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Droit et morale

Le droit est une consécration des Lumières, un triomphe de la raison sur le bon plaisir et sur les passions. Le droit n’est pas la morale. Ni droit du plus fort, ni loi de Lynch, « le » droit est au-dessus des personnes. Il est appliqué par un Etat au-dessus des individus, il exerce seule la puissance légitime. Certes, les individus et les groupes peuvent contester l’Etat, mais c’est en général pour l’investir : ils chassent le clan au pouvoir pour l’occuper eux-mêmes. Sans Etat comme instrument social, pas de droit applicable – ni droit national, ni droit « universel », ni droit sans limite.

D’une part, aucune anarchie ne crée de droit ; les façons de faire sont des coutumes admises, qui changent au gré des gens, une morale versatile selon « ce qui se fait », la mode, les mœurs, le goût – pas de « droit » au-dessus d’eux. C’est ainsi que l’autogouvernement ou les chartes éthiques des entreprises ne sont que des cahiers des charges que l’on promet de respecter – mais rien ni personne ne peut en sanctionner les écarts.

D’autre part, il n’y a pas de société universelle, il n’y a que des sociétés particulières. Le paradoxe des Lumières, mais aussi sa tension créatrice, est que certaines sociétés particulières d’Occident attribuent des droits universels à leurs membres. Mais leur réalisation passe obligatoirement par les sociétés elles-mêmes. L’universel est donc réduit à la communauté de pensée et aux accords internationaux.

Enfin, les Lumières ont élaboré un droit abstrait pour que l’individu puisse s’arracher à ses déterminismes – mais pas sans limites. Toute revendication n’est pas un droit, la loi doit faire l’objet d’un débat contradictoire et être emportée par une majorité qualifiée. Il ne suffit pas de naître pour faire ce qu’on veut, tous les « droits » sont accordés par les sociétés et leurs frontières définies par elles.

Cette révérence au droit au-dessus des intérêts particuliers et des passions politiques collectives est un trait occidental, notamment anglais et français, les deux premières nations à avoir créé des parlements modernes. Elle s’oppose pour les Anglais à l’absolutisme royal d’essence catholique, calqué sur la hiérarchie papale ; pour les Français aux lettres de cachet et aux privilèges de l’Ancien régime (mais aussi ou oukases du régime jacobin de la Terreur).

Malgré la résistance réactionnaire du romantisme, où instincts et passions définissent l’appartenance et l’action de chacun plus que la raison, cette conception abstraite de la loi et « du » droit est restée jusqu’à nos jours.

Jusqu’à ce que l’on extrémise « le » droit issu de la majorité en « droits pour tous » qui font de multiples exceptions pour chaque minorité biologique (le genre), sexuelle (gai, bi, trans, lesbien), sentimentale (contre la corrida, contre la viande, contre les OGM, contre etc…), régionale (Catalogne, Corse, Ecosse, Bretagne…), communautaire ou religieuse (islamistes, juifs, témoins de Jéhovah, etc.). Le droit quitte alors le domaine de la raison pour entrer dans celui des passions ou des instincts bruts. La société se diffracte en ses multiples composantes, on ne « fait » plus société en admettant une loi commune, on revendique chacun pour soi – tout en croyant naïvement que la majorité démocratique va accepter poliment sa remise en cause.

En Occident, « j’ai le droit » remplace « le droit », l’égoïsme personnel la référence collective. En Orient, la morale remplace le droit, la coutume ou la volonté du parti la référence au-dessus de tous.

En Chine, le Parti communiste ne connait pas d’appareil judiciaire indépendant. Il profère des injonctions morales en prenant pour référence la philosophie de Confucius – mais déformée par l’État pour l’accommoder aux besoins du Parti. Condamner un responsable « corrompu » vise à éradiquer un opposant politique tout en se parant de vertu dans les médias (tiens ! ces mœurs réapparaissent en France sous les socialistes avec « l’affaire » Fillon… mais Cahuzac est oublié). Il s’agit de faire un exemple pour que tous suivent « le droit » – réduit à la ligne du Parti.

Depuis le milieu des années 90, la direction politique chinoise craint une dérive idéologique vers les concepts occidentaux d’indépendance des militaires à l’égard du Parti. La référence au droit dans les armées permet de corriger l’absence de discipline, d’idéologie, d’idéal et de foi dans le métier. Il s’agit, pour les dirigeants communistes, d’« éradiquer le mal » – la loyauté aux dirigeants du Parti étant le seul critère du « Bien ».

C’est la même chose en Russie, où les pratiques de l’ex-URSS sont revenues avec Poutine, gamin des rues sauvé par l’armée et formé par le KGB. Le « droit », il s’assoit dessus, seule compte la force d’imposer les vues de son clan et la vertu patriotique de rendre la Russie grande puissance. Les arrestations, procès et jugements ne sont là que pour l’édification des foules qui seraient tentées d’imiter les dissidents et de contester le dirigeant. Plus efficace, mais uniquement lorsqu’il y a urgence ou aucune preuve juridique, l’assassinat ciblé est pratiqué. Le « droit » est ainsi celui du plus fort…

Droit de contrainte morale ou droit de contrainte physique, peut-on encore parler de droit ? Il s’agirait plutôt d’obligations, comme en Chine celles des grands parents à qui l’on confie les petits-enfants, ou les responsabilités des enfants envers leurs parents. Bien que « garantis par la constitution » pour l’affichage international, les droits fondamentaux des citoyens restent soumis à la discrétion du Parti qui gouverne et ne sont pas fonction des individus. Les priorités de sécurité, de cohésion et de stabilité sociale l’emportent sur le confort individuel des minorités ou des personnes. Liang Huixing, chercheur à l’Académie des Sciences Sociales, prévient depuis des années que l’inscription des droits individuels dans la loi conduirait inévitablement à une révolution pareille à celles des anciens pays de l’URSS. Mettre le droit au-dessus des partis remplacerait le clanisme par la démocratie…

Même Confucius, maître de morale en Chine, fait obligation d’une justice qui doit tempérer l’exercice du pouvoir ; il insiste sur le devoir moral des intellectuels à critiquer les erreurs du souverain et de s’opposer à ses abus, même au prix de leur vie. Avant le droit, Confucius croyait à la vertu. Elle aussi s’impose à tous, mais de l’intérieur ; elle est inculquée dès l’enfance par l’éducation et seuls les vertueux peuvent gouverner, sous peine de voir s’effilocher la confiance du peuple, ressort même de l’État ; quand cette confiance se perd, le pays est condamné. L’important, pour Confucius, n’est pas d’accumuler de l’information, du savoir-faire technique, ni d’acquérir une compétence spécialisée, mais de développer son humanité générale. L’éducation ne relève pas du domaine de l’avoir, mais de l’être. Ainsi le droit rejoint-il la vertu pour imposer la raison aux bas instincts égoïstes et aux passions sans limites.

Sur ces mauvais exemples russes, chinois, turcs, arabes et autres, il semble que nos sociétés éteignent de plus en plus les Lumières pour en revenir à l’obscurantisme de « l’avant ».

Le droit ne serait plus le même pour tous, pas plus que la vérité selon des critères scientifiques ne serait plus « la » vérité. Chacun veut n’exister que pour lui-même et jouir de tout ce qu’il peut ; il fait de tous ses désirs « des » droits, au rebours « du » droit commun à tous. L’Occident perd donc sa vertu, qui est de raison, au profit d’un retour aux instincts et aux passions – qui sont proprement réactionnaires.

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Michel Déon, La carotte et le bâton

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Politique-fiction écrite deux ans avant les accords d’Evian avec l’Algérie, ce roman d’action psychologique reste captivant. Même si nous connaissons la suite et l’émergence de l’OAS, Michel Déon écrit ici un classique et efficace livre d’espionnage. Bien construit, rudement mené, écrit sec, il se lit avec bonheur, excitant l’imagination.

Car nous sommes dans un pays imaginaire, la Chirfanie, aux frontières de l’Algérie, tentée par le nassérisme égyptien. Le pays pourrait être un clone de la réelle Tunisie, plus ou moins avouée page 307, avec son Organisation extérieure de maquisards fellagas qui se mettent à l’abri de l’armée française puissante alors en Algérie.

En Chirfanie, Etat devenu indépendant de la France récemment, le président Ben Abkir séduit par sa parole mais reste indécis par ses nerfs. Il a nommé ses deux fils ministres, dans la tradition du népotisme oriental qui ne fait confiance qu’à la famille. Mais le pays est sous-développé et la passion idéologique empêche toute réalpolitique ; on annule un contrat céréalier avec la France pour en signer un avec les Anglais (!), on consent des concessions d’exploration pétrolière à des Américains manipulés par une confrérie islamique riche aux Etats-Unis, on lorgne vers l’adhésion à la République arabe unie (RAU) lancée par l’ex-colonel Nasser devenu raïs d’Egypte.

En bref, les nouveaux indépendants sont livrés à eux-mêmes une fois la liberté acquise. La seule chose qui les tienne est la haine à l’égard de l’Occident, dont ils font le responsable pour l’éternité de tous les maux du pays, de l’impéritie agricole à la paresse bien humaine, de la morgue des petits chefs à la corruption des fonctionnaires, de la menace des maquisards organisés de l’OE (financés par l’URSS) à la faiblesse de l’armée et de la police, mal formés, mal payés, mal considérés.

Un groupe de Français s’est constitué en organisation secrète pour contrer les grandes manœuvres du monde asservi contre le monde libre. Pierre, un Français résidant en Suisse, a été outré d’entendre dans le jardin d’à côté de sa villa au bord du lac un ancien ministre français se proposer de trahir son pays pour de l’argent à un fellaga algérien de haut rang. Il a décidé d’agir contre cette pourriture du patriotisme, à peine 15 ans après la fameuse Résistance.

Rappelons aux jeunes lecteurs qu’avant 1958 et le « coup d’Etat légal » (doyen Vedel) du général de Gaulle en mai 1958, la IVe République était celle des copains et des coquins. L’armée était envoyée mater les colonies à qui l’on avait menti, tandis que les politiciens trafiquaient la piastre ou faisaient suer le burnous. L’auteur fait dire tout son dégoût par Madeleine : « Elevée depuis l’enfance avec un certain nombre d’idées, la Justice, l’Honneur, la Patrie, qui valaient bien la haine des classes, le vive la mort de l’anarchie, et ‘les soviets partout’, elle se cognait depuis quinze ans à des imbéciles, des lâches, des petits ou des gros profiteurs qui ne voyaient dans les trois principes sacrés qu’un rempart de leur insurmontable égoïsme, le maintien d’un ordre périmé par le monde en marche » p.54.

Pierre et son groupe inventent donc de déstabiliser Ben Abkir pour le forcer à mettre au pas les bandes armées de l’OE qui menacent l’Algérie. Explosion d’un dépôt de médicaments, diffusion d’informations laissant entendre que l’impéritie bureaucratique ne les avait pas distribués aux victimes qui les attendaient, explosion d’un cargo yougoslave rempli d’armes à destination de l’OE, sabotage des micros lors du discours du président, distribution de tracts dénonçant la corruption et appelant à la grève, ce sont autant de coups d’éclat organisés pour un seul but.

Et ça marche, le lecteur est subjugué. D’autant que la littérature n’est pas oubliée. Le portrait psychologique de Pierre, un double de l’auteur, désabusé par la politique qui cause d’un sens et agit d’un autre ; le personnage à la Falstaff d’un ex-officier Allemand buveur de champagne qui a eu les pieds gelés à Stalingrad ; le bon petit soldat Madeleine, fille de déportés en camps nazis qui veut poursuivre l’esprit de la Résistance ; le bon docteur Renault et ses scrupules de conscience ; le journaliste judéo-arabe Abécassis dont le talent n’est reconnu par personne du fait de ses « origines » ; le militant Saïd qui ne croit pas aux idéologies ; l’instituteur français communiste, idéaliste à la scout ; l’instituteur égyptien, envoyé coraniser avec enthousiasme les petits Chirfaniens… tous ces personnages sont hauts en couleur et d’une certaine profondeur. Ils sonnent vrais et parlent encore à nos cœurs et à nos esprits, près de 60 ans après.

Les peuples sont mus par l’intérêt et la crainte, disait Napoléon ; c’est la carotte et le bâton qui fait le titre du roman. L’auteur écrit au galop et entraîne le lecteur avec lui dans un monde imaginaire, très proche du réel mais distinct par l’imagination – donc plus « vrai ».

Michel Déon, La carotte et le bâton, 1960 révisé 1980, Folio 1988,374 pages, €9.30

Les romans de Michel Déon chroniqués sur ce blog

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Laurence Bobis, Une histoire du chat

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Ce livre court se divise en cinq parties qui se résument en fait à trois, les parties centrales étant toutes consacrées au moyen-âge. L’antiquité est à la portion congrue (moins de 20 pages) et l’époque « moderne » commence dès le XVIe siècle pour atteindre nos jours avec à peine 25 pages. Le sous-titre « de l’antiquité à nos jours » est donc un truc d’éditeur pour faire monter la sauce.

Il n’en reste pas moins que le livre est érudit, soigneusement documenté, pas moins de 58 pages étant consacrées aux notes et à la bibliographie. Le chat serait inconnu dans les textes bibliques, introduit seulement en illustration anthropomorphe au moyen-âge à des fins édifiantes. Il est présent largement en Egypte, adoré comme un dieu gardien du temple (et du grain entreposé) ; il est présent en Grèce antique, notamment sur la peinture de vases. « Sur l’un d’eux une femme, richement parée, abritée sous une ombrelle, tient une couronne et se penche sur le chat que porte un éphèbe nu, nonchalamment appuyé sur un pilier ; à ses pieds deux Eros luttent corps à corps » p.35. Toute la symbolique médiévale de la sensualité païenne se trouve déjà dans cette image.

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Le chat aurait été domestiqué dans la vallée du Nil avant d’essaimer au Proche-Orient où des soldats romains l’auraient importé en Europe occidentale avant le IVe siècle de notre ère – où il remplace peu à peu la belette pour chasser rats et souris. Le terme « chat » est issu du latin populaire cattus mais viendrait d’une langue africaine, berbère ou nubienne. Il s’appelait auparavant felis en latin et ailouros en grec, voire mau en égyptien. Notre chat actuel ne provient pas du chat sauvage européen mais du chat libyen, mieux adapté à l’homme. Il a été croisé progressivement avec des races exotiques dès la Renaissance (chartreux, persan, abyssin…), ce qui a renforcé son aspect peluche et fait sa renommée affective. Les Anglais sont devenus frappés du chat à l’époque Stuart ; les Français, plus portés aux mœurs autoritaires, ont longtemps préféré le chien et ce sont les écrivains et musiciens de la fin du XIXe qui ont rendu célèbre le petit félin (Chateaubriand, Victor Hugo, Baudelaire, Sainte-Beuve, Théophile Gautier, Balzac, Scarlatti, Rossini). La loi réprimant la cruauté envers les animaux date de 1850 et est due au général de Grammont.

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Mais le chat, animal domestique comme le chien, est vécu au moyen-âge et à l’époque moderne comme exemplaire des attributs réputés féminins (le chien est son inverse) : diabolique (le chien est fidèle, donc chrétien), rusé, sournois, hypocrite, querelleur, gourmand, paresseux, sensuel, intempérant, débauché… toutes les qualités qui sont prêtées aux femmes – l’inverse même des valeurs mâles. L’Eglise, dans son manichéisme renforcé par les hérésies du XIe siècle, oppose Dieu au Diable, donc Adam à Eve, et le chien au chat. L’animal est diabolisé par les clercs « savants » au XIIIe siècle et traiter quelqu’un de « chat » est une injure encore au XVe siècle. Par homonymie avec le chas (d’une aiguille) qui signifie fente, le chat évoque le sexe de la femme au XVIIIe siècle, dans la lignée des vices qui lui sont prêtés dès le moyen-âge. D’autant que les moralistes d’Eglise accusent le chat d’ancrer à ce monde ci par son affection les clercs, solitaires depuis qu’ils ne peuvent plus avoir de compagne après le deuxième concile de Latran en 1132, et de les détourner de l’amour exclusif de Dieu… Etonnez-vous après cela qu’ils deviennent pédés !

Selon le Dictionnaire historique de la langue française d’Alain Rey, toute une série de mots français ont été tirés de « chat » : une chatterie est une caresse, un chaton (d’arbre ou de chair) induit l’idée d’une douceur insinuante, chatoyer se dit comme l’œil du chat dans l’obscurité, chattemite décrit l’aspect doucereux et hypocrite, chafouin renforce l’aspect sournois en associant chat et fouine, chagriner est se lamenter comme les chats la nuit… L’auteur d’Une histoire du chat n’en parle pas.

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Elle évoque en revanche longuement l’époque médiévale où, afin de garder le chat au logis, on lui coupait les oreilles : craignant la pluie, il se gardait d’aller vagabonder ; certains lui brûlaient parfois la fourrure lorsqu’elle était trop belle, non afin de punir sa vanité mais pour son bien, car les pelletiers razziaient volontiers les chats pour en faire des pelisses pas chères. D’autres n’hésitaient pas à les servir pour du lapin ou à en faire des pâtés : « Des ossements de chats découverts dans les dépôts de la cour Napoléon du Louvre (XIVe siècle) portent aussi des traces de découpe… » p.77. Une recette de chat rôti à l’huile et à l’ail est fournie p.82 par un cuisinier espagnol du XVe à la cour de Naples. Si cela vous tente… Le chat sert aussi à soigner, en onguent, en filtre ou en bouillotte : « En cas de difficultés de digestion, il est bon d’embrasser un enfant ‘charnu, sain, de bon tempérament’ afin de procurer à l’estomac la chaleur propre à lui faire cuire et digérer la nourriture. Faute d’enfant, on peut recourir à un chiot noir ou à un chat mâle bien gras » p.91.

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Laurence Bobis sort de l’Ecole des chartes et dirige une grande bibliothèque parisienne, ce pourquoi son livre est une compilation de documentaliste plus qu’une « histoire » à proprement parler. Le moyen-âge prend une place centrale et démesurée au détriment du monde égyptien, romain, musulman et de l’époque actuelle. Mais son inventaire montre que les amoureux des chats sont plus introvertis, plus ouverts d’esprit et plus sensibles que les autres (qualités réputées féminines revalorisées aujourd’hui). Mais chacun peut apprécier plutôt l’exemple d’indépendance que donne le chat, leur liberté d’esprit et d’amours, leur quant-à-soi. Une belle contribution à l’attrait de cet animal séduisant.

Laurence Bobis, Une histoire du chat – de l’antiquité à nos jours, 2000, Points histoire 2006, 340 pages, €9.50

Les chats sur argoul.com

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Santiago de Cuba suite

Le cimetière Santa Ifigenia, à l’écart de la ville, est un haut lieu de mémoire. Nous y passons sans descendre du bus, faute de temps. José Marti et Carlos Manuel de Cespedès y reposent.

santa ifigenia cimetiere santiago cuba

José Marti, fils de sergent devenu commis d’épicerie, est arrêté à 16 ans pour s’être moqué des volontaires de l’armée coloniale. Il passera 6 ans aux travaux forcés. Déporté à Madrid, il passera deux licences, en droit et philosophie. Il enseigne, écrit des articles, voyage, « conspire » pour l’indépendance de Cuba, fonde le Parti révolutionnaire cubain. Il s’oppose à l’annexion politique ou économique de Cuba par les États-Unis qui se font le champion de l’indépendance des Amériques. Le 25 mars 1895, Marti et Maceo rédigent le Manifeste de Montecristi, révolutionnaire, puis Marti est nommé major général dans l’armée de libération de la sierra cubaine. Il est tué lors de l’embuscade de Dos Rios. Le traité de Paris instituant l’indépendance cubaine, avec l’aide des États-Unis, ne sera signé que trois ans plus tard, le 20 avril 1898. Carlos Manuel de Cespedes a, le premier, décidé de libérer ses esclaves en 1868, tout en appelant à l’indépendance. Sa statue est érigée sur la Plaza de Armas de La Havane.

jose marti

Une dernière étape pour la matinée nous conduit au phare et au Castillo del Morro, la forteresse bâtie en 1637 qui domine l’entrée de la baie. Le coin est touristique, empli de bus qui contiennent surtout des Français, et de boutiques accueillantes qui vendent de tout, des tee-shirts au sempiternel rhum. Le soleil est particulièrement violent à cette heure. Des écoliers rentrent de classe dans la zone militaire qui jouxte le circuit touristique. Ils ont carrément ôté leur chemise. Les Anglais ont détruit le fort en 1662, mais il est reconstruit dès l’année suivante jusqu’en 1669. Il a été restauré dans les années 1960, peut-être pour faire face à un débarquement américain ? Nous aurions pu visiter le Musée de la Piraterie, mais il est largement plus de midi et nous n’avons pas le temps : il faut retourner à l’hôtel pour déjeuner ! Nous trouvons idiot de refaire le trajet pour revenir cet après-midi (qui est libre) mais l’administration socialiste du voyage cubain le veut ainsi. Nous négocions le fait que le bus nous reconduise en ville après le déjeuner.

castillo del morro santiago cuba

Nous visitons le belvédère Velasquez, panorama sur le quartier de Tivoli, une enclave populaire où les Français venus d’Haïti se sont installés en nombre. Dans ce quartier, qui descend vers le port, des gosses jouent presque nus dans la rue. Ils ont les pieds sales, les garçons le torse souillé de poussière, la culotte déchirée. Ils se traînent par terre dans leurs jeux ou leurs bagarres. Nous ne sommes plus ici dans les quartiers chics du centre-ville, même si la joie de vivre de ces petits demeure intacte.

quartier de tivoli santiago cuba

Nous remontons vers le musée du Carnaval, aménagé dans une maison coloniale du 18ème siècle près de la cathédrale, qui expose des photos noir et blanc des scènes de carnaval, mais surtout donne un spectacle quotidien de danses (à 16h) qui dure une heure. Nous nous installons avec un groupe de Nouvelles Frontières. Les danses présentées sont un syncrétisme entre l’Afrique des origines et l’existence travailleuse des plantations, les croyances ancestrales et les nouvelles conditions de vie. La première partie du spectacle est prenante, accompagnée aux tambours et aux enjoliveurs heurtés au tournevis. Le reste est moins bon. C’est un pot-pourri touristique où il s’agit surtout d’amuser, puis de faire « participer » les spectateurs, dans les meilleures traditions des colonies… de vacances ! Est-ce un clin d’œil ? – ce serait trop subtil. Si les danseurs sont peu vêtus et vite luisants de sueur, les danseuses sont habillées de longues robes multicolores. Leurs déhanchements, trémoussements, sautillements, ont un rythme hypnotique. Les garçons travaillent plus en force, toute une mécanique musculaire se lisant en direct sur leurs poitrines aux muscles secs. Plus noirs que la moyenne de la population, les danseurs expriment bien plus l’Afrique que les traditions espagnoles du carnaval.

museo del carnaval santiago

Nous nous rendons ensuite à la cathédrale. Elle est vieillotte et presque vide, hésitant entre les bondieuseries ibériques et le dépouillement indien. Il n’y a même pas une Annonciation, bien que l’ange de l’Annonciation domine la place entre les deux clochers.

ange santiago cuba

Le plafond est à caissons et le chœur a des stalles en bois sculpté. Le Pape Jean-Paul II y est venu célébrer une messe en 1998.

cathedrale nuestra dama de asuncion santiago

C’est d’en face, du balcon de l’Hôtel de Ville, que Castro a harangué les Santiagais. On entre dans la cathédrale par les côtés. La porte de façade a été condamnée par des boutiques, dont une librairie. Nous y entrons après la cathédrale. Sont exposés principalement des manuels techniques, de l’idéologie, et quelques rares éléments de la (pauvre) littérature nationale autorisée, dont un peu de poésie – considérée comme moins « idéologique » que le roman.

cathedrale santiago vue hotel casa granda

Les vrais romanciers cubains sont exilés et éditent leurs œuvres vives à l’étranger, en Europe et aux États-Unis, comme Zoé Valdès. Et c’est cette société appauvrie, où les intellectuels doivent s’exiler pour avoir la possibilité d’exprimer ce qu’ils sont, que nos intellectuels « de gôche » adulent jusqu’à en faire une question de profonde « conviction » ?

Le cinquième étage de l’hôtel Casa Granda, construit dans les années 1950, permet de voir le soleil se coucher sur la baie. Nous avons failli payer le cocktail « obligatoire » à 2$ pour monter, mais le réceptionniste était absent quand nous sommes passés. Ce n’était pas le cas des autres du groupe… Plus bureaucratiquement capitaliste qu’un socialiste, il n’y a pas.

terrasse aux musiciens santiago cuba

Sur la place et dans les rues, nous croisons de nombreux solliciteurs et mendiants. Tout est bon pour faire du fric, comme si « la Révolution » n’était que du vent. Quel échec patent ! À quoi servent donc tous ces slogans aux murs ? On ne les lit d’ailleurs plus au bout de quelques jours alors – après 55 ans… Nous rencontrons à Cuba presque autant de misère qu’ailleurs, la liberté en moins.

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Baracoa de Cuba

L’atmosphère est très venteuse ce matin. Les nuages courent le ciel. Si nous ne sommes pas dans la nature, pour une fois, la météo reste quand même pour nous la première préoccupation du jour. Les autochtones s’en moquent, toujours vêtus de même, car le climat ici ne connaît pas les contrastes de nos contrées. Point d’hiver, tout juste une saison des pluies et des cyclones, mais il y a du soleil en moyenne 330 jours par an et la température reste égale avec un minimum de 22° en janvier et un maximum de 27° en août.

Baracoa est un nom indien qui signifie selon Sergio « la ville de la mer ». Elle a été fondée par les Espagnols après le débarquement de Christophe Colomb dans la baie de Mata. Parti le 3 août 1492 de Palos de Moguer, Colomb aborde Cuba le 28 octobre au niveau de l’actuel San Salvador, venant du nord. Il prend l’île pour Cipango – la Chine – et entreprend de longer la côte vers le sud-est. C’est ainsi qu’il arrive dans la baie de l’actuel Baracoa le mardi 27 novembre 1492.

fleurs baracoia cuba

J’ai retrouvé dans son Journal de bord ce passage : « Il arriva là où il croyait l’ouverture et il trouva que ce n’était qu’une grande baie (le port de Baracoa) avec, à son extrémité sud-est, un cap portant une montagne haute et carrée qui semblait une île (le mont de Yunque) ». À son arrivée, des Indiens tout nus qui vivaient dans des cases en palmes s’enfuient. Le Journal ajoute : « la beauté de la terre et des arbres, parmi lesquels des pins et des palmiers (…), la vaste plaine qui s’étend au sud-est et n’est pas plane comme le sont ordinairement les plaines, mais ondulée de collines basses et aplaties qui en font la plus belle chose du monde avec, jaillissant partout, les nombreuses rivières gonflées qui descendent des montagnes. »

Il reste quelques jours dans la baie, retenu par les vents, poursuivant les Indiens nus pour tenter de prendre contact avec eux. Avant de quitter le site où nous sommes aujourd’hui, plus de 520 ans plus tard, « sur des roches vives il planta une grande croix à l’entrée de ce port qu’il nomma, je pense, Puerto Santo. » Nous verrons dans la cathédrale Nuestra Senora de la Asuncion (qui date de 1512) une croix de bois du passage de Colomb. Peut-être est-ce la même ? Une analyse au carbone 14 a montré que le bois de cette « Cruz de la Parra » était d’origine locale et datait d’avant 1530.

facades pastel baracoa cuba

La fondation de la ville de Baracoa par Diego Velasquez, venu sur l’île en 1510 pour la conquérir, date du 15 décembre 1511. Elle est l’une des sept premières villes de la colonie. Le commerce s’est développé par la contrebande avec les corsaires. Sur un mur est un slogan anti-commercial pour conforter les clercs : « l’éducation sème les sentiments » – sauf que l’éducation sème aussi la pensée personnelle, donc l’aspiration à la liberté, autre nom de la responsabilité. Dommage que « le socialisme », sous toutes les latitudes où il veut se « réaliser », soit convaincu que les gens ne savent pas ce qui est bon pour eux et que seuls les « élus » (au double sens citoyen et divin) soient les intermédiaires obligés pour « accoucher de l’Histoire »… Une centaine de familles françaises de Haïti se sont installées dans cette ville en 1791 et après, au moment de l’abolition de l’esclavage sur les territoires français. Elles ont amené leurs esclaves pour les faire travailler dans de nouvelles plantations de café et de cacao. Et c’est pourquoi tous ces gens que nous voyons aujourd’hui sont d’ex-français ! Les bâtiments actuels datent du 19ème siècle seulement car les précédents étaient en torchis et n’ont pas résisté à la pluie.

rue pastel baracoa cuba

Nous visitons la vieille ville, lentement. Longtemps isolée, jusque dans les années 1960 avec le percement de la route « révolutionnaire », Baracoa a gardé un cachet colonial et provincial à la fois. Les maisons sont précédées de jardinets parfois, des cocotiers ombragent les squares, les rues sont étroites, faites pour préserver l’ombre, à l’espagnole. Les façades sont colorées comme les vêtements des habitants. Est-ce une caractéristique des îles ? J’ai noté que dans toutes les îles les couleurs chantaient, qu’elles soient situées au nord (l’Irlande), au sud (les îles grecques, Madère, le Cap Vert), ou à l’ouest (les Anglo-Normandes, Belle-Île, Ré, Oléron, les Antilles…) Est-ce la lumière particulière aux îles ? Est-ce le besoin d’ancrer la contraste de la terre dans la couleur, face à la mer uniforme, toujours couleur de ciel ?

Sergio joue au guide ; il parle et parle, et je décroche. Je ne tarde pas à m’éloigner pour prendre des photos des façades pastels, des gens dans la rue et des filles qui passent comme des papillons exotiques, toutes voiles dehors. Une galerie de peintures offre ses naïfs très colorés, la cathédrale son ombre lumineuse très peu recueillie.

hatuey baracoa cuba

Une tête en bronze d’Hatuey, le martyr indien, dresse son mufle en bec d’aigle sur une colonne face au parvis de l’église. Une plaque indique qu’il fut le premier « rebelle » du pays. Cacique des Indiens de la région de Bayamo, il a été capturé et brûlé par les Espagnols le 2 février 1512. Un Franciscain lui a demandé s’il voulait croire en Dieu. Hatuey a demandé si les chrétiens allaient au ciel ; le Franciscain a répondu que les bons chrétiens y allaient. Hatuey a alors déclaré qu’il préférait aller en enfer pour ne plus les rencontrer. Ce sont aujourd’hui des Cubains qui préfèrent braver les requins et la houle sur des radeaux de fortune, plutôt que de vivre en esclaves dans le « paradis » socialisme du castrisme obstiné. Décidément, plus je vois le socialisme réalisé ailleurs, plus j’éprouve de l’aversion pour ceux qui se réclament de cette doctrine en France et qui voudraient la réaliser selon leurs voeux.

ado debardeur aux cornets de glace cuba

Les vitrines des commerces sont aussi « socialistes » qu’au temps de Brejnev : elles sont pauvres, réduites et poussiéreuses. Trois louches en fer blanc, quatre entonnoirs, deux bidons de détergent, se battent derrière la vitre d’un bazar. Tout est basique, on vit de peu avec peu, sans espoir que cela change sinon dans un « avenir radieux » toujours repoussé à la génération suivante « à cause » des impérialistes, du climat, du je m’en foutisme, et autres boucs émissaires – mais jamais à cause des dirigeants ni des vices de construction du régime, pouvoir oblige ! Garée le long du square en face, une Lada socialiste, à huit portes, attend les clients collectifs. Elle ne part que si elle est suffisamment remplie. Ici, il n’y a pas de « client roi », seulement des abrutis d’assujettis comme devant les guichets de nos administrations. Ils n’ont aucun « droit » et ne payent pas un « service » mais subissent le bon vouloir des fonctionnaires garantis à vie qui ne font qu’obéir à des règlements abscons, établi par un parti omniscient et centralisé, selon des horaires syndicaux. Vu l’état des routes de la région, je ne serais pas étonné de retrouver cette Lada, bien trop longue pour ses quatre seules roues, cassée en deux sur un cahot un peu trop violent…

Il fait chaud maintenant, bien plus chaud qu’au matin. Les garçons qui sortent de l’école s’empressent de se débarrasser de leurs chemises d’uniforme. D’autres ne portent que de grands débardeurs lâches, très colorés eux aussi, comme les vêtements des femmes, mais à trous. Seuls les hommes adultes ont la vêture anonyme, héritière de l’uniforme « bourgeois » simplifié : pantalon gris ou kaki, marcel blanc ou chemise blanc-cassé. Sur le môle face à la mer, les embruns ont rongé les façades et les vagues se lancent encore à l’assaut du parapet. La route est pleine de creux. Un glacier s’est installé sous les arbres, face à la forteresse et des mamans emmènent leurs petits en acheter une. Il y fait doux, des vieux discutent sur un banc en regardant cette jeunesse. Des adolescents passent en vélo, des filles sur leurs hautes semelles snob, tortillant de la croupe, rythme qui fascine les jeunes mâles.

Dans la forteresse en bord de mer, le Fuerte Matachin, est installé le musée de la ville. Une centaine d’espèces de bois sont représentés sous la forme de petits cubes dans une vitrine. Dans une autre, ce sont des dizaines d’escargots des arbres, les polimitas, aux rayures différentes. Dans une troisième, les différents marbres tirés de la sierra. Des illustrations reproduisent la vie des Indiens Taïnos qui résidaient ici avant l’arrivée des Espagnols. Ils creusaient par le feu des barques dans un tronc brut, dont ils durcissaient ensuite le bois à l’aide de pierres chaudes jetées dans l’eau qui remplissait le tronc creusé. Le dessinateur a parsemé ses vues de petits enfants tout nus se roulant sensuellement sur les bancs ou caressant les mamelles de leur mère. Les enfants portent tous sur le front une planchette collée étroitement par un bandeau, pour leur aplatir le crâne.

Passant ensuite à la période coloniale, une suite de présentations montre Cuba en septième producteur de cacao mondial, Baracoa étant la principale province de production de l’île grâce aux Français venus d’Haïti qui l’y ont introduit. Le climat chaud de la région, humide avec ses 3000 mm de pluie par an (trois fois la moyenne de Cuba), favorise la pousse de la fève.

Le reste du musée est consacré aux héros de l’indépendance, fin 19ème siècle, et à la Révolution castriste. Cette dernière prend bien trop de place dans ce musée pour son importance dans l’histoire. Le guide du musée (pour quelques dollars de plus) se plaît à nous raconter dans son français hésitant mais fleuri l’histoire de « la Russe », princesse sous le tsar, enfuie en Turquie puis à Cuba où elle commerce la banane avec son mari. Elle enseigne le chant, dont elle a la nostalgie car il n’y a pas d’orchestre dans ce bled, et elle sort parée comme si elle allait à la Cour, ce qui impressionne tout le monde. Son histoire édifiante veut que – de princesse naïvement exploiteuse du peuple – elle se soit « convertie » à la révolution de Castro avec le même naïf enthousiasme. Mais cela, c’est de la morale pour écolier et j’ai un peu honte de voir que certains du groupe le prennent au sérieux.

Il y a aussi « el Pelou » – le velu – un homme qui, après je ne sais quel vœux (ne serait-il pas révolutionnaire justement ?) avait juré de ne se couper ni la barbe ni les cheveux. L’écrivain Alejo Carpentier a aussi sa vitrine. Mi-breton, mi-russe, il s’était exilé sous Batista et n’est revenu que sous Castro, dont il a été ministre conseiller à l’ambassade de Cuba à Paris. Il est inhumé dans le cimetière Colomb à La Havane et n’est présent ici que pour l’un de ses livres dont le titre, dont j’ai oublié l’intitulé, contient le mot « printemps ». Peut-être parle-t-il de la région ?

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Ernesto Che Guevara et Fidel Castro

Tout le monde connaît ce médecin argentin devenu révolutionnaire aux côtés de Fidel, puis ministre de l’économie jusqu’en 1964, avant de préférer continuer ailleurs la guérilla révolutionnaire plutôt que d’obéir à la bureaucratie envahissante. Philippe nous apprend que « Che » veut dire quelque chose comme « mon pote ». C’était l’expression favorite d’Ernesto Guevara à ses camarades de maquis, qui lui ont donné ce surnom.

ernesto che guevara adolescent

Le « Che », d’ailleurs, m’est sympathique. Ernesto Guevara de la Serna est né le 14 juin 1928 en Argentine. Il est fils de petit-bourgeois, petit-fils de chercheur d’or et descendant du vice-roi du Mexique. Asthmatique durant son enfance, il se passionne d’abord pour la lecture comme un malade isolé avide d’autres esprits, puis les sports comme quelqu’un qui connaît le bonheur de respirer. Nietzsche parlait de « nature nue ». L’amitié, l’amour, les relations humaines, la création artistique, les goûts et les couleurs, dépendent de la disposition du corps. Les états d’âme et les rapports humains dépendent en dernier ressort de la physiologie, du rapport à son corps, de son énergie vitale comme de l’expérience acquise, encouragée ou inhibée par l’éducation et le « ce qui ne se fait pas » social. Le corps est sagesse et c’est lui qui apprend à vivre. Je suis convaincu moi aussi de cela. Le souci du climat, du lieu, du moment, du repas, du jeu et des plaisirs, n’est pas indigne du philosophe. L’homme est inséré dans son environnement et il doit en tirer harmoniquement sa santé.

Castro et Che 1956

Très sensible et poète, Ernesto écrit à 17 ans un traité philosophique inspiré de Voltaire. Il aime les gens, la justice et les voyages. Il devient médecin. J’ai beaucoup d’affinités pour ce type d’homme heureux d’être, de rencontrer, de parler. En bon médecin, il met l’homme au centre du monde – mais n’est-ce pas aussi l’affinité de tout bon politique ? De la Serna se marie avec la Révolution en la personne d’Hilda, militante marxiste péruvienne qui parfait son éducation théorique et pratique. Il rencontre Castro en juillet 1955 à Mexico et est de l’expédition Granma du 25 novembre 1956. 82 hommes sont entassés sur le yacht à moteur de 13.25 m de long qui fait naufrage sur la côte, dans la tempête. Il faudra des mois, dans la sierra, pour convaincre les paysans puis les partis des villes, de rallier la révolution. Guevara sait les convaincre. J’ai retrouvé, dans ma bibliothèque de mes années de science politique, les « Textes militaires » de Che Guevara, paru chez Maspero en 1961, dont j’ai fait une studieuse lecture durant mes jeunes années.

che guevara pochoir

Pour le Che, le bon guérillero est un réformateur social. Il prend les armes pour faire écho à la protestation latente du peuple. Le guérillero est un ascète ; il aide et enseigne le paysan ; est un exemple par sa conduite, ouvre son esprit sur le monde, les rapports sociaux et l’idéologie ; encourage la lecture. Et le guérillero, alors « atteint des moments durant lesquels la fraternité humaine atteint sa plus haute valeur ». A 30 ans, comme Alexandre, Ernesto Guevara entre victorieux à La Havane le 3 juin 1959, bien avant Castro. Il est le polifacetito, l’homme aux multiples talents, chaleureux, séducteur, entraînant, généreux. Il écrit beaucoup, théorise sa pratique, enseigne et soigne. Pour nombre d’étudiants des années 60 il était le grand frère ; dans les années 70 il était encore un exemple, mais la rhétorique marxiste, trop scolaire, fastidieuse, sectaire, n’était déjà plus suffisante pour expliquer la complexité du monde.

cuba cartes postales che guevara

Ce que j’aimais de lui aussi était cette parole de 1966 que Castro, trop féru de pouvoir au sens catholique, devrait méditer : « ayons toujours une grande dose d’humilité, une grande dose de goût de la justice et de la vérité pour ne pas tomber (…) dans des dogmes extrémistes, dans l’aliénation des masses. » Malgré le jargon final, il est clair que le Che donnait priorité à la pratique, au pragmatisme. Il était artiste, pas politicien : « les honneurs, ça m’emmerde ! » avait-il dit. Il est mort pour ce qu’il croyait, repéré par satellite parce qu’il ne pouvait s’empêcher de fumer – en plein désert forestier – piégé par la CIA en Bolivie, le 9 octobre 1967.

che guevara icone

Entendons-nous bien : pour moi, Fidel Castro a eu raison de faire la révolution pour libérer son île de l’emprise mafieuse américaine et de sa corruption morale de pays sous-développé et asservi. J’ai un faible pour Ernesto « Che » Guevara, aventurier idéaliste, généreux, parfaite incarnation de la jeunesse dans ce qu’elle a de romantique. Mais je récuse l’idéologie marxiste, ringarde aujourd’hui, fondée sur une sociologie dépassée (le « prolétariat » n’est qu’une construction intellectuelle qui justifie le pouvoir de caste de ceux qui s’en proclament « l’avant-garde »), et sur une vision économique qui date du 19ème siècle (où l’homme se doit d’être maître et possesseur de la nature, productiviste et prédateur sans souci de son environnement). Je récuse la volonté de faire le bonheur des gens malgré eux : l’autorité est nécessaire en début de révolution mais, au bout de plus de 50 ans de pouvoir (deux générations en ces pays où l’on copule très tôt !), elle n’est qu’une contrainte inadmissible. Si la politique est l’art du possible, si son arrière-plan est d’épanouir les êtres humains en aménageant la vie sociale et économique, alors la liberté est incontournable. Je reconnais les réalisations du régime castriste, la faible mortalité, l’éducation des enfants, mais je ne prends pas le bébé avec le bain. La dernière libération du pays est encore à venir !

cuba carte économique

Fidel Castro, ex-élève des Jésuites, ancien membre du mouvement nationaliste de droite, le Parti Orthodoxe, lorsqu’il commence en 1953 sa lutte contre Batista, avocat manqué, pourfendeur de la perestroïka de Gorbatchev, agitateur permanent « d’offensives idéologiques » pour masquer ses ratages – vu son grand âge et son état de santé – devrait passer la main. Il est lider maximo, « Taille Extra Large », comme le souligne Zoé Valdès avec humour dans « La douleur du dollar » (1996, traduit chez Actes Sud), Sa Majesté l’Enflure, l’Outre gonflée de vent. « XXL » est l’héritier de la culture espagnole catholique qui exclut les étrangers. L’Inquisition a toujours fait la chasse aux « hérétiques », reproduisant dans ses colonies l’environnement clos de la mère patrie, sa docilité spirituelle, sa quête des vanités, son expiation du « péché » par les macérations et le jeûne. À l’inverse, les colons protestants ont fait leur révolution eux-mêmes et en pleines Lumières.

Les colons hispaniques n’ont eu qu’une indépendance subreptice, acquise par lassitude de la mère-patrie ou avec l’aide yankee, dans un négativisme anarchiste qui a préludé à des régimes autoritaires machistes. La société civile est restée inexistante, l’État restant organisé sur le modèle théocratique de l’Église, archaïque, paternaliste, sans développement, ne vivant que des matières premières. Aucun esprit d’industrie, mais la préférence pour la « pureté » idéologique, catholique d’abord, marxiste ensuite. Pour Castro, plutôt que d’encourager l’ingéniosité des hommes, il faut en extirper l’avidité, la putasserie, l’égoïsme. Punir avant d’élever, afin de faire advenir un homme nouveau apte au « paradis sur la terre ». Mais quand le cours mondial du sucre baisse et que celui du pétrole monte, l’économie cubaine se trouve mal. Et rien n’est changé depuis 55 ans…

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Kiev

A près de mille kilomètres au sud de Saint-Pétersbourg, abritant 3 millions d’habitants, la vieille ville capitale est bâtie sur une colline qui domine le Dniepr.

kiev metro
Natacha nous emmène au centre-ville par le métro. Les lignes sont enfouies profondément sous terre, peut-être par souci de créer ces abris antiatomiques dont les années 50 étaient friandes. Pas de tickets, mais des jetons en plastique qui remplacent les anciennes pièces de monnaie. On les achète aux guichets, je ne vois pas quel est le progrès. Le métro est très animé, bondé sur la ligne qui va au centre. Banlieusards, familles, jeunes à quelques-uns, filles en couples, gamins solitaires, empruntent la ligne où presque tout le monde est debout, les rares banquettes étant disposés le long des parois. C’est très « collectif ».

kiev jeunes
On se côtoie, on se frotte, on se bouscule. Rien, ici, de cette phobie parisienne de « se toucher ». L’idéologie « prolétaire » et la longue pratique du collectivisme ont façonné des comportements plus directs, moins portés au quant à soi. Nul n’hésite à exhiber son corps par des décolletés plongeants, des chemises ouvertes ou des débardeurs filet. Même les tout jeunes adolescents, si honteux chez nous d’exposer leur poitrine fluette alors que leur groupe d’âge rêve de ressembler à ces supermen des films américains, n’hésitent pas, en Ukraine, à montrer leur jeunesse sous une vague mousseline. Les filles n’hésitent pas à promouvoir une image de « vamp ». Je me souviens d’une jeune femme, blonde décolorée, en mini short de jean, vraiment très mini, « californien », sous un haut blanc à bretelles moulant, vraiment très moulant pour mettre en valeur son opulente poitrine. Ses lunettes noires en amande cachaient volontairement une partie de son visage pour attirer les regards là où elle voulait, sur ses meilleurs attraits : une paire de jambes interminables montées sur sandales, fuselées, s’arrêtant au jean tout à fait en haut des cuisses…

kiev police
L’artère principale, Khreschatyk, est vide de voitures et envahie par les piétons les samedis et dimanches après-midi. Plus écologique que Delanoë, le maire de Kiev a osé rendre le centre ville « sans voitures » un jour et demi par semaine. L’origine légendaire de la ville veut qu’elle fût fondée par trois frères, Kii, Schtchek et Khoriv, et leur soeur Lybed. Elle existait déjà dès le Vème siècle, et payait le tribut aux Khazares turkmènes. Elle est vite devenue le chef-lieu d’un pays indépendant en relations avec Byzance. Oleg s’en empara pour en faire la capitale de toute la Russie en 882. Sviatoslav son petit-fils et Vladimir-le-Saint ayant soumis les peuples voisins slaves, ont donné à Kiev la prépondérance politique et militaire. Ce fut Vladimir 1er, son troisième petit-fils qui introduisit officiellement le christianisme à Kiev en faisant baptiser tout le monde dans un affluent du Dniepr en 988. La religion y avait pénétré depuis un certain temps déjà de Constantinople mais Vladimir est devenu « saint » orthodoxe pour ce bain collectif et royal.

kiev maidan
Notre hôtel, le Kozatskiy, ouvre sur la place principale de l’Indépendance. Nous allons y déposer nos bagages. Ce Maidan Nezalezhnosti est la grand-place de la ville. Une colonne droite de marbre blanc supporte une statue ailée, représentation allégorique de l’Ukraine, inaugurée lors du 10ème anniversaire de l’indépendance le 22 août 2001. Tout le quartier est neuf, les décombres des immeubles fumaient, le 6 novembre 1943, lorsque Kiev fut libérée des nazis après 200 000 morts et 100 000 déportés. Mais il a été refait par les architectes populaires staliniens dans le style traditionnel – pas comme Le Havre, rebâti par un architecte lui aussi stalinien qui se contentait d’imaginer « le peuple » au futur.

kiev monastere saint michel
Nous montons aussitôt la rue Mikhaïlivska, bordée de façades viennoises, jusqu’au monastère Saint-Michel du nom du protecteur de Kiev. Brillent au-dessus des immeubles les bulbes dorés de sa cathédrale. A l’extérieur, les mariages se prennent en photo et déambulent. Nous, qui avons laissé ce cérémonial dans les années 60, retrouvons un parfum d’enfance dans ce qui se déroule sous nos yeux. Une demoiselle d’honneur à peine adulte passe en hauts talons rose bonbon, assortis à son bandeau de tête et à son discret rose à lèvre. Sa robe, très déshabillée, fanfreluche autour des cuisses, à la mode « ciseaux ». Une délicieuse adolescente de moins de quinze ans, s’est emballée en confiserie dans une longue robe mousseline rose pâle, serrée à la taille, laissant la gorge novice découverte et bouffant aux épaules. De petites roses sont cousues sur le devant, ici et là, n’attendant que d’être cueillies par son petit copain adonaissant, très sage comme il se doit en ce pays où les mœurs sont restées conservées dans le traditionnel, « vertu » communiste oblige.

kiev fille adonaissante
La cathédrale abritée en son centre est, dit-on, l’une des plus belles de l’Ukraine. Elle aussi a été entièrement reconstruite – fin 1999, après la chute du communisme – sur le modèle du bâtiment des XIIe et XIIIe siècles détruit en 1934 sous Staline. Elle brille désormais de tous ses feux, bleu pastel, blanc et or, faisant la fierté du néonationalisme ukrainien. Les anciennes fresques et mosaïques conservées au Musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg ont été en partie restituées.

kiev mariage
Sous le porche d’entrée nous accueille un saint Michel archange, saluant de la main droite, tenant de la gauche une brassée de lys. Ses lèvres adressent au visiteur un sourire sibyllin tandis que son regard, lointain, semble vous passer au travers pour sonder votre âme particulière au tréfonds. Le monastère Saint-Michel est tout frais redoré et repeint. A l’intérieur, un public nombreux fait le tour des icônes avec bougie et prière à chacune. Il est sensé abriter les reliques de sainte Barbe. Alentour, alignés le long des façades ou entassés dans le kiosque du parc, des mariages endimanchés se font photographier pour la postérité. Un couple de sept ans, garçon et fille d’honneur qui se font isolément tirer le portrait, sont frais et emballés à croquer.

kiev mariage photo
Qui serait venu à Kiev il y a 20 ans encore n’y reconnaîtrait aujourd’hui pas grand-chose : la place Kalinine est devenue la place de l’Indépendance, la place des Komsomols léninistes place Evropeiska. Les magasins se sont multipliés, les devantures brillent de verre transparent et les vitrines attirent, les gens ne sont plus vêtus comme des sacs. Une nouvelle jeunesse souffle indéniablement sur le pays malgré les ratés démocratiques : il est dur de vivre sa liberté lorsqu’on a toujours été élevé dans la hiérarchie et l’obéissance.

Au centre de la place du monastère Saint-Michel, un ensemble architectural représente Sainte-Olga, première grande-duchesse baptisée de la Rous kiévienne, les moines Cyril et Méthode, inventeurs de l’alphabet cyrillique, et Saint-André qui avait prédit le futur développement de Kiev. Les statues ont cet air rigide et sévère typique de la sculpture stalinienne où il s’agissait d’être « sérieux », concentré, tendu vers la construction de l’avenir – très « petit-bourgeois » selon Roland Barthes, en somme.

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Alice Ferney La conversation amoureuse

alice ferney la conversation amoureuse

Voici un roman d’adultère, très français, très classique. Ce pourquoi on en a peu parlé sans doute, « l’air du temps » ne supportant plus ni le bien écrit, ni l’enfermement traditionnel, ni les mœurs dites d’un « autre âge ». Ce roman d’Alice Ferney ouvre cependant sur les relations éternelles du couple et, plus largement, sur les rapports entre hommes et femmes. Il le fait bien plus que les romans français qui paraissent couramment.

Rien de bien nouveau, dira la vulgate : la biologie étant ce qu’elle est, les hommes ont été sélectionnés pour devenir prédateurs et combattants, les femmes pour la stabilité et pour l’ambiance. Rares peuvent être alors les rencontres véritables entre les deux. On le dit volontiers, la passion sexuelle du début lyrise l’esprit, l’illusionne mais, une fois le physique apaisé, la passion ne tarde guère à dégénérer en habitudes et agacements. L’atterrissage du cannabis et les lendemains de cuite ont ce même goût amer, cette même désorientation des sens. Seuls des enfants du couple, s’il y en a, « les enfants qui rient » écrit bellement l’auteur, peuvent retenir ces nœuds de l’épousaille qui glissent et se défont. Sauf lorsque ladite épouse emporte ses enfants avec elle lors du divorce car la société reste, dans sa tête obtuse, à l’ère Victoria et au code Napoléon, elle lui laisse tous ces droits-là : les hommes, n’est-ce pas, ces « prédateurs et combattants », ne sauraient s’encombrer de mioches !

Alors, cet « adultère » ? N’est-il pas, contre la vulgate, une autre façon de voir le couple ? Est-ce un opprobre ou le jeu nécessaire d’une séduction renouvelée ? Un « jeu » comme un bois qui joue, un « je » qui prend sa place par rapport à l’autre, des deux côtés, ou un gamin qui rêve et qui s’essaie, dans un autre univers ? Le jeu est plaisir inventé, meilleur s’il transgresse les conventions sociales inadaptées ; il est ainsi une épice qui permet aux relations de rester personnelles, « entre nous ». Peut-on, lorsqu’on est femme, aimer deux hommes à la fois ? Ou bien, lorsqu’on est homme, aimer deux femmes en même temps ? Aimer, pas baiser – comme l’époque tend trop souvent à confondre à cause du film popu et des vidéos pornos qui transforment les sentiments en mécanique sentimentale ou corporelle.

La conversation amoureuse est alors celle de deux êtres que la société sépare, cette société qui tend à transformer en destin chaque fourche de la route. Durant la conversation amoureuse, chacun peut rester soi, fidèle à son histoire, tout en vivant l’aventure. L’amour féminin cristallise tandis que l’amour masculin s’amenuise. La conversation, cet art si français du respect mutuel, devient cet entretien familier où les liens physiques et l’échange affectif comptent autant que le plaisir intellectuel – ce qui compense. Le secret des rencontres relie hommes et femmes dans un même goût d’indépendance. Il permet non le « dialogue », affrontement cérébral de deux argumentations, mais cet échange de signes et de reconnaissance mutuelle de deux personnes différentes qui se trouvent bien ensemble. Sans rien retirer aux autres, ni aux partenaires « officiels » – ni aux enfants, ni aux amis de longue date. Même si, la libido ne s’éteignant qu’avec la vie même, il n’y a pas d’âge pour tomber amoureux. Le charme de l’autre tient à l’inconnu que l’on découvre peu à peu, à la passion qui couve à l’âge mûr plutôt que de brûler, ses braises restant bien plus durables et bien moins intolérantes qu’en l’âge de flammes adolescent.

Conversation amoureuse serait un roman banal au fond, s’il n’apparaissait aussi décalé dans notre époque macho-féministe. Il dit une histoire intimiste comme les années 1970 se sont préoccupées d’en inventer dans les films, chez Truffaut et Godard notamment. Ces années post-68 ont su découvrir cet équilibre rare entre l’égotisme et le fusionnel, entre « moi je » et « je t’aime toi » (tout comme entre « moi citoyen » et « faire ensemble » d’ailleurs). Le misérabilisme social, l’arrivisme économique et l’égalitarisme forcené entre sexes qui tend, par mimétisme, à rejeter tout ce qui est civilisation au nom d’une vérité « primaire », ont balayé de nos jours toute distance, semble-t-il, entre le désir et sa réalisation. On agresse, on viole, on invite ses copains à la « tournante ». Plus de tact, plus de préliminaires, plus d’attention à l’autre. La quémande du « respect » est le cache-sexe de la force à l’état brut, du « je veux tout et tout de suite et je prends », caricature de matou râleur qui hante les jardins la nuit.

Pour un mufti d’Australie, la femme n’est que « de la viande »qu’il faut « couvrir en plein air » afin d’éviter que « les chats » ne s’en repaissent aussitôt. Les matous, n’est-ce pas, « prédateurs et combattants », tiennent tous leurs droits de Dieu même, dit-on ? Et pourtant, Mahomet le Prophète avait une chatte auprès de lui, pas un matou. L’œil indulgent des mâles machos méditerranéens arabes se moquent bien, au fond, de la religion ; ils lui préfèrent leurs coutumes et superstitions bédouines. Ce qu’ils repèrent, ils le prennent, et c’est « normal » dans la société de ce mufti-là.

2006 10 mufti australie femme non voilee est viande à l air

Il faut se garder que l’empathie pour les exclus des banlieues ne tombe dans le travers de valoriser ces mœurs d’un autre âge. Beaucoup de revendications des ghettos, d’ailleurs, vont dans le sens d’être enfin « comme les autres » et non pas d’imposer sa communauté. Sauf pour les trafics mafieux qui fleurissent. Contrairement à ce que brament en chœur les vierges effarouchées du socialisme d’hier, c’est justement parce que la police devient efficace à démanteler ces trafics que la manipulation des jeunes fait exsuder la violence. Ce qu’affirment haut et fort les professionnels, avant toute démagogie politique.

Mais ce ne serait pas la première fois, n’est-ce pas, que certains bourgeois bohèmes et progressistes – évidemment « de gauche » – seraient séduits par la force primaire des « bons sauvages ». Ils vont au peuple comme la vache au taureau.

C’est le grand mérite, dans cette démagogie ambiante, de lire et de relire Conversation amoureuse d’Alice Ferney, cette sonate d’automne dans le grand badaboum médiatique. Le roman montre des hommes, des femmes, différents et complémentaires, et tout le jeu de leurs relations humaines. Et c’est passionnant parce que pointe élevée de la civilisation – vraiment très loin des mœurs de Lynch, en cours dans les banlieues et dans les cerveaux primaires des moral-socialistes.

Alice Ferney La conversation amoureuse, 2000, J’ai lu 2004, 317 pages, €6.56

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Simferopol

Les media parlent aujourd’hui de Simferopol pour son aéroport stratégique dans la péninsule de Crimée. J’ai eu l’occasion de m’y rendre il y a quelques années. La Crimée (un peu plus de 2 millions d’habitants, dont 58 % de Russes, 24 % d’Ukrainiens, 13 % de Tatars et 1 % de Biélorusses) apparaît comme la petite sœur de la Russie. Comme toujours dans ces pays ex-soviétiques, les chiffres (ici en 2001 selon la référence globish), sont sujets à caution. La population de Russes « résidents » – les marins russes de la Flotte – est par exemple comptée ou pas, selon que l’on veut la minimiser pour raisons politiques ou, au contraire, la survaloriser. Cette note n’a pas vocation à répéter ce que disent en boucles les journalistes sur les télés et radios mais à situer les choses. Ce qui compte est de vous donner à voir et à sentir, pas à réciter une encyclopédie (rarement fiable et rarement à jour malgré les répétitions médiatiques…)

Rattachée arbitrairement à l’Ukraine par Staline en 1954 pour en punir les Tatars (musulmans et turcophones donc plus favorables aux Allemands qu’au parti communiste) – donc déportés par le pouvoir soviétique – cette presqu’île sur la mer Noire est géographiquement ukrainienne mais reste à 60% peuplée de Russes selon le recensement (mais « aux deux-tiers » nous a-t-on dit). Venus après la guerre, ils se trouvent bien dans ce climat méditerranéen, loin de Moscou et du pouvoir central, parmi l’abondance des produits agricoles.

crimee babouchka

Simféropol est la capitale administrative de la République autonome de Crimée. Là se trouvent toutes les instances administratives et représentatives de la région : le parlement (Verkhovna Rada), le Conseil des ministres (Reskomnats) et le Medjlis central des Tatars qui est leur organe propre de représentation. Le passé communiste y est encore très présent, dans les esprits comme dans le décor. Pas étonnant que l’esprit-Poutine, cet ex-colonel du KGB fan de Mussolini, règne dans les têtes.

simferopol batiments sovietiques

Les anciens bâtiments soviétiques ont été réinvestis : la Verkhovna Rada siège dans les anciens locaux du Parti Communiste et le Reskomnats se trouve place Lénine, dans ce qui était à l’époque la Maison des soviets. La statue du théoricien activiste trône d’ailleurs toujours sur cette place centrale de la ville. Elle devient en Ukraine comme un symbole pour les Russes minoritaires, une façon d’identité, alors qu’en Russie même le barbichu à la pensée bunker n’a jamais fait rire et est désormais évacué.

crimee GoogleEarth

L’Ukraine a été la plus riche dépendance de l’URSS en ressources agricoles et minières comme en population. Plus vigoureux de par leur histoire, mieux nourris de par leurs richesses alimentaires, plus loin des intrigues du Kremlin, les Ukrainiens ont suscité à Moscou des jalousies. Après la terrible famine imposée par les réquisitions de Staline dans les années 1920 et le génocide idéologique perpétré contre ses koulaks qu’évoque Axionov, l’Ukraine sera le théâtre du tout premier procès stalinien. En mai et juin 1928, une cinquantaine d’ingénieurs de Chakty sont accusés d’avoir constitué un « réseau de sabotage » pour les services secrets « étrangers ». Onze seront condamnés à mort. C’est dire si le contentieux est lourd entre Ukrainiens et Russes, bien qu’un étranger ne perçoive pas la différence (sauf la langue) lorsqu’il rencontre l’un ou l’autre dans les villes. Mais cette histoire explique pourquoi, malgré les 17% d’origine russe de sa population, l’Ukraine s’empresse le 16 juillet 1990 de proclamer unilatéralement sa souveraineté, puis son indépendance le 24 août 1991 (jour de fête nationale), juste après la palinodie des putschistes staliniens contre (ou avec le laisser-faire) de Gorbatchev. Ce contentieux explique pourquoi aussi la situation est aujourd’hui si critique entre l’Ukraine et la Russie avec, pour enjeu, la presqu’île stratégique de Crimée, base de la flotte russe de la mer Noire.

crimee saucisses

Le marché est couvert et aménagé, les stands sont spécialisés : boulangerie, bonbons, pâtisserie, épices, charcuterie, boucherie, poissonnerie fumée, épicerie sèche, conserves, lessives, produits de beauté, bazar, vêtements femmes, vêtements hommes et garçons, jouets, journaux et magazines – tout y est, sauf l’électronique et la vidéo. Pour les enfants, un alphabet cyrillique en cubes de tissu présente les lettres avec l’objet associé qui commence par chacune d’elles. Il y a de l’abondance, envers de la période soviétique du rationnement. Les Russes vivant ici sont heureux, ils ont l’impression d’avoir accédé à la société de consommation plus qu’à Moscou car les prix sont plus bas et la vie plus nonchalante.

simferopol marche

Notre guide de la ville est Serguei, un blond né ici. Simferopol était à l’origine une grande ville scythe, nous explique-t-il, et c’est à cause des Scythes que Chersonèse la grecque a demandé l’aide de Rome. Lorsque la Crimée fut rattachée à la Russie en 1873 par Catherine II, Simferopol est devenue, de par sa volonté, la capitale de la région.

simferopol maman enfants

Nous longeons la rivière Salguir dans le parc agrémenté d’arbres qui la borde. Une maman laisse jouer ses deux enfants sous les saules pleureurs du bord de l’eau ; un petit garçon solitaire, en seul short, pêche plus loin ; deux amoureux se caressent tranquillement, indifférents à tout le reste. Un jeune homme transporte un lourd colis pour sa mère qui trottine à ses côtés. Il profite de notre venue pour déposer sa charge, souffler et lorgner les filles. Échauffé par l’effort et peut-être par ce qu’il voit, il ôte son polo avant de reprendre sa charge et d’accompagner maman à la maison.

simferopol amoureux en parc

Dans notre tour de ville, nous ne verrons aucun touriste, même venu de Russie. Dans les marchés, les boutiques, les restaurants, il n’y a que des locaux – Tatars, Russes résidents, « Ukrainiens ». L’été, la gare embaume la crème solaire des vacances, accueille shorts, sandales et chemisettes, mais rares sont les arrivants qui viennent y séjourner. Simféropol n’est qu’une ville de transit vers les plages. Cette réalité d’estive se révèle aux cartes postales : on n’y trouve que la gare, d’où les voyageurs postent leur premier « souvenir de vacances ». Nous qui sommes radicalement étrangers nous faisons repérer aisément ; nous pouvons l’observer à la curiosité un tantinet inquiète des gamins, intéressée des jeunes, sagace des babouchkas et critique des prolétaires.

simferopol jeune homme torse nu

La ville reste en effet populaire, plus administrative qu’industrielle, avec des habitudes de débrouille « à la soviétique ». Ainsi, une vieille dame en fichu vend-t-elle de l’eau au bord du trottoir, tout simplement de l’eau, qu’elle puise à une remorque citerne peinte en vert pré amenée ici au matin par le camion de son fils. Serguei en boit un gobelet avant d’en faire remplir sa demi-bouteille plastique. C’est qu’il fait chaud à Simferopol, loin des brises de mer.

simferopol marchande d eau

Au Gastronom, où nous achetons le dîner-pique-nique, c’est l’opulence, le luxe inouï de l’après-soviétisme, ce pour quoi se battent tous les indépendantistes pour « la liberté ». Poutine est revenu sur les libertés démocratiques (la chienlit pour lui) mais surtout pas sur le libre marché – seule façon d’assurer la profusion des produits. Notre dîner sera composé de betterave rouge aux raisins secs dans leur petite boite plastique, poisson pané à l’œuf, fromage en tranche, saumon fumé, trois sortes de saucissons, pain bis, pommes, petits gâteaux. Bien plus que nous ne pourrons en avaler ! Pour les ménagères alentour, ce ne sont qu’écroulements de fruits, pyramides de légumes, poissons fumés entassés à profusion, saucisses qui pendent comme des guirlandes, fromages empilés sur plus d’un mètre, bouteilles de champagne de Crimée alignées comme des soldats en revue, plus de cinquante sortes de vodkas, blanches ou colorées, à divers prix, des jouets, des vêtures de base, des produits pour la maison disposés en pièces montées…

simferopol gamin supermarche

Le marketing local insiste sur le foisonnement. Voir un tel entassement de richesses alimentaires et accessoires donne aux chalands l’envie irrépressible d’acheter. Notamment ceux qui ont connu l’enfance austère du « paradis prolétaire » où ne coulaient ni lait ni miel, ce pays du « socialisme réalisé » selon le mot célèbre de Brejnev qui a pris la précaution de l’inscrire dans la Constitution comme tout démagogue qui aspire à graver pour l’éternité ses Tables de la Loi. Les gens ont surtout l’impression de bien vivre enfin, même s’ils n’ont pas tous les moyens. Ce pourquoi les Russes installés en Crimée ne souhaitent pas en partir pour regagner la froide Russie plus au nord. Ils ne se sentent pas vraiment « Ukrainiens », mais veulent rester ici, exceptions culturelles sous la protection du grand frère ex-soviétique.

simferopol vodka

Nous déjeunons dans un restaurant climatisé près de la place du Kinoteater (théâtre-cinoche, grande salle style années 50). A la salade de betterave rouge à la crème aigre succèdent des varenikis (gros raviolis) à plusieurs farces binaires : oignon et chou, foie et pomme de terre, ou simplement cerises aigres. Les bières sont bienvenues avec la chaleur et les épices.

ukraine blonde longues jambes

Il est vite l’heure d’aller à la gare pour le train qui part à 16h24 pour Kiev. Nous y arriverons le lendemain matin. Les bousculades de quai, l’été, exigent d’arriver en avance. Les gens se livrent en spectacle, surpris dans leur vie quotidienne : jeunes en bande, filles aux longues jambes, couples qui s’isolent, familles aux bambins sans cesse à surveiller, abreuver, sermonner, consoler, vieilles qui vendent un peu de tout, surtout à manger et à boire.

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Partance pour le Togo

C’était il y a fort longtemps, du temps où j’aimais l’Afrique…

Le voyage commença sur les chapeaux de roues. M, une amie, se précipita sur moi dès ma descente du taxi à Roissy ! Vite, vite, l’avion va partir ! Quel avion ? Il n’est prévu que dans trois heures ! Mais non, l’horaire a été changé et l’agence de voyages a omis de nous prévenir. Ça commençait vraiment mal. Valises embarquées, nous courons, l’hôtesse de l’air ferme la lourde porte derrière nous. Pour un départ précipité, c’en était un ! M me raconte qu’arrivée très en avance elle s’est renseignée et là, surprise, on lui a dit que le départ pour Lomé avait été avancé de deux heures.

cartes togo benin

Le vol est sans histoires. Notre guide nous attend, il est au courant que d’autres participants au circuit arriveront par un prochain vol via Cotonou et que ces personnes devront subir un voyage de plusieurs centaines de kilomètres en pleine nuit et sur pistes. Quelle entrée en matière pour ce voyage ! Nous apprendrons à l’arrivée des autres que des cris, des injures ont fusé à l’aéroport quand ils ont appris que le vol était parti sans eux. La plupart étaient dans les diverses boutiques de l’aéroport, histoire de passer le temps ! La représentante de l’agence a craqué sous les reproches, pleuré, fait une crise de nerfs. On devait les dédommager, mais ils ne décolèreront pas.

TOGO BENIN HUILERIE

Le Togo, République togolaise, pays de l’Afrique de l’Ouest, est l’un des plus petits pays africains. Environ 6 millions d’habitants vivent sur 56 785 km2. Du Nord au Sud il s’étale sur 700 km, sa largeur ne dépasse pas 100 km. Ses voisins sont le Burkina Faso au Nord, le Bénin à l’Est, le Ghana à l’Ouest, et le Golfe de Guinée au Sud. Le Togo possède une variété de paysages, au sud une côte de sable fin bordée de cocotiers, aussi des collines, des vallées verdoyantes, des petites montagnes au centre du pays, des plaines arides, des savanes au Nord plantées de baobabs. Le Togo tire son nom de Togodo qui signifie « ville au-delà de la falaise » en langue éwé. Togo ville est une cité coloniale germanique, première capitale du pays sise à l’Est de la capitale Lomé.

TOGO BENIN

Les liens commerciaux entre les négriers de l’Occident et les rois tribaux à partir du 16e siècle ont fait souffrir le Togo. La colonisation y a mis fin au 19e siècle. En 1884, le roi Miapa III de Togoville signe un traité de protectorat avec l’Allemagne qui perdure jusqu’en 1918. En 1914, les troupes françaises s’opposent aux Allemands. Une troupe de la force publique du Congo belge vient à la rescousse. Le Togo est perdu par les Allemands qui sera divisé entre le Royaume-Uni et la France. La partie française est placée sous mandat SDN (Société des Nations) et passe sous tutelle de l’ONU en 1946. Le Royaume-Uni rattache la partie ouest de la région ouest à la région qu’il contrôle au Ghana en 1956.

TOGO BENIN POULAILLER PORTATIF

Le Togo obtient son indépendance le 27 avril 1960. Il est temps de partir en voyage avant que le sommeil ne vous gagne !

Hiata de Tahiti

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Protestations à Tahiti

En Mai, les Protestants de la côte Est de Tahiti ont célébré le Me (les offrandes). On collecte des fonds pour l’église protestante ma’ohi, les fonds sont reversés au siège de l’église protestante. Il s’agit d’une fête annuelle où tous les protestants se réunissent pour donner de l’argent et aider leur Église. L’objectif est double : l’aspect financier mais aussi l’occasion pour les jeunes de l’école du dimanche de présenter à l’ensemble des paroissiens ce qu’ils ont appris durant cette année. Les catholiques appellent cela « catéchisme ». Les cultes lors du Me sont suivis de ma’a tahiti ! Ta ma’a maita’i (bon appétit).

fruit trahiti

Tout ce monde se bouscule pour fêter un évènement à l’église adventiste. C’est que… l’église prend en charge les repas des mariés et de leurs invités, plus de cent personnes ! L’église prend en charge le ma ’a (la bouffe) des baptisés et de leurs invités. Même procédé quand on enterre : rien à payer, on se goinfre sans bourse délier. Cela veut donc dire que pour toutes les cérémonies, quelles qu’elles  soient, on annonce son nombre d’invités – et basta. La décoration florale, les repas, tout est gratuit. Une curieuse manière de pratiquer le prosélytisme au bénéfice (?) de l’église adventiste.

En juillet, c’était le 129ème synode de l’Église protestante ma’ohi. Au cœur des débats la « réinscription » de Maohi Nui (Polynésie française indépendante). Tous les ans se tient, à Tahiti, depuis 1887, un synode qui regroupe les responsables des arrondissements de l’Église protestante ma’ohi, appelée avant 2004, Église évangélique de Polynésie française. Cette église réformée de culte protestant, autonome depuis 1963, accueille pendant une semaine les membres de son conseil supérieur, les principaux responsables de ses huit arrondissements, auxquels se sont joints ceux de l’arrondissement de Nouméa (Nouvelle-Calédonie).

Le conseil supérieur de l’Église a affirmé son opposition à la prison de Papeari, à l’ouverture de casinos, à l’extraction de phosphate à Makatea (Tuamotu), au mariage de deux personnes de même sexe. Il exhorte le Pays à abandonner les projets cités ci-dessus, considérant qu’ils ne participeront pas à l’épanouissement de la population polynésienne. Il réaffirme toutefois son soutien au dispositif de la réinscription de Maohi Nui à l’ONU. Amen.

fleur rouge tahiti

En juillet, une centaine de personnes a marché pour dire non à la prison de Papeari et non aux poulets. Attention, là je parle des volatiles ! Le ciel était gris mais n’a pas découragé les marcheurs dont beaucoup d’enfants, vacances scolaires obligent. Les voisins du futur poulailler s’inquiètent des nuisances olfactives que cette installation pourrait provoquer. Il y a quelques 200 logements à proximité. Certains dénoncent que Papeari  soit systématiquement choisi pour des projets polluants (moto-cross, enfouissement des poubelles de tout Tahiti, porcherie, maintenant poulailler). Je ne sais pas s’ils comptent la prison comme polluant.

Le collectif a voulu empêcher l’accès aux travaux du Centre de détention par le chemin du cimetière. Les membres étaient peu nombreux, le capitaine de la gendarmerie nationale n’a pu leur faire entendre raison. Ils voulaient parler aux Autorités à savoir le Haussaire (Haut commissaire) en déplacement aux Tuamotu, ensuite au colonel de la gendarmerie. Ce dernier est venu, a donné 5 minutes de réflexion aux membres du comité avant de… A 10h35 les engins de chantier empruntaient le chemin – et depuis lors nous avons poussière et bruits toute la semaine.

Au fait, le Haussaire quitte ses fonctions dans quelques jours « appelé à faire valoir ses droits à la retraite ». Paris a trop de préfets ? Ou ici on en use trop ? Jean-Pierre Laflaquière n’a pas fait un an. Comme son prédécesseur, on l’a prié de faire ses valises et pourtant il était ravi d’être en Polynésie, a fait du bon travail et était fort apprécié des Polynésiens. Celui qui arrive sous peu s’appelle Lionel Beffre et était préfet des Pyrénées-Atlantiques.

Hiata de Tahiti

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Albert Camus et la culture

 Camus Pleiade 3

Albert Camus se faisait une conception classique de la culture. Tout vagissement humain n’était pas pour lui comme pour certains « culture », mais seulement ce qui parle à l’humanité. Ce pourquoi il avait vu le déclin inévitable d’une certaine presse, celle qui flatte les bas instincts égoïstes au lieu d’élever les esprits citoyens. Aujourd’hui, la « presse » est décatie, tuée par les grèves à répétition du syndicat du Livre, de la Poste et des salariés distributeurs. Tuée aussi parce qu’elle n’a pas su s’adapter au public et ressasse toujours les mêmes leçons, données en cercle restreint par ceux qui se piquent d’être les phares de la pensée.

Les médias sont des amuseurs, faits pour vendre de la soupe commerciale une fois attirée l’attention. Patrick Le Lay l’a parfaitement dit pour TF1. Où l’on retrouve Camus : « A une ou deux exceptions près, le ricanement, la gouaille et le scandale forment le fond de notre presse. A la place de nos directeurs de journaux, je ne m’en féliciterais pas. Tout ce qui dégrade la culture raccourcit les chemins qui mènent à la servitude. Une société qui supporte d’être distraite par une presse déshonorée et par un millier d’amuseurs cyniques, décorés du nom d’artistes, court à l’esclavage malgré les protestations de ceux-là même qui courent à sa dégradation. » C’était hier faire le lit du fascisme, puis des injonctions communistes ; c’est aujourd’hui faire le lit de la marchandise, de la caste hors-la-loi et du tout-fric. Rien n’a plus d’importance si tout se vend au plus offrant. Les « artistes » amuseurs seraient bien plus crédibles s’ils vivaient à la cloche de bois, comme aux temps de Lautrec. Hélas ! Ils sont grassement payés pour accuser le règne de l’argent.

Même les intellos ou les économistes-professeurs, qui se parent de vertu d’autant plus qu’ils sont souvent payés par l’État, adorent le veau d’or. Camus : « Le mal n’est pas que les intellectuels se refusent au journalisme. C’est qu’ils s’y ruent et écrivent n’importe quoi pour de l’argent ou, ce qui est moins pardonnable, pour la notoriété. (…) Mais il faut plaire, paraît-il, et pour, plaire se coucher. » (Une des plus belles professions…) – c’est lui qui titre.

Se montrer, c’est déjà se vendre. Et les péripatéticiennes qui hantent les trottoirs ne sont pas moins dignes que les intello-médiatiques qui se poussent des coudes pour apparaître sur les plateaux télé. Albert Camus : « Pour la culture, la corruption et la dérision font leur œuvre. La société marchande couvre d’or et de privilèges les amuseurs décorés du nom d’artistes et les pousse à toutes les concessions. Dès qu’ils acceptent ces concessions, les voilà liés à leurs privilèges, indifférents et hostiles à la justice, et séparés des travailleurs. » (La littérature et le travail, lettre au rédac chef d’une revue ouvrière).

Et tous ces donneurs de leçons parlent « d’indépendance », « d’esprit critique », contre « l’État-spectacle »… C’est à mourir de rire.

Albert Camus, Articles, préfaces, conférences (1949-1956), Œuvres complètes tome 3, Pléiade 2008, pp. 879 et 932.

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La terre ne ment pas, sauf à Tahiti

Dans les années 1970-1980, Nauru était un paradis prospère grâce à l’exploitation du phosphate, mais connaît depuis une grave crise économique. Une petite parenthèse, Nauru est l’un des trois États du Pacifique à avoir porté à l’ONU la demande d’indépendance de la Polynésie française. Je lis que François Hollande a réitéré « l’engagement de la France dans la lutte contre les conséquences du changement climatique à Nauru ». Nauru, moins de 10 000 habitants, est passé d’une situation florissante (1970-80) en raison de l’exploitation du phosphate par des compagnies étrangères, à l’état de quasi-faillite au début des années 2000. Nauru a tenté aussi l’expérience du paradis fiscal. Nauru reçoit depuis de substantiels revenus (parfois un cinquième de son PIB) de Canberra (Australie) pour abriter un camp de boat people interceptés au large des côtes nord-occidentales australiennes.

nauru carte

Mais si t’as pas de boulot y a des concours comme par exemple celui de la gendarmerie ? 634 inscrit en 2012, 739 cette année. Licenciés en biologie, bacheliers, ces jeunes mettent tout leur espoir de travail dans les concours. Les plus courageux les essaient tous. Courage ! Et bravo car en 2012, les Polynésiens étaient 10% à être admis au concours de sous-officiers de la Gendarmerie !

Les pollueurs seront les payeurs (si on les trouve !). Le ministre annonce en compagnie du substitut du procureur des sanctions pénales contre les pollueurs. « Un signe fort » clame le ministre – mais pour ceux qui connaissent Tahiti… Pour améliorer le cadre de vie, 544 infractions auraient été traitées en 2012. Vouai ! Certains industriels seraient dans le collimateur. Et où déverse-t-on la pompe à m…. ? On creuse un trou dans la vallée de la Punaruu, le camion y déverse son chargement, quand le trou est plein on rebouche et on recreuse un autre trou à côté. Il paraît que l’autorisation date de 1973, alors ?

Au premier regard sur les Tuamotu, les terres paraissent inhabitées, sans propriétaires. Il n’en est rien. Ce sont souvent, comme partout en Polynésie, des terres indivises. L’organisation foncière Ma’ohi était bien différente de celle qu’imposèrent les autorités françaises. En 1887, les propriétaires polynésiens ont dû déclarer leur droit, s’inscrire dans des registres contenant les informations sur la terre, les délimitations (tomite). Les Anciens bornaient  leurs terres avec de grosses pierres volcaniques ou de corail (otia). D’un caractère sacré, d’un aspect foncier, ces délimitations de propriétés ne supportaient et ne supportent encore aujourd’hui aucune transgression ou aucun déplacement. Les vieux sont partis mais les pierres demeurent et demeureront encore longtemps. Ce sont pour les géomètres des repères, des références indiscutables toujours utilisées. Elles sont plantées sur les motu, près d’un arbre, près d’un cocotier, les habitants à l’œil exercé les repèrent aisément, nul besoin de plan. On ne transgresse pas les lois édictées par les Anciens. Les coprahculteurs ramassent les cocos dans les parcelles louées mais n’empiètent pas sur le terrain voisin même s’il est à l’abandon et plein de cocos.

tuamotu vue avion

Cela se passe au bout de la presqu’île, à Teahupoo, la vague mythique. Un litige foncier qui remonte à 4 ans, une barrière qui se lève seulement si la famille a payé 30 000 CFP par an. Une cinquantaine de foyers concernés par cette taxe de passage ! Les propriétaires et habitants du fenua Aihere ont bloqué le passage à leur tour le chemin qui mène à ce petit bout de paradis, au bout de la route goudronnée de Teahupoo, au niveau du radier qui traverse la rivière. Alors, afin de mieux faire comprendre aux tenanciers de la barrière le mécontentement des autres riverains, ces habitants frondeurs ont déposé d’énormes rochers au niveau du radier empêchant les empêcheurs de sortir ou d’accéder à leur habitation située au-delà de la rivière. La barrière serait restée ouverte depuis. Fini le peapea (ennuis, incident) ?

Hiata de Tahiti

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Prochaines élections à Tahiti

Il n’y a pas lieu d’être optimiste pour les prochaines élections territoriales (21 avril et 5 mai), l’avenir s’assombrit, le présent est morose, le bilan UPLD est loin d’être concluant alors avec le mot magique « indépendance » il brillerait à l’horizon. Rien de brillant ! Le Tahoera’a mise sur le retour du « bon vieux passé » malgré le lourd passé judiciaire et les condamnations de son leader historique. A Ti’a Porinetia table sur une nouvelle alliance, un mélange de savoir-faire et d’innovation censé apporter LA solution. Porinetia Ora mise tout  sur la nouveauté. Aucune casserole à traîner, un leader jamais élu. Tout nouveau, tout beau. D’autres candidats épars. On votera le 21 avril et le 5 mai 2013.

Oscar Temaru

Marche de l’UPLD le 9 mars. Précédé d’une grande bannière où l’on pouvait lire « TO BE OR NOT TO BE », Oscar Temaru et les Indépendantistes ont marché depuis la côte Ouest et depuis la côte Est jusqu’à la place Tarahoi (place du Parlement polynésien) lieu de leur rassemblement. Oscar Temaru était revêtu du drapeau de l’ONU et d’un couvre-chef made in Fenua, chaussé de baskets blanches, en tête de cortège avec son service d’ordre. Ils auraient été 2500 personnes mobilisées contre le nucléaire et pour l’indépendance. Un cortège somme toute assez mince à moins de deux mois des territoriales. Oscar Temaru a demandé une minute de silence en hommage au président vénézuélien Hugo Chavez. Il a également déclaré que « des millions de Français nous soutiennent ». Les Français seraient-ils devenus des cracks en géographie pour situer la Polynésie française sur une mappemonde ? Car il est difficile de trouver des confettis dans cet immense océan Pacifique !

Si on était indépendant : Le Conseil d’État n’aurait pas eu son mot à dire et n’aurait donc pas cassé la fabrique à fonctionnaires, la loi du ministre Pierre Frébault sur l’embauche du personnel des satellites dans la fonction publique. Situation ubuesque, une de plus ! L’idée du pays était de fermer à moindres frais les SEM et EPIC suite au rapport Bolliet. L’idée (oh combien géniale !), était d’éviter les plans de licenciements, en plaçant dans la fonction publique territoriale certains membres des défunts ou moribonds organismes. Des embauches de personnes pas nécessairement compétentes pour le poste avec des disparités énormes de salaires puisque les employés des SEM conservaient alors salaires (hauts) et avantages (nombreux) et encore des embauches de personnes n’ayant passé aucun concours… Si bien qu’aujourd’hui on trouve du personnel non qualifié et sans responsabilité avec un revenu de cadre supérieur. Peut-être pourrait-on susurrer à ces édiles qui font les lois ici d’arrêter de faire du copier-coller avec les lois métropolitaines. Faites des lois MAOHI et non des lois FARANI.

Le credo du gouvernement en cette période d’élections est l’aquaculture. Faratea, à la presqu’île sera la capitale de la crevette. A ce jour, on importe 600 tonnes de crevettes. La production locale actuelle : 70 tonnes. L’objectif des 100 tonnes est difficilement atteignable. Alors on fait quoi ? Il paraît que c’est la faute au foncier. Une solution efficace, on s’arrête de manger des crevettes. Mais si vous avez une solution, des oreilles attentives vous écouteront.

miss tahiti 2012

Le sénateur UPLD (indépendantiste) Richard Tuheiava a pris pour attachée parlementaire la Miss Tahiti 2012 Hinarani de Longeaux.  Cette dernière a été avertie par la directrice de la société Miss Tahiti qu’elle n’avait pas le droit d’utiliser son titre et sa notoriété pour un parti ou un mouvement politique quel qu’il soit, et qu’elle risquait la destitution si c’était le cas. Pour l’instant le sénateur UPLD travaille à New York avec Oscar Temaru. Serait-ce le prince qu’on sort ? Pourrait-on ainsi être rémunéré par le Sénat français et travailler à l’ONU pour l’indépendance polynésienne? Aïe mon vieux cerveau a de la peine à tout assimiler.

Hiata de Tahiti

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Fadéla M’Rabet, La salle d’attente

Fadela m rabet la salle d attente

Témoignage plus qu’autobiographie (c’est dommage), ce livre est un essai-cri. Des sensations, des réflexions  au fil de la plume, sans ordre mais le message finit par se révéler.

Une femme parle, algérienne, éduquée, déracinée. Son pays est bloqué et elle veut le crier : « Toute littérature prend naissance dans une souffrance et l’on écrit pour s’en délivrer, la sublimer, lui donner une expression universelle, éventuellement en faire une arme » p.9. Aussitôt dit, aussitôt fait. « J’écris pour qu’ils ne meurent pas ». Qui ça ? « Les visages, les paysages ». Mais encore ? « La lumière d’Algérie : celle transparente de Skidda » où elle est née, « d’Alger, celle dorée de Béni Abbès ». Et puis ces « regards confiants d’enfants (…) Regards au-delà de la douleur, entièrement habités par une seule interrogation. Comme s’ils cherchaient inlassablement une réponse à une seule question : pourquoi ? pourquoi moi ? » p.11. Les enfants sont l’avenir ; ils sont les Algériens d’aujourd’hui ; ils sont ces gens que l’on a frustré de leur histoire.

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L’horizon ouvert par la Méditerranée leur est fermé. Qui est trop d’ici est condamné à ne jamais être ailleurs. Or « la Méditerranée est une ouverture sur le monde et c’est une chance de naître sur ses rives » p.33. Pour les Égyptiens, Libyens, Tunisiens, Marocains partiellement, mais pas pour les Algériens d’aujourd’hui – à qui reste confisqué leur imaginaire, leur langue internationale, leur initiative. Qui ça, « on » ? Les machos, les colonisateurs, les socialistes. « Nous restons exposés à trois sources d’aliénation : celle du pouvoir patriarcal, celle du pouvoir colonial, celle du pouvoir postcolonial » p.45.

C’est dit : l’indépendance n’a pas apporté la liberté, même si la colonisation avait dépersonnalisé et inculqué la honte de soi. « L’Algérie est un creuset, nous sommes le produit de multiples métissages et il y a une telle diversité que le regard est sans cesse sollicité, captivé » p.47. Sauf que l’homme au pouvoir traite la femme comme il a été traité par le colonialiste : comme une incapable, une chose, un ventre à guerriers. « La peur de perdre son statut de maître absolu à l’extérieur, dans le gouvernement de la cité, ou à l’intérieur, dans la maison-citadelle, provoque une haine obsessionnelle de la femme, dont il a même voulu supprimer le regard » p.52. Certains ajoutent des grilles au voile islamique déjà radical.

Plus qu’ailleurs, en Algérie « la société musulmane, terrorisée par la pulsion sexuelle, ne l’a pas maîtrisée mais entravée. Ainsi elle l’a exacerbé au point que la femme toute entière est devenue un sexe qu’on ne saurait voir, parce qu’il rend les hommes fous » p.54. Frustrations, obsessions, névroses : comment voulez-vous être libres et sereins dans ce contexte où le social est dominé par la politique, qui colonise le tout de religion littérale ? On l’aura compris, Fadéla M’Rabet est féministe, et c’est une vertu que de se révolter dans cette situation intenable.

fillette algerie

Les socialistes parvenus au pouvoir après le retrait français de 1962 se sont empressés d’arabiser pour éradiquer la langue française. Ce faisant, ils ont privé les êtres humains de l’accès aux Lumières (« De la liberté de penser, de la liberté de conscience, de l’esprit critique » p.63) pour engager des enseignants des « pays frères » – incompétents car bornés au Livre, revu et interprété selon la seule voix du plus fort : l’Arabie Saoudite riche de son pétrole. Le « siècle d’or du génie arabe » a été occulté, l’histoire immédiate des « luttes fratricides de la guerre d’Algérie » a été occultée, la femme a été occultée, « forfaiture la plus dévastatrice. Elle porte atteinte à la cellule familiale, dont l’équilibre est détruit et avec lui la santé mentale et physique de chacun » p.63.

Les Algériens restent aliénés, dit l’auteur, docteur en biologie, qui vit et travaille en France. Ce qui lui permet un regard décalé, plus réaliste que les slogans et excuses du régime. « Exister, pour un Algérien, c’est s’opposer à la France et à l’Occident. S’opposer pour exister, c’est une attitude infantile, elle prouve qu’on a des doutes sur son identité » p.65. Ce qui n’empêche pas les politiciens algériens de « se précipiter dans les hôpitaux parisiens » au moindre bobo un peu grave… où ils sont soignés par des médecins le plus souvent algériens, « acculés à l’exil parce qu’ils ne leur ont pas donné les moyens de déployer leurs compétences ».

Pire, « chaque Algérien doit se mettre en guerre contre lui-même.(…) Il lutte d’autant plus férocement contre l’Occident qu’il représente la modernité qui le fascine. Mais l’accueillir, la tolérer, c’est mettre en péril le système ancestral dont il tire beaucoup d’avantages » p.76. Le féminisme est révolutionnaire en pays arabe car il s’attaque à la fois au machisme et à la caste qui monopolise le pouvoir. Remettre en cause l’hégémonie patriarcale, c’est tout faire tomber ! L’égalité homme-femme exige la démocratie citoyenne, l’éducation égale, donc la liberté pour tous. Quel bouleversement inouï des habitudes ! Or « les oulémas ont sacralisé la connaissance, la science, valeurs fondamentales de l’islam. Ils en ont fait un djihad pour la raison contre la pensée magique » p.80. L’Algérie arabe a donc en sa propre culture traditionnelle de quoi entrer dans la modernité. Si « la religion » est enseignée rigoriste, c’est parce quelle sert d’opium du peuple, « entretenue et instrumentalisée par tous ceux qui en tirent profit » p.82.

D’où ce simple mot tunisien : « Dégage ! ». Mais l’Algérie n’est pas la Tunisie : « Tout s’oppose à l’instauration de la démocratie. Pas de classe moyenne montante comme la bourgeoisie française du XVIIIè siècle. Une classe dominante forte de son armée et de ses services de sécurité. Il y a la pesanteur des structures patriarcales, le poids de l’idéologie religieuse, la persistance du terrorisme qui justifie l’autoritarisme et les atteintes aux libertés, au nom de la sécurité de l’Éta» p.98.

Je suis passé il y a quelques années à Alger, en transit vers le Sahara. Il est vrai que le pays ne fait pas envie. Même au ras des relations communes d’aéroport, de transport et d’hôtel, trop de bureaucratie, trop de corruption, trop de ressentiment mal placé. Les Algériens restent en salle d’attente dans l’hôpital de l’histoire. Ils sont malades du pouvoir patriarcal, du passé colonial, du pouvoir unique socialiste. Ils seront soignés par les femmes… L’auteur a été praticienne des hôpitaux Broussais et Hôtel-Dieu. Mais quand guériront-ils ?

Fadela M’Rabet, La salle d’attente, 2013, éditions Des femmes-Antoinette Fouque, 107 pages, €10.45

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Autour de Tahiti

Rapa Nui est tentée par l’indépendance… comme Tahiti ! L’île menace de déclarer son indépendance vis-à-vis du Chili et de déposer un recours devant la Cour Internationale de justice de La Haye contre Santiago. Les Rapa Nui (1500 personnes sur les 5000 habitants) souhaitent freiner le tourisme de masse (65 000 visiteurs débarquent chaque année), contrôler l’immigration croissante des Chiliens venus du continent, obtenir des investissements dans la santé, l’éducation et le commerce. « Nous pourrions demander notre rattachement à la Polynésie, plus proche, puisque le Chili n’a pas rempli ses obligations ». Faudrait consulter Oscar Tane, spécialiste pour l’ONU.

Rapa-Nui film

Oscar Tane est en Amérique, à New York, à l’ONU, pour réclamer l’indépendance du peuple Maori et de son territoire. « Ce peuple qui se bat avec des lances de bois contre des armes à feu », qui réclame à cor et à cris l’indépendance mais – car il y a un mais ! – avec les gros sous de la France, cette puissance étrangère qui étouffe le peuple Maohi. Au fait le ministre popaa de l’outremer Victorin Lurel est arrivé le 20 janvier à Papeete et Oscar Tane n’est pas entré au fenua. Vous avez dit bizarre ? Non, c’est normal !

Victorin Lurel, ministre des Outremers n’a passé qu’une seule journée en Polynésie française, à cause du décès de sa mère. Mais le Père Noël a déposé plein de cadeaux en janvier ! Des milliards, des emplois d’avenir comme en France alors que le statut d’autonomie de Tahiti ne le permettrait pas, des contrats de projets, la défiscalisation, et même l’ouverture des robinets de 3 milliards pour le RSPF (Régime de solidarité de la P.F.). Un grand absent Temaru « parti à New-York pour rien ». Et le sénateur indépendantiste lui aussi en mission d’accompagnement auprès d’Oscar Temaru. Les élections territoriales sont fixées pour les 21 avril et 5 mai prochains. A quand le référendum pour l’indépendance ? Qui aurait peur de ce référendum ?

L’art de plumer les pigeons européens : c’est le Prosident  qui l’affirme, il faut que les Popa’a casquent et principalement les Farani : « la France nous doit ». Maintenant il existe des séminaires destinés aux maires et aux ministres pour apprendre comment mieux capter les financements de l’Union Européenne. Car si ici on est Maohi jusqu’au bout des ongles, il faut apprendre à drainer le maximum de pépètes avec des projets bidons  et là on peut espérer aussi le Nobel des mensonges !

makatea carte

Projet d’exploration des gisements de phosphate sur l’île Makatea. L’enquête d’utilité publique préalable à l’institution d’un titre minier vient à peine de commencer que déjà des querelles entre les partisans du projet et les opposants se font entendre ! Pour les uns on parle réhabilitation de l’île pour les autres, spoliation des terres. Qui croire quand on sait qu’en Polynésie le mensonge est sport national. L’extraction du phosphate s’est terminée en 1966, elle avait commencé en 1906,  plusieurs projets avancés mais aucun n’a abouti. Et le foncier en Polynésie… il y a 1200 personnes qui revendiquent à la source, certains regroupés en association. La compagnie australienne espère trouver des phosphates et si l’exploration du sous-sol se révélait propice ils l’exploiteraient. Si tout se passe comme prévu, le premier sac de phosphate serait chargé sur un cargo en janvier 2015. A suivre.

Hiata de Tahiti

[Vient de paraître chez Stock « L’homme qui voulut être roi » de Gérard Davet & Fabrice Lhomme, concernant Gaston Flosse et sa connivence avec Jacques Chirac, comme lui il aime « les femmes, les arts premiers, la boisson qui rend gai et la politique »…]

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Tahiti, la tentation de l’indépendance ?

Un sondage TNS Sofres réalisé en juillet donne une préférence (nette pour certains) CONTRE l’indépendance en cas de référendum sur le sujet. 64,5% des sondés ont répondu être « contre » ou « plutôt contre ». En revanche seulement 27,7% des personnes interrogées sont favorables à l’indépendance. Faa’a, la ville du Pérésidonte Oscar [en franco-tahitien dans le texte] a été la plus sondée. Pourquoi ? Parce qu’elle affiche le taux le plus élevé de la Polynésie, 37% POUR l’indépendance, mais aussi le taux supérieur de personnes CONTRE l’indépendance soit 48%. Cerise sur le gâteau, 15% des personnes n’ont pas souhaité  se prononcer. Par ailleurs, c’est Pirae, Taiarapu Est et Punaauia qui remportent la palme du « contre » avec 75 à 76% des personnes qui se sont déclarées en défaveur de l’indépendance en cas de référendum. Et vous, quelle est votre position ? Seriez-vous POUR ou CONTRE l’indépendance de la Polynésie française ?

Il y a beaucoup de communes où les habitants refusent de payer l’eau. Une partie du rapport de la CTC est consacrées aux factures d’eau impayées par des « débiteurs récalcitrants », ce qui a occasionné, par la société, une créance totale, fin 2010, de 90 millions FCFP. Parmi ces mauvais payeurs serait un élu de Mahina, par ailleurs administrateur de la SEM Haapape ce qui aurait étonné les magistrats…

Sur le Web local, un hacker anéantit des années de travail de l’association Richesses du fenua. Le site internet Tahiti Héritage a été piraté et supprimé. C’était 5 000 photos, 2 300 pages vues par jour, quelques 130 000 visites par an. Quel civisme en cas d’indépendance ?

Du forum des îles du Pacifique, Oscar Temaru, président du gouvernement du Pei, revient encore bredouille. Le communiqué final du 43ème forum des îles du Pacifique ne soutient pas la demande de réinscription de la Polynésie française même s’il le fait dans un langage plus fleuri que l’année dernière. Sinon, ce serait mécontenter l’un des deux piliers de l’Europe dont la contribution aux pays de la région est loin d’être négligeable. La Polynésie française a de mauvaises fréquentations, et l’on sait qu’Oscar Temaru n’est pas regardant sur le pedigree des pays qui seraient susceptibles de lui apporter leur soutien dans sa démarche de réinscription, tels l’Iran, Fidji… Wait and see.

Bienvenue aux riches ! La Polynésie fait le plein  de super-riches par un va et vient de yachts de luxe, de jets privés, de golden boys. La famille royale saoudienne arrivée à bord  d’un hydravion. Pas de crise pour les riches. Il y a là aussi le richissime homme d’affaires qatari, président actuel du PSG. Le Pacific, yacht ultramoderne appartiendrait lui à un milliardaire russe. Que du beau monde – qui semblerait ne plus apprécier la foule de la Côte d’Azur  mais les lagons polynésiens… [tant qu’ils sont dans le giron de la France ?]

Si certains et certaines, si beaucoup d’églises, si bon nombre d’élus s’opposent à l’installation de casinos sur le fenua, ce serait une incarnation du mal… Mais le plus pauvre trouvera un endroit pour jouer et miser, les plus riches iront à Las Vegas ou à Auckland. Ne serait-ce pas mieux pour attirer les touristes de développer les attractions existantes au fenua. Attirer les touristes grâce à un golf, grâce à un casino ?

Dernière nouvelle et pas des moindres : géré par le pays depuis 1983, le Musée Gauguin est en attente de rénovation. On n’y trouve aucune toile du célèbre peintre, mais il demeure l’un des premiers centres de documentation sur Gauguin. En juillet 2012, des touristes ont écrit : « Le musée est riche d’informations mais il serait grand temps de lui donner les moyens de son projet culturel. Les photos sont mal légendées, les reproductions ont des couleurs passées ! On a une sensation d’abandon. Quel dommage ! Que font les élus ? Vont-ils se décider à soutenir le musée ? ». On n’aime pas les musées au gouvernement ? Pas de rats de musée parmi eux ?

Hiata de Papeete

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Rentrée à Tahiti

Depuis le 16 août les collégiens et lycéens ont repris le chemin des établissements scolaires. Mais la veille…

Il est 16h38 ce mercredi 15 août, un tremblement de terre durant 4 secondes, les murs et les meubles ont bougé. Magnitude 4 sur l’échelle de Richter, et à 50 km de Tahiti. La peur m’a privé de 5 g de graisse. Une secousse sur le fond océanique dans la région de Teahitia, côte est de Tahiti. Nous avons nettement ressenti la secousse, le sol a bougé, les meubles tremblé, certains ont découvert des fissures dans leur habitation, Moorea a ressenti également la secousse. Les autres archipels n’ont pas été concernés. Séisme isolé, pas de réplique et aucun danger dit le laboratoire géophysique de Pamatai. Le 16 mars 2008, il y avait déjà eu un séisme de magnitude 3 dont l’épicentre se situait à une profondeur de 10 km toujours dans cette même région de Teahitia. Vous avez été sages, vous aurez droit à une petite carte du volcan Mehetia et des volcans sous-marins.

Grande nouveauté pour les collégiens le lendemain : tout le monde en uniforme ! De la 6e à la 3e. Les dents ont grincé, certains ont parlé des droits de l’homme bafoués. Les requêtes de parents d’élèves visant à empêcher l’uniforme à l’école ont été rejetées par le Tribunal administratif. Une tenue 700 FCP (5,87 €), les parents des élèves boursiers recevront 3000 FCP (25,14 €). Je vous rassure tout est fabriqué en Chine. Hein ? La Chine, vous disiez ? « Pour acheter les nouveaux linges (habits), mes filles commandent plutôt sur Internet en surfant sur un site français, dit une mère de famille parlant des dépenses pour la rentrée des classes ».

Que de victoires ! Les rameurs polynésiens gagnent toutes les courses, sur 200 m, sur 500 m, sur…, sur… Sonnez trompettes, résonnez tambours à Nottingham. Grâce au soutien personnel du milliardaire australien Clive Palmer, grand ami du président du gouvernement polynésien soi-même, sous la houlette du ministre de l’Éducation, des Sports, etc., les athlètes du Fenua ont tout raflé. Ce succès sportif anime la compétition entre Tavini (Indépendantiste) et Tahoera’a (autonomiste) qui concourent dans la discipline verbale ! Oscar l’Indépendantiste : «Un pas vers les Jeux Olympiques, grâce à mon ami australien Clive Palmer, une vision de notre futur ». L’autonomiste Tahoera’a lui parle des nombreux déplacements des élus indépendantistes à Paris, sébiles à la main tandis que le prix de l’essence et du gasoil s’envole.

Le dragon boat vient de la Chine ancestrale. L’engouement pour cette discipline dure depuis une vingtaine d’année en Chine, Allemagne, Grande-Bretagne. Ce sport se pratique à 10 ou 20 rameurs auxquels s’ajoutent un barreur et un batteur, sur une embarcation de 12 m de long sur 1m20 de large, avoisinant les 300 kg. Ses adeptes rêvent d’en faire une discipline olympique. C’est sur la Tamise, my God, en marge des Jeux olympiques de Londres qu’a été organisé ce 10e championnat européen… Et c’étaient des Mao’hi qui ont tout gagné… je n’y comprends plus rien !

Changement à Paris, changement à Papeete. Tandis que Richard Didier, Haussaire, s’apprête à regagner Paris, son remplaçant Jean-Pierre Laflaquière débarque. Arrivé fin janvier 2011 sur le territoire, le Haut-commissaire de la République française était un homme affable et apprécié ici, mais il avait été conseiller pour l’Outre-mer du président Chirac. Il est donc remplacé par le préfet hors-cadre Jean-Pierre Laflaquière. On change tout à Paris, enfin un peu, ce sont donc 13 préfets qui ont été nommés en conseil des ministres, et ce nouveau Haussaire porte le numéro 13… C’est la valse à 13 temps, à 13 temps. Et cela sent comme une odeur d’indépendance…

À vos télés sur France 3 : le magazine Thalassa devrait programmer en décembre 2012 voire janvier 2013 une émission de 110 mn sur la Polynésie française. Le réalisateur Gil Kebaïli a mis en boîte plein d’images et de documents sur les Marquises et l’atoll de Raroia. Il a voyagé pendant 2 mois au fenua. Il a ainsi pu filmer les fêtes du Heiva aux Marquises, une chasse au cochon sauvage, tandis que sur l’atoll il a filmé un mariage, des coprahculteurs, une ferme perlière. Donc des tas d’images à découvrir prochainement sur France 3.

Hiata vous salue, portez-vous bien ; je cours préparer ma valise pour la Chine.

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Herman Melville, Israël Potter

Ce Potter là n’est pas le grand-père de Harry le sorcier, mais un aventurier de l’indépendance américaine. Né sauvage dans le Massachusetts, il s’engage dans la milice sur une déception amoureuse et combat à Bunker Hill le 17 juin 1775, première bataille importante des révoltés américains contre les Anglais. Embarqué, il est fait prisonnier à Portsmouth, s’évade et rencontre King George III dans les jardins de Kew où il ratisse le gravier. Il s’enfuit et rejoint des comploteurs de l’indépendance qui l’envoient en mission à Paris auprès de Benjamin Franklin.

De retour en Angleterre, caché dans une cellule secrète, il trouve le temps long : son mentor est mort sans qu’on lui dise. Il s’évade à nouveau et rencontre Paul Jones, corsaire américain sur les côtes de Grande-Bretagne. Un soir d’engagement avec un bateau de guerre anglais, il tombe du mauvais côté et se retrouve enrôlé par l’équipage de Sa Majesté ! Il s’évade encore une fois touché terre et se fond dans les faubourgs de Londres où il subsiste de petits boulots avant de faire dix enfants. Un seul survivra, un fils, qui l’emmènera sur ses très vieux jours retrouver les monts américains de son enfance.

De cette histoire, contée par l’aventurier dans un médiocre opuscule, Melville tire un hymne à l’esprit américain. La mentalité pionnier fait toujours se débrouiller, quelles que soient les vicissitudes de l’existence. Au soir de sa propre vie, Melville voit dans celle de l’aventurier un reflet de la sienne. Il a eu des fils, les deux sont morts ; subsistent ses deux filles. De son œuvre écrite, il ne réussit pas à vivre, se débrouillant d’expédients. Ses livres sont comme ce vieux tas de bois pourri par les décennies que Potter retrouve soixante-dix ans plus tard sous un hêtre. Gloire ? patriotisme ? écriture ? Pfuitt ! Tout passe, tout casse, la vie est pleine de bruit et de fureur, contée par un idiot.

Potter, c’est Melville. Ce pourquoi il s’investit dans la réécriture de cette existence réelle, modifiant certaines dates, inventant par l’imagination les scènes peu développées. Ce n’est pas ‘Moby Dick’, mais une même quête, celle de son propre destin. Une quête mythique qui rejoint celle de la Bible et du Peuple élu, l’Américain cherchant la Terre promise comme jadis les Hébreux, éternel rebelle aux puissances établies, éternel fugitif des polices des nantis.

Ce récit feuilletonesque est rempli d’aventures, de portraits historiques au ras du peuple, sans ce gonflant de la grande histoire. Il se lit bien, d’un style direct qui ne sacrifie pas au lyrisme habituel au 19ème siècle et qui a bien vieilli. Pipol avant la lettre, épique pour adolescent, philosophe malgré lui dans la lignée de Shakespeare, ’Israël Potter’ est un roman américain.

Herman Melville, Israël Potter, 1855, Aubier-Montaigne, 294 pages, €17.67 

Herman Melville, Israël Potter, Œuvres tome 4 (avec Bartleby et Billy Budd), Gallimard Pléiade, 2010 

Retrouvez tous les romans d’Herman Melville chroniqués sur ce blog

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Le normal-socialisme

La fin du népotisme et des oukases présidentiels, le retour aux corps intermédiaires, à l’indépendance de la justice : le règne commençant de François Hollande et de son Premier ministre Jean-Marc Ayrault, fils d’ouvrier du textile et méritocrate républicain, ressemble fort au radical-socialisme relouqué, une sorte de « normal-socialisme » pour président « normal », un bruit de fond politique dans la société française.

Mais prendre le pouvoir est une chose, l’exercer une autre. L’anti-sarkozysme primaire n’a jamais fait un projet, « revenir » sur les réformes de l’hyperprésident ne dessine aucun avenir… mais la fin de laborieuses économies budgétaires qu’il va falloir compenser par ailleurs. L’économie va mal dans la réalité et le déni va sans souci dans l’opinion de gauche. La mauvaise Grèce vient justement de se rappeler aux membres de l’Union. Elle refuse à la fois l’austérité et la sortie de l’euro, rejette son élite aux commandes et la discipline collective, ne veut pas payer d’impôts ni de tutelle budgétaire… D’où la montée des extrêmes, dits « populistes » pour dire leur immaturité violente : les gauchistes et les nazis, le Mélenchon et la Marine à la grecque. Avis de dérive possible à la gauche au pouvoir.

Contrer l’extrémisme veut dire donner des voix aux courants populaires. Cela passe par une dose de proportionnelle, peut-être, mais surtout par un rôle réévalué du Parlement où doivent être débattus dans la sérénité et la durée les grandes questions de société et d’économie. La « normalité » de la Vème République est que le président règne et que le Premier ministre gouverne, chef de la majorité parlementaire mais pas dispensé de ses avis. La normalité des institutions exige que les contrepouvoirs remplissent leur tâche sans interférence du politique, ni des partis, ni des ego des puissants. Cela passe aussi à la base par les associations, les syndicats, les débats publics, les référendums locaux, la presse locale, les blogs, les réseaux sociaux… Être citoyen, c’est participer, pas se retirer dans l’entre-soi en remâchant ses rancœurs sur le « tous pourris » ou « l’État PS ».

Le socialisme Hollande n’est pas le socialisme Mitterrand et 2012 n’a rien à voir avec 1981, n’en déplaise aux histrions médiatiques qui adorent les rétrospectives (ce qui leur évite de réfléchir et d’inventer). L’étatisme jacobin des nationalisateurs taxeurs n’est plus d’actualité. Nous vivons dans le monde ouvert du XXIème siècle, pas dans la nostalgie du marxisme bismarckien début XXème. L’industrie lourde fond à vue d’œil et peut-être faut-il s’en préoccuper, mais il faut surtout encourager l’innovation, l’image de marque et le service !

Ce ne sont pas les subventions d’État qu’il faut aux Français, mais moins de paperasserie pour créer une entreprise, moins d’obstacles à toute réduction d’effectifs en cas de crise – ce qui rend l’embauche malthusienne – moins de mépris pour « le profit » s’il est réinvesti pour créer de l’activité, donc de l’emploi et des exportations, moins de mathématisation du cursus scolaire, la réévaluation des relations humaines et des réalisations en équipe. Vaste programme pour le normal-socialisme !

Mais n’est-ce pas cela avant tout, « changer la vie » ? Bien plus que rêver d’une utopie (qui n’a jamais que des bons côtés) ou régresser à un âge d’or (qui n’a jamais existé) ? On a vu ce qu’a donné l’utopie communiste en URSS, en Chine, à Cuba, au Cambodge… On a oublié que l’âge d’or des Trente glorieuses de la reconstruction et l’État-providence créé en 1945, ont généré les guerres coloniales, les rapatriés d’Algérie, la révolte fiscale des artisans-commerçants, les manifs d’agriculteurs excédés de « Paris et du désert français », les attentats OAS, le travail en miettes, l’homme unidimensionnel aboutissant à la révolte de mai 68 et l’effondrement des houillères et de la sidérurgie…

Le capitalisme actuel est moins industriel et familial (rhénan) que financier et anonyme (anglo-saxon). L’Allemagne, le Japon, la Chine, l’Inde, montrent que le capitalisme industriel est le seul qui donne la puissance aux États, alors que le capitalisme financier reste hors sol, cosmopolite, égoïste, évanoui dans les paradis fiscaux. La question est alors moins de savoir gérer l’existant (la finance) que d’encourager l’intérêt stratégique national et européen (l’industrie). « Dompter » la finance ne devrait donc pas suffire au normal-socialisme.

Le contraste allemand montre combien la France est loin de l’état d’esprit nécessaire ! En France : une éducation vouée à l’abstraction, le tabou sur l’apprentissage, le mépris de l’argent au profit des « honneurs », la lutte des classes permanente entre syndicats (très peu représentatifs et surtout du public) et les patrons (pas tous profiteurs), la propension des jeunes à vouloir « devenir fonctionnaires » à 70%, les 35h et la retraite à 60 ans, les quatre mois de vacances des enfeignants et les journées chargées des enfants, les « devoirs » à la maison et le jugement ultime sur les seuls maths pour « classer » les bons et les nuls, l’ouverture sans filtre de l’université où 70% des premières années n’atteignent jamais la troisième, générant un gaspillage de moyens et des rancœurs d’orientation…

L’apaisement normal-socialiste de la France passe par l’examen de ce qu’a réussi l’Allemagne. Il ne s’agit pas de copier un « modèle » (vieux tropisme scolaire des abstracteurs français mal éduqués par le système), mais de voir comment nous pourrions changer en mieux : des jours de classe moins chargés, des vacances plus courtes, des enseignants moins nombreux par élève mais mieux payés, des activités collectives, l’apprentissage en alternance, des syndicats bien plus représentatifs, la cogestion de crise syndicat-patronat, l’implication des collectivités publiques dans les entreprises d’intérêt stratégique, une paperasserie bien moindre et moins de taxes sur l’emploi et les revenus du travail. Rien que cela !

Mais l’égalité, dit Pierre Rosanvallon (La société des égaux), est la capacité à se comporter en égaux : ce qui signifie être autonome, responsable et indépendant. Tel est le normal-socialisme : l’’inverse de la victimisation Royal ou du care Aubry où un État-maman distribue la becquée et les soins aux milliers de pauvres assistés réputés incapables et maintenus sous tutelle. Le normal-socialiste se constitue en égal des autres par l’éducation, les liens sociaux et l’intelligence des situations – au contraire de la gauche tradi qui croit encore à l’État niveleur rendant tout le monde pareil.

La société devient plus complexe parce que l’individualisme s’approfondit avec la démocratie, Tocqueville l’avait déjà montré. La représentation politique ne peut dès lors plus passer seulement par les grandes machines de masse que sont les partis, ni la politique consister à imposer d’en haut des décisions technocratiques ou partisanes. Il faut plutôt écouter, faire remonter, expliquer, débattre, négocier. Associer la population et les qualifiés aux décisions, montrer qu’il y aura toujours des perdants à tout changement d’une quelconque situation, mais que l’intérêt national et européen doit primer. Que la dépense publique ne va pas sans rigueur budgétaire et que trop d’impôts tue l’impôt. Fini le « toujours plus ! », place au réalisme.

Non, 2012 ne ressemble en rien à 1981. Le socialisme à la française serait-il devenu « normal » ? Semblable aux autres socialismes européens ?

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Îles mystérieuses de Polynésie

Assez méconnue aujourd’hui, mais déjà évoquée ici même, cette île « mystérieuse » de Mehetia se situe à cent kilomètres de Tahiti en direction d’Anaa aux Tuamotu.

C’est l’île la plus jeune de la Polynésie française. Le volcan éteint il y relativement peu d’années, aurait été vu en éruption à l’époque pré-européenne. L’île, aujourd’hui inhabitée, aurait joué le rôle important d’un point de repère, éventuellement d’escale, de ravitaillement, voire d’étape pour les échanges avec les Tuamotu.

Des navigateurs l’ont mentionnée tels les Espagnols en 1772, James Cook, Capitaine Bligh. [On l’appelait Osnaburg sur les cartes]. Elle faillit devenir une léproserie, après avoir fourni des tonnes de coprah et d’oranges, exploitations détruites par les cyclones au siècle dernier.

De 1930 à 1960, Marcel Frainer met l’île en valeur, il fait construire deux réservoirs en ciment pour l’eau, puis il introduit des cochons. Il exploite la cocoteraie. Les arbres fruitiers produisent de 28 000 à 30 000 oranges par an. Le bois de Mehetia est exploité pour les constructions à Tahiti. Inhabitée depuis plusieurs années, propriété de deux familles, cette île pourrait devenir un sanctuaire pour plusieurs espèces (sauf bien sûr les espèces envahissantes) si on l’aménageait un peu. Mehetia est difficile d’accès, il n’y a pas de baie, et les conditions météorologiques doivent être favorables pour s’y rendre et y accoster ! [Et il y a un hic : Mehetia est un volcan actif, le point chaud de l’archipel de la Société…]

Des chercheurs ont retrouvé dans une cavité noyée de la tribu de Kumo à Lifou des coquilles de Nautilus macromphalus ou grand nombril, endémique de la Nouvelle-Calédonie, pour partie en cours de fossilisation. Ce gisement est circonscrit dans une zone caractéristique des cénotes, immenses trous naturels, et dans une salle inclinée à une profondeur de 40 m. La grotte, établie dans le nord, est à près d’un kilomètre de la bordure de l’océan. Il semble que ce soit la première fois au monde où des observations montrent une fréquentation de ces cavernes noyées d’eau de mer par des nautiles.

Quelques détails sur le mystérieux nautile. Il est secret. Sa reproduction est connue uniquement en aquarium. La ponte n’a jamais été observée en milieu naturel. Les scientifiques ne savent pas très bien où ils pondent. Ils savent seulement qu’ils remontent vers la surface pour le faire. Le nautile est un animal particulier. Si ce céphalopode est retrouvé dans les régions tropicales, il apprécie l’eau froide. Le groupe des nautiles est apparu au début de l’ère primaire, et a résisté finalement à toutes les grandes crises biologiques. Le nautile est l’animal emblématique et symbolique du territoire.

Pisonia grandis est un grand arbre des sables coralliens, plus rare sur les îles de la Société, mais très fréquent aux Marquises et aux Tuamotu. Les jeunes feuilles sont comestibles pour l’homme. Le feuillage est un aliment pour le bétail et les lapins. Branches cassantes, bois blanc spongieux, très mou quand il est vert, une fois sec on peut le débiter en planches ou madriers si légers qu’on l’a souvent confondu avec le balsa. Il sert à construire des radeaux. L’écorce aux propriétés émollientes est employée dans le traitement des anthrax et panaris.

Ici, à Tahiti, certains ne parlent qu’indépendance. Ils sont même allés à New-York jusqu’à l’ONU. En y regardant de plus près, on s’aperçoit que bien des petits pays à ce jour pas encore indépendants ne souhaitent, pour la plupart, pas l’indépendance. Plus le pays est petit, plus il est cher par habitant de devenir souverain. Un aéroport international coûte, d’autant plus cher qu’il y a peu d’habitants. C’est la même chose pour les ports susceptibles de recevoir des paquebots. Pareil pour les frais de souveraineté.

La présidence de la Polynésie française coûtait 10 000 FCP par habitant, celle de la France 100 FCP par habitant (selon Tahiti-Pacifique 2003). La représentation coûte beaucoup d’argent. Un ambassadeur dans chaque grande capitale coûte aussi cher pour 100 000 habitants que pour 10 millions d’habitants. ATN ou Air Calin, compagnies aériennes, sont elles en bonne santé? la surveillance de la ZEE (Zone économique exclusive), qui officie ? Le secours en mer ? Coûteux surtout pour un territoire peu peuplé mais aussi étendu que l’Europe.

Ces réalités bassement matérielles sont mises de côté par celui qui s’imagine être le guide suprême, le père des Maohi (Maoris), Génial dirigeant, Idéologue majeur, etc…

Hiata de Tahiti

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Alix, Le fleuve de jade

Article repris par Lectraymond de Lausanne.

Un envoyé du sud propose à Cléopâtre de marier Enak, prince de Menkharâ, avec la sœur du prince Djerkao afin d’unir les terres de Menkharâ à celles de Méroé. La reine d’Égypte rigole mais, devant une caisse d’or, se dit que ce n’est finalement pas idiot : ça lui profite.

Telle est l’impression que se font les jeunes de la politique : opportunisme et cynisme, aucun sentiment dans les intérêts supérieurs de l’État ou de l’argent.

Tout l’album sera du même type : l’individualisme du couple d’amis en butte à la société politique des États et des princes.

Voilà donc Enak invité en Égypte avec « son mentor, en quelque sorte » Alix. L’expression est du prince Djerkao qui cherche à traduire les relations modernes des deux jeunes gens. C’est par la réaction de Cléopâtre, en première page, que l’on apprend qu’Enak a « à peine 14 ans ». Depuis que Jacques Martin s’est retiré du dessin, pour cause de maladie des yeux, puis de décès, les âges d’Enak et d’Alix restent éternellement figés à leur époque 14-18.

Mais Cléopâtre réussit toujours aussi bien les banquets.

Enak réagit donc en gamin à la proposition de mariage, il manque de s’en étrangler. Puis il cherche à s’enfuir, s’exclame devant le portrait à l’égyptienne de sa fiancée « mais c’est une vieille, elle a au moins 20 ans ! ». Mis devant le fait accompli – qui porte une robe seins nus – il révise son jugement et la trouve « plus… plus jeune… ». Désirable ? Pas encore, mais… En tout cas il ne veut « pas se marier à cette fille ! », il veut « retourner à Rome ». Pour continuer l’enfance à vivre en copain avec son aîné.

Heureusement, la princesse Markha ne veut pas se marier non plus avec lui. Elle incline secrètement vers Alix aux cheveux d’or, « fils de Râ » le soleil. D’ailleurs son frère ne serait pas contre mais dans un second temps, après la réunion des domaines égyptiens, pour s’attirer les bonnes grâces de César dont Alix est proche. Mais Enak, marié d’abord, devra alors disparaître pour qu’Alix s’unisse à sa soeur… C’est de la politique – les sentiments humains n’ont vraiment aucune place.

La fuite va régler la question. Alix et Enak aiment à coucher nus dans la même chambre pour parler de leur avenir.

Ils adorent rester tous les deux, vivre en Robinson, survivant en bons scouts de leur industrie et de leur astuce, loin du monde adulte dépourvu de tout sentiment, contre la loi de la jungle, féroce avec les perdants. La bulle fusionnelle de l’amour-amitié contre la jungle sociale hostile. Les jeunes lecteurs sont sensibles à cette thématique qui correspond bien à leur âge.

Markha aide les garçons à fuir vers le sud et le pays des nègres ; elle les accompagne. Ils font d’étranges rencontres, aidés par les buffles et les chimpanzés.

Enak est toujours aussi habile à l’arc. Mais cela se termine mal pour Markha qui ne pouvait décemment survivre à l’indépendance exigée des garçons. Enak trouve dans son amour pour Alix l’antidote à la loi de la jungle. Culture contre nature, amour et amitié contre sauvagerie, s’entraider épaule contre épaule – belle leçon morale à la jeunesse d’aujourd’hui qui en a bien besoin.

Ceux-ci sont finalement pris comme esclaves par une caravane arabe pour être vendus sur le marché d’Alexandrie, où Cléopâtre les délivre. Elle les choie et fait mettre à mort le marchand. La politique, finalement, a du bon : elle supplante l’économie. L’Etat règle par la force les mœurs avides des pillards arabes.

L’histoire est captivante, distillée en feuilleton hebdomadaire, ce qui entretient le suspense à chaque fin de page double. Cléopâtre baise d’ailleurs Alix après l’avoir baigné, thème récurrent des aventures.

Mais le dessin est toujours aussi partagé. Autant les paysages, les animaux et les bâtiments sont crayonnés avec minutie et précision, autant les humains sont maladroits.

Surtout les corps adolescents et les visages. Microcéphales, dégingandés, les traits à la serpe, les deux éphèbes sont dessinés comme au moyen âge : des adultes en réduction.

Les muscles de camionneur d’un gamin de 14 ans au bain ne sont ni gracieux ni réalistes. Les barboteuses des garçons dépouillés sont stupides à l’oeil. Pourquoi donc Morales est-il si malhabile ? Les personnages sont ce qu’il y a de plus important dans une bande dessinée, pour l’identification des lecteurs. Il est dommage que Jacques Martin ait confié les clés de ses héros à un tel apprenti.

Heureusement qu’il y a les filles nues. Morales les réussit mieux que les garçons et cela sauve son dessin.

Jacques Martin, Le fleuve de jade, dessins de Rafael Morales, 2003, Casterman 48 pages, 9.51€

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En prison à Tahiti

Papeari, 6 km de long, 4000 habitants, sur la côte ouest de Tahiti, à 50 km de Papeete. L’île s’étend entre Mataiea et Taravao. La côte ouest entre Papeete et Paea est actuellement  grillée, une seule allumette suffirait à embraser collines et maisons. Le vent de nord-est quasi présent se chargerait de colporter l’incendie.

Papara marque le début de la végétation luxuriante et verdoyante  malgré une sécheresse qui perdure. A Papeari, depuis plusieurs semaines l’eau a déserté les robinets. Il faut se lever à 2 heures du matin pour se doucher, laver la vaisselle, mettre le linge dans la lessiveuse (la machine à laver le linge). Qu’en sera-t-il quand il y aura 600 vies de plus à Papeari ?

Or Papeari est siège de la nouvelle geôle. L’Etat farani constate, enfin, que la prison de Nuutania (ville de Faa’a, maire Oscar Temaru, président actuel du gouvernement polynésien) est obsolète. Un record peu enviable. Prévue pour 150 prisonniers, on en dénombre aujourd’hui 440. Certes, ils sont un peu serrés à Nuutania, mais là-bas sous les tropiques, on vit surtout dehors, doivent penser les technocrates à Paris. Espérons qu’ils ont de l’eau les taulards, car faire la queue pour se laver, faire la queue pour les vespasiennes, faire la queue pour s’humecter la bouche. Que des histoires de queues en prison… cela pourrait créer des mouvements de foule. Le défi est lancé.

Ce sera à Papeari que l’Etat construira cette nouvelle prison. Attention, autre style : plus de hauts murs, plus de miradors, quelques grillages, une clôture végétale ; à l’intérieur,  cellules individuelles avec toilette et douche,  salle de fitness, appartements pour recevoir la famille ; le tout bourré d’électronique. Gare à la panne, gare à la panne ! Comptez avec moi 400 condamnés sur 10 hectares de terrain, plus le personnel, tout ce monde vivra à côté des habitants du cimetière. Et alors ? Aita pe’a pe’a (ça ne fait rien)? Mais si.

L’Etat n’a pas tenu compte des tupapa’u (revenants). Les soirs de pleine lune, ces locataires descendent à la mer et doivent impérativement être de retour avant le lever du jour. Alors  Messieurs les Farani (Français) vous  tirez les premiers ? L’histoire se répète. Serait-ce donc « Messieurs, les Ma’ohi, tirez les premiers » ou « Messieurs les Ma’ohi, tirez les premiers ». (Ma’ohi = autochtones de Polynésie). Une simple virgule peut tout changer… Et si les résidants de la prison prenaient l’habitude d’accompagner les parcours des tupapa’u avec des toere (tambour à lèvres en bois) des pahu (tambour à membrane) des tariparau (tambour européen) ? Ouah ! Cela plairait peut-être aux tupapa’u mais certainement pas aux pauvres oreilles des riverains, car il y a des riverains.

Pourtant,  les « indigènes » de Papeari sont des plus gâtés. Constatez vous-mêmes. Ils bénéficient déjà de la présence de la poudrière, du chenil de l’armée (ils aboient bien, les canidés !), du dépotoir Paihoro qui les gratifie de fragrances « immondices » gratuites, d’un terrain de moto-cross où les  pétarades se répètent tous les jours de la semaine y compris le dimanche, pourtant jour de repos. Au secours les verts ! Toujours à Papeari, le jardin botanique H. Smith aux arbres magnifiques mais qui souffre cruellement de soins, le Musée Gauguin qui attend avant de s’effondrer complètement des toiles… ou de bonnes reproductions des œuvres du Maître pour combler les vides de ses murs.

Monsieur « Prison », venu de Paris vendredi 30 septembre, présentait les avantages de cette super geôle à la mairie de Teva i Uta. Une petite explication pour les popa’a : Papeari est la commune associée de Mataiea et forment ensemble la commune de Teva i Uta. Les panneaux « Non à la prison à Papeari » ont fleuri le long de la route mais l’Etat impose son diktat  et demeure inflexible.

Début des travaux 2013, ouverture de l’hôtel 7 étoiles en 2016. Confidence, cet hôtel serait membre de la chaîne internationale « Mieukalamaison ». Les Ma’ohi et les Popa’a de Papeari se sont regroupés en association ou en petit comité contre ce projet. Ils se heurtent à la volonté du pouvoir. Ils ont parfois l’impression que les détenus sont mieux considérés qu’eux et que s’ils n’acceptent pas cette Bastille, ils n’auront qu’à aller voir ailleurs.

Oscar, l’Indépendantiste : « Si nous étions indépendants, il n’y aurait pas de prison ». Ainsi si l’indépendance est acquise demain, il n’y aura  plus ni voleurs, ni violeurs, ni assassins, etc. Chiche.

C’est qu’avec tous ces soucis, nous devenons un peu taravana (fam : timbrés).

Vos commentaires sur la future prison de Papeari seront les bienvenus, et pourquoi pas vos astuces pour faire capoter ce projet ou le faire déplacer dans un endroit moins idyllique ?

Hiata de Tahiti prend congé, portez-vous bien.

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