Articles tagués : espion

Le Pont des espions de Steven Spielberg

En 1957, un peintre tranquille et froid de New York (Mark Rylance) est arrêté par le FBI pour espionnage. Dans son appartement et dans la chambre d’hôtel qu’il loue sous un autre nom, on trouve du matériel pour microfilmer des documents et autres outils d’espion. Il se fait appeler Rudolf Abel d’origine allemande mais a usurpé l’identité d’un collègue du NKVD en double façade ; il est en réalité William Fisher d’origine anglaise, à la tête d’un réseau d’espionnage nucléaire aux Etats-Unis pour le compte de l’URSS. Le premier plan du film le montre aux trois visages : le sien, celui du miroir et celui de l’autoportrait qu’il peint… Mais cela importe peu au film de Spielberg dont le propos est de démontrer la supériorité démocratique de l’Amérique sur les puissances totalitaires.

Le droit s’impose à tous, quelle que soit son origine, étranger ou pas, entré légalement ou illégalement aux Etats-Unis. Le personnage principal va donc être un avocat d’assurances habile à négocier pied à pied, James Donovan (Tom Hanks). Le Département d’Etat exige de son cabinet qu’il défende l’espion arrêté pour montrer au monde entier comment fonctionne le système démocratique que tout le monde devrait nous envier. Le film est sorti avant l’élection de Trump…

Donovan se fait tirer l’oreille, il n’a pas de compétence récente au pénal et défendre un ennemi qui vise à détruire son pays n’est guère sa tasse de thé. C’est d’ailleurs l’opinion de sa famille et même l’opinion commune, vite poussée au lynchage sans aucune forme de procès. Mais, en ce cas, pourquoi ne pas avoir purement et simplement descendu l’espion pour l’exemple ? Puisqu’il y a procès et que Donovan accepte (sous la pression de son associé comme de l’Etat), il fera bien son boulot. C’est un mantra américain que de bien faire son boulot, à quelque place qu’on se trouve dans la société. Si chacun accomplit sa mission, tout doit se passer au mieux selon les principes libéraux (la recherche par chacun de son propre intérêt conduit à l’équilibre global du marché et de la société). C’est autre chose que « l’engagement » sartrien en France, activisme visant à imposer une idéologie. Pas d’idéalisme aux Etats-Unis, mais les intérêts bien compris. Donovan le répète au policier qui lui reproche d’être l’avocat d’un ennemi, à son fils de 10 ans (Noah Schnapp) à qui l’école fait peur sur la bombe atomique, à l’agent de la CIA qui veut lui voir faire ce qu’il commande, à Rudolf Abel lui-même, à qui il reconnait un caractère de « bon soldat » loyal. Comme lui, il n’a pas peur de bien faire ce qu’il doit, comme un moujik stoïque, selon une histoire de sa « légende » que lui raconte Abel qui s’est dit avoir été impressionné enfant par un paysan qui se relevait après chaque coup de ceux venus l’arrêter.

Malgré les pressions, y compris celle d’un groupe d’excités qui tire sur son appartement, effrayant sa fille aînée (Eve Hewson), malgré le juge (Dakin Matthews) qui balaye d’un effet de manche l’erreur de procédure de l’absence du mandat de perquisition pour fouiller l’appartement de l’espion, malgré la CIA qui veut une condamnation à mort, l’avocat Donovan va accomplir sa mission selon son art. Il parvient à convaincre le juge, qu’il connait bien, de ne pas requérir la chaise électrique mais l’enfermement à vie, au cas probable où un espion américain serait pris en URSS. D’autant qu’il n’y a pas de preuves directe d’espionnage contre Abel, seulement des preuves induites. Il échoue cependant devant la Cour suprême à faire casser la sentence au nom du quatrième amendement mais est félicité pour sa défense.

C’est ce qui va arriver le 1er mai 1960. Dans leur arrogance technologique et leur aveuglement patriotique, les galonnés de l’US Air Force croient qu’espionner l’URSS depuis la très haute altitude (plus de 20 000 m) avec un avion léger muni d’un bouton d’autodestruction, équipé d’appareils photo au zoom de 4000 fois, leur permettra d’opérer impunément sans avoir à se salir les mains en envoyant ou soudoyant des hommes (ils firent la même erreur en Irak et en Afghanistan). Le jeune pilote fanfaron Francis Gary Powers (Austin Stowell), capitaine dans l’US Air Force, se fait descendre au-dessus de l’URSS, survolant une base militaire d’Iekaterinbourg. Si les Mig soviétiques ne volent pas aussi haut que lui, les missiles atteignent sans problème cette altitude, chose que les niais de l’armée n’ont semble-t-il pas envisagée… Il est donc abattu. S’il appuie bien sur l’autodestruction, son siège éjectable fonctionne mal, ce qui le tient lié à l’avion. Il n’a aucune envie de suicide, comme son commandant l’a exigé (sur le modèle des kamikazes japonais ?) ; il annule donc l’autodestruction – ou pas – la scène est très rapide et le cordon se rompt avec l’avion à ce moment précis. Lui dira qu’il l’a fait, les Soviétique exhiberont des débris intacts de l’avion.

Mais Abel ne révèle rien et ne veut pas collaborer ; il ne sert donc que de monnaie d’échange possible. Par les moyens détournés d’un avocat est-allemand (Sebastian Koch), les Organes soviétiques font savoir sans que ce soit officiel qu’un échange peut être envisagé. Donovan est donc pressenti par Allen Dulles lui-même (Peter McRobbie), alors patron de la CIA, pour aller négocier à Berlin-Est. James Donovan n’est pas un inconnu des services américains : il a été le directeur du contentieux de l’Office of Strategic Services, ancêtre de la CIA et est commander (capitaine de frégate) de la Marine américaine. Il part donc dans la gueule du loup sans accréditation officielle, en « simple citoyen » qui défend son client, le faux Abel. Powers ne restera que quelques mois en prison car il ne parle pas plus qu’Abel et la construction du mur de Berlin dès le 12 juin 1961 envenime les relations tendues entre Etats-Unis et URSS. Un échange d’espions permet de faire baisser la tension, chacun reconnaissant l’autre comme adversaire digne de négocier.

La stupidité d’un étudiant américain en économie de 25 ans, Frederic Pryor (Will Rogers) qui n’a rien trouvé de mieux que d’aller se fourrer dans la gueule du loup en pleine guerre froide, conduit à son arrestation par la RDA non reconnue par les Etats-Unis. La naïveté idéaliste de certains Occidentaux laissent toujours pantois : les « humanitaires » qui vont s’occuper des populations en pleines zones terroristes ou les touristes inconscients et se font prendre en otage n’apprennent jamais. Donovan, venu pour échanger Powers, va exiger Pryor en plus, qui a l’âge de sa fille aînée et qui ne sert à rien aux Soviétiques. Sauf qu’il s’agit de l’Etat de la RDA, certes fantoche, mais fictivement indépendant. Il va donc ruser pour obtenir les deux à la fois auprès de deux interlocuteurs différents. La RDA voudrait négocier une reconnaissance internationale, l’URSS récupérer son espion. Mais l’avocat Donovan fait savoir au procureur est-allemand (Burghart Klaußner) que s’il refusait le deal, son occupant soviétique ne serait pas content.

L’échange se fait donc – vite – sur le pont des espions de de Glienicke à 5h30 du matin un samedi pour éviter la publicité. Pryor est relâché, avec un retard de mauvaise humeur de la part de la RDA, au check-point Charlie. Le faux Abel, qui ne s’est jamais départi de son calme glacé (« Vous devriez vous en faire ! – Ce serait mieux ? »), ne quitte pas son avocat sans quelque émotion. Il a bien fait son boulot, comme lui-même pour l’autre camp. Il lui laisse le portrait qu’il a peint de mémoire en prison, montrant que l’accusé a beaucoup pensé à son défenseur.

James Donovan publiera en 1964 un livre, Strangers on a Bridge -The Case of Colonel Abel, traduit en français sous le nom de L’affaire Abel, pour raconter son expérience. Steven Spielberg insiste en nombreuses scènes sur la « barbarie » soviétique du mur d’où l’on tire sur les évadés, les prisons humides et glauques, les interrogatoires quasi nazis – par contraste avec les rues opulentes de Brooklyn, de la famille soudée américaine, des prisons confortables où l’on peut dessiner. C’est un peu gros, c’est américain. Mais ce film d’espionnage est bien monté et captive, d’autant que l’histoire est vraie et peu enjolivée.

DVD Le Pont des espions (Bridge of Spies), Steven Spielberg, 2015, avec Tom Hanks, Mark Rylance, Amy Ryan, Alan Alda, Sebastian Koch, Jesse Plemons, Domenick Lombardozzi, Austin Stowell, 20th Century Fox 2016, 2h17, standard €4.99 blu-ray €12.97

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

David Mitchell, Ecrits fantômes

Un étrange roman, né pour le millénaire, qui a l’apparence d’un recueil de nouvelles alors que toutes sont liées. Le lecteur astucieux pourra remarquer que l’histoire commence au pays du soleil levant pour s’achever à New York, ville qui se voudrait lumière universelle. En passant par Hongkong, la Chine, la Mongolie, Saint-Pétersbourg, Londres, une île irlandaise. Jusqu’à l’éternel retour à Tokyo, dans le métro où le gaz sarin va se répandre… Un périple qui rappelle celui de l’auteur, né en 1969, en son existence réelle, d’Hiroshima à l’Irlande. 1969 marquait l’an 01 de la nouvelle ère de libération post-68 ; 1999 marque l’an 01 de la nouvelle ère technologique depuis le pire (le terrorisme, l’espionnage, la mainmise de force sur les savants) jusqu’au meilleur (communiquer avec les entités spirituelles, détourner une comète de la Terre).

Le sectaire japonais ouvre le roman, réfugié sur une île où il se cache après avoir répandu le gaz sarin dans le métro de la capitale sur ordre de son gourou. Chacun peut mesurer l’emprise mentale de « la croyance » sur un être faible qui aime à se soumettre ; comment l’idéologie force à regarder une « vérité alternative » (autrement dit un mensonge) comme seul vrai. Non sans une touche d’ironie à l’anglaise, plus acide que l’humour, dans la description des mœurs du Visionnaire : « il n’y a pas de filles ! Le Visionnaire s’est défait des mailles gluantes du sexe. La femme du Visionnaire a été choisie par unique souci de procréation. Seuls les plus jeunes fils des membres du Conseil ainsi que les disciples favoris ont le droit d’assister le Gourou dans ses modestes besoins quotidiens. Ceux qui ont cette chance ne portent qu’un pagne de méditation ; ainsi ils peuvent s’asseoir en zazen à chaque fois que le Maître consent à les bénir » p.25.

Suit un jeune vendeur de disques à Tokyo qui rencontre une fille de Hongkong et va donc la rejoindre. Là où un avocat d’affaires retors gère les comptes d’un mafieux russe de Saint-Pétersbourg avant de crever brutalement d’un diabète mal diagnostiqué. Lequel mafieux détourne des œuvres d’art au musée de l’Ermitage pour les remplacer par des copies peintes par un pédé anglais qui a espionné pour l’URSS, aidé d’un officier du KGB nommé en Mongolie qui est sans pitié pour tous ceux qui se mettent en travers de son chemin. Sauf une femme, tenancière d’une maison de thé au pied de la Montagne sacrée en Chine, qui converse couramment avec une entité non-humaine. Qui serait peut-être issue de la technologie la plus avancée des satellites d’espionnage qu’un Gardien révèle sur l’antenne d’une radio branchée de la côte Est des Etats-Unis, la nuit. Technologie qui serait le fruit des recherches d’une physicienne irlandaise qui a œuvré pour une société privée de communications avant de s’apercevoir que ses découvertes quantiques servaient au guidage des missiles tirés sur les Arabes dans tout le Moyen-Orient.

Le fantastique et les superstitions mènent à la science jusqu’à la fiction, donc à l’espionnage pour garder le contrôle, jusqu’à ce que l’outil s’échappe des mains des apprentis sorciers et batte sa sarabande pour lui seul. Le monde naturel est surnaturel, le rationnel se nourrit de l’irrationnel, l’Orient et l’Occident sont les deux faces de la même humanité condamnée par le jeu des causalités à vivre ensemble par la mondialisation des échanges, mais inaptes encore à le reconnaître. Une mission pour le nouveau millénaire qui commence juste après la parution du roman ?

David Mitchell, Ecrits fantômes (Ghostwritten), 1999, Points Seuil 2017, 528 pages, €8.30

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

True Lies de James Cameron

Les Yankees ne peuvent concevoir qu’un autre peuple soit aussi génial qu’eux au cinéma : ils réécrivent donc le scénario à leur sauce et avec leurs acteurs. Ainsi La Totale ! devient True Lies, un vrai mensonge réimporté tel quel en français, remake du film français de Claude Zidi, sorti en 1991, lui-même piqué au scénariste Lucien Lambert. Et notre Thierry Lhermitte national est réincarné par un musculeux et massif Arnold Schwarzenegger tandis que sa Miou-Miou d’épouse devient Jamie Lee Curtis.

L’histoire est banale mais propice à captivante intrigue : un époux représentant et père tranquille a une double vie. Harry est en fait agent secret et traque des terroristes moyen-orientaux pour un service très secret à l’intérieur du service secret : Omega qui se veut « la dernière ligne de défense ».

Le film commence comme un James Bond avec smoking, champagne en soirée chic et belle pépée chez un milliardaire arabe louche, scène aussitôt suivie par une fusillade nourrie où l’agent fait mouche à chaque coup de son pistolet tandis que les méchants l’arrosent abondamment à l’arme automatique sans jamais l’effleurer. Plongée, escalade, explosion, course poursuite dans la neige, rien ne manque pour ancrer le spectateur dans le film. Car c’est un très bon film, que j’ai vu plusieurs fois depuis sa sortie, sans jamais me lasser bien qu’il dépasse allègrement les deux heures. Un joyeux divertissement en famille.

La tragédie terroriste tourne en farce lorsque Harry (Arnold Schwarzenegger), qui sent qu’il délaisse sa femme car il est souvent absent, surprend Helen à son bureau juridique (Jamie Lee Curtis) en train de répondre à un mystérieux Simon qui l’invite à déjeuner vite fait. Elle s’ennuie, aurait-elle un amant ? La veille, Harry n’a pas pu renter à temps au bercail où femme et fille voulaient lui fêter son anniversaire pour cause de course-poursuite avec un trio de terroristes qui pullulent au début des années 1990 aux Etats-Unis sans que l’administration s’en préoccupe le moins du monde. Le pays de la liberté est celui du laisser-faire jusqu’à ce que le danger imminent le fasse basculer dans le repli le plus xénophobe et haineux. Pas d’entre-deux.

Harry use de ses pouvoirs (étendus) pour mettre sur écoute sa femme et découvre que le mystérieux Simon (Bill Paxton) se fait passer pour ce qu’il n’est pas, un espion patriote traqué par les méchants. Il s’attribue le rôle relaté dans les médias que Harry vient de jouer en tuant deux djihadistes commandés par l’Araignée des sables (Art Malik) qui voulaient lui faire sa fête dans les toilettes d’un grand hôtel. Un vrai morceau d’anthologie d’action ! Jusqu’au vieux juif à lunettes assis sur le trône lisant son journal qui ne comprend rien à ce qui se passe autour de lui.

L’époux va donc piéger l’amant en investissant la caravane où il a emmené l’épouse après lui avoir donné rendez-vous sous un pont. Frimeur, adepte des vieilles décapotables rouge vif, chemise ouverte et cheveux fous, Simon est une « petite bite » (c’est lui qui l’avoue). Il ne trouve pour draguer que « la belle histoire » de tous les commerciaux : faire rêver, passionner, enjôler pour conclure. Le vendeur de voitures d’occasion comme la caricature du Yankee. Il s’agit, ce soir-là dans la caravane, d’arriver à ses fins – mais Helen ne l’entend pas ainsi ; elle veut rester fidèle au lieu de prendre son plaisir (situation morale mais assez improbable).

Le commando aux grands moyens de Harry (deux vans, armes automatiques, gilets pare-balles, hélicoptère de poursuite) va donc faire sauter la porte et investir la caravane pour arrêter les deux « espions ». Ils seront conduits en lieu sûr et interrogés. Simon se pissera dessus de trouille au-dessus du vide et sera relâché en marcel et caleçon après une mise en garde sévère. Helen sera questionnée pour savoir si elle a couché, si elle aime toujours son mari, et retournée pour se voir confier une mission sous le nom de Doris qu’un certain Boris doit appeler.

Lorsque cela survient, un soir dans la cuisine, elle est conviée à s’habiller en pute de haut vol et à aller poser une puce électronique sur le téléphone de la chambre d’une personne surveillée dont le plaisir sexuel est de mater. Jamie Lee Curtis est alors formidable ; à 35 ans elle joue la séductrice à la perfection sous ses airs de petite bourgeoise coincée. Hauts talons, robe noire moulant à froufrous qu’elle arrache pour la raccourcir, décolleté plongeant qui rehausse ses seins, rose à lèvre flash, elle est magnifique. Se prenant au jeu lorsque l’homme lui demande de danser en se caressant, elle livre un show lascif qui est un autre grand moment du film. Harry en perd d’ailleurs son magnétophone où il a fait enregistrer ses demandes pour qu’Helen ne reconnaisse pas sa voix. Quand il veut finalement l’embrasser, les yeux fermés sur le lit, elle se rebiffe et lui assène un coup de téléphone fixe sur la caboche. Elle ouvre les yeux et se rend compte qu’il s’agit de son mari.

Mais pas le temps de s’expliquer, l’action commande. Un commando de terroristes fait irruption dans la suite et maîtrise le couple avant de l’emmener sur une île où l’affreux Aziz veut menacer l’Amérique. Il s’est en effet fait livrer plusieurs missiles russes de 30 kilotonnes achetés en contrebande et livrés via la belle pépée du début, experte en art perse. La bande d’Arabes exaltés se congratule en tirant en l’air comme de vulgaires ados palestiniens lorsque le missile est activé et coulé dans du béton pour ne pas qu’on le repère. Le couple se découvre dans l’adversité. Helen est sidérée de constater que mon mari est un expert en contre-terrorisme et qu’il a déjà tué ; elle l’observe se tirer d’une situation désespérée où il est menotté, scopolaminé et va être interrogé par un gnome à l’accent russe – autre scène d’anthologie lorsque le sérum de vérité lui fait dire au bourreau exactement ce qu’il va accomplir dans les secondes qui suivent – et qu’il accomplit pour le plus grand plaisir du spectateur haletant.

En bref, l’île grouillante d’arabes (étonnant qu’il y en ait autant !), choisis par le casting avec gueules patibulaires et débardeurs débordant de muscles, mal rasés et cheveux en touffe, est évacuée après avoir diffusé un message de haine et d’avertissement : l’île déserte des Keys va sauter atomique avant qu’une ville, cette fois garnie de bels et bons Américains innocents, en fasse autant, si on ne fait pas droit à quelques revendications mal définies. Harry s’en sort mais Helen est reprise et gardée en otage avec la belle pépée commerciale en art volé (Tia Carrere) dans la limousine qui fuit l’île par le pont qui la relie à la Floride. L’émetteur placé dans le sac d’Helen a permis à l’équipe de savoir où le couple était détenu et les grands moyens sont activés : hélicoptères, voitures de police et deux Harrier à décollage vertical qui passaient par là. Ce qui permet plusieurs scènes réjouissantes de bagarre dans la voiture (Helen se défend bien), d’explosion du pont, de terroristes flanqués à l’eau, d’exfiltration d’épouse terrifiée suspendue aux patins d’un hélico.

Mais l’histoire ne se termine pas là : Aziz l’Araignée s’est échappé en hélicoptère avec quelques terroristes, on le voit chevaucher la tête nucléaire comme un prolongement de bite rouge au gland jaune (j’ai pouffé). Il s’envole pour le haut d’un gratte-ciel de Miami où il veut armer le missile pour accentuer ses revendications. Il a enlevé Dana, la fille de Harry et d’Helen (Eliza Dushku, 14 ans), dont il a trouvé la photo conservée malencontreusement par son apprentie espionne de mère. Ni une ni deux : lorsqu’il l’apprend, Harry réquisitionne un Harrier (qu’il sait évidemment piloter) et va attaquer à lui tout seul le bâtiment… C’est énorme et jouissif, disons-le. Un dernier morceau d’anthologie. Mais ce n’est pas encore fini et le final est drôle, je ne vous raconte pas.

Le film a été un succès commercial grâce à un montage réglé comme une horloge où l’action s’enchaîne aux moments cocasses. Claude Zidi, qui avait préféré un pourcentage sur les recettes en salle plutôt qu’un forfait pour la reprise de son scénario, a été fort avisé. Même si l’on connait déjà l’histoire, on marche à tous les coups.

DVD True Lies, James Cameron, 1994, avec Arnold Schwarzenegger, Jamie Lee Curtis, Tom Arnold, Art Malik, Tia Carrere, Bill Paxton, Eliza Dushku, Grant Heslov, Charlton Heston, 20th Century Fox 2001, 2h15, €1.73

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

L’enfance d’Ivan d’Andreï Tarkovski

Ivan est un enfant (prononcez à la française en laissant sonner le n à la fin). Il a 12 ans dans l’histoire, 13 ans au tournage, 15 ans à la sortie du film (Nikolai Bourlaiev) ; c’est un garçon blond au nez un peu épaté et au sourire tendre. Mais il sourit rarement car la guerre l’a souillé, marqué, détruit. La guerre, c’est l’invasion nazie, jamais anticipée par le Petit Père des Peuples au surnom d’acier qui se croyait rusé d’avoir signé un traité avec Hitler. La guerre, c’est la barbarie à l’état pur, les civils qu’on tue parce qu’ils gênent, pour rien. Ainsi Ivan voit-il sa mère abattue d’une balle et sa compagne de jeu disparue ; son père, garde-frontière, est tué sur le front.

Orphelin, frustré de son enfance finissante, le jeune garçon suit les partisans mais ceux-ci se font encercler ; il connait le camp, s’évade, est envoyé en internat soviétique où il s’ennuie et n’apprend rien d’utile, le quitte. Il se retrouve sur le front comme espion, sa petite taille lui permettant de passer sans être vu. Il est ici dans son élément, l’aventure scoute et le danger chers aux gamins de 12 ans. Ivan n’est pas un enfant dans la guerre mais la guerre au cœur même de l’enfance. Il n’a pour volonté que de se venger, une scène inouïe le montre dans la crypte d’une église qui sert de QG en train de jouer à la guerre tout seul, le poignard à la main, un manteau accroché lui servant de nazi qu’il veut… mais il s’effondre en larmes : il n’a que 12 ans et tuer est une affaire d’homme.

Le spectateur cueille le garçon trempé, boueux et glacé au sortir des marais lorsqu’il revient d’une mission de reconnaissance pour le colonel du régiment. Le lieutenant-chef Galtsev (Evgueni Jarikov) à qui un soldat l’amène ne le connait pas, se méfie de lui, réclame des ordres ; son supérieur n’est pas au courant. C’est l’insistance d’Ivan qui va lui faire contacter directement le colonel Griaznov, passant par-dessus les ordres et la hiérarchie. Car le gamin a du caractère et de la volonté, sa fragilité fait fondre les cœurs en même temps qu’admirer son courage.

Ivan a rapporté des informations sous la forme de graines, de brindilles et de feuilles dans sa poche ; elles lui servent à décompter les chars et les canons ennemis et il les replace sur le papier dans des cases correspondant à leurs emplacements. S’il est pris, rien d’écrit ; il peut passer pour un civil « innocent », même si nul n’est innocent dans la guerre.

Une fois sa mémoire vidée, son estomac rempli et son corps lavé et réchauffé, le lieutenant de 20 ans attendri par ce cadet de 12 qui pourrait être son petit frère, lui prête une chemise blanche d’adulte et le porte, déjà endormi d’épuisement, comme saint Christophe porta le Christ, sur le lit où il le borde. Ce guerrier qui commande trois cents hommes au front, qui a vu la mort et combattu, est touché par la grâce de cet ange guerrier, par sa volonté obstinée tirée par le patriotisme. L’adjoint au colonel, le capitaine Kholine (Valentin Zubkov) qui trouve le garçon au réveil le voit sauter dans ses bras et l’embrasser à la russe ; il l’adopterait bien, une fois la guerre finie.

Mais l’enfance détruite ne peut construire un adulte humain. Ivan n’est que haine et ressentiment envers l’ennemi. Ses rêves lumineux, où il revit la paix dans l’été continental au bord du fleuve, pieds nus et torse nu, tout de sensibilité, sont comme des cauchemars car ils lui rappellent sans cesse la fin terrible qu’ils ont connu : sa mère (Irma Tarkovskaïa) tuée d’une balle alors qu’il nageait tout nu au fond du puits (symbole de l’innocence et de l’harmonie avec la nature profonde du pays) ; la fille disparue avec qui il ramenait un chargement de pommes à donner aux chevaux, la pluie d’automne ruisselant sur leur torse et moulant leurs vêtements à leur peau (symbole de l’attachement à la nature et à leur patrie). Le bon sauvage dans la nature généreuse où le soleil caresse son corps, l’eau pure désaltère sa soif ou le douche et le sourire de sa mère comme une étoile, s’est transformé en barbare sauvage dans les marais bourbeux, haineux du genre inhumain et avide de vengeance.

Le colonel (Nikolaï Grinko) veut envoyer Ivan en école d’officier mais Ivan ne veut pas quitter le front. Il tient trop à « agir » pour ne plus penser à ses sensations blessées. Au lieu de l’été, c’est l’approche de l’hiver, au lieu de la lumière du bonheur les ténèbres du malheur ; au lieu d’aller quasi nu il se vêt de lourdes chaussures à lacets, chaussettes, pantalon, chemise et veste doublée, une chapka sur la tête ; au lieu de l’eau rafraichissante du puits, l’eau glacée des marécage hostiles ; au lieu du sourire lumineux de sa mère et de son eau qui est la vie (voda) la rude gnôle pour les hommes du capitaine (vodka) et la silhouette menaçante du nazi en patrouille, mitraillette à la main. Les nazis sont des caricatures de Dürer, des cavaliers de l’Apocalypse de Jean (prénom latin d’Ivan), dont le garçon a feuilleté les gravures dans un livre pris à l’ennemi. La monstruosité humaine n’est plus extérieure à lui, elle est en lui ; il ne reconnait même pas Goethe, allemand mais humaniste. Monstre, martyr et saint, Ivan accomplit toutes les étapes de la Passion car toute guerre rend l’enfant Christ, abandonné du Père.

Il veut rester au plus près de la conflagration qui l’a détruit vivant, être utile à ses camarades du front et venger les morts torturés qui ont inscrit leur nombre et leur destin sur les murs de la crypte (« nous sommes huit, de 8 à 19 ans, dans une heure ils nous fusillent, vengez-nous ») ; il veut être à nouveau un « fils » pour ceux qui le connaissent plutôt qu’un orphelin dans l’anonymat d’un internat, même militaire. Car ce n’est pas la guerre qu’il aime mais l’amour des autres, la relation humaine – qu’il ne pourra jamais connaître, comme cette scène en parallèle de Macha (Valentina Malyavina), lieutenant infirmière, draguée à la fois par le lieutenant-chef et par le capitaine. Au front, la mort fauche qui elle veut et surtout ceux auxquels vous vous attachez. Si le lieutenant-chef renvoie Macha à l’hôpital sur l’arrière, le caporal Katasonov (Stepan Krylov) qui aimait bien Ivan, est tué. Il ne faut pas que le gamin le sache et le capitaine lui déclare qu’il ne peut lui dire au revoir car il a été « convoqué immédiatement par le colonel ». La scène montre le regard paternel des deux parrains d’Ivan, capitaine et lieutenant-chef, lorsque le garçon se déshabille entièrement pour revêtir ses habits usés passe-partout de mission. Son dos nu d’enfant est marqué par une cicatrice de blessure, innocence ravagée, griffe du diable.

Ce sera la dernière tâche dit le colonel, bien décidé à le renvoyer à l’arrière, mais Ivan l’exige, cette action dangereuse d’éclaireur. Il n’a pas peur, ce qui montre combien il perd son humanité, mais il garde une sourde angoisse au ventre comme s’il était enceint du mal. Les « grands » faisant partie du peloton de reconnaissance se sont fait repérer et ont été pendus, placés en évidence avec un panneau en russe marqué « bienvenue ». Ivan, dans son orgueil de gamin intrépide croit que sa petite taille peut le faire passer entre les mailles du filet, ce ne serait pas la première fois. Le capitaine et le lieutenant le conduisent en barque au-delà du fleuve, parmi les marais, où Ivan se fond dans la nuit. On ne le reverra jamais. Dans les archives de Berlin, pillées après la victoire, son dossier montre au lieutenant-chef, seul survivant, qu’il a été pendu par un lien de fil de fer – ça fait plus mal et la mort est plus lente. Il a donné du fil à retordre aux nazis et ceux-ci lui ont tordu le fil autour du cou. Les ennemis ne voulaient pas de cela pour leurs propres enfants, ce pourquoi Goebbels a assassiné les siens, dont les cadavres sont montrés complaisamment, par vengeance, aux spectateurs.

Car Ivan est le prénom russe le plus répandu, l’enfant blond symbole de la patrie russe et de l’avenir soviétique, le garçon lambda bousillé par la guerre des méchants : les nazis allemands, les capitalistes de l’ouest, voire même le Diable de Dürer dans l’indifférence de Dieu (symbolisée par cette croix penchée et cette église détruite) – tous ceux qui veulent envahir ou dominer la république socialiste soviétique de l’avenir radieux.

Andreï Tarkovski avait 30 ans lorsque les autorités lui ont demandé de « finir » ce film mal commencé sur une nouvelle de Vladimir Bogomolov. Il n’a eu droit qu’à la moitié du budget : les restes. Il a refait le scénario, changé les acteurs, constitué une autre équipe de jeunes comme lui, et accouché par bouts de ficelle d’un chef d’œuvre en noir et blanc de l’époque du Dégel post-stalinien. Khrouchtchev, dont on ne se souvient pas pour son intellect, n’a pas apprécié que l’on montre un enfant employé dans l’armée soviétique et le film est resté confidentiel en URSS. Mais cette histoire simple a explosé en Occident, Lion d’or à la Mostra de Venise à sa sortie en 1962.

Elle reste dure et belle, commence par un rire au passé et se termine par un rire éternel, l’enfance courant nue dans la nature. Elle conte comment le Mal gangrène le Bien et combien la guerre reste la pire des choses. Les pères reconnaîtront ce geste caractéristique des garçons de se caresser la poitrine par bonheur de la peau nue et du soleil câlin. Mais l’arbre mort qui dresse son tronc décharné vers le ciel vide rappelle, faut-il qu’il t’en souvienne, que si la joie venait toujours après la peine, si la nature et le naturel reprennent leurs droits, l’humanité est au fond d’elle-même prédatrice, monstre et sauvage, et qu’elle aime à détruire ou saccager les paysages, les corps et les âmes.

DVD L’enfance d’Ivan, Andreï Tarkovski, 1962, avec Nikolai Bourlaiev, Valentin Zubkov, Yevgeni Zharikov, Potemkine films 2011, 1h35, standard €18.99 blu-ray €19.99

DVD Andrei Tarkovski, intégrale Version restaurée (7 DVD), Potemkine films 2018, blu-Ray €78.34

Catégories : Cinéma, Russie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Philip K Dick, Le maître du Haut Château

Né en 1928 et mort en 1982 usé, bousillé par les drogues et la psychose, Philip K Dick est un inventeur né. Il a rêvé d’univers parallèles au sien pour expurger ses fantasmes paranoïaques et s’imaginer autre qu’il n’est. Cela donne des romans étranges où la science est moins présente que la fiction mais où le délire prend des allures rationnelles. Ainsi de ce premier gros roman de 1962 écrit sous influence, prix Hugo 1963, qui réalise une uchronie.

Les Nazis et les militaristes japonais ont gagné la Seconde guerre mondiale. Les Etats-Unis sont partagés en plusieurs zones d’occupation, le centre étant laissé sous protectorat aux natifs. Les Juifs sont pourchassés partout et exterminés, ils doivent dissimuler leurs origines. Mais, si le Japon occupe la Californie et tente de poursuivre son grand-œuvre de sphère de coprospérité asiatique, l’Allemagne nazie garde pour solution finale la domination du monde ; elle a déjà éradiqué les nègres et repoussé les slaves. Elle prépare en secret un plan d’extermination des Japonais d’un coup de bombe atomique, étant la seule puissance à l’avoir développée, de même que les voyages en fusée qui mettent Tempelhof à 45 mn de San Francisco et la planète Mars à la portée des astronautes nazis.

Des personnages peu consistants évoluent dans ce bocal. Ils sont conditionnés par la société hiérarchisée où les Aryens blonds occupent le sommet de l’Evolution, les Japonais un peu en-dessous, les Nègres et les juifs bons à exterminer. Un Mister Childan, tenancier d’une officine de souvenirs « authentiques » (beaucoup de faux) de l’époque américaine, un Mister Tagomi chef de la Mission commerciale japonaise en zone occupée, un Herr Baynes qui se dit suédois et qui semble un espion déguisé de l’Abwehr pour déjouer complot avec l’aide d’un ancien général d’état-major japonais, un Mister Frink juif qui a déguisé son nom qui n’en avait pas l’air en ajoutant le R, son ex-femme Juliana, prof de judo névrosée et délirante qui s’amourache d’un faux Rital qui semble être un tueur nazi pourvu d’une mission secrète…

L’histoire est constituée autour d’un roman uchronique à succès, interdit par les nazis mais toléré à la vente en zone japonaise. Il s’intitule on ne sait pourquoi, malgré la référence à l’Ecclésiaste, « La sauterelle pèse lourd » – peut-être est-ce le poids des Occupants, plus politique et moral que réel ? Le romancier américain Hawthorne Abendsen, qui vit à Cheyenne, a imaginé que ni l’Allemagne, ni le Japon ne gagnaient la guerre mais que Roosevelt n’ayant pas été assassiné en 1933, organise la résistance avec les Anglais. Tout se passe donc différemment, la démocratie est réaffirmée, la liberté règne (jusqu’à la licence) et les lecteurs occupés en rêvent. Le tueur nazi embringue la femme du Juif pour aller assassiner le romancier en sa bonne ville de Cheyenne, tout comme Staline le fit de son ennemi Trotski.

Sauf qu’aucun des personnages n’a la foi en ce qu’il accomplit, à l’exception peut-être de la névrosée, mais sans le vouloir ni le savoir : « Elle fait ce que lui inspire son instinct, simplement pour s’exprimer » – tout à fait l’esprit immature des enfants de Woodstock quelques années plus tard, borné au présent, avide de trips et agité maladivement d’inquiète bougeotte. Le vendeur de souvenirs s’aperçoit qu’il écoule des faux industriels, le chef de mission japonais qu’il doit tuer deux sbires nazis qui portent des passeports américains, le Juif qu’il doit créer un art nouveau américain avec son copain Ed, le tueur qu’il ne peut manipuler une folle. Quant à l’écrivain, il ne sait plus s’il a décrit la réalité ou s’il l’a rêvée. C’est que tout ce beau monde n’agit qu’en fonction du Yi King, ses 49 baguettes d’achillée et ses deux livres d’oracle. Il dit ce qui peut se passer et chacun croit ce qu’il interprète, ce qui le fait advenir. Même le maître romancier…

Il ne vit pas dans un Haut Château protégé de barbelés électrifiés et de canons automatiques mais dans une banale villa de banlieue ouverte à tous où il donne des réceptions. Pour dire la banalité popote, la porte est actionnée par « un garçon d’environ treize ans, ébouriffé, vêtu d’un T-shirt et de blue-jeans ». L’auteur du roman à succès est un Américain moyen, pas un Maître en quoi que ce soit dans une quelconque forteresse. L’oracle sait tout, autant être fataliste, dit-il – mais le lecteur peut aussi penser que c’est la paranoïa qui crée l’idée du château protégé et même l’occupation par les maîtres du monde. Et que la véritable réalité est tout autre…

Malgré de nombreuses digressions parfois fumeuses sur le Wu et autres obsessions paranoïaques, malgré le scénario très lâche qui fait cohabiter des personnages qui ont un lien entre eux mais ne se rejoignent pas, malgré une conception de « la réalité » apparemment perçue à travers les brumes hallucinogènes, ce roman étrange est prenant. L’uchronie est intéressante, le « faire croire » agit. A chacun de se décentrer pour contourner les bobards, semble nous dire l’auteur.

Philip Kindred Dick, Le maître du Haut Château (The Man in the High Castle), 1962, J’ai lu 2013, 380 pages, €7.90  e-book Kindle €749

Philip K Dick, Substance rêve : Le maître du Haut Château, Glissement de temps sur Mars, Docteur Bloodmoney, Les joueurs de Titan, Simulacres, En attendant l’année dernière, Presses de la Cité 1993, 1246 pages, €26.77

Catégories : Livres, Science fiction | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Steven Saylor, Le rocher du sacrifice

A Rome en 49 avant, l’heure n’est pas rose. Pompée est en Orient où il se refait une armée, une autre à ses ordres reste en Espagne et César, qui occupe l’Italie depuis qu’il a franchi le Rubicon et a fait fuir le grand Pompée à Brindisi, est à la tâche. Il doit pacifier l’Espagne pour ne pas être pris entre deux feux. Les sénateurs l’ont nommé consul avant de le proposer comme dictateur et, fort de ses victoires en Gaule et de ses légions aguerries, il va rétablir l’ordre.

Gordien n’est pas un nœud mais il adore se fourrer dans les intrigues emmêlées. A 61 ans, le voilà qui suit la route de la côte vers Massilia, l’actuelle Marseille, cité commerçante grecque qui a choisi Pompée et que César assiège. Mais ni Pompée ni César ne sont présents ; ils n’ont que des représentants sur place. Un message non signé apprend à Gordien que son fils Meto est mort à Massilia, noyé en tentant de s’échapper aux sbires de Milon, réfugié aussi dans la cité et qui avait démasqué en lui un espion de César. Il a en effet longtemps laissé croire à tous, y compris à ses plus proches et à sa famille, qu’il complotait contre César dont la démesure lui déplaisait de plus en plus. Après avoir été séduit par l’aura du général et convié régulièrement à sa table pour dicter ses Commentaires sinon probablement dans son lit, il se serait séparé de lui car il n’y a qu’un fil entre l’amour et la haine.

Sauf que Gordien l’a appris en coup de vent lors de leur dernière et brève rencontre à Rome, Meto n’est pas un traître mais l’œil qui œuvre pour César. Il l’adore comme un soldat adule son général, comme un scribe vénère son auteur, comme un homme est amoureux de son mentor. De quoi rendre Gordien, le père adoptif, à la fois inquiet et obscurément jaloux.

Il entreprend avec son gendre Davus, athlétique et gentil mais pas bien subtil, d’entrer dans Massilia assiégé et d’apprendre ce qu’est devenu Meto. Sauf qu’un devin l’en dissuade avant même la cité, lui annonçant qu’il n’y trouvera rien ; qu’un engloutissement brutal du tunnel creusé sous les remparts par le génie de Vitruve manque de lui ravir la vie ; que le magistrat suprême manque de le faire écorcher vif pour espionnage ; et qu’un père éploré lui demande d’enquêter sur la mort de sa fille, disparue après un chagrin d’amour alors que son fiancé a rompu pour épouser la plus laide (mais politiquement plus utile) fille difforme et bossue du premier magistrat de la ville.

Car la cité grecque a ses mœurs et ses lois à part de Rome. Elle est gouvernée par une ploutocratie des plus riches commerçants, qui doivent être mariés et avoir une fortune et une descendance pour prétendre être cooptés comme magistrats. C’est un peu la description des Etats-Unis d’aujourd’hui, si l’on y pense. D’autant que l’auteur, qui vit au Texas et en Californie, fait dire à Domitius, général de Pompée : « Je suis un Romain (…) Je n’ai aucun savoir-vivre et je n’ai peur de rien. Voilà comment nous avons réussi à conquérir le monde » p.183. Les Yankees agissent-ils autrement de nos jours ?

En cas de malheur, un bouc émissaire est désigné pour prendre sur lui tous les péchés des habitants et, par son sacrifice dans les flots depuis un rocher élevé, sauver la collectivité. Gordien apprend de Vitruve qu’un souterrain a été creusé et que les soldats sont prêts à y pénétrer – il se joint à eux anonymement. Durant l’inondation du tunnel, il est sauvé par Davus qui le hisse dans une poche d’air – puis les deux nagent jusqu’à l’entrée dans la ville, au milieu d’un bassin rempli d’eau. Avant d’être lynchés comme ennemis, le bouc émissaire qui passait par là prend un malin plaisir à les sauver des vieillards irascibles qui le battaient enfant, lorsque son père fut ruiné, jaloux de sa naissance et acariâtres de demeurer aussi pauvres alors que les autres s’enrichissent, malignement heureux de trouver encore plus pauvre qu’eux.

Sous la menace de la sape des remparts et de l’assaut imminent, Gordien et Davus vont vivre les derniers jours de Massilia. Lorsque César paraît, la ville se rend. Le bouc émissaire est précipité du haut du rocher mais il entraîne avec lui le premier magistrat, à moins que ce ne soit l’inverse. Au lecteur d’apprendre les subtilités qui se nichent dans les derniers chapitres, riches en rebonds inattendus. Car Gordien retrouve Meto déguisé en femme mais le renie en public lorsqu’il le voit extasié devant César vainqueur.

Ce dernier point laisse pantois. Quel père, même adoptif, peut-il jamais renier son enfant ? Steven Saylor n’a jamais dû être père et s’est peut-être laissé entraîner à plaquer la psychologie d’un ancien amant qui a déçu sur un fils de trente ans. Car, enfin, comment un fils adulte ne pourrait-il pas suivre son destin sans que son père s’en mêle ? N’y aurait-il pas une féroce jalousie de Gordien envers César qui lui a non seulement ravi son fils mais l’a rendu aussi ravi que celui de la crèche ? Faire tout ce chemin, surmonter tous ces dangers, ne pas être tenu au courant les derniers jours alors que tout pouvait être éclairci est peut-être amer, mais de quoi se mêle donc ce père-poule égaré dans la grande politique ?

Malgré cette invraisemblance psychologique, l’auteur se fonde toujours sur les textes antiques. Seul le traducteur a parfois des bourdes, comme cette galère « vent debout » p.162 pour filer vers le détroit – vent arrière aurait été plus réaliste ! Nous sommes emmenés dans une cité connue du sud de la France alors qu’elle devient romaine. Son vieux port, ses remparts, ses îles au large, sont décrites tout comme le bleu du ciel et le mauve du crépuscule ; ses habitants sont croqués sur le vif, aigris par la famine et inquiets d’avoir fait le mauvais choix, gouvernés par les riches qui ne peuvent plus marchander. Les jeunes esclaves mâles sont gracieux et les Gauloises sont belles avec leurs tresses d’or et leurs yeux très bleus – et le bouc émissaire mange très bien, les prêtres d’Artémis, patronne de la cité, voulant faire bonne impression à la déesse malgré les privations. Gordien vit bien, se doute que Meto n’est pas mort mais ne sait comment le retrouver.

Lorsqu’il se retrouve face à lui, ce n’est pas grâce à son enquête mais seulement par hasard. Et cela peut-être, plus que tout, le met en rage au point de faire n’importe quoi. Un comportement bien peu romain…

Steven Saylor, Le rocher du sacrifice (Last Seen in Massilia), 2000, 10-18 2004, 287 pages, €6.87

Les romans de Steven Saylor déjà chroniqués sur ce blog

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , ,

Steven Saylor, Rubicon

En 49 avant JC (2044 ans avant Jacques Chirac), César franchit le Rubicon et marche sur Rome. Pompée hésite. Nommé consul pour rétablir l’ordre après la décadence républicaine due aux démagogues, dont les Gracques, et aux dictateurs, dont Sylla, il tergiverse face au proconsul César dont il a un temps épousé la fille Julia. C’est à cette date que le gendre Davus, ex-esclave de Pompée, découvre un cadavre étranglé dans le jardin de Gordien le Limier.

C’est celui du cousin du Grand homme, le jeune Numérius, venu voir l’enquêteur. Gordien n’est ni ami ni ennemi de Pompée ; il n’est pas plus ami ou ennemi de César. Il est honnête et veut se garder de la politique. Son comparse employeur ou adversaire Cicéron ne sait lequel choisir entre les deux consuls : il se verrait bien en médiateur, toujours prêt à pencher du bon côté lorsque les dieux jetteront leur épée dans la balance. Minerve, déesse lunaire de l’intelligence et de la stratégie, en tout cas ne fait rien : Numérius a été étranglé sous ses yeux de bronze et elle garde son énigmatique sourire.

Sauf que Gordien et Davus découvrent dans l’une des chaussures du mort un message : il est de la main même de Meto, le second fils adopté et secrétaire sinon mignon de César. Y aurait-il un complot pour assassiner celui qui a franchi le Rubicon, comme en court la rumeur ? Meto serait-il un traître ?

Le grand Pompée surgit juste avant que Gordien, aidée de la sagacité de sa fille Diana, ait réussi à décoder et à lire le reste du message. Lui ne sait trop que faire mais Diana, sans hésiter, jette le parchemin dans le feu. Pompée, même s’il fouille partout, ne pourra rien trouver. Le consul est furieux et ordonne à Gordien de découvrir qui a tué son jeune cousin. Comme celui-ci hésite, car il a plus de soixante ans et en a assez des enquêtes et du danger, Pompée récupère Davus, son ancien esclave donné à Gordien pour services rendus dans l’enquête précédente, et que le Limier a affranchi et marié à sa fille après que le beau mâle l’ait mise enceinte.

Diana est effondrée, Gordien bien embêté. Il doit enquêter mais, dans la Rome au bord de la guerre civile, ce ne sera pas simple. D’autant que César avance à marche forcée et qu’il est déjà aux portes, dit-on. Le secrétaire de Cicéron, Tiron, est reconnu par Gordien  se promenant dans Rome sous les traits d’un philosophe grec d’Alexandrie ; il est censé être malade à Patras mais son maître l’emploie comme espion.

Tiron propose à Gordien de suivre Pompée qui a quitté Rome pour le sud de l’Italie, laissant ville ouverte. Les sénateurs fuient et il emmène les consuls élus pour un an, afin de préserver la légalité ; il leur fait même passer la mer pour qu’ils soient hors d’atteinte de César en Grèce. Lui va attendre à Brindisi comment les choses vont tourner. Personne n’a jamais vraiment compris pourquoi il n’a pas résisté à César puisqu’il avait la légitimité et des troupes. Le Sénat l’avait nommé en 52 consul unique et il a réussi à rétablir l’ordre à Rome sans user de l’armée. On peut voir Pompée un peu comme Pétain en 40, las et épris d’ordre, qui compte sur l’empire pour se refaire, et César comme un de Gaulle audacieux qui avance très vite et emporte la décision. Pompée avait en effet le vote des optimates, ces riches sénateurs aux familles bien dotées ; César n’avait que ses légions aguerries en Gaule mais attirait à lui la jeunesse avide d’action et de réformes.

Après de multiples aventures assez physiques, Gordien embarquera à Brindisi avec Pompée, qui réussira à rompre le blocus entrepris par Vitruve sur les ordres de César, réussissant une opération « Dunkerque » in extremis mais organisée de main de maître. Lorsqu’il dira à Pompée qui est l’assassin de Numérius son cousin, le grand homme furieux se précipite pour lui faire une mauvaise affaire et Gordien, qui ne sait pourtant pas nager, saute par-dessus bord. Il sera recueilli par Davus qui rôdait par là après que son beau-père eut obtenu de Pompée qu’il le laisse aller rejoindre Diana et son jeune fils Aulus.

L’ordre revenu très vite grâce à la fuite de Pompée et à la magnanimité de César, Rome se calme. Et Gordien reçoit un curieux message de Meto, planqué habilement dans une jarre d’huile…

Steven Saylor, Rubicon (Rubicon), 1999, 10-18 2003, 319 pages, €7.83

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , ,

Matthieu Legault, Les Médicis – Le complot Pazzi

Auteur canadien d’une série jeunesse obtenant le Prix littéraire des enseignants (Leonardo), Matthieu Legault se lance dans l’aventure pour (presque) adultes. Son thriller Renaissance est en effet plein de rebondissements, de poison et d’assassinats, dans une atmosphère très politique.

Nous sommes à Florence en 1478 et les Médicis – Laurent « le Magnifique » et son frère Julien – règnent sur la république. Ils ont acheté les grandes familles et taxé lourdement les autres (manière très mélenchonienne de faire payer ses ennemis politiques).

Un complot se prépare, commandité – excusez du peu – par le pape Sixte IV, lui qui adore s’entourer de cardinaux de 15 ans. Eglise, argent et stupre faisaient bon ménage en ces temps de décadence spirituelle. Luther n’allait pas tarder à surgir après Savonarole qui, lui, est déjà dans Florence et tonne contre la corruption tant des princes civils que des princes de l’Eglise.

Les Pazzi et les Gondi veulent reprendre le pouvoir que leur a ravi Cosme de Médicis une génération avant, et les condottiere du pape sont prêts à les aider à investir Florence s’ils tuent les deux frères Médicis. L’archevêque de Pise, très chrétien en apparence, n’hésite pas à conseiller d’agir en pleine messe de Pâques, dans la cathédrale, au moment de l’Elévation lorsque le vin devient sang et l’hostie chair du Christ ! Un signe de plus que les « croyants » se foutent de la religion et plus encore de Dieu, n’ayant en tête que le pouvoir. Si Dieu existe et qu’il a commandé une morale, nul doute que tous ces assassins iront droit en enfer – mais je doute.

Un espion des Médicis est égorgé au bord du fleuve Arno et Laurent demande à ses Aigles d’enquêter. Il s’agit d’un groupe de forces spéciales chargé de protection et de renseignement, allant jusqu’à l’assassinat sur ordre. Les deux enquêteurs de prestige sont Feliciano et Fedora, tous deux jeunes et bien faits, le corps aux normes de la sculpture païenne. L’auteur ne nous épargne aucun détail de leur anatomie, selon cet idéalisme narcissique dont la jeunesse actuelle est avide.

Elle est aussi avide d’action et de sang, et là non plus rien ne nous est épargné, du trait d’arbalète dans l’œil à l’éviscération en public jusqu’aux bagarres de commando au poignard. Il faut que le corps souffre pour se réaliser, il faut qu’il baise frénétiquement aussi. Fedora tombe donc enceinte de Feliciano, ce qui ne va pas sans poser problème à leur mission. D’autant que Laurent est largement en faveur de l’avortement. Mais ils feront tout pour la réaliser.

D’abord protéger les enfants Médicis, deux petits garçons et une fille, contre les Gondi dont le fils Claudio, 18 ans, a été éventré sur le pont vieux en pleine matinée. Est-ce Laurent qui l’a voulu, lui qui a sermonné juste avant les apprentis peintres dont le jeune homme à l’atelier Verrocchio ? Bien sûr que non, mais la vérité importe moins que la croyance, selon l’éternelle manipulation politique qui fait rage de nos jours plus que jamais.

C’est Constantino, « à peine plus de 15 ans », qui dirige les Aigles pour la protection des enfants. Nous trouvons cet âge un peu gros, même si un garçon de 15 ans peut avoir l’intelligence aigüe et la souplesse en combat. Mais que peut son squelette encore fluet contre un homme fait ?

Le lecteur mûr se demande donc si ce livre est vraiment destiné aux adultes ou plutôt aux adolescents, dans la lignée des séries américaines. D’autant que l’auteur comme l’éditeur (pourtant « réuni » à plusieurs), sont fâchés avec la grammaire du français. Passons sur les expressions canadiennes disant systématiquement « le boisé » pour « le bois » et autres particularismes ; c’est plutôt amusant. Ce qui l’est moins en revanche sont les fautes qui sautent aux yeux : p.27 conseillé pour conseiller, p.61 fourni pour fournit, p.126 témoigné pour témoigner, p.199 lasse pour las (celui qui parle est un mâle), p.247 ballet pour balais ! p.305 pose pour pause, p.329 papale pour papal – et j’en oublie sûrement. La faute aux logiciels américains type Word qui sont ignares en français ? Cela fait en tout cas très désordre, amateur, et c’est dommage pour le roman historique car l’époque est brillante, l’action bien menée et l’auteur imaginatif.

Si vous passez sur ces défauts agaçants, vous passerez un agréable moment de tension en compagnie des princes de la Renaissance florentine et de leurs nervis aigus et avisés.

Matthieu Legault, Les Médicis – Le complot Pazzi, 2013, Les éditeurs réunis (Canada) 2016, 427 pages, €19.95 format Kindle €6.06

Ce titre est suivi d’un second volume : Les Médicis-Les maîtres de Florence (que je n’ai pas lu)

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Paul Doherty, Le lys et le serpent

Paul Doherty Le lys et le serpent

Ce tome 2 des aventures de Matthew Jankyn, espion au service du cardinal Beaufort, bâtard d’Angleterre, a pour objet cette fois le mystère de Jeanne d’Arc. A-t-elle été vendue par les Chtis ? A-t-elle fait l’objet d’une manipulation anglaise pour s’assurer du pouvoir durant la minorité du petit roi Henri VI de 9 ans ? A-t-elle été abandonnée par le veule et cagneux Charles VII ?

Paul Doherty est professeur d’histoire médiévale à l’université et il connaît sa période. Après Azincourt et sa victoire (anglaise)/défaite (française) dans le premier opus de la série, ‘L’Ordre du Cerf blanc’, nous suivons son héros Matthew sur les chemins boueux de France. Il se revêt d’armure pour faire des coups de main contre les soudards, les écorcheurs, les Bourguignons et les Anglais – enfin tous ceux qui contestent à Charles le Dauphin sa légitimité au trône.

Dans cette atmosphère de paranoïa et de complots – qui va si à bien à notre propre époque – se lèvent des illuminés inspirés par Dieu (ou par le Diable ?). Un petit berger a des visions, l’évêque royal le protège pour son frais minois et par le pouvoir que le ciel, ainsi, lui donne sur la faiblesse du Dauphin. Mais Jeanne entend saint Michel, sainte Marguerite et sainte Catherine à tour de rôle. Elle lit dans les âmes et prédit souvent ce qui arrive. Mieux, elle s’affirme en soldat dans ce monde où les femmes sont exclues. Son secret ? La certitude d’avoir raison et la fermeté d’être soutenue par le ciel.

Pourquoi pas ? Mais le cardinal anglais Beaufort est sceptique. Il envoie son meilleur limier, « prince des menteurs », couard et irrémédiablement les pieds sur terre, pour en savoir plus. Non pour la vérité – à quoi cela sert-il ? – mais, en bon pragmatique – pour savoir à quoi Jeanne la Pucelle pourrait bien LUI servir.

Matthew se préoccupera de survivre et se trouvera à chaque fois de bonnes auberges où faire bombance et des veuves esseulées pour chauffer sa couche. Il approchera Jeanne de fort près. Espion il est, menteur et scélérat, mais fidèle. Il ne la trahira point, fort marri au rebours de deviner qui trahit la Pucelle : des clercs bien gras, aigris de mal pouvoir et trahissant leur nation. L’évêque Cauchon – au nom prédestiné – est clerc de Beauvais en Picardie. Il s’était rangé aux côté des Bourguignons et aux membres de l’université de Paris qui exigeait que la Pucelle soit remise aux Anglais ou à l’Inquisition d’Église. Portrait de Cauchon par Doherty : « L’homme était grand, avec un visage rubicond, des yeux gris ardoise et une bouche qui évoquait aussitôt le mal. Il pouvait se montrer charmant et plein de délicatesse mais, pour peu qu’on s’opposât à lui, il manifestait une propension à la haine dont même le dernier des rats se serait affligé » p.170. Compiègne a fermé son pont-levis à Jeanne qui rompait le combat, poursuivie par les Anglais. Elle était malvenue chez les Chtis.

On s’étonnera donc de la fin, étayée par des documents historiques, mais dont le romancier pousse l’hypothèse – ce que ne peut faire l’historien. Les paranos seront ravis, les adeptes du Complot boiront du petit lait. Les lecteurs normaux se délecteront d’une intrigue bien ficelée qui leur feront, en passant, revisiter, de façon bien plus vivante que les cours magistraux, la grande histoire de France.

Paul Doherty, Le lys et le serpent (The Serpent among the Lilies), 1990, 10/18 nov.2008, 222 pages, €7.10

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Paul Doherty, L’ordre du Cerf blanc

Paul Doherty L ordre du Cerf blanc

Paul Doherty, professeur d’histoire médiévale en Angleterre, écrit de nombreux ‘detective novels’ ayant pour théâtre l’histoire, l’époque d’Alexandre le Grand ou l’Angleterre du 14e siècle. ‘L’ordre du Cerf blanc’ est le premier d’une série nouvelle, se passant dans l’Angleterre du début de la guerre de Cent ans, un peu après 1400.

Matthew Jankyn, la vieillesse et le statut social venus, y conte ses aventures comme espion de l’évêque de Beaufort, demi-frère du roi Henri IV de Lancastre. Ce dernier a démis le blond Richard II. Le roi Richard n’a pas tenu les promesses de sa jeunesse ; il est devenu tyrannique et écrase d’impôts sa population. Henri de Lancastre se révolte, arrête Richard et le laisse périr dans une forteresse. Mais, durant des années, la rumeur voit l’ex-roi Richard II ici ou là, au Pays de Galles, en Écosse. Son emblème, le Cerf blanc, surgit dans toutes les révoltes populaires et religieuses, comme celle des Lollards, partisans de l’égalité biblique.

Matthew n’a pas connu sa mère, morte en couche. Son père s’est désintéressé de lui jusqu’à ses 17 ans, le confiant au curé, puis au monastère pour y faire son éducation à la dure. A 17 ans, il l’envoie à Oxford y décrocher une licence. Mais le gamin a appris à dissimuler et jamais à aimer. « Jankyn est un espion. Jankyn est un lâche et, par-dessus, tout, Jankyn est un menteur. » C’est ainsi qu’il se présente lui-même à la première page du livre. Mais Matthew Jankyn est avisé, fidèle à ses intérêts, et suffisamment prudent pour se garder en vie. Il est l’espion parfait pour les mœurs du temps. Et l’évêque Beaufort, intriguant politique de première force, découvre ses talents : il lui ressemble.

Sa mission, à supposer qu’il ait le choix de l’accepter, est d’enquêter sur ces rumeurs de roi vivant, sur cet ordre caché du Cerf blanc. Jankyn ira en France, vainqueur d’Azincourt parmi d’autres, au Louvre interroger l’ancien valet de Richard II, en Écosse rencontrer l’imposteur qui lui ressemble. Il sera archer, lépreux, émissaire mandaté. Il agitera ses petites cellules grises pour faire la lumière sur cette énigme historique.

Car il s’agit d’une énigme réelle. Les chroniques du temps en rendent compte. La théorie de Doherty en vaut une autre, mais l’historien ne peut rien dire par manque de sources fiables. Seul le romancier peut prendre le relais. Il s’agit donc d’une histoire vraie, complétée et mise en récit pour notre plus grand plaisir. A la fin, vous saurez la vérité plausible sur la fin de Richard II, et pourquoi son successeur Henri IV reste tourmenté des rumeurs dont il devrait se fiche.

Vous assisterez aussi à la bataille d’Azincourt, vue côté anglais, et vous comprendrez ce qui sépare irrémédiablement les tempéraments des deux peuples : la vanité. Les chevaliers français sont au théâtre, ils se regardent entre eux et agissent scolairement comme les codes sociaux le prévoient. Leur bravoure n’est pas en cause, mais leur stupidité de classe grégaire. Les soldats anglais sont pragmatiques, ils agissent en fonction du terrain et préfèrent l’efficacité des arcs plébéiens aux trop lourdes armures nobles, condamnées par l’histoire. Quand je pense qu’il faudra attendre Vauban puis Napoléon pour qu’enfin l’armée française s’adapte à son époque !… avant de retomber dans le passé avec les badernes de 14 et de 40.

Paul Doherty, L’ordre du Cerf blanc (The Whyte Harte), 1988, ,10/18 2008, 348 pages, €7.50

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Daniel Easterman, Incarnation

daniel easterman incarnation
La réincarnation est une croyance bouddhiste : quoi de plus rusé que de faire croire qu’un espion anglais, disparu dans les geôles chinoises, s’est réincarné en jeune garçon ? Tout le monde s’y laissera prendre et le gamin pourra quitter la Chine, être accueilli en Inde, pris en charge par le MI6 britannique, et espérer faire sa vie à l’abri avec ses parents dans un pays occidental.

Sauf que le gamin Tursun, 12 ans, s’incarne vraiment dans l’espion qu’il dit être ; il donne des confidences sur la famille de Matthew Hyde et certaines opérations secrètes des services qui échouent toujours mystérieusement. Notamment la dernière, Hong Cha, qui a repéré une gigantesque usine d’armement nucléaire en Chine, au cœur du désert du Takla-Makan, camouflée sur plusieurs étages en sous-sol. La Chine, pour obtenir dans l’avenir du pétrole vital pour son industrie en plein essor, doit vendre des armes de destruction massives à Saddam Hussein, le maître de l’Irak.

Nous savons aujourd’hui que Saddam bluffait, mais la menace était plausible en 1998. En fait, ce n’est que le prétexte à tisser une intrigue parfaite pour un thriller très réussi. Menaces sur le monde, dictateurs impitoyables, espionnage anglais, traîtres à tous les étages, sexe, petits meurtres entre amis et bisbilles familiales, action virile, initiative féminine… Vous avez un vrai roman d’aventure pour adultes, avec sa dose de tueries au goût amer (des femmes, des enfants…), de sexe hétéro torride et d’épreuves paramilitaires comme à travers un désert immense qui ne pardonne pas, aidé d’un GPS et d’une simple carte datant de mille ans auparavant.

Daniel Laing, espion de Sa Majesté, fait cocu par son supérieur hiérarchique qui grenouille surtout dans les affaires, va réussir sa mission impossible : détruire la base chinoise et son ennemi de toujours le colonel des services spéciaux communistes, empêcher la livraison des armes nucléaires, démasquer le traître au MI6, sauver un médecin femme ouïgoure dont il est amoureux et récupérer sa fille droguée… Au détriment du fils, Sam, 9 ans, le torse transpercé d’une arbalète à cause d’un chat – tandis que sa baby-sitter gît, nue, attachée sur un canapé, le corps recouvert de caractères chinois qui composent un poème.

Peu importe que Saddam Hussein ait disparu, tout est plausible dans ce roman d’anticipation et d’action : les espions anglais de haute classe sont des traîtres en puissance, par sexe et égoïsme ; la Chine joue son propre jeu en laissant proliférer les armes plus dommageables pour les pays occidentaux, plus densément peuplés qu’elle, pays immense à la démographie qui pèse ; les dictateurs arabes veulent toujours frimer, avides de pouvoir. L’auteur, spécialiste de l’histoire islamique, nous livre ici des informations documentées sur les marges chinoises des populations musulmanes, leur répression par les Han et leur volonté de se libérer du pouvoir trop centralisateur de Pékin.

Tout bon thriller a pour ressort le complot, ce pourquoi les âmes faibles prennent tout au premier degré, captivés par la vraisemblance, tandis que les critiques qui se croient malins raillent le mensonge Bush sur Saddam. Mais ce n’est absolument pas ce qui importe : le scénario est bien rodé, les coups de théâtre permanents, l’adrénaline sollicitée. Voici un très bon thriller d’un maître du genre de l’ère 1990, avant que le concept ne se raréfie avec la montée d’Internet et la vogue des séries en streaming.

Daniel Easterman, Incarnation, 1998, Pocket 2001, 666 pages, €1.04

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,