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L’Aveu de Costa-Gavras

Un film d’il y a 50 ans… de plus en plus actuel. Le récit autobiographique d’Artur London publié en France en 1968 a plus fait pour la chute du sentiment communiste que les dénonciations théoriques d’intellectuels. Il a été vu à sa sortie par plus de 2 millions de spectateurs. Les « crimes » de Staline, révélés en 1956, n’ont percuté les mentalités politiques en France qu’à la faveur des événements de mai 68 et de l’invasion de la Tchécoslovaquie par les chars du Pacte de Varsovie menés par les Soviétiques. Le film de Costa-Gavras bénéficie d’un scénario découpé par Jorge Semprun, communiste antifranquiste, résistant français déporté, futur ministre de la Culture de Felipe Gonzalez. Il a aidé l’acteur principal, Yves Montand, à se libérer de l’emprise communiste.

L’histoire est celle – véridique – d’Artur London, ancien vice-ministre des Affaires étrangères de Tchécoslovaquie qui sera au bout d’un an d’interrogatoires, de tortures et de procès collectif, l’un des trois seuls rescapés des procès de Prague en 1952, sur le modèle des procès de Moscou. Staline les a voulus pour « purger » le pays de l’est le plus industriel sous son influence des « éléments cosmopolites » – autrement dit des Juifs.  Rudolf Slansky, secrétaire général du PCT, était lui-même juif. La bande des anciens communistes des Brigades internationales durant la guerre d’Espagne était une preuve de plus de leur cosmopolitisme car ils furent en contact avec des Anglais et des Américains, donc des « ennemis du Peuple ». Nous étions en pleine guerre froide et chaque camp régressait sur son identité propre. Pour Staline, il s’agissait « d’aligner » tous les pays du « bloc » de l’Est sous sa coupe étroite. Staline mort, en 1953, le timide « dégel » s’arrêtera aux intérêts stratégiques de l’URSS et l’invasion de la Tchécoslovaquie par les chars soviétiques en août 1968 (images finales du film) seront la dernière vague de cette crispation identitaire.

Mais le totalitarisme ne peut pas gagner, seulement gagner du temps. L’idée communiste s’est trouvée dévalorisée par le pouvoir des apparatchiks exercé « au nom du Peuple » qui, comme chacun sait, est inapte à comprendre. Il lui faut des images, des symboles, des slogans. L’avenir radieux restant éternellement dans l’avenir, tant la nature comme la nature humaine répugnent à la révolution purement rationaliste et scientiste du marxisme, il est nécessaire de débusquer sans arrêt des « complots » qui mettent un nom et une chair sur la résistance des choses. Ce seront les « espions », démasqués lors de procès spectaculaires, retransmis en direct à la radio. Qu’y a-t-il de vrai là-dedans ? Rien. Sauf la vérité d’Etat, la Pravda soviétique, qui énonce sa propre vérité alternative parce qu’elle a le pouvoir. Trump n’a pas dit mieux.

Artur se trouve donc suivi par ces étranges voitures tchèques Tatra 600 de Škoda aux yeux rapprochés et au moteur V8, puis arrêté sans mandat par « les organes », bien que son ami le ministre de la Sécurité ne soit pas au courant. Il sera lui-même arrêté quelques jours plus tard ainsi qu’un aréopage de communistes éminents du Parti et de l’Etat. C’est que des « conseillers » soviétiques se sont imposés auprès des organes tchèques et ont prescrit la façon stalinienne de voir. Peu importent les faits, il s’agit « d’avouer ». – « D’avouer quoi », s’exclame à plusieurs reprises Artur ! – D’avouer vos crimes, point ! » rétorque le sbire qui « a des ordres ».

Car le scénario est bien rôdé en pays totalitaire. Chacun suit les ordres donnés par la hiérarchie ; l’individu n’est pas responsable car il se contente d’obéir au collectif (comme le bon nazi de camp d’extermination). Staline imite à la perfection Hitler lors qu’il instaure la religion d’Etat communiste dont le clergé est le Parti et le Pape lui-même. Il est infaillible et ses diktats ont force de loi. Les pécheurs doivent se confesser par « autocritique » et se repentir en « aidant le Parti » à établir la Ligne officielle. Pas question de vérité mais de « belle histoire » retouchée pour les besoins de la propagande (storytelling). Le scénario sera monté par les organes sur la foi de déclarations signées par petits bouts par les accusés et devra être récité par cœur devant le tribunal « du Peuple », sans en bouger une virgule. Sous peine de mort. La politique est un théâtre à destination du Peuple mais surtout de l’Histoire (rouage implacable en marche comme une Bible qui s’écrit). L’un des prévenus qui perd son pantalon à l’audience parce que sa ceinture lui a été retirée et que la détention l’a fait maigrir de plusieurs kilos est pendu parce qu’il a fait rire la salle. On ne rit pas du Peuple et de sa Justice. La religion, fût-elle laïque et athée comme la communiste, est sacrée et c’est blasphème que de s’en moquer. Les islamistes ne disent pas autrement aujourd’hui et depuis toujours.

L’épouse d’Artur, Lise (Simone Signoret), croit encore au communisme, bel idéal qu’elle a opposé auparavant aux nazis et aux occupants allemands. Elle ne croit pas son mari coupable, même après ses « aveux » publics ; elle ne croit pas non plus que le Parti puisse se tromper. Elle comprendra bien vite combien le stalinisme a dévoyé le communisme – sans comprendre encore (cela viendra plus tard) que Lénine en est le principal coupable. Des étudiants tchèques bombent à la peinture sur un mur de Prague envahie, en août 1968, « Lénine, réveille-toi ! Ils sont devenus fous. » Mais Lénine était déjà fou en captant le pouvoir des soviets populaires au profit du seul Parti élitiste dont il était le chef tout-puissant. Staline n’a fait que mettre ses pas d’ancien séminariste dans ceux de l’activiste. Quant à Trotski, bien plus intelligent que lui mais juif, il a été sa bête noire et l’accusation de « trotskiste » valait sous Staline condamnation à mort.

Le film montre l’effarement du bon communiste méritant de se voir accusé de complot et de crimes qu’il n’a pas conscience d’avoir commis ; puis sa fatigue devant les pinaillages des accusateurs, surtout un ancien commissaire de police sous l’ancien régime puis sous le nazisme (Gabriele Ferzetti) qui lui fait « avouer » par syllogisme de vrais-faux faits tels que « vous avez pris contact avec Untel en 1947, lequel Untel a été reconnu coupable d’espionnage au profit de l’Ouest en 1949, donc vous avez eu un contact avec un espion de l’Ouest ». C’est imparable car à la fois véritablement faux (comment savoir en 1947 qu’Untel était un espion puisqu’il n’a été démasqué qu’en 1949 ?) et formellement vrai (puisque ledit Untel était réellement un espion).

Ce genre de syllogisme (appelé alors « dialectique ») est aujourd’hui largement utilisé par les poutinistes, xijingpingistes, trumpistes et autres zemmouriens tant ce qui compte à leurs yeux totalitaires et croyants n’est pas la vérité (haro sur la science et la vérité scientifique lorsqu’elle ne dit pas ce qu’on veut entendre !) mais leur propre affirmation que la chose est vraie (donc croyable par les religieux que sont les suiveurs béats).

Rien de nouveau sous le soleil !

DVD L’Aveu, Costa-Gavras, 1970, avec Yves Montand, Simone Signoret, Gabriele Ferzetti, Michel Vitold, Jean Bouise, Arte éditions 2021 (version restaurée), 2h14, €15.71

Artur London, L’Aveu, Folio Gallimard 1986, 640 pages, €12.30

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Gérald Pandelon, La face cachée de la justice

Maître Pandelon est avocat, docteur en droit privé et sciences criminelles avec une thèse sur l’aveu, mais aussi docteur ès science politique avec une thèse sur le mensonge comme théorie. Il est donc un avocat de combat, pour la justice, pour ses clients et pour ses idées. Il écrit volontiers sur le site Atlantico et il est vraisemblable que ce « livre » n’est qu’une compilation des entrevues et polémiques qu’il a pu y publier. Ce qui est dommage car le fond est intéressant, si la forme est inadaptée.

Car on ne lit pas un livre comme une suite de notes ou de conversations orientées dans tel ou tel contexte d’actualité. La tentative d’organiser tout cela dans un plan se perd en dix chapitres qui visent à faire le tour complet du système judiciaire français en 140 pages. C’est un peu court, parfois jargonneux (pp.27 à 31), pas toujours clair. L’auteur expédie parfois rapidement ce qui l’intéresse peu comme la justice constitutionnelle en 4 pages et la justice fiscale en 5. Il manque de citer des exemples précis d’affaires jugées pour illustrer ses propos toujours généraux.

Le procédé très ado et très démago de « poser des questions » pour ensuite répondre en polémiquant ne convainc pas sur un sujet aussi grave que la justice sous toutes ses formes. Le péan entonné à la « grande majorité » des magistrats et des avocats pour les dédouaner de tout intérêt de carrière et vanter leur vertu dans l’absolu est une figure de rhétorique, outrée pour faire passer certaines critiques « lues dans la presse » mais souvent véridiques.

Reste que le lecteur ignare en cette matière (fort complexe et embrouillée à dessein), apprendra maintes choses sur « le système ». Par exemple que le juge peut tout et se prend volontiers pour Dieu ; que la justice a une répugnance tenace à reconnaître ses erreurs et que le scandale d’Outreau n’a rien changé aux habitudes confortables ; que la justice n’est pas laxiste comme le croient les flics mais exige des preuves formelles autre que le simple aveu (qui peut être rétracté) ; que les enquêtes judiciaires des inspecteurs, procureurs ou juges, ne cherchent pas « la vérité » mais une histoire que l’on peut croire, appelée « vérité judiciaire » ; que le récit l’emporte sur le délit et l’émotion sur la logique ; que la présomption d’innocence – principe constitutionnel – est foulée aux pieds par la culture du mandat de dépôt, quasi systématique ; que la gradation des peines varie selon le sexe du juge, le jury et la province où l’on est jugé – au détriment de l’égalité théorique des droits ; que justice et droit ne sont pas synonymes, tout comme le peuple n’est pas la nation, et que l’Europe dispose de deux cours de justice qui s’imposent au droit français ; que « l’indépendance » formelle de la justice n’empêche pourtant pas les magistrats de recevoir la Légion d’honneur… pour les récompenser d’être fonctionnaires zélés.

Vite lu, pas toujours clair, ce « livre » n’en est pas un mais un recueil d’articles pour la postérité de bibliothèque. Ne s’y référeront que les polémistes ; pour les autres ils devront se plonger dans la complexité des textes et du vocabulaire juridique, dont un glossaire figure sur dix pages en annexe.

Gérald Pandelon, La face cachée de la justice – révélée par un ténor du barreau, avocat à la cour d’appel de Paris, éditions Valensin 2016, 141 pages, €18.00

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

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