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Col Tavassang au Tadjikistan, 3300 m, et les sept lacs

Au matin, nous grimpons les 340 m de dénivelé qui restent jusqu’au col Tavassang en 52 mn. La montée n’est pas moins raide qu’hier, mais nous sommes reposés.

Grand soleil vaste paysage, vaches placides. Sur l’autre versant en descente, un bassin, un faux col, puis le lac en bas. C’est le second de sept lacs que nous verrons de plus près demain. Leur eau est d’azur profond dans le coffret vert et brun du rocher. Cette descente nous paraît moins fatigante que les précédentes, bien qu’elle éprouve genoux et chevilles. Ce ne sont pas les mêmes qui sont alors malades : tendinite et ampoules remplacent souffle court et faiblesse des jambes. Tout cela est aggravé pour la plupart par des ennuis d’intestins. Toujours est-il que notre groupe est moins fringant que les neuf groupes précédents, selon Lufti. J’échappe à tout cela en raison d’un reste d’entraînement et d’une expérience, peut-être. Mais je trouve les étapes trop longues. La question est celle des pauses : faut-il les compter ? Faut-il les réduire ? Les arguments de Lufti me paraissent bien spécieux pour masquer le fait que ce trek est de vraie montagne. Il n’a rien de la quasi « promenade » qui est vendue par l’agence, en complément au tourisme traditionnel dans les villes historiques. Choc culturel aussi : nous ne sommes pas venus pour réaliser un quelconque record, ou pour défouler notre éventuel trop-plein d’énergie ; nous sommes venus pour explorer ce pays, au rythme apaisé des gens mûrs qui aiment à observer.

Nous rencontrons sur ce versant d’autres bergeries d’altitude. Mais, à l’inverse de celles qui nous ont accueillies, celles-ci sont occupées par des musulmans conservateurs, voire intégristes, qui vivent loin du monde et surtout des étrangers. « Ils refusent tout progrès » selon Lufti, par exemple l’électricité dans leur village d’hiver. De fait, les femmes s’enfuient et les filles se barricadent dans les cabanes à notre passage. Il n’y a que les garçonnets qui nous observent, de loin. Plus bas, seule une jeune fille et deux petits garçons, plus hardis ou plus curieux que les autres, se postent sur une crête (à bonne distance quand même), pour observer nos mouvements et se repaître de notre apparence. Mythe de l’autarcie, du ghetto entre-soi, de la vie saine et pure qui obéit aux supposés Commandements divins. Ne rions pas trop, certains de nos écolos sont de cet acabit. Et nos islamistes pourraient s’en inspirer plutôt que de jouer aux fascistes.

Après le petit-déjeuner de 7 h 30, le pique-nique de 13 h 30 est loin, donc bienvenu. Mais un orage se met à gronder dans la montagne ; le vent engouffre des nuages dans la vallée. Nous ne devons pas nous attarder ; nous pique-niquerons au campement, en bord de lac. C’est pourquoi, sitôt arrivés, je monte très vite la tente tandis que la nappe se prépare. De fait, des gouttes ne tardent pas à tomber. Fort heureusement, la pluie ne dure pas et nous pouvons pique-niquer tranquillement à l’air libre.

Après ces quatre cols, le périple à pied se termine et les âniers nous quittent cet après-midi. Ils mettront deux jours seulement pour rentrer à la base, couchant ce soir où nous étions hier soir. L’éternelle question du pourboire se pose : donner ? Et combien ? Impossible de savoir quel salaire ils touchent par jour – sans doute pas grand-chose, même aux normes du pays. Nous débattons du sujet et tombons d’accord pour une somme par personne du groupe et par ânier, pour ces cinq jours de travail. Alisher roule des muscles sous son tee-shirt noir lorsqu’il ramasse un sac. Il veut montrer qu’il est déjà adulte et, de fait, il est le plus développé des trois garçons. Tahir fait le plus gamin avec sa bouille ronde, sa taille svelte et sa bonne humeur frivole. Le petit apparaît sérieux, compensant sa carrure d’enfant par une attitude d’homme. Les ânes, déchargés, sont plus fringants. Ce sont tous des mâles, ce qui explique leurs braiments réguliers, défis des uns contre les autres. Quatre d’entre eux seront quand même montés par les âniers sur le plat, pour aller plus vite. Lorsqu’ils partent, Fanny est chargée de leur faire un discours, traduit par Rios.

Ils ne se sont pas sitôt éloignés que l’orage revient. La pluie commence, d’abord douce, puis diluvienne, accompagnée de forts roulements de tonnerre. Les grondements se répercutent sur les parois et la pluie gifle la surface du lac. Rios, qui donnait déjà l’exemple pour nous inciter à nous baigner dans l’eau à 17° fait peu d’émules.

L’après-midi est libre, le « democratic time » comme l’appelle Lufti, décidément très marqué par le soviétisme de son enfance. Sieste, lecture, écoute du concert des gouttes sur la toile, soutenu par les grondements de basse de l’orage, contraste de boite de nuit entre le rouge et bleu de la toile de tente igloo trois places et du ciel gris ou du lac vert.

Bénédicte en profite pour avancer dans son carnet de notes. Elle écrit au crayon à papier. Effet d’époque ? De génération ? C’est fou ce que les gens du groupe écrivent. C’était nettement plus rare il y a vingt ans. Bénédicte porte tatoué, au bas de la colonne vertébrale, un petit dauphin bleu-vert, signe de reconnaissance des plongeurs sous-marins. Elevée à Marseille, ayant étudié l’océanographie avant de bifurquer dans la communication, elle a fait nombre de stages de plongée profonde.

Après la sieste, après la pluie, le ciel se dégage et vient l’heure de l’apéritif. Nous attendent la sempiternelle vodka – que peu apprécient même s’ils l’ont goûtée une fois – et le vin doux tadjik appelé « Plaisir de l’émir ». La vodka est de marque « Scharob ». Rios nous dit qu’en arabe cela signifie « saloperie ». Cela a-t-il un sens en russe ? Ou est-ce l’un des rares signes d’humour soviétique ? Nicolas, qui n’aime pas trop la vodka, l’agrémente de raisins secs, au grand dam de Rios. Il mime alors la recette avec des mimiques de Funès. En tant qu’investisseur, Nicolas a remarqué qu’il est possible de réaliser ici des affaires dans l’immobilier, le tourisme et les deux-roues.

Suit le dîner, une salade russe de pommes de terre, oignons et champignons conservés au sel. Des poivrons sont farcis de riz à la viande. Ils tiennent au corps mais sont délicieux, cuits dans un bouillon que nous avons en soupe.

Nous sommes tous fatigués de ces cinq jours brutalement physiques qui nous ont jeté sans préparation dans la montagne. Malgré un chant ouzbek de Rios qui vante les maisons de thé, ces lieux de rencontre conviviaux sans alcool de ce pays de tradition musulmane, nous allons nous coucher. Il est à peine 21 h.

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Tachkent

A la sortie de l’aéroport, nous faisons connaissance de notre guide Ouzbek francophone. Une « nuit » (de 3 heures seulement) nous attend à l’Hôtel Uzbekistan, grand bâtiment contemporain à l’intérieur bois, marbre et lustres de cristal tout à fait dans le style soviétique.

Tachkent était une capitale lointaine de l’empire, on y « tachkentisait » les apparatchiks politiquement incorrects tout comme Napoléon III « limogeait » ses fonctionnaires vers Limoges. La ville nous apparaît étendue, peu en hauteur, ses larges avenues bordées d’arbres.

Après le petit-déjeuner buffet dans le coin du grand hall qui sert de bar, est programmée la visite de la ville durant la matinée. Au sortir du bus nous saisit la chaleur lourde, moite, et l’odeur d’ozone de la ville. Les immeubles se limitent à quatre étages, sauf les bâtiments officiels et (depuis la fin de l’URSS) les banques. L’Ouzbékistan compte 26 millions d’habitants, sa population croît peu, 1,65% par an et son espérance de vie reste à 64 ans, mais alphabétisée à 99,3%. Son PIB est le centième de celui de la France, encore agricole à 38%, mais occupant 44% de la main d’œuvre. Ancienne république d’URSS, l’Ouzbékistan s’est doté d’un régime présidentiel fort par sa constitution du 8 décembre 1992. Le Président Islam Karimov est, en 2007, au pouvoir depuis 1988. La réforme institutionnelle 2004 a créé une seconde chambre parlementaire sans modifier vraiment une vie politique « à la française » : bel et bien dominée par un Président qui assume dans les faits la réalité du pouvoir. En 2003, la monnaie est devenue librement convertible pour favoriser les investissements étrangers. Le développement économique de l’Ouzbékistan reste entravé par l’interventionnisme gouvernemental et les tensions sociales sont fortes, 27 % de la population vivant en-dessous du seuil de pauvreté. La croissance reste soumise aux exportations (coton et or surtout). L’Ouzbékistan est le 4ème producteur mondial de coton. Les exportations françaises y sont faibles, 2% de part de marché, dominées surtout par les biens d’équipement (mécanique, matériel électrique et électronique), ce qui favorise les grands contrats.

La capitale, Tachkent, abrite 2,3 millions d’habitants à elle toute seule. C’est dire le faible développement du pays, tout entier concentré autour de l’Administration politique, ce lourd héritage soviétique. La république, 447 400 km², a des frontières communes avec tous les pays d’Asie centrale, nous explique Rios, notre jeune accompagnateur sympathique qui parle un très bon français (en plus de l’ouzbek, du tadjik, du russe, et évidemment de l’anglais…).

Tachkent signifie « la ville de pierres » ; ce nom est attesté dès le 10ème siècle. « Elle est dure comme la pierre car elle a résisté à tous les envahisseurs, » nous déclare Rios. La ville est d’une architecture très années 60, dans le style stalinien qui mélange kitsch et béton. Il faut dire que le grand tremblement de terre de 1966, d’échelle 8 sur Richter, a détruit nombre d’habitations traditionnelles en bois et torchis. Un métro a été inauguré en 1976 et comprend quatre lignes. Nous ne voyons aucun vélo. Les rues voient rouler nombre de Lada, mais Daewoo a implanté une usine dans le pays dès 1991 et ses voitures commencent à sillonner les routes. Tachkent est bâtie dans une oasis, aujourd’hui région productrice de tabac, coton et fruits. Les principales fabrications de la ville sont les machines, les textiles (coton et soie), les produits chimiques et les meubles.

Nous voyons l’opéra, construit en 1947, signe tangible de l’élévation du niveau d’éducation voulu par le pouvoir soviétique. Pouvant contenir 1500 spectateurs, il a été bâti sur les plans de l’architecte qui construisit le mausolée de Lénine au Kremlin. Il porte le nom d’un grand poète ouzbek.

Rios est fier de nous expliquer le symbolisme du drapeau ouzbek qui flotte sur l’opéra. Le bleu est l’azur, le blanc la pureté de l’indépendance, le vert l’espérance et le rouge le sang. Il comporte douze étoiles et la lune, symbole de l’islam turc. Le Houmo, oiseau légendaire qui porte chance si on le voit, figure sur les armoiries du pays. Celles-ci figurent une vallée au soleil levant, les deux fleuves de l’Ouzbékistan, Syr-Daria et Amou-Daria, un épi de blé et une fleur de coton, deux productions locales célèbres. Le pays produit aujourd’hui encore 4 millions de tonnes de coton par an. L’octaèdre en haut supporte le croissant et l’étoile à cinq branches, celle des cinq piliers de l’islam.

L’Ouzbékistan a été le seul pays d’Asie centrale à avoir soutenu l’opération américaine en Irak, même si le Président Karimov a refusé d’y dépêcher des hommes. Les événements d’Andijan ont entraîné une crise des relations américano-ouzbèkes. Dans la nuit du 12 au 13 mai 2005, de graves troubles dus aux islamistes radicaux se sont produits à Andijan (vallée de Ferghana/est du pays). Ils ont fait selon les autorités 173 morts mais certaines sources (dont Human Rights Watch), se fondant sur des témoignages locaux, parlent de « 500 à 1000 personnes tuées ». Le pays renoue avec la Russie qui a affiché sa solidarité au lendemain des événements d’Andijan et a signé en juin 2004 un accord de partenariat stratégique.

Nous effectuons une opération change dans l’ancien Goum. Le vocabulaire militaire est adéquat car il faut y aller en commando, organiser la queue et vérifier la somme. Le bureau de change est privé ; c’est une petite cellule en fond de magasin, peut-être pour qu’un voleur ne puisse fuir immédiatement… A la soviétique, c’est « fermé de 13 à 14h » et un garde armé fait le planton devant. Nous changeons de l’euro ou du dollar en soum. La vitre rectangulaire du guichet forme écran, et le spectacle offre deux opératrices accortes en activité. Le masque fumé des vitres en haut, en bas et sur les côtés délimitent un panoramique sur le décolleté profond à la russe de ces jeunes dames. L’une actionne ordinateur, imprimante et téléphone, tandis que l’autre n’a pour seule tâche – absorbante – que de compter les liasses. Il faut dire que 40 euros font 68 880 soums en billets de 500 soums maximum ! 1 euro = 1722 soums en juillet 2007. Nous nous retrouvons chacun avec un gros paquet de billets. Sa tâche effectuée, la première fille se remaquille, tandis que l’autre compte et recompte les soums à la machine. L’amusant est qu’une affiche décrit comment fabriquer un faux dollar – en décrivant avec minutie tous les caractères indispensables pour juger qu’il est vrai !

Nous reprenons le bus pour aller visiter la medersa Koukeldache, du 16ème siècle, puis le marché. Dans la medersa, de fervents musulmans accompagnés de leurs gamins, viennent faire leurs dévotions capitales. L’un d’eux me salue, fier de son identité, calotte brodée sur la tête et garçonnet à tunique fendue à la main. Un autre porte short et débardeur, concession à la modernité – autorisée seulement aux garçons. Par une autre entrée de ce carré ouvert sur deux côtés, un envol de talibans – tunique flottante, turban, barbe et sandales – entre en coup de vent, primesautiers et affairés. 88% de la population est musulmane, principalement sunnite.

Les marches qui mènent à l’entrée font un observatoire stratégique pour observer les gens qui passent sur le trottoir. Mémères empâtées, jeunes femmes tenant bébé, garçonnets peu vêtus, jeunesse déambulant, nous avons depuis l’arbre qui nous ombre un panorama complet de la société tachkénite. Je note que les jeunes filles sont bien en chair ; nous comprendrons vite pourquoi. L’alimentation est en effet « traditionnelle », ce qui signifie féculente et grasse, en quantité paysanne. Parmi les visages, certains ont un vague type mongol, les paupières étirées vers les tempes ; d’autres sont plutôt turcs, le nez droit et les yeux rapprochés ; certains ont un visage indien. Les femmes d’un certain âge ne peuvent se déplacer sans une armada de sacs et cabas, peut-être un résidu de l’époque soviétique où la pénurie chronique nécessitait de garder toujours sur soi une besace, « au cas où » une affaire – n’importe laquelle – se serait présentée. Quitte à troquer ensuite cet achat inutile contre un nécessaire. Sur le trottoir au-dessous des marches de la mosquée, attendant un improbable bus, une matrone mignote un garçonnet. Il peut avoir sept ou huit ans pour ainsi se laisser faire. Les petits mâles semblent ici peu susceptibles de tolérer les privautés des mères ou des femmes en général.

Les Ouzbeks, de langue turque, constituent 75 % de la population. Les russes représentent la minorité la plus importante avec 6 %. La minorité russe vit surtout à Tachkent et dans les centres industriels. Les Tadjiks sont concentrés dans les cités historiques de Boukhara et Samarcande. Nombre de jeunes filles et de femmes portent le foulard, à mi-chemin du fichu paysan et du voile iranien, tout dépend de la qualité du tissu. Les adolescents sont plutôt à la mode de Moscou, qui copie celle de New York, avec leurs débardeurs lâches ‘US army’ ou leurs tee-shirts imprimés en anglais.

Le souk vend de tout, légumes, fruits, viande crue et grillades, maïs bouilli, épices de toutes sortes, œufs par douzaines, boissons colorées en bouteilles plastique, bonbons brillants, vêtements, ustensiles, gadgets. Une femme vend même des Coran imprimés remplis d’enluminures. Tout le monde commerce, vieilles femmes, jeunes femmes, jeunes hommes, gamins.

Certains n’ont que quelques melons ou une dizaine de bottes d’aneth, ou encore une bassine de gousses d’ail – épluchées pour que les citadines ne s’embaument point les mains ! Le marché s’étend loin, une partie est couverte, où officient les officiels. Ce ne sont qu’écroulements de frais légumes à l’odeur apéritive, tomates, salades, aneth, concombre, poivrons, aubergines – tous ces légumes du sud qui fleurent bon et tentent l’œil. Les aubergines paraissent cirées, les tomates rouge vif gonflées de santé, les poivrons vert-jaune remplissent plantureusement leur peau. Un boucher propose ses lanières de viande pendues aux crochets de l’étal. Des paysans leurs melons d’eau juteux et parfumés.

Nous nous retrouvons à 12h45 devant la medersa et le bus nous mène au restaurant Tbilissi proche de la place de l’Indépendance comme de la place Lénine. La statue du Bolchevik, la plus haute d’URSS à l’époque avec ses 24 m, a été remplacée par un globe terrestre en bronze avec la carte en relief de l’Ouzbékistan. Dans la vaste fontaine qui l’entoure se baignent nus des gamins.

Tbilissi étant la capitale de la Georgie, le restaurant offre de la cuisine georgienne. Nous avons soif et les hommes surtout goûtent la bière, servie avec bonheur dans des bouteilles de 60 cl. La bouteille coûte ici 3500 soums (2 euros).

Le menu se compose de mezze, de chaussons au fromage, de soupe claire aux boulettes et aneth, de ragoût d’agneau tomate, d’un petit baklava très sucré et de thé. L’arrivée à la table est flatteuse à l’œil : tous les ustensiles sont disposés en ordre, les serviettes en cône, les petits pains dans leur assiette. Les zakouskis sont déjà sur la table et la fraîcheur des légumes, les couleurs vitamines des mets vous ouvre l’appétit.

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