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Manuel Vasquez Montalbán, Hors-jeu

Pepe Carvalho vieillit, avec le siècle qui se transforme. La fin des années 1980 voit la gauche au pouvoir, en Espagne comme en France, et le socialisme adapter là comme ailleurs le pays à la mondialisation américaine. Barcelone vise les jeux olympiques et le foot devient professionnel et mercenaire. Il attire le fric et la spéculation pour la plus grande gloire populiste du socialisme triomphant à la veille de la chute du mur de Berlin.

Le titre espagnol est moins lapidaire que le titre français pour ce roman policier sociologique qui observe avec amertume et une certaine ironie la fin d’un monde ancien et l’émergence d’un monde jeune, individualiste et cruel. « L’avant-centre sera assassiné en fin d’après-midi » : tel est la teneur d’un message (anonyme) envoyé au Barça – qui vient d’engager un jeune footeux blond anglais marqueur de but comme avant-centre. Bien que la stratégie de l’entraîneur soit de traiter les avants comme des défenseurs et les arrières comme des avants, la lettre intrigue. Qui en veut au joueur ? au club de foot ? à la ville ? à l’époque ?

La police est bien-sûr mise au courant mais le commissaire Contreras, bien connu des lecteurs comme de Carvalho, est soumis aux lenteurs des procédures. Le club engage donc le détective en plus, pour fouiner là où la police ne peut aller, sous le prétexte d’une étude socio-psychologique des fans et des joueurs de foot de Barcelone – un thème fumeux très à la mode intello à la fin des années 80 mais qui permet d’entrer partout et de justifier sa présence.

Pepe ne découvre pas grand-chose, mais la police rien du tout. Il s’agit surtout de mettre au jour le réseau d’intérêts bien partagés des milieux économiques et du milieu sportif, les politiciens comme d’habitude en arbitres corrompus. La ville s’urbanise et guigne les terrains des pauvres ; les clubs de quartier traditionnels qui occupent les gamins et les défoulent ne sont plus à la mode ; le club « international » pour la façade olympique compte beaucoup plus car l’Espagne socialiste du post-franquisme veut présenter un visage moderne et dans le vent (la Movida).

L’intrigue policière est donc la métaphore de l’époque. Si elle parait ringarde aujourd’hui, après une génération de socialistes aussi intellos que méprisants, se croyant nés avec la science infuse qu’il faut tout bouleverser pour se faire une caste au soleil, les rouages décrits avec une jubilante précision restent éternels. Donald Trump reprend les mêmes recettes. « Les rouges sont contre tout parce qu’ils cherchent des noises au pouvoir jusqu’à ce qu’ils l’aient obtenu, et alors ils cherchent à leur tour des poux dans la tête des autres » p.98.

Ce serait déflorer l’intrigue que de trop en parler mais disons seulement que la prophétie se réalisera, bien qu’autrement, sur fond de rivalité entre l’ancien et le nouveau, le club « international » et le club de quartier, les terrains occupés de PME en  crise et l’ambition urbaniste. Les junkies décatis et déjà passés de mode se heurtent aux nouveaux caïds (arabes immigrés après Franco) qui se sont taillé un territoire au couteau à cran d’arrêt. Pepe Carvalho évolue dans tous les milieux, traînant son nez empathique et sa propension à boire plus qu’à déguster de bons plats car il semble en perdre le goût (une seule recette de poivrons farcis accompagnés d’une épaule d’agneau, trop farcie elle aussi).

En revanche, que d’acuité dans la description du milieu footeux ! Les entraîneurs se croient obligés d’en rajouter en matière de « bite » et de « couilles », émaillant leurs interjections aux joueurs d’un virilisme exacerbé un brin louche. Ils me rappellent les entraîneurs du Gamin, traitant les adolescents de « pédés » et les incitant à « se mettre des couilles au cul » pour « jouer avec la bite » – ce qui pouvait se traduire par galvaniser leur énergie pour en vouloir et gagner. Mais ce vocabulaire rudement sexué laissait planer un doute sur les penchants de l’adulte entraineur envers les jouvenceaux rosis par l’effort, surtout lorsqu’ils ôtaient leur maillot en fin de match. Le foot, Montalbán l’expédie en deux phrases, dans la bouche de Monsieur relations publiques du Barça : « En tant que sport, je le trouve d’une stupidité lamentable. En tant que phénomène  sociologique, je le trouve fascinant » p.22.

Manuel Vasquez Montalbán, Hors-jeu (El delantero centro fue asesinado al atardecer), 1988, in Les enquêtes de Pepe Carvalho tome 3 : Les thermes, Hors-jeu, Le labyrinthe, Seuil 2013, 656 pages, €25.00

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William Boyd, Comme neige au soleil

Joli titre français… mais qui ne dit pas ce que dit le titre anglais. ‘An ice-cream war’ est une guerre friandise qui,  certes, fond au soleil, mais qui est surtout désirée stupidement comme une délicieuse distraction. La Belle époque se précipite avec enthousiasme dans la barbarie, sans le savoir. Pour son deuxième roman, au début des années 1980, l’écrivain anglais William Boyd revisite la guerre de 14, tant célébrée depuis. Pour de mauvaises raisons. Quel « héroïsme » y a-t-il eu à se massacrer de façon industrielle ? A envoyer au front les hommes comme des soldats de plomb ? A jouer au matamore sans en avoir les moyens ?

Boyd botte en touche : il ne parle ni de l’Argonne ni de Verdun autre qu’en échos ; il situe son histoire dans l’Afrique de l’est, au pied du Kilimandjaro. Il est vrai qu’il est né au Ghana. Les colonies allemandes envahissent les colonies anglaises. Belle parodie de ce qui se passe en Europe. Ses héros à lui sont de joyeux décalés, loin de la métropole. Ils en ont importé les travers, dont ce snobisme britannique de créer un club pour les officiers supérieurs, différent du club pour les officiers subalternes. Les premiers ne connaissant pas les seconds, a fortiori la troupe vulgaire : comment s’étonner qu’ils les envoient au combat sans même penser à leur mental et à leur survie ?

Tout est de la même eau dans cette guerre absurde. Un colonel n’hésite pas à parler fort… à 30 m d’une tranchée ennemie, en se demandant s’ils sont toujours là ; une balle rend justice à cette imbécilité. Un capitaine anglais s’évade à l’aide d’une tige métallique… mais la laisse en évidence, montrant qu’il a été aidé et se privant d’une arme pour la suite ; il sera rattrapé. Le même n’hésite pas à faire un feu visible de loin de nuit dans la plaine ; il sera évidemment repéré, puis décapité. Un commandant allemand lance des ordres sans parler la langue de ses Africains de troupe qui ne le comprennent pas. Un officier des renseignements éternue… sans lâcher le cordon d’un lance-obus ; le coup évidemment part, mettant en danger ses hommes ! Dernière absurdité d’une guerre stupide : les militaires meurent plus de la grippe espagnole que des balles ennemies.

Nous pénétrons le manoir d’une famille victorienne de la haute, dirigée par un ex-officier impérial à demi timbré, dont le fils aîné ne sait pas comment prendre une femme et dont le cadet rêve de révolution parce qu’il n’est pas aimé. Ce qui nous vaut une satire d’Oxford assez drôle. Il est vrai que l’auteur a étudié à Oxford. Les deux frères finissent par se retrouver en Afrique, mêlés à un planteur américain dont la seule obsession est sa machine à décortiquer le sisal, dont son voisin allemand devenu ennemi n’a qu’une idée en tête : l’en priver. Pour rien : la machine ne sert à rien à l’effort de guerre. Le même fait enduire de merde chaque centimètre carré de la ferme abandonnée. Mesquine vengeance d’un aristocrate au nom nanti d’un ‘von’ qu’il ne mérite manifestement pas.

William Boyd use de l’humour ravageur de sa culture d’origine pour épingler ses compatriotes. Les bourgeois portent des noms invraisemblables tels que Cave-Bruce-Cave ou Wheech-Browning. Le jeune marié victorien est « honteux et gêné de son intimité avec sa propre femme ! Il en fut soudain atterré. Et ce sentiment entraîna à son tour culpabilité et mépris de soi. Quelle sorte d’individu était-il ? » p.155. D’où le soulagement lorsque la guerre se profile : enfin l’aventure entre hommes, sans ces péchés sur pattes qu’on ne sait par quel bout prendre ! A se demander comment les Anglais victoriens ont réussis à se reproduire. Le chapitre décrivant la nuit de noce et les nuits suivantes est un chef d’œuvre d’humour anglais. La stratégie guerrière n’est pas mieux lotie : « Un général alcoolique, une armée style tour de Babel, et tout un chacun se baladant dans cette plaine aride sans avoir la moindre idée de ce qu’il était censé faire » p.255.

William Boyd vient d’être choisi par les héritiers Fleming pour continuer les aventures de James Bond, c’est dire s’il s’est imposé comme raconteur d’histoires, créateur de personnages et ravageur de style !

William Boyd, Comme neige au soleil (An ice-cream War), 1983, Points Seuil 1988, 437 pages, réédité 1995, €7.60

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Jonathan Coe, Le cercle fermé

Voici la suite de ‘Bienvenue au club’déjà chroniqué sur ce blog. Nous ne sommes plus dans les années 1970 mais au début des années 2000. Les adolescents au lycée, vivant leurs amours et leurs ambitions dans un humour ravageur ont fait place à des adultes mariés, parfois avec enfants. Sont-ils heureux ? Ont-ils réalisé les promesses de l’aube ? C’est tout le sujet de ce second tome.

Doug l’apprenti journaliste dans le bulletin du lycée et fils de syndicaliste, est devenu journaliste politique ; il est marié à Frankie, fille de la haute, dont il a deux fillettes. Et l’on rit lorsque les gamines essayent maladroitement de répéter les injures sorties de la bouche de leur père à l’énoncé d’une mauvaise nouvelle, devant leur mère outrée. Culpepper, sportif et bon élève en concurrence avec Steve le Jamaïcain noir, est devenu homme d’affaires proche du pouvoir ; il a pris une bedaine et un cynisme qu’on ne lui aurait pas deviné. Steve a laissé la physique, où il a échoué en terminale, pour la chimie où il dirige un labo de recherche jusqu’à ce que la quête du profit maximum immédiat le mette sur la paille dans les années Blair. Le pâle Philip a épousé Claire et ils ont un fils, Patrick, 15 ans au début du livre. Mais le couple a divorcé, ayant chacun fait le choix du mauvais conjoint. Philip est toujours resté amoureux de Lois, qui en a épousé un autre, tandis que Claire aurait bien épousé Benjamin.

Benjamin justement, reste le héros du livre, le personnage central autour duquel tout tourne. Nous l’avions quitté éperdument amoureux de Cicely la poison. L’a-t-il épousé comme rêvé ? Point du tout ! Sitôt l’amour fait, Cicely est partie rejoindre sa mère qui officiait sur les planches à New York, et a connu là « sa période gouine ». Benjamin n’a donc pas écrit son grand œuvre, il est devenu expert-comptable. Il a épousé la triste Emily, militante chrétienne. Ils n’ont pas d’enfant, n’étant pas parvenu à en faire. Le lecteur apprendra, au fil des pages, qu’il s’agissait bien d’un blocage psychologique car tant Benjamin qu’Emily en auront un par ailleurs… mais ne dévoilons pas trop l’histoire. L’auteur entremêle les destins de façon qu’une chatte n’y reconnaîtrait pas ses petits. Mais cela donne des coups de théâtre excellents, comme celui qui arrive à Paul sur la fin. L’infernal petit frère des années lycée est resté aussi chieur qu’ado en devenant député travailliste. Il a constitué un club, comme les Anglais aiment tant à s’y distinguer, le Cercle fermé. Ce rassemblement informel d’amis autour d’un projet politique commun est une façon de comploter à l’intérieur du grand parti, afin de se pousser du col. Ne critiquons pas trop les clubs anglais : les Français ont leurs franc-maçonneries, ce qui ne vaut guère mieux.

Outre sa construction originale qui fait retrouver les personnages selon des liens inattendus, outre l’usage réitéré de fragments littéraires divers tels le récit, le journal intime, le courriel, l’un des intérêts multiple de ce gros roman est sociologique. L’auteur porte un regard aigu sur les travers de son époque et de son pays. Plutôt porté à gauche, Jonathan Coe n’en raille cependant pas moins l’égoïsme indifférent des bobos locaux. Telle cette conne, « la conductrice d’un énorme 4×4 vert bouteille – qui semblait fait pour acheminer des vivres sur des routes défoncées entre Mazar-e-Charif et Kaboul plutôt que pour emmener au supermarché, comme cela semblait être le cas, un couple bourgeois avec enfant – klaxonna furieusement en faisant une embardée, portable à la main » p.81. On se demande combien de mains possède cette Shiva démoniaque qui fait tout en même temps en se foutant pas mal des autres.

Mais les hommes ne sont pas mieux traités. Ils emmènent le dimanche leurs enfants petits au square. « La plupart des nounous, apparemment, avaient leur dimanche libre, et les pères pouvaient ainsi profiter de leurs enfants au parc tandis que les mères restaient à la maison pour faire ce qu’elles ne pouvaient pas faire le reste de la semaine pendant que les nounous s’occupaient de leurs enfants. Ce qui signifiait en pratique que les enfants étaient livrés à eux-mêmes, délaissés et confus, tandis que les pères, chargés non seulement de journaux, mais de pintes de café Starbucks ou Coffee Republic, tentaient de faire sur un banc ce qu’ils auraient fait à la maison s’ils en avaient eu la possibilité » p.112.

Car le monde a pris la bougeotte. « Nos parents ont gardé le même boulot pendant quarante ans. Mais maintenant (…) Doug a changé de boulot. Moi, j’ai changé de boulot et de pays. Steve veut changer de boulot, apparemment » p.303. Sauf un : Benjamin le lunaire, jamais remis de l’amour de sa vie pour l’égoïste évanescente Cicely. Il va d’ailleurs la retrouver, juste au moment où il envisageait de se faire moine, mais je ne déflore rien de plus. Sauf que l’on apprend tout sur le miracle du slip, irrésistible dans le premier volume.

Le monde a pris de l’égoïsme aussi. Les manifs syndicales aux portes des usines précises, dans les années 1970, ont laissé place à des manifs pour des abstractions : contre la guerre en Irak ou pour conserver Rover en Grande-Bretagne. Personne ne fait plus attention aux autres, sauf par nostalgie adolescente, et encore. Le joyeux Harding, potache blagueur célèbre au lycée, est devenu un pronazi cynique célibataire et aigri, vivant tout seul dans la campagne en écolo de Hobbes, en guerre contre tous. Les néolibéraux ont pour hantise la promiscuité, ils s’isolent en cercles fermés, en ghetto de résidence, en plages réservées. « Ils emploient leur argent à installer un système de filtrage, à édifier autant de barrières que possible, afin de n’entrer en contact digne de ce nom qu’avec des gens du même type qu’eux, économiquement et culturellement » p.349. Les néotravaillistes se sont acoquinés avec eux, ce qui explique pourquoi Blair a fini par perdre le pouvoir.

Quant au modèle américain, il est celui de la pute. Racoler le client comme on racole sur le trottoir, susciter le désir de consommer sur le schéma de la baise. Munir, anglais d’origine pakistanaise, est outré de voir à la télé les séries de « stars » américaines : « Ces femmes sont dans un endroit public et elles discutent de la meilleure manière de pratiquer une fellation, exactement comme elles parleraient tricot ou cuisine. Et l’une d’elles – celle-là, là-bas ! – vient de reconnaître qu’elle avait couché avec cinq hommes différents en une semaine ! Quel respect, quel respect ces femmes peuvent-elles éprouver pour elles-mêmes, pour leur corps ? (…) Voilà ce que c’est, l’Amérique, aujourd’hui, un pays de dégénérés ! Pas étonnant que le reste du monde se soit mis à les mépriser ! Quelle… quelle probité attendre d’un pays qui se conduit ainsi ? (…) Qui prêche la religion et la morale, mais dont les femmes se comportent comme des putains » p.420. Ce pourquoi Blair, fourvoyé à tort dans la guerre d’Irak avec Bush junior, a fauté, au grand dam de l’auteur qui vote travailliste.

Un bien beau livre qui montre que tout est lié, que l’on n’oublie jamais, que sans cesse les causes produisent leurs effets inattendus. La vie, quoi. Avec d’attachants personnages.

Jonathan Coe, Le cercle fermé (The Closed Circle), 2004, Folio 2009, 551 pages, €7.98 

Le coffret Bienvenue au club + Le cercle fermé, Folio, €15.96 

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