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Col Tavassang au Tadjikistan, 3300 m, et les sept lacs

Au matin, nous grimpons les 340 m de dénivelé qui restent jusqu’au col Tavassang en 52 mn. La montée n’est pas moins raide qu’hier, mais nous sommes reposés.

Grand soleil vaste paysage, vaches placides. Sur l’autre versant en descente, un bassin, un faux col, puis le lac en bas. C’est le second de sept lacs que nous verrons de plus près demain. Leur eau est d’azur profond dans le coffret vert et brun du rocher. Cette descente nous paraît moins fatigante que les précédentes, bien qu’elle éprouve genoux et chevilles. Ce ne sont pas les mêmes qui sont alors malades : tendinite et ampoules remplacent souffle court et faiblesse des jambes. Tout cela est aggravé pour la plupart par des ennuis d’intestins. Toujours est-il que notre groupe est moins fringant que les neuf groupes précédents, selon Lufti. J’échappe à tout cela en raison d’un reste d’entraînement et d’une expérience, peut-être. Mais je trouve les étapes trop longues. La question est celle des pauses : faut-il les compter ? Faut-il les réduire ? Les arguments de Lufti me paraissent bien spécieux pour masquer le fait que ce trek est de vraie montagne. Il n’a rien de la quasi « promenade » qui est vendue par l’agence, en complément au tourisme traditionnel dans les villes historiques. Choc culturel aussi : nous ne sommes pas venus pour réaliser un quelconque record, ou pour défouler notre éventuel trop-plein d’énergie ; nous sommes venus pour explorer ce pays, au rythme apaisé des gens mûrs qui aiment à observer.

Nous rencontrons sur ce versant d’autres bergeries d’altitude. Mais, à l’inverse de celles qui nous ont accueillies, celles-ci sont occupées par des musulmans conservateurs, voire intégristes, qui vivent loin du monde et surtout des étrangers. « Ils refusent tout progrès » selon Lufti, par exemple l’électricité dans leur village d’hiver. De fait, les femmes s’enfuient et les filles se barricadent dans les cabanes à notre passage. Il n’y a que les garçonnets qui nous observent, de loin. Plus bas, seule une jeune fille et deux petits garçons, plus hardis ou plus curieux que les autres, se postent sur une crête (à bonne distance quand même), pour observer nos mouvements et se repaître de notre apparence. Mythe de l’autarcie, du ghetto entre-soi, de la vie saine et pure qui obéit aux supposés Commandements divins. Ne rions pas trop, certains de nos écolos sont de cet acabit. Et nos islamistes pourraient s’en inspirer plutôt que de jouer aux fascistes.

Après le petit-déjeuner de 7 h 30, le pique-nique de 13 h 30 est loin, donc bienvenu. Mais un orage se met à gronder dans la montagne ; le vent engouffre des nuages dans la vallée. Nous ne devons pas nous attarder ; nous pique-niquerons au campement, en bord de lac. C’est pourquoi, sitôt arrivés, je monte très vite la tente tandis que la nappe se prépare. De fait, des gouttes ne tardent pas à tomber. Fort heureusement, la pluie ne dure pas et nous pouvons pique-niquer tranquillement à l’air libre.

Après ces quatre cols, le périple à pied se termine et les âniers nous quittent cet après-midi. Ils mettront deux jours seulement pour rentrer à la base, couchant ce soir où nous étions hier soir. L’éternelle question du pourboire se pose : donner ? Et combien ? Impossible de savoir quel salaire ils touchent par jour – sans doute pas grand-chose, même aux normes du pays. Nous débattons du sujet et tombons d’accord pour une somme par personne du groupe et par ânier, pour ces cinq jours de travail. Alisher roule des muscles sous son tee-shirt noir lorsqu’il ramasse un sac. Il veut montrer qu’il est déjà adulte et, de fait, il est le plus développé des trois garçons. Tahir fait le plus gamin avec sa bouille ronde, sa taille svelte et sa bonne humeur frivole. Le petit apparaît sérieux, compensant sa carrure d’enfant par une attitude d’homme. Les ânes, déchargés, sont plus fringants. Ce sont tous des mâles, ce qui explique leurs braiments réguliers, défis des uns contre les autres. Quatre d’entre eux seront quand même montés par les âniers sur le plat, pour aller plus vite. Lorsqu’ils partent, Fanny est chargée de leur faire un discours, traduit par Rios.

Ils ne se sont pas sitôt éloignés que l’orage revient. La pluie commence, d’abord douce, puis diluvienne, accompagnée de forts roulements de tonnerre. Les grondements se répercutent sur les parois et la pluie gifle la surface du lac. Rios, qui donnait déjà l’exemple pour nous inciter à nous baigner dans l’eau à 17° fait peu d’émules.

L’après-midi est libre, le « democratic time » comme l’appelle Lufti, décidément très marqué par le soviétisme de son enfance. Sieste, lecture, écoute du concert des gouttes sur la toile, soutenu par les grondements de basse de l’orage, contraste de boite de nuit entre le rouge et bleu de la toile de tente igloo trois places et du ciel gris ou du lac vert.

Bénédicte en profite pour avancer dans son carnet de notes. Elle écrit au crayon à papier. Effet d’époque ? De génération ? C’est fou ce que les gens du groupe écrivent. C’était nettement plus rare il y a vingt ans. Bénédicte porte tatoué, au bas de la colonne vertébrale, un petit dauphin bleu-vert, signe de reconnaissance des plongeurs sous-marins. Elevée à Marseille, ayant étudié l’océanographie avant de bifurquer dans la communication, elle a fait nombre de stages de plongée profonde.

Après la sieste, après la pluie, le ciel se dégage et vient l’heure de l’apéritif. Nous attendent la sempiternelle vodka – que peu apprécient même s’ils l’ont goûtée une fois – et le vin doux tadjik appelé « Plaisir de l’émir ». La vodka est de marque « Scharob ». Rios nous dit qu’en arabe cela signifie « saloperie ». Cela a-t-il un sens en russe ? Ou est-ce l’un des rares signes d’humour soviétique ? Nicolas, qui n’aime pas trop la vodka, l’agrémente de raisins secs, au grand dam de Rios. Il mime alors la recette avec des mimiques de Funès. En tant qu’investisseur, Nicolas a remarqué qu’il est possible de réaliser ici des affaires dans l’immobilier, le tourisme et les deux-roues.

Suit le dîner, une salade russe de pommes de terre, oignons et champignons conservés au sel. Des poivrons sont farcis de riz à la viande. Ils tiennent au corps mais sont délicieux, cuits dans un bouillon que nous avons en soupe.

Nous sommes tous fatigués de ces cinq jours brutalement physiques qui nous ont jeté sans préparation dans la montagne. Malgré un chant ouzbek de Rios qui vante les maisons de thé, ces lieux de rencontre conviviaux sans alcool de ce pays de tradition musulmane, nous allons nous coucher. Il est à peine 21 h.

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Dans deux ans 2017

Deux ans est court en économie et long en politique. Les tendances à l’œuvre aujourd’hui en économie ne se redresseront pas d’ici deux ans tant la machine productive est comme un tanker, lente à virer. Mais la politique réserve toujours des surprises et tout dépendra d’ici là des candidats en lice à la prochaine présidentielle. Pour le moment, nul n’en sait rien : François Hollande peut renoncer officieusement en raison du chômage (comme il l’a dit un jour – peut-être pour faire diversion), ou être débarqué par la primaire socialiste… Nicolas Sarkozy peut être rattrapé par les affaires, ou être convaincu de laisser la place lors des primaires UMP.

Il est donc trop tôt pour faire des pronostics, les sondages d’intention récents CSA/RTL et Odoxa/Le Parisien ne montrent que des « intentions » virtuelles, pas des raisons impératives. Les électeurs s’adaptent aux sondeurs, ils manifestent plus facilement leur colère ou leur désir lorsque la réponse qu’ils font ne les engage pas. Mettre un bulletin dans l’urne, c’est autre chose !

Mais les tendances sont à observer dès maintenant car les tendances demeurent; elles ont leur inertie. Ce que disent les sondés est qu’ils veulent « changer » : de politique, d’immobilisme réglementaire qui inhibe l’économie, d’égoïsmes corporatistes. En bref changer de méthode, donc de personnel politique. Avec les partisans de Marine Le Pen et de Nicolas Dupont-Aignan, ce sont près d’un tiers des électeurs qui veulent donner un bon coup de pied dans la fourmilière. Un vrai coup de barre à droite qui contamine tous les partis.

La victoire de Syriza en Grèce et les espoirs de Podemos en Espagne ne se traduisent pas en France par un engouement vers Mélenchon ou Duflot, loin de là ! C’est au contraire tout le corps social français qui glisse un peu plus vers la droite, à l’image des pays du nord plus que des pays du sud. D’autant que Syriza s’est allié à un petit parti, mais d’extrême droite, les Grecs indépendants… La simple comparaison des intentions de vote en France pour François Bayrou (8 à 11%) ou pour Jean-Luc Mélenchon (9 à 11%), comparés à ceux pour Marine Le Pen (29 à 33%) le prouve : le droitisme est populaire, vient du peuple. Duflot apparaît trop ado immature, intello petite-bourgeoise arriviste, pour compter comme alternative dans le débat national, ou même comme « alliée » utile d’une gauche crédible (2 à 3%).

intentions de vote presidentielles 2017 1er tour csa 2015 01

Les effets des attentats contre Charlie-Hebdo recentrent le débat public sur la sécurité, la discipline scolaire et le communautarisme : tout ce qui – par laisser-aller « cool et sympa » – a sapé lentement les valeurs communes au peuple français. Si 4 millions de personnes ont marché pour « la liberté », elles ont aussi marché pour « l’égalité » – laissant la « fraternité » en dernière étape – à ceux seuls qui s’assimilent et veulent vivre comme des Français en France. Semblent désormais passés de mode l’irénisme bobo (tout va bien et tout le monde il est beau… dans nos beaux quartiers), la doxa Bisounours des journaux de centre-gauche qui tortillent du cul et cherchent tous les échappatoires possibles dès qu’il s’agit de faire respecter la loi (considérée comme « anti-hédoniste » voire « colonialiste »), le déni de la plus grande part de la gauche qu’il existe de vrais problèmes avec la seule immigration musulmane (1% de la population en plus à chaque décennie depuis 1990), l’islam comme religion laissée à l’anarchie des capitaux étrangers, les banlieues ghetto où l’école publique constamment démissionne. Le Premier ministre a même parlé « d’apartheid » (trop grand mot mais qui fait prendre conscience par son choc à gauche) pour désigner ces zones où le consensus social veut parquer l’illettrisme des sans-qualifications, les familles trop nombreuses qui ne vivent que d’aides, le chômage qui conduit aux trafics.

Tous les chiffres de la moyenne nationale doivent être multipliés par deux dès que l’on observe les banlieues : deux fois plus de sans-diplômes (dans les 40%), deux fois plus de chômeurs adultes (autour de 25%), deux fois plus de jeunes sans travail ni stage (près de 45%), deux fois plus de condamnations pénales… Dès qu’un jeune veut s’en sortir, il faut qu’il sorte de ces ghettos où est encouragé le non-travail, l’affiliation à une bande, la mise au pas des filles et l’enrichissement délinquant. Gilles Kepel, coordinateur d’une étude sociologique publiée dans Passion française – les voix des cités, s’est vu refuser un compte-rendu du livre par Le Monde, quotidien du politiquement correct : ce que montrait l’étude ne cadrait pas avec le tout-va-bien de la ligne bobo. Gilles Kepel le dénonce lui-même publiquement sur France Culture. Ce temps-là du déni serait-il enfin derrière nous ? S’il ne l’est pas encore dans les têtes intellos, le populo fera irruption violemment dans la réalité politique en votant pour « les méchants ».

integration des etrangers en france 2015 01 odoxa

Le Premier ministre Manuel Valls, conscient de cette tendance, a pris en remorque le Président Hollande pour assurer la fermeté durant la crise. Mais le regain de popularité récemment induit n’est pas durable : outre le chômage, déterminant majeur des votes en général, l’encouragement au communautarisme féministe, gai, lesbien, bi, trans et autres, l’allégeance à la repentance coloniale et pétainiste, la culture scolaire de l’excuse et la victimisation sociale de celles et ceux qui ne manifestent pas un respect particulier pour les codes communs – laissent une trace profonde dans l’esprit des électeurs. Surtout ceux qui ont peu fait d’études – mais qui votent à voix égales. François Hollande est un élève de Mitterrand, en moins habile : il pratique une économie de droite et un affichage de gauche, les mœurs ne coûtant rien au budget – et tant pis si le consensus social s’en trouve fracturé et la société française un peu plus clivée.

Si les Lumières ont rendu libre des appartenances déterminées (génétiques, familiales, éducatives, sociales, tribales, nationales), la gauche bobo réaliène en enfermant chacun dans d’étroites catégories, objet de « droits » particuliers. L’égalité n’est pas respectée, certains sont « plus égaux que les autres » comme le raillait Coluche. Ne saurait-il par exemple y avoir de « racisme » mais tout au plus « un mauvais usage du vocabulaire » lorsque c’est une personne de couleur qui insulte ? Et si cette phrase vous « choque », c’est que vous n’avez pas encore compris que le respect de la loi exige qu’elle soit appliquée également à tout le monde ; seul le juge peut nuancer l’égalité en équité en fonction de circonstances atténuantes. Faut-il reconnaître implicitement le blasphème, bien qu’il ne soit plus dans la loi depuis la Révolution, ni dans les mœurs depuis la séparation de l’Église et de l’État en 1905, si cela choque certaines catégories de victimes du passé ? En ce cas, pourquoi faire la distinction entre le souvenir douloureux de la Shoah et celui de la colonisation ? Y aurait-il des « martyrs » plus égaux que les autres ? Si la moquerie est une référence culturelle bien française, pourquoi ne pas se moquer également du malheur des uns comme de celui des autres ? Y aurait-il des tabous inavoués ? De même, la « liberté d’expression » tant vantée par le pouvoir s’arrête très vite lorsqu’il s’agit du pouvoir… Certains politiciens en vue échappent « naturellement » à la fiscalité commune, ou au respect de la législation électorale ; certains footeux ou mannequins célèbres échappent « évidemment » à l’impôt en vivant fictivement hors sol 6 mois + 1 jour par an (il suffit de composter des billets de TGV sans prendre les trains).

Je sais bien que ces questions ne sont ni politiquement correctes, ni peut-être fondées en droit lorsque l’on examine les cas particuliers – mais j’observe que ce sont celles qui travaillent les moins éduqués et que les intellos comme les politiciens doivent y répondre, avec pédagogie, sous peine d’être disqualifiés dans les urnes. Une partie éclairée de la gauche, emmenée par Manuel Valls, a pris le virage sécuritaire de la fermeté républicaine : n’est-ce pas une prise de conscience brutale de ce que réclament les lepénistes (et la classe populaire) depuis des années ? Alors que Mélenchon et Duflot veulent ouvrir tout grand les frontières, on voit très bien que les électeurs ne veulent pas les suivre.

L’avantage de François Hollande en 2017 sera qu’il aura effectué un mandat et pourra (peut-être) plaider pour la réalisation de son programme initial, qui prend plus de temps que prévu : après l’austérité (nécessaire), les progrès sociaux (en second mandat). Son handicap est qu’il utilise le mensonge trop souvent pour être cru encore (+ 572 500 chômeurs depuis son arrivée au pouvoir en mai 2012…), que sa vie privée est plus chaotique que celle qu’il reprochait à son prédécesseur, que nombre de femmes ne lui pardonneront jamais d’avoir largué Trierweiler par un simple « communiqué de l’Élysée », et que sa personnalité offre une image inconsistante, entre hésitations permanentes et synthèse par dépit, ce qui mécontente tout le monde. En témoigne son « score » virtuel CSA/Le Parisien : 51% contre Marine Le Pen… soit l’épaisseur du trait (ou deux fois la marge d’erreur).

L’inconvénient de Nicolas Sarkozy est qu’il a été président et qu’il n’a pas convaincu, faute de réaliser les réformes indispensables ou promises, et que sa personnalité touche-à-tout et agitée agace encore deux ans après – sans parler de quelques « affaires » toujours en cours… Son avantage est qu’il a été déjà président et qu’il peut aisément convaincre qu’il avait raison, en 2012, d’avoir droitisé son discours, et qu’il ne refera pas l’erreur de temporiser sur les réformes de fond. Grand débateur et apte à rallier derrière lui (ce qu’il doit encore prouver), il peut tailler des croupières à la gauche… mais peut-être pas aux lepénistes. Dans le Doubs, abstient-toi ! pourrait être la redoutable leçon des tendances à l’œuvre. Surtout que son parti vient de désavouer sa ligne non-peut-être par la ligne traditionnelle ni-ni : ne fait pas « la synthèse » qui veut…

Alain Juppé commence à prendre de l’âge et, s’il est rassurant, il est aussi perçu comme rigide – sans vrai programme pour le moment et un peu du passé. C’est le cas aussi pour Martine Aubry, qui irait si Hollande n’y va pas, mais qui est bien « rigide » et bien « de gauche ancienne mode » pour un électorat qui se pousse progressivement vers la droite.

François Fillon a été fusillé par le machiavélisme hollandais qui a laissé « fuiter » une conversation privée avec l’ineffable Jouyet (toujours entre deux chaises). Mais François Fillon a-t-il vraiment envie d’être président ? Ses prises de bec avec Copé, ses prises de positions floues, tardives ou inexistantes sur les grands sujets qui intéressent les Français, l’ont déjà plus ou moins disqualifié pour le poste.

Manuel Valls et Bruno Le Maire sont encore jeunes pour briguer le mandat suprême. Le premier ne peut se présenter contre son président si celui-ci est candidat – à moins que les primaires n’en décident autrement, ce qui paraît peu probable tant les Français révèrent l’autorité légitime (à l’inverse des Européens du nord). Le second garde une image trop technocrate encore, avec trop peu d’expérience et trop peu d’alliés de poids, même s’il avance dans l’opinion.

Mais d’ici deux ans peuvent se passer beaucoup de choses. L’euro, notamment, n’est plus intangible. Je ne crois guère à un éclatement de la monnaie unique (si la Grèce sort, serait-ce si grave ?). Si l’euro devait chuter encore, contre dollar surtout, il y aurait probablement une reprise de la croissance – mais qui profiterait aux entreprises, les exportatrices d’abord, pas aux ménages. Au contraire, ceux-ci verraient leur facture énergétique augmenter largement (essence et gaz), de même que les entreprises lourdement consommatrices d’énergie (automobile, chimie). L’Allemagne profiterait plus que la France d’un euro faible… D’autant que les prêteurs exigeraient des taux de rémunération plus élevés pour compenser la perte sur l’euro : l’État français, entre autre, ne pourrait plus emprunter à si bon compte et serait obligé de remettre le pied sur le frein des dépenses publiques – ce qui n’arrangerait pas la croissance. La bourse monterait, ce qui accentuerait les inégalités entre les 3.7 millions de Français qui ont quelques actions (contre 8 millions en 2007) et ceux qui restent scotchés au fameux Livret A ou aux contrats d’assurance-vie en euro. Nul doute que ces effets accentueraient les tropismes des votants : anti-Hollande, dubitatifs envers l’UMP, ignorant le centre, et portés aux extrémismes… surtout de droite.

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Julie Otsuka, Certaines n’avaient jamais vu la mer

Une Américaine d’origine japonaise écrit ici l’histoire romancée de ces femmes venues du Japon aux États-Unis pour se marier. Elles furent « achetées » par des Japonais travaillant aux États-Unis avant Pearl Harbor. De courts chapitres tentent de se mettre dans la peau de ces étrangères parfois très jeunes (13 ou 14 ans) venues dans un pays immense pensé comme un Eldorado, avec des coutumes différentes.

Julie Otsuka Certaines n avaient jamais vu la mer

La première nuit sur le bateau, les fantasmes battent leur plein et quelques idylles avec les marins du pont s’ébauchent ; le sexe a toujours été libre au Japon. Rencontre des Blancs mais, surtout, de leurs maris Japonais, travailleurs au bas de l’échelle dans les plantations, les laveries ou les restaurants. Le peuple xénophobe confronté à la xénophobie des autres, Blancs, Nègres et Latinos. On est toujours le nègre de quelqu’un, notamment lorsque la guerre menace et que l’on est désigné comme bouc émissaire, traître en puissance. Mais auparavant, naissances, enfants qui s’adaptent bien mieux, malheureux cependant d’être ostracisés à cause de la guerre mondiale. Enfin derniers jours, déportation dans les camps de l’intérieur, puis « disparition » des quartiers japonais sur la côte ouest.

Surprise des parents qui ne reconnaissent plus leurs enfants, nés en Amériques et devenus (presque) comme les autres : « Nous les reconnaissions à peine. Ils étaient plus grands que nous, plus massifs. Bruyants au-delà de toute mesure. Je me sens comme une cane qui a couvé les œufs d’une oie. (…) Nos filles marchaient à grands pas, à l’américaine, elles se déplaçaient avec une hâte dépourvue de dignité. Elles portaient leurs vêtements trop lâches. Roulaient des hanches comme des juments. Jacassaient comme des coolies dès qu’elles rentraient de l’école en disant tout ce qui leur passait par la tête. (…) Nos fils (…) refusaient d’utiliser des baguettes. Buvaient des litres et des litres de lait. Inondaient leur riz de ketchup. Ils parlaient un anglais parfait, comme à la radio, et chaque fois qu’ils voyaient nous incliner devant le dieu de la cuisine en frappant dans nos mains, ils roulaient des yeux et nous lançaient : « Maman, pitié ! ». » p.85. Où l’on voit que l’intégration réussie passe par une certaine acculturation. C’est la culture qui ramènera le goût des ancêtres, le retour du Japon. Pas question d’enfermer les adolescents en ghettos, leur souhait le plus cher est de se mesurer aux autres, d’être intégrés comme tout le monde. Avis aux « belles âmes » qui fondent de respect devant les mœurs archaïques des banlieues de l’Islam, en croyant qu’il suffit de laisser proliférer les entorses à la lois et aux mœurs pour que l’enfant né en France devienne un vrai Français.

Le style Otsuka est fait de litanies, mais ces incantations ne sont pas misérabilistes ni victimaires. Elles sont un chant, mais sur le mode très japonais du constat : voilà ce qui est arrivé, voilà comment nous l’avons pris, comme cela venait. Rien à voir avec l’obsession juive après les camps. Bien sûr ce n’était pas drôle, quel exilé trouve une vie rose quand il doit tout recommencer à zéro, le travail comme la langue ? Mais les Japonais-américains, après l’épisode (compréhensible) de la guerre mondiale et du choc de l’attaque surprise de Pearl Harbor sans déclaration de guerre, se sont fondus dans la population. Ils ne forment pas de ghettos, ne ravivent pas sans cesse la mémoire, ne s’enferment pas dans le ressentiment.

C’est pourquoi je trouve presque dommage que le prix Femina étranger 2012 ait été accordé à ce livre. La distinction française tord son message, ramené au victimaire, à l’éternelle revendication des ex : anciens esclaves, anciens déportés, anciens colonisés, anciens génocidés, anciens prolétaires, anciens prisonniers… La France s’est faite une spécialité de cette incantation des victimes, avec cette naïve croyance « de gauche » qu’il y a toujours plus prolétaire que le vrai et que seul le plus déshérité est la lumière du monde et le levier du « changement ». Changement pour quel pire possible pas prévu ? On l’a constaté dans le réalisé avec Khomeiny ou le Hamas, après l’avoir constaté avec Pol et ses potes. Les Japonais des États-Unis ne réclament pas cela. Ils savent ce qu’est la résilience, mot qui semble inconnu du dictionnaire de ceux qui sont toujours prêts à faire d’une victime une cause.

Ignorez les prix, toujours écœurants de politiquement correct, ignorez la bannière qu’on voudrait à Saint-Germain des Prés lui faire porter, lisez ce livre simplement pour ce qu’il est.

Julie Otsuka, Certaines n’avaient jamais vu la mer (The Buddha in the Attic), 2011, Phébus 2012, 143 pages, €14.25

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Richard Price, Ville noire ville blanche

Voici un thriller psychologique venu d’un Noir américain qui va conforter les partisans de la police de proximité ! Le cadre est en effet la banlieue de New York, la ville des inégalités, et le quartier noir d’Armstrong appelé Freedomtown, côtoyant le quartier blanc de Gannon. La « ville de la liberté » est le surnom dérisoire donné par ses habitants au ghetto dans lequel ils sont parqués. De là viennent en effet la majorité des délinquants, trafiquants de drogue, petits voleurs à la tire, agresseurs de passants. La police n’hésite alors pas à boucler le quartier pour faire pression sur la majorité silencieuse afin qu’elle livre les malfrats. Mais fait-on de même en quartier blanc ?

Richard Price est moins connu pour ses romans (épais et de bonne facture) que pour ses scénarios de film. Il a ainsi écrit entre autres ‘Mad Dog and Glory’ avec Robert de Niro. Ce roman policier noir écrit par un Noir sur les inégalités sociales et policières de Dempsey, dans la périphérie de la Grosse pomme, dit toute l’Amérique : principes d’égalité affichés mais réalité des rapports de force. Selon que vous êtes Noir ou Blanc, vous ne serez pas traités pareil.

Brenda, une jeune femme blanche travaillant dans le social pour le quartier noir, est un soir d’été étouffant recueillie aux urgences choquée et les mains déchirées. Le flic de proximité Lorenzo doit lui arracher sa déposition, mais il n’est pas satisfait : « ça ne colle pas ». Elle dit qu’un Noir vêtu d’une capuche l’a tabassée et jetée hors de sa voiture, et qu’il s’est enfui avec. Sauf que son sac à main est retrouvé dehors : l’aurait-elle pris par réflexe ? Sauf qu’elle avoue que son fils de quatre ans, Cody, dormait sur la banquette arrière : où est passé le gosse ?

Les flics s’agitent, le FBI est pressenti, les huiles s’inquiètent. Le quartier noir est passé au peigne fin, les dealers inquiétés, les mauvais coucheurs envoyés en prison. On arrête un jeune d’après le portrait robot : s’il n’a pas piqué la tire, il a au moins fait autre chose de répréhensible. Le quartier gronde, la chaleur monte, les gamins demi-nus grouillent comme des mouches autour des reporters arrivés en masse comme sur une merde… C’est bien le sentiment des habitants de Freedomland que d’être considéré comme moins que rien. Les leaders officiels, pasteurs, imams, militants, association de recherche de disparus, en profitent pour faire mousser leur business. Plus le temps passe, plus la situation échappe aux protagonistes. Brenda a-t-elle dit la vérité ? Jesse la journaliste collée à ses basques cherche-t-elle l’information ou sa gloire personnelle ? Lorenzo le flic de proximité est-il trop mou avec les délinquants ?

Nous découvrons les vies méritantes des gens du quartier, les existences ternes de ceux qui ont un emploi de médiation, les destinées ratées des dealers et maris violents. Les gosses battus poussent en bandes, le fric facile inhibe toute loi, la recherche de l’illusion prime tout effort quotidien. Car prendre de la drogue, fourguer du recel ou de la came ou croire découvrir le grand amour – sont des illusions très américaines. La réalité sordide du quartier noir englue ses habitants. Brenda la Blanche n’y échappe pas…

Que le nombre de pages ne vous rebute pas, elles se lisent bien. Il y a foule de personnages mais la tension monte et l’enquête progresse par à-coups, bien découpée en longues séquences. Un livre à lire dans le train, en avion, lors de longs voyages. Ne bouquinez surtout pas quatre ou cinq pages seulement avant de faire autre chose, vous perdriez le fil ! Ce livre se boit à longs traits comme l’eau pétillante les jours de canicule. Et il fait réfléchir sur la police de proximité d’autant plus vantée en France qu’elle n’a jamais encore été vraiment appliquée.

Richard Price, Ville noire ville blanche (Freedomland), 1998, 10-18 2010, 621 pages, €9.69 

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Jonathan Coe, Le cercle fermé

Voici la suite de ‘Bienvenue au club’déjà chroniqué sur ce blog. Nous ne sommes plus dans les années 1970 mais au début des années 2000. Les adolescents au lycée, vivant leurs amours et leurs ambitions dans un humour ravageur ont fait place à des adultes mariés, parfois avec enfants. Sont-ils heureux ? Ont-ils réalisé les promesses de l’aube ? C’est tout le sujet de ce second tome.

Doug l’apprenti journaliste dans le bulletin du lycée et fils de syndicaliste, est devenu journaliste politique ; il est marié à Frankie, fille de la haute, dont il a deux fillettes. Et l’on rit lorsque les gamines essayent maladroitement de répéter les injures sorties de la bouche de leur père à l’énoncé d’une mauvaise nouvelle, devant leur mère outrée. Culpepper, sportif et bon élève en concurrence avec Steve le Jamaïcain noir, est devenu homme d’affaires proche du pouvoir ; il a pris une bedaine et un cynisme qu’on ne lui aurait pas deviné. Steve a laissé la physique, où il a échoué en terminale, pour la chimie où il dirige un labo de recherche jusqu’à ce que la quête du profit maximum immédiat le mette sur la paille dans les années Blair. Le pâle Philip a épousé Claire et ils ont un fils, Patrick, 15 ans au début du livre. Mais le couple a divorcé, ayant chacun fait le choix du mauvais conjoint. Philip est toujours resté amoureux de Lois, qui en a épousé un autre, tandis que Claire aurait bien épousé Benjamin.

Benjamin justement, reste le héros du livre, le personnage central autour duquel tout tourne. Nous l’avions quitté éperdument amoureux de Cicely la poison. L’a-t-il épousé comme rêvé ? Point du tout ! Sitôt l’amour fait, Cicely est partie rejoindre sa mère qui officiait sur les planches à New York, et a connu là « sa période gouine ». Benjamin n’a donc pas écrit son grand œuvre, il est devenu expert-comptable. Il a épousé la triste Emily, militante chrétienne. Ils n’ont pas d’enfant, n’étant pas parvenu à en faire. Le lecteur apprendra, au fil des pages, qu’il s’agissait bien d’un blocage psychologique car tant Benjamin qu’Emily en auront un par ailleurs… mais ne dévoilons pas trop l’histoire. L’auteur entremêle les destins de façon qu’une chatte n’y reconnaîtrait pas ses petits. Mais cela donne des coups de théâtre excellents, comme celui qui arrive à Paul sur la fin. L’infernal petit frère des années lycée est resté aussi chieur qu’ado en devenant député travailliste. Il a constitué un club, comme les Anglais aiment tant à s’y distinguer, le Cercle fermé. Ce rassemblement informel d’amis autour d’un projet politique commun est une façon de comploter à l’intérieur du grand parti, afin de se pousser du col. Ne critiquons pas trop les clubs anglais : les Français ont leurs franc-maçonneries, ce qui ne vaut guère mieux.

Outre sa construction originale qui fait retrouver les personnages selon des liens inattendus, outre l’usage réitéré de fragments littéraires divers tels le récit, le journal intime, le courriel, l’un des intérêts multiple de ce gros roman est sociologique. L’auteur porte un regard aigu sur les travers de son époque et de son pays. Plutôt porté à gauche, Jonathan Coe n’en raille cependant pas moins l’égoïsme indifférent des bobos locaux. Telle cette conne, « la conductrice d’un énorme 4×4 vert bouteille – qui semblait fait pour acheminer des vivres sur des routes défoncées entre Mazar-e-Charif et Kaboul plutôt que pour emmener au supermarché, comme cela semblait être le cas, un couple bourgeois avec enfant – klaxonna furieusement en faisant une embardée, portable à la main » p.81. On se demande combien de mains possède cette Shiva démoniaque qui fait tout en même temps en se foutant pas mal des autres.

Mais les hommes ne sont pas mieux traités. Ils emmènent le dimanche leurs enfants petits au square. « La plupart des nounous, apparemment, avaient leur dimanche libre, et les pères pouvaient ainsi profiter de leurs enfants au parc tandis que les mères restaient à la maison pour faire ce qu’elles ne pouvaient pas faire le reste de la semaine pendant que les nounous s’occupaient de leurs enfants. Ce qui signifiait en pratique que les enfants étaient livrés à eux-mêmes, délaissés et confus, tandis que les pères, chargés non seulement de journaux, mais de pintes de café Starbucks ou Coffee Republic, tentaient de faire sur un banc ce qu’ils auraient fait à la maison s’ils en avaient eu la possibilité » p.112.

Car le monde a pris la bougeotte. « Nos parents ont gardé le même boulot pendant quarante ans. Mais maintenant (…) Doug a changé de boulot. Moi, j’ai changé de boulot et de pays. Steve veut changer de boulot, apparemment » p.303. Sauf un : Benjamin le lunaire, jamais remis de l’amour de sa vie pour l’égoïste évanescente Cicely. Il va d’ailleurs la retrouver, juste au moment où il envisageait de se faire moine, mais je ne déflore rien de plus. Sauf que l’on apprend tout sur le miracle du slip, irrésistible dans le premier volume.

Le monde a pris de l’égoïsme aussi. Les manifs syndicales aux portes des usines précises, dans les années 1970, ont laissé place à des manifs pour des abstractions : contre la guerre en Irak ou pour conserver Rover en Grande-Bretagne. Personne ne fait plus attention aux autres, sauf par nostalgie adolescente, et encore. Le joyeux Harding, potache blagueur célèbre au lycée, est devenu un pronazi cynique célibataire et aigri, vivant tout seul dans la campagne en écolo de Hobbes, en guerre contre tous. Les néolibéraux ont pour hantise la promiscuité, ils s’isolent en cercles fermés, en ghetto de résidence, en plages réservées. « Ils emploient leur argent à installer un système de filtrage, à édifier autant de barrières que possible, afin de n’entrer en contact digne de ce nom qu’avec des gens du même type qu’eux, économiquement et culturellement » p.349. Les néotravaillistes se sont acoquinés avec eux, ce qui explique pourquoi Blair a fini par perdre le pouvoir.

Quant au modèle américain, il est celui de la pute. Racoler le client comme on racole sur le trottoir, susciter le désir de consommer sur le schéma de la baise. Munir, anglais d’origine pakistanaise, est outré de voir à la télé les séries de « stars » américaines : « Ces femmes sont dans un endroit public et elles discutent de la meilleure manière de pratiquer une fellation, exactement comme elles parleraient tricot ou cuisine. Et l’une d’elles – celle-là, là-bas ! – vient de reconnaître qu’elle avait couché avec cinq hommes différents en une semaine ! Quel respect, quel respect ces femmes peuvent-elles éprouver pour elles-mêmes, pour leur corps ? (…) Voilà ce que c’est, l’Amérique, aujourd’hui, un pays de dégénérés ! Pas étonnant que le reste du monde se soit mis à les mépriser ! Quelle… quelle probité attendre d’un pays qui se conduit ainsi ? (…) Qui prêche la religion et la morale, mais dont les femmes se comportent comme des putains » p.420. Ce pourquoi Blair, fourvoyé à tort dans la guerre d’Irak avec Bush junior, a fauté, au grand dam de l’auteur qui vote travailliste.

Un bien beau livre qui montre que tout est lié, que l’on n’oublie jamais, que sans cesse les causes produisent leurs effets inattendus. La vie, quoi. Avec d’attachants personnages.

Jonathan Coe, Le cercle fermé (The Closed Circle), 2004, Folio 2009, 551 pages, €7.98 

Le coffret Bienvenue au club + Le cercle fermé, Folio, €15.96 

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Facebook ou le monde bisounours

Article repris par Medium4You.

Énorme succès de Facebook, et pas seulement pour son côté fesses, même si le site a été créé au départ par l’infantile Zuckerberg pour classer les thons et les sexy de Harvard. Sait-on que le pays qui utilise le plus ce réseau social planétaire est l’Indonésie, juste après les États-Unis ? D’ailleurs un couple égyptien vient de prénommer sa petite fille Facebook… Dans un étonnant article de la revue ‘Le Débat’ (n°163, janvier-février 2011), Jérôme Batout propose une analyse du phénomène Facebook.

Vous me direz : ‘encore ‘Le Débat’ ? Qu’y puis-je si cette revue me fait penser ? Ce n’est ni dans la presse papier indigente, ni dans la télé poubelle, ni dans l’Internet du n’importe quoi que l’on trouve de quoi « penser ». Les médias se délectent de « petites phrases » et de pipoleries bien racoleuses parce qu’ils ne savent plus vendre de la réflexion. Peut-être le public n’en veut-il plus, de cette réflexion ? Ce serait se remettre en cause, introduire du conflit dans l’irénisme des jours – pas « cool », ça.

Le réseau social s’est développé clairement sur les antagonismes : « conflit sentimental entre Mark et sa copine Erika ; conflit d’affaires entre Mark et les jumeaux Winklevoss qui l’attaquent en justice pour avoir volé ce qu’ils considèrent comme leur idée. Conflit entre Mark et son « ami » Eduardo, qui attaque Mark en justice pour l’avoir évincé de la société qu’ils avaient fondés ensemble. »

Or Facebook n’est fondé que sur la notion « d’amis ». Ce sont les seuls liens permis. Ceux qui vous gonflent sont tout simplement « supprimés », voire « bloqués ». « Toute manifestation conflictuelle y est méthodiquement stérilisée, neutralisée : les utilisateurs sont encouragés à « signaler » tout contenu qu’ils trouveraient inapproprié (textes, photos, etc.) ». Facebook apparaît donc moins comme un réseau social que comme une utopie sociale où le conflit ne saurait exister. Un monde bisounours, comme aiment à dire Hubert Védrine et François Hollande. Tout conflit est évité et, lorsqu’il devient trop grand, on se sépare radicalement.

C’est probablement un trait culturel propre aux États-Unis de gommer ainsi les conflits entre les gens. Pays optimiste où tout est possible, dit-on, il s’est fondé sur le massacre des Indiens et sur la domination du Nord anglo-saxon contre le Sud latin par la guerre civile dite chez nous « de Sécession ». Mais cachez ce sein que je ne saurais voir ! Le monde américain est celui du sourire publicitaire, de l’amitié obligée (overfriend), de l’univers rose à la Disney où les ours sont des peluches et les loups d’aimables compagnons. Terre promise réalisée, nous sommes le paradis sur la terre, veulent croire les Américains, we are the world ! Utopie mondiale tant les conflits locaux, tribaux, ethniques, religieux, géopolitiques sont une gangrène qui renaît ici ou là. Utopie promise par toutes les grandes religions et toutes les grandes utopies politiques (comme le communisme) que d’être « tous frères » dans un Éden sans conflit ni contradictions.

Lorsque la démocratie est avancée, tout conflit paraît une offense. Les sondages le constatent, celui qui dit non est aujourd’hui le trublion ; les blogueurs le constatent, la grande affaire des commentateurs est « d’être d’accord » avec celui qui écrit la note. Faire penser, bousculer les idées reçues, provoquer la réflexion, tout cela répugne : il faut faire un effort, un compromis, alors qu’il est tellement plus facile d’éviter. Quiconque engage le débat est perçu comme un fâcheux qui « prend la tête ». Alors qu’il est plus simple de ne rien dire pour paraître « cool ».

Je considère pour ma part que le conflit est inévitable entre les êtres parce que chacun est unique, donc « inégal » par un quelconque trait aux autres. Ces disparités de fait n’empêchent nullement l’égale dignité en respect et en droit, mais engendrent inévitablement des désaccords. Autant en parler, les mettre à plat, négocier les divergences pour les accepter en partie. Ainsi fonctionne le couple, les relations en entreprise, les équipes de sport, la politique. La démocratie s’est fondée sur le débat à l’agora. Éviter le conflit fait monter la pression jusqu’à la rupture. Ne pas dire encourage le non-dit qui débouche sur la paranoïa et le Complot.

Neutraliser le conflit n’est pas le résoudre, c’est le laisser pourrir, souvent au profit de solutions radicales ou de politiques totalitaires. Est-ce qu’on « supprime » un pays de la carte parce qu’il n’est pas d’accord avec nous ? C’est pourtant ce que chaque fessu-bouc opère pour son propre compte avec ses liens abusivement qualifiés « d’amis ». C’est ce que Staline a opéré à grande échelle contre tous ceux qui n’étaient pas conformes. Et Mao par sa révolution dite « culturelle » (où les intellos allaient cultiver les champs…). Et Pol Pot qui a massivement vidé les villes avant de sélectionner les moins rééducables (parfois à 12 ans) pour les éliminer. Pourtant, dit l’auteur, « la divergence de vues est une richesse qui, loin de déboucher dans la guerre, est (…) le ressort de toute réalisation à l’intérieur du sujet comme au sein de la société. »

Il dit aussi : « Facebook est le site d’une génération, et possiblement d’un monde, pour lequel la dimension de la contradiction, de l’adversité, du conflit, est tenue dans une sorte de refoulement, d’évitement et de déni. » On peut se demander quel sera l’avenir d’un tel monde. Ne pas désirer connaître, ne pas voir, s’isoler ? La distinction nette entre « amis » et « supprimés » tend à former des communautés fermées, exclusives, où l’on reste entre soi. Des ghettos de riches ou de handicapés de la vie, qui recherchent le cocon des semblables pour être bien au chaud, unanimes, tous « d’accord ».

Cela conduit inévitablement à la loi du plus fort, du plus impitoyable, celui qui ne prévient pas et qui attaque pour éliminer. L’exemple du colonel Kadhafi, au pouvoir depuis 1969 (42 ans !) montre comment l’unanimisme « révolutionnaire » qui se dit « socialiste » fait de chaque communautariste celui qui « supprime » de son book tous ceux qui lui déplaisent.

Né après le 11-Septembre, Facebook amplifie peut-être un trait de l’Amérique, dont on se moquait encore dans les années 1980 : « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil ». D’où le syndrome de forteresse assiégée des États-Unis depuis, obsédés de contrôles et de technologies militaires à la pointe pour protéger le paradis des bisounours contre les méchants du monde extérieur. Que devient la démocratie dans tout ça ? Et surtout l’avenir ? Celui de Hobbes ?

Jérôme Batout, Le monde selon Facebook, in ‘Le Débat’ (n°163, janvier-février 2011), pp.4-15

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