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Jules Vallès, La rue à Londres

Exilé à Londres après la Commune, Vallès rédige des notes, enquête, décrit la ville dans sa correspondance. Il veut en faire une œuvre, parallèlement à sa trilogie de Jacques Vingtras, ce qui aboutit in extremis avant sa mort. C’est encore un livre fait de découpures, de textes épars cousus ensembles mais qui se lit bien parce que l’auteur raconte aussi son vécu. Il s’agit d’opposer Londres à Paris, l’Angleterre (plus que le Royaume-Uni) à la France. Pour Vallès comme pour son temps, ce sont des frères ennemis malgré le traité commercial signé par l’empire. Le souvenir de Napoléon le premier reste vivace dans les mémoires.

Tout oppose Londres et Paris. Déjà, « les cochers (…) conduisent à gauche »… p.1205 Pléiade. Ce qui est pire pour Vallès, la rue londonienne est morte, figée par le cant, la discipline moraliste, le ce-qui-se-fait, l’agitation utilitaire du commerce. Il voit la rue parisienne du haut de son exil au contraire vivante, carnavalesque, bon enfant, rabelaisienne, révoltée. Les femmes ne sont pas des plantes de serre ou de viles putains comme à Londres mais ont de la coquetterie, des sourires, un air érotique. Les gavroches parisiens ont de l’ironie à la bouche. Les cafés sont ouverts et ont des tables communes, au contraire des pubs ou des clubs enfermés aux tables ou fauteuils individuels. Le dimanche n’est pas désertifié pour cause de religion mais empli de rires et de promenades.

Pour l’insurgé, la rue est avant tout le territoire des pauvres et ceux de Londres ont une condition pire que ceux de Paris. Il existe certes des workhouses où l’on reçoit les indigents contre dû travail, la mentalité protestante n’admettant pas la charité sans contrepartie ; chacun doit se prendre en mains. Mais les pauvres sont loqueteux, déguenillés, les enfants dépoitraillés et pieds nus, jouant dans la vase de la Tamise à marée basse. La rue est niée par les mœurs anglaises qui laissent faire les bas-fonds en les ignorant tout simplement, les cantonnant dans leurs quartiers.

L’inverse de la rue est l’intérieur. Vallès nie le « confortable » des intérieurs anglais ; pour lui ils sont austères, froids et sans âme. « Les Anglais vivent en cellule dans leurs coffee shops, dans leurs coffee rooms, dans leurs public houses – partout ! Ils restent, du berceau à la tombe, isolés, marmottant entre leurs dents, emboîtés dans des compartiments comme les Chinois dans les cangues » p.1204. Les bibliothèques sont sans bruit, les appartements des immeubles sans cuisine et les cuisines collectives en sous-sol sans casseroles, les chambres n’ont même pas de table de nuit pour le pot, ironise-t-il. L’homme s‘occupe de tout, les femmes ne doivent pas travailler, ce qui les incite à boire et à être souvent ivres quand elles ne sont pas des « moules à gosses ». En France la femme est tout, en Angleterre rien, résume Jules Vallès hanté par les parisiennes.

« L’Anglais ? Il est excentrique, point téméraire ; il est froid, point raisonnable ; il est morne, point rêveur » p.1204. Mais leur vertu est « la fierté d’être Anglais, c’est le chauvinisme affreux et héroïque (…) l’idée de patrie est forte autant que la foi chez les prêtres » p.1205. Ce réflexe ancré dans la mémoire culturelle explique le Brexit mieux que les arguments que l’on a cherché. « Voyez avec quelle prestesse leur brutalité cache tout d’un coup ses poings, rentre ses griffes dans le gant fourré de la diplomatie ! Ces grossiers par nature, ces impolis par orgueil, ces casseurs de nez, ont une politique cauteleuse et rusée » p.1205. Malgré la caricature, ce n’est pas si mal vu, De Margaret Thatcher à Boris Johnson, toute la diplomatie britannique en témoigne.

Ce qui plaît bien à Jules, en revanche, c’est la boxe. Il a regretté enfant de devoir se brimer. Tous jeunes, les garçons sont invités à boxer et les adultes les laissent se battre libéralement sous leurs yeux, jusqu’au sang, comme ces deux gamins de 12 ans qu’il a vu se bourrer de coups jusqu’à tituber sous les yeux de leurs pères qui comptaient les points. Le sport, en général, est bien vu en Angleterre et participe de l’éducation, ce qui paraît une horreur à l’Université française, rassise en intellectualisme issu des prêtres. Quant aux filles, « elles ont été élevées à la diable – en garçons – elles n’ont pas étouffé, ainsi qu’Emma Bovary, dans la discipline de l’école ou du couvent qui interdisait les ébats grossiers et masculins, mais encourageait les rêveries solitaires, au bout desquelles se dressait la volonté de tout savoir, l’envie de se jeter dans les bras d’un héros botté et moustachu » p.1261. Ainsi la fille embrasse beaucoup mais ne se livre pas ; « quand vient l’âge nubile, elle n’est point secouée par les ardeurs qui troublent les sens et fouettent la chair des ingénues de chez nous » id.

Cette excursion ethnologique dans le Londres des années 1870 est une curiosité et se lit bien.

Jules Vallès, La rue à Londres, 1884, Hachette livres BNF 2017, 327 pages + 22 eaux fortes et nombreux dessins, €19.20

Jules Vallès, Œuvres tome II 1871-1885, Gallimard Pléiade 1990, édition de Roger Bellet, 2045 pages, €72.00

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Les proies de Don Siegel

De l’ambiguïté de la séduction. Notre époque ne veut plus rien savoir de la séduction femelle, celle d’Eve dans le Livre, pour ne dénoncer que celle du mâle, le Violeur des réseaux. Mais la réalité est plus équivoque. En témoigne ce curieux film, tourné en 1970 juste après « la libération » sexuelle. Qui est la proie de qui ? Qui séduit qui ? Le mâle blessé, isolé des siens, qui cherche à survivre ? Les femelles délaissées en vase clos, qui rêvent chacune à un avenir différent en capturant dans leurs rets le seul mâle non armé du coin ?

Amy, 12 ans et « bientôt 13 » (Pamelyn Ferdin), marche pieds nus dans la forêt de Virginie à la fin de la guerre de Sécession, en 1864. Elle cueille des champignons comme un joli petit chaperon rouge. Elle découvre un homme blessé à la jambe et aux mains, le caporal nordiste John MacBurney (Clint Eastwood). Son petit cœur tendre fait boum et sa morale chrétienne lui interdit de le laisser crever, même s’il est un « ennemi ». Le Seigneur n’a-t-il pas dit « aime ton ennemi comme toi-même », ainsi qu’on le lit régulièrement au pensionnat ? Car Amy appartient à la couvée de jeunes oies blanches que garde dans sa grande demeure dans la forêt Martha Farnsworth, la directrice (Geraldine Page).

Celle-ci, une grande femme sèche, aigrie d’avoir perdu son seul amour à cause de la guerre, fait soigner le blessé mais n’a qu’une hâte, le livrer aux patrouilles sudistes pour qu’il soit incarcéré dans la prison avec les autres. Ce n’est guère chrétien mais patriote. Cependant, elle perçoit la réticence de certaines jeunes filles de 12 à 17 ans de son pensionnat, et surtout celle de son adjointe Edwina, et ne peut qu’en tenir compte. Lorsque la patrouille passe, elle parle avec le capitaine qu’elle connait mais ne se résout pas à dénoncer le nordiste chez elle.

C’est qu’après tout un homme à merci peut devenir utile en ces temps difficiles. D’autant qu’il semble inoffensif, se déclare Quaker et non armé, blessé en tentant de sauver un Sudiste. Le spectateur, qui voit en surimpression les événements réels, sait que c’est mensonge, mais comprend que c’est aussi une légitime tactique de survie. Rester au pensionnat lui permet d’être soigné et par de tendres mains, plutôt qu’être jeté avec les autres dans un cul de basse fosse et condamné à clamser.

Il tente donc de se couler dans le désir de chacune qui lui vient en aide : Amy qu’il a embrassé dans la forêt pour se l’attacher, Martha qu’il fait parler de son frère disparu qu’elle a trop aimé, Carol qui avoue 17 ans et le feu au cul (Jo Ann Harris), Edwina restée vierge et naïve à qui il promet le grand amour (Elizabeth Hartman). Chacune fantasme le prince charmant mâle dans ses rêves, dont Martha qui le voit en Christ nu à merci comme dans la pietà peinte qui orne sa chambre. Mais contenter tout le monde sous les yeux de tout le monde n’est pas facile. Lorsqu’une fois un peu rétabli, il se repose sous la tonnelle du parc, Carol vient l’embrasser et lui proposer de coucher, puis Edwina vient la renvoyer aux études et se propose ; mais Carol entend tout et les promesses que John lui fait à elle aussi. Jalouse, elle va attacher le chiffon bleu à la grille pour signifier qu’un prisonnier est disponible pour la patrouille. C’est Martha qui sauve le caporal nordiste en le faisant passer pour son cousin.

Le soir, il monte les escaliers avec ses béquilles pour aller baiser Carol qui l’attend à poil avec toute l’ardeur du désir diabolique, et dès lors tout s’écroule. C’est Adam qui a croqué la pomme et il est condamné à quitter le paradis. Edwina qui entend rire et divers bruits au-dessus de sa chambre monte avec sa chandelle et découvre la tromperie, John et Carol tout nus en train d’accomplir l’Acte qui est péché hors mariage. Effondrée de voir ce qu’elle aurait bien voulu subir mais dans l’ardeur du pur amour chrétien, elle pousse John dans les escaliers, ce qui lui brise la jambe en trois.

Est-ce réparable ? Sans médecin, ce n’est pas si évident, quoique l’on aurait pu essayer. Mais Martha, qui a des projets avec John pour gérer la ferme après la guerre, veut le rendre définitivement dépendant. Elle décide alors « pour éviter la gangrène » de lui couper la jambe au-dessus du genou. Acte fatal qui décidera du reste, cette fois c’est Eve qui croque la pomme et qui se chasse elle-même de son paradis rêvé. Lorsque John émerge des brumes du laudanum et s’aperçoit qu’il est châtré de l’un de ses appendices vitaux, il se met en colère et rejette toutes les femelles de la volière qui ont permis cela. Il soudoie Carol à son profit pour qu’elle laisse ouverte la porte de sa chambre, il fouille la commode de Martha pour prendre le seul pistolet de la maison, le médaillon des deux portraits du frère et de la sœur et les lettres de l’amour interdit qui prouvent l’inceste, il accepte avec Edwina de se raccommoder. Mais il accomplit le péché suprême qui est de tuer l’amour de la petite fille, la tortue Dominique d’Amy, en la jetant violemment par terre. L’alliance est renversée, Amy se rallie à sa directrice qui veut reprendre le pouvoir. Elle va lui cueillir une bolée de champignons puisque John les aime tant, qu’elle choisit soigneusement pour se venger.

Le caporal empoisonné, Edwina bloquée in extremis d’en manger, la tragédie du huis-clos psychologique est consommée. John meurt, il est enfermé dans une toile couse et enterré dans la forêt. Le chœur des jeunes filles pieds nus qui l’ont apporté blessé au manoir dans les premières scènes le remportent mort dans la forêt dans la dernière scène, avec en fond musical la même chanson populaire, Dove She is a Pretty Bird chantée par Clint Eastwood lui-même.

Lez film est audacieux, même pour son époque (encore plus pour la nôtre !). Le caporal adulte qui embrasse sur la bouche une enfant de 12 ans, qui baise ardemment une mineure de 17 ans, qui révèle à toutes le demoiselles l’inceste de la directrice Martha et de son frère ainsi que la tentative de viol de ce même frère sur l’esclave noire (Mae Mercer), et qui déclare, pistolet en main, que désormais il choisira lui-même avec qui coucher parmi le harem…

Qui est le séducteur ? Le sexe femelle face à la tentation mâle ? Le soldat armé qui n’a pas baisé depuis des mois et qui se voit offertes toutes les tentations ? L’armé ou la castratrice ? Eve ou Adam ? Don Siegel revisite la Bible en concluant que les deux sont coupables. De lâcheté envers leurs pulsions, des illusions de leurs cœurs, des plans sur la comète de leurs esprits – il révèle le vénéneux en l’humain. Ce n’est pas si mal pour un film yankee – un film évidemment incompris du même public yankee à sa sortie.

DVD Les proies (The Beguiled), Don Siegel, 1971, avec Clint Eastwood, Geraldine Page, Elizabeth Hartman, Jo Ann Harris, Darleen Carr, Mae Mercer, Pamelyn Ferdin, Universal Pictures 2017, 1h40, €4.80 blu-ray €28.50

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Histoires de pouvoirs

La génération 1960-1990 a aimé la science-fiction au point que le Livre de poche lui a consacré 42 volumes, en trois séries. La première, à cheval sur les années 60 et 70, a publié une anthologie des nouvelles américaines des années 1930 à 1960, soit la génération juste avant. C’est à cette collection qu’appartient Histoires de pouvoirs, bien avant les « Power Rangers » et autres « superpouvoirs » des dessins animés post-1990. A l’adolescence, j’ai beaucoup aimé cette collection, que l’on retrouve encore assez facilement d’occasion.

L’époque était à l’optimisme technologique, malgré les craintes sur la Bombe atomique et les robots ; notre époque est au pessimisme universel, avec la Bombe démographique et climatique et toujours les robots. Nous ne savons plus nous interroger efficacement sur les possibles des « pouvoirs » nouveaux, seulement sur les « craintes » qu’ils vont – forcément ! croit-on – susciter. Les 17 nouvelles du recueil éclairent tout un panorama des pouvoirs et de leurs effets.

Le don est le premier pouvoir, il forme ce qu’on appelle un génie. Il existe notamment des mathématiciens qui n’ont jamais fait d’études et dont le cerveau fonctionne dans l’abstrait comme une machine. C’est le cas de Gomez, plongeur en cuisine portoricain récupéré par l’armée américaine après avoir envoyé une lettre naïve formulant une nouvelle théorie mathématique sur la matière. Mais le jeune homme tombe amoureux et, pour lui, ce sentiment est bien plus fort que la technique et la puissance…

L’illumination est un autre pouvoir – sur les autres. Flamber clair imagine comment des radiations d’une centrale nucléaire où travaillent des robots en acier dérèglent leur cerveaux-machines et les rassemblent en communauté – qui se cherche un dieu. Une secte d’humains macrobiotiques et pré-hippies, colonisant les pentes de la centrale, constituera ce qu’il faut. Dès lors, le pouvoir est subi ; l’adoré se sent puissant. Comment vous appelez-vous ? je m’appelle Dieu. – Dieu comment ? – Dieu, tout simplement.

La transmission de pensées occupe un rang élevé dans ces nouvelles, du petit Ronny de 8 ans jouant pieds nus sur le pré devant sa maison (nous sommes au début des années 1950 aux Etats-Unis) et à qui un savant adulte enfermé qui va mourir « transmet » son savoir dans Les jeux, au bambin de 3 ans qui a le pouvoir de l’imagination pour modifier le paysage et le destin des gens dans C’est vraiment une bonne vie… car il lit les pensées. En revanche, le prof de Parabole amoureuse ressent ce pouvoir de lire dans l’esprit des gens comme un handicap ; il ne peut avoir aucun ami car il sait en écoutant leurs pensées ce que ses relations pensent de lui, ni aucune amoureuse car la promiscuité dans la transparence la plus totale devient vite un enfer. Oui, ce rêve américain puritain de transparence, que chacun sache tout sur tous comme l’œil de Dieu, est l’enfer, pas l’outil rêvé de la religion d’amour !

L’immortalité est un autre pouvoir, ce qui arrive au caporal Cuckoo (dérivé du nom français Lecoq, dit le cocu au 16ème siècle) qui rentre en bateau de la Seconde guerre mondiale. Il a fait les guerres de François 1er et a été sérieusement blessé. Heureusement, le chirurgien Ambroise Paré passait par là avec son aide de 15 ans, Jehan, et l’a guéri avec une thériaque de sa composition. Depuis, Cuckoo est immortel, ses blessures se referment toutes seules en un temps record. Mais il reste ce qu’il a toujours été, un rustre illettré, qui n’a su écrire son nom qu’au bout de 400 ans. Pas très drôle, l’immortalité !

La mémoire est un don qui a ses revers. Retenir tout ce qui survient, tout ce qu’on lit, tout ce qu’on écoute des conversations ne vous permet pas d’établir des relations humaines saines car les gens oublient, ce qui leur permet le pardon. Les obsédés qui n’oublient rien sombrent rapidement dans la névrose, ou se font rabrouer par les imparfaits qui croient se souvenir mais qui n’ont pas raison. Robert Silverberg décrit un gamin qui prend les gens en flagrant délit de mensonge et qui est obligé de s’enfuir à 12 ans pour vivre sa vie, condamné à ne rester à chaque fois que quelques mois ici ou là avant de se faire repérer comme magnétophone humain. A moins qu’il apprenne à se supporter et qu’il fasse servir son don ?

Les pouvoirs font peur et la société s’en défend par la psychiatrie, la prison, les honneurs. C’est le cas du vieux savant de 95 ans dans Voir une autre montagne. A chaque crise, il « prévoit » ce qui va se passer depuis l’âge de 5 ans où il a été témoin d’un accident… qu’il avait pré-vu en cauchemar. C’est le cas des jeunes adolescentes de La guerre des sorcières par Robert Matheson, qui sont utilisées par l’armée pour combattre en focalisant leurs esprits pour transformer les ennemis en torches, les écrabouiller, les noyer, et ainsi de suite dans le sadisme collégien. Tout est bon à l’Etat pour dompter les pouvoirs et assurer le monopole du sien. Jusqu’à assurer la peine de mort par les citoyens eux-mêmes, réunis en stade pour quelques minutes de Haine publique par Steve Allen, afin de faire griller par la pensée le condamné ! Une vraie métaphore du pouvoir médiatique, revu par un Etat totalitaire – ou des excès de la Cancel culture dont les messages de haine et de boycott déferlent sur les réseaux sociaux.

Mais si les pouvoirs venaient des étoiles ? La première expédition dans le Centaure ramène des « frères » invisibles qui traversent les murs, réalisent quand vous dormez des choses que vous ne savez pas faire, déjouent les gardes. De quoi inquiéter le pouvoir gouvernemental mais donner du pouvoir aux individus. Certaines planètes parviennent cependant à faire du pouvoir la réalisation du désir. Telle est Xanadu, ma nouvelle préférée sous la plume de Theodore Strurgeon. Un soldat-technicien américain débarque sur cette planète paisible dans l’intentions de la coloniser. Il est étonné d’être accueilli à l’atterrissage de sa capsule par un adolescent gracile et ferme en tunique transparente. Lui qui doit repérer son potentiel économique et humain aurait aimé un officiel. La planète doit être exploitée – à l’américaine -, ce qui n’est pas compliqué : « Pour annexer une planète, on commence par localiser son gouvernement central. S’il s’agit d’un système autocratique à structure pyramidale, tant mieux : il est d’autant plus facile de détruire ou de contrôler le sommet de la pyramide et de se servir de l’organisation existante. S’il n’y a pas de gouvernement du tout, on racole le peuple – ou on l’extermine. S’il y a une industrie, on la dirige à l’aide de surveillants et on fait travailler les indigènes jusqu’au moment où l’on a appris à se passer d’eux : il n’y a plus alors qu’à les éliminer. Si les gens ont des talents, on les assimile ou l’on contrôle ceux qui les détiennent » p.390. Sauf que cela n’a pas marché en vrai au Vietnam, en Afghanistan, en Irak… A l’inverse, les Xanadiens ont tout compris : aucun pouvoir centralisé, tous les citoyens en communication entre eux via des sénateurs qui les représentent, la vie hédoniste vêtu de rien – une tunique arachnéenne qui s’adapte au corps – habitant la nature avec des murs invisibles qui se plient. Chacun travaille quand il le sent, avec les connaissances qu’il ressent en lui, apprenant sur le tas et ensemble, laissant la tâche lorsqu’il est fatigué afin qu’un autre la reprenne. Une vraie communauté californienne avant la lettre – la nouvelle est parue en 1956 – bien loin de la pudeur névrotique du soldat en mission choqué de voir des corps quasi nus, de manger devant tout le monde et de déféquer à l’air libre ! Sauf que l’annexant n’est pas celui qu’on peut croire, tel est le sel de l’histoire.

Histoires de pouvoirs – La grande anthologie de la science-fiction, Livre de poche 1975, 415 pages, €8.49

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Bain en cascade d’Asuncion

Le déjeuner de l’hôtel est sommaire, à la mexicaine. Il est composé de trois tortillas, ces galettes sèches de maïs, fourrées d’une mayonnaise de champignons et de quelques rondelles de tomate et concombre. Nous prenons le bus pour deux heures de route vers le pays des Lacandons.

L’étape est ponctuée d’un détour vers les cascades d’Asuncion, à 7 km à l’écart de la grand-route. Il fait très chaud dans les collines. Thomas prend « un guide » à la communauté du village, plus pour faire vivre les gens que pour trouver le chemin, et nous voilà en route à pied vers les cascades. Il y a près d’une heure de marche dans le cagnard, en descente, en montée, avant d’entendre la rivière du haut d’une forte pente sous les bois. Il fait chaud et ça monte. Heureusement qu’une partie du chemin est sous les arbres. Outre le guide adulte, nous accompagnent deux petits garçons pieds nus et en polo déchiré. Le plus jeune, José Diaz, est le fils du guide Mateo ; il peut avoir 8 ans. L’autre garçon est un cousin de 10 ans portant une chemise blanche, Antonio. L’eau bruissante se fait entendre de plus en plus fort. La rivière bouillonnante est là.

Plus haut, en amont, se dresse la grande cascade qui barre le paysage de son déversement écumeux. La rivière se jette du haut de la barre rocheuse en arc de cercle, à près de 40 m de hauteur. C’est plus brutal qu’à Agua Azul.

Mateo me dit qu’il y a une grotte derrière le rideau d’eau. Peut-être même un trésor… Je n’y crois pas une seconde, cela fait partie des mythes de toutes les cascades, chez nous les ondines y cachent tout ce qui brille qu’elles ne peuvent résister à dérober. Nous nageons dans les bassins successifs créés par les remous de l’eau. Il faut éviter le courant central qui est très fort et qui entraîne rapidement vers le bassin aval très remuant. Rien de grave, Thomas en fait l’expérience, mais il vaut mieux être prévenu.

Seul Antonio a ôté sa chemise pour nous suivre à la nage ; le petit José semble ne pas savoir nager. Antonio est robuste pour ses dix ans, il a déjà l’air réservé et presque triste des adultes face aux étrangers que nous sommes. Mais il reste enfant : il sourit parfois à mes imitations d’oiseaux, tout comme il prend une attitude gamine, les bras serrés sur sa poitrine lorsque l’eau issue de la cascade tombe en pluie fine sur sa peau nue, glacée par l’air déplacé.

Nous allons sur un rocher plat, surélevé, face à la chute. Nous prenons en pleine face les embruns serrés de la cascade, au point qu’il est difficile de garder les yeux ouverts. Antonio a froid et tremble, sa peau se hérisse comme celle d’une poule, ses muscles se tendent, il raidit son maintien. Mais il ne dira rien, il sera comme les adultes. Il ne se relâchera qu’un peu plus tard, dans l’eau plus tiède d’un bassin. S’agrippant aux pierres et aux racines, il longera la forte pente hors de l’eau pour rejoindre José qui, resté habillé, l’attend. Ils se racontent des histoires tous les deux, ils rient.

Une fois séchés, les deux petits accompagnent les premiers du groupe qui repartent jusqu’au village. Ils sont très consciencieux, se retournant pour nous attendre. Ils marchent régulièrement de leurs pieds nus infatigables, tout en transpirant comme nous, ce qui colle leur chemise à leurs dos.

Une fois chez eux, leur mission accomplie, ils consentent à bien vouloir comprendre l’espagnol. Leur réserve initiale était de la timidité. Ils se laissent même prendre en photo, ce qui ne leur était jamais arrivé de leur vie au vu de leurs têtes lorsqu’ils se sont vus sur les écrans des numériques. Jacques leur montre les prises et tout le village s’agglutine, ou presque, pour découvrir cette « télé » portative. Nous quittons ces petits avec quelque regret mais la beauté d’une rencontre est dans son éphémère.

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Retour à Mindelo

Ce matin, le réveil a lieu avec l’aube. Une longue route nous attend, la traversée de l’île du nord au sud en Toyota. Je note la lumière nacrée du ciel où se découpent les palmes ébouriffées des deux arbres qui surplombent la cour.

Le minibus emprunte la route de Corda, creusée à sueur d’hommes dans le ventre de la montagne. Pavée à l’origine, les pluies de chaque octobre l’ont ravinée par endroit. La route monte, interminablement. On pense atteindre le col bientôt quand l’on s’aperçoit être déjà sur l’autre versant. En altitude, la brume épaisse d’en bas se dissipe et le ciel apparaît tout bleu. Sur le versant sud la terre est aride et quelques vagues biquettes broutent les seuls arbres plantés en bord de route. Nous croisons des gamins dépenaillés, certains torse et pieds nus, d’autres en uniformes d’école, des fillettes nattées portent des bacs remplis sur la tête.

Nous retrouvons Porto Novo et ses quartiers neufs de béton brut. Le chauffeur est fier de nous montrer un cube en nous déclarant : « c’est ma maison. » Souk de l’embarquement sur le vieux rafiot qui fait l’aller et retour Mindelo-Porto Novo. Paquets, bagages et légumes voyagent en vrac sur le pont avant. On embarque même un taureau, sanglé par le ventre, avec la grue de charge ! Sur le bateau, il est pour nous incongru de voir ici de petits blancs en jeans longs, chemises fermées et chaussures. Ils sont trop pâles, trop habillés, trop réservés, presque fades en regard des gamins capverdiens. Mindelo : nous débarquons. Le rocher isolé avec son phare désert avait déjà fait changer la houle. Nous retrouvons l’hôtel, le même qu’à l’arrivée, et reprenons les mêmes chambres. Après un repas de thon grillé et de frites, de fromage caoutchouteux à la papaye confite, le tout arrosé d’une bière, nous voici libres de visiter à nouveau la ville.

Quelques-uns vont à la plage dans le prolongement du port. L’eau est bleu turquoise, propre, assez profonde pour y nager, protégée des courants, et la plage est de beau sable doré. Enfants et adolescents du coin viennent y jouer et parfois s’y baigner. Un petit Ernani de 8 ou 9 ans, tout seul, vient s’installer auprès de nous. Il s’ennuie et cherche la compagnie comme un jeune animal. Il nous observe et nous sourit mais reste à l’écart faute de langue commune. Toute la communication humaine passe par le sourire, les gestes. Le gamin est caramel, fluet, frisé, laineux, il a de longues jambes et de grands cils. Nous nageons, nous reposons, lui sourions. Il va s’éclabousser, toujours seul, et retombe dans le sable où il se roule. Les grains dorés s’accrochent à sa peau comme un décor de sucre. Il agitera longtemps la main en au revoir lorsque nous quitterons la plage.

Maria avait lu dans le guide à broutards qu’outre les restaurants à homards – très chers – on pouvait aussi visiter le « musée » d’artisanat local. Nous le tentons. Il est sans grand intérêt : tapisseries, batiks, poupées, peintures, tout cela est d’inspiration planétaire avec quelques prétentions « modernes ». Nous rencontrons Joana Pinto en pleine action. Elle est peintre capverdienne et fixe sur la toile des scènes locales en géométries colorées. On distingue des pêcheurs, des femmes, du carnaval et du grog. Ce sont des allégories lumineuses, intéressantes, mais auquel leur entassement nuit probablement. Elles mériteraient d’être vues isolément. Les sculptures métalliques ou en bandes plâtrées sur armatures, qui peuplent la cour, font « travaux manuels ».

Le marché central s’ouvre dans le centre ville. Les étals regorgent de légumes et d’épices, et à l’étage de musique enregistrée. Des CD d’Herminia, Evora, Llobo, Bana, nous sont proposés. On peut les écouter pour s’en faire une idée et toute la boutique en profite. Une affiche de métis bodybuildé au petit nez refait à la Michael Jackson attire mon regard : je viens de croiser le chanteur dans la rue avant d’entrer !

Aujourd’hui vendredi, beaucoup de gamins et gamines essaient leurs costumes pour dimanche. Les filles ont un maquillage de star, les garçons se sont dessiné une grosse barbe noire et des moustaches. Elles se sont affublées de tutus ; ils portent des capes de Zorro. Certains sont en chat, d’autres portent un masque. C’est à la fantaisie de chacun, réalisation de fantasmes, rêves de féminité ou de virilité, idéal mimé pour un soir, fragile starlette ou macho musclé.

Nous prenons en groupe l’apéritif sur la terrasse, au vent qui souffle mais ne dissipe pas la brume. Nous allons ensuite au restaurant « Copa Cabana » près de l’Alliance Française, comme au premier jour. C’est l’un des seuls, selon Xavier qui a bourlingué de longs mois dans les îles, qui serve une cuisine correcte à Mindelo pour pas trop cher, et où nous pouvons nous installer à quinze. Nous payons 500 escudos le plat. Le plat de calmar au safran, avec pommes de terre et riz, n’était pas mauvais, mais le vin rouge portugais que Xavier s’obstine à nous recommander était toujours aussi mal conservé et râpeux, avec un arrière-goût de banane trop mûre.

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Cratère de Cova et village de Passagem

Réveil avec le soleil, au frais sous les arbres. Les chevreaux sont libérés de sous leur demi-tonneau et galopent vers leur mère qui les appelle pour téter. Petit-déjeuner aux rayons d’altitude. Mais nous allons grimper encore ! Nous prenons en effet un minibus pour le cratère de Cova qui s’élève à 1166 mètres au-dessus de la mer. La cuvette, large comme une arène de géant, est plantée de champs secs en damiers. Y bougent quelques vaches broutantes, quelques hommes piochant, fourmis dérisoires dans l’étendue. L’auto nous abandonne.

Nous nous mettons alors à grimper les pentes du cratère sous les clochetons wagnériens des pics embrumés dans le soleil. Sur la crête, nous avons une vue générale sur la cuvette d’un côté et sur une vallée couverte d’arbres et de plantations de l’autre. C’est vers elle que nous nous dirigeons en empruntant un chemin en lacets qui descend, interminablement, avec des méandres, vers une ribeira où coule l’eau. Comme à chaque fois que l’eau sourd de la terre, en ce climat, la végétation devient de suite luxuriante : bananiers, papayers, caféiers et même pommiers poussent allègrement, entourés des cannes à sucre omniprésentes. Sur des terrasses aménagées sont cultivés de petits lopins de choux et de carottes.

A un arrêt devant des plants de tabac, qu’entourent des caféiers, une minuscule Patricia de cinq ans nous salue. Elle est parée d’une robe blanche de poupée, mais déchirée ; elle a le visage grave, les traits doux.

Les lacets se poursuivent et le sentier descend toujours. Des femmes épierrent des terrasses. Elles récupèrent pour la construction et portent au village de Passagem dans de grands paniers sur leur tête. Deux vieilles fument la pipe. Un petit travailleur sans chaussures, ni chemise sous son gilet ouvert, brandit deux pics d’un air martial. Il montre les dents pour sourire et prend fièrement la pose. Que voilà un viril petit mâle d’à peine cinq ans ! Les filles du groupe se pâment.

Des écoliers jouent au foot dans la cour ouverte de leur école. Leur « ballon » est une boule de sacs plastiques entourés de ficelle. Ils jouent sans chaussures ni boutons à leur chemise, mais avec une conviction qui prouve leur santé. D’autres enfants ont préparé des chapeaux pour le carnaval qui démarre dans les îles la semaine prochaine. Un beau gaillard se prénomme Hercule et porte un tee-shirt à l’effigie d’un noir américain musclé. Ercoleo a le sourire des enfants bien dans leur peau et de l’énergie plein les membres. Sur invitation de sa maîtresse (oui je sais, il est si jeune, mais elle n’est pucelle que vous croyez) nous entrons dans une salle de classe. Filles et garçons de 6 à 8 ans sont mêlés, en chemisette ou blouse bleu ciel d’uniforme. Au mur sont accrochés des dessins d’objets et d’animaux de la vie courante avec leur nom en portugais : gato (le chat), pato (le canard), copa (le verre)… Les gosses sourient de toutes leurs dents blanches, traits doux, teint chaud, visage frais.

Nous descendons la piste parmi les fleurs et les plantes après le village. Se dressent des manguiers aux longues feuilles vert brillant, des dragonniers à la chevelure de cactus pointue, des bougainvillées fleuri pourpre profond, et un arbre sans feuilles où fleurissent des sommités mauves d’un bel effet. Un oranger en fleurs, subtilement odorant, nous attend au virage juste après un petit footballeur solitaire. Des gamines au sortir de l’école suivent le même chemin que nous et engagent la conversation à deux ou trois. Beautés en bouton. Nous entendons enfin des chants d’oiseaux et le gloussement du rio. A force de descendre et de descendre toujours, nous enfonçant dans cette vallée, nous avons bien fini par découvrir celui qui a creusé tout cela dans les siècles ! Le village de Passagem s’étend le long de ses rives, sur des centaines de mètres. Nous entrevoyons même une piscine – vide – entre les arbres. C’est un bassin de béton profond, peint en bleu ciel, avec des escaliers couleur sang de bœuf pour remonter et une échelle de métal noir. Très chic ! Le bassin est vide, mais on imagine le plaisir des enfants le jour où elle fut remplie.

Nous installons le pique-nique près d’une fontaine au robinet coupé. Le riz cuit hier soir se peuple de thon et de tomates vertes avant d’être englouti à pleins bols. Et les petites bananes qui suivent, poussées ici, sont parfumées. En revanche, les sardines portugaises « à l’huile de soja » n’ont aucun succès.

Les jeunes désœuvrés qui rôdent autour de nous durant la sieste près de la fontaine à sec se coiffent rasta et arborent des médaillons d’émail coloré sur la gorge. Ils sont entre deux mondes, celui des îles où ils sont nés mais où rien n’est possible pour eux, et le monde extérieur fascinant mais difficile à conquérir. Ils ressentent le malaise essentiel d’être d’ici mais de rêver d’ailleurs, sachant que lorsqu’ils y seront, ils auront la nostalgie du déraciné. Ni d’Afrique, ni d’Amérique, ni noir, ni blanc, ils sont toujours entre deux mondes. L’histoire de leur peuple est courte et dramatique : enlèvement, esclavage, famine, émigration. Ils aspirent à un monde nouveau puisque l’ancien ne leur apporte rien. Ils n’ont rien à hériter, ils doivent se faire eux-mêmes. Ils préfèrent le disco d’Amsterdam et ses rythmes de modernité aux vieilleries traditionnelles nées des plantations et de la dictature. Comment ne pas comprendre cet écartèlement culturel ? L’un d’eux s’appelle Tony. Il est coiffé rasta et arbore tous les accessoires de la réussite locale : vêture occidentale, quincaillerie, lunettes noires – et un pick up Toyota avec lequel il doit faire taxi. Rasta Tony fait nettoyer son véhicule par un gamin complaisant qui va pieds nus, chante et lui fait la conversation pendant qu’il passe un chiffon mouillé sur la carrosserie rutilante. Rasta Tony a des bouclettes nattées, une chemise hawaïenne ouverte sur un torse maigre, une médaille verte et rouge lacée au cou et un short de jean noir. Rasta Tony se paie le luxe d’aller boire une bière pendant que le gamin peaufine en battant pour quelques sous le tapis du chauffeur.

Au-dessus de nous le manguier fait de l’ombre et les cannes, un peu plus haut, balancent en rangs serrés leurs tiges souples et leurs feuilles dont le soleil souligne en filigrane les nervures. Une sieste morne en vallée moite. Soudain éclate un disco local, remixé dans les studios d’Amsterdam. C’est une radio-cassettes allumée par un rasta qui croit ainsi nous faire plaisir. Ce bruit en attire d’autres en débardeurs et lunettes noires. Un cabot (verdien) aux oreilles mitées sent la nourriture et vient quémander, œil triste et queue doucement battante. Je lui donne du pain qu’il mâche consciencieusement jusqu’à la dernière miette.

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Bivouac à la maison du garde

Le vent a soufflé toute la nuit dans nos bronches, apaisant nos rêves. Le rose d’une nuée au-dessus de ma tête me réveille. Le soleil commence à apparaître sur la mer. La ville s’éveille peu à peu. Des gamins gazouillent déjà en allant vers l’école, oiseaux du pavé. Les adolescents de la maison sont déjà debout et vaquent à leurs affaires, unis comme deux frères qu’ils sont. Le plus grand, 15 ans, porte chaussures et pantalons, tandis que le plus jeune, 13 ans, va en bermuda et pieds nus. Le petit-déjeuner est au rez-de-chaussée de la maison, comme le dîner d’hier. Le gâteau cannelle-orange est moelleux ce matin et le pain est frais. Le café fait par la mama est bon. Nous découvrons en guise de confiture une pâte de goyave très savoureuse.

Un tour sur le port avant le départ : c’est une simple jetée ruinée par le ressac et les ans, qui protège à peine le bassin minuscule prévu pour les barques de pêche. Il y faut peu de tirant d’eau car une grosse plaque de roche s’étale en son milieu. On a toujours débarqué les marchandises des bateaux hauturiers comme le faisaient de tous temps les contrebandiers : en chaloupes depuis le mouillage. Sur l’estran un peu plus loin, une piste d’aéroport a été aplanie. Quelques ouvriers piochent et pellettent pour on ne sait quels travaux derrière le bassin. Un gamin couleur café, en short bleu et maillot de foot rayé jaune et vert joue avec un chien dans une barque tirée sur la grève. Il sourit de toutes ses dents blanches, ses orteils vigoureux ancrés sur un banc de nage.

Adieu au village de pêcheurs de Ponta do Sol. Nous nous entassons dans un taxi collectif de marque japonaise Hiace pour une heure de route, d’abord le long de la mer puis sur une piste qui grimpe dans les montagnes de l’intérieur par la Ribeira Grande. La piste passe à Coculi puis s’arrête à Cha de Pedra. Nous poursuivons à pied sous les regards plus curieux ici qu’ailleurs des habitants du cru. Une vieille cassée en deux chante et danse, puis se met à grignoter quelque chose emballé dans une feuille sous l’œil intéressé d’un chien. Deux tout petits nous regardent de loin avec crainte, comme si nous étions des diables venus les emporter. Plus loin des hommes se rafraîchissent à la fontaine, les regards inquisiteurs ; ils murmurent des « bom dia » à peine polis. Que venons-nous baguenauder dans ces montagnes isolées où l’on survit à force de travail ?

La grimpée sera rude, sous le soleil, sans un souffle d’air. Nous avons 800 mètres de dénivelé à monter sur un sentier de chèvre qui serpente sur la pente parfois très forte. Toute pause à l’ombre est bienvenue. Le pique-nique est comme une récompense, très haut, à flanc de montagne, à même le chemin, face à la vallée immense. La vue est embrumée comme si la terre que nous venons de quitter s’éloignait déjà dans un passé ancien. Après le pilpil de blé au thon en boite, nous avons mérité une longue sieste à l’ombre de la crête. Le silence est presque minéral.

Nous repartons pour terminer moins rudement. Sur la crête le paysage change. Les pentes caillouteuses où pousse une herbe rare laissent place à des champs où lèvent le maïs et les pois. Quelques fermettes s’égaillent de-ci delà, couvertes de sisal et entourées d’un muret de pierres. Des garçons de tous âges jouent au foot dans la poussière, pieds nus, leur ballon gros comme un pamplemousse. Ils interrompent un moment leur partie pour mieux nous observer. Le plus grand gratte son ventre nu, perplexe. Faut-il nous saluer ? Nous parler ? Mais en quelle langue ? Ne vaut-il pas mieux attendre nos réactions ? En l’absence d’adulte pour lui indiquer sa conduite, il reste indécis, pourtant chef de sa petite bande. Comme il ne sait que faire, il relance le ballon ; les petits se déprennent et se remettent à jouer.

Sur les crêtes alentours, de vastes opérations de reboisement ont rassemblé ici des pins et des mimosas. Il s’agit de retenir la terre, sinon vite entraînée par le vent et les pluies violentes. Nous suivons un moment la route, si blanche de poussière qu’il nous faut impérativement chausser des lunettes de soleil.

La maison d’un garde forestier se dresse sur une hauteur. Le nom du site est évocateur : Moro de vento. Nous camperons autour. Il y a de l’eau au robinet pour faire la cuisine. Une infusion de camomille nous attend à l’arrivée en guise de thé. « Tiens, c’est ce que prennent les vieilles dames à cinq heures ! » Je ne sais plus qui a lancé cela mais Maria (la trentaine) rétorque aussitôt : « mais moi aussi, j’en prends ! ». Rires.

Chien jaune, coq noir, biquette ocre. Nous sommes à la campagne. Le garde attrape les deux chevreaux que cette dernière nourrit pour les enfourner sous un demi-tonneau renversé pour la nuit. Y aurait-il des « bêtes sauvages » ? Ou seulement la malice des hommes ou la lubie d’un chien ? Je termine la lecture du livre de l’ethnologue voyageur Jean-Yves Loude, « Cap Vert, Notes Atlantiques », écrit en 1997, et la dixième de ses îles du Cap Vert ce soir. Ce qu’il a écrit sur San Antao ne me convainc pas, il y est trop bref, mais il a parfois le style lyrique qui convient à l’atmosphère du lieu.

Le dîner, une fois la nuit tombée, est de poulet aux fayots avec un peu de chorizo pour le goût. Gilles et Chantal nous avouent faire partie d’une chorale. Ils s’isolent quelques minutes pour répéter avant de chanter en duo. Nous passerons la nuit sous les mimosas, face aux étoiles, dans la température agréable des mille mètres au-dessus de la mer.

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Ponta do Sol

Deux gigantesques gâteaux parfumés au citron ne résistent pas à treize occidentaux nourris au sucre depuis l’enfance au petit-déjeuner. Ce matin le fromage fait moins recette, mais l’on commence à apprécier – ou à savoir préparer – le café « à la turque ». Les premiers jours, la découverte d’un paquet de café moulu nous avait surpris : à Paris « ils » ont fait une erreur, ce n’est pas possible ! Et puis, faute d’autre solution, nous avons essayé. Ce café en poudre, jeté dans l’eau bouillante, est en fait bien meilleur et plus facile à conserver que le café « soluble ». Les « technocrates de Paris » ne s’étaient pas trompés : ils l’avaient fait exprès. Et ils avaient raison…

Une rumeur enfle : ce sont les gamins, garçonnets et fillettes, qui jacassent à l’entrée de l’école. Les coqs chantent ici ou là, comme si le soleil venait à peine de se lever. On entend les cris d’une maman engueulant son petit garçon trop lent. Sur les crêtes autour de nous flotte la brume. Aucun nuage au ciel mais un voile assez épais, poisseux, sur le paysage. Une fillette joue avec une ficelle dans la rue ; elle lève une jambe et saute à la corde, toute seule, perdue dans son plaisir.

Nous prenons le départ, le chemin vers la mer. Le village a ses vieilles femmes et ses enfants dans les rues quand nous le traversons : « bom dia ! adios ! ». Enfin la mer et sa rumeur sur les rochers, inlassable soupir. Le chemin longe la falaise, empierré, sinuant sur le relief. Sur la mer stagne un voile de brume, le vent est coulant. Le long de la mer se dressent quelques maisons et une école, dans laquelle nous invite la maîtresse. La classe est vide. Sur le mur est affichée la liste des élèves aux prénoms et noms composés à rallonge. L’orthographe est phonétique. Je relève un « Stivan », un « Ailtron » et un saint hypothétique : « Navy ». Les visages sont à l’extérieur. On ne peut interrompre notre marche, se poser quelque part, sans voir surgir très vite par deux ou trois, toute une bande de gamins et gamines entre deux et dix ans.

Une ribeira s’ouvre dans la falaise, à notre droite, la Ribeira Graça. Le vent est à décorner les bœufs. Yves, d’ailleurs, en perd sa casquette. Des femmes repiquent l’igname dans la terre grasse bien irriguée par un ruisseau en activité. Nous marchons sur les murets de pierres qui délimitent les cultures. Plus haut, nous pique-niquons à l’ombre, sous un bassin de retenue d’eau aménagé de grosses pierres. L’itinéraire fait jardin japonais : de l’eau glougloutante, des pierres rondes disposées en chemin, les feuilles triangulaires du manioc en guise de nénuphar, les cannes à sucre en guise de roseaux – et la falaise de basalte noir.

Pendant que les autres ronflent au soleil, repus, je pars seul explorer le haut de la gorge. Elle sinue fort loin vers l’intérieur, se rétrécissant progressivement. J’ai l’impression enfantine d’explorer une île déserte. Si forte que je retire mon maillot pour mimer les corsaires qui hantaient mon imagination, il y a longtemps. Pas un bruit, pas même un oiseau. Des bananiers, en ligne, sont élevés dans l’ombre, les pieds au bord de l’eau. De gros papillons brun ocellé volettent, de larges libellules au corps vermillon passent lentement dans un vibrion d’ailes. De l’eau tombe goutte à goutte de la falaise sur les feuilles avec un bruit mat. Je m’avance longuement sans voir le bout de la gorge. La bananeraie n’en finit pas ; chaque endroit est aménagé pour fixer la moindre parcelle de terre. Alors que je revins, je croise Cyril parti explorer à son tour, blond et osseux jeune corsaire d’histoire. Il est le seul être humain que j’aperçois depuis vingt minutes. Encore une autre impression capverdienne, celle d’être seul à quelques mètres des chemins…

Retour vers la mer. Les gamins de Corvo (corbeau) nous saluent au passage. Très rude montée par une piste en lacets jusqu’au col avant le village de Fontainhas, où la bière nous tend le goulot. Au col s’élève une étrange lame de basalte, toute droite. Alourdis de taboulé et de bananes, les touristes arrivent un à un au sommet, rouges et soufflant. Dans la montée, les cheveux de sorcière sentaient le jasmin. Devant l’arrêt bière se prélasse au soleil un chat tigré couché en rond sur la pierre. Une petite fille vient acheter deux sous d’éponge à récurer et jette un regard étonné au groupe réuni dans la courette de l’épicerie pour siroter. Sa jupe est un jean de garçon repris en volants successifs. Fontainhas est « le village le plus photographié » de l’île. Il faut dire que, perché sur son promontoire au milieu des vallées, ses façades peintes en pastel, il a le cachet des vieux villages de nos sud. En poursuivant la piste, nous rencontrons dans l’ordre cinq travailleurs, dont un seul brasse du ciment (les autres discutent), trois gavroches perchés dans les branches d’un figuier, un père blanc tenant de sa main gauche un petit garçon et de la droite une fillette (tous trois français, selon le « bonjour » qu’ils nous lancent en chœur), puis deux dames touristes en sandales et bibis. Arrêt photo au virage qui surplombe le village – un classique. Suivi d’un arrêt admiration au virage suivant : la vue sur l’océan et Ponta do Sol.

Au loin dans la brume, Ponta do Sol apparaît comme une presqu’île frangée d’écume blanche. Se dressent quand même quelques immeubles d’un modernisme agressif qui doit plaire aux locaux, mais que nous avons abandonné depuis les années soixante. Le cimetière juif, le chrétien, des dizaines de maisons en parpaings bruts, pas finies, certaines à peine commencées et abandonnées aux fondations en attendant des jours meilleurs ; d’autres sont déjà habitées parmi la zone, c’est le quartier neuf. Près du port, le vieux quartier est en ruines. La terrasse de la maison où nous allons dormir donne sur un toit voisin de tuiles percées, et sur un autre en lattes de bois à demi pourries. Les rues se coupent à angles droits, pavées de galets où roulent les cyclomoteurs et où jouent au ballon pieds nus les tous jeunes adolescents. Les façades paraissent de pâte d’amande comme dans les contes tant leurs pastels sont appétissants à l’œil. Parfois, un arbre dépasse d’un muret, signe d’un jardin secret où il doit faire bon s’isoler. L’atmosphère est coloniale, nonchalante, lourde. La lumière atlantique est humide, salée, diffuse. Elle donne envie de se soûler ou de se perdre dans les moiteurs de femme. Aucun monument dans la ville ; tout est à ras de terre, deux étages au plus. On ne vit qu’au présent.

La marche, le vent et la déprime réclament une bière glacée avant même le thé chaud et les biscuits de rigueur. Le dîner est servi « dans l’hôtel » non par Angelo mais par la mama qui parle un peu français et ses enfants, deux métis adolescents d’âges rapprochés et deux petites filles jolies. Thon sauce piment et poulet aux pois chiches composent le principal des agapes. Xavier tient ensuite à nous emmener déguster le « café de San Antao », cultivé et torréfié ici, artisanalement. Nous n’allons pas loin, juste au bistro d’en face, une maison de vieille famille commerçante, restaurée il y a quelques années par un Suisse.

Le café, préparé à la turque par l’épouse, est suave et parfumé. Le grog servi ensuite, provenant des plantations personnelles du même Suisse, est infect. Xavier a beau nous vanter la distillation « en tête de chèvre » de tradition, plutôt qu’en tête métallique plus moderne, rien n’y fait. On déguste une sorte d’alcool à brûler amer, sans aucun raffinement. Le petit garçon vient taquiner son papa, un vieux blanc maigre et barbu à lunettes, faire câlin. Sa mère est Capverdienne et colorée. Le gamin peut avoir six ans, il est brun, fin, court pieds nus comme les autres petits du coin. Devant les étrangers blancs, il revendique son papa blanc aussi, tout fier. Il en est émouvant. Il a de beaux yeux noirs brillants et un malicieux sourire.

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Cruzinha da Garça

Nous revenons ce matin vers la mer pour emprunter le chemin de crête sur l’autre flanc de la ribeira. C’est une grimpée pavée sinuant sur la pente, à l’ombre puis au soleil. En nous retournant, nous avons une vue plongeante sur le village que nous venons de quitter. Sur l’aire de foot les ânes qui transportent nos bagages sont encore à peine bâtés. Sur l’autre versant, le chemin descendu hier joue les couleuvres dans le paysage. Sur notre droite s’étend l’océan bleu sombre, surplombé d’un petit cimetière marin. Rares sont les tombes à mausolée, la plupart des emplacements sont marqués de simple croix plantées dans le sol.

Près du sommet sont cultivés les champs de maïs. Un métis de 16 ans les ramasse à brassées, pieds nus dans la terre sèche. Il porte un lourd gilet de laine à même la peau, ouvert sur la poitrine. Au bord du chemin poussent quelques buissons de tomates cerise sauvages. Des choucas jouent avec les courants d’air au-dessus de tout.

La descente est aussi raide que la montée le fut. La falaise nous coupe du vent venu du large et c’est le cagnard. Nous nous dépêchons d’arriver en bas pour nous allonger à l’ombre d’un acacias, le long d’un rocher qui a gardé le frais de la nuit. Relevés, nous suivons le lit de la ribeira et débouchons droit sur l’océan. Passé le tournant de la falaise, nous arrive alors, droit sur le visage, une grande bouffée d’air salé. Le vent étrille les vagues et les fait friser en moutons. L’eau est claire, le ressac mousseux brumise l’air ambiant. Nous longeons le rivage, marchant avec précaution sur les gros galets de basalte poli, à l’ombre un peu dangereuse des falaises d’où peuvent tomber des pierres. Le village de pêcheurs de Cruzinha da Garça (la croix du héron), construit sur un promontoire, se rapproche. Il est fabriqué de cubes de ciment, certains pastels. Quelques palmiers agitent leurs têtes majestueuses et font crisser leurs palmes. Des enfants quasi nus nous regardent avec la joie de la nouveauté. Nous échangeons de spontanés sourires. Leur vitalité nous fait chaud au cœur et nous donne envie de chanter.

Nous traversons les rues en plein soleil pour nous éloigner le long de la côte. Une descente à pied nous conduit à une anse large où vient battre le flot. L’eau atlantique y vient mousser avec de mâles soupirs. Nos plantes de pieds se rafraîchissent avec délice dans l’eau marine sans cesse réoxygénée sur les rochers. L’air vivifiant donne faim, comme son parfum de sel. Les boites de sardines et de thon, les pickles et les olives, le fromage et le pain, sont vite dévorés. Seuls les beignets locaux, gras et serrés, sont moins appréciés, sauf des jeunes qui ont besoin de se caler l’estomac. Toujours pas de bain possible. Aussi, regardant la mer avec nostalgie, nous nous résignons à la sieste à l’ombre d’une avancée de falaise, dans le bruit incessant des rouleaux.

Soudain Marie-Claire pousse une exclamation : « Alain, vient voir ! » Qu’a-t-elle donc trouvé qui la mette dans cet état ? Elle me désigne quelque chose entre deux rochers. De loin on dirait une poupée gonflable – petit format – irisée de bleu et mauve. De près, la chose ressemble plutôt à un préservatif usagé, vu la forme. Mais ce n’est qu’une méduse garnie d’un sac qui se gonfle d’air pour flotter et se déplacer sans effort à la surface de l’eau. Le ressac l’a jetée sur le rocher où elle se dessèche peu à peu. Nous la mouillons, la repoussons avec un bâton vers l’eau qui la reprend. Nous avons le plaisir de la voir flotter à nouveau ballottée par les vagues.

Retour au village, avant de remonter la sierra da Garça du côté droit. Nous passons devant le cimetière, puis se dresse le village de Chada Igreja au milieu de ses champs de cannes à sucre en terrasses. La municipalité est riche : fleurs publiques, squares, boutiques, église. Les gamins vont pieds nus mais par plaisir ; ils sont bien habillés, pantalons sans trous et débardeurs aux sigles de basket.

La maison où nous logeons, dans le village, est luxueuse. Elle comprend plusieurs étages qui la rendent aussi haute que l’église, sa façade est peinte en saumon et des affiches de Kingston upon Hull sont encadrées dans l’escalier, pour rappeler que le maître de maison a travaillé en ce lieu étranger où il est devenu « riche ». Je ne sais pas où se trouve ce Kingston : en Jamaïque ? en Angleterre ? en Australie ? en Nouvelle-Zélande ? De la terrasse, nous avons une vue imprenable sur les pitons de l’île comme sur les toits du village. L’on s’amuse un moment aux interprétations des formes qu’ont pris les cheminées de basalte sous l’érosion : là un visage tourné vers le ciel, ici le profil d’une poitrine féminine au téton dressé.

Un punch pas trop sucré permet d’attendre que reviennent les derniers à passer sous l’unique douche, dans une vraie salle de bain, mais avec de la seule eau froide. A treize, la douche dure bien deux heures ! Le bouillon de poule au vermicelle qui nous attend ensuite est de facture très classique (sachets dilués dans l’eau chaude) mais le ragoût d’oiseau est un délice. Son odeur alléchante nous a accompagné une partie de la soirée et la saveur du plat servi était à la hauteur de son parfum. Marie-Claire aime le grog et la clope. Elle boit l’un et allume l’autre, tirant alternativement sur les deux. Ce soir, je trouve qu’elle a furieusement le look « copines » de Brétécher.

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Les enfants d’Alte Mira

La rosée, cette nuit, s’est déposée sur les sacs. L’air qui va par coulées intermittentes est chargé d’humidité et sa fraîcheur saisit au réveil, bien qu’il fasse largement au-dessus de zéro. Ce frais ne durera pas. Il nous suffit d’observer les enfants déjà pieds nus, en shorts courts. Quand le soleil se lèvera…

Lentement, le petit-déjeuner est bu et mâchonné, lentement les affaires sont remballées, les sacs refermés. Les uns et les autres commencent à s’agiter de plus en plus, de plus en plus vite, émergeant de la glu du sommeil. Ce n’est pas que nous soyons pressés, l’étape d’aujourd’hui est prévue courte. Mais l’effet de groupe joue à plein ; personne ne veut être le dernier à enfiler ses chaussures, boucler son sac, chercher à la fontaine de l’eau pour sa gourde. Sur les crêtes en face le soleil souligne les reliefs. Aiguilles et pics, blocs et mesas, ce chaos volcanique éructé des profondeurs et brutalement figé au froid de l’air s’est immobilisé pour des millénaires.

Sur le chemin, nous longeons un pressoir de cannes à sucre, un trapiche. Il n’est pas en fonctionnement, mais Xavier nous explique qu’un joug entraîne trois cylindres verticaux entre lesquels on enfile les cannes. Happées par la vis, celles-ci expriment leur jus frais, qui est récupéré en tonneau au-dessous. Il est laissé à fermenter cinq jours avant d’être distillé en alambics pour produire le grog, ce nom local du rhum brut venu du vocabulaire marin international.

Nous poursuivons le tour du village, étagé sur les flancs de la vallée. Un vieux nous invite à nous asseoir et à discuter un moment. Il a travaillé au Luxembourg jadis et parle français. Il a été ensuite marin, a visité plusieurs pays. Il est revenu chez lui finir ses jours, s’établir et faire dix enfants. Les aînés ont déjà émigré au Portugal, en Espagne, en Hollande, d’autres sont restés dans les îles mais se sont installés en ville. Ne restent que les plus jeunes qui sont là, de 3 à 17 ans. Les garçons portent les cheveux ras et la casquette à la mode américaine ou des dreadlocks rasta avec la nuque rasée. Les plus grands ont la boucle d’or des marins à l’oreille. Toute la panoplie pour paraître moderne, dans le vent et branché sur la planète. Eternelle question d’identité des adolescents. Ils sont timides et ne nous adressent pas la parole, mais nous dévorent des yeux pour apprendre comment « on doit » être. Plus loin, une vieille dame nous entreprend, à qui il ne reste qu’une seule canine à sa mâchoire. Elle nous dit qu’elle est pauvre, qu’elle a eu plusieurs enfants, mais que ses filles sont mortes. Restent deux petits garçons qui nous regardent, indifférents. Ce sont ensuite deux gamins portant une grosse balle de foin sur la tête qui nous lancent le rituel « comment tu t’appelles » dû à tous les touristes qui passent ici, la majorité français et randonneurs comme nous.

Nous descendons la piste pavée jusque dans le canyon vers la ribeira Alte Mira pour pique-niquer sous un grand arbre. Trois enfants sont assis et nous regardent faire. L’un d’eux, au teint plus clair, est robuste et lumineux. Son teint, ses yeux, son sourire, tout en lui irradie comme un dieu grec. Il est heureux et avide de vivre. Le voir apporte de la joie, sa santé est communicative. D’autres gamins ne tardent pas à les rejoindre et ce sont bientôt une vingtaine de personnes, enfants de tous âges et quelques adultes, garçons et filles, qui s’installent en face de nous et nous observent exister. Quelques « comment tu t’appelles » pour se faire remarquer, mais surtout le plaisir d’être là et de regarder.

Le vent, qui s’est levé à nouveau, fait chanter les feuilles de canne à sucre derrière nous, tandis que nous cherchons individuellement ou par couple un endroit plat pour la sieste. Une maman est fière de ses enfants, elle pousse sa petite fille à aller demander à chacune et chacun d’entre nous « comment il s’appelle ». Son prénom à elle est Saïda. Ses cheveux ne sont pas crépus, non plus que ceux du garçon, son frère, que la maman lisse amoureusement avant que cela ne finisse par agacer. Le petit a des reflets châtains dans sa chevelure et de grands yeux noirs, pas plus de chaussures que les autres. A voir le gavroche se rouler à plat ventre sur les cailloux, se frotter le dos au rocher, puis étreindre un copain, on le sent tout de plain-pied avec la nature, ses instincts et les êtres.

Deux fillettes invitent Chantal et Martine « voir chez elles » au village un peu plus haut. La moitié du groupe les suit, visite le village, regarde les photos, rencontre les grands-mères et les petits frères et sœurs. Lorsqu’elles sont de retour, les fillettes se sont fait belles ; elles ont ôté leurs oripeaux pour passer des robes colorées, ont pris leur poupée à la main, pour nous faire honneur et tenter une photo. Certains garçons, sur l’instigation de leurs mères, se sont changés aussi, un 12 ans qui revenait de l’école et le gavroche de tout à l’heure. Il porte maintenant un bermuda fait d’un vieux pantalon coupé et un maillot de foot aux bandes verticales bleu et jaune.

Nous nous enfonçons dans la gorge qui doit déboucher sur la mer… J’aime ce paysage des gorges, toujours un peu mystérieux, avec un ruisseau au centre qui roule sur les cailloux. Grâce aux pluies d’octobre dernier il n’est pas à sec. De temps à autre des aiguilles de basalte coupent la falaise, déchiquetant un peu plus le paysage. Il fait frais. Quelques filets d’eau coulent en cascade sur la paroi et rendent la roche luisante comme de l’étain poli. Pas un bruit. Nous allons trop loin, revenons sur nos pas, retournons, rebroussons à nouveau chemin. Xavier ne sait plus où il faut prendre le sentier pour remonter sur le plateau. Nous finissons par découvrir une sente de chèvres pour rejoindre la route plus haut, et le village. Celui-ci est bâti en bord de falaise, ses champs cultivés en terrasses alentour. Nous grimpons deux étages de la maison où nous allons coucher pour rejoindre le toit plat. Il est plus étroit et moins isolé du village qu’hier soir.

Le vent coulant s’est fait trop frais et nous dînons à l’intérieur. Le traditionnel ragoût, ce soir, est au thon. Même composition de légumes qu’hier, même temps de cuisson. Le poisson, n’étant pas une vieille poule, est trop cuit. Mais les parfums se mêlent avec la même étrangeté. A la nuit tombée, la seule télévision du village est sortie de l’école et installée dans la rue. Le spectacle est public et chacun s’agglutine en cercle devant le poste. Les vieux et les vieilles ont sorti leurs chaises et ne regardent l’écran que du coin de l’œil, en continuant à discuter. Les adolescents sont debout, en groupe. Les enfants sont assis en tailleur, serrés les uns contre les autres, béats et silencieux.

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Pablo Daniel Magee, Opération Condor

Ce livre est un « roman vrai » bien qu’il se présente comme vrai et n’écrive pas le mot roman sous le titre, et raconte l’histoire de Martin Almada, rencontré en mai 2010 lors d’une mission au Paraguay pour l’ONG Graines d’énergies par un journaliste français d’alors 25 ans formé à Londres. Martin jouait pieds nus à 6 ans dans la boue avec les petits indiens Chamacoco de Puerto Sastre. Il aimait l’école et apprendre, vendant les beignets de sa grand-mère aux lycéens avant d’écouter les cours sous leurs fenêtres puis de réussir des études. Il deviendra le premier docteur (en sciences de l’éducation) du Paraguay, formé à l’université nationale de La Plata en Argentine à 37 ans. Mais il reste du peuple, axé vers la pédagogie, seul moyen de sortir de l’esclavage moderne des patrons et des militaires.

Ce sera son chemin de croix. Contestataire marxiste version Fidel Castro, qu’il rencontrera tard dans sa vie, il éduque ses enfants et ses élèves à l’esprit critique dans le meilleur des Lumières. Il fonde une école, l’institut Juan Baustista Alberdi à San Lorenzo, dont la pédagogie conduit la plupart de ses élèves au bac. Il poursuit ses études de droit et devient avocat en 1968, à 31 ans. Mais il évite le dictateur Alfredo Stroessner, omniprésent président depuis 1954 de ce petit Etat enclavé du Paraguay, et le titre de sa thèse sur l’éducation dans son pays le fera soupçonner de « communisme ». Or on ne badine pas avec cette peste rouge depuis l’arrivée au pouvoir sans aide extérieure de Castro à Cuba. Les Etats-Unis mettent en place en 1975 un cordon sanitaire idéologique, financier et militaire pour contenir la gangrène. C’est l’opération Condor qui vise, sous l’égide de la CIA, à coordonner les renseignements de six Etats latino-américains dictatoriaux : Argentine, Bolivie, Brésil, Chili, Paraguay et Uruguay.

A ce titre, le journaliste qui écrit son récit, en fait une sorte de grand complot maléfique pour conserver le réservoir de matières premières sud-américain au nord. C’est déformer et amplifier ce qui n’est, après tout, que de bonne guerre contre l’empire soviétique . C’est toujours de la faute des autres si l’on est esclave… Or Alfredo Stroessner a utilisé Condor à des fins de politique intérieure pour faire arrêter et torturer ses opposants – pas la CIA (p.204) et « le FBI l’ignorait » (p.214). Le dictateur a été élu et réélu sans qu’aucun citoyen ni aucun intellectuel ne s’en émeuve vraiment, sauf ceux de l’extérieur qui voulaient imiter Che Guevara. Seul ou presque, Martin Almada a fait front.

L’auteur pousse d’ailleurs la tendance de sa génération à soupçonner sans preuves tout ce qu’il ne comprend pas ou n’a pas le goût d’approfondir – sans citer ses sources selon l’éthique internationale des journalistes – comme p.295 l’attribution de l’attentat du Petit-Clamart contre de Gaulle à une information de Giscard aux comploteurs (un libéral contre des cathos intégristes, est-ce crédible ?) ou p.289 la mort d’Aldo Moro en Italie par les Brigades rouges commandité par la CIA (des gauchistes financés par le grand Satan capitaliste, est-ce crédible ?). Ces vérités « alternatives », dont on peut constater sur le même schéma paranoïaque (les ennemis sont aidés par nos amis), sont ce qu’on appelait jadis dans le jargon journalistique des raclures de chiottes et desservent le propos. Il est bien assez fourni sans en rajouter, comme l’accusation de violer un harem de fillettes de 8 à 12 ans pour Stroessner et son adjoint à la sécurité Pastor Coronel p.272, ou encore « les geôliers drogués ou alcoolisés du matin au soir » p.168 – évidemment illettrés. C’est le travers de la gauche bien-pensante de mépriser son ennemi, ce pourquoi Allende a été renversé et Jospin forcé de reconnaître sa défaite pour avoir minimisé le besoin de sécurité des électeurs.

Malgré ce travers agaçant pour quelqu’un comme moi, formé au métier d’historien avant de devenir analyste politique puis financier, ce récit journalistique qui tend plutôt vers le roman se lit très bien. Martin Almada sera arrêté, torturé un mois puis détenu trois ans dans les prisons et les camps de Stroessner avant d’être libéré en 1977 sur pression d’Amnesty International et alors que le monde change. Le Mur communiste va bientôt tomber en révélant la face sombre du communisme : une « vérité » révélée qui ne supporte pas qu’on la contre. Martin s’établira au Panama puis en France à Paname, où il travaillera pour l’UNESCO. Lorsqu’il pourra revenir au Paraguay, une fois le dictateur renversé, ce sera pour découvrir en 1992 cinq tonnes d’archives de la terreur, enterrées sous un bunker de la dictature, et les révéler au public. On ne comprend pas qu’une dictature établisse des rapports écrits de ses exactions…

Le concept de Condor a toujours obsédé Martin Almada et l’a poussé à en savoir plus, à recouper les informations de la revue de la police, à interroger des témoins ou à recueillir des confidences. Pour son combat pour les libertés, il reçoit en 2002 le prix Nobel altermondialiste, le Right Livelihood Award fondé en 1980 pour récompenser ceux qui trouvent des solutions concrètes aux défis écologiques, d’éducation et de justice dans notre monde.

Au total, une évocation captivante qui romance la geste peu connue de Martin Almada, humble demi indien du Paraguay, sur les années sombres de la lutte anticommuniste durant la guerre froide.

Pablo Daniel Magee, Opération Condor – Un homme face à la terreur en Amérique latine, 2020, préface de Costa Gavras, édition Saint-Simon, 377 pages, 22.00 €

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Vers San Antao

Tôt réveil pour un petit-déjeuner identique à celui d’hier. Nous devons attraper le bateau de huit heures pour l’île en face, plus sauvage, où nous allons randonner : San Antao. De loin elle paraît sèche et découpée. Le bateau est un vieux caboteur à mât de charge sur l’avant, reconverti en promène-couillons. Il a été rebaptisé Mar Azul (mer bleue) et son unique cheminée vomit une fumée noire à l’odeur de diesel lorsqu’il pousse les feux pour la manœuvre. Touristes et indigènes s’entassent sur les deux ponts dans un mélange très démocratique, en tout cas post-colonial. Des familles entières passent d’une île à l’autre comme on prend le métro, encombrées de mioches et de ballots. La houle atlantique fait vomir plus d’un petit, ce qui est étonnant pour un peuple de marins.

Le débarquement est anarchique. Se croisent les interpellations des uns et des autres, ceux à terre et ceux qui vont débarquer, ceux qui attendent et ceux qui arrivent, ceux qui doivent embarquer plus tard et l’équipage, et ainsi de suite. Les touristes sont les plus discrets, habitués à raser les murs et à chuchoter par leur société dépourvue de soleil et de joie de vivre. Caisses et ballots passent de mains en têtes, car femmes et gosses portent souvent les charges sur le sommet du crâne. Nos bagages sont entassés sur un taxi collectif.

Nous avons le temps de visiter Porto Novo, ce « grand port de débarquement » au sud de l’île, réduit à une jetée de pierres et à deux lignes de maisons le long de la route qui longe la plage rocheuse. Le marché local, un peu plus loin, offre de rares légumes ; des barques à rames ramènent quelques poissons, vite ouverts en deux et mis à sécher au soleil faute de consommateurs immédiats. Âmes en peine, nous errons dans ce délabrement presque caraïbe, la joie en plus. Car les Capverdiens nous apparaissent joyeux de nature ; ils n’ont pas le ressentiment d’anciens esclaves que l’on peut rencontrer dans nombres d’îles caraïbes.

S’offre à nos yeux le spectacle des gens, je ne m’en lasse jamais. Les petites filles portent des nattes pincées avec des bibelots de plastique coloré, des robes courtes qui leur laissent à nu cou, jambes et bras. Elles marchent pour la plupart en tongs. Les garçons vont pieds nus, en short usé et tee-shirt largement échancré au col par les grands frères ou les bagarres. Tous les enfants ont les yeux brillants et la frimousse pleine. Ils paraissent débrouillards, habitués à vivre en famille et en bande. Hors la pêche (archaïque), le tourisme (limité) et l’émigration (espérée mais contingentée), que vont-ils devenir ? A 35 ou 40 ans, déjà vieux, des hommes nous parlent en français. Ils ont travaillé en Europe et vivent de peu une fois revenus au pays. Mais ils gardent la fierté d’avoir connu un autre horizon et d’autres gens, ce vaste monde que les anciens n’avaient jamais vu pour la plupart. Cette volonté de vivre sans rien refuser de la vie est une vertu que j’honore.

Nous voici sur la terrasse face à la mer du Residencial Bar Restaurante Antilhas. Il y a une atmosphère particulière des îles à laquelle je suis sensible. Je l’ai trouvée en Bretagne, en Grèce, aux Caraïbes, sur les îles atlantiques et je la qualifierai « d’aérée ». Le vent participe de ce sentiment, bien sûr, par son omniprésence, mais aussi la lumière, l’espace, le goût de l’air sur la langue, son parfum dans les narines. Il est ici un peu salé, chargé d’humidité ; il est ailleurs chargé d’odeur de terre et d’herbe ou de plantes aromatiques.

L’étendue, sous nos yeux, éclaircit l’esprit, apaise l’âme, comble le regard de son immensité. Plus de limites pour le souffle. Dans les îles, on ne s’intéresse plus aux mêmes choses qu’en ville, au trop proche, au détail. L’esprit s’ouvre comme l’œil, la poitrine et la narine. Tout s’enfle, par mimétisme, le regard, les poumons et le goût de vivre. L’océan infini, toujours changeant, rend l’appétit de tout tenter ; le ciel éthéré, de son soleil impitoyable, donne envie de tout connaître. L’air, l’espace, la lumière, rendent lucide, inspiré, heureux. Lorsque l’œil, alors, accroche le proche, les êtres ou les plantes de l’île, il garde un peu de cet espace en lui, un peu de cette lumière, de cette façon pénétrante de voir, et le goût d’embrasser. Ambiguïté de ce mot « embrasser » qui va du plus proche au plus lointain.

Après avoir dévoré pain, riz et poisson, nous nous entassons dans un minibus rouge Toyota qui nous conduit à l’orée de la piste randonneuse. Nous traversons en voiture un paysage étrange, presque lunaire, halluciné malgré le soleil vif et le bleu amical du ciel. S’étendent des montagnes à la mer des champs de lave solidifiée, sombres et tourmentés, sans un brin d’herbe ni un tronc d’arbre. Un cimetière s’élève d’ailleurs à un endroit, isolé mais parfaitement à sa place. Parfois, un ru à sec a labouré le sol comme si les pluies si rares étaient d’une violence inouïe. De minuscules ponts enjambent ces ribeiras, bâtis, comme tout ici, avec une minutie de fourmis.

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Roger Martin du Gard, Vieille France

La France de province, la campagne avaricieuse, la population envieuse et malthusienne de nos écolos par dépit et de nos gilets jaunes dépités d’avoir raté leur vie – elle est déjà là au début des années trente : c’est la « vieille France » de Roger Martin du Gard. Ce « monde indéfendable » est archaïque, le sait et s’en vante. Il se dit « de gauche » parce que ça fait bien contre le curé et les punaises de sacristie qui se croient chez elles dans la maison de Dieu tout en marmottant des litanies contre leurs prochains. L’auteur épingle ce peuple étriqué non sans humour, comme par cette première phrase du chapitre XII : « Les Loutre habitent en bordure du marais ».

En 27 chapitres d’une ironie acerbe, l’auteur suit la tournée du facteur rural de l’aube au crépuscule d’un même jour. Monsieur Joigneau est un paysan roussâtre et hirsute tanné par le vent et le soleil, possesseur d’un képi officiel comme le garde champêtre, qu’il jalouse par concurrence. Il passe sa journée à aller chez l’un, chez l’autre, pour délivrer une lettre (qu’il a parfois lu après passage à la vapeur) ou un prospectus soigneusement mis de côté s’il n’en a pas. Il épie, s’informe, noue des intrigues qui tournent toutes autour de l’argent. Il touche son pourcentage pour les affaires dont il réussit la médiation, comme la mise en viager de la vieille malade ou l’aide au ménage du couple de Belges réfugiés de la Grande guerre et aujourd’hui bien décati.

Il sait tout, le facteur, plus que le curé qui se désole de l’athéisme égoïste de ses paroissiens. « C’est maintenant une race méfiante, envieuse, calculatrice, que la cupidité ravage comme un chancre », pense-t-il (ch. IX). Le facteur soutient le maire, celui qui peut lui donner de l’avancement, et pas la réaction, concurrente mais minoritaire par bêtise. On vote à gauche mais rien ne change jamais au village. Les jeunes récusent l’instruction mais ne songent qu’à le quitter, profitant du service militaire pour ne pas revenir ; même le fils du potard court en caleçon tout autour de la place pour s’entraîner car il ne veut pas être pharmacien comme son père. Les paysans triment, mais sans ordre ni connaissances, inutilement. Ils jalousent donc le Fritz, ce prisonnier allemand resté au village qui a amendé les marais de la femme Loutre et fait un fils blond et délié. Lorsque le mari Loutre rentre de captivité après cinquante-quatre mois, c’est pour trouver un domaine maraîcher drainé et florissant, des sous dans la huche et un gamin tout fait. Il se laisse vivre car lui n’a jamais su travailler ; il paraît qu’en Russie, depuis 1917, c’est l’Etat qui s’occupe de tout.

Quand les gens ne pensent pas à l’argent, ils pensent au sexe. C’est le cas de la Mélie, épouse du facteur, qui est en émoi devant l’apprenti, 16 ans et un léger duvet sur la lèvre, lorsqu’il s’éveille pieds nus et en chemise déboutonnée ou revient du travail dans son bleu ajusté. Elle se le ferait bien mais le gamin, immature comme souvent à la campagne, n’a aucune idée des désirs qu’il suscite. Joigneau, lui, se ferait bien la Mauriçotte, fille de 15 ans aux jambes nues et sans culotte sous sa robe, qui garde la chèvre sur les talus. Mais c’est son père qui n’en a plus pour longtemps qui se la fait depuis peu, et son épouse songe à attribuer la cloque aux jumeaux boulangers si cela commence à se voir.

Ceux qui font bien leur boulot ne sont pas récompensés par une Administration lointaine et tatillonne : le chef de gare qui va prendre sa retraite après trente ans, l’instituteur jamais inspecté pour mesurer ses progrès, le curé exilé dans ces friches d’âmes sans espoir. Seuls les intrigants comme le facteur, l’aubergiste ou le maire font illusion aux yeux des autres. Pour de pauvres grappilles mais qui leurs donnent l’impression d’être avisés. « Du matin au soir, les hommes s’agitent. C’est le rythme vital, inepte, séculaire. Inlassablement les mâles, un pli soucieux au front, courent sans trêve du comptoir à l’écurie, de la forge à la remise, de l’établi à la cave, du potager au grenier à foin ; et les femelles, pareilles à d’obstinées fourmis, font, elles aussi, inlassablement la navette, du berceau au poulailler, du fourneau à la lessive en accomplissant dix gestes vains pour un geste nécessaire, sans jamais se consacrer à un travail suivi, ni prendre délibérément une heure de pur loisir. Tous se hâtent comme si la grande affaire était de bouger pour vivre ; comme si, pour arriver au rendez-vous final, il n’y avait pas un instant à perdre ; comme si, littéralement, le pain ne s’acquérait qu’au prix de son poids de sueur » (ch. XV).

L’ornière de la routine dans laquelle retombent trop de Français loin de ces villes qui les tireraient pourtant de leur médiocrité méchante, de leur pauvreté d’âme due à leur inculture profonde, de leur sécheresse de cœur due à leur misère matérielle subie – sans aucune volonté de s’en sortir, enviant et conspuant tous ceux qui le tentent. Un régal de lecteur – qui découvre que la France « d’en bas » y est restée et s’y complait depuis plusieurs générations, cette France hargneuse qui réclame « l’égalité » pour que les autres n’aient pas plus qu’eux.

Roger Martin du Gard, Vieille France, 1933, Folio 1974, 160 pages, €5.00

Roger Martin du Gard, Œuvres complètes, tome 2, Gallimard Pléiade 1955, 1440 pages, €50.50

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GR 20 corse Dimanche 30 août

Réveil avec le soleil, vers neuf heures, quand il commence à chauffer les duvets. En me rendant en short vider notre sac de déchets, je dis adieu au garçonnet de 4 ans, le fils du camp, les pieds nus dans la poussière. C’est un petit Corse vigoureux comme son père, blond comme sa mère et tout bronzé. Sa peau est comme une croûte de pain cuit et il court toute la journée, du réveil au coucher, en seul maillot de bain bleu. Il est déjà déluré, l’œil brun et vif et m’interpelle : « Eh, Monsieur, où tu vas ? » Je lui demande où se trouve la poubelle ; il m’indique l’endroit, très responsable, et m’accompagne. Il s’appelle François-Joseph : le prénom de son parrain et le prénom de son grand-père paternel – ainsi est la coutume. C’est un beau petit gars qui est un rayon de douceur après ces deux semaines de rude marche adulte. Il me rappelle les gamins de colo à Pâques dont j’avais la charge, les petits de 5 et 6 ans dont les autres moniteurs, plus anciens, ne voulaient pas car trop bébés pour les jeux ; comme je m’occupais d’eux avec Sylviane la monitrice, ils m’ont très vite appelé « papa ».

Nous allons à pied jusqu’à Santa Luccia, à 6 ou 7 km par la route depuis Conca. Attente interminable d’un car hypothétique en cet après-midi d’un dimanche en fin de saison touristique. J’ai cette fois l’impression que l’expérience GR est vraiment achevée. Nous calculons nos dépenses durant ces vingt derniers jours : environ 600 F. chacun (230 €). Ce sont des vacances bon marché. Un style tout à l’opposé de l’auto et de l’hôtel.

Le car n’est jamais venu. Longue attente devant la poste, puis au café d’en face. Comme nous allons encore attendre, j’achète dans une librairie-marchand de journaux Priez pour nous à Compostelle de Barret et Gurgand en Livre de poche. Après cette randonnée initiatique en Corse, j’éprouve le désir maintenant d’aller à pied jusqu’à Saint-Jacques. C’est un grand GR avec un but spirituel, un passé historique, tout jalonné des souvenirs de la mémoire des hommes gravés dans la pierre : ses monastères, ses églises et cathédrales, ses calvaire, me tentent. Un jour, peut-être ?… Cela fait partie des objectifs que l’on se fixe lorsqu’on est jeune. Avec la vie devant soi pour le réaliser – ou pas.

Eric achète le journal Le Monde. Spectacle de la rue : les vieux qui vont et viennent, passent et s’assoient au café devant une bière, discutent un peu et repartent. Ils sont en chemise blanche, pantalon clair et super pompes d’été cirées, blanches ou beiges, ou même pied-de-poule ! Les jeunes garçons passent en frimant sur leurs mobylettes, pieds nus, torse nu ou en tee-shirt ornés d’agressifs slogans commerciaux américains. Nous ne voyons pas de femme, sauf les touristes. La Corse est un pays de mœurs méditerranéennes. Il y a également peu d’enfants car la plage est trop proche et trop tentante durant la journée. Nous achetons des « beignets aux herbes » fourrés d’une odorante béchamel aux aromates.

Las, nous dormons à la sortie de la ville près d’un figuier. Nous faisons une ventrée de figues bien mûres. Les moustiques sont réapparus.

GR 20 corse Lundi 31 août

Nous sommes dès 7h du matin à l’arrêt d’un autocar qui ne vient nonchalamment qu’à 8h30 en ce lundi matin. Nous lisons Libération. Impression de pluralisme depuis quelques mois : opposition à Mitterrand, à Reagan, à Khomeiny. Le monde n’est plus présenté comme monobloc. Nous sommes à l’ère du Let it be, des différences admises et même revendiquées.

Le voyage est long jusqu’à Casamozza, dans un car bondé. Arrêt pastis de dix minutes pour le chauffeur au bord d’une vigne où les gros raisins rouges sont déjà mûrs en ce dernier jour d’août. Ils sont tentant et chaque passager en dévore 1 kg chacun au moins. Au détour d’un rang, je me trouve nez à nez avec un jeune passager du car de 8 ou 9 ans. Il me croit le paysan du coin et il a un mouvement d’effroi, mais je lui souris et lorsqu’il me voit la grappe de raisin à la main comme lui, il comprend que je suis son complice, un pilleur semblable, passager du même transport.

A Casamozza, attente encore du train du soir près d’un immeuble à 100 m de la gare. Notre occupation consiste en lecture, en déjeuner, en sieste, en discussion. Expérience faite, nous pensons Eric et moi qu’il vaut mieux suivre le GR 20 du sud au nord plutôt que le nord-sud préconisé dans le topo-guide. Le randonneur peut ainsi commencer plus doucement, s’élevant lentement dans le paysage jusque vers les montagnes centrales, et adapter son effort. Le ravitaillement est également mieux assuré, ce qui permet des sacs moins lourds au départ. Ce n’est qu’une fois entraîné par une bonne semaine de marche que commencent les difficultés, mais elles apparaissent alors plus faciles.

Le train pour Calvi (38 F., 14.50 € d’aujourd’hui) est en fait un autocar qui nous fait arriver à 20 heures. Nous dormons sur la plage de Calvi. Un légionnaire en patrouille nous interpelle, intrigué par mon bidon militaire. Je lui explique que je suis lieutenant de réserve des troupes blindées. Respect. Nous avons bien dormi.

GR 20 corse Mardi 1er septembre

Dernier jour. Réveil à 9h, lecture sur la plage de rochers au bas de la citadelle. Nous avons acheté le journal Le Matin sur les Cents jours de Mitterrand et le Quotidien de Paris pour avoir des points de vue différents. Nous prenons un bain de mer, l’eau salée et tiède nous change de la rude douceur des torrents glacés. Nous lézardons au soleil, notre bateau pour Nice n’est qu’à 14h45.

F I N

Topo-guide Corse, entre mer et montagne : Parc naturel régional de Corse, Fédération française de randonnées 2019, 152 pages, €15.90

Carte IGN Traversée de la Corse – GR 20, 2020, €8.95

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GR 20 corse Mardi 25 août

Nous empruntons le sentier forestier qui monte au col de Palmento à 1640 m. Le pépé d’hier, orphelin à quatre ans, nous racontait l’avoir monté souvent pieds nus lorsqu’il avait 10 ou 12 ans, pour garder les cochons. Nous imaginons cet enfant rachitique et mal aimé, maigre de ne jamais manger à sa faim jusqu’à l’âge de 18 ans, l’œil bleu rêveur, le cheveu brun, la chemise quasiment sans boutons et le pantalon déchiré. Il était voué à une existence pleine et entière dans le même rythme traditionnel immobile – et il a choisi de s’exiler sur le continent où la vie est moins dure mais plus riche.

Après la forêt, brusquement, nous retrouvons la végétation des montagnes : aulnes nains et bruyères, pistachiers lentisques aux boules rouges au ras du sol, herbe rase et dure. Une source glacée parmi les aulnes nous offre l’endroit d’une halte pour déjeuner de pain et de fromage de brebis, de tomates fraîches et de raisins, le tout arrosé d’eau transparente au goût de givre. Tout compte fait, à l’aide du topo-guide, les six jours à venir contiendront chacun sept heures de marche. Et nous serons à Porto-Vecchio le 30 août. Il faut compter un jour et demi pour retourner à Calvi par le car ou le train, ce qui semble raisonnable.

Aux bergeries d’E Scarpaceghje à 1462 m, une pancarte indique « fromage à vendre ». Une maison de pierre fume. Nous frappons à la porte. « Entrez ! » Intérieur sombre, pas de fenêtre. Une vieille femme en noir debout près de l’âtre où brûle une flambée qui éclaire faiblement la pièce. Une marmite ténébreuse est pendue sur le feu. Couchées sur un plancher de bois, des formes étendues sous des couvertures : une femme assez jeune et deux enfants. « Vous êtes malades ? – Ah non, Monsieur, ici on fait la sieste vous savez. » La gaffe. Un chat noir aux yeux jaunes entre par la porte ouverte. Du fromage ? « Nous, on a tout vendu, et ceux qui nous restent sont commandés. Mais le vieux à côté en a encore. Frappez fort, il est sourd. » Nous frappons (fort) à la cabane voisine. Rien. « Jetez une pierre sur le toit… une plus grosse ! Il est sourd vous savez ». Aucun résultat. « Bon, attendez, on va vous en chercher un ». Attente à caresser le chat noir comme la pièce et la marmite – à croire que tout est noir ici. Il ronronne. Le fromage est bien fait, pas trop, juste un fumet agréable. Le prix aussi : 22 F. (7.65 €).

Nous poursuivons notre marche, longue cette fois, à travers la forêt. Nous couchons dans la montée au plateau du Gialgone à 1573 m. Avec l’expérience qui nous est venue en marchant, les vêtements rationnels à emporter en randonnée sont : deux tee-shirt (moi) ou débardeur (Éric), une chemisette à porter plus ou moins ouverte pour la ventilation, un sweat-shirt, un pull, un short de marche et un pantalon de ville, un slip de coton et un slip de bain à laver alternativement, trois paires de chaussettes dont deux fines genre tennis et une grosse à bouclettes (superposer une fine et une grosse permet d’éviter les frottements, donc les ampoules) ; enfin une veste légère, soit anorak léger, soit K-way.

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Andreï Tarkovski, Le miroir

Le miroir est un film sur la mémoire, réalisé par un cinéaste de 40 ans, à sa maturité. Son double à l’écran est Aliocha (Oleg Yankovsy), cinéaste malade. Il est séparé de son épouse (Margarita Terechkova) et a délaissé son fils Ignat (Ignat Daniltsev). Alors il se rappelle. La mémoire, parce qu’elle révèle ce qui reste enfoui dans le quotidien, est une thérapie. La première séquence, incongrue, le montre : quand Ignat allume la télévision, l’émission montre un jeune homme (qui ressemble à son père) soigné de son bégaiement par l’hypnose administrée par une jeune infirmière. Tout est dans le visage qui va libérer la voix. C’est la même chose pour les souvenirs des temps enfuis. L’image filmée libère l’inconscient par sa puissance de suggestion : la voix de son père, le visage de sa mère.

Aliocha se souvient de la datcha d’enfance (sise au tournage à Tuchkovo, à près de 90 km à l’ouest de Moscou). Il revoit sa mère jeune (Margarita Terechkova de nouveau), le père trop rarement présent (Oleg Yankovsy de nouveau), un poète qui chante la glèbe dans les années trente. La version sous-titrée permet à chacun d’apprécier le chant de la langue russe, magnifique malgré l’abâtardissement du parler bolchevik. La lumière est belle en fin de soirée alors que le soleil rosit les nuages au-dessus de la forêt et des champs. Les enfants dorment en hamac, Aliocha et sa sœur, sa mère rêve en contemplant le chemin d’où le père peut venir, la route de la gare qui conduit au village. Un buisson marque l’endroit où l’on peut reconnaître celui qui vient. Le plan filmé rend la sensation du temps qui passe.

Un médecin se présente qui lui demande la route ; il parle un moment, fait s’écrouler la barrière par son poids lorsqu’il s’assoit, il rit. Puis il repart, regrettant ce temps de lutinage badin avec une jolie femme. Lorsqu’il parvient au fameux buisson pour retrouver le chemin du village, une bourrasque se lève et le médecin se retourne, interloqué ; cet effet sur le visage de l’autre prouve que le monde fait sens, nous sommes reliés les uns aux autres naturellement par les éléments. Et Aliocha enfant (Philippe Jankovski) en est témoin, il fera des films pour retrouver ces expressions.

Cette maison d’enfance (reconstituée par Tarkovski sur les lieux mêmes où elle se tenait dans la réalité) a pesé sur sa vie et cette mémoire est une chape qui le rend malade. Sa mélancolie tient au sentiment d’échec qu’il a entre la promesse du souvenir et sa vie présente. Les autres se dérobent et il ne sait pas pourquoi. Il développe une mauvaise conscience : il ne se sent pas à la hauteur. Est-ce parce qu’il a grandi parmi les femmes et s’est comporté comme un roi à qui tout est dû ? C’est ce que lui dit sa femme, mais est-il coupable en tant que fils de bénéficier des privilèges du père ?

Le film procède par association d’idées, correspondances, glissements, tout comme la mémoire dans la vie-même. C’est un peu déroutant pour l’histoire racontée, mais Tarkovski raconte moins des faits que leur empreinte en lui : l’enfance, les parents, la guerre, le couple, le fils – dans leur ordre chronologique. Une grange qui brûle est aussi importante que le siège de Léningrad. La pellicule peut projeter les souvenirs en éclaté plus que le texte, forcé au linéaire du discours. « Le montage du Miroir fut un travail colossal », a dit l’auteur ; il n’a pris sens qu’après d’innombrables essais. Car la mémoire est triple : collective par l’époque partagée, sociale par les rôles que l’on joue et qui préexistent, de l’autre qui vit les mêmes situations.

D’où la séquence Lisa, une voisine qui a un jour paniqué parce qu’elle a cru « voir » dans son rêve une coquille laissée dans un texte qu’elle a corrigé pour l’imprimerie : à l’époque de Staline, ça ne rigolait pas et lui aurait valu le camp ! Une collègue, devant sa panique injustifiée, l’accuse de névrose obsessionnelle comme la sœur de Stravoguine dans Les Possédés de Dostoïevski. Elle en demande tant et plus à tous, bien qu’on la domine, qu’elle suscite des catastrophes. Ce pourquoi mari et enfants la honnissent. Dès lors, pourquoi se sentir coupable de ce sur quoi l’on ne peut rien ?

Relié, l’individu ne peut que méditer sur sa place en sa famille, en son pays et sur la place de son pays dans le monde. Sa grand-mère demande à Aliocha, 12 ans, (Ignat Daniltsev à nouveau) de lire les notes qu’elle a prises soulignées en rouge d’un texte de Pouchkine. L’écrivain se demande quel est le rôle historique de la Russie : Orient ou Occident, intermédiaire ou rempart, ou encore nouvelle civilisation à la soviétique ? Père absent, Staline mort, identité errante… Aliocha en est malade à 40 ans, tout comme Tarkovski à 41 ans. En visite pieds nus avec sa mère chez la femme du médecin du village, il a pris conscience de lui-même à 12 ans face à un miroir – d’où le titre du film. Adulte à l’hôpital, il tient un oiseau dans la main qu’il relâche. Cette libération est la sienne. Il lâche prise de toute culpabilité, chrétienne (péché originel) ou communiste (péché de classe ou faute sociale). L’oisillon est l’enfant libéré en lui, l’âme païenne qui peut enfin vivre et s’envoler dans les airs.

DVD Andreï Tarkovski, Le miroir, 1974, avec Margarita Terekhova, Maria Tarkovski, Oleg Yankovski,  Philippe Jankovski, Ignat Daniltsev, Arcadès 2017 (version restaurée, russe sous-titré français nouvelle traduction), 1h42, €20.38 blu-ray €26.32

Intégrale Tarkovski (version restaurée sous-titrée français), Potemkine films 2017, standard €68.32 blu-ray €73.28

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Propriété interdite de Sydney Pollack

Propriété interdite, Affiche

Le drame de la Grande Dépression des années 1930 est que la crise financière a engendré une crise économique qui a dégénéré en crise sociale avant – in extremis aux Etats-Unis mais ni en Italie ni en Allemagne – la crise politique inévitable. Le malheur de se sentir inutile, de ne plus pouvoir se nourrir ni se loger, rend les gens égoïstes et agressifs, volontiers extrémistes. Les Américains résoudront cela avec le New Deal et la France majoritairement rurale votera Front populaire, mais les pays voisins s’enfonceront dans l’autoritarisme fasciste en Italie, franquiste en Espagne, nazi en Allemagne, rexiste en Belgique, conservateur protectionniste au Royaume-Uni.

Dans le microcosme de Dodson, petite ville ferroviaire du Mississippi, la crise raréfie le transport du coton et les trains s’arrêtent de moins en moins. La compagnie privée de chemins de fer doit licencier une partie des cheminots qui assurent la maintenance. C’est un drame social adapté d’une pièce de Tennessee Williams qui va bouleverser les relations fragiles entre hommes et femmes, intérieur et extérieur : on ne vit plus que pour soi, ni en autarcie géographique mais on dépend du grand monde

Owen Legate (Robert Redford) est l’agent blond chargé de la sale besogne ; il n’aime pas ce qu’il fait mais il le doit pour faire bien son boulot. Il a la beauté du diable et séduit immédiatement Alva Starr (Natalie Wood, 28 ans au tournage), la coquette du lieu, un peu pute à l’occasion, lorsqu’il vient prendre pension à l’auberge de sa mère. Courtisée par tous les gros mâles musclés du fer, Alva se fait peloter et embrasser à la chaîne et ne refuse pas sa bouche goulue, papillonnant de ses grands yeux pour aguicher les hommes, ou entrainant tous les pensionnaires à se baigner tout nu dans le réservoir de la ville. Même le petit ami forgeron de sa mère (Charles Bronson), rêve de la violer. Son père est parti, il en avait marre de sa bonne femme si l’on comprend bien (et on le comprend de plus en plus à masure que le film avance) ; Alva rêve donc de séduire pour compenser le père absent. Elle désire se faire aimer, ce qui est touchant ; elle use de ses moyens corporels, ce qui est la plus vieille pratique du monde.

Mais elle ne souhaite au fond que fuir loin de cette existence rétrécie sans futur. Elle rêve de La Nouvelle-Orléans, la grande ville du Mississippi où elle croit la fête permanente et les princes charmants plus faciles à trouver. Lorsqu’elle s’y rendra, elle rencontrera des gamins noirs faisant la manche, des dormeurs en recoins de porte et des dragueurs de trottoir. Pour elle, que la plate réalité fait fuir après le départ de papa, le monde doit être vu avec magie. Comme la boule de neige qui fait croire à la fraîcheur en plein été, il est nécessaire de penser autrement qu’ici et maintenant. Le vieux wagon désaffecté que son père a peint pour elle et décoré de son prénom est le lieu de l’évasion, tout en restant sur place. Elle y invite Owen, qui s’efforce de lui ramener les pieds sur terre, en vain.

Il ne peut que tomber amoureux de cette fée, ondoyante comme une ondine maléfique mais la tête dans les étoiles. Lui aussi doit compenser le réalisme dramatique de sa fonction de « débaucheur ». Il va donc débaucher les hommes (de leur travail) et la fille (de son corps). Les premiers lui casseront la gueule, manière de se défouler, tandis que la mère d’Alva (Kate Reid) va tout faire foirer pour sa fille par souci premier de ses propres intérêts, sous couvert de ceux de « la famille ». Ce qu’elle veut ? Qu’Alva fasse la pute devant Monsieur Johnson, pensionnaire riche dont l’épouse est grabataire et qui songe à entretenir la fille tout en assurant un capital à la mère à Memphis. Elle ne songe même pas à la petite sœur Willie, sa seconde fille (Mary Badham, 14 ans au tournage), garçon manqué au gros nez qui joue pieds nus avec les vauriens du coin et s’attife de loques à la va-vite. Elle est dans la réalité plate et ne vise pas plus haut.

Le film commence avec Willie et se termine par Willie, manière de boucler la boucle : à quoi cela sert-il de rêver aux étoiles quand on va nu-pieds dans la poussière ? Ne faut-il pas avant tout mettre un pas devant l’autre avec toutes ses breloques et sa poupée, en équilibre comme sur des rails, pour avancer dans la vie ? C’est ce qu’elle suggère au compère de son âge, blond comme Owen, qui vient lui demander ce qu’elle fait avec sa vieille robe rouge qu’elle porte sans soutien-gorge (mais avec une culotte blanche qu’on ne devine qu’à la fin, les trous au début laissant présager qu’elle n’en portait même pas). Le seul tort du garçon, malgré sa chemise au col ouvert et son visage poussiéreux, est de conserver un brushing trop parfait, même après un roulé boulé sur le ballast.

A l’inverse, le film fait réfléchir sur les rails mêmes : ceux qu’imposent la société avec ses lois d’airain des emplois et du devoir. Rêver, n’est-ce pas une façon de poétiser la vie ? D’y mettre un supplément d’âme qui, parfois, peut réussir ? Alva réussit presque… mais elle a trop obéi à sa mère. Oisillon fragile et immature, elle n’a pas su prendre son envol lorsqu’il le fallait, avec décision. Au pays des pionniers, cette demi-mesure ne pardonne pas.

DVD Propriété interdite (This Property Is Condemned), Sydney Pollack, 1966, avec Natalie Wood, Robert Redford, Charles Bronson, Kate Reid, Mary Badham, Alan Baxter, Robert Blake, John Harding, Paramount 2004, 1h50, €12.99

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Coucou

Un coucou chante et François, garçon vacher d’une dizaine d’années, court pieds nus dans l’herbe jusqu’au ruisseau pour se tailler une pipe. Du saule qu’il ébranche, le voilà confectionnant un flûteau en frappant l’écorce du manche de son couteau. La formule magique qui fait jaillir la sève comprend le mot coucou. « C’est comme cela que commence le printemps » car le coucou, par son chant qui résonne dans les bois, l’annonce à tous.

Les oiseaux sont prêts à faire des nids ou à réparer ceux de l’an dernier. Toute une page montre le bouvreuil, le chardonneret, l’hirondelle, en bref tous les oiseaux familiers de nos campagnes (jusqu’à l’empoisonnement paysan par la chimie industrielle). Avant-guerre, les gens vivaient comme au Moyen Âge et s’en portaient fort bien. La « nature » n’était pas pour eux un mythe (bon pour les Rousseau orphelins des villes), ni une utopie « écolo » (bonne pour les intellos élevés en serre) mais un terrain de tous les jours. L’humain en faisait partie, cultivant les champs, élevant les bêtes, se chauffant au bois, se nourrissant des fruits, baies, champignons et noix sauvages autant que des légumes plantés au potager. Quand il ne travaillait pas, il était contemplatif, pas stressé ni pressé.

Pas de « marketing » ni de « production », pas de chiffre des ventes ni de modes imbéciles pour se parer de fanfreluches inutiles mais la vie toute simple au rythme des saisons. Le temps pour le garçon d’observer les oiseaux s’accoupler et nidifier, et de reconnaître la musique particulière à chacun de leurs chants.

Le coucou est un intrus : il vole au-dessus des arbres pour repérer les nids des autres. Lui se gardera bien d’en bâtir un. Il ne pondra qu’un œuf au lieu de deux pour les tourterelles, cinq pour les rouges-gorges, six pour les mésanges. Mais il chassera les œufs des autres pour y mettre le sien, l’unique. Il le fera couver par d’autres, asservis à l’instinct de couvade qui leur font sauver celui de l’intrus.

Pour le coucou, « la Nature ne lui a pas appris à nourrir et à caresser ses enfants ! » Il est né vagabond, piaf errant. Le printemps n’est pas pour lui source de bonheur mais d’inquiétude. Les autres s’empressent à chasser pour nourrir la nichée. Seule la huppe laisse son nid sale pour que les mouches y pondent : cela fera de belles larves grasses pour les oisillons !

Quand le coucou éclot, il est gros et affamé ; la mésange a fort à faire pour le nourrir. Mais le coucou n’est pas inutile, il dévore les chenilles processionnaires qui ronge feuilles et écorce des arbres. « En une matinée, mille chenilles disparaissent dans le jabot d’un seul coucou » La forêt est sauvée pour le bien-être collectif. Alors pourquoi ne pas reconnaître que l’oiseau importun joue collectif ? L’aider à élever son bambin, c’est aider toute la forêt et aider à élever tous les bambins des oiseaux.

Même si le coucou bébé est plus gros que les autres et que, dès qu’il vole, il distance ses parents nourriciers. Justement, celui qui niche non loin de François est dans le trou d’un chêne… et l’entrée est devenue trop étroite ! La mère coucou vient voir son petit mais il ne peut pas sortir, nourri toujours par les mésanges.

L’été s’achève et les oiseaux commencent à migrer vers le sud. Les mésanges nourricières hésitent, elles doivent partir aussi mais leur gros oisillon reste coincé. Après un dernier vermisseau à l’affamé, « la loi de la Nature » est la plus forte, elles partent avec les autres. Et c’est le jeune François, parti cueillir des champignons, qui reconnait les cris de détresse du coucou prisonnier.

De son couteau, il entaille l’écorce puis, de sa main, saisit l’oiseau, « le loge sous sa chemise, contre sa poitrine » où le duvet tout chaud effleure sa peau nue, récompense sensuelle pour le bien qu’il fait. A terre, il caresse l’oiseau, le réchauffe de ses mains, puis les ouvre pour que Coucou déplie ses ailes et « c’est la liberté ! La liberté ! » Celle que chérit tout être vivant, paraît-il. C’est ce que dit La Boétie, encore presque enfant lorsqu’il écrit son Discours.

Une belle histoire simple où l’humain comprend l’oiseau, tous deux unis par les sens, par « la nature ». Un livre illustré pour enfants de 5 ans et plus qui avait enchanté mes très jeunes années.

Lida,  Coucou, dessins de Rojankovsky, 1939, Flammarion albums du Père Castor, réédition 2016, 35 pages, €9.90

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Traversée des grèves vers le mont Saint-Michel

Vendredi 2 août est le jour de la grande traversée des grèves entre le Bec d’Andaine et le Mont Saint-Michel. C’est l’ultime étape des pèlerins venus du nord, les Miquelots se dirigeant vers Saint-Michel-au-péril-de-la mer : c’est que brouillards et marées, vase et sables mouvants étaient des dangers inconnus pour la plupart. Un panneau informatif récent vante le SOS 112 et liste tous les risques qui attendent qui ose traverser : noyade, enlisement, isolement, orage, brouillard, lâchers d’eau du barrage sur le Couesnon – on ne pourra pas dire que nous n’avons pas été prévenus !

De loin, le rocher est presque plat, d’un aspect de dolmen ; il fait cependant 900 m de périmètre et 80 m de haut. Ce n’est que Viollet-le-Duc fin XIXe qui fit s’élever la flèche, comme sur Notre-Dame de Paris. Elle donne sa silhouette au Mont, le rocher s’élançant vers le ciel. J’y suis déjà venu trois fois depuis mon enfance.

Ce matin, il fait grand soleil et pas de vent. Nous prenons le bus depuis Granville, la même ligne qu’hier mais cette fois jusqu’à Genêts. Nous marchons trois-quarts d’heure avant de nous affaler sous un pin pour pique-niquer au bord du Bec d’Andaine d’où nous allons partir. Nous avons rendez-vous avec un passeur agréé appelé par cet inénarrable vocabulaire fonctionnaire un « guide attesté ». Il est accessoirement pompier dans le civil et d’origine picarde. Il effectue quatre ou cinq traversées aller et retour par jour en saison avec des groupes de 40 ou 50 personnes, parfois des enfants. Il a emmené un groupe de CM2 en sortie scolaire durant l’année et même des maternelles, mais jusqu’à mi-chemin sur Tombelaine. La distance est de 3 km pour Tombelaine, puis 3 autres km pour le Mont. Aller et retour dans l’après-midi, comme la plupart aujourd’hui le font, cela fait 12 km et 6 h de marche. Notre groupe ne comprend que des adultes mais trois autres groupes partent presque en même temps, avec un petit écart et un petit décalage pour ne pas se chevaucher. Dans l’un des groupes il y a des enfants assez jeunes, dont deux en court slip et bob qui gambadent avec une exubérance accentuée par l’air, le soleil et la sensualité du sable mouillé et de la vase sous les pieds.

Nous marchons pieds nus, surtout pour mieux tâter le terrain car tout n’est pas de sable. La plage fait vite place aux vasières dans lesquelles s’enfoncer jusqu’aux chevilles, voire jusqu’aux genoux. Je retrouve un plaisir de gosse à marcher dans le visqueux fort glissant, comme lorsque nous marchions pieds nus dans la boue des chemins ou la bouse des prés dont la matière giclait entre les orteils, faisant remonter une sensation délicieuse jusqu’en haut des jambes. Erotisme des 10 ans : on fait de tout chez les scouts.

Les sables mouvants, ici appelés « lises », sont des plaques de sable emplies d’eau qui fuit lorsqu’on la frappe. Il faut toujours bouger, dévisser les jambes, baratter des pieds. Pour se dégager d’un enfoncement trop profond, dégager une jambe d’abord en la tournant, puis mettre le genou sorti en terre et dégager l’autre. On ne s’enfonce jamais que jusqu’à mi-poitrine maximum, quelle que soit notre taille, dit le passeur, car nous avons une masse d’air dans les poumons qui fait bouée. Mais si l’on reste immobile, le sable bétonne et il est impossible de s’en extirper. Être « avalé » par les sables mouvant comme dans Victor Hugo est un mythe, mais on peut évidemment, si l’on reste bloqué, mourir noyé à la prochaine marée haute ! Donc bouger sans cesse, battre des pieds comme on palme et se pencher en avant. Plus on baratte et plus l’eau revient dans le sable, le rend plus visqueux, permettant de s’en dégager progressivement.

La promenade sur l’estran vide nous permet de reconnaître les œufs de seiche qui ressemblent à des grappes de petits raisins noirs, les œufs de calmars qui sont de longues grappes aux filaments orangés, l’œuf de roussette – un petit requin – comme une coque noire munie de quatre branches. Nous retrouvons les œufs de bulots déjà vus et les crépidules agglomérées les unes sur les autres contre les prédateurs.

Nous avons deux rivières à traverser à même le sable, la Sée et la Sélune et, dans la première, un fort courant qui file vers le large. Nous y avons de l’eau jusqu’aux genoux et avancer est un exercice musculaire qui me rappelle la gymnastique en piscine chère aux clubs de sport. Le soleil implacable et la réverbération exigent des protections en chapeau, lunettes, vêtement ou crème solaire. Je ne sais pas comment les deux petits qui ont gambadé quasi nus ont supporté la traversée car ils avaient le corps blanc du touriste fraîchement débarqué.

Nous passons Tombelaine, ilot autrefois occupé par quelques moines mais réservé désormais à la protection des oiseaux, oies cendrées et flamants roses. Il est interdit d’y camper, d’y pique-niquer et même d’y monter à certaines périodes de ponte. Des gardiens profitent souvent de cette hauteur pour observer si les pêcheurs à pied ou les touristes respectent les interdictions.

De loin, nos groupes de traversée sont comme des caravanes dans le désert, égrenées sur une centaine de mètres.

Dommage pour nos pieds, les derniers cents mètres avant la porte d’entrée au Mont sont de la vase gluante qui colle fort à la peau. Vu les restrictions d’eau et le coût pour la commune, le maire a désormais interdit aux touristes de se laver les pieds au robinet public juste sous la voûte d’entrée et il est nécessaire de bêtement ruser : remplir sa gourde et aller se laver les pieds ailleurs. Il faut cependant une gourde entière par pied pour à peu près se nettoyer !

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Falaises de Champeaux

Nous prenons un bus de ligne Maneo jusqu’à Jullouville, à 8.5 km de Grandville centre. La station de bus n’est pas loin de l’hôtel. Le chauffeur a de l’humour comme un anglais ; c’est peut-être une caractéristique normande.

Sur le front de mer se succèdent des villas de villégiature datant du XIXe et, devant, se dresse une longue plage de sable blanc de près de trois kilomètres où les familles peuvent s’ébattre à l’aise ; elles ont de l’espace. Les architectes ont rivalisé d’imagination pour bâtir ces villas bourgeoises qui s’affranchissent des normes d’urbanisme habituellement imposées. Chacune est différente, des modestes et des luxueuses, des grandes et des petites. Un papa joue au ballon avec ses deux garçons pieds nus dans le jardin en partie garni de sable derrière la maison, face à la plage dont ne le sépare qu’une haie basse et la promenade du front de mer. Des catamarans attendent, couchés sur l’estran comme des oiseaux blessés ; un kayak de mer a déjà pris le large, se dirigeant vers les rochers au bas de la falaise vers le sud ; quelques rares adolescents se sont mis en tenue et portent leurs planches à voile, certains se préparent au kit-surf, très pratiqué ici. En mai ont lieu des courses hippiques sur la plage. Elie Chouraqui y passa son enfance et le guide nous rappelle que Jullouville est le décor du film Pauline à la plage d’Éric Rohmer avec Arielle Dombasle, sorti en 1983. Je ne l’ai pas vu, je crois. Jullouville a été un QG du Débarquement et le général Eisenhower a résidé dans l’une des villas.

Dans les rues de l’intérieur du quartier d’Edenville où il y a moins de vent, d’incongrus palmiers affirment que le climat est doux tandis que des mimosas rappellent Nice ! Plus nos pas nous éloignent de la mer, plus les habitations se font modestes, bien que pour la plupart soient des résidences secondaires. La station balnéaire est calme, pourtant en pleine saison. Les familles ne sont pas encore levées et prêtes pour la plage ; d’autres sont déjà parties ou ne sont pas arrivées car nous sommes au 1er août.

La ville comprend un peu plus de 2300 habitants et a été fondée artificiellement par le promoteur immobilier Armand Jullou en 1882. C’est en 1973 que son nom a été attribué à la ville, issue du regroupement des communes de Bouillon et de Saint-Michel des Loups. Les habitants ne sont pas des vilains comme peuvent le croire les mauvaises langues mais des villais : ils se nomment Jullonvillais. L’office de tourisme sur la hauteur a la forme d’une gare, prolongée d’un bout de quai : de fait, c’en est une – une ancienne, aujourd’hui reconvertie. Une voie ferrée reliait Granville à Avranches entre 1908 et 1935, elle suivait la route côtière jusqu’à Edenville et franchissait le massif du Pignon de la Névourie en remontant la vallée des peintres par le nord. La vitesse moyenne était de 20 km/h, avec des pointes à 45 km/h. Dès 1935, des bus ont remplacé le train, une sorte de tramway aux wagons parfois découverts.

Au-dessus s’élève une falaise granitique de 110 m de haut que nous devons grimper, d’abord par des escaliers aménagés puis par une rue en pente et un chemin qui s’enfonce dans les bois. Cela nous mène à la Vallée des peintres, sous-bois ombreux où le viaduc de l’ancien train enjambe un ravin dans lequel coule le Crapeux, ruisseau peu abondant mais obstiné. Ce bois raviné près de la mer fut source d’inspiration pour de nombreux peintres de la région dont les noms nous restent il faut bien l’avouer quasi inconnus, sauf des spécialistes : Jacques Simon, Emile Dardoize, Ernest Simon, Edmond Debon, Eugène Paturier, Constantin Leroux, Pierre Berthelier, Albert Depré, René Durel, Baudoux, Guillaumin… Avant 1840, le lieu était le plus sauvage de la contrée. Un certain Ducoudray y ouvrit une carrière pour en extraire le granit bleu. C’est dans ce décor de grotte et en cherchant dans une coupe le granit bleu que Monique découvre son fantasme : un phasme ! Mais son appareil à téléphoner n’a pas assez de lumière pour faire la mise au point et prendre une belle photo. Vue prise, il s’agit plutôt d’une libellule habilement planquée à l’abri des feuilles et ne laissant dépasser que son corps en forme de brindille.

Au Pignon butor, le paysage est aussi vaste que le ciel : plus belle la vue ! Au bas des rochers s’étend la longue plage de Carolles puis celle de Saint-Pair sur mer ; la falaise de Grandville fait le fond du décor avec la pointe du Roc. Quelques adultes se baignent déjà mais l’eau est froide.

Pendant que nous sommes assis à écouter Le guide pérorer sur le coin, je reconnais un couple et ses deux enfants vus hier sur la plage près du havre de la Vanlée. Le père est très brun, les cheveux noirs longs en queue de cheval et le mollet sec, une diction de prof lorsqu’il explique le paysage au gamin ; la mère est blonde et d’un physique plus doux. Le petit garçon, probablement 7 ans, tient physiquement de son père et a le torse noueux sous son tee-shirt ample qui lui dégage largement le cou. La petite fille, dans les 5 ans, tient plutôt de sa mère. Je trouve mignon de voir les deux enfants se tenir par la main pour suivre leurs parents partis quelques mètres en avant sur le sentier qui longe la falaise en direction du Mont. Ces enfants sont manifestement aimés ; il est seulement dommage que le garçon porte des sandales aux semelles lisses, peu adaptées au chemin rocailleux.

Nous les retrouvons un peu plus tard à la cabane Vauban, ce poste d’observation en pierres sur la pointe de Champeaux, destiné à surveiller les navires venant du large, notamment les corsaires anglais du temps de Louis XIV. Elle a servi ensuite de poste aux douaniers qui traquaient la contrebande de tabac contre calva des pêcheurs locaux avec les îles anglo-normandes.

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Bout du monde

Nous allons jusqu’au « bout du monde » comme le vante Le guide, un brin lyrique pour faire mousser l’itinéraire somme toute banal, c’est-à-dire la pointe face à La Bretonnière, au-delà de la route submersible. Nous marchons sur le sable humide pieds nus, observant les coques, les praires, les couteaux, les moules, les bulots, les patelles, les crépidules, les rares huîtres plates et d’autres coquilles encore, en plus des algues, des ficus vésiculeux agréablement visqueux sous la plante des pieds.

Des vers ont laissé maints tortillons sur le sable : ce sont les arénicoles qui ressemblent au lombric terrestre et construisent des nids en U profond de 10 à 40 cm ! Ils se vident l’intestin toutes les quarante minutes pour former ces esthétiques tortillons pâtissiers. Il peut y en avoir plus de cent par mètre carré et servent de nourriture aux poissons plats et souvent d’appât. Les chercheurs ont constaté que l’arénicole de la Manche est compatible tous donneurs pour les transfusions de sang. La société Hemarina de Morlaix a développé un transporteur d’oxygène universel à partir de l’hémoglobine d’arénicoles ; il est lyophilisable contrairement au sang humain.

Nous traversons l’ultime filet d’eau qui s’écoule vers la mer, pas plus haut que les chevilles, « un avant-goût de la grande traversée vers le Mont Saint-Michel », annonce le guide.

La mer est au loin, les parcs à moules et les parcs à huîtres sont à découvert et nous allons voir les plus proches : les huîtres. Les naissains sont élevés ailleurs puis les petites huîtres de l’espèce creuse japonaise (crassostrea gigas) entre trois et six mois sont mises en filets plats et arrimés sur des supports ancrés sur l’estran. Loués à l’Etat car faisant partie du domaine maritime, ils sont recouverts dès la mi-marée pour que les bêtes puissent filtrer le plancton et se nourrir. Une fois par mois il faut retirer les algues qui s’accrochent et tous les trois mois taper le sac et les retourner pour ne pas que les coquilles s’agglomèrent. C’est un travail assez dur que les jeunes veulent de moins en moins faire, laissant cela à une main d’œuvre immigrée. Une fois à maturité, les filets sont récupérés, mis sur la remorque d’un tracteur, puis emportés pour mise en bourriche selon leur numéro (de zéro à cinq pour les creuses, de triple zéro à six pour les plates). L’huître est très riche en protéines et pauvre en calories. Elle est connue pour sa teneur record en zinc et en iode et contient aussi du sélénium, du manganèse et du fer, sans parler d’autres oligo-éléments et minéraux tels que le calcium, le magnésium, le potassium, le fluor et le cuivre. L’huître est naturellement riche en vitamines E, B, D. Le citron que certains mettent dessus élimine malheureusement la vitamine E et il vaut mieux éviter.

Nous croisons de nombreux pêcheurs à pied, souvent des retraités ou des papys et mamies avec petits-enfants, qui remontent avec leur sac empli de coques et de praires. Ils ne peuvent ramasser les huîtres même tombées des filets mais peuvent cueillir celles qui se trouvent à plusieurs dizaines de mètres des parcs. Pareil pour les moules, plus proches du flot encore au loin.

Nous quittons la plage près de La Planche-Guillemette. A deux pas de l’entrée bétonnée accessible aux remorques de bateaux un couple de vieux est assis sur des pliants tandis que jouent autour d’eux deux beaux petits-fils en mini slip bleu France liserés de jaune vif. Tout blond et le corps bien doré, ils courent sur le sable, creusent à la pelle, se jettent un ballon en pleine exubérance pour l’air, le soleil et leur nudité. De loin, leurs graciles silhouettes se découpent sur la plage comme des virgules dans un texte.

Une fille plus grande manie un cerf-volant en forme d’aile, des couples se promènent plus ou moins vêtus, pataugeant dans les légères flaques.

La lumière envahit l’espace car rien ne vient l’arrêter, aucun arbre, aucune forme sur le plat de l’estran. Ciel et mer rivalisent de nuances de gris mêlant le blanc et le bleu en dégradé.

Nous renfilons nos chaussures et rejoignons les taxis, tout juste appelés, pour rentrer une fois de plus à l’hôtel. Mais nous prenons cette fois directement nos voitures ; ceux qui sont venus avec emmènent les autres. Les bagages sont prêts depuis ce matin, entreposés dans un placard de la réception, car nous devions libérer la chambre avant 11h30.

La journée a été plus douce aujourd’hui : déjà le temps s’est nettement amélioré et le vent est progressivement tombé ; l’itinéraire resté plat était moins long qu’hier puisque sans la visite de la ville ; enfin le rythme fut moins soutenu avec plus de pauses, comme si Le guide hier voulait en finir au plus vite en raison du vent.

Nous joignons en file Grandville où nous attend, facile à trouver près du Casino au pied de la ville haute, l’hôtel des Bains, 19 rue Georges Clémenceau. La difficulté est de se garer, l’hôtel ne comprenant pas de parking. Nous faisons de la dépose-minute de bagages à la réception avant d’aller chacun chercher une place, souvent fort loin car notre heure d’arrivée est trop tôt. A 17h30, nombre de gens sont encore garés pour la plage.

L’hôtel a trois étoiles mais le seul ascenseur est très lent et très sollicité. Ma chambre est plus vaste et plus moderne que celle de Coutances, dotée de lits jumeaux. La douche est puissante et j’ai une vue, depuis le cinquième étage, sur la place de l’hôtel Normandy. Ce qui me permet d’assister à une scène d’autorité entre une mère exaspérée et une petite fille blonde de 3 ou 4 ans. Elle hurle et sa mère la traîne par le bras au risque de lui déboiter l’épaule (c’est arrivé à la fille de la sœur de Justine à ce qu’elle me dit). Je ne sais pas le pourquoi de cette colère mais je crois qu’user de violence n’est pas la meilleure solution. J’ai mal à voir des enfants malheureux, qu’elles que soient les circonstances.

Le guide nous donne rendez-vous à 19h45 pour aller dîner hors de l’hôtel. Il pleut et fait un peu frais lorsque nous ressortons. Nous allons au Cabestan, près du port de pêche. Nous avons droit à un menu à 19.90 € avec trois plats. Ils sont élaborés et présentés avec une certaine recherche. Je prends des tartines à la provençale (le terme « provençal » doit attirer les étrangers comme phare de la gastronomie française), le poisson du jour (un pavé de merlu sauce curry aux petits légumes) et le brick croustillant de pommes à la glace vanille.

Dans le port, sur le quai d’Orléans, est amarré un trois-mâts goélette pour la manifestation « Voiles de travail ». Le lendemain, il sera parti. Je l’apprendrai plus tard – Le guide ne nous en a rien dit – qu’il s’agit du Marité, terre-neuvier de Fécamp lancé en 1923 et restauré par des Suédois entre 1978 et 1987.

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Havre de la Vanlée

Au réveil, le jour est gris et une légère bruine tombe. Après le petit-déjeuner, nous partons en taxi pour Saint-Martin de Bréhal d’où nous remonterons à pied la dune qui sépare la mer du havre – jusqu’à traverser à pied à marée basse. Cela exige de bien connaître l’horaire des marées pour que la promenade soit compatible avec les eaux.

La femme taxi est une quadragénaire normande sympathique qui fait ambulancière habituellement. Elle a deux enfants, une fille aînée qui a passé son BAFA et travaille comme monitrice de colonie de vacances depuis cinq ans et un fils de 18 ans qui n’a pas encore le BAFA et qui travaille pour la première fois comme moniteur. Il n’a pas l’autorisation d’accompagner les enfants hors du camp. Il s’occupe des 6-12 ans. Comme il fait du judo, il est athlétique et les enfants aiment ça, surtout les petits garçons qui admirent le modèle mâle et aspirent à être musclés ; de même, cela rassure les petites filles d’avoir un moniteur fort et sain, protecteur.

Nous partons des abords d’un haras où un cheval bai racé tente de trouver du picotin frais au-delà des barrières ; il se laisse ombrageusement caresser le museau si l’on est calme et sans geste imprévu. Dans un chemin, un cirque aux roulottes rouges alignées. Dans le havre, la terre est craquelée là où le soleil a fait sécher la vase. Au bord d’une mare d’eau saumâtre, des traces pieds nus d’enfant ou de jeune adolescent me rappellent celle de la grotte préhistorique du Mas d’Azil ; l’humain reste toujours humain. Elles se situent face à un affut de chasse au canard, camouflé sous une motte d’herbe. Comme à Saint-Pierre et Miquelon (où sont allés beaucoup de marins normands) on chasse le canard de mer ou de terre à l’appelant.

Nous passons vite sur la dune que borde un camping fort rempli et descendons sur la plage. Quelques baigneurs sortent de l’eau qui semble fraîche car ils se rhabillent très vite de sweats sans même s’essuyer le torse. Des cavaliers et cavalières passent au ras de l’eau sur le sable dur dans un paysage de Boudin. Trois petites voiles blanches dessinent au loin leurs triangles ; des moutons parsèment la mer.

La plage de sable s’étend sur des kilomètres sous un ciel immense ; l’eau est à plusieurs centaines de mètres, la marée descend. Jeu des nuages et de la lumière sur l’estran, ses flaques, ses rides de courant sur le sable, le liseré du ressac et l’eau bleu-vert au loin. Au bord des dunes, des cabanons de plage sont tolérés sur l’espace public maritime et plus ou moins entretenus. L’un d’eux a été vandalisé puisqu’une inscription s’exclame : « pourquoi avez-vous saccagé chez moi ? ».

Des enfants s’amusent à sauter la falaise de sable, partant de l’emprise végétale pour tomber dans la pente qui s’écroule.

Sur la plage dunaire, au-delà de la limite des marées extrêmes, poussent les oyats, les ajoncs et l’euphorbe des sables. De fines plantes au plumet balançant au vent sont nommées queues de lapin ici (lagurus ovatus). Une petite fleur mauve est appelée lavande de mer (limonium vulgare), elle adore les prés salés. Une autre, bien découpée, est le panicaut maritime ou chardon de mer. Pousse au ras du sol une plante charnue aux feuilles coriaces comme une oseille mais d’un vert plus foncé aux reflets d’argent, l’obione (halimione portulacoides). De la même famille que la salicorne, la bette ou l’épinard, elle se mange et fleurit en été. Je la goûte, elle est salée et un peu acide comme du cresson en moins prononcé.

La marée a apporté sur l’estran intérieur du havre de petits coquillages ovales à la coquille plate en forme de spirale comme une galaxie. Ce sont les crépidules, apportées par les Liberty-ships durant la seconde guerre mondiale, d’abord dans les chargements d’huîtres venues des Amériques puis sur la coque des bateaux du débarquement. Elles se présentent en colonies encastrées les unes dans les autres quand elles sont encore vivantes et sont invasives tant elles résistent aux courants et aux prédateurs. Une société bretonne de Cancale cherche à valoriser la chair riche en protéines et oligo-éléments mais les coquilles sont remplies de métaux lourds et ne peuvent servir que pour le remblai des routes. Le guide nous montre aussi des sortes d’éponges blanchâtres qui ressemblent à des nids de guêpes abandonnés : ce sont des œufs de bulot. Ce gastéropode comestible est fort apprécié du Cotentin et sa collecte est réglementée : on ne peut pas le ramasser à moins de 4.5 cm de longueur. Plantes, oiseaux, promeneurs et crottes de lapin comme sur les plages du Club des Cinq, peuplent ce site remarquable de dix hectares recouvert d’herbus, de salines et de prés-salés où nichent paraît-il environ 150 espèces d’oiseaux.

Nous ne tardons pas à pique-niquer à l’abri de la dune car le vent reste soutenu, bien que moins fort qu’hier. Le soleil fait de fréquentes apparitions, ce qui laisse présager un apaisement du temps. Le pont-l’évêque fait bon ménage avec la poire juteuse en entrée, puis la tartine de saumon fumé sur toast avec un lit de crème et d’aneth, arrosée de citron et saupoudrée de poivre, spécialité du guide, est le clou du repas. Suit un yaourt de marque Malo, parfum caramel au beurre salé, une production bretonne, puis le café et le carré de chocolat, cette fois du Côte d’or bio goût orange. A chaque jour son chocolat et son yaourt différent. Son vin aussi, cette fois du vin blanc bas de gamme ; il y a toujours aussi peu d’amateurs et la bouteille de rouge d’hier n’est pas finie. Le guide nous offre à croquer un petit normand : comme le petit suisse ou le petit noir qu’on s’enfile vite fait, il s’agit d’une gourmandise alimentaire et pas d’une incitation à la débauche.

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Robert Alexis, L’eau-forte

Auteur secret de déjà dix romans, cet opus tout récent est le onzième. D’une langue riche et dense, il trace le portrait d’un être à tout jamais « ailleurs » dont l’âme ne coïncide pas avec le monde dans lequel il vit. L’identité est une prison et Pierre Roccanges – au prénom destiné pourtant à bâtir les fondations d’une lignée – ne fait un fils que pour l’abandonner, tout comme son père l’a fait avec lui.

Nous sommes dans la campagne aride du Gévaudan où rôdent les bêtes à demi-loups de sinistre mémoire. Dans cet environnement sauvage tout est possible, le pire comme le meilleur. Les croyances paysannes admettent le don du rebouteur, dont la dynastie Roccanges semble avoir hérité dans les siècles. Jadis hobereaux à terres, les seigneurs du pays voient la Révolution détruire le château et les paysans confisquer avidement les arpents. Ne reste qu’une cinquantaine d’hectares peu cultivables et une ferme vaste qui recèle tout ce qui permet de survivre en campagne : grange à foin, instruments aratoires, pressoir à vin, cuves à fromage, alambic pour l’alcool.

A 14 ans, Pierre se retrouve brutalement tout seul. Son père, un taiseux sans aucune affection manifeste est « parti », ne laissant pour explication qu’une feuille blanche dans une enveloppe à destination du gamin. Il a disparu comme sa femme avant lui, comme le grand-père au début du siècle. Leur soif était trop vaste pour l’univers étroit du comté ; ils sont allés courir le monde ou tangenter les étoiles.

Courageux, exercé, vigoureux, Pierre a pris l’habitude de la solitude depuis que sa mère a abandonné le foyer. Il a couru pieds nus sur les chemins empierrés, s’est arraché la chemise aux ronces des buissons, s’est pénétré du soleil d’après-midi tout nu sur les trois rocs du « donjon ». Il est curieux des choses, observateur intelligent et ne tient pas en place. Sous la tutelle de son instituteur Jacques au bord de la retraite, il va développer l’activité fermière de proximité pour vivre : fromage de chèvre, vin de cépages choisis par son père, alcool de sa composition qu’il nomme Margeride et dont un aubergiste est friand pour ses clients urbains venus se ressourcer, froment et seigle pour un pain de saveur.

A 15 ans, il troque Charlaine contre le droit de pâture. C’est une fillette de l’Assistance abandonnée aux fermiers d’à côté dont il ne reste plus que le vieux qui occupe illégalement les terres de Pierre avec son troupeau de Salers. Charlaine a 12 ans, elle est sauvage mais de fort tempérament et Pierre désire la protéger des avances lubriques du vieux devenu seul. Le roman ne dit rien de leurs premiers ébats mais ils se marieront quand Pierre aura 20 ans et Charlaine 18. Ils feront un fils, Thibaut, qui n’est peut-être pas de lui, avant que Pierre ne prenne le large.

Auparavant, doté d’une ambition démesurée pour son âge et pour le pays, il n’a cessé de vouloir prendre sa revanche sur le monde et sur son destin d’esseulé. Il a agrandi ses terres, créé des fabriques, embauché des ouvriers, fait connaître ses produits, rebâti le château. Puis, avant de tomber dans l’industrie et ressentant les envies et la jalousie des paysans qui lui ont venu leurs terres, il a délégué et est parti vivre sa vie ailleurs.

Le roman débute en Orient exotique où un musulman indien de 16 ans, Penchab, l’initie à la nage en harmonie avec l’eau. Car Pierre ne cesse de lutter avec le monde alors que la sagesse voudrait qu’il en épousât les courants de force. En occidental limité, le garçon éprouve une « haine » du monde tel qu’il est, des gens tels qu’ils sont, de sa propre histoire telle qu’elle lui a été imposée.

Cette ambivalence d’amour et de haine cosmique, qui me laisse personnellement perplexe au vu du tempérament du personnage, donne une existence à l’eau-forte, cet acide qui mord le cuivre du monde verni par les apparences et trace ainsi son sillon de mots. Penchab est bien plus en phase avec lui-même et avec ce qui l’entoure que Pierre et ses amitiés à peine esquissées, fortes mais éphémères tant il désire sans cesse changer.

Les parties du roman sont inégales, la seconde déçoit après la première, flamboyante, mais retrouve du rythme et du sens sur la fin. Dans ce portrait touffu d’un personnage complexe, l’enfance sauvageonne et l’observation aiguë du monde qui permet de percevoir les lignes de force coïncident mal, à mes yeux, avec l’existence erratique, perpétuellement insatisfaite, inapte à aimer. Être soigneur par don devrait inciter à partager et compatir plus que le tempérament qui nous est brossé de Pierre, somme toute minéral.

Au total, un roman inclassable qui intrigue et passionne. Pierre n’est pas aimable, probablement parce que personne ne l’est vraiment, masqué par les apparences qu’il laisse adhérer au noyau de vérité de son être.

Robert Alexis, L’eau-forte, 2020, PhB éditions, 236 pages, €14.00

Trois coquilles à corriger à la réédition : toilettes à la turque et pas à la turc, piton rocheux et pas python (qui est serpent), mer étale et pas étal (de boucher).

 

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Once upon a time in Hollywood de Quentin Tarantino

Une histoire d’amour d’un cinéaste pour le cinéma yankee qui ne chavirera que les fans. Car l’histoire est inexistante, un vague fil sur la fin menant à une distopie – une bifurcation de la réalité historique. C’est long (2h35 !) et ennuyeux jusqu’au premier tiers, amusant par le jeu d’acteur de Brad Pitt (bien meilleur à 52 ans que Leonardo di Caprio, déjà décati à 44 ans). Le film ne mobilise l’attention que lorsqu’il y a de l’action, c’est-à-dire seulement vers son milieu. Il n’y a auparavant qu’une célébration du vieux cinéma des bons contre les méchants, une dérision de Bruce Lee (Mike Moo) et de Sharon Tate (Margot Robbie), le premier couinant avant de faire des mouvements d’art martiaux pas très efficaces, la seconde souriant niaisement à se voir sur écran, les pieds (sales) sur le dos du fauteuil. Heureusement, la bande son pop et rock des sixties évite l’ennui.

Rick Dalton (Leonardo di Caprio) est un acteur de séries western des années cinquante, Le Chasseur de primes et Lancer, puis FBI des années soixante, Sur la piste du crime. Il fonctionne en duo depuis neuf ans avec son cascadeur attitré, dont on dit qu’il lui ressemble assez, Cliff Booth (Brad Pitt). Ce dernier fait la part la plus rude du boulot et le premier en retire la gloire et le fric. Mais cela convient au tempérament un brin rentre dedans de Cliff qui, dit-on, aurait tué sa femme, une pétasse agaçante entrevue en une scène sur la mer. Cliff vit sur la bête Rick, conduit la Cadillac DeVille 1966, répare la villa de Cielo Drive sur les hauteurs de Los Angeles, voisine de celle du couple Roman Polanski et Sharon Tate. Ces derniers deviennent peu à peu célèbres tandis que Rick décline.

Nous sommes en 1969 et le cinéma s’industrialise tandis que l’âge d’or de la télé est passé. Le mouvement hippie, né contre la guerre au Vietnam, bat son plein. Les filles du Flower Power sont jeunes, fraîches, habillées au minimum mais sales. Elles affectionnent de marcher pieds nus ou en sandales, manière gourou de sentir la terre par leur corps ; elles baisent dès le plus jeune âge avec la bite qui leur plaît et vivent en bandes matriarcales, usant des mecs comme de gardiens et de sex-toys. Elles préfigurent le féminisme, nonobstant leur ignorance crasse et leur anarchie où seuls leurs désirs sont des ordres.

Dans le film de Tarentino, un certain Charles Manson a vu tout le parti qu’il pouvait tirer de ce genre de harem et il squatte un ancien ranch qui a servi à tourner les feuilletons western des années cinquante. Cliff, qui prend en stop dans la Cadillac crème Pussycat (Margaret Qualley, 24 ans au tournage), une fille de moins de 16 ans à demi nue et aux pieds sales. Le jeune animal lui propose une fellation que, contrairement à Polanski adepte des jeunes filles de 13 ans, il refusera. Il va jusqu’au ranch Spahn pour et elle le présente aux femmes. Il veut revoir George (Bruce Dern), avec qui il a tourné huit ans auparavant mais celui-ci est vieux, aveugle et jalousement gardé sous clé par la horde femelle qui l’exploite en squattant les lieux et le paye en chevauchées sexuelles torrides qui le laissent à plat. Ce qui est amusant est que tout ce petit monde de tarés camés de la Manson family est accro au petit écran bleu de la télé noir et blanc. Il se gave de meurtres, de crapules et de justiciers de l’Ouest, ce qui ne va pas sans endommager les cervelles amoindries à l’acide. Une clope trempée dans le LSD ne vaut que 50 cts, un demi dollar de 1969, autrement dit quasiment rien.

C’est l’arrivée de Cliff dans le squat, son insistance à voir George, sa conviction que tout ne tourne pas rond et son altercation avec un torse nu idiot (James Landry Hébert) qui lui crève un pneu qui va déclencher la machine. Cliff rosse le bête et méchant et l’oblige à changer la roue devant les yeux de la horde femelle qui caquette peace and love. Mais il s’attire la haine de ces paranoïaques abrutis par la drogue et qui se montent la tête entre eux. Charles Manson le gourou a décrété qu’Hollywood devait payer. Les studios n’ont pas reconnu sa musique, ne l’ont pas embauché, il veut se venger. Il jette alors trois de la horde, Tex, Patricia et Susan, sur la villa de celui qui l’a évincé, Terry Meicher, occupée désormais par Polanski et Tate. Mais la présence de Cliff dans la villa d’à côté, qui vient d’enterrer la vie de garçon de Rick avec force cocktails et LSD, les détourne de leur projet initial…

Au fond, seul le cascadeur est réel dans le métier du cinéma, car il doit se colleter avec la réalité des scènes. Les acteurs ne sont que jeux de rôle, répétés à satiété, se gonflant devant le miroir pour se faire méchant ou glamour. Les actrices ne sont que des icônes dont le cul masque le godiche des scènes. Jeu de miroir, images démultipliées sur écran, affiche, télé, bus, le métier d’acteur rend schizophrène – sauf le cascadeur. Rien d’étonnant à ce que la famille Manson se soit reconnue en négatif dans ce virtuel hollywoodien.

DVD Once upon a time in Hollywood, Quentin Tarantino, 2019, avec Leonardo DiCaprio, Brad Pitt,  Margot Robbie,  Emile Hirsch, Margaret Qualley, Timothy Olyphant,  Julia Butters,  Austin Butler,  Dakota Fanning, Bruce Dern, Sony Pictures 2019, 2h35, standard €19.99 blu-ray €27.09

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Jeux interdits de René Clément

L’enfance, la guerre, la mort ; la France, l’exode, la défaite – ce sont ces trois thèmes qui reviennent en boucle dans cette histoire de l’an 40, dont les Français « se fichent » selon leur proverbiale bêtise.

Une petite fille de 5 ans, Paulette (Brigitte Fossey, 6 ans) voit ses parents mitraillés par un stuka allemand sur la route de l’exode où l’auto de Parisien parentale a rendu l’âme. Ce sont le papa et la maman de Brigitte qui ont joué les victimes dans le film. Elle court après son petit chien, forçant ses parents à la suivre – et à mourir. Tout comme le chien. Car l’enfant blonde porte la mort en elle : ses parents, son chien, le cheval affolé qu’elle suit qui tue le fils aîné des paysans… Une réminiscence inconsciente peut-être des brutes blondes qui envahissaient le pays livré à l’impéritie contente d’elle-même des vieilles badernes et à la lâcheté de sa bourgeoisie. Il aurait fallu poser la question à l’auteur du scénario, François Boyer qui en fit un roman, Les Jeux inconnus, réédité sous le titre du film au vu de son succès.

Il n’y a rien « d’interdit » à vivre son enfance, à récuser la mort, à aimer par résilience quiconque se présente et s’intéresse à vous. Et pourtant si : la fin en témoigne, poignante d’abandon dans une France en proie au chaos et à l’égoïsme. Car ils ne sont pas beaux, les Français de 40 : des fuyards pressés qui marchent sur les retardataires aux pécores bornés par leur petite existence et par la haine du voisin, jusqu’à l’indifférence des « sœurs » de la Croix rouge qui collent une étiquette sur une enfant comme on tamponne un dossier.

Paulette rencontre Michel (Georges Poujouly, 11 ans) quelque part en Auvergne (le père lit La Montagne). C’est un garçon de 10 ans déluré mais gentil, petit dernier d’une portée fermière aux trois garçons et deux filles. Le gamin garde les vaches, court partout pieds nus dans ses godasses et débraillé, ébouriffé et les mains sales. Mais ce gavroche populaire est pleinement dans la vie, le cœur débordant de générosité. Il adopte la blondeur et les yeux clairs de la fillette tombée du ciel par les stukas ; il la console, l’écoute, joue avec elle.

La première chose est d’enterrer son chien, jeté au ruisseau par une matrone frustre, juchée sur sa charrette en fuite tandis que son homme la tire. Elle n’en veut pas, de cette bouche à nourrir, confite en égoïsme frileux, mais le mari l’a prise, attendri, et elle doit faire avec. Sauf qu’une auto trop pressée coince la carriole au bord d’un pont et que Paulette, qui ne se sent pas accueillie, s’enfuit entre les jambes des fuyards pour atteindre son chien qui dérive au fil du courant. C’est avec la bête morte dans les bras que Michel la découvre, poursuivant une vache folle. Il la ramène à la maison et entre avec elle dans le monde imaginaire de l’enterrement.

En ces années d’ignorance et de dressage, la France éduque ses enfants par la trique et le par-cœur (cela n’avait guère changé encore dans les années soixante). Michel est bon élève au catéchisme, sans croire vraiment qu’il y ait un Dieu tel qu’on le décrit, et il récite son par-cœur sans en penser un seul mot. Comme ses parents et ses frères ou sœurs sont encore plus ignares et indifférents que lui, il se venge de l’autoritarisme paternel en mélangeant exprès les prières. Il n’y a que lorsque son frère aîné (Jacques Marin) est au plus mal et crache le sang dernier qu’il remet à l’endroit les paroles, par superstition, comme si elles avaient un pouvoir. Pour lui comme pour les adultes et pour le curé, la croix, « qu’est-ce que c’est ? – Ben, c’est l’bon Dieu ! ».

Pour Paulette, il faut donc une croix pour son chien et, afin qu’il ne reste pas seul dans son trou comme les humains enterrés à la va-vite « hop, comme des chiens ! », il faut enterrer d’autres animaux morts : un cafard qui passait par là « ça pue ! », un poussin que Michel est allé voler chez les voisins Gouard et a ramené à même sa peau sous la chemise, un « verre de terre », un hérisson, un loir et ainsi de suite. Pour cela il faut des croix et encore des croix.

Comme son père (Lucien Hubert) l’a taloché pour avoir usé du marteau dans la maison alors que son frère agonisait et qu’il a entrepris de clouer une croix « dans la maison d’un mourant, ça porte malheur ! », il faut les voler. Au-dessus du corbillard, dans le cimetière, dans l’église même – au risque de se faire prendre par le curé (Louis Saintève), ce qui ne manque pas d’arriver. Nouvelles taloches – on battait beaucoup les enfants dans la France autoritaire et mesquine jusque dans les années 1980. Mais le comble est la croix du frère, à peine enterré, que Michel a transporté avec la brouette. Le père accuse les Gouard, les voisins haïs par jalousie parce que le vieux a été médaillé de sauvetage et que le fils est parti à la guerre alors que les siens ne sont pas assez bons et réformés. Les deux pater familias (Lucien Hubert et André Wasley) se battent en plein cimetière, roulant jusque dans une tombe ouverte jusqu’à ce que le curé vienne les séparer.

Lorsque les gendarmes arrivent à leur ferme, la famille croit que c’est sur plainte des Gouard, mais c’est seulement parce qu’ils ont entendu parler de Paulette et qu’ils viennent la chercher pour la confier à la Croix rouge. Au grand désespoir de Michel, naïvement amoureux de la petite ; elle ne veut pas le quitter, comme tous les enfants petits qui s’attachent à la première figure qui s’intéresse à eux quand les parents ne sont plus là. Le père promet de la garder mais c’est une promesse en l’air, comme les Français autoritaires et mesquins en faisaient aux enfants jusque dans les années 1980. Paulette est enlevée et Michel, au désespoir, jette toutes les croix volées dans la rivière qui passe sous le moulin. Les deux enfants ne se reverront jamais et le monde imaginaire qu’ils ont créé avec leur jeu sera désormais « interdit ». Les Français, autoritaires et mesquins, adorent « interdire » encore aujourd’hui, des gens de gauche aux gens de droite, des religions aux réseaux sociaux, jusque dans l’université où avoir « dit » un mot tabou ou commis ce qui est devenu « un crime » un demi-siècle plus tard vous « interdit » à jamais de parler.

Ce film simple et cru arrachait des larmes aux adolescents des années 1960 et 1970, je ne sais pas ce qu’il en est aujourd’hui (avec le cynisme narcissique ambiant, j’en doute un  peu). L’arrangement à la guitare de Narciso Yepes devenu une scie des premiers pas en guitare, un instrument fort à la mode dans ces mêmes années, jouait pour beaucoup. Il reste la perte de l’innocence et une belle histoire d’amour plus fort que la mort dans une France en loques à la moitié du siècle précédent. La lumineuse Brigitte Fossey a commencé à 6 ans sa carrière, étant même présentée à la reine Elisabeth, tandis que son compère Georges Poujouly a grandi en muscles mais guère en notoriété, son principal film ayant été à 17 ans Ascenseur pour l’échafaud de Louis Malle.

Lion de Saint-Marc à la Biennale de Venise 1952

DVD Jeux interdits, René Clément, 1952, avec Georges Poujouly, Brigitte Fossey, Lucien Hubert, Laurence Badie, Suzanne Courtal, Jacques Marin, Marcel Mérovée, Louis Saintève, André Wasley, StudioCanal 2009, 1h21, €8.61

François Boyer, Jeux interdits (Les jeux inconnus), 1947, Folio 1973, 149 pages, €6.80

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Herradura

Nous pouvons observer deux aras au petit-déjeuner, aussi gros qu’hier.

Sous un pont du rio Tarcoles des dizaines de crocodiles se prélassent dans l’eau chaude ; des touristes et des locaux les observent de haut.

Un crocodile rampe sur le ventre hors de l’eau… près d’une botte unique échouée sur la rive. Est-ce le dernier que le croco a bouffé ?

Quand il fait chaud, les crocodiles montent sur la plage pour lézarder au soleil. Le crocodile américain peut vivre en rivière et en mer ; l’eau salée ne le gêne pas. Raflés par Steve Erwin, Australien, les crocodiles qu’il a volontairement mis en mer sont tous revenus dans leur rivière.

De l’autre côté du pont, la police à l’arrêt cueille des citrons sauvages sur le bord de la route.

Nous nous arrêtons à Herradura, à 2 km de la plage, dans un auto-market différent des supermarchés de l’intérieur. Voué au tourisme, le magasin affiche un panneau d’interdiction d’entrer torse nu, pieds nus ou en maillot de bain. Il faut dire que la pudeur puritaine du gros voisin du nord n’est pas la seule raison : la climatisation est forte. Autour du supermarché, un centre commercial étale ses boutiques de surf, de mode, de chaussures, de lunettes solaires, de glaces. Nous sommes dans le tourisme pour les Américains. Adrian achète pour le pique-nique du midi des sandwiches Subway tout faits au poulet à 2750 colones (la monnaie du pays) pour 30 cm de long.

En suivant la « carretera national » Pacifico Hernandez, nous longeons des plantations de teck destinées au travail du bois. Mais comme il est trop dur, il est envoyé aux États-Unis et réimporté 20 $ le mètre carré de parquet. Nous longeons également des palmiers à huile plantés à la place d’anciens pâturages. Il faut trois ans pour produire de l’huile, le palmier dure quinze ans mais ne nécessite aucun entretien. Sur les terres inaptes à la culture après le passage des vaches, c’est un investissement qui se justifie selon Adrian, malgré les hululements effarouchés des écologistes de bureau loin des réalités des pays en développement. Le palmier produit un régime de fruits tous les 15 jours, et 8 ha font 800 $ à la vente ce qui permet de rentabiliser à partir de trois ans l’investissement. Mel Gibson et Gérard Depardieu ont acheté des terrains et payé 80 $ par an et par hectare pour ne rien faire : ni construire, ni planter – simplement pour assurer un poumon à la planète.

Nous passons devant la plage Hermosa, endroit huppé des surfeurs, éclairée même la nuit. Comme nous sommes samedi, l’animation du week-end commence.

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Liberia ville du Costa Rica

Le lendemain est un jour de route en bus. Nous nous arrêtons une heure dans la ville de Liberia pour faire quelques courses.

Puis visiter l’église moderne très lumineuse et aérée, avec sa statue de prêtre la main posée sur les épaules d’un jeune garçon en chemisette et short, les pieds nus : une condescendance très catholique, non sans arrière-pensée sensuelle peut-être.

Une statue de la Vierge toute chamarrée est entourée d’enfants et d’agneaux qui l’adorent dans le style mièvre du XIXe siècle.

Le bambin Jésus porte une tunique rose avec un triple rang de broderie au col et une auréole dorée derrière la tête.

L’église, consacrée en décembre 1972 par l’évêque Roman Arieta, est dédiée à l’Immaculée Conception – un dogme catholique qui ne date que de 1854 seulement.

Un canal gouvernemental amène l’eau depuis Arenal pour l’irrigation. Dans les champs se dressent des aigrettes blanches et un espaduro rose (spatule). L’oiseau trognon a le dos bleu-vert, le ventre jaune. Nous voyons aussi quelques cigognes. Le paysage est plus sec mais l’irrigation permet aux champs d’être plantés de riz ou de canne à sucre. Pour le riz, les Costariciens réalisent deux récoltes par an soient 250 quintaux à l’hectare. Dans la canne à sucre il y a des souris à cause du sucre, donc des serpents. Le chien qui accompagne son maître le prévient des serpents. « Il travaille de neuf heures à quatorze heures mais, lorsque le maître rentre chez lui, le chien va retrouver ses copains ». C’est ainsi qu’Adrian nous présente la chose. De même parle-t-il « d’aller nourrir le bus » pour faire le plein à la ville de Liberia.

Les arbres à calebasses étaient utiles aux Indiens, ils en faisaient des bols et des gourdes ; aujourd’hui, ils font seulement jolis dans le paysage. Sur le chemin passe en moto un macho dépoitraillé, velu avec une grosse croix en or sur la poitrine. Il plaît beaucoup à Cheyenne au point qu’elle le prend en photo pour l’envoyer à Lyon à ses copines. Cheyenne aime aussi beaucoup les énormes camions Mack américains qui passent en grondant sur les routes, pot d’échappement fumant sur le toit. Elle est attirée par la virilité exacerbée et paraît en manque depuis son divorce.

Des maisons à 10 000 $ sont données par le gouvernement à ceux qui ont vu leurs biens détruits. Une maison en béton coûte ici 300 000 $, une maison en bois et en tuiles 70 000 $ seulement.

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The Impossible de Juan Antonio Bayona

L’impossible (qu’on aurait pu traduire en français) est ce gigantesque tsunami de décembre 2004, en pleine période de Noël, qui dévaste notamment la Thaïlande. L’impossible est aussi cette famille avec trois jeunes garçons qui en réchappe en entier. Entre les deux l’épreuve et, en héros solaire, un prime adolescent : Lucas (Tom Holland). C’est un film, mais aussi une histoire vraie, celle de Maria Belón, 38 ans, médecin, et de sa famille aux trois garçons dont les prénoms ont été repris dans le film : Lucas, 10 ans, Tomas, 8 ans, et Simon, 5 ans. Pour les besoins de l’action, le fils aîné a été vieilli de deux ou trois ans et Tom a 14 et 15 ans au tournage en 2010 et 2011. Garçon anglais petit pour son âge mais musclé par la danse, Tom Holland est plus âgé que son rôle mais assez fluet aux normes internationales (c’est-à-dire américaines) pour figurer 12 ans.

Un couple « européen » (sans indication de nationalité dans le film mais avec un nom anglo-saxon pour plaire à Hollywood) est venu du Japon où le père peine à garder son poste. Ils ont emmené les enfants passer les vacances de Noël en Thaïlande. Le 26 décembre, au lendemain de leur arrivée dans l’Orchid Resort magnifique au bord de la mer d’Andaman, la famille se repose. La mère, Maria, lit sur un transat et le père joue au ballon dans la piscine avec les deux plus petits. Le fils aîné est au bord du bassin et regarde vers la mer, cachée par un rideau de palmiers. Un bruit sourd – soudain une gigantesque vague surgit au-dessus des arbres. Panique. Chacun crie : Lucas ! Papa ! Le gamin plonge dans la piscine in extremis, il sera plus protégé dans l’eau et dans le bassin qu’à l’extérieur avec les branches et les objets ramassés par le flot. Le père qui tient les deux enfants est submergé, la mère éclatée contre une vitre. C’est le chaos.

Le film est centré sur la famille et ne montre quasiment pas les autres. Maria émerge, elle suffoque. Elle hurle, accroché à un tronc d’arbre, mais comme le font les loups à la lune : pour rien car personne ne peut venir à son secours dans la confusion universelle. Elle aperçoit dans le flot une tête qui émerge, c’est Lucas ! Agile et souple, le garçon se coule dans les remous comme il peut. Les deux se rejoignent, manquent de s’accrocher puis se perdent dans les vagues successives.

La mère, épuisée, ne plonge pas comme son fils et se fait heurter par des branches pointues ; elle est blessée, anéantie, démoralisée. Lorsqu’il la rejoint, Lucas est à la fois abattu et en colère : « Je veux rentrer à la maison, plus jamais ça, plus jamais ce pays ! » Sa mère tente de le réconforter en le serrant contre elle, tous deux accrochés à un tronc flottant. Lucas, d’une petite voix, avoue : « Je suis courageux mais j’ai peur ». Il découvre ce qu’est la peur, ce qu’il n’avait pas voulu savoir lorsque son frère de 8 ans, Tomas, lui disait craindre l’atterrissage.

La mer peu à peu se calme et l’eau redescend. Mère et fils reprennent pied et sortent de l’eau. Ils sont en maillot de bain, fatigués et trempés mais il fait chaud. Ils marchent pieds nus dans les champs inondés et Lucas voit les blessures de sa mère, ce qui lui donne une forte émotion car le sang coule. Avec l’adrénaline et le support de l’eau, elle n’a pas encore senti la douleur mais la marche sur la terre ferme puis l’arbre sur lequel elle doit grimper au cas où une autre vague surviendrait l’épuise. Malgré son interdiction formelle pour ne pas qu’il prenne de risque, son fils descend l’aider et lui fait la courte échelle, les muscles bandés par l’effort. Lucas, à peine adolescent, joue les hommes, et c’est touchant. Il sauve littéralement sa mère qui, sans sa présence, se serait laissé aller. Mais elle aussi le conforte, lui donne un rôle et le convainc surtout de répondre aux appels d’un garçonnet emporté par la vague. Lucas trouve Daniel (Johan Sundberg) un petit blond de trois ou quatre ans pas plus effrayés que cela dans le film. Lucas a récupéré une canette de Coca, ce qui leur permet de tenir un peu sur les branches.

Ce sont des villageois venus inspecter les épaves qui les trouvent et les emmènent au village, où ils leurs donnent des vêtements. Lucas, jusqu’ici torse nu, est affublé d’un débardeur verdâtre dont le rôle est de mettre en valeur ses deltoïdes et ses muscles subclaviers, et de le rendre plus mûr que son âge. Les villageois sont frustes, traînant Maria sur les herbes malgré sa jambe blessée, mais compatissants puisqu’ils les réconfortent et les nourrissent. Ils les emmènent en pick-up à l’hôpital de la ville. Pendant ce temps, le petit Daniel a été oublié ; Lucas le retrouvera plus tard dans les bras de son papa, pleinement heureux.

L’hôpital est bondé car nombreux sont les blessés et chacun attend son tour pour être soigné ou opéré. María est très faible et crache du sang. Médecin, elle s’inquiète de sa jambe infectée : si elle passait du rouge au noir, ce serait mauvais signe. Lucas n’a que des égratignures et elle invite son fils à aider les autres pour l’occuper. Pieds nus et maculé de boue et de sang du début à la fin mais apparemment jamais affamé, ce qui est peu plausible, Lucas prend les noms de ceux que l’on cherche et parcourt les rangées de lits pour tenter de les retrouver. Il a le bonheur de voir un père revoir son fils, ce qui lui tire un sourire bouleversé, son père à lui étant probablement mort.

Tout est centré sur l’émotion et les petits détails de la vie réelle sont volontiers gommés par le film. L’émotion suscitée par les images est contagieuse et cette histoire est servie par des acteurs vrais dans leur rôle. Le père (Ewan McGregor ») est très tactile, mettant volontiers la main sur les épaules et serrant dans ses bras ses enfants comme son épouse. Les deux parents tentent de donner à chacun des garçons de l’attention, ce qui n’est pas si courant, et le grand frère, dans l’épreuve, se montre très épris de ses petits frères. Tous font l’œuf lorsqu’ils se retrouvent. Mais le père a échappé au tsunami avec les deux petits qui se sont accrochés miraculeusement aux arbres. Toujours dans l’hôtel dévasté, il doit « prendre la plus grave décision de sa vie » lorsqu’il laisse ses deux benjamins aller dans la montagne avec les évacués, pour rester chercher jour et nuit sa femme et son aîné. « Tu vas encore nous abandonner ? » est le cri du cœur murmuré de Tomas, 8 ans (Samuel Joslin), 10 ans au tournage. Vulnérable dans son débardeur de deux tailles trop grand, il se voit confier malgré son inexpérience la garde de son petit frère Simon (Oaklee Pendergast). Aurais-je laissé les enfants qui me restent ? Probablement non, mais chacun réagit à sa manière.

Tout se terminera bien, après le cache-cache un brin comédie de qui cherche qui dans l’hôpital bondé. Et c’est « l’assureur » (ce démiurge américain de qui peut payer) qui les prend en charge pour hospitaliser Maria à Singapour. L’avion privé emmène toute la famille encore sale et dans les mêmes débardeurs lâches. Ils n’ont ni argent, ni papiers, mais l’ambassade n’apparaît pas une seule fois dans le film. Cela aurait nui au crescendo des émotions, mais affaiblit à mon sens le spectacle. Heureusement que Tom Holland joue un ton en-dessous, évitant l’hystérie même dans les pires moments, et qu’il manifeste seulement par un sourire qui lui illumine le visage sa très grande émotion. Naomi Watts a obtenu pléthore de prix d’interprétation alors qu’elle passe les trois quarts du film couchée sur un lit. C’est plus Maria Belón et son rôle de mère courage que Naomi Watts qui a été récompensée. Tom Holland me semble le meilleur acteur de l’histoire réécrite et certainement le point focal du scénario.

Il reste que, si vous avez plus de 12 ans, vous vivrez des moments d’intense émotion et de remuement familial en regardant contée et embellie par le grand spectacle cette histoire vraie dont le cinéma a fait un scénario vendable.

DVD The Impossible, Juan Antonio Bayona, 2012, avec Naomi Watts, Ewan McGregor, Tom Holland, Samuel Joslin, Oaklee Pendergast, M6 video 2013, standard €8.17 blu-ray €17.32

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Wind River de Taylor Sheridan

Le mythe du Pionnier viril se battant pour sa survie dans la nature sauvage est magnifié par ce film à la gloire des Etats-Unis. Le spectateur y retrouve de l’action forte dans un décor de montagnes somptueux et l’excitation de la traque contre les gros machos bourrés qui considèrent les femelles du cru comme de la viande à baiser. C’est du lourd.

Cory (Jeremy Renner) est un chasseur officiel de la réserve indienne de Wind River dans le Wyoming. Il pilote un énorme pick-up au moteur V8 apte à rouler dans les congères et une motoneige rugissante qui avale les gallons de carburants. Il est équipé d’une tenue antifroid doublée d’un camouflage neige et porte, outre un téléphone satellite dans son giron, une paire de jumelles, un couteau Bowie et un fusil court à lunette capable de descendre un loup ou un puma des montagnes à plusieurs centaines de mètres. Un méchant aussi, à l’occasion.

Car, lors d’une traque de lionne qui a tué deux bœufs au grand dam des fermiers, Cory découvre un cadavre en anorak bleu ciel. Il est celui d’une jeune femme pieds nus (Kelsey Chow) qui a couru dix kilomètres dans la neige « comme une guerrière » avant de s’effondrer, les poumons gelés. Car il fait volontiers moins trente dans ces étendues glacées la nuit. Cory connait la fille : elle est celle de son ami indien Martin (Gil Birmingham) ; elle venait d’être majeure et rejoignait son copain, employé de sécurité de la plateforme pétrolière du coin (Jon Bernthal). Les Indiens sont parqués dans cette réserve inhospitalière depuis un siècle, mais la prédation économique ne s’arrête pas pour autant : fermiers, éleveurs, chasseurs de fourrure, exploitants de pétrole viennent comme des vautours sur la nature, ne laissant que l’os aux indigènes. Ceux-ci, sans futur, dépriment et les jeunes sombrent dans la drogue ou la prostitution – même si l’université ou l’armée leur permettraient de s’en sortir.

Cory lui-même, marié à une Indienne de la réserve, sait que celle-ci cherche un poste pour s’en sortir et qu’elle ne peut le trouver que loin de la réserve ; elle emmènera leur fils pas encore adolescent. Cory a vu aussi sa fille aînée violée et morte à 16 ans, les poumons gelés, quelques années auparavant parce qu’il n’était pas là et que des copains de sa fille entraînant des inconnus étaient venus « faire la fête » (ce qui veut dire, chez les Yankees, se saouler, se shooter et baiser tout ce qui bouge). Il est donc effondré lorsqu’il trouve le cadavre.

La chef de la police indienne du territoire (Graham Greene) informe le FBI qui, faute d’agent disponible sur un territoire aussi étendu, n’envoie qu’une jeune femme (Elisabeth Olsen) encore en formation à las Vegas ! Elle n’est ni équipée ni au fait des mœurs indiennes et demande à Cory de l’aider. L’enquête s’annonce sauvage, les mœurs du lieu étant celles de la Frontière : tirer d’abord et parler ensuite. La vengeance sera elle aussi biblique, style Ancien Testament : œil pour œil et dent pour dent, bien loin du « christianisme » trop volontiers affiché pourtant à la face du monde.

La bêtise des mâles yankee, rustres et ignorants, s’étale sans vergogne tandis que les subtilités de la tradition, expérimentées par le pisteur de la réserve et transmises à son jeune garçon (Teo Briones), sont réhabilitées. Ainsi que les femmes indiennes, dont « beaucoup disparaissent » nous apprend un texte de fin de film. Le racisme des machos blancs américains est un fait bien connu, mais le racisme héréditaire contre les Indiens est moins médiatisé que celui contre les Noirs. L’époque récente exige un rééquilibre.

Nous avons donc de bons sentiments écologistes, féministes, antiracistes et des personnages torturés par l’introspection dans un décor de nature sauvage en proie aux prédations industrielles. Le déroulé d’action impeccable ne vous lâche pas jusqu’au bout, même si les armes prennent trop souvent le raccourci sur les mots : pas le temps ni les neurones pour convaincre, il ne faut que s’imposer par la force (comme en Irak). Evidemment le Bien triomphera du Mal, comme d’habitude en cette mentalité biblique où tout est vu en noir et blanc, et la Technique sera célébrée comme il se doit en plein territoire sauvage.

Un polar puissant, “interdit en salle aux moins de 12 ans” (mais l’hypocrisie veut qu’ils aient accès au DVD).

DVD Wind River, Taylor Sheridan, 2017, avec Elizabeth Olsen, Jeremy Renner, Kelsey Asbille, Jon Bernthal, Julia Jones, Metropolitan Video 2018, 1h45, standard €9.45 blu-ray €14.99

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Lester Del Rey, Le onzième Commandement

Del Rey a une œuvre à rallonge, comme son nom complet qui est Ramon Felipe San Juan Mario Silvio Enrico Smith-Heathcourt-Brace Sierre y Alvarez del Rey y de Los Uerdes. Rien que pour cela, il vaut le détour. Je me souviens qu’il était apprécié dans mon adolescence pour traiter des thèmes à la mode (centrales nucléaires, extraterrestres, Dieu…). Le Onzième Commandement se focalise sur l’Eglise elle-même, catholique éclectique – évidemment américaine – après la Bombe qui a ravagé le monde avant l’an 2000.

Car cet auteur, né en 1915 tout bêtement dans le Minnesota malgré son patronyme, est fermement américain. Le pays sera le sauveur de l’humanité, rien que ça. Et avec son pape catholique. L’anti-pape, disent les Européens dont les cardinaux survivants en ont élu un vrai à Rome et sont appelés les Romanoches, avec ce mépris arrogant des Yankees pour ceux la vieille Europe. Il est vrai que, comme en 14 et en 40, ces bâtards d’Européens se sont foutus sur la gueule par bombes nucléaires interposées. C’était « un accident », dit-on. Toujours est-il que la planète s’en trouve contaminée et que chacun désormais reste sur son continent : les Européens dans leur misère, les Asiatiques dans leur païennerie, les Africains minés par la famine, les maladies et l’islam, ce qui font trois bonnes raisons de les ignorer. Ne restent que les Amériques, évidemment dominées par celle du nord autour de New City, l’ex New York.

Nous sommes en 2190 et les humains dès avant la Bombe ont réduit la planète surexploitée à une suite de déserts car « le droit de l’affamé technologique à sa juste part d’énergie et de matières premières » (p.194) n’a pas résisté aux milliards d’êtres de la démographie sans limites. Les plus doués sont partis sur Mars et ont coupé les ponts avec la Terre ; ils poursuivent la civilisation sans s’encombrer des miséreux et des ratés génétiques. Ne reste, comme structure sociale, que l’Eglise…

Avec pour foi le fameux Onzième Commandement qui est de copuler comme des bêtes pour « croître et multiplier », ce que Dieu a dit à Adam et répète plus ou moins à Moïse après l’avoir susurré à Noé. Des « fêtes » sont organisées pour faire se rencontrer les couples, sous le saint patronage des chastes curés et lors de processions de la Vierge ! Vous ne voyez pas la contradictoire hypocrisie ?

Boyd le voit, jeune homme qui vient de Mars, largué par un vaisseau automatique qui l’a exilé définitivement pour gènes déficients. Le grand et blond Boyd Jensen a suivi des études de biologie jusqu’au master 1 (comme on dit aujourd’hui) et connait très bien la manipulation des cellules. Ce n’est pas le cas sur la terre, où les curés se réservent tout ce qui touche à la vie – sauf la copulation. « Des flopées de prêtres célibataires, des nuées de moines et de nonnes célibataires, qui font vertu de leur célibat et viennent ensuite vous prêcher leur Onzième Commandement en criant au péché si l’on ne se conduit pas tout le temps comme un animal en rut ! Bandez et baisez si vous ne voulez pas perdre votre âme ! La voilà la véritable devise de cette fameuse Eglise éclectique catholique américaine ! » p.119. Boyd verra à la fin de son aventure que ce Commandement quasi soixantuitard n’est pas si contradictoire que cela avec le Dessein de Dieu, mais vous le découvrirez bien assez tôt.

En attendant, c’est en enfer que se retrouve le jeune Martien élevé dans la culture et le savoir. New City n’est qu’une suite de taudis hors églises et bâtiments officiels protégés. Des bandes de gosses pieds nus en haillons poursuivent des rats pour les bouffer, des malfrats attaquent les passants isolés et les seuls transports sont en pousse-pousse, le train à vapeur qui roule sur route (l’acier est trop précieux pour faire des rails) est réservé aux aliments extraits de la mer dans des fermes souterraines. La levure, manipulée, fabrique l’alcool qui sert à s’éclairer car nulle goutte de pétrole ne peut plus être retirée. C’est justement sur une levure instable que Boyd est affecté comme préparateur. Comme il est moins con que la moyenne des dix milliards de Terriens, il réussit aisément à la stabiliser et son monseigneur d’accueil en fait part au Saint-Père, lui-même biologiste. Boyd va être promu et lutter notamment contre un virus invasif qui fait passer les algues alimentaires du statut de végétal à celui d’animal et qui croquent les végétales résistantes. Là encore il va réussir. Mais, lorsqu’il voudra aider Hélène, la fille pas très belle qui a perdu un bébé monstre pris par les curés et que son mari a quitté, il va se trouver en butte à tout le pouvoir contraignant de l’Eglise. Il lui faudra l’absolution du pape américain pour s’en sortir et partir, nouveau pionnier, vers l’Australie où un prophète aveugle prêche la croisade contre les Jaunes. Mais pour cela, il devra vaincre la peste.

La théocratie reste-t-il le seul régime viable en cas de crise majeure ? L’Eglise catholique peut-elle retrouver la place qui fut la sienne de l’an mille à l’an 1950 ? Le progrès est sur Mars et l’obscurantisme sur la Terre – mais est-ce bien le cas ? L’Evolution – sans parler de Dieu – ne trouve-t-elle pas toutes les failles pour son Projet obstiné de prolifération par essais et erreurs ? Ce sont toutes ces interrogations qui surgissent de ce roman d’action qui se lit bien, captivant et provoquant de salutaires réflexions, à l’heure où l’écologisme apparaît comme la nouvelle religion de notre siècle, bien au-delà de sa validité scientifique ou de bon sens.

Lester Del Rey, Le onzième Commandement (The Eleventh Comandment), 1970, Livre de poche/Opta 1977, 315 pages, occasion €2.46

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