrenées sur une centaine de mètres.

Dommage pour nos pieds, les derniers cents mètres avant la porte d’entrée au Mont sont de la vase gluante qui colle fort à la peau. Vu les restrictions d’eau et le coût pour la commune, le maire a désormais interdit aux touristes de se laver les pieds au robinet public juste sous la voûte d’entrée et il est nécessaire de bêtement ruser : remplir sa gourde et aller se laver les pieds ailleurs. Il faut cependant une gourde entière par pied pour à peu près se nettoyer !

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Saint-Jean le Thomas

Nous pique-niquons dans un champ moissonné tout près de là, séparé du sentier par une haie dont un trou nous permet de voir passer les promeneurs. Le soleil tape mais le guide installe deux mini-réchauds Primus, sort deux poêles de trente centimètres de diamètre de son grand sac, des galettes à réchauffer de marque Reflets de France (Carrefour), et confectionne une jambon-gruyère pour chacun avec force beurre ! Il a prévu ses menus originaux pour chaque jour. Pont l’évêque, salade, orange, compote de pomme à la rhubarbe complètent le déjeuner. En apéritif, du cidre au cassis, le « kir normand » (en fait une invention touristique bretonne), des chips anglaises de marque Tilley’s et des noix de cajou.

Nous poursuivons l’après-midi le sentier du littoral jusqu’à Saint-Jean le Thomas. La marée basse laisse percevoir une série de V au sol : ce sont des pêcheries construites en pierres, établies au XVe siècle. Les premières étaient en bois. Le V en amas de cailloux sert à capturer le poisson et certains crustacés : des seiches, des araignées de mer, des crevettes, des sardines, du maquereau, des plies, des soles.

Aujourd’hui que la pêche est réglementée pour cause de raréfaction du poisson en raison de la surpêche et du réchauffement climatique, nous voyons surtout déambuler des pêcheurs à pied. Nous le constaterons sur le parking de Saint-Jean le Thomas, ils récoltent des coques, des praires, des moules et des crevettes à l’aide du haveneau, cette large épuisette à manche en bois. Je demande à la pêcheuse diserte qui nous détaille ses prises comment elle mange sa récolte : les moules souvent crues, les coques au court-bouillon ou farcies – mais elle ne fait pas de coques au vin. Quant aux huîtres sauvages, elle en trouve mais ne les aime pas, même cuites, ni son mari qui abonde ; elle n’en ramasse que « lorsque les enfants viennent ». Ils doivent être grands et parisiens.

De crique en crique, suivant les méandres de la côte sur la falaise, de sentier dégagé en chemin creux, nous approchons du Mont Saint-Michel. A un détour, nous apercevons en contrejour la flèche au loin sur son rocher druidique du mont Tombe. Il fait pendant en Normandie au mont Dol en Bretagne, au large de Cancale. Nous randonnons sur « le plus beau kilomètre de France ». C’est ce qu’aurait dit Eisenhower qui a logé un temps dans une villa.

En parlant avec le guide, se pose le casse-tête des « reliques » : une abbaye férue de créer un pèlerinage se doit d’avoir des reliques à adorer. Or Michel est un archange, celui qui chassera Satan dans l’Apocalypse ; il n’est « saint » que par titre honorifique et n’a rien d’un humain de chair : il n’a ni corps, ni pieds, ni ailes, il n’est qu’esprit, émanation de Dieu pour porter un message, il n’a d’humain que l’apparence. Dès lors quelle « relique » matérielle pourrait-il bien laisser ? Ni une plume d’aile, ni un fragment de voile, ni un os du pied… Seulement un effet de ses actes : par exemple le crâne percé d’un trou de l’évêque à qui l’archange a mandé par trois fois (chiffre symbolique évoquant la Trinité) de bâtir un temple sur le Mont. La relique du « chef de saint Aubert » est aujourd’hui visible dans le trésor de l’église Saint-Gervais d’Avranches mais le trou serait un kyste bien naturel.

Notre regard suit aussi les virgules successives des bancs de sable sculptés par la marée, admire les couleurs changeantes de l’eau avec les fonds et le ciel. Les silhouettes du rocher de Tombelaine et du Mont se découpent sur l’horizon gris, voilées d’une légère brume. Le sentier monte, descend, terreux, pierreux, parfois en plein soleil avec ajoncs et genêts, parfois en chemin creux avec chênes verts, épines-vinettes et merisiers. Nous croisons de nombreux promeneurs plus ou moins bien chaussés. Un jeune sauvage nous dépasse, pieds nus, chemise déboutonnée sur le thorax, poils follets au menton. Il grommelle un peu de français et beaucoup d’américain en guise d’excuse pour être si pressé puis s’arrête carrément pour se gaver un peu plus loin de mûres sauvages à demi grillées sur les ronces au bord du chemin. Je retiens surtout une fille jeune et aventureuse au ventre nu et aux cheveux bruns qui m’a frôlé sur le sentier étroit sous une voûte de chemin creux. Sa peau était douce et craignait plus les épines que le contact de mon bras. Elle a laissé un étrange effluve parfumé dans son sillage. Je crois qu’elle avait les yeux bleus. Son mec probable était passé devant. Une femme en short, sandales et haut de bain, plutôt blette et au ventre ridé à gros plis, s’égare sur la falaise. Le guide lui demande, ingénu, si elle s’est baignée…

Avant la pointe du Grouin, Saint-Jean le Thomas est une autre station balnéaire qui s’étage de la plage à la falaise. Certaines maisons s’élèvent sur quatre niveaux, le rez-de-chaussée étant à la fois sur la route en haut et quatre étages plus bas au pied de la falaise. L’une de ces maisons est à louer avec « quatre chambres pour huit à dix personnes » annonce un écriteau. Les villas balnéaires sont cotées de 150 000 à 250 000 € selon les annonces d’une agence immobilière que j’ai vue dans la commune.

Nous reprenons le bus à Saint-Jean le Thomas pour Granville. Un convoi de jeeps et GMC parade à grandes bouffées de diesel pour fêter les 75 ans du Débarquement ; c’est la Piper Operation Cobra des festivités de cet été qui culminera le week-end prochain à Grandville.

Nous allons dîner ce soir toujours sur le port mais au dernier restaurant de la jetée, Le Phare, 11 rue du Port. Le menu à 20 € et trois plats est sympathique. J’ai pris du tartare de bulots cuits au wasabi et graines de sésame, du cabillaud sauce crème chorizo et une pomme melba. Un couple de Belges avec deux garçons tout blond et bouclés comme des anges dîne derrière nous. Le petit de 6 ans a une voix forte et rauque, il parle un flamand guttural. Le père parle un bon français sans accent. Le petit a pris du tartare de bulot mais c’est trop épicé pour lui et papa, gentiment, échange son assiette avec la sienne ; il a pris de la soupe de poisson. Le gamin ne la mangera d’ailleurs pas entière et le père la finira.

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Maxime Chattam, Le sang du temps

Qui ne connaît pas Maxime Chattam doit probablement commencer par ce livre. C’est un très bon cru de la production, un thriller à la française avec ce qu’il faut d’intrigue psychologique et d’exotisme. Cela commence par une mise au vert d’une fille qui a vu ce qu’elle n’aurait jamais dû voir des turpitudes politiques de l’ère Chirac. Le nom du président n’est pas cité mais la scène se passe « sous la Ve République » en 2004. Devinez donc qui s’accroche au pouvoir à ce moment-là depuis des années ? Cela se poursuit par le Mont Saint-Michel en hiver, lieu resserré où ne vivent à demeure que treize personnes. Cela culmine par un vieux journal intime manuscrit d’un détective anglais de l’année 1928 au Caire, déguisé sous couverture de cuir au nom d’un roman d’Edgar Poe. Nous entrons dans le mystère et c’est bien amené.

Alternent alors le présent et le passé, la jeune fille en fuite sur le Mont et le détective au Caire, les monstres tapis dans l’ombre qui les épient l’un et l’autre. En Égypte du temps des Anglais, la superstition évoque les goules, ces fantômes terrifiants qui adorent la chair tendre et le sang neuf des jeunes enfants. Au Mont, du temps de Chirac, les éléments souvent déchaînés et l’épaisseur de l’histoire évoquent le diable, terrassé par l’archange ici même, qui ne demande qu’à ressurgir parmi les hommes en noir. L’enquête de jadis s’entremêle à la quête du présent pour faire surgir le mystère. A la fin de chaque court chapitre, le lecteur a envie d’en savoir plus.

L’auteur maîtrise la technique du thriller. Il écrit bref, direct, d’époque. Son « livre » ressemble plus à un script de cinéma qu’à un roman, dans la veine tentée par Stephen King mais en moins littéraire. L’Américain écrit bien, ses mots suffisent à ses évocations ; pas Chattam. Lui a besoin de « musique » pour augmenter le pouvoir de ses mots, il en fait même tout le chapitre préliminaire. Un roman qui a besoin d’un adjuvant musical, cela veut dire qu’il est mal écrit !

Effet d’époque : les jeunes ne lisent presque plus et ont un vocabulaire limité. Les lettres leur « prennent la tête » et ils se sentent obligé d’avoir quelque chose entre les oreilles pour faire passer, tel un calmant ou un guide parental. Maxime Chattam se croit donc obligé d’écrire dans un basic french que son éducation chaotique, constamment ballotée entre les États-Unis et la France, n’a pas dû arranger. Apparaissent quelquefois des mots savants, issus tout droit du dictionnaire ; ils sont tellement incongru dans le vivier des 2500 mots dont il use d’habitude qu’ils sautent aux yeux comme le nez au milieu de la figure… D’autres fois, le jeune Maxime ne sait même pas comment dire ce qu’il ressent en français. D’où cet étrange « derelict » (p.51). Le Mont Saint-Michel serait un « derelict »… Avez-vous vu déjà ça quelque part ? Dans une banlieue quelconque ? Chez un auteur ? – Jamais. Derelict est le mot outre-Atlantique pour nommer un lieu abandonné, un bien sans maître, une épave. Pourquoi ne pas tout bêtement traduire ?

Malgré cette démagogie langagière, il reste une histoire bien distillée où l’exotisme du Caire et celui du Mont sont des décors propices à l’imagination. Ajoutez le serial killer d’usage dans les mœurs américaines, un zeste de sexe torride, une fascination pour les pratiques homo hard et un spasme délicat de pédophilie avec enfants d’une dizaine d’années torturés avec raffinement à coup de griffes avant d’être achevés, les cheveux brusquement blanchis par la terreur. Mélangez pour le contraste quelques personnages à la psychologie des profondeurs perturbée selon les manuels – et vous aurez un cocktail réussi qui vous fera passer quelques heures stimulantes.

Maxime Chattam, Le sang du temps, 2005, Pocket 2007, 468 pages, €7.90

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Le salon Destinations Nature est à l’eau

Rassurez-vous, il ne s’est pas noyé ! Il a décidé pour sa 28ème édition du 30 mars au 1er avril 2012 à Paris d’apprendre à nager à ses quelques 52 000 visiteurs annuels. Les fjords du Sultanat d’Oman s’explorent en kayak, le lac Majeur et les îles Borromées à pied, les canaux de Bourgogne à vélo tandis que le relief des Pyrénées Orientales se prête au canyoning.

La conjoncture est frileuse mais l’été reviendra (après les élections) et l’eau vive est promesse de bonheur sans trop dépenser. Du 30 mars au 1er avril, tous les rivages du monde s’explorent au salon – à vous d’y venir humer l’air humide de votre prochaine destination, tout près en France ou très loin dans le Pacifique. Ou même sur les lacs du Québec (Simon, 11 ans, photo ci-dessous).

Selon le philosophe Gaston Bachelard (trop oublié parce que scientifique-poète dans une époque qui adore classer définitivement les gens sous une seule étiquette), l’eau est ambivalente – comme notre temps. Il a écrit son livre en 1941 et 2012 ressemble furieusement à la mentalité d’époque.

Il existe une morale de l’eau : eau douce ou eau violente, elle est lustrale comme au baptême ou emporte comme un tsunami. Comme lui, sacrifions à « l’imagination de la matière ». La nature s’offre pour le rêve et pas seulement pour jouir. La rando-croisière permet par exemple d’associer plaisirs culturels des parents et joie simple des gamins qui adorent se baigner… ou se battre dans la boue !

Vous pouvez aller sur l’Irrawaddy ou aux Lofoten, ou encore glisser dans la sierra de Guara en Espagne avec vos jeunes. Pourquoi ne pas aller voir les baleines, le loup et les castors au Québec, sans oublier l’ours brun avide de toute nourriture !

Mais vous pouvez aller aussi en France, riche de ses 5533 km de côtes sur 26 départements, sans parler des fleuves, des rivières, des canaux et des lacs ! De quoi contenter petits et grands pour pas loin. Par exemple le marais poitevin en kayak (ci-dessus). Le Finistère détient le record de 1170 km de sentier côtier. Le GR 24 part de Vitré en Ille-et-Vilaine pour aboutir à la Tour du Parc dans le Morbihan. La marche vivifiante du Mont Saint-Michel, est à vivre pieds nus en basse marée au départ du Bec d’Andaine, guidée par un passeur qui commente la balade entre sables mouvants, pêcheries à saumon et anciennes salines. Trois jours pour 355€.

Les eaux claires sont fugitives, légères, eau de source comme eau de feu ; elles parfument comme l’eau sauvage, elles purifient. C’est ainsi que l’île de la Dominique propose le sentier de 185 km d’où partent 14 itinéraires de 2 à 10 h de marche. Vous vous immergez au cœur de la forêt primaire, sur les anciens chemins tracés par les esclaves, allant de rivières en cascades. Vous pouvez emprunter aussi une péniche-hôtel en Provence, d’où vous explorerez en vélo vignes et champs de lavande de Villeneuve-Lès-Avignon à Aigues-Mortes, 9 jours pour 890€.

Les eaux lourdes sont porteuses de sombre, eaux mortes des mares stagnantes, eaux chargées de sédiments arrachés aux terres, ou de particules radioactives délétères – mais elles sont aussi les eaux d’où tout renaît parce qu’elles sont riches en matières. De quoi nager nu pour communier avec les éléments primaires.

Quelle douceur de planer dans le silence de la mer au-dessus des fonds, ou d’y tracer sa route à la main, en kayak ! La Nouvelle-Calédonie regorge de sites côtiers à explorer dans la baie d’Upi sur l’île des Pins, ou en randonnée palmée sur des sentiers sous-marins d’exception. Celui de l’îlot Hienga est l’une des six zones du lagon calédonien classées en 2008 au patrimoine mondial de l’Humanité par l’Unesco. Ou les Maldives où nagent sous la surface les demoiselles colorées (ci-dessous).

Les îles Éoliennes s’explorent en goélette pour y explorer le chao géologique des volcans avec un guide spécialiste, sans compter quelques visites archéologiques romaines, des repas italiens frais et somptueux dans de petits ports à l’écart du tourisme et des baignades en criques isolées.

L’eau composée est la terre imbibée d’eau, cocktail de limon et de nourrice qui produit cet entre-deux du marais si riche en faune. Madère, au cœur de l’Atlantique, est un jardin fleuri grâce au travail des hommes : ils l’ont irriguée de multiples canaux sur 1500 km, permettant aux orchidées de s’épanouir et aux pinsons de chanter. Au fil de l’eau, 23 sentiers vous attendent. En France, c’est Amiens qui vous offre ses hortillons du moyen-âge. Ces curieux jardins flottants sont enserrés entre les bras de la Somme et de l’Avre sur 300 hectares ; ils ne se découvrent qu’en bateau.

En conclusion de son maître-ouvrage, L’eau et les rêves, Bachelard évoque l’eau qui parle, murmurant à l’oreille des plantes, des bêtes et des humains. La rêverie des éléments est faite pour les poètes et l’époque veut votre évasion, dure aux hommes et menteuse en politique. L’eau materne, elle enveloppe et nettoie, rafraîchit comme une caresse et élève l’âme de ses vapeurs bienfaisantes. Le salon des Nouvelles Randonnées constitue un véritable ambassadeur des merveilles du monde. A vous de venir voir avant d’aller plus loin !

Destinations NATURE le salon des nouvelles randonnées du 30 mars au 1er avril 2012 à Paris

Site : www.randonnee-nature.com Réseaux : Facebook et Twitter

Gaston Bachelard, l’Eau et les rêves – essai sur l’imagination de la matière, 1941, Livre de poche 1993, 222 pages, €6.17

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