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Jeune et jolie de François Ozon

Isabelle (Marine Vacth) a 17 ans en été (22 ans en réalité) ; elle devient femme et veut baiser pour « s’en débarrasser », selon la mode. Elle mime le coït à cheval sur un oreiller et halète de fantasmes. Son jeune frère Victor de 14 ans (Fantin Ravat) l’observe, attentif à apprendre la technique de l’amour. Il confond encore affection et technique sexuelle, croyant selon le romantisme véhiculé par les medias que le savoir-faire physique conduit aux élans du cœur.

Mais lorsque Isabelle laisse faire Felix (Lucas Prisor), un copain allemand sur la plage un soir de sortie en boite, elle ne jouit pas. Pourtant, le garçon est bien bâti, armé de muscles solides et ne la brusque pas. Il prend son temps et de longues minutes de pilonnage fesses nues sont exhibées sous les yeux des spectateurs comme du double habillé d’Isabelle, passive. Rien ne vient ; Isabelle n’est qu’un sac de viande jeune et jolie qui se fait bourrer. Fin des illusions. Est-ce cela être femme ? Elle retrouve son petit frère endormi en slip dans son lit : il veut savoir « comment ça s’est passé » quand elle rentre ; il compatit pour apprendre. Mais, bof, qu’y a-t-il à dire ? C’est fait et on en est débarrassé, c’est tout. Ce n’est jamais génial la première fois, dit-on.

L’automne venu, de retour dans le quartier latin où vit sa famille aisée, Isabelle décide d’explorer les possibles après qu’un homme mûr l’eut abordée dans la rue pour lui donner son numéro de téléphone. Elle achète une autre puce pour mobile et s’inscrit sur un site Internet de rencontres. Elle s’y montre fort déshabillée et ment évidemment sur son âge. Mais comme elle est jeune et jolie, plusieurs clients la sollicitent. Pour 300 € la passe, elle se rend dans les chambres d’hôtel et se soumet aux désirs des hommes mûrs, pas toujours classe. Au début, ça la dégoûte, puis elle y prend goût. C’est surtout la surprise qui lui plaît, la nouveauté de se déguiser en femme bien vêtue à hauts talons au lieu de son infâme uniforme de lycéenne Henri IV : baskets, jean, tee-shirt et veste caca de surplus d’armée. Plus l’adrénaline de découvrir le désir mâle, jamais le même, souvent bête et parfois cruel (« pute un jour, pute toujours, ha ! ha ! ha ! »). Mais tel est le prix pour trouver la jouissance. « On n’est pas sérieux quand on a 17 ans », déclame Rimbaud étudié au lycée.

L’hiver passe dans les passes ; les billets s’accumulent dans une pochette. Isabelle n’en pas besoin, sa mère lui donne de l’argent de poche et son père, divorcé, 500 € à chaque Noël et anniversaire. Mais se faire payer donne du prix au désir ; c’est se faire valoir au lieu de se faire avoir. Isabelle n’a pas de copain au lycée, elle les trouve immatures et peu séduisants. Le printemps survient et, avec lui, les émois du frère, Victor, travaillé d’hormones qui se branle sous les draps, à l’ébahissement complice du beau-père qui entre sans frapper, en bobo branché. Une copine au collège propose aux garçons des baisers profonds pour 5 €. « C’est pas cher, rétorque Isabelle, et pourquoi pas ? C’est un bon entrainement ».

Mais un jour de baise où elle chevauche son client favori Georges (Johan Leysen), un vieux littéraire qui s’est peu occupé de sa propre fille, elle le crève sous elle. Il claque d’une crise cardiaque en plein orgasme. Fuite, désarroi, elle décide d’arrêter : l’amour tue. Mais la police est bien faite, dit-on ; elle remonte sa piste grâce aux caméras de vidéosurveillance de l’hôtel et des transports. Sa mère Sylvie (Géraldine Pailhas), cadre d’hôpital, est atterrée de voir débarquer deux flics qui lui apprennent la double vie de sa fille encore mineure. Elle n’a rien vu, rien compris, surtout à l’époque qui avance et aux enfants tombés dans le numérique quand ils étaient petits. Quand elle ne comprend pas ou qu’un mot trop vrai la choque, forte de son statut social garanti de Mère, elle baffe : le garçon, la fille, le mari. A l’ancienne, persuadée de son bon droit et de son autorité.

Mais qui est-elle pour donner des leçons ? Divorcée du père de ses enfants, portant la culotte dans son couple recomposé puisqu’elle détient la progéniture dans la famille, leur ayant assuré des prénoms présomptueux comme Isabelle et Victor (la belle et le victorieux), baisant le soir venu avec le mâle noir d’un couple très ami, n’agit-elle pas elle aussi comme « une pute » ? Bobote branchée qui va au théâtre et aux comédies musicales, qui a lu le magazine Jeune et jolie dans sa jeunesse, n’est-elle pas une femme facile, qui aime plaire à tout le monde ? Or c’est cela une pute : trouver tout le monde beau et gentil, baiser à l’occasion, être toujours prête à admirer et à renchérir dans le sens du vent. Il y a des putes physiques, des putes de cœur et des putes culturelles, mais qu’est-ce que cela change ? Isabelle lui renvoie en miroir l’éducation laxiste qu’elle a donnée à ses enfants : baiser, divorcer, se faire le mari d’une amie, aller au théâtre parce que cela se fait et pose socialement, sans pourtant apprécier… Elle qui décide de tout, pourquoi ne laisse-t-elle pas décider sa fille, fruit de l’Internet et de l’accès à tout ?

Cela se passe donc mal avec Isabelle et le beau-père n’a pas son mot à dire, un brin émoustillé par la femme qui se révèle dans sa belle-fille. « C’est le psy ou l’hôpital psychiatrique » : car les Mères peuvent tout sur les enfants mineurs. Ce sera donc le psy (Serge Hefez), évidemment un juif mûr et bobo normatif qui parle d’une voix douce, relance et fait parler. Lui aussi ne fait-il pas « la pute » avec ses 70 € par séance (« c’est tout ? » s’exclame Isabelle). Elle parle mais n’a pas grand-chose à expliquer, c’est venu comme ça, pour voir, puis par goût : béance de sens. La mère encaisse ; elle a privé sa fille de téléphone, d’ordinateur et de sorties, mais cela ne peut durer qu’un temps.

Isabelle, invitée par une copine de lycée à une « boum » dans son quartier latin branché, déambule parmi les garçons qui se bourrent avant d’essayer de bourrer, et des filles excitées par la perspective de « la première fois » mais aussitôt déçues par l’acte – vu en vidéo cent fois mais sans cet amour romantique chanté par Françoise Hardy dans les tubes des années 60 et 70. Isabelle se laisse embrasser par un garçon pas très beau mais solitaire, Alexandre (Laurent Delbecque) ; elle veut lui faire plaisir. Elle commence donc à « sortir » avec lui, sous l’œil favorable de ses parents qui la retrouvent dans les normes. C’est cela aussi faire la pute : être facile aux normes et plaire à ceux qui les valorisent.

Mais cela ne dure pas car il n’y a pas d’amour : le garçon est gentil lui aussi mais elle le jette. Quand il ne bande pas, elle use d’un truc de pute : elle suce son majeur et l’enfonce dans le cul du garçon – c’est imparable, il jouit. Le petit frère est tout triste, il est prêt à se faire des amis des amants de sa sœur pour participer. Ce contrepoint d’un tout jeune mâle frais et maladroit, en apprentissage sexuel, fait beaucoup pour le film car Isabelle parle peu et sourit rarement. Les hystéries de la mère et les naïvetés du frère donnent de l’humanité, par contraste, à son exploration de la féminité.

Un soir, elle remet la puce de son téléphone bis et trouve pléthore de messages, instant drôle comme il y en a dans cette histoire. Le spectateur la retrouve allant dans le même grand hôtel où son miché est mort, pour un rendez-vous à 300 € avec… la femme du vieux littéraire, Alice (Charlotte Rampling). La boucle se boucle, les souvenirs remontent aux deux femmes, la jeune amante et la vieille épouse, marquant combien le désir des hommes se poursuit avec l’âge tandis que celui de la femme se trouve en butte au délabrement physique. Prendre son plaisir tant qu’il est temps est compréhensible ; l’amour a peu à voir avec le sexe, contrairement à l’image déformée qu’a laissé le siècle romantique. L’amour est un accord affectif, pas un emboitement forcé et mécanique répété, contrairement à l’image déformée qu’a laissée la soi-disant « libération » de mai 68 et l’essor du porno sur le net.

Après une heure et demie d’éducation physique à la baise et aux trucs du sexe, le spectateur édifié (et prévenu en introduction qu’il va voir des scènes « osées ») sait qu’isabelle n’est pas plus une pute que sa mère ou son psy, que chacun assouvit ses désirs comme il peut (le godemiché dans l’armoire des toilettes de l’amie du couple), mais que l’amour se construit, lentement et qu’il n’arrive pas tout cuit avec la jouissance. Naître au monde passe par l’exploration de ses possibilités d’individu, donc par son corps et par la transgression scandaleuse de l’adolescence – ensuite ? Les choses sérieuses commencent…

DVD Jeune et jolie, François Ozon, 2013, avec Marine Vacth, Géraldine Pailhas, Frédéric Pierrot, Fantin Ravat, Johan Leysen, Charlotte Rampling, Laurent Delbecque, Lucas Prisor, France télévision 2014, 90 mn, €13.49, blu-ray €10.33

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Vladimir Nabokov, Lolita

Avec ce grand roman en anglais, fondamental dans l’œuvre de l’auteur, nous abordons le scandale. Qu’il en soit ainsi : la morale est sociale et non universelle ; la Bible elle-même regorge d’exemple de fillettes livrées aux hommes. Mais il s’agit ici du portrait esthétique d’une passion irrésistible d’un homme mûr pour une préadolescente de douze ans, Dolorès Haze, alias Dolly, Lola, Lo ou Lolita. Ce prénom est devenu un terme de psychologie, c’est dire si l’auteur a frappé juste.

Ecrit entre 1947 et 1954, le roman ne fut édité qu’en 1955 en anglais à Paris, après cinq refus d’éditeurs américains, puis immédiatement interdit au Royaume-Uni et, sur leur demande, en France. Mais cette censure moraliste fit scandale et le roman fut enfin publié aux Etats-Unis en 1958 et traduit en français par Gallimard en 1959. Ce fut un succès immédiat, signe que le public était mûr (et que les années folles des sixties se préparaient) ; Stanley Kubrick (toujours dans les bons coups) en arracha les droits pour un film paru en 1962 avec la sensuelle Sue Lyon et l’infâme James Mason.

« Bien que le thème et les situations soient indubitablement chargés de sensualité, l’art en est pur et le comique hilarant », écrit Nabokov à Edmund Wilson le 30 juillet 1954. La passion existe, même si elle est condamnable, et se déploie avec tous ses chatoiements. Le lecteur est impliqué dans le récit, sollicité d’images, bercé d’allitérations et d’assonances, abreuvé de références. Cette passion est tragique parce qu’il y a mort inévitable et que Lolita ne jouit pas – le contraire serait immoral pour la morale chrétienne des années 50. Humbert Humbert, le narrateur (qui n’est pas l’auteur !) a pour mythologie personnelle une scène primitive vécue à 13 ans avec une fille de son âge, Annabel, sur les bords de la Méditerranée. Les deux adolescents s’étaient excités et allaient consommer lorsque deux baigneurs sortis de la mer ont crié des encouragements obscènes, ce qui a coupé leur élan. Le lecteur retrouvera cette scène dans un roman ultérieur, Ada. De cette frustration est née la fixation de l’adulte sur les nymphettes.

Qu’est-ce donc qu’une nymphette ? La réponse est approchée en 1ère partie chapitre V : « On trouve parfois des pucelles, âgées au minimum de neuf ans et au maximum de quatorze, qui révèlent à certains voyageurs ensorcelés, comptant le double de leur âge et même bien davantage, leur nature véritable, laquelle n’est pas humaine mais nymphique (c’est-à-dire démoniaque) ; et, ces créatures élues, je me propose de les appeler ‘nymphettes’ » p.819 Pléiade. Toutes ? Non. Certaines très jeunes filles résistent à « ce charme insaisissable, sournois, insidieux, confondant », à « cette grâce elfique ». Certains « signes ineffables – la courbure légèrement féline d’une pommette, la finesse d’une jambe duveteuse » p.820 – ne trompent pas la victime trop sensible. L’auteur (ou plutôt le narrateur) se place délibérément en défense passive : un démon l’a saisi, une enfant l’a charmé, il n’y est pour rien et n’a fait que réagir. Lolita ressemble « à la Vénus rousse de Botticelli » dans La naissance de Vénus (p.1094). Le roux est souvent associé au Malin dans la mythologie chrétienne ; on dit même que Judas était roux. D’ailleurs, après moult pages d’approche où Humbert, prêt à refuser la chambre vieillotte qu’il doit louer dans la petite ville où il va enseigner la littérature, tombe en arrêt devant Lolita en maillot de bain au jardin, prend la location puis finit par épouser la mère, se voit démasqué parce que la garce a fracturé sa commode pour en lire les carnets intimes, mais sauvé parce que la futile insane est sortie en courant poster trois lettres et s’est fait renverser par une voiture, Humbert se fait violer par Lolita et non l’inverse au chapitre XXIX : « ce fut elle qui me séduisit » p.945.

C’est que la soi-disant petite fille de 12 ans s’est fait initier à la nymphomanie par une copine en camp de vacances à 11 ans, puis a sauté le pas à 12 ans avec une autre et Charlie, « un gamin espiègle aux cheveux roux » (chapitre XXVII p.921), le fils de la directrice de 13 ans, le seul mâle à la ronde. « Chaque matin pendant tout le mois de juillet » Lolita, sa copine et Charlie partaient en canoë et dans « la somptueuse forêt innocente qui regorgeait de tous les emblèmes de la jeunesse, rosée, chants d’oiseaux, et alors, en un certain endroit, au milieu du sous-bois luxuriant, on postait Lo en sentinelle, tandis que Barbara et le garçon copulaient derrière un buisson. (…) Et bientôt elle et Barbara le faisaient chacune leur tour avec le silencieux, le grossier, le bourru mais infatigable Charlie » chapitre XXXII, p.950. Constat sur l’Amérique des années cinquante par un émigré européen de fraîche date : « Les nouvelles méthodes d’éducation mixte, les mœurs juvéniles, le charivari des feux de camp et je ne sais quoi encore avaient totalement et irrémédiablement dépravé » Lolita, p.946. Vladimir Nabokov avait un garçon de cet âge pubère, Dmitri, né en 1934 et 13 ans en 1947. Ce ne sera pas la seule fois où le narrateur (et probablement l’auteur) note le pragmatisme yankee en matière sexuelle, la directrice du collège où Lolita sera placée exprimera les mêmes attentes éducatives : rencontrer les autres, se frotter aux garçons, apprendre son rôle de future épouse et mère – plutôt que l’histoire ou la littérature. Mais l’initiation physique trop tôt semble conduire à la frigidité, le jeune garçon « n’était pas parvenu à éveiller les sens de la petite. Je crois en fait qu’il les avait plutôt anesthésiés, même si ç’avait été ‘rigolo’ » p.951. Rigolo est ce que dit Lolita de cette expérience juvénile. Quant à Charlie, punition moralement chrétienne, il sera tué à 18 ans en Corée.

Humbert Humbert profite honteusement de la situation : puisque l’activité sexuelle est un jeu, il le pratique matin et soir avec elle, qui finit par s’en lasser. Pour ne pas se faire remarquer, le couple se lance dans un tour d’Amérique, de motel en hôtel, dans la vieille guimbarde des Haze. L’adulte est « cet homme au cœur tendre, à la sensibilité morbide, infiniment circonspect », comme le décrit l’auteur en apostrophant le lecteur au chapitre XXIX p.942. Il veut protéger sa nymphette tout en la gardant pour lui jusqu’au temps fatidique des 15 ans où elle deviendra trop femme. Or, « en raison peut-être de ses exercices amoureux quotidiens et malgré son physique encore très enfantin, elle irradiait une sorte de nitescence langoureuse qui plongeait les garagistes, les chasseurs dans les hôtels, les vacanciers, les ruffians au volant de luxueuses voitures, les béjaunes boucanés au bord de piscine bleues, dans des accès de concupiscence… » p.973. Lolita en « était consciente, et je la surprenais souvent coulant un regard en direction de quelque beau mâle, quelque type armé d’un pistolet à graisse, avec des avant-bras musclés et mordorés et une montre au poignet » p.973. Le lecteur notera l’humour de l’expression et la somme de significations qu’elle contient : Lolita devient pute et elle aime la vulgarité brute (à la Charlie), intéressée par tout ce qui brille (ici la montre, ailleurs la belle voiture). La préadolescente aura d’ailleurs un orgasme en plein air parce qu’elle est regardée par son nouvel amant, auteur dramatique pervers et manipulateur mais musclé et moustachu, p.1057.

Deux années passeront, de 12 à 14 ans, avant que Lolita ne s’échappe de l’hôpital où elle se remettait d’un mauvais virus avec un autre que papa Humbert. Lequel la poursuivra de motel en hôtel sans jamais la rattraper, enquêtant pour retrouver celui qui l’a ravi à son ravisseur. Les indices sont donnés mais le sens échappe toujours, jusqu’à retrouver le sale type et à le massacrer. D’ailleurs l’âge de nymphette s’est enfui lui aussi. Une lettre de Lolita rappelle Humbert ; il la découvre mariée à un ouvrier velu, enceinte jusqu’aux yeux, « irrémédiablement ravagée à dix-sept ans » (partie II, chapitre XXIX, p.1101). Il l’aime toujours, mais comme un être, plus comme un corps. Ce qu’il se reproche le plus, c’est de l’avoir « privée de son enfance » p.1107. Même si elle usait de son corps en dépravée avec ses petits copains, il faut bien que jeunesse se passe… entre jeunes, pour apprendre la vie. Il se sentira coupable « tant que l’on ne pourra pas me prouver (…) que cela est sans conséquence aucune à très long terme » (II, XXXI). La « pédonévrose » (partie II, chapitre XXV, p.1079) est une maladie, pas une passion saine malgré « mon amour pour elle ».

Ce gros roman est riche et fera le bonheur du lecteur qui voudra bien se déprendre de son aversion moraliste. Il ne s’agit pas de prôner les amours illicites – et l’auteur montre combien ils sont toxiques pour les deux parties, même si l’auteur note finement aussi combien la législation de certains Etats américains autorisait le mariage de la fille à 12 ans. Il s’agit de sonder une passion qui existe – dans l’histoire comme de nos jours – de démonter ses mécanismes de fonctionnement, de montrer combien l’environnement éducatif et social « pragmatique » et « permissif » qualifié de « moderne » aux Etats-Unis favorise les dérives, d’exposer combien un amour fusionnel au-delà même de la chair peut être destructeur. Lolita est un grand roman de Nabokov, une expérience humaine qui ne laisse pas indifférent. Bien que le film soit un conte moral réussi, malgré l’ire des puritains, le livre offre des diaprures littéraires et une satire des milieux yankees inégalables. Je le préfère nettement.

Vladimir Nabokov, Lolita, 1955, Folio 2001, 551 pages, €9.40

DVD Stanley Kubrick, Lolita, 1962, avec James Mason, Shelley Winters, Peter Sellers, Sue Lyon (16 ans au tournage), Marianne Stone, Warner Bros 2002, 2h27, standard €8.33 blu-ray €10.65

Vladimir Nabokov, Œuvres romanesques complètes tome 2, Gallimard Pléiade 2010, édition de Maurice couturier, 1755 pages, €76.50

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Vladimir Nabokov, L’Enchanteur

Ce court roman écrit en russe juste avant d’émigrer aux Etats-Unis et de publier dès lors en anglais, aborde un sujet sensible : l’attirance trouble d’un homme adulte proche de la quarantaine pour une nymphette de 12 ans. L’Enchanteur est le prototype de Lolita dont la psychologie de très jeune fille sera plus approfondie. L’auteur s’intéresse ici à l’adulte, il cherche à pénétrer l’ensorcellement du solitaire pour l’extrême jeunesse.

Le lecteur ne connaîtra ni les noms des protagonistes, ni l’époque, ni les lieux où cela se passe. Les exégètes soupçonnent qu’il s’agit de Paris, de la province puis du sud où le couple doit se rendre. Mais tout commence dans un jardin public, sur un banc où l’adulte, qui exerce un vague métier d’expert en pierres précieuses, est assis entre deux dames. L’une d’elle donne une tranche de pain et un morceau de chocolat (goûter typiquement français) à une fille de 12 ans qui revient en patins à roulettes. Et c’est le coup de foudre. « Si j’ai bien eu cinq ou six aventures normales, comment comparer leur insipide contingence avec mon unique flamme ? » (chap. I).

Tout lui va dans la fillette, ses « boucles châtain cuivré », « ses grands yeux au regard un peu vide », « sa bouche rose, légèrement ouverte », « son teint chaud et enjoué », « la teinte estivale de ses bras nus », « la délicatesse imperceptible de sa poitrine encore étroite mais déjà plus vraiment plate », « le mouvement des plis de sa jupe », « la finesse et l’ardeur de ses jambes insouciantes »… (chap. I). Il va engager la conversation avec la femme, apprendre que la fillette n’est pas sa progéniture mais celle d’une amie très malade, aller voir cette amie parce qu’elle désire vendre des meubles, s’insérer dans ses bonnes grâces, l’épouser et sacrifier au devoir conjugal : tout cela pour avoir à proximité la fillette de 12 ans.

Mais le désir de sa mère est qu’elle reste chez le couple qui la prend en pension parce qu’elle fait trop de bruit. Il faut attendre une longue année la mort de la malade pour qu’enfin l’adulte récupère la préadolescente et l’emmène à la mer. En route, ils s’arrêtent pour la nuit dans un hôtel, et là… Mais je laisse le lecteur découvrir ce qui se passe et comment l’aventure se termine.

Toujours est-il que, le sujet étant sensible (même à l’époque patriarcale où le père avait tous les droits), l’auteur multiplie les virtuosités de style pour évoquer le désir et les actes. Tout est euphémisé, haussé au niveau de la littérature. Comme ce fantasme des Mille et une nuits autorisé par le Coran (dès 9 ans selon sa lecture littérale) : « Et si, après tout, la voie de l’authentique félicité passait par une membrane encore délicate, qui n’a pas encore eu le temps de durcir, de devenir touffue, de perdre le parfum et le miroitement au travers duquel nous pénétrons pour arriver jusqu’à l’astre vibrant de cette félicité ? » (chap. I). Ou ce spectacle délicatement réel de la fillette endormie : « Elle était allongée sur le dos par-dessus la couverture non défaite, son bras gauche passé derrière sa tête, vêtue de son petit peignoir, dont la partie inférieure s’était ouverte – elle n’avait pas réussi à trouver sa chemise de nuit – et à la lueur de l’abat-jour rougeâtre, dans le brouillard léger et l’air étouffant de la chambre, il pouvait distinguer son ventre étroit et creux entre les os saillants et innocents de ses hanches » (chap. VI).

La perversion de l’homme est surtout celle du sens esthétique, elle n’est pas dans la nymphette mais dans le regard qu’il porte sur elle. Il va tout calculer rationnellement pour parvenir à ses fins mais ignorer tous les signes contraires du destin comme la dame qui tricote telle une Parque sur le banc où s’opère la rencontre, le « taxident » vu de la fenêtre de la chambre par la fillette qu’il pelote à peine, le catalogue des meubles qu’il a acheté à la mère et dont il rencontre les doubles en se perdant dans les sous-sols de l’hôtel avant de rejoindre la chambre. Si l’enchantement des joyaux à la lumière permet d’assouvir une jouissance esthétique, celui d’un corps vivant ne peut aboutir car un être n’est pas inerte. Par transgression de cette disposition de nature, l’homme se perd. La fluidité de la vie n’est pas l’immobilité géométrique et minérale de la pierre et l’érotisme ne saurait arrêter le temps. Aimer la virginité éternelle et l’enfance figée n’est pas dans l’ordre du possible : tout doit se dérouler à son heure et l’utopie rester fantasme, comme dans Peter Pan, cet autre enchanteur.

Vladimir Nabokov, L’Enchanteur, écrit en russe en 1939, publié en anglais en 1986 traduit par son fils Dmitri Nabokov, Rivages 1997, 136 pages, €1.66

Vladimir Nabokov, Œuvres romanesques complètes tome 2, Gallimard Pléiade 2010, édition de Maurice couturier, 1755 pages, €76.50

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Arrivée au Pérou

La nuit est belle sur les Andes, vue d’avion. Le ciel est clair, Quito et ses lumières sont comme une pelletée de verre brisé répandu sur les reliefs. Contraste des perles orange délimitant les grandes artères rectilignes et des amas blancs des éclairages publics dans les rues secondaires. A Lima, l’avion plonge dans les nuages. Il bruine un peu – la fameuse « garua » – et il fait 14°C. Nous survolons un habitat plat de béton artisanal. Seul le centre-ville a un cachet colonial espagnol. Nous descendons dans le grand hôtel antique de la ville, Place San Martin, le Le Grán Hotel Bolivar.

Nous faisons connaissance sur place avec notre accompagnatrice qui a fait vœux d’apparaître originale ce premier soir : elle porte un chapeau symbole, entièrement brodé sur la coiffe, et se fait connaître sous un prénom peu courant, « Choisik », qui a un air breton. Mais nous voici au Pérou, pays deux fois grand comme la France, entre flots pacifiques et moutonnements amazoniens, 24 millions d’habitants, 2000 $ de revenus annuels par tête. Il y a beaucoup d’enfants, mais ils meurent aussi beaucoup : 64 sur mille n’atteignent pas l’âge d’un an.

A six heures, à l’aéroport les vols internationaux ne sont pas encore ouverts, mais les guichets d’Aeroperu, la compagnie intérieure, sont déjà pleins. Les billets ne donnent droit à aucune réservation, on embarque comme on enregistre, au fur et à mesure. L’avion décolle lorsqu’il est plein.

Arrivant de Lima, il faut monter sur la gauche de l’avion pour voir la ville de Cuzco avant l’atterrissage. Les nuages ont eu le temps de se lever, il fait grand soleil. L’avion surgit d’une vallée et effectue un virage très serré autour d’un piton avant de prendre l’alignement de la piste. Cris de frayeur dans l’assistance, habituée au ronronnement de l’assistanat permanent. Nous sommes ici dans un monde sauvage, mesdames et messieurs, les Andes ne sont pas les plaines de Beauce ou du Middle-West.

L’aéroport de Cuzco perche à 3248 m d’altitude (ainsi qu’il est écrit sur un panneau de bienvenue) et les turbulences atmosphériques sont rudes dans l’air raréfié qui porte moins les ailes. L’atterrissage nous donne un avant-goût. A la sortie, nous sommes un peu ivres, fatigués déjà par l’air pauvre en oxygène. Des minibus nous conduisent à l’hôtel Royal Inka. Le patio à l’espagnole à l’intérieur est d’une grande paix après les turbulences du voyage. Nous y prenons le maté de coca devant un puits de pierres à la margelle de fer forgé, les plantes vertes, et la maquette d’église en terre cuite aux cent personnages.

Je commence la lecture des Commentaires royaux sur le Pérou des Incas, écrits vers 1600 par le métis hispano-indien Garcilaso de la Vega. Il écrit que Cuzco « prend naissance sur les versants d’une haute colline, et s’étend de toutes part sur une plaine grande et spacieuse. Elle a des rues longues et larges, et des places très grandes. » Il la compare à Rome. « Le climat de (Cuzco) est plutôt froid que chaud, mais pas au point que l’on soit obligé d’avoir recours au feu pour se chauffer. » Cela reste vrai pour nous qui venons de débarquer !

Nous partons déjeuner dans la ville, de soupe ou de pâtes arrosées de maté de coca ou de bière, selon que l’on supporte la haute altitude ou non en ce premier jour. Une fille a un malaise et s’écroule évanouie sous les arcades de la place. Tel est la puissance de ce soroche mystérieux qui a saisi les Espagnols de la conquête. Chacun peut sentir dans tout son corps qu’au moindre effort il a moins d’oxygène disponible à respirer. Il faut s’économiser, austérité physique qui rencontrait le tempérament puritain des catholiques venus ici expier leurs péchés. Ce pourquoi ils se sont accrochés à ce pays, tandis que les Anglais, pragmatiques et soucieux de confort, préféraient les grandes plaines riches du nord. Mais le corps apprend ; lorsque l’on se rend chaque année en altitude, l’adaptation se fait plus vite.

Nous faisons le tour de la Plaza de Armas avec ses églises, ses arcades, nous longeons les rues vers le marché. Nous ne cherchons pas à visiter mais plutôt à humer l’ambiance, à aborder un lieu vivant où s’imprégner du pays. Le marché est l’un de ces sas d’accueil. On trouve de tout dans de marché de Cuzco, des changeurs officiels à la carte accrochée en évidence sur la poitrine, des vêtements, des sacs de charge pour isoler les sacs à dos dans le reste du voyage, des pulls et couvertures en laine d’alpaca, si douce au toucher. Des indiennes sans âge, informes sous leurs robes sacs qui cachent leur fortune accrochée à la ceinture, trônent parmi les légumes qu’elles viennent vendre depuis leur village de la campagne. Des gamins cuivrés toujours très habillés tiennent la caisse dès qu’ils ont l’âge de savoir compter, ou vadrouillent à deux ou trois, marchandant un fruit ou une sucrerie à quelque étal. « Buenas tardes, seniores, compra me ! », achète-moi, sont les complaintes qui nous accompagnent. Choisik nous a bien recommandé de faire attention à nos portefeuilles, appareils photos et bijoux facile à voler dans une bousculade.

La fille qui a le mal d’altitude reste au lit et Peter, un jeune homme venu directement de San Francisco ce matin, a sommeil. C’est donc un groupe croupion qui traverse simplement la place pour aller dîner dans une gargote à l’enseigne internationale : « restaurante pizzeria ». Mais cela n’est fait que pour attirer l’Américain moyen. On peut y trouver sans problème les mets typiques du pays, que nous nous empressons de goûter. L’on y trouve la crème de maïs (soupe légère), l’avocat farci aux légumes (goût très fin), le bœuf émincé sauté aux oignons servi avec de grosses frites (choix moins heureux). La table est longue, les conversations partielles. Choisik est perpétuellement excitée comme si elle avait bu. Nous découvrirons que c’est son tempérament habituel, enthousiaste et boute en train. Elle nous explique qu’elle vit dix mois sur douze en Amérique du sud, de la Bolivie à la Terre de Feu. Elle accompagne des treks, est équipière de bateau à voile vers le Cap Horn, fait des reportages, texte et photos, pour des magazines français. Elle mène une existence bien remplie. Le vin rouge de Tacama est bon, le pisco sour d’entrée offert par le patron enivre très vite les précaires de l’altitude. Il a toujours ce goût acide de citron vert et la force du marc de raisin en arrière-goût. Le blanc d’œuf colle le tout. Il est difficile d’en boire du très bon car la préparation est délicate et la qualité des ingrédients primordiale

Dans le petit parc en face du restaurant, des étudiants amoureux se tiennent par couples, sur chacun des bancs. Cuzco est une ville universitaire. Deux solitaires attendent leur moitié. Un gros chien s’approche d’un couple qui s’embrasse en silence. Curieux, il s’assoit sur son train et regarde la scène.

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L’Hôtel de la Plage de Michel Lang

Qui veut comprendre ce qu’a produit Mai 68 doit se débarrasser des toiles gluantes du mythe, fantasmes manipulatoires d’une génération qui va bientôt lâcher la main, atteinte par la limite d’âge. La « révolution » 68 ne fut pas celle du pouvoir ; tout juste a-t-on remplacé dans les années qui ont suivi un vieux général né à l’ère victorienne par un prof intelligent (Pompidou), puis par un jeune fort en thème (Giscard) avant de renouer avec le vieux de la vieille Mitterrand (né en 1916). Mais l’emprise des élites grandes écoles, sélectionnées par les maths et la cooptation sociale, n’a pas été bouleversée. En revanche, les mœurs le furent bel et bien.

En témoigne ce film indéracinable, primesaut et véritable document d’époque : L’Hôtel de la Plage de Michel Lang, sorti en 1977.

Oh, certes, les critiques de ‘l’Hâârt’ font toujours la fine gueule devant un succès populaire ; le tropisme de ‘gôch’ a le réflexe du dédain contre tout ce qui ne ressemble pas au militantisme orienté, sérieux bon poids ; et le fait que l’histoire ait plu à Marcel Dassault (ex-Bloch, patron d’armement et pilier du gaullisme) ne peut que susciter un mouvement réactionnaire chez toute la frange ‘anti’. Il n’en reste pas moins que cette bluette d’une heure quarante-cinq est enlevée, drôle, et qu’elle brasse toute une sociologie de la France moyenne des années post-68.

Le thème en est l’amour : le flirt, le jeu, les caresses, le baratin, la drague, les sentiments, la baise – mais celle-ci en dernier, à sa place, entre consentants.

Tous les âges sont concernés, du petit blond de 10 ans (Lionel Mellet beau comme une poupée) au quadragénaire pré-calvitie (Daniel Ceccaldi), avec leurs copines ou épouses respectives. Après Mai 68 et avant 1986 et le SIDA, ce qui reste révolutionnaire est l’amour. Pas seulement le sexe, même s’il a été libéré par l’autorisation du divorce, de l’avortement, de la pilule. Mais l’amour sous toutes ses formes, du spleen poétique aux liaisons dangereuses.

Un hôtel de bord de mer, dans une contrée encore un peu sauvage (Locquirec en Bretagne), durant cette parenthèse libertaire des ‘vacances’, voilà un lieu clos hors du temps propice à tous les échanges. De bateau ivre en Titanic, tous et toutes vont faire connaissance, jouer, permuter, conclure ou remettre. Il y a de la tendresse, du non-dit, une certaine légèreté française.

L’approche du petit 10 ans envers la blonde de son âge est touchante ; le spleen de la vamp de 15 ans lâchée par son petit ami snob de 16 est poignant ; la défaite du dragueur (Daniel Ceccaldi) pour cause intestine est hilarante ; lorsque le macho type (Guy Marchand) aperçoit sa femme (réputée froide) embrasser le jeune Cyril de moitié son âge, c’est vache ; et lorsque la soirée se conclut par un cadeau… pour son anniversaire, c’est émouvant. L’écart de Léonce, vieux garçon quinqua avec sa maman, dont le seul loisir est non pas le flirt mais le jacquet, est le contrepoint absolu de ces années-là. Ce qui était « normal » avant (respect aux anciens, relations sociales réservées, jeux innocents) ne l’est plus.

Il y a aussi cette pesanteur petite-bourgeoise du statut procuré par ‘la bagnole’ (symbole de cette époque), par les vêtements (belles chemises et robes moulantes), par le fait de parler anglais (scène désopilante du train), par le chic citadin de la chine aux vieux objets campagnards. Les quadras et quinquas installés dans la vie avec bobonne et mioches, halètent en cadence au matin sur la plage, entraînés par un athlète pour faire fondre leurs formes empâtées de vin blanc et bonne bouffe. Le machisme tranquille des années 70 se poursuit, loin des « femmes en lutte » des barricades de Mai. Guy Marchand, prototype du beauf pré-68, avoue un matin de pêche qu’on « n’est bien qu’entre mecs ». Il prépare les « coups » des autres mais ne raconte rien des siens, croyant qu’on ne le voit pas. Sa fille lui avoue placidement que tout le monde est au courant, à commencer par elle.

C’est avec une force tranquille que femmes et filles prennent leur liberté neuve, sans le dire, par les actes. De la petite blonde de 10 ans qui rend jaloux son boy pour l’appâter, à la vamp de 15 ans qui caresse l’un et l’autre avant de prendre le plus séduisant d’apparence (aussi léger qu’elle), l’épouse surveillée qui s’en laisse conter par téléphone avant d’accepter un rendez-vous à l’hôtel, et la moitié du macho qui se laisse attirer, enfermer en lit clos… par un gamin de l’âge de sa fille. Chacun joue, entre divertissement et roulette selon le degré où il s’implique. On aime toujours qui vous préfère un autre. Être seul est la pire des choses. La bonne fortune vous tombe dessus quand on ne s’y attend pas.

L’après-68, c’est surtout cette libération des mœurs, ces gens tout occupés au flirt comme des gosses devant un présentoir de friandises. Les petits imitent les grands et ce soupir de 10 ans devant la ‘boum’ des jeunes et des adultes a tout le poids de l’espoir : « ah ! je voudrais avoir quelques années de plus ! » Nous sommes avant l’ère SIDA qui verra le retour de la morale et bercés par la chanson de Richard Anthony So hard to forget.

La réaction victorienne survenue depuis empêche la génération trentenaire d’imaginer ce que fut cette liberté légère, ce jeu de l’amour et du hasard, cette proximité affective et poétique qui pouvait naître entre presque inconnus, dans ces lieux clos hors du temps. Il y a le mythe 68 – et il y a la réalité. Mais pourquoi cette dernière devrait-elle être moins belle ?

DVD L’Hôtel de la Plage de Michel Lang, 1977, avec Sophie Barjac, Myriam Boyer, Daniel Ceccaldi, Michèle Grellier, Guy Marchand, Gaumont 2008, 1h50, €13.00

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Le lac de Côme et ses villas

Le bateau ivre remonte vers le nord en zigzaguant de rive en rive comme les marins avant-guerre de retour à Brest de cafés en cafés dans la rue du port. Les villages les plus riches sont bâtis en bas, au bord de l’eau. Ils vivaient autrefois de la pêche et des échanges commerciaux. Aujourd’hui, nous dit le guide, 40% des maisons sont des résidences secondaires. Quelques hameaux sont plus haut perchés, dans la montagne. Crainte des incursions ou nécessités de l’élevage ? Il neige au-delà de 1200 m, certains sommets proches en sont tout poudrés.

Nous passons Faggeto, Laglio, Nesso, Argegno, Lezzeno. L’île Comacina est la seule île du lac et elle a été très prisée dans l’histoire tumultueuse de la région. Elle fait à peine 600 m de diamètre mais elle a été fortifiée comme point stratégique. Elle a contenu jusqu’à huit églises ! A la suite des batailles et des destructions violentes, il n’en reste qu’une aujourd’hui. Elle se nomme San Giovanni del Castello et date de 1169. Elle a été bâtie après que la ville précédente ait été rasée au sol par les habitants de Côme, aidés par les soldats de Frédéric Barberousse. Dure période ! Léguée en 1917 au roi Albert 1er de Belgique, celui-ci l’a offerte à l’Académie des Beaux-Arts de Milan pour en faire un lieu de villégiature pour les artistes.

Nous passons devant une ex-villa des Windsor les pieds dans l’eau, rachetée récemment par un architecte milanais. Le long du lac sont établis plusieurs constructeurs de bateaux dont le chantier Abate qui produit ces « cigarettes » rapides, chère à l’ex-mari de Caroline de Monaco (qui s’est tué avec).

L’île Comacina fait face à la villa Rachele où ont séjourné des écrivains italiens célèbres comme Alessandro Manzoni et Cesare Cantio. Cette villa appartenait à Beccaria, le célèbre criminaliste milanais de la fin 18ème auteur du Traité des délits et des peines. Suit la villa Carlotta, fille de la princesse Marianne de Prusse. Nous visiterons ce bâtiment très célèbre, en baroque 18ème et son jardin très fleuri empli d’essences exotiques. Un vaste escalier descend majestueusement dans le lac pour accueillir les anciens visiteurs entre deux rangs de statues. L’intérieur, au dire de notre guide, recèle surtout de la sculpture néo-classique de Canova, artiste chéri de Napoléon Premier. Le climat de cette région du lac doit être particulier car je note que la végétation est presque celle des rives de la Méditerranée !

La villa del Balbianello est jolie sur son promontoire. Nous la visiterons plus tard. Sur l’autre face du promontoire s’étend la villa d’Ira de Furstenberg, excusez du peu. Puis Tremezzo paraît. La pointe de Bellagio est en face, sous les monts Grignes qui en font l’horizon, à 2409 m pour le plus haut. Nous débarquons là, croisant de nombreux visiteurs qui s’en retournent après visite. Bellagio, au centre des trois bras du lac, est la localité la plus renommée du coin.

L’hôtel à Bellagio est spartiate et vieillot, une étoile, 27 chambres, un ascenseur, mais nous y sommes quasi seuls. Le vieux couple qui tient l’endroit a dans les 75 ans mais il est aidé d’un fils qui fait la cuisine et d’une extra pour les chambres. L’autre fils et les deux filles n’ont pas la même conception des affaires, à ce qu’en sait le guide, et aucun investissement ne s’effectue depuis des années. Les vieux meubles de style bancal ont leurs tiroirs tapissés d’affiches anciennes ou de papier-cadeau de récupération punaisé aux parois. Tout ceci fait très provincial.

Le dîner est à 19h30 dans la salle à manger du premier étage (le rez-de-chaussée fait bar). Il commence par un apéritif de bienvenue, un Campari pamplemousse avec des chips de crevette, des bretzels (pièges à Bush 1er qui a failli s’en étrangler un jour) et des biscuits. Le dîner est composé de pâtes vertes, de poisson en panure accompagné de petits pois et de salade variée, et d’une crème caramel. Nous choisissons un vin rouge de la région des lacs, le Bardolino. Il est bon même si, ce soir, deux bouteilles suffisent à réchauffer le groupe.

Je suis à un bout de table où un couple de Marseillais parle à un autre couple du sud-est. Jean est biologiste marin, en retraite depuis l’été dernier, et nous apprenons tout sur la vie sexuelle passionnante des oursins. La fameuse distinction des pêcheurs entre gros oursins noirs « mâles » (qui ne se mangent pas) et plus petits bruns ou violets « femelles » (qui se mangent) – que l’on m’avait religieusement transmise – n’a semble-t-il aucun fondement. Les deux sortes sont deux espèces qui comprennent mâles et femelles ; les deux se mangent, même si la grosse espèce est moins bonne en goût.

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The Grand Budapest Hotel

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Un film étrange, décalé dans le temps et les mœurs, en forme de conte moral. Nous sommes il y a un siècle dans un royaume germanique d’Europe centrale, le Zubrowka imaginaire au nom de vodka… où est de bon ton d’aller prendre les eaux. L’hôtel chic est donc « grand » et de prestige, il reçoit princesses, duchesses et comtesses, sans parler des bourgeois enrichis comme les ambassadeurs, docteurs et autres décideurs. L’âme de l’hôtel est le maître des clés, le concierge Gustave H. (Ralph Fiennes). Il se montre à la fois autoritaire et commercial, pédéraste et gigolo, élégant et d’humour tout britannique (les mœurs de même) – en bref prêt à tous les compromis pour assurer à la clientèle le meilleur service.

Il trouve engagé sans qu’il soit au courant un nouveau Lobby Boy adolescent (garçon d’étage), qui se nomme Zéro Mustapha (Tony Revolori). Zéro parce qu’il ne sait rien, n’a aucune compétence, n’a fait aucune étude et vient d’un pays de bougnoules qui n’arrête pas de se massacrer. Mais Zéro est justement la page blanche qui va permettre à Monsieur Gustave d’imprimer sa marque, de l’intégrer à sa société d’adoption et d’en faire son héritier.

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L’Europe change, la Mitteleuropa cosmopolite et policée disparaît, laissant place à la brutalité prussienne d’abord et nazie ensuite. Les grands de ce monde meurent, leurs héritiers se déchirent pour de sordides histoires d’argent, bien loin de l’honneur et du service qui était de mise avant. La vertu, dès lors, est de ne pas en avoir : c’est de s’adapter ! D’où le côté à la fois dandy et théâtral de Gustave. Quoi de mieux qu’un larbin doré habitué à tout, et d’un immigré adolescent désirant s’assimiler ?

La grande comtesse habituée de The Grand, Madame Villeneuve Desgoffe und Taxis (Tilda Swinton), est solitaire parce que ses fils et filles n’attendent que sa mort pour l’héritage. Elle se trouve entourée d’attentions (et plus car affinité) par Monsieur Gustave, qui la contente de toutes les manières. Ce pourquoi, quand elle meurt, elle lui lègue le tableau inestimable qui le représente le mieux, un Garçon à la pomme, que Gustave décrit comme la fragilité du passage de l’enfance à l’adolescence. Pâte malléable, le garçon de cet âge a devant lui tous les possibles, toutes les expériences, tous les apprentissages. Il est l’éternel avenir, la quintessence de ce que l’on demande à un serviteur des Grands : ne jamais être lui-même mais toujours en devenir, mimétique avec ceux qu’il sert. Beau et changeant – vain.

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Monsieur Gustave aime les jeunes garçons autant que les vieilles dames ; le sexe avec eux n’engage pas mais le cœur, si. Tout est allusion et illusion, mais retrouver à la frontière dans le train comme chef du détachement militaire qui contrôle les passeports un ancien client, qu’il a connu enfant solitaire et à qui il a fait beaucoup de bien, permet le contre-don nécessaire à laisser libre le nouveau Lobby Boy sans papier. Lequel n’est pas intéressé à en savoir plus, car non seulement il se peint au crayon une fine moustache pour faire adulte mais il aime les filles, notamment l’apprentie du pâtissier Mendel.

The Grand Budapest Hotel zero et la fille patissier

Action, testament révisé, poursuite en luge, effets de surprise, évasion de forteresse par un tunnel creusés aux pics dissimulés en pâtisseries, quiproquos cocasses, quête policière, mafia des concierges de palaces, tueur et témoins assassinés par les fils voués aux nazis, cela dans un décor suranné volontiers kitsch (façade rose bonbon, funiculaire jouet, château immense aux couloirs interminables, téléphériques qui se croisent en altitude) – tout est fait pour dépayser et composer un conte baroque sur Le monde d’hier.

L’histoire est dite par un écrivain dandy (Jude Law) lorsqu’il rencontre après la chute du communisme le mystérieux propriétaire du grand hôtel (F. Murray Abraham) qui n’est autre que Zéro, héritier de Gustave qui a hérité de Madame. Le palace est délabré, presque vide. La société n’est plus la même et si les êtres solitaires sont toujours clients, ils sont bien moins nombreux.

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Le seul héritage qui vaut, au fond, apparaît comme le message cosmopolite de la défunte civilisation Mitteleuropa : mieux vaut adopter que générer, le sang ne préservant ni l’honneur ni la vertu ; mieux vaut s’ouvrir aux autres cultures, la pureté de la race engendrant esprit obtus et barbarie égoïste ; mieux vaut aimer que haïr, la solitude écartée valant reconnaissance éternelle ; mieux vaut résister que se laisser faire, puisque l’avenir se construit contre l’apathie.

Drôle, rebondissant, coloré, voilà un bon film d’hiver.

DVD The Grand Budapest Hotel + A bord du Darjeeling Limited, de Wes Anderson avec Ralph Fiennes, F. Murray Abraham, Tony Revolori, Owen Wilson, Adrien Brody, blu-ray Pathé 2015, €14.99

The Grand Budapest Hotel seul, 20th Century Fox 2014, blu-ray €14.99, normal €8.49

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Retour final à Katmandou

Un taxi poussif, une vieille Toyota affichant 70 000 km au compteur mais ne dépassant pas les 40 km/h dans de grands craquements de vitesses, nous permet de rejoindre l’hôtel Vajra dans Katmandou pour 30 roupies. La douche chaude est bienfaisante. À 18h30 nous avons rendez-vous avec Tara devant l’hôtel Annapurna pour assister au spectacle d’une heure de l’Everest Cultural Society, un groupe pour touristes qui présente des danses népalaises et des saynètes de cirque comme la danse du yack (avec une grosse bête en peluche) et la danse du paon, ou encore le médecin-sorcier avaleur de feu et roulant des yeux blancs. Vingt-quatre danses et scènes diverses se déroulent dans une salle de patronage, devant des touristes qui mitraillent au flash et font ronronner leurs caméscopes. Les autres du groupe ont trouvé le spectacle « nul », moi j’ai été séduit par la fraîcheur populaire de certaines danses et par le professionnalisme des danseurs. Bien sûr, j’ai été agacé par les touristes à photos et l’aspect commercial de l’ensemble, mais bien qu’édulcoré et aseptisé, il reste quelque chose dans ce spectacle de l’intention initiale et de l’expression naturelle du corps.

katmandou danses

Le dîner a lieu dans « le meilleur restaurant de Katmandou » selon Tara, le Gahare Kabab, juste à côté de l’hôtel. Il existe aussi un très bon restaurant népalais, nous dit encore Tara, le Sunkosi, un peu plus loin dans l’avenue chic qui mène au Palais royal. Nous prenons un cocktail « Annapurna » à la vodka, Cointreau, jus de citron et blanc d’œuf battu. Une invention locale peu goûteuse. En revanche le tandoori de poulet est délicieux, même s’il est emprunté à la cuisine indienne. Il est accompagné de riz parfumé et d’épinards. En dessert, un truc spongieux et écœurant de sucre, le gulab jamun indien qui est une sorte de fromage. Je préfère la glace indienne aux amandes, couverte de gingembre râpé. Avec la chaleur du restaurant, et certains antécédents médicaux, Françoise a un malaise et Elle officie. La situation s’améliore et nous retournons par les rues sombres et presque désertes où l’on se demande toujours sur quoi l’on marche.

katmandou nepal fenetre de la kumari

Le lever a lieu à sept heure trente pour conduire certains à l’aéroport. Nous sommes cinq à nous être inscrits pour un survol de la chaîne de l’Everest en Twin Otter, pour 95$. Las ! nous attendrons deux heures pour rien. Le vol est annulé pour mauvaise visibilité. Remboursés, nous rejoignons les autres au rendez-vous fixé devant l’hôtel Annapurna, ce qui est commode parce qu’il est facile à trouver et que tout le monde connaît. Dominique a trouvé un livre pour le cadeau de Tara, « l’Art du Népal » dans les collections du musée de Los Angeles. C’est une bonne idée, les collections américaines sont loin et elle ne les a peut-être jamais vues. Cela nous fait 70 roupies chacun.

katmandou nepal hamman dhoka

Puis nous nous séparons pour voir la ville. Elle, Christine, Françoise et moi allons vers Durban Square et Hanuman Place pour sa dizaine de temples et son stupa dans lequel l’arbre vivace a crevé le toit. Cette description de Muriel Cerf dans son livre, L’Antivoyage, m’avait frappé. Elle est tout un symbole de vivacité dans la pauvreté. Au Népal, tout un peuple fait craquer les vieilleries et contraint la terre de sa force vitale. Il y a foule.

katmandou pipal crevant plafond du temple

Se mêlent les cris des vendeurs de légumes, les sonnettes des vélos, les tut-tut électriques des motos, les piaillements des gosses très débraillés. Poussière, odeur d’essence mal raffinée, rance des lampes à beurre qui brûlent en offrande, suri des ordures qui pourrissent au soleil.

katmandou nepal sechage recolte

Je suis un peu saoulé de ce monde grouillant, exigeant beaucoup des sens, où le pittoresque se noie dans la masse. La capitale est trop vaste, les monuments trop serrés et trop crasseux, les avenues trop poussiéreuses et trop remplies de foule. Nous nous sentions plus à l’aise dans les bourgades de campagne, ou dans les petites villes de la vallée, Bodnath, Bhaktapur, ou même Patan. À Katmandou, Freak Street mériterait de s’appeler aujourd’hui Frippes Street tant les boutiques de vêtements, de souvenirs, de restauration pour touristes, encombrent les devantures ; elle s’appelle en fait Jhochen Tole pour les Népalais. Nous prenons un riz aux légumes et curry à l’Oasis, repéré par Elle dans le Guide du Routard. Comme souvent dans ces lieux notés par la bible du touriste moyen, il n’y a que des touristes. Un italien et son ami, un peu « de la jaquette » comme le dit Christine, frétillent et nous parlent en anglais. Une américaine au minois pékinois, chapeau tibétain d’uniforme sur la tête, parle un peu français. Il semble être d’usage d’aborder tout le monde, à la hippie, quand on est touriste à Katmandou.

katmandou nepal fruits

Nous revenons vers l’hôtel dans la lumière dorée de fin d’après-midi. Nous terminons le périple par le grand temple de Swayambunath. De jolis yeux nous regardent depuis le stupa doré, mais il y a trop de mendiants professionnels et de stands de bimbeloterie à mon goût.

katmandou kali

Invités ce dernier soir « chez » Tara Boum, nous voici à 19h au rond-point en face du Palais Royal. Un « frère » de Tara – le vrai – nous accueille, l’artiste qui peint et qui expose et à qui Elle a acheté deux toiles ce matin, pour deux fois deux cents dollars. Il nous conduit à une petite maison de trois pièces presque en face du palais : le royaume népalais de Tara. Whisky, bière, Coca, Fanta, préparent le gosier pour le riz-curry-poulet traditionnel cuisiné par Ram, comme pendant le trek. Il nous sert avec son visage de play-boy chinois et sa gentillesse naturelle. Sont présents aussi trois « frères », les plus drôles (le plus jeune est gras comme un Ganesh) – ainsi que Louza, le jeune aide-cuisinier qui danse si bien et qui avoue enfin ce soir n’avoir guère que quinze ans. Louza, en népalais signifie quelque chose comme « zut ». Ce n’est pas le nom du garçon mais son surnom, acquis un jour d’inattention. Il danse toujours aussi bien et c’est un plaisir esthétique de le voir évoluer, maître de son corps qui, de trapu, devient léger, possédé par le rythme, mu avec une grâce qu’il n’a pas dans la vie courante. Danse aussi un porteur, « un joli » selon Christine, le « torse triangulaire » comme elle les aime.

Michel a trouvé « un copain » cet après-midi et est invité. Il nous quitte dans la soirée pour rejoindre son jeune vendeur. Christine soupçonne quelques mœurs non conformes, mais Michel est naturellement liant et aime rencontrer les gens nouveaux ; je crois qu’il en a aussi un peu marre du groupe après deux semaines, ce qui peut se comprendre avec toutes ces femmes…

Nous revenons à l’hôtel dans les rues noires après cette belle soirée d’adieu.

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Nous nous levons à 7h30… pour rien. L’avion, prévu à 11h, ne part pas avant 21h30 en raison de « problèmes techniques » ! La RNAC ne possède que trois avions qui font la rotation avec l’extérieur. Celui qui vient de rentrer est en panne de radio. Mais cela, nous ne le saurons pas avant… 15h ! Aussi, nous faisons nos adieux à Tara, Cham, Ram, Lama, Git et les autres. Tara a amené Rahula, son petit garçon de trois ans tout timide devant ces gens qu’il ne connaît pas. Il sera beau. Un bus nous emmène gratuitement jusqu’à un grand hôtel de luxe, le Saaltee Obernoi, à l’ouest de la Vishnu mati. Le self-déjeuner est superbe.

katmandou nepal

Depuis le lever jusqu’à l’atterrissage à Paris s’écoulent 31 heures. L’avion part effectivement à 21h30 – il ne devait pas arriver à Francfort, sa destination, entre 1h et 6h du matin puisque Francfort est fermé pour le confort des riverains. Après avoir discuté des membres du groupe et de « sociogrammes » avec Michel, nous faisons escale à Dubaï. Selon Michel, ce groupe a trois « leaders » ; il y a ensuite les satellites, puis les marginaux. Michel se place en « intermédiaire » entre les sous-groupes. Il aime à jouer ce rôle étant, selon ses dires, assez « mouton de panurge », d’accord avec tout le monde pour avoir la paix. Mais ce schématisme groupal, issu des instituts de formation de l’Éducation nationale, me laisse dubitatif. C’est plaquer une grille toute faite sur des relations mouvantes et éphémères. Et son pouvoir explicatif est faible. Elle et Christine ne cessent elles aussi de discuter sur le groupe, comme des vautours fascinés par la charogne. Elles critiquent Annie trop pomponnée, Sylvie trop fade, Michel opportuniste, Christophe coincé, Lily « moi je », et ainsi de suite. Je ne sais ce qu’elles disent de moi derrière mon dos ! Un groupe trop parisien, la nouveauté du circuit et les éternelles grèves de courrier des années 1980 ayant empêché la province de recevoir à temps le catalogue. Un prof et une ex-instit dignes représentants de la gent enseignante et – comme toujours – insupportables : ils savent tout et parlent tout le temps. Un niveau d’effort trop faible, la marche facile attire n’importe qui et surtout les vieux qui se croient sportifs quand le voyage est lointain et cher.

katmandou nepal temple

J’avais 30 ans de moins alors et me sentais trop materné par l’organisation, omniprésente : quatre sherpas plus Tara, plus les cuisiniers et les porteurs, soit vingt népalais pour dix marcheurs. Avec cela, l’eau chaude le matin, la tasse de thé au réveil, les tentes toutes montées, le serre-file dans les marches… Je n’étais pas venu pour retrouver le Club Med. Malgré cela, les gens, le paysage, Tara… Le Népal est un beau pays. J’y reviendrai.

Fin du voyage

Ce circuit de randonnée facile de Terres d’aventure existe toujours, même s’il ne part pas cette année en raison du tremblement de terre.

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Stupa de Bodnath

Un minibus nous attend ensuite pour nous conduire à Bodnath, que nous évoquions ce midi. Les porteurs ont fait déposer nos bagages à l’hôtel Tara Gaon.

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Nous visitons alors le grand stupa. C’est une coupole couleur d’œuf d’autruche qui évoque une pièce montée munie de deux yeux bridés qui nous regardent. Le nez en forme de point d’interrogation nous questionne. Les tissus à prières attachés aux mâts alentour claquent à la brise. L’énormité du monument, ces yeux peints, ces symboles, sont fascinants. Comme la vie qui continue à son ombre. Des gamins jouent en bandes sur les terrasses.

troisieme oeil de bodnat

Autour du monument s’ouvrent des boutiques de souvenirs où l’on fait le plus prosaïque commerce. Des scènes de rue pittoresques témoignent que l’on n’est pas ici dans un équivalent de Lourdes ou de Saint-Pierre de Rome. Le sacré participe de la vie quotidienne. C’est ainsi que s’ouvre, en face d’un temple, une boutique à l’enseigne de « Bouddha Provision Store », un bazar empli de caisses de bières et de boites de conserve. Il est envahi de petits enfants qui jacassent et qui jouent sur ses marches ouvertes sur la rue.

bouddha provision store bodnat nepal

Nous assistons en spectateurs à la cérémonie du soir d’un petit temple bouddhiste qui s’ouvre sur la place du stupa. Les prières chantées sont répétitives, rythmées par le tambour, que viennent supplanter parfois les sons discordants des trompes tibétaines et des cymbales. Les moines regardent ailleurs tout en psalmodiant, et même rient, l’esprit ailleurs.

temple sculpte a bodnat nepal

La cérémonie est un rite qui doit être accompli, pas une prière personnelle. Répéter vaut, l’attention n’est pas requise. Nous laissons quelques billets en offrande, dans la fumée d’encens et l’odeur du beurre qui grésille autour des mèches.

monastere tibetain bodnat nepal

Nous visitons un peu plus loin un monastère tout neuf en béton. Dans l’oratoire fraîchement repeint, les couleurs explosent dans des scènes naïves et criardes. Dieux et démons sont emmêlés (comme dans la vie ?), un grand Bouddha au visage de terre est vêtu d’or et de pierres précieuses, lui qui a tout quitté pour aller méditer nu. Il trône maintenant vêtu en prince derrière une vitre.

bouddha de bodnat nepal

Le moine en robe grenat qui nous explique le temple ne parle pas népali mais tibétain et anglais. Il est à Bodnath depuis trois ans seulement et fait partie de ces réfugiés tibétains qui se sont installés au Népal pour exercer librement leur culte, sévèrement contrôlé par les envahisseurs chinois du Tibet. Un moinillon de 14 ans le rejoint, glissant silencieusement sur ses pieds nus. Lorsque l’adulte s’aperçoit de la présence de l’enfant, il lui presse discrètement les mains. Geste de tendresse pour un filleul exilé comme lui en terre étrangère ; geste de maître pour son disciple.

moine tibetain bodnat

On assiste souvent à des gestes d’affection de ce genre en public, entre adultes et enfants ou entre pairs, les mains sur les épaules, la prise des deux mains, la pression d’une main sur le bras, la caresse de la nuque ou des cheveux. Tous ces gestes de gentillesse et d’abandon que nous n’osons plus faire dans nos pays coincés par la morale judéo-chrétienne. Cela « pourrait » être mal interprété par les pisse-froid qui ont la hantise de leurs propres pulsions et s’empressent de les voir chez les autres, complaisamment. Un « toucher » peut-être trop animal pour nos conceptions binaires du Bien et du Mal, de l’Esprit et du Corps, du Pur et du Sale – toutes ces inepties sorties de la Bible ?

gamin demi nu bodnat nepal

Le soleil se couche. Il fait tout de suite froid, bien que nous soyons largement redescendus en altitude. Des gamins, pauvrement vêtus, ne portent parfois qu’une veste sur leur poitrine nue. L’hôtel est confortable et nous change de la tente, mais il n’a pas de douches chaudes.

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Première vision de Katmandou

À l’atterrissage il n’est qu’aux environs de quatorze heures, heure locale. Mais il commence à pleuvoir. La pluie ne nous lâchera pas de sitôt. Dans l’aéroport de Katmandou, ce qui me frappe en premier lieu c’est l’odeur. Un mélange léger de graisse corporelle, d’épices, de fumée de cigarette. L’odeur du pays. Les gens ont cette même odeur sur eux. Quant aux couleurs, auxquelles je m’attendais après la lecture du livre de la routarde Muriel Cerf, elles sont noyées par la pluie. Le tapis roulant des bagages ne fonctionne pas, mais les douaniers fouillent tous les sacs – des fois que nous importions de la drogue, on n’est jamais trop prudents ! Tout se passe lentement, mais de manière bon enfant : c’est l’Asie. À la sortie, des gamins assez grands se précipitent pour porter les bagages des voyageurs et gagner ainsi quelques sous auprès des touristes ignorants des prix locaux et démunis encore de roupies. Les pièces étrangères se négocient dans la ville, auprès de ceux qui voyageront et, malgré la décote, leur pouvoir d’achat est si fort qu’elles demeurent un fructueux pourboire. Nous ne savons rien encore de tout cela.

katmandou nepal 1988

L’accueil de notre agence est effectué par Tara, l’épouse népalaise de l’un des fondateurs de Terre d’Aventures. C’est une belle femme au teint mat, pas très grande mais aux yeux vif et brillants et à l’opulente chevelure noire. Elle parle français. Ses boys nous passent au cou un collier de fleurs jaune safran et odorantes, des œillets d’inde, parsemés d’hibiscus rouge vermillon.

tara nepal katmandou

Depuis le bus qui nous conduit à l’hôtel, nous avons un bref aperçu de la ville de Katmandou, 20 ans après 1968. Les rues sont à peine pavées, couvertes de boue. Les maisons sont bâties de terre liée de bouse sur des armatures en bois. Les plus belles sont de briques. Les plus anciennes ont un balcon traditionnel en bois de teck ouvragé et des fenêtres aux jalousies sculptées si finement que le bois en devient de la dentelle. Je suis déçu par les couleurs : tout paraît vert et ocre, comme camouflé, même les gens. Est-ce la saison qui veut cela ? Il me semblait avoir lu chez Muriel que les couleurs « explosaient » dans cette ville. L’auteur avait-elle trop fumé ? Il paraît que l’on voit alors les éléphants roses et le monde fluo… Nous verrons le soir quelques petites filles en rouge vif, un vermillon qui irradie, et les statues de temples peintes en jaune citron, vert pelouse et bleu mer, mais l’impression générale est au terne.

On nous conduit à l’hôtel Vajra, un bâtiment original en briques aux superbes décors de bois en style ancien. La porte d’entrée en teck noir, sculptée sur toute sa surface, s’ouvre comme celle d’un temple. Les balcons sont ouvragés. La chambre est confortable, construite dans une annexe de même style. La douche est chaude mais il n’y a pas de chauffage. L’humidité et l’inertie physique du voyage nous rendent frileux.

Katmandou plan

Comme le jour descend déjà, vers seize heures, nous allons faire un tour en ville. Elle fait tiers-monde avec ses chiens pelés, ses gamins terreux et dépenaillés, ses poules qui picorent jusque dans les maisons, ses échoppes ouvertes sur la rue où les artisans font travailler des apprentis tout jeune. Peu de voitures sillonnent les rues, mais des motos et des rickshaws. Le tut-tut ou l’appel sont de rigueur pour passer entre les piétons qui grouillent sans se préoccuper de la circulation. Nous déambulons dans les ruelles boueuses de cet hiver pluvieux. Le centre-ville a pour moi un aspect médiéval par son accumulation d’échoppes et d’animaux, son marché en plein air où les paysans venus de la campagne proche vendent leurs légumes pour quelques sous, ses gosses omniprésent affairés à de petits métiers, les mœurs crues, les attitudes populaires. On regarde l’étranger, on l’aborde pour lui vendre des babioles, mais rien de collant comme en Afrique du nord. Ici, les gens sont gentils et rieurs. L’Asie toujours. Innombrables sourires, regards un peu réservés, petites filles au maintien sérieux, drapées dans ce sari indien qui les empreint comme une toge, jeunes garçons plus délurés, certains heureux de se faire remarquer. Et puis, au détour d’une rue étroite aux maisons ornées de balcons de bois, surgit une place, un temple. Il est ouvert, public, offre les sculptures de ses dieux et de ses déesses aux offrandes. On prie en faisant le tour à l’extérieur : rien à voir avec la foi intime de nos cathédrales aux chapelles comme des grottes. Ici, tout (mais oui, tout) se passe en plein air, sous les yeux des autres et du ciel – sauf l’amour.

gamin depenaille nepal

Autre quartier, autre univers. Près du palais du Gouvernement, la ville est plus occidentale, les avenues plus larges. Là s’étalent les grands hôtels et les agences de trek. Quelques antiquaires appâtent le touriste fortuné avec des bronzes chantournés du pays dans leur vitrine. Près du pont, nous retrouvons un quartier plus populaire où une « rue Mouffetard » locale propose ses boutiques de souvenirs emplies de babioles et cartes postales, et des restaurants.

katmandou et bagmati nepal

Sur les conseils de Tara, nous échouons au « Tibet’s Kitchen ». Dominique (qui en fait s’appelle Jean-Louis) est déjà venu deux fois à Katmandou et nous conduit par les ruelles étranges et sombres. Les serveurs sont jeunes, gais et beaux. Les aide-cuisiniers, plutôt sales, sont des enfants d’une douzaine d’années. La clientèle est uniquement étrangère, une famille anglaise avec deux jeunes enfants, des filles allemandes affublées de drapeaux tibétains pour protester contre la Chine occupante. Nous goûtons la soupe « genre minestrone » indiquée sur le menu, des légumes, des pâtes et des tomates, avec une cuillerée de lait fermenté. Cela paraît délicieux à nos palais affamés de curiosité exotique. Puis arrive une assiette de légumes où trône un œuf cassé. Certains osent les « momos », ces raviolis tibétains fourrés d’une farce végétale. Pour finir, l’apple-pie, une recette normande implantée en Angleterre par Guillaume, puis en Amérique par l’émigration française, introduite ici par les routards américains des années soixante qui avaient la nostalgie des bonnes pâtisseries de « Mum » ! Du thé pour tout le monde, très brun, au goût chaud et fort comme le thé russe. Il vient des Indes et est grossièrement haché. Dominique, interrogé, nous parle un peu du bouddhisme tibétain ; il s’y intéresse comme s’il avait rêvé d’être moine dans la solitude parisienne de ses 45 ans. Ingénieur et célibataire, il vit « bio » et porte le physique austère d’un grand inquisiteur. Il est peu liant, un peu chiant, surtout très seul.

Il pleut très fort au sortir du restaurant. Nos yeux se ferment malgré nous par le double effet du décalage horaire et de la courte nuit dans l’avion. Nous prenons donc un taxi pour rentrer à l’hôtel. Le chauffeur est flanqué d’un accompagnateur – pourquoi ? Pour les dix que nous sommes, il doit faire trois voyages. Dans Katmandou à peine éclairé, sous la pluie battante, des piétons marchent encore malgré l’heure tardive. Des gamins en chemise ouverte et pieds nus vont à leurs affaires comme si l’eau était chaude sur la peau. Pour nous, la douche et le duvet nous réchaufferont. Nous sombrons dans un sommeil trop longtemps attendu.

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Sestri Levante

La ville, ancienne sur la presqu’île en bord de mer – où les gens pouvaient se réfugier en cas d’attaque – s’est étendue vers l’intérieur ; elle compte désormais près de 19 000 habitants, appelés Sestresi. Une villa des siècles passés est trop grande pour être désormais occupée par une seule famille ; les multiples serviteurs et la ribambelle de bambini ne sont plus de mode. Avec sa façade ocre rouge aux quatre niveaux et aux cinq fenêtres, elle est devenue un hôtel de luxe, ouvert sur le port, au parc aménagé d’une piscine. De grosses berlines allemandes, suisses et autrichiennes occupent les places sous les arbres.

sestri levante hotel de luxe

Nous la visitons depuis la rue du bord de mer. Son entrée est marquée par une cheminée monumentale à foyer de fonte et entour de céramique brune, éclairée par un gigantesque lustre de fer où sont plantées des bougies électriques. Le plafond à caissons est peint de scènes mythologiques arborant force nus musculeux. Des statues de bronze sur guéridons présentent un cavalier nu tenant trident et une femme nue aux seins pommés tenant une pomme. Dans le parc, un putto culotté verse de l’eau dans une gueule de poisson, ajoutant du frais à l’ombre propice des grands arbres.

sestri levante hotel de luxe cheminee

Les rues de Sestri sont étroites pour contrer la chaleur, mais aussi par tradition contre les pirates barbaresques sur la côte durant des siècles. On imagine mal aujourd’hui la crainte de toute voile sur la mer pour les habitants d’alors. Les gamins qui jouent à cette heure ci sans souci sur le sable étaient promptement razziés pour être vendus comme esclaves sexuels ou petits serviteurs ; les femmes se terraient de peur d’être enlevées pour les harems ou les bordels. Le barbaresque considérait tous les non-croyants en sa religion Unique comme du bétail bon à tous usages. Malgré notre « degré de civilisation », n’est-ce pas ce qui revient dans les zones livrées aux croyants les plus fanatiques, entre Syrie et Irak ? Les xénophobes racistes pour qui tout incroyant est une bête se mettent hors de l’humanité commune. Pourquoi les traiter comme s’ils étaient des nôtres ? Le film Mars Attacks a bien montré combien l’humanisme chrétien de principe était une niaiserie face aux inhumains.

sestri levante rues etroites

Les façades colorées sont ocre rouge, rose, ocre jaune, jaunes, beige, vert pâle. Certains encadrements de portes anciens, deux lions affrontés ou deux cornes d’abondance, sont faits d’ardoise, une pierre qui reluit à force de toucher, massive, brute, sombre. Une vitrine de boulangerie offre comme spécialité « les bonbons de la Vierge » ; tout ce que je peux vous dire est que ce ne sont pas des boules.

sestri levante bonbons de la vierge

Une plage très étroite, côté sud, offre son sable encombré de bateaux échoués et de parasols aux baigneurs du coin, coincés entre le flot et les maisons. L’absence de marée empêche l’inondation. Beaucoup de baigneurs avant midi, des gosses, des ados, mais aussi des adultes.

Le port de l’anse côté nord (la ville est une presqu’île qui s’avance dans la mer) est réservé aux plages d’hôtel, éclairée surtout l’après-midi, et aux clubs de canotage, kayaks et voiles. De jeunes adolescents en seuls bermudas sont en train de tirer des planches à voile de la réserve vers l’eau. Le leudo est un bateau de pêcheur traditionnel ligure dont la forme remonte au moyen âge. Le spécimen refait à neuf, échoué sur le sable et qui se visite, date de 1925 et a pour nom Nuevo Aiuto di Dio (nouvelle aide de Dieu). Navire standard attesté dans les écrits dès le 13ème siècle, il assurait couramment le commerce au 15ème.

sestri levante canoe

Un porche dans une ruelle nous permet d’accéder à un escalier qui monte sur les hauteurs. C’est le début du sentier nature de Punta Manara. Une jeune femme tenant son bébé dans les bras descend sous l’ombrage en sarouel, telle une madone de Palestine ; mais elle n’est pas du cru, elle parle étranger.

sestri levante madone

Bordés de murs enfermant des jardins sur la pente, le sentier passe par les oliveraies au sommet, avant de se perdre dans la forêt de résineux, de myrtes et de chêne-liège. Par les échancrures des feuillages, nous apercevons au loin la pointe de Portofino, au-delà de la baie du Silence. De loin, nous apercevons bien la presqu’île de Sestri Levante.

sestri levante paysage marin

Les oliviers sont bordés de filets aux mailles plus fines que ceux des pêcheurs. Ils servent à récolter les olives entre novembre et janvier. Laisser les olives à terre plus de 48 h donne un mauvais goût à l’huile, les filets permettent de les laisser suspendues. Mais l’huile vierge se presse dans les 24 h de la récolte. Pour les olives cueillies vertes, elles marinent un mois dans l’eau salée si l’eau est changée tous les jours, deux mois si l’eau n’est pas salée.

sestri levante oliviers

Un couple passe en descendant, un autre en montant. Montant l’homme pieds nus sur les cailloux ; descendant, un père et ses deux fils dont l’aîné en débardeur croit que nous parlons entre nous plusieurs langues, ne parvenant pas à reconnaître le français. Un poème d’amour d’une très jeune fille à son éphèbe s’étale au feutre sur un rocher, en italien. Le texte original donne à peu près ceci (pour autant qu’on puisse déchiffrer) : « 30/08/10 Je veux vivre avec toi. Je veux trouver tes mains qui le matin cherchent les miennes sous mes vêtements. Je veux garder ton visage irradié par le mouvement de l’amour que je ne peux toujours, par-dessus tout, ressentir sans de la peine. Je veux cuisiner tout le jour et brunir sur la table de la cuisine, tous riant de moi à faire l’amour sur la table de la cuisine. Je veux te garder, dans tes bras la nuit, toujours me sentir à la maison, sur ton cœur. J’ai envie de pleurer et de me donner à toi. Tu es à moi et je veux vivre avec toi, toujours !!! Je t’aime tellement, mon Simeon. » La conclusion un brin emphatique est celle de la Béatrice à son Dante.

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L’hôtel du lac Habanilla à Cuba

Douze heures après être partis ce matin arrivent enfin le lac et l’hôtel Hanabanilla. Sergio a eu ce nom dans la bouche toute la journée, savourant ces syllabes à la vanille comme il aurait sucé une glace. Il se fait une joie des deux jours que nous allons passer là, « dans la nature ». L’hôtel est un monstre à la soviétique, construit en plaques de béton modulaire. Cela résonne à l’intérieur et la lumière y est pauvre, apportée dans chaque chambre par une seule ampoule. Le vent violent siffle par les volets ouverts et les interstices des portes comme si un cyclone se préparait.

La chasse aux dollars commence une fois franchi le seuil. Une nuée de porteurs monopolise déjà l’entrée, « surveillant » les bagages, s’emparant des clés des chambres pour nous imposer le portage et la dîme dollar. Au dîner, le message écrit déposé sur la table est clair. Il est en trois exemplaires et en anglais, inutile de dire que vous ne l’avez pas vu. Il dit « si vous êtes contents du service, donnez-nous un pourboire ». C’est net et sans ambiguïté.

musiciens cubains

Nous ne sommes pas sitôt installés autour de la table qu’aussitôt quatre musiciens s’imposent et nous imposent leur soupe de rengaines cent fois entendues. Impossible d’avoir une quelconque conversation. Ils déposent sans vergogne leur corbeille à pourboire au milieu de la table aux deux tiers du dîner, un billet de un dollar déjà dedans pour bien montrer ce qu’ils attendent. Il faut voir leur tête quand, après avoir déposé un billet de 5$, Yves qui tient la caisse commune, prend le billet de 1$ pour le remplacer par des pièces. Les pièces ne se voient pas au fond de la corbeille et le billet de 5$ est caché par le rebord. Les musiciens doivent penser qu’il a tout repris ! Ils tiennent conciliabule un moment avant de jouer – mais sans conviction, un autre morceau pour donner le change. Ils s’empressent ensuite de ramasser ladite corbeille et c’est le soulagement quand ils voient qu’elle est quand même remplie. Le morceau suivant a nettement plus d’entrain.

billet 1 dollar #1

Des Cubains séjournent dans l’hôtel, en vacances. Nous les voyons jouer au billard lors du cocktail de bienvenue, un cuba libre au cola que Françoise n’aime pas (trop de rhum). Nous les voyons s’entasser dans la salle commune de restaurant, dont nous sommes dispensés par quelque privilège qui ne tient qu’à notre capacité en dollars : il est plus facile de nous traire dans une stalle séparée qu’au milieu de la grange. Nous les entendons ensuite se diriger vers la discothèque de béton hurlant, au bord de la piscine. L’architecture est si bien conçue que l’on entend la musique enregistrée jusque dans les chambres à l’autre bout de l’aile.

Le dîner était pauvre à nos yeux mais d’une richesse incomparable pour un Cubain. Il y avait du pain, du beurre et de la viande. Les locaux qui font la queue le matin devant les boulangeries ont leur pain de mie rationné alors que nous mangeons de petites miches issues de l’importation, surgelées en sac à destination des hôtels. Le beurre vient d’Europe. Quant à la viande, nous avions le choix, ce soir, entre poulet (toujours une cuisse, donc importé surgelé comme le reste), du jambon ou des truites en filet. J’ai choisi la truite. Elle était plutôt sèche.

cuisine cuba

Après un petit déjeuner étranger, au café sentant fort la carotte grillée, nous partons le long du lac artificiel. Comme à chaque fois que nous entreprenons une marche à Cuba, il se met à pleuvoir. Nous avons deux (oui, deux !) « guides » locaux, Rafaelo et Pedro. Ils sont chargés de nous faire suivre le sentier balisé, aménagé pour les touristes autour du lac, avec des panneaux indiquant les étapes et la longueur des randonnées…

Avec ce handicap, il faut justifier la chasse aux dollars. Donc Rafaelo nous montre les arbres, le sapotillier qui fleurit deux ans avant que son fruit ne mûrisse (la première année, la fleur ne laisse qu’un minuscule pré-fruit). Il nous montre la agruma aux neuf folioles, le dessus vernis vert, le dessous blanc mat. C’est l’arbre « hypocrite » selon lui. Lorsqu’on le voit blanc, il va pleuvoir, cela signifie que le vent retourne ses feuilles (que faut-il penser de cette explication simplette ?). Le buisson ziguaray sert à l’exorcisme. « L’arbre à touristes » est une sorte de saule dont l’écorce pèle « comme la peau du touriste au bout d’une semaine à Cuba »… On sent que Rafaelo a soigneusement collecté les blagues éculées les plus grosses, qu’il ressort aux groupes de niais qu’il convoie à longueur d’année, envoyés par le Tourisme Populaire ou les centres de vacances du Parti Communiste Français.

sapotillier

En s’élevant au-dessus du lac, le sentier fait prendre au paysage un air de Norvège. Nous n’apercevons aucune palme, seulement des feuillus qui descendent jusqu’aux rives. Le ciel est gris, les nuages tout en nuances, et la lumière d’aquarium qui règne aujourd’hui renforce cette impression de pays nordique. Il n’y a que la température qui ne peut se comparer à celle des fjords. Pedro, un grand sec et un peu demeuré, marche en débardeur sous la pluie. Il ne craint rien pour l’instant car, dès que la pluie s’arrête, la peau sèche très vite.

Nous abordons une casa blanca où une femme et deux petites filles attendent les touristes avec le café. Il s’agit d’une production locale, un nectar parfumé et très fort, servi dans de petits godets d’aluminium guère plus grands qu’un dé à coudre pour géant. La plus petite des filles a quatre ans et me dit s’appeler Melari.

lac habanilla cuba

Nous reprenons le sentier balisé jusqu’au sommet à 712,6 mètres au-dessus du niveau de la mer. Le barrage a été construit dès 1953 et achevé en 1961. Il est donc « révolutionnaire », comme presque tout ce qui semble exister à Cuba si l’on écoute ce que dit Sergio : avant, rien – après, tout ! La pluie, au sommet, se remet à tomber comme elle le fait par intermittence depuis ce matin, et elle bouche la vue.

Plus, loin, sur un col, la pluie redouble et c’est un déluge qui descend dru sur nos capes et fouette nos visages. Poussée par le vent, elle « tombe » même à l’horizontale, c’est la première fois que je constate ce phénomène ! La cape est vite traversée et nous nous réfugions derrière un bosquet pour attendre la fin de la bourrasque. Pedro, pas très futé, est complètement trempé et son débardeur ne l’habille plus vraiment. Il l’enlève et je lui prête une veste. Le sentier glisse, désormais, ruisselant d’eau et de boue. La pause pique-nique a lieu dans une ferme où les bancs sont couverts de fiente de poule. Des odeurs de merde montent des stalles qui servent de cuisine. Deux chiens, un chat noir, de nombreuses poules, un canard et même un cochon viennent se disputer nos miettes. Il faut entendre les cris d’orfraie de Françoise sur l’hygiène ambiante ! Comme nous venons de traverser des plantations de café, la mouture locale qui nous est servie en fin de sandwiches, est parfumée. Le grain est moulu dans un antique moulin à vis en fer, attaché au mur.

Nous reprenons la piste sous une pluie moins forte mais persistante. Nous descendons jusqu’à la rive du lac où un bateau de l’hôtel vient nous prendre pour nous faire traverser le bras d’eau jusqu’au bar d’été, en face. Il est prévu que nous dormions là ce soir. Ce n’est pas très nature… À notre arrivée, un troupeau de touristes locaux tue le temps à jouer aux cartes en buvant des colas. Sous la pluie, il n’y a que les enfants qui s’amusent, comme partout dans le monde. La plupart sont en débardeur – l’uniforme consacré des heures hors service scolaire. Ils jouent au ballon ou à se poursuivre sous l’eau qui dégouline du ciel et des toits des paillotes. Comme toujours, les petites filles restent sagement hors d’atteinte de la pluie, réfugiées près des mères qui papotent, alors que les petits garçons vont patauger dans les flaques, tête nue et gorge découverte comme s’il faisait soleil, indifférents aux températures. C’est un poncif des parents comme des moniteurs de colonies de vacances de vérifier l’habillement des garçons en-dessous de dix ans.

cuba libre

Nous tuons le temps en buvant des cocktails au rhum, des mojitos cette fois-ci. Le dîner, servi au porc, fait passer le temps et réchauffe un peu plus. Il est 21h quand nous installons les duvets un peu partout, si possible sous un toit de paillote. Je m’installe sur une table pour éviter l’humidité du sol et je fais quelques émules. La paillote est ouverte à tous les vents, mais l’air circule peu. S’il fait humide, il ne fait pas vraiment froid. Nous sommes sous les tropiques.

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Déjeuner cubain au village d’Ignacio

Nous quittons Baracoa pour reprendre les 49 km de la route révolutionnaire appelée la Farola. Des épiphytes – les bromélies – poussent sur les fils électriques tant l’atmosphère est chargée d’humidité. Parfois, des cerfs-volants faits de ficelle et de sacs plastiques sur une armature de bâton, pendent des fils électriques, enroulés par le vent. C’est un sport national enfantin que de faire voler ces oiseaux artificiels.

Sergio nous apprend dans le bus – car il parle toujours – qu’il descend d’Espagnols des Baléares et des Canaries, venus émigrer à Cuba au début du 20ème siècle étant données les conditions économiques de l’Espagne à cette époque. Il nous dit qu’il y a eu peu de mélanges entre races depuis l’abolition de l’esclavage en raison de la ségrégation sociale. Avant, les maîtres faisaient des enfants à leurs maîtresses esclaves ; après l’abolition, le mélange racial a été trop mal vu. Et aujourd’hui ? Sergio n’en dit mot. Je note qu’il glisse toujours sur ce qui n’est pas « dans la ligne ».

Dans un virage de la route, nous nous arrêtons un moment pour acheter de petites bananes parfumées et du cocorocho, cette pâte de fruits faite de coco mais aussi de goyave ou banane (ou orange, ou papaye) vendue en cornets de feuilles de bananier. Cette friandise est très sucrée, avec un goût de fumé qui doit venir de sa préparation artisanale. Selon les cornets (j’en goûte plusieurs), la saveur va de celle du tabac blond à celle du hareng saur. Les enfants d’ici en raffolent. Les vendeurs s’étagent au long de la route « touristique » mais aussi passage obligé des échanges cubains, privilégiant les aires de stationnement. Une femme d’âge mûr a un très beau visage. Un vieux très ridé regarde les étrangers sans un mot, le regard absent. La population de la région est saine et vigoureuse, c’est un plaisir esthétique de la regarder.

gamin noir cuba

Nous nous arrêtons au village d’Ignacio où le bus s’était enlisé à l’aller, il y a trois jours. Le chemin de terre du village conduit tout droit à la plage, une bande étroite de sable entre l’eau et les palétuviers. Cette fois, le chauffeur fait attention de ne pas recommencer à mettre ses roues où il ne faut pas. Le village est endormi dans la torpeur du midi ; les enfants sont encore à l’école, les plus grands loin d’ici. Ils ne reviendront que dans une heure ou deux. La mer est tiède, je me baigne. Mais les hautes vagues roulent bien le baigneur sur le sable grossier qui s’élève brusquement sur la rive. Attention aux rochers cachés qui peuvent blesser. L’une des filles en a fait l’expérience. Le soleil est très vif, assommant. Pas question d’en prendre un bain, nous risquons la brûlure.

Le repas est un pique-nique pris à l’hôtel ce matin. Il se compose de poulet et de frites molles. Mais Hector, le pêcheur, un moustachu en débardeur noir, nous a fait préparer trois poissons. Ce sont de gros pageots rosés, grillés, que l’on mange avec une sauce au citron vert ou au piment. Sa femme est là avec ses deux petits enfants dont l’un est encore au chaud dans son ventre. D’autres enfants voisins viennent nous entourer, curieux comme des chatons. Nous retrouvons le petit fier de sa plaie à la hanche. Un treize ans fin mais musclé déambule souplement, vêtu d’un simple pantalon coupé. Il a un beau sourire et la curiosité amusée de son âge pour les femmes d’Occident. Encore enfant il laisse sa mère lui caresser le visage mais, déjà homme, il a le geste protecteur envers les tout petits. Un sept ans un peu demeuré, au crâne en noix de coco, se met à pleurer. « Il a perdu son père », nous dit Hector, « tout le village l’a plus ou moins adopté mais il n’a pas toute sa tête ». Je lui offre du cocorocho, dont nous avons bien trop, comme aux autres enfants qui nous entourent, en m’adressant pour cela au plus vieux assis sur un tronc.

mere et fils ado cuba

Nous quittons ce hameau sympathique après une palabre d’intellos pour savoir s’il « faut » donner quelques dollars ou des objets, ou rien, ou… Sergio joue les Pilate (l’argent n’est pas « moral »), le pékinois donnerait bien « plus » (que quoi ? on ne sait pas), Françoise est « gênée ». Yves, qui tient la caisse, finit par trancher dans le consensus mou. Ce sera 5US$ qu’il fait accepter à Hector avec quelques mots de gentillesse.

Nous reprenons la route pour la partie la moins agréable, la plaine vers Guantanamo. Le soleil de côté laisse le paysage à contrejour. Les chochottes ont peur de la climatisation, d’autres ont trop chaud et menacent d’être malades, les vitres du bus ne sont pas prévues pour s’ouvrir… Encore une palabre d’intellos avant d’opter pour le bons sens : la climatisation.

L’hôtel de la chaîne Horizonte à Santiago est celui où nous avons pris le pique-nique du premier jour, à la descente de l’avion. Il est à l’écart de la ville, comme souvent les hôtels ici. Est-ce en raison de la pénurie de bâtiments assez vastes et suffisamment modernes dans le centre-ville pour accueillir des touristes ? Ou la volonté politique de parquer les étrangers à l’écart de la population ? Il faut dire que l’île a accueilli 10 millions de touristes l’année précédente. Nous sommes en pleine saison et il faut trouver à loger tout ce monde qui double pratiquement la population de l’île ! Les chambres de cet hôtel sont dispersées dans des bungalows semés dans un dédale de jardins. Il y a même une piscine.

pere et fils cuba

Après la douche et la prise d’un daïquiri au bord de la piscine, la nuit est tombée. Elle tombe tôt comme toujours sous les tropiques. Vers 18h le crépuscule est là, un quart d’heure plus tard il fait pleinement sombre. Le dîner s’effectue dans le périmètre de l’hôtel, dans un grand hall stalinien aux lustres « vieille Espagne » qui ressemble à un ancien réfectoire de couvent. Mais c’est une réalisation de la période socialiste, la lune de miel avec l’Union Soviétique ayant conduit à l’importation de modules de béton préformés pour construire des bâtiments. Le restaurant porte d’ailleurs le doux nom de « Leningrado » ! Le repas est au buffet. Chacun se rue sur les salades, ma stratégie consiste donc à aller directement aux plats chauds avant de revenir quand il n’y a plus personne. Le filet de poisson est goûteux, moins cuit qu’à midi, et ses légumes sont croquants. A ce que nous dit fièrement le cuisinier, il est importé surgelé : ce fait montre combien le socialisme est inefficace. Importer du poisson d’ailleurs dans une île entourée d’eaux poissonneuses, il n’y a vraiment que la vision « politique » socialiste de l’économie pour l’inventer !

cuba et caraibes carte

Françoise ne peut s’empêcher de faire la connaissance d’une tablée de congénères profs ! Ils sont américains – mais oui, des USA mêmes ! Elle peut enfin user de cet anglais qu’elle enseigne aux collégiens pour engager la conversation avec une dame d’âge mûr qui s’avère être une surveillante générale de lycée. Son groupe est de Boston. Tous ces grands sachants sont là « en mission officielle » d’étude du système éducatif. C’est la seule condition pour aller légalement à Cuba quand on est américain. Il faut cependant passer par un pays tiers pour atterrir à La Havane, en l’occurrence Montréal, car il n’y a pas de vols directs depuis les États-Unis. Sans « mission » – sportive, culturelle ou cours en tous genres – approuvée par le gouvernement, chacun aurait dû acquitter une amende pour avoir été dans un pays « proscrit ». A condition d’être contrôlé, bien sûr ! Hypocrisie typiquement protestante : tout est dans l’apparence mais le business est as usual.

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Route cubaine historique

Au petit village de Nagreta, tout au bord de la mer, le chauffeur engage le bus dans un chemin sableux « pour chercher un copain ». Il ne manque pas de s’enliser des quatre roues en tentant un demi-tour. Les femmes, les gosses, les hommes, sont là et palabrent. Chacun donne son avis, c’est la démocratie révolutionnaire en pleine action. Enfin, un vieux plus avisé que les autres prend seul l’initiative de faire creuser à la pelle le sable mou sous les roues, puis engager des pierres et une planche pour fabriquer un chemin de roulement solide. Il a dû faire l’armée. Les roues du bus retrouvent leur adhérence. Les gosses sont à la fête, aidant à pousser de leurs minuscules forces. Ils sont tous demi-nus, cuivrés de soleil, mais certains sont plus pâles de peau, les traits moins écrasés. L’un d’eux s’est fait une plaie profonde à la hanche droite. La plaie n’a pas été emballée mais désinfectée et séchée au permanganate. Cela lui trace une peinture de guerre. Il en est fier, et la montre à tout le monde. Cela suscite l’intérêt : « qu’est-ce que tu t’es fait ? – je suis tombé ». Nous n’en saurons pas plus.

garçon cuba

Il est 17h et le soleil descend déjà. Nous reprenons la route. Les montagnes se font plus escarpées ; l’asphalte serpente dans ses plis. Sergio nous apprends que nous empruntons la fameuse route au travers de la Farro, qui rejoint la partie nord de l’île. C’est une fierté cubaine, les grands travaux socialistes de génie civil pour désenclaver – et contrôler – la région, entrepris en 1964 après l’échec de l’invasion de la baie des Cochons. Certaines portions de la route sont carrément suspendues sur pilotis à flanc de montagne. Sergio est enthousiaste quand il en parle, on le sent vibrer.

famille de pecheurs cuba

La société de tourisme qui l’emploie est une émanation de l’armée. Comme en Chine, au Pakistan, en Égypte, l’armée a ses entreprises pour soulager le budget et – peut-être – préparer comme là-bas un avenir économique civil à certains hauts gradés dans l’après-castrisme. Pour le moment – comme au Pakistan – c’est une brigade militaire qui est chargée de l’entretien de cette route. On voit bien qu’elle est « stratégique » et pas uniquement à vertu de développement. Aux abords, des jeunes vendent du cocorocho, une pâte de noix de coco écrasée avec du miel, des bananes séchées ou tout autre fruit. La pâte est contenue dans des cornets de feuilles séchées. Nous en goûtons : c’est très sucré et cela tient au corps.

Partout au bord de la route, sur les rochers, sur les murs des maisons, sur les parapets des ponts, sont peints des slogans. Ce sont de grands mots vides qui clament dans le désert : « les paysans sont des combattants », « vive le socialisme et la révolution », « la patrie ou la mort », « combattons pour la justice sociale »… Philippe pense que ce pays est un conservatoire des années 60. Le temps s’est arrêté à cette époque et les dirigeants d’aujourd’hui revivent sans arrêt leur jeunesse. Si cela est vrai, seule l’usure biologique renouvellera la classe dirigeante, donc les façons de penser, comme dans l’URSS de Brejnev. La génération des 80 ans y a brusquement cédé la place à la génération des 50 ans parce que la mort est intervenue pour remplacer la démocratie défaillante.

Che guevara noir et blanc

Pour voir cette route « historique », véritable « monument national », à la « gloire de la révolution », nous nous sentons obligés de grimper sur un promontoire où un belvédère branlant a été installé, 420 mètres au-dessus de la mer. Le tenancier du bar volant au bord de la route nous demande 50 centavos (convertibles) par personne pour y accéder. On ne sait de tel droit. Est-ce lui qui a bâti ce mirador ? Touche-t-il ce droit pour le reverser aux œuvres révolutionnaires ? Le met-il tout simplement dans sa poche ? Comme il ne délivre aucun ticket, c’est sans doute la dernière hypothèse qui est la bonne. Tout est bon pour « faire du dollar ». D’en haut, on voit la végétation changer d’un versant à l’autre. Le climat du nord est moins sec, les bananiers et les mandariniers sont garnis de fruits. Des fougères commencent à peupler les talus. Les planches pour monter au belvédère se détachent partiellement et le gaz, en dessous, est impressionnant. Françoise en perd ses piles d’appareil photo (on se demande toujours comment elle réussit de tels exploits !) et Philippe se sent obligé de faire de l’acrobatie au-dessus du vide pour aller les récupérer là où elles sont tombées. « C’est comme pour attraper un edelweiss », dit-il, « toujours un peu plus loin ».

carte cuba baracoa

En bas, sous un slogan toujours aussi vide, « nous faisons avancer l’histoire en combattant pour le 26 », la curiosité a attiré deux filles, un jeune homme et un petit garçon. Ils se sont alignés pour regarder les touristes. Les filles sont un peu épaisses, moulées dans leurs débardeurs et bermudas. Le jeune homme peut avoir seize ans. Il est en pantalon, torse nu, une médaille brille sur sa poitrine au bout d’une longue chaîne. Il est baraqué, fier de son corps et agréable à voir. C’est un fauve au repos qui déplie ses muscles, saute avec agilité sur ses jambes et disparaît dans le sentier pentu, les omoplates dansant un moment entre les buissons. Il rejoint la route en contrebas où roule un chevichana, petit chariot local bâti de broc, fait de planches et de roues dont les roulements à billes sont récupérés. Les locaux utilisent ces chariots pour transporter l’eau par les sentiers raides, de la rivière en bas aux maisons du bord de route. On les garnit d’un bidon de pétrole vide, récupéré lui aussi.

jeune homme muscle de cuba

La nuit tombe, brusquement, comme toujours sous les tropiques. Le chauffeur ralentit. Les derniers 27 km sont très longs ; nous mettons plus d’une heure pour les franchir. Les phares éclairent rapidement les silhouettes en palabre au bord des maisons, ou en marche le long de la route. L’air est tiède, moite, la nuit détend les corps. Nous arrivons à la ville.

Baracoa était une ville « autrefois » isolée, avant le percement de la route. Elle a été fondée par les Français venus d’Haïti au 18ème siècle avec leurs esclaves noirs, fuyant la révolte. Restée enclavée, Baracoa est demeurée originale, nous dit-on. Elle nous attend. Pour l’instant, nous n’aspirons qu’à la chambre.

torse nu cuba

L’hôtel Porto Santo (le premier nom de la ville), en bord de mer, nous accueille avec artifice. Poignée de main du patron, cocktail de bienvenue, discours commercial pour vanter son spectacle à 21h… Nous n’en avons cure, après tant d’heures de voyage, nous préférons dormir. Les chambres sont spacieuses et bien achalandées. Le dîner est correct mais l’animation imposée saoule vite les atteints du décalage horaire. Trois musiciens viennent gratter de la guitare, agiter des maracas ou taper sur des tambours au ras de nos oreilles, tout en chantant Hasta siempre, Che Guevara. La révolution devenue une scie commerciale, on aura tout vu. Mais les Français aiment ça ; ex du Parti ou anciens révolutionnaires en chambre, ils ont « la nostalgie ». Pire encore : le patron fait défiler ses danseuses et ses danseurs, à peine vêtus, comme des bêtes de foire. Il en vante la viande, sans pudeur, comme un maquignon. Les petites sont toutes fières de se faire admirer la taille et les nichons. Elles sont fines et souples, les garçons fort minets, tous Noirs – car plus sensibles aux rythmes ? Cet étalage putassier me déplaît.

Nous dînons d’une soupe aux pâtes et au poisson, de bœuf en ragoût au riz et aux frites de plantains. Le biscuit au blanc d’œuf du final ne me séduit pas. L’animation vespérale annoncée attire les autres un quart d’heure au bord de la piscine. Les jeunes acteurs se trémoussent en rythme et ouvrent la bouche en play-back. Il ne s’agit que d’admirer les corps – peut-être peut-on les acheter pour une heure ? Fort heureusement, cette animation s’arrête à 22h car les chambres ne sont pas insonorisées. Nous avons du sommeil à rattraper et nous ne tardons pas à nous coucher après avoir défait nos affaires pour la première fois depuis Paris. Nous devons rester trois jours dans cet hôtel.

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Premiers tours de roues en bus à Cuba

Nous nous arrêtons brièvement dans un hôtel pour « prendre le pique-nique ». Nous le consommerons plus tard, lorsque l’heure (locale) sera venue – très tard ! En attendant, nous nous baladons un peu dans le parc. Le site est à l’écart de la ville. Un monument à la lutte révolutionnaire est instauré au sommet de la colline. Ce n’est pas la lutte de Fidel Castro mais, bien avant, celle contre les Espagnols, fin 19ème siècle. C’est un but de promenade pour les enfants et les adolescents de l’endroit. Cela leur permet aussi de rôder autour de l’hôtel aux étrangers et de grappiller des yeux quelques nouveautés ou, de la main, quelques dollars. Les très jeunes filles, poitrine en avant, draguent ouvertement l’étranger. Bien que j’accompagne Françoise, elles me font des bruits de baiser incitatifs et me chuchotent des propositions « for one dollar ». Les jeunes hommes, chemises ouvertes, veulent engager la conversation pour nous vendre tout ce qui peut se vendre, même en imagination. Il faut peu de dollars pour avoir satisfaction de n’importe quoi. J’en suis pantois. Françoise ne comprend pas car la « linguiste » ne sait rien de l’espagnol ; elle fait plutôt dans l’anglais et le germanique. Trop enfermée dans ses petits problèmes d’ego, elle ne cherche même pas à comprendre les propositions des jeunes alentours. Quand je lui en fais part, en termes légers, elle me rétorque : « mais non, tu te fais des idées. » Tant pis. La crédulité congénitale est impossible à soigner.

fille cuba

La chaleur moite s’élève avec l’heure solaire. La végétation tropicale exhale sourdement ses parfums entêtants. Un rapace plane lentement dans l’air lumineux ouvert sur le sud, vers les Caraïbes. Les enfants sourient, vêtus de shorts et de débardeurs vifs. Ils ont tous le souci de paraître, sauf pour quelques gavroches comme il y en a partout, qui vont mieux la peau nue. Les filles s’exhibent en jupes vraiment mini, en shorts très moulants, caracos serrés sur leur poitrine déjà opulente, dansant sur des chaussures à hautes semelles. Tout est forcé pour nos regards, les couleurs, les attitudes, le vêtement, le physique. Je conçois l’attrait que Cuba peut exercer sur les mâles aux sens exacerbés par les tropiques, et avides de jeune chair à prendre. Après l’expérience de l’avion, nous avons vu que les femelles aussi sont attirées par les peaux bronzées, à condition qu’elles soient communistes révolutionnaires (tout dans la tête, les filles).

che guevara string

Nous allons acheter de l’eau dans l’épicerie-bazar sur la route, en face de l’hôtel. Les gens du pays viennent faire quelques courses en ce dimanche. Un cerbère garde l’entrée et le refuse à quelques jeunes sans raison apparente. Les étals sont comme ceux connus en Bulgarie l’année 1976 : une console de pâtes comprenant une centaine de paquets marqués « pâtes », un rayon de sauce tomate, un guéridon de bouteilles d’eau « purifiée » – toujours une seule possibilité à la fois. Rien pour le désir, tout pour le seul besoin. Tristesse de l’austérité égalitaire, de la « morale » collectiviste : l’absence de choix appauvrit l’individu – c’est une volonté révolutionnaire d’abaissement  (tout le monde pareil) sous prétexte de « démocratie » – juste pour conserver le pouvoir une fois acquis…

Des adolescents viennent rêver devant les chaînes hifi vendues en dollars américains. Le matériel vient de Chine, pays « frère » qui n’a pas honte – lui – d’inoculer du « capitalisme » dans sa morale collective, par souci d’efficacité : « peu importe qu’un chat soit blanc ou jaune, pourvu qu’il attrape des souris » disait le vieux Deng. Ce pragmatisme apparaît bien « réactionnaire » au regard de l’austérité butée de Cuba. Une télé représente douze mois de salaire officiel moyen ici, selon Sergio. Mais les travailleurs « méritants » (selon les critères idéologiques) peuvent gagner des meritos, ces bons points scolaires qui permettent d’acquérir des biens ménagers dans les magasins en dollars. Les Cubains en rapport avec les touristes peuvent, eux, accumuler les pourboires en dollars pour les acquérir aussi. Sucer des bites capitalistes est une pente plus facile que lécher des culs idéologiques, on le comprend – mais cet état de fait n’encourage pas « la morale » pourtant largement affichée ! Le pays n’a été ouvert au tourisme qu’en 1994, lorsqu’il a fallu trouver une alternative vitale à la chute du soviétisme… et à la chute du PIB cubain de 35% la première année ! Je crois que la prostitution inévitable va changer le pays plus vite que les révolutionnaires vieillis le voudraient, mais pas en bien, hélas.

Cuba drague

Nous partons en bus pour la pointe sud de l’île, en passant par Guantanamo. Cette baie, à 910 km de La Havane, renferme une base américaine, louée par traité depuis 1903 pour 4085$ par an sans limitation dans le temps, après l’aide américaine accordée aux Cubains pour se libérer du joug colonial espagnol lors de la seconde guerre d’indépendance de 1895-1898. La base de Guantanamo est revenue sous le feu de l’actualité lorsque les Américains ont décidé d’y amener les prisonniers d’Al Qaida pris en Afghanistan pour les interroger. Ce n’est pas un territoire des États-Unis, donc le droit américain ne s’y applique pas… Raul Castro, frère du Président et ministre de la défense a dit que le respect mutuel régnait désormais entre États-Unis et Cuba et que, dans l’éventualité où un prisonnier afghan s’échapperait, il serait capturé et rendus aux États-Unis. Il faut dire qu’en novembre 2001, 20 millions de dollars de nourriture ont été vendus à Cuba par les compagnies américaines « pour raisons humanitaires » après le passage de l’ouragan Mitchell – et cela pour la première fois depuis la mise sous embargo de l’île révolutionnaire en 1960. Il faut dire aussi que Fidel Castro n’est plus le premier ennemi de l’Amérique, la base d’espionnage soviétique de Lourdes (tout un symbole que ce nom !) construite en 1964, a été fermée par Poutine pour économiser sa location inutile à Cuba (224.7 millions d’€ par an). Les deux pays ont intérêt, désormais, à normaliser leurs relations. L’embargo fait mal à Cuba, qui voudrait développer le tourisme dont son économie a besoin – et les touristes les plus nombreux, les plus riches et les plus près sont américains. Quant aux États-Unis, la lutte contre le terrorisme ne vise plus Castro depuis qu’il ne tente plus d’exporter la révolution un peu partout dans le monde et surtout en Amérique latine, arrière-cour des États-Unis. Nous voyons la baie mais pas la base. La route passe loin de l’observatoire qui permet de voir le site. C’est une zone militaire, il faut une autorisation pour accéder à la terrasse d’où l’on peut voir la base américaine. On dit qu’une longue-vue y est installée.

Cuba plage

Nous ne mangeons le pique-nique qu’à deux heures et demie de l’après-midi. Cette heure « espagnole » n’a pas été décolonisée avec le pays et nous avons faim ! Le bus s’est garé au bord d’une plage de sable sale qui est sensée nous offrir une occasion de bain. Malgré le soleil, cela ne fait envie à personne. Nous n’avons pas cessé de voyager depuis des heures et le bain n’est pas un plaisir. Les gosses des quelques maisons qui se sont posées près de la plage sont vêtus a minima, comme ceux des villages que nous avons traversés. Ils jouent au foot pieds nus dans la poussière, la peau noircie d’origine, mais aussi de s’exposer souvent au soleil. Ils sont bien nourris, bien bâtis, ils ont l’air heureux, mais les vêtements sont chers, pas de fabrication locale et sont à économiser. Des adultes nourriciers, des copains de jeu, un peu d’école, il n’en faut pas plus pour s’épanouir à cet âge.

jeu de ballon gamins cuba

La région est sèche, aride, il y pousse des cactus, des euphorbes et des palmiers saguay. La plage où nous pique-niquons est au bout d’un chemin qui prend sur la route. Nous mordons dans nos cuisses de poulet grillé mais les « frites » sont molles, graisseuses et froides – immondes. Des sandwiches au fromage sont formés de tranches « de travailleurs », d’un pain chimique typiquement socialiste. Nous en nourrissons un chien famélique et très laid, de même que des restes du poulet. Les cuisses qui restent, nous les donnons au grand-père des enfants qui jouent autour de nous. Le chien n’a pas dû manger autant à la fois depuis sa naissance car, le repas achevé, il part se coucher à l’abri d’un buisson. Le soda est chimique lui aussi, avec un vague goût orangé. Nous demandons à Sergio pourquoi il n’a pas prévu tout simplement de l’eau. La question n’appelle pas de réponse car celle-ci est purement administrative : ce n’est pas lui, c’est « on ».

Le sable de la plage est noir. L’eau de la mer Caraïbe est tiède, très salée (je la goûte). Je regarde l’horizon en m’ennuyant un peu. Rester sur une plage à ne rien faire m’a toujours ennuyé. Quelques garçons du village jouent avec un jeune chien de race bouledogue. Ils s’amusent à le jeter dans les vagues à bout de bras. Le chien, malgré ce traitement musclé, a l’air ravi. J’essayerais bien avec l’un des garçons, pour voir s’il serait aussi ravi. Au bout de trois quarts d’heure, le soleil a la complaisance de se cacher derrière d’épais nuages, ce qui assombrit aussitôt le paysage. La brise aidant, tout le monde a envie de partir, ce qui n’est pas plus mal.

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Destination Cuba

Les États-Unis et Cuba pourraient rouvrir leurs ambassades avant le sommet des Amériques, au Panama, qui se tiendra les 10 et 11 avril. François Hollande devrait se rendre à Cuba… C’est assez pour me faire ressouvenir de mon voyage dans l’île Caraïbe, il y a quelques années. La fin de l’isolement de l’un des derniers pays « communistes » de la planète n’est pas encore pour demain, Fidel Castro se dresse toujours en statue du Commandeur ; mais la fin est proche. Évidemment, Cuba est sur la liste des États soutenant ou finançant le terrorisme ; son retrait de cette liste doit d’abord être soumis au Congrès, dont les deux chambres sont dominées par les Républicains – franchement hostiles au régime Castro. Mais une levée d’embargo profiterait à l’agriculture américaine : un million de tonnes de blé est acheté chaque année par Cuba au Canada et à l’Europe. Il serait moins cher de le transporter depuis la Floride, en face. De quoi susciter la convoitise capitaliste…

Fidel castro dictateur

Dans la navette aéroport, à Madrid, je repère deux minettes venues de Paris ; elles se rendent à La Havane. Elles sont « graves » comme dirait l’Adolescent : minaudantes, miaulantes, affichées, supersapées, électriques et narcissiques, elles veulent aller représenter Paris dans les îles. Leur conversation – assez fort pour que tous autour les entende – sinon ce n’est pas drôle – ne porte que sur les garçons : « et Untel, il t’a appelé ? Attend, je vais lui téléphoner. Et Machin ? » Leur but est d’aller tout prosaïquement se faire brancher par les bien montés coupeurs de cannes. S’offrir au tiers-monde, n’est-ce pas faire preuve d’abnégation « dans le vent » ? Le tee-shirt de l’une d’elle annonce la couleur : « Besame mucho !« . En espagnol, cela signifie quelque chose comme baise-moi à mort…

Nous arrivons alors qu’il est 5h du matin en France ; il n’est que 23h à La Havane. Le décalage horaire nous épuise car nous avons tous mal dormi dans l’avion bien rempli, trop serrés, environnés de bruit. Le vol a fait le plein à Madrid de tout un groupe d’Espagnols, des jeunes de 18 ou 19 ans en vacances. Ils sont à mi-année d’entrée en faculté ou en école de commerce, ils se connaissent tous et discutent par groupes. L’un de leur centre est un couple de madrilènes branchés, beaux comme des dieux et aussi à l’aise. Ils s’aiment, se caressent au vu de tous, mignons comme tout. Leur douceur attire les filles comme un aimant et les garçons par rivalité. Ils font cellule et sont en même temps de plain-pied avec les autres, parlant et riant, jouant aux cartes. L’amante porte des cheveux noirs coiffés à la Jeanne d’Arc, un body gris moule sa poitrine appréciable. L’amant a de beaux cheveux aux reflets vénitiens qui lui retombent en mèche sur le front. Il en joue d’un geste machinal et charmant pour les repousser en arrière. Il montre des avant-bras et des épaules de véliplanchiste, bien pris dans une chemise de vichy bleu. Ils apparaissent particulièrement juvéniles et vulnérables au milieu des autres, grands machos aux barbes déjà bleues ou executives femelles au physique de paysannes du Middle-west, qui les accompagnent.

Cuba carte notre circuit

L’aéroport de La Havane est conçu comme une publicité pour le régime. Il est clean, moderne et international – pas du tout « socialiste » comme on peut le redouter. Une aire de jeu pour tout-petits, côté départs, s’aperçoit par la vitre. En revanche, malgré le nombre de fonctionnaires présents aux innombrables guichets, la queue à l’immigration dure longtemps. Il leur faut vérifier le faciès de tous ces étrangers, comparer les passeports avec les listes « noires » établies pour détecter les « espions de la CIA », je suppose.

De l’autre côté, nous accueille un Sergio local parlant français. Il nous déclare être d’origine espagnole, pour se poser au-dessus des métissés, la grande hantise caraïbe. Placide et enveloppé, nous verrons qu’il aime parler ; il débite déjà son discours uniforme au micro, dans le car qui nous emmène à l’hôtel Kohly. Nous n’y passons qu’une nuit courte, de minuit à 5h. L’obscurité est ponctuée des rythmes de la boite de nuit de l’hôtel, en pleine activité hebdomadaire en ces heures du samedi au dimanche. Suivent, au petit matin, des cris et des rires exacerbés des danseurs qui vont se finir dans la piscine. On entend de grands splash et les réflexions de la meneuse, une fille à voix de ventre. Exaspération sensuelle, exténuation physique, rauquerie du désir, tout cela passe par les voix dans le silence de nos insomnies.

L’en-cas du petit déjeuner exige de ne pas être pressé car il arrive un à un, selon les commandes, et parcimonieusement. Le café est à l’italienne, dans des tasses minuscules, peu fait pour abreuver la soif matinale. Les tartines semblent venir de Madrid tant elles se font attendre. Le beurre en plaquettes, lui, est importé de France.

Un autre bus nous mène à l’aéroport domestique Waijay, pour le vol intérieur jusqu’à Santiago. Le jour se lève à peine, mais il monte vite. Nous sommes juste au-dessous du Tropique du Capricorne. Les rues de La Havane sont encore désertes dans le gris de l’aube. Il pleut un peu. Mais quelques personnes attendent déjà aux arrêts de bus et un vendeur de beignets s’installe dans sa guérite. Circulent de rares automobiles. Je remarque quelques vieilles américaines, mais pas aussi rutilantes que sur les photos du tourisme. En fait, La Havane les use plus vite que le reste du pays. Sur les murs, les seules publicités sont révolutionnaires.

Cuba slogans revolutionnaires

Avec ses syllabes pleines et ses voyelles qui claquent, l’espagnol sonne ferme et définitif. Le slogan remplace la réflexion, ne reculant pas devant le jeu de mots ou l’association d’idées. Hasta la victoria (jusqu’à la victoire, phrase favorite du Che) sonne comme Hasta la vista (au revoir) ! Nous longeons des maisons basses entourées de quelques arbres qui ont l’âge de la Révolution, parfois munies d’un patio ouvert sur la rue. La banlieue près de l’aéroport domestique s’achève en casernes, usines et baraques. De jour, le soleil brille sur tout cela et donne un air riant aux choses. Dans l’atmosphère d’aquarium de cette aube au ciel bas, cette banlieue nous semble plutôt glauque, comme un bricolage fatigué. L’activisme factice remplace l’enthousiasme déclinant comme ce « Vive le Nième anniversaire de la Révolution ! » qui orne le mur face à l’entrée de l’aéroport domestique.

descamisados cuba

Françoise se dit « linguiste », ce qui fait quand même plus distingué que « prof d’anglais », vous ne trouvez pas ? Elle avoue d’ailleurs avoir des copies à corriger dès son retour… Mais elle angoisse. Elle ne sait pas si le passeport qu’elle présente « est le bon » (en a-t-elle un « vrai-faux » dans une autre poche ?). Elle s’aperçoit qu’elle n’a pas d’« autre gourde » (en dehors d’elle, je suppose ?), ni de canif, alors qu’elle s’est inscrite dans un groupe de randonnée ! Une Anne-Laure a les yeux à fleur de tête et le museau froncé d’un pékinois. C’en est irrésistible, d’autant qu’elle en a la naïveté hargneuse. Elle consulte en marketing et semble vouloir dès la première heure « prendre le groupe en main ». Elle occupe n’importe quel silence que lui laisse (parcimonieusement) Françoise pour nous raconter tout ce qui pourrait lui permettre de se présenter à son avantage. Ainsi, elle a « des amies cubaines » et vient ici souvent, parfois avec son frère qui a vaguement des idées révolutionnaires. Elle-même habite le 8ème arrondissement de Paris et est assistante en marketing pour une boite chic du boulevard Haussmann. En général, elle commence ses interventions de consultante en lançant à chaque patient un ballon tout en lui criant des insultes (passionnant !). Elle n’a pas pris le même avion que nous car elle « voulait voir ses amies » et a pris plutôt « un vol direct Air France », un jour plus tôt, qui ne lui a rien coûté avec les miles qu’elle a accumulé dans ses déplacements professionnels… C’en est saoulant ! Les autres sont plus discrets ; un Philippe deviendra même un ami.

Deux décollages et une escale plus tard, nous voici à l’aéroport de Santiago de Cuba. Il y fait chaud bien qu’une brise réussisse à descendre du nord. Sur le bord de la route, un petit à la main de son père en a ôté son tee-shirt. Nous nous apercevrons bien vite que cette attitude de quitter la chemise est très courante ici – se poser en Descamisado fait éminemment révolutionnaire ! Les automobiles qui circulent ici sont des Lada ou des Moskvitch ; les plus récentes sont japonaises. Je note quelques Fiat, Renault et Citroën. Un bus accordé à notre groupe nous pique au sortir de l’avion. Le chauffeur se prénomme Ricardo.

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Avion pour San Diego Californie

Le jour est enfin arrivé où il faut partir de notre fenua. C’est un vol Air Tahiti Nui qui nous amène à Los Angeles. L’avion est archi plein, pas une seule place de libre. On dirait que les affaires vont bien pour Air Tahiti Nui ! Notre ami J. nous attend à l’aéroport de Lax. La voiture est vaste pour contenir les trois dames, le chauffeur, les grosses valises et le chien Freddy. D’abord régler les problèmes bancaires de l’une d’entre nous puis direction la mer pour visiter sa maison de plage à Océanside Little Britany. Le lieu est sélect. Les frais de copropriété sont paraît-il très élevés mais le cadre est m a g n i f i q u e. Les demeures sont construites dans le style normand/breton. Ce lieu très privé a été créé par un architecte breton à la demande d’un soldat américain (fortuné sans doute) qui rentrait de la guerre 39-45 en Europe. Un petit en-cas « November pie » sur le pouce fera l’affaire.

san diego oceanside

J. nous mène jusqu’à San Diego où nous avons retenu un hôtel pour attendre le départ de la croisière. Il fait beau, le soleil brille, l’hôtel est simple et très propre dans le quartier de Little Italy. A cause des monstrueuses valises (pas la mienne !), la chambre est un peu exiguë. Le petit-déjeuner simple, café, pain-beurre-confiture, gaufres et sirop, est offert par l’hôtel Ce sont des personnes d’origine indienne qui le gèrent Un hôtel à privilégier si vous avez l’occasion de passer par San Diego.

san diego en route pour old town

Nous profitons de notre séjour dans cette ville pour la sillonner d’abord à pied puis la visiter à bord d’un trolleybus. Ce tour nous mènera de l’USS Midway, le célèbre porte-avion de la marine américaine, au Star of India dans le port, puis au quartier de Gaslamp lieu branché et centre de la vie nocturne ; au Convention Center, le centre des Congrès à l’architecture unique ; à l’Hôtel Marriot, la Place Horton Plaza avec ses boutiques et son architecture originale ; Little Italy, le quartier italien de San Diego où nous habitons.

san diego depuis coronado

Le Coronado que l’on atteint en roulant et traversant la baie de San Diego par l’immense Coronado Bay Bridge pour jouir d’une superbe vue de l’autre côté de la baie ; le Centre historique de la ville et la Fiesta de Reyes ; le Balboa Park, un superbe parc construit en l’honneur de Vasco Nunez de Balboa avec de splendides fontaines, l’architecture coloniale espagnole du bâtiment « El Prado », le Musée de l’homme avec son impressionnant clocher et son dôme bleu nuit. De quoi occuper toute une journée de loisirs, mais nous n’y resterons qu’une heure.

san diego balboa park

Quelques mots sur San Diego. C’est en 1542, l’expédition espagnole menée par Juan Rodriguez Cabrillo échappe à une terrible tempête en se réfugiant dans une baie inconnue peuplée d’Indiens. Il faudra attendre 1769 pour que les Espagnols s’y installent vraiment. Ils fondent la mission San Diego de Alcala, un centre religieux ayant pour but d’évangéliser les Indiens de Californie. Ce sera la première des 21 missions qui s’établiront sur la côte californienne. A la fin du 19ème siècle, de nombreux investisseurs comprennent le potentiel de San Diego avec sa baie naturelle, son climat exceptionnel et sa proximité avec le Mexique. Pourtant, il faut attendre la 2ème guerre Mondiale pour que San Diego se développe enfin. Le gouvernement décide d’y installer la base militaire principale de l’US Navy pour mener la guerre du Pacifique.

san diego sous marin

Quand la guerre prend fin, les marins et la base restent. La ville s’industrialise et l’économie prend son essor grâce à la construction d’un port et l’installation d’une industrie aéronavale qui construira les fusées Atlas. Le downtown de San Diego est réhabilité et met en valeur le patrimoine historique de la ville. Peu à peu, San Diego devient une ville résidentielle très attractive.

san diego immeuble

Aujourd’hui le tourisme participe beaucoup au dynamisme économique de la ville.

san diego carte park

Enfin, le jour de l’embarquement est arrivé. D’abord faire une première et longue queue pour déposer la valise, puis revenir en arrière et faire une seconde queue pour la vérification des pièces d’identité, passer le bagage à main dans l’œil qui voit tout. Ensuite patienter longtemps dans une autre queue pour entrer dans le bateau, récupérer les cartes d’accès à bord le « sea-pass » qui sera le sésame de la cabine, le laissez-passer lors des sorties aux escales, la « carte-bleue» pour les achats, boissons et autres paiements) – et surtout laisser l’empreinte de sa carte de paiement. C’est le plus important pour ce prestataire de services.
Il y a un guichet spécial « handicapés ou personnes ayant besoin d’aide ». Il y a foule de fauteuils roulants en tous genres, mais surtout des « vespas » des tricycles motorisés pour les personnes bien portants voire obèses. Parfois c’est le couple qui se véhicule chacun avec son « scooter renforcé ». Ces individus, nous les croiserons au restaurant, nous les verrons faisant la queue au guichet crèmes glacées, au guichet gâteaux, sodas, mais peu dans la salle de gym ou sur le circuit Marche du pont 11… A 15h45 tout le monde doit être à bord, le départ est fixé 17 heures. Quand toutes les démarches sont terminées, on est autorisé – enfin- à monter à bord, à boire une coupe de « champagne », à visiter sa cabine (les bagages suivront) et à aller grignoter au buffet.

san diego depuis le pont de l infinity

Ah ! oui, les tips (12 $ par jour forfaitaires) seront prélevés directement sur la carte bancaire en fin de croisière. Pas de billets ni de pièces à bord, tout ira sur le compte personnel de chaque participant On nous propose également de prendre des packages pour les boissons à bord : bière, vin, soda, bouteille d’eau minérale, alcools… Pour assister au dîner au restaurant nous devrons nous déguiser en Smart Casual (Tenue de ville) où une table pour trois nous est réservée au deuxième service, bien qu’ayant demandé le premier service ! Nous sommes instamment priées de nous laver les mains le plus souvent possible à l’eau chaude et au savon (c’est précisé) et d’user également du produit sanitaire qui sera versé dans nos mains à chaque entrée et sortie des restaurants.

Hiata de Tahiti

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Anuradhapura et Dambulla

Nous partons visiter Anuradhapura, ville sacrée construite autour d’une bouture de l’arbre de l’Éveil, figuier de Bouddha. Elle aurait été apportée au 3ème siècle par Sanghamita, nonne qui a fondé un ordre féminin. La ville fut donc capitale religieuse, donc politique, de l’île de Ceylan durant 1300 ans. Des invasions forcèrent son abandon en 993 et la jungle y avait repris ses droits. Mais la modernité a défriché tout cela, faisant ressurgir palais et monastères. Le guide nous montre des macaques « cyniques » (sinica), avec sa façon inimitable de parler le français. Pour lui, canal devient cannelle, la boisson le poison, la mangue lemon, l’abeille un label, l’oreille l’oreiller, le pilier la pilière (qui sert à quoi ?)…

temple Sri Maha Bodhi Anuradhapura sri lanka

Nous visitons tout d’abord le temple Sri Maha Bodhi, construit autour de la bouture d’Ashvattha, l’arbre sacré de Bodhgaya (un ficus religiosa) sous lequel Siddharta atteignit l’Illumination, apportée dans l’île par une princesse indienne au 3ème siècle avant notre ère. Le Mahawanso, chronique en vers palis des plus anciennes, fait une mention détaillée de la plantation du figuier par le roi Devenipiatissa, en 288 avant. Emporter ne serait-ce qu’une simple feuille serait un sacrilège. Il n’est pas faux de penser que la bouture initiale vit encore – mais dans ses rejetons. Le bois du banian ne vit pas vieux, mais se reproduit sans cesse, poussant ses rejets dans le sol. En raison du terrorisme qui a longtemps sévi au Sri-Lanka, nous devons passer par le détecteur de métaux et la fouille, garçons d’un côté, filles de l’autre, avant d’entrer dans l’enceinte du temple où jouent des singes et des enfants.

moonstone Anuradhapura sri lanka

Au bas des marches d’entrée du palais Mahasena, la pierre de seuil en demi-lune délicatement sculptée, du genre évidemment appelée Moonstone qui se trouve devant tous les temples, montre une frise où s’ébattent les éléphants, les chevaux et les lions, puis les cygnes, enfin les plantes. Ces demi-cercles symbolisent le passage du monde profane au monde sacré, suivant les étapes de la révélation.

gamin Anuradhapura sri lanka

Il faut se déchausser pour les temples et, pire, enlever toute coiffure. Dans certains temples hindouistes, on nous dit que la visite s’effectue non seulement pieds et tête nus mais aussi pour les hommes, torse nu. Sous le soleil écrasant, il y a de quoi attraper un coup de chaleur. L’ombrelle serait-elle la solution ?

procession Anuradhapura sri lanka

Le grand dagoba Thuparama, construit par le roi Tissa au 3ème siècle avant pour renfermer une clavicule de Bouddha est moins redoutable que le dagoba immaculé de Ruvanveliseya, le plus vénéré, réverbérant la lumière. Une procession colore la visite. L’ensemble a été inscrit au Patrimoine mondial de l’Unesco en 1982.

dagoba Thuparama Anuradhapura sri lanka

Passage au Kuttam Pokuna, appelé aussi les deux piscines, qui date du 3ème siècle. Deux basins rectangulaires en pierres et briques permettent, par des escaliers, aux moines du probable monastère disparu Kaparama, dont les ruines sont proches, d’aller faire leurs ablutions.

Kuttam Pokuna Anuradhapura sri lanka

La statue de Bouddha en posture de samadi, qui date probablement du 4ème siècle, est impressionnante de sérénité et d’écrasante majesté. Le samadi est la concentration en méditation profonde ; elle se trouve en fixant l’attention sur un seul objet pour décourager les pensées vagabondes. Le visage du Bouddha cherche à dépeindre son état d’extinction des sensations et de compassion universelle, comme si le soleil passait à travers lui. Sculpté dans le calcaire, on a du lui restaurer le nez.

Nous allons aussi jusqu’au Jetavanarama Dagoba, érigé sous le roi Mahasena (274-301), le plus grand monument d’Anuradhapura. Il n’atteignait pas moins de 122 mètres de haut, tout en briques recouvertes de chaux, faisant de lui le troisième plus haut monument du monde après pyramides de Dharshur et Gizeh en Égypte.

dambulla sri lanka

Ce n’est que vers 15h30 que le bus nous mène enfin dans un hôtel déjeuner. Nous visitons ensuite Dambulla et ses cinq grottes bouddhiques, refuge jadis du roi Valagambahu lorsqu’il fut chassé de sa capitale par les invasions. Le temple d’or de Dambulla est classé par l’UNESCO depuis 1991 au patrimoine de l’humanité. Son abord est pourtant bien kitsch, avec une enseigne qui clignote « OPEN » en lumière fluo ! Un Bouddha doré gigantesque surmonte une mâchoire ouverte de dragon faisant office de porte sous ses crocs redoutables, en haut d’un escalier commençant par des griffes. C’est en 1848 que le mouvement nationaliste cinghalais débute ici.

bouddha monastère rupestre dambulla sri lanka

Il faut monter deux centaines de mètres de dénivelé pour découvrir le monastère rupestre. Le Raja Maha Vihara, date du 1er siècle. Il offre cinq grottes sanctuaires plus austères, creusées dans la falaise de granit qui domine la vallée. Chacune est décorée de peintures murales du 17ème siècle sur 2100 m². Le vermillon et l’ocre dominent. Au total, 80 grottes, 5 sanctuaires et 4 monastères principaux renferment 157 statues, 153 images du Bouddha, 3 images royales et 4 images de divinités. Les peintures représentent surtout la tentation de Bouddha par le démon Māra et son premier sermon. Le démon est jeté à bas de son éléphant par le Bienheureux. On distingue le Bouddha couché du Bouddha mort en ce que ses orteils restent bien parallèles. Celui de la première grotte, dite du Roi divin, est bel et bien mort, sur 14 m de long ; à ses pieds se trouve son disciple préféré, Ananda. Les autres Bouddhas couchés font une dizaine de mètres pour marquer la majesté.

monastère rupestre dambulla sri lanka

Dans le second temple, la grotte dite des Grands Rois renferme des statues des dieux Saman et Vishnu et 53 statues de Bouddha recouvertes d’or. Autour du Bouddha se dressent des sages en méditation, comme pour garder tout débordement du public de leur pose hiératique et de leurs yeux morts. Au plafond s’étalent des fresques à Bouddha, le plus beau de l’ensemble. Une source coulant du plafond déverse une eau purificatrice, croit-on.

La troisième grotte est nommée le Nouveau grand monastère ; elle révèle les peintures les plus abouties.

dambulla bouddha geant sri lanka

Après la brigade des stup’s ce matin, des tas de briques du 3ème siècle après, un chapelet de Bouddhas pour ce soir : nous sommes gâtés et un peu repus. La grotte numéro deux n’est plus éclairée parce que 18 h est passé. Ceux qui ont des lampes dans leur sac, comme moi, explorent tout seul ; les autres troupeautent autour d’eux tant bien que mal. J’examine les plafonds dans les tâtonnements gutturaux d’une horde allemande prenant force photos au flash sans rien voir.

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Xian et Canton

Dans la soirée envol pour Xian. Hôtel minable, sale, que notre guide nous fera quitter dès le lendemain matin, honteux que la Chine puisse recevoir des visiteurs étrangers dans de tels lieux.

xian soldats

L’armée de terre cuite. Il y a plus de 2000 ans l’empereur Shi Huangdi, premier empereur Qin fit sculpter son armée qui fut découverte inopinément par un paysan creusant un puits. Heureux présage pour les archéologues. Quelle réussite artistique que cette armée enterrée ! Une armée de 7000 fantassins et cavaliers répartie dans trois fosses. Les soldats les plus grands dépassent 1m80. Certains portent cuirasse et casque, d’autres des robes courtes avec ceinture à la taille.

xian chevaux

Rangs et fonctions sont identifiables par les détails de leur cuirasse. L’argile était façonnée, cuite puis peinte. Malheureusement, il reste peu de traces de ces couleurs. La vieille ville est ceinte d’un rempart long de 14 km qui est le mieux conservé de Chine. Un dîner spécial de raviolis suivi d’une représentation de chants et danses de la Dynastie des Tang nous sont offertes. Excellente cuisine et magnifique spectacle.

xian tete

La matinée devait être consacrée à la grande mosquée, mais au vu des manifestations de rues, de la « guerre » entre Japon et Chine pour quelques îlots, le gros de la troupe reste dans le quartier de l’hôtel pour, encore du shopping. W. la guide et moi, courons sous la pluie visiter une partie des remparts. Longues d’une vingtaine de kilomètres, hautes de 12 m, et d’une épaisseur à la base de 15 à 18 m, ces murailles forment un quadrilatère impressionnant. Chaque côté est orienté vers un point cardinal, doté d’une porte et de tours de guet. Quelques 6000 créneaux festonnent le tout et des douves profondes et larges ceignent l’ensemble.

Vol pour Canton ou Guangzhou, capitale du Guangdong. La spécialité culinaire est le dîner spécial de fruits de mer. Le restaurant montre au rez-de-chaussée tous les poissons, tous les crustacés que l’on peut déguster sur place ou acheter pour la maison. Le choix est immense, et suivant la rondeur de votre porte-monnaie vous pourrez vous régaler de mets très exotiques. Bon appétit.

huashan

On devait aller à Shaoguan mais… il n’y a plus de route. Nous perdons l’occasion de voir les paysages de Danxia, le rocher du pénis d’homme et le vagin de femme. Dommage ! Nous irons à Huashan voir d’autres montagnes. Le Huashan ou Montagne fleurie est l’une des cinq montagnes sacrées de la Chine ancienne. Nous avons pris un téléphérique au pied du flanc pour gagner le Pic Nord. Il parait qu’un lever de soleil à cet endroit apporte aux amateurs une énorme satisfaction surtout si le visiteur s’est abstenu d’emprunter le téléphérique. Cela n’a pas été le cas de votre obligée ! Désolée (toujours les genoux qui refusent de rendre service et se mettent en grève régulièrement).

CANTON

Canton et le marché Qingping où vous trouverez tout pour la cuisine cantonaise et la pharmacopée traditionnelle : herbes séchées, champignons, ramures de cerf, griffes d’ours, chats, chiens, tortues, hippocampes, lézards, mouches bleues, tendons, organes bizarres… On dit en Chine qu’un Cantonais mange tout ce qui possède quatre pieds, sauf les tables. Encore une fois, régalez-vous. Tout sert aux Chinois pour soigner, manger, et empoisonner peut-être. Dernière nuit en Chine avant de repartir à Tahiti. Le mois a vite passé.

A l’embarcadère pour Hong Kong que nous rejoignons en bateau, nous quittons notre guide et avant notre transfert pour l’aéroport, nous ne serons qu’un petit groupe, après un excellent déjeuner dans ce même resto kitsch de la capitale, à aller sur le mont Lantau (934 m) visiter le vaste ensemble du monastère Po Lin situé sur le plateau de Ngong Ping.

HK

La colossale statue du Bouddha, haute de 34 m, est construite sur la colline dominant le monastère. Tandis que cheminent les pèlerins montant au monastère, nous sommes confortablement installés dans les cabines du téléphérique d’où nous dominons l’aéroport de Chek Lap Kok sis sur un terrain conquis sur la mer, les barques des pêcheurs, les collines. Un adieu à la Chine tout en douceur avant de retrouver Tahiti.

En Chine, gardez toujours votre dignité, ne perdez jamais votre sang-froid, de vous énervez jamais et gardez constamment votre calme et votre sourire.

Hiata de Tahiti

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Mosquée, alcool et chienne à Tahiti

Mosquée, pas mosquée ? Le jeune imam serait-il au chômage ? Le micro-trottoir dernier laisse incertain le projet de construction d’un tel édifice, les confessions religieuses restent vigilantes mais ne seraient pas défavorables à l’installation d’une mosquée. Alors peut-être ben qu’oui, peut-être ben qu’ non ? Arriverait-il le temps des Tahitiennes voilées de noir, couvertes des pieds à la tête ? En attendant, le Centre islamique de Tahiti (CIT) sis au 11 rue Gauguin à Papeete, récolte des fonds en métropole pour la construction de la « grande mosquée de Tahiti ». Le jeune imam parti en France depuis 6 mois voulait prendre l’avion de retour à Roissy, peut-être pour démarrer le ramadan à Papeete, les USA lui ont refusé le transit à Los Angeles. Qu’à cela ne tienne, il est quand même arrivé à destination en transitant par la Nouvelle-Zélande ! Quelques jours auparavant, deux individus (non identifiés) avaient déposé une tête de cochon devant le CIT.

burqa

On va enfin pouvoir picoler sans faire des kilomètres pour acheter la gnôle et le uaina (picrate) ! Le tribunal administratif a annulé l’arrêté interdisant la vente d’alcool. Ouf ! L’arrêté pris le 5 août dernier par l’ancienne mairesse est caduque. Deux sociétés avaient contesté le texte devant la juridiction, la brasserie de Tahiti et le supermarché de Papeari. N’oubliez pas que nous n’avons toujours pas d’eau au robinet… alors, Manuia (A la vôtre) ! En fait, je suis une mauvaise langue, nous n’avons de l’eau que pendant les semaines précédant les élections ! Cette année, nous avons été très gâtés avec toutes ces élections, mais depuis, la source a tari !

vahine seins nus offerte

Une chienne était retrouvée sous une voiture la gorge tranchée. Une riveraine l’a conduite chez la vétérinaire de garde. La chienne surnommée Blanc-Blanc avait été opérée durant deux heures et sauvée in extremis. Elle n’aura survécu que trois jours. Plainte ayant été déposée par la sauveteuse et la vétérinaire, la Police après enquête a retrouvé l’égorgeur. Cet individu serait un chômeur de 47 ans, originaire du Vanuatu qui aurait expliqué que sa bête lui causait des problèmes, aboyait et courait après les jeunes du quartier. Il se serait mis en tête de l’abattre et de la manger. Après quelques bières, muni d’une lame bien aiguisée, il s’est rendu près de sa chienne lui a tranché la gorge. Il l’aurait relâché en attendant qu’elle meure. Mais la chienne s’est sauvée et a pu être secourue. L’article 521-1 réprime ces faits : deux ans d’emprisonnement et 3,68 millions de XPF d’amende.

L’ouverture de l’hôtel « The Brando » fait craindre aux prestataires de services qui proposent des excursions en voilier à Tetiaroa, de ne plus y avoir accès. « Aujourd’hui nous sommes surveillés. Quand nous arrivons, ils nous demandent le nom des bateaux, le nombre de passagers » indique P. Gasparini, gérant de l’Escapade Charter Tahiti.

Le dessinateur de « l’Actu vue par P’tit louis » dans la Dépêche a été « remercié ». Le groupe Auroy (Dominique Auroy) c’est : l’Eau Royale, les vins de Rangiroa, les barrages, la Maroto, les éoliennes, Hachette Pacifique, le Royal Tahitien, etc, excusez-moi si j’en oublie, qui a acquis 66% des parts du quotidien polynésien. La Dépêche du dimanche est « en deuil », surement plus de moni (fric) pour les encres de couleur, si mince qu’elle pourrait passer entre un mur et son affiche sans la décoller avec un tout petit peu de remplissage insipide.

Hiata de Tahiti

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E aha te parau ‘api ? (Quoi de neuf ?)

Le Haut-Commissaire a dressé le bilan sécurité 2013. Pas très réjouissant. La délinquance générale est en hausse de 10% sur l’année !  Les cambriolages sont en augmentation significative tout comme la délinquance liée aux stupéfiants et malgré une campagne d’arrachage record (75 811 pieds arrachés en 2013) l’usage du pakalolo (cannabis) se banalise. L’économie souterraine du pakalolo a été « privée » de 1,7 milliard de XPF. Le GIR (Groupe d’intervention régional) a pour mission la détection et la confiscation des avoirs criminels, a saisi l’an passé près de 95 millions de XPF dans 33 dossiers judiciaires.

Athanase Teiri roi de hau pakumotu

Les Pakumotu, milice du roi fantoche Athanase Teiri font feu sur la police. Le souverain et trois de ses gardes du corps ont été interpellés pour avoir accueilli les armes à la main les forces de l’ordre qui venaient chercher le « roi » chez lui. D’après la police un « stock considérable de munitions de différents calibres dont un 38 spécial » a été découvert chez les Pakumotu. Sa « majesté » est en détention provisoire. Cela ne fait plus rire du tout les Autorités, ni même sourire. La justice met le turbo, aïe, aïe, aïe ! La sécurité est du ressort de l’Etat et le Peï « condamne » les agissements des Pakumotu.

cannabis

Après des mois d’enquête à Tahiti, à Huahine, 16 trafiquants de paka sous les verrous. Bien rôdé, le trafic durait depuis plusieurs années, trois ans dit-on, une famille, et quelques 250 millions de XPF de gains estimés. Il est apparu au cours de l’enquête que des fûts de 50 kg de drogue (pakalolo de premier choix puisqu’essentiellement des têtes de la plante) venant de Huahine (Iles sous le Vent) étaient transportés dans des poti marara (les poti marara ne servent donc pas exclusivement à la pêche ?) Tout était bien organisé, les trafiquants avaient compartimenté leurs ateliers de culture, de séchage, de conditionnement, de telle sorte que l’on ne puisse pas remonter jusqu’à eux ! En garde à vue l’un des protagonistes du dossier se serait vanté d’avoir écoulé à lui seul 20 000 pieds de pakalolo.

Huahine (Iles sous le Vent) : sous l’ombrière, pas de paka mais une distillerie de boisson alcoolisée appelée komo puaka. Facile à fabriquer ! Un tura (fût) de 200 litres en plastique, de l’eau, des fruits frais, du sucre blanc et de la levure sèche. Quelques jours voire semaine de brassage, le tour est joué. Filtrer pour éliminer les résidus de fruits (ananas, banane, fruit de la passion, litchi), la boisson est prête à être vendue et consommée. C’est très fort paraît-il ! Du tord-boyaux ? Je n’ai pas encore eu l’opportunité d’y goûter !

Fermeture du Legends Resort à Moorea. Touché lui aussi par la crise, l’hôtel résidence passe la main et deviendra « villas en location saisonnière ». Il avait ouvert en août 2008. Au suivant !

legend resort tahiti

La rénovation du matete (marché) de Papeete se poursuit. L’étage (oui il n’y en a qu’un !) est plus sûr et plus propre. Il vient d’être inauguré par le maire et le gouvernement. Y a des contents et des mécontents comme toujours : « L’architecte a mal fait son travail, mon espace est plus petit qu’avant, les affaires marchent mal, il y a trop de concurrence, ils ont mélangé l’artisanat et les bijouteries, il y a plein de locaux dehors pour les bijoutiers, regardez il y a Wan, Hiro Ou Wen, Mihiari Pearls, (des grosses pointures des nacres et perles) ils ne paient pas grand-chose comme loyer, ils ont les moyens, normalement le marché c’est pour les petites gens ». C’est dur de n’être que des petites gens, des petits Tetuanui (Dupond ou Durand tahitien).

Papa Flosse déclare à l’arrivée de deux délégations chinoises : «Nous Polynésiens sommes d’origine chinoise (c’est nouveau). Aujourd’hui, nous avons la certitude d’avoir des investisseurs ». Il semble tellement sûr de lui… Il ajoute : « Lorsqu’ils (les Chinois investisseurs potentiels) se seront remboursés leur investissement, les installations reviendront au Pays, et nous n’aurons pas un sou à débourser ». Une lettre au Père Noël ? Une prière ? Un rêve ? Quand le journaliste lui demande des précisions : « le projet Mahana Beach Tahiti est de l’ordre de 150 à 180 milliards de XPF. Pour l’aquaculture, c’est sûr c’est un investissement de 150 milliards sur 15 ans. Pour le photovoltaïque, il n’y a pas encore de coût ». C’est pas beau tout ça ! Sur un petit nuage…

C’est fait, la convention est signée avec les investisseurs pour les fermes aquacoles de Makemo (Tuamotu). 150 milliards de XPF seront investis en 15 ans ; à terme entre 1 000 et 1 500 emplois pourraient être créés. Des avantages fiscaux très importants sont consentis aux investisseurs chinois : le matériel et les marchandises importés dans ce projet seront détaxés ; les entreprises n’auront pas à payer d’impôts sur les bénéfices, de taxe foncière ou de TVA. Au fait, quelle sorte de poissons dans le filet ? LE MEROU !

D’autres Chinois débarquent. Les avions se succèdent à un rythme effréné sur le tarmac de Tahiti-Faa’a, des associations d’amitié Chine-Océanie, des ingénieurs, des…, des…, enfin du beau monde, tous Chinois.

Parahi iho ! (Au revoir) Fa’aitoito (Bonne continuation)

Hiata de Tahiti

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Kiev

A près de mille kilomètres au sud de Saint-Pétersbourg, abritant 3 millions d’habitants, la vieille ville capitale est bâtie sur une colline qui domine le Dniepr.

kiev metro
Natacha nous emmène au centre-ville par le métro. Les lignes sont enfouies profondément sous terre, peut-être par souci de créer ces abris antiatomiques dont les années 50 étaient friandes. Pas de tickets, mais des jetons en plastique qui remplacent les anciennes pièces de monnaie. On les achète aux guichets, je ne vois pas quel est le progrès. Le métro est très animé, bondé sur la ligne qui va au centre. Banlieusards, familles, jeunes à quelques-uns, filles en couples, gamins solitaires, empruntent la ligne où presque tout le monde est debout, les rares banquettes étant disposés le long des parois. C’est très « collectif ».

kiev jeunes
On se côtoie, on se frotte, on se bouscule. Rien, ici, de cette phobie parisienne de « se toucher ». L’idéologie « prolétaire » et la longue pratique du collectivisme ont façonné des comportements plus directs, moins portés au quant à soi. Nul n’hésite à exhiber son corps par des décolletés plongeants, des chemises ouvertes ou des débardeurs filet. Même les tout jeunes adolescents, si honteux chez nous d’exposer leur poitrine fluette alors que leur groupe d’âge rêve de ressembler à ces supermen des films américains, n’hésitent pas, en Ukraine, à montrer leur jeunesse sous une vague mousseline. Les filles n’hésitent pas à promouvoir une image de « vamp ». Je me souviens d’une jeune femme, blonde décolorée, en mini short de jean, vraiment très mini, « californien », sous un haut blanc à bretelles moulant, vraiment très moulant pour mettre en valeur son opulente poitrine. Ses lunettes noires en amande cachaient volontairement une partie de son visage pour attirer les regards là où elle voulait, sur ses meilleurs attraits : une paire de jambes interminables montées sur sandales, fuselées, s’arrêtant au jean tout à fait en haut des cuisses…

kiev police
L’artère principale, Khreschatyk, est vide de voitures et envahie par les piétons les samedis et dimanches après-midi. Plus écologique que Delanoë, le maire de Kiev a osé rendre le centre ville « sans voitures » un jour et demi par semaine. L’origine légendaire de la ville veut qu’elle fût fondée par trois frères, Kii, Schtchek et Khoriv, et leur soeur Lybed. Elle existait déjà dès le Vème siècle, et payait le tribut aux Khazares turkmènes. Elle est vite devenue le chef-lieu d’un pays indépendant en relations avec Byzance. Oleg s’en empara pour en faire la capitale de toute la Russie en 882. Sviatoslav son petit-fils et Vladimir-le-Saint ayant soumis les peuples voisins slaves, ont donné à Kiev la prépondérance politique et militaire. Ce fut Vladimir 1er, son troisième petit-fils qui introduisit officiellement le christianisme à Kiev en faisant baptiser tout le monde dans un affluent du Dniepr en 988. La religion y avait pénétré depuis un certain temps déjà de Constantinople mais Vladimir est devenu « saint » orthodoxe pour ce bain collectif et royal.

kiev maidan
Notre hôtel, le Kozatskiy, ouvre sur la place principale de l’Indépendance. Nous allons y déposer nos bagages. Ce Maidan Nezalezhnosti est la grand-place de la ville. Une colonne droite de marbre blanc supporte une statue ailée, représentation allégorique de l’Ukraine, inaugurée lors du 10ème anniversaire de l’indépendance le 22 août 2001. Tout le quartier est neuf, les décombres des immeubles fumaient, le 6 novembre 1943, lorsque Kiev fut libérée des nazis après 200 000 morts et 100 000 déportés. Mais il a été refait par les architectes populaires staliniens dans le style traditionnel – pas comme Le Havre, rebâti par un architecte lui aussi stalinien qui se contentait d’imaginer « le peuple » au futur.

kiev monastere saint michel
Nous montons aussitôt la rue Mikhaïlivska, bordée de façades viennoises, jusqu’au monastère Saint-Michel du nom du protecteur de Kiev. Brillent au-dessus des immeubles les bulbes dorés de sa cathédrale. A l’extérieur, les mariages se prennent en photo et déambulent. Nous, qui avons laissé ce cérémonial dans les années 60, retrouvons un parfum d’enfance dans ce qui se déroule sous nos yeux. Une demoiselle d’honneur à peine adulte passe en hauts talons rose bonbon, assortis à son bandeau de tête et à son discret rose à lèvre. Sa robe, très déshabillée, fanfreluche autour des cuisses, à la mode « ciseaux ». Une délicieuse adolescente de moins de quinze ans, s’est emballée en confiserie dans une longue robe mousseline rose pâle, serrée à la taille, laissant la gorge novice découverte et bouffant aux épaules. De petites roses sont cousues sur le devant, ici et là, n’attendant que d’être cueillies par son petit copain adonaissant, très sage comme il se doit en ce pays où les mœurs sont restées conservées dans le traditionnel, « vertu » communiste oblige.

kiev fille adonaissante
La cathédrale abritée en son centre est, dit-on, l’une des plus belles de l’Ukraine. Elle aussi a été entièrement reconstruite – fin 1999, après la chute du communisme – sur le modèle du bâtiment des XIIe et XIIIe siècles détruit en 1934 sous Staline. Elle brille désormais de tous ses feux, bleu pastel, blanc et or, faisant la fierté du néonationalisme ukrainien. Les anciennes fresques et mosaïques conservées au Musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg ont été en partie restituées.

kiev mariage
Sous le porche d’entrée nous accueille un saint Michel archange, saluant de la main droite, tenant de la gauche une brassée de lys. Ses lèvres adressent au visiteur un sourire sibyllin tandis que son regard, lointain, semble vous passer au travers pour sonder votre âme particulière au tréfonds. Le monastère Saint-Michel est tout frais redoré et repeint. A l’intérieur, un public nombreux fait le tour des icônes avec bougie et prière à chacune. Il est sensé abriter les reliques de sainte Barbe. Alentour, alignés le long des façades ou entassés dans le kiosque du parc, des mariages endimanchés se font photographier pour la postérité. Un couple de sept ans, garçon et fille d’honneur qui se font isolément tirer le portrait, sont frais et emballés à croquer.

kiev mariage photo
Qui serait venu à Kiev il y a 20 ans encore n’y reconnaîtrait aujourd’hui pas grand-chose : la place Kalinine est devenue la place de l’Indépendance, la place des Komsomols léninistes place Evropeiska. Les magasins se sont multipliés, les devantures brillent de verre transparent et les vitrines attirent, les gens ne sont plus vêtus comme des sacs. Une nouvelle jeunesse souffle indéniablement sur le pays malgré les ratés démocratiques : il est dur de vivre sa liberté lorsqu’on a toujours été élevé dans la hiérarchie et l’obéissance.

Au centre de la place du monastère Saint-Michel, un ensemble architectural représente Sainte-Olga, première grande-duchesse baptisée de la Rous kiévienne, les moines Cyril et Méthode, inventeurs de l’alphabet cyrillique, et Saint-André qui avait prédit le futur développement de Kiev. Les statues ont cet air rigide et sévère typique de la sculpture stalinienne où il s’agissait d’être « sérieux », concentré, tendu vers la construction de l’avenir – très « petit-bourgeois » selon Roland Barthes, en somme.

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Stefan Zweig, Brûlant secret et autres nouvelles

stefan zweig brulant secret

Stefan Zweig est cet écrivain juif viennois facile à lire qui eu son heure de gloire immédiatement. Persécuté par les nazis, ses livres brûlés, exilé à Londres puis au Brésil, il se donna la mort avec sa compagne en 1945. Il a été redécouvert dans les années 1970 en France et c’est heureux. J’ai beaucoup aimé ces Histoires du pays d’enfance, rassemblées en un livre publié en 1913, dont Brûlant secret est la plus longue et la plus attachante.

Il faut être jeune et aimer les humains pour apprécier ce court roman ; ce n’est pas le cas de tout le monde, si l’on en croit les commentaires déposés ici ou là sur les librairies en ligne. Certains sont « choqués » que l’auteur évoque la sexualité d’un gamin de 12 ans, d’autres n’aiment pas le machisme d’époque qui faisait de la drague un sport analogue à la chasse, d’autres encore ont le mot « juif » en tabou. Je ne peux conseiller, à ces gens là, que d’éviter à tout prix de se dépayser en lisant d’autre chose que le miroir conforme de ce qu’ils sont et du milieu dans lequel ils vivent. Qu’ils restent dans leur bande, bien au chaud dans le confort du panier où les chiots se réconfortent en tétant le même lait de la même chienne. A l’inverse de ceux-là, lorsque j’ai lu cette nouvelle, dans ma jeunesse, j’en ai été captivé et ému.

Dans un hôtel bourgeois du Senmering, station de montagne réputée au sud de Vienne en Autriche, un baron fonctionnaire d’empire s’ennuie. Comme le solitaire de Mort à Venise, nouvelle publiée en 1913 (Zweig connaissait Thomas Mann), il observe la société de l’hôtel et passe son temps à choisir sa proie pour s’amuser un peu. Ce n’est pas le jeune garçon qui le retient, mais sa mère, « une belle juive encore très attirante », qui accompagne la convalescence de son fils. Le baron va utiliser le gamin pour aborder la femme, à l’inverse d’Aschenbach qui n’abordera jamais son amour platonique. Les deux auteurs parlent d’eux-mêmes en ces romances, Zweig est le baron dragueur et Mann l’artiste connu attiré par la jeunesse ; leurs personnages ont à peu près le même âge, Edgar 12 ans et Tadzio 11 ans (dans le livre). Mais Zweig est plus conventionnel, évoquant le sport favori des jeunes bourgeois de son époque : la conquête féminine. Si ce mouvement est le ressort de l’action, le thème en est différent. Ce sont les troubles du passage de l’enfance à l’adolescence que peint Stefan Zweig avec une sûre intuition.

gamin 12 ans

Il s’est inspiré de l’œuvre de Sigmund Freud, autre viennois qui appréciait ses œuvres. En littérateur, il s’est mis dans la peau d’un fils unique plein d’énergie et passionné, que les adultes tentent de maintenir en couveuse sans voir qu’il grandit. Solitaire, il s’enfièvre aux histoires de chasse indiennes du baron, il se croit son ami – enfin quelqu’un qui s’intéresse à lui. Il se rend vite compte qu’il se fait manipuler, la conversation « entre hommes » n’étant que manœuvre pour approcher sa mère. Les deux adultes se plaisent et mettent à l’écart l’enfant. Il en est jaloux. Moins des histoires de sexe, qu’il ne comprend pas, que de cette relégation hors du « secret ». Il va donc tout faire pour épier le couple, se mettre en travers de leurs tête à tête, jusqu’à attaquer le baron en plein hall d’hôtel et l’injuriant. Une explosion de passion frustrée qui « ne se fait pas » entre bourgeois aspirants au « beau monde ». Sa mère va le rabrouer, il va fuguer, le retour au bercail fera naître un autre secret entre sa mère et lui : le silence sur l’aventure devant son père et sa grand-mère.

Chacun aura reconnu Œdipe dans tout son complexe, mais aussi la virulente satire de l’éducation du temps, confite en conservatisme catholique et déni de la nature. L’empire austro-hongrois juste avant sa chute était une pièce montée, baroque et fragile, dont la meringue ne résistera pas à une bonne guerre tant bouillonnait en son sein, outre les nationalismes balkaniques, les intuitions sexuelles de Freud, la frustration de Hitler (peintre viennois raté), le mouvement Sécession avec Egon Schiele, Oskar Kokoschka, Koloman Moser, Gustav Klimt pour les peintres, Josef Olbricht et Otto Wagner pour les architectes, Josef Hoffmann pour les arts appliqués, la musique avec Gustav Mahler, Schönberg, Berg et Webern, l’explosion de la littérature avec Robert Musil, Artur Schnitzler, Rainer Maria Rilke, Hugo Von Hofmannsthal, Franz Werfel, Josef Roth – et Stefan Zweig lui-même.

Les nouvelles suivantes restent sur le thème de l’initiation au monde adulte, étendue à la sortie du romantisme en littérature. Les sentiments sont toujours là, en affinité avec la nature, mais décrits de façon réaliste, psychologique, scientifique, sans l’illusion lyrique ni l’idéalisme de cour romantique dégénéré en conventionnel bourgeois. Conte crépusculaire (Une histoire au crépuscule) est l’histoire d’un garçon de 15 ans, aristocrate écossais, qui se fait dépuceler à trois reprises par une mystérieuse jeune femme dans le parc du château de sa sœur. Il croit reconnaître une cousine et il en tombe amoureux, selon le schéma de la première empreinte psychologique, mais c’est une autre qui l’aime et l’a forcé. L’auteur décrit avec force détails les atermoiements et émotions contradictoires qui agitent un jeune cœur à la saison des amours.

La nuit fantastique met en scène un baron au Prater, ce théâtre de verdure viennois où toute la bonne société se retrouve le dimanche. Son existence est vide, la société est vide, son avenir n’a pas de futur. Il drague une femme mais le mari survient et, dans sa colère, laisse tomber des billets de loterie dont l’un est gagnant. Le sort a métamorphosé le baron, désormais en quête de neuf au lieu de ressasser les mêmes conduites conventionnelles. C’est la guerre, celle de 14, qui va mettre un terme à cette existence.

Les deux jumelles (Les deux sœurs) est un « conte drolatique » à la Balzac. Deux grandes tours en Aquitaine rappellent la naissance de jumelles sous Théodose. Trop belles et trop semblables, elles se sont détestées, jusqu’à ce que la pauvreté et le renoncement les fassent se retrouver. Identité et différence dans la rivalité mimétique.

Le tout se lit bien, en beau langage sans apprêt et enlevé, analysant longuement les affres et les étapes psychologique de chacun des personnages.

Stefan Zweig, Brûlant secret – Conte crépusculaire – La nuit fantastique – Les deux jumelles, 1913, Livre de poche 2002, 220 pages, €5.32

Existe aussi en Petite bibliothèque Payot, 176 pages, €7.27 et en format Kindle €6.99

Stefan Zweig, Romans et Nouvelles tome 1, Gallimard Pléiade 2013, 35 romans et nouvelles en traduction révisée, 1552 pages, €61.75

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Les lions de la Pendjari

TOGO BENIN PARC DE LA PENDJARI

Le Parc national de la Pendjari est compris dans une réserve de biosphère au nord-ouest du Bénin, à la frontière du Burkina Faso. L’emblème du Parc de la Pendjari est le guépard. Nous y verrons des lions, des lycaons, des hippopotames, des cobes, des phacochères, des bubales, des buffles, des singes. Les autres animaux du Parc de la Pendjari sont l’hyène, le chacal, le léopard, l’éléphant d’Afrique, le damalisque ou topi, l’hippotragus ou antilope chevaline, le cobe de Buffon, le cobe Défassa ou water Buck ou antilope sing-sing.

Notre arrivée dans « l’hôtel de la Pendjari » était remarquable. Les cases avaient été sommairement rénovées tandis que l’hôtel avait été pillé par « ceux qui faisaient la guerre ». Ils avaient emporté leur butin guerrier : les lavabos, les WC, les placards, les portes, les fenêtres, etc. Le gardien nous a averti que peut-être, demain matin, nous ne pourrions pas sortir de notre case car «  la dernière fois où des touristes étaient venus, ces messieurs lions et dames lionnes s’étaient reposé de leur chasse nocturne devant les portes jusqu’à midi ». Repus, ils avaient eu besoin de digérer ! Bon, nous étions prévenus.

Il faisait 50° dans nos cases et la prudence nous obligeait de garder la porte fermée. Sitôt réveillée, M me demandait si j’avais entendu les lions et si elle pouvait tenter une sortie. A tes risques et périls, M ! La matinée avançait, aucun bruit, enfin le gardien est venu frapper à chaque porte en annonçant « les lions ne sont pas venus », vous pouvez sortir ! Merci Roi des animaux. Le petit déjeuner fut vite expédié, les valises chargées et notre départ organisé rapidement. Nous aperçûmes lions et lionnes à une courte distance de nos cases, repus et vautrés dans l’herbe. Ils n’ont pas même levé la tête pour nous saluer !

TOGO BENIN

Les chutes de Kota et Tanougou, à 15 km de Natitingou, nous offrirent un peu de fraîcheur dans un décor somptueux, après cette nuit d’angoisse… La grande chute de Kota est haute de 20 m avec un débit de 1,5m3/seconde. La chute de Tanougou est située dans le village qui porte son nom, elle se précipite d’une hauteur de 15 m, son débit est de 1,5 m3/seconde. C’est la cascade la plus célèbre de l’Atacora, peut-être même du Bénin. Elle se jette dans une piscine naturelle. Cette cascade demeure l’un des grands lieux du culte rendu aux divinités de cette localité  et demeure une retenue d’eau. Il est permis d’y nager.

TOGO BENIN LAC NOKOUE

Nous allons entreprendre la descente du Bénin vers Abomey et Ganvié. Les paysages sont variés. Les barrages de police toujours aussi nombreux. Nous avons découvert parmi nous un ancien para qui exhibe fièrement son tatouage où figure son numéro matricule de parachutiste et qui permet l’ouverture rapide des barrières, même après les horaires « variables »,  avec les félicitations et le salut des militaires en faction. M : « Au moins cela nous sert car pour le reste, pas terrible le bonhomme ».

Hiata de Tahiti

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Le monde ne s’est pas arrêté de tourner

Tandis que j’étais moi-même absente du territoire, Tahiti a continué.

Alors que le maire délégué de Makatea attendait un signe fort du gouvernement Temaru, c’est une douche froide qu’il a reçue. L’arrêté portant refus à la demande de permis exclusif de recherche formulée par la SAS Avenir Makatea a été publié au JOF du 2 mai. L’objectif était de savoir s’il reste du phosphate sur l’île et en quelle quantité afin de déterminer si la relance de l’exploitation était faisable ou non et si elle est viable avant toute autre décision. D’importants travaux de réhabilitation de l’île de Makatea auraient pu être entrepris, comme c’est le cas sur l’île de Nauru. Il soumettra cette demande au nouveau président du gouvernement Président Flosse. Wait and see.

chapeau de paille polynesie

Le site Internet de l’Hôtel « The Brando » sur l’atoll Tetiaroa est fixé : http://www.thebrando.com. Le test du fonctionnement de l’hôtel est prévu au premier semestre 2014 avant l’ouverture à la clientèle prévue à la fin du premier semestre 2014. L’hôtel ne sera accessible qu’en empruntant la compagnie privée Air Tetiaroa qui desservira l’atoll avec deux Britten Norman Islander de dernière génération. La maintenance des appareils sera assurée par l’atelier « Polynésie perles ». Hiata vous souhaite un bon séjour in « The Brando » dans un proche avenir.

Encore et toujours le foncier, difficulté qui a pour nom indivision, mais aussi absence ou imprécision des documents fonciers, cadastre pas encore terminé, difficulté pour établir les généalogies, disparition progressive des tomite (comité, commission d’étude ; titre de propriété), et reliquat des irrégularités commises pendant la période coloniale. Aujourd’hui les transactions foncières sont régulières. On reconnait ici que le foncier est « la tasse de thé »  des Polynésiens car il sert de base aux retrouvailles des généalogies. Le problème foncier a une double origine : l’indivision, réalité culturelle de l’époque pro-européenne, l’État qui à l’époque coloniale n’a jamais mis les moyens pour déterminer avec justesse les terres de chacun. L’indivision a sauvegardé la propriété indigène face aux appétits des prédateurs. L’indivision ne disparaitra pas, elle évoluera. Aujourd’hui, chaque propriétaire estime qu’il possède une fortune foncière et se bat pour en tirer un profit maximum. L’attachement viscéral à la terre est un frein à la réalisation de projets, mais il disparaît en fonction du prix proposé !

Deux fois l’an, un spécialiste des troubles du rythme cardiaque, tachycardie, palpitations, problèmes cardiaques graves,  consacre huit jours à ses patients polynésiens. Un spécialiste de l’hématologie est venu en mission sur le territoire. Il consulte tous les deux ans notamment les patients polynésiens atteints de lymphomes, leucémies ou myélomes. Malgré tout, chaque année, 25 à 30 Polynésiens doivent être « évasanés » (évacuation-sanitairisés). Seules les leucémies aigues et les greffes de moelle contraignent au voyage vers la métropole. Les lymphomes et les myélomes sont traités au centre hospitalier sur place. Des études montrent qu’en Polynésie, le nombre de cas de leucémie aigues myéloblastiques est supérieur à la moyenne internationale. Une incidence plus importante qui s’expliquerait génétiquement. Hawaï est tout autant touché que le fenua.

fleur sabine

Les communes de Teahupoo et de Taiarapu Ouest proposent un projet pilote pour la mise en place d’un rahui. Le rahui de Teahupoo (connu pour les compétitions internationales de surf sur sa vague monstrueuse) couvre une superficie de 700 hectares, liés aux 2000 hectares de Te Pari classée en 1952. Deux communes bénéficient de cette zone protégée : Taiarapu Ouest (Teahupoo) et Taiarapu Est (Tautira). Ne comptant que les habitants de Teahupoo et Tautira, ce sont près de 2000 personnes concernées par le rahui et en totalisant ceux de Taiarapu Est et Taiarapu Ouest, ce sont près de 20 000 personnes ! Les objectifs principaux : préservation à long terme du milieu naturel. De très nombreuses espèces végétales rares ou médicinales sont présentes sur cette zone tout comme les espèces aviaires tel le héron strié, le ptilope de la Société ou encore l’hirondelle de Tahiti ; la gestion des espaces de loisirs qui concerne la vague mythique connue mondialement des surfeurs, que les lieux de promenade pour les invités des pensions de famille ; la mise en place d’un espace éducatif avec l’élaboration de projets scolaires pour les élèves de l’école primaire de Teahupoo, faire connaître le patrimoine culturel et naturel du Fenua aihe aux enfants.

Académicien, écrivain, auteur, interprète, Marc Maamaatuaiahutapu a tiré sa révérence le 21 août. Cette figure de la culture polynésienne a consacré sa vie à défendre et à promouvoir la langue et la culture polynésienne. Il avait fondé l’Académie tahitienne en 1972, était l’auteur de Te huno’a mana’o-ore-hia et de Te pe’ape’ahau’ore o Papa Penu’e’o Mama Roro (1971), d’immenses succès populaires. Il y a deux ans, une nouvelle série de représentations de cette comédie croquant, en tahitien, le quotidien d’un couple polynésien avait drainé une foule de spectateurs au Petit Théâtre et l’on avait pu apprécier  également à la télévision. Des hommages unanimes lui ont été rendus. P’tit louis aussi dans un dessin « en deuil » a fait dire à ses deux acteurs : « Pour sa dernière représentation le Père Maco… aura réussi à faire s’asseoir ensemble tous les crapoliticards, sans qu’ils s’engueulent ! Chapeau l’artisse… »

Hiata de Tahiti

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Temple des Lamas et temple de Confucius

Nous visitons ce matin le temple des Lamas, une enclave bouddhiste tibétaine anachronique, aux limites de la ville de Pékin. Le soleil se montre, qui fait briller les couleurs et donne un éclat net à la neige accumulée depuis hier. La succession de pavillons décorés, construits en 1694, laisse une impression de grandeur. 1500 lamas y vivaient ; il n’en subsiste aujourd’hui qu’une cinquantaine, récemment autorisés. A l’intérieur des bâtiments, des statues nous regardent, placides, comme elles regardent le monde depuis des siècles. Quelques dévots viennent procéder aux inclinations rituelles devant le Principe (il n’existe pas vraiment de « dieux » au Tibet) puis ils vont allumer trois bâtonnets d’encens dans la cassolette en face du temple. Des chinois athées se moquent ouvertement de ces simagrées.

temple des lamas 1694

Dans le pavillon principal dite « la salle de l’éternelle harmonie » se déroule une cérémonie haute en couleurs et aux sons expressifs. Chants et gongs nous attirent. L’odeur rance de beurre de yack brûlé par les lampes nous repousse. Vêtements rouge sombre, couleur de sang séché, bonnets jaunes comme le soleil d’hiver, les lamas officient dans une atmosphère de Tibet.

temple des lamas pekin 1993

Les cours des pavillons s’ornent d’arbres centenaires, aux troncs torturés comme des bonsaïs géants. La neige qui les saupoudre leur donne un cachet d’éternité. Les parois des maisons sont peintes de couleurs gaies. Le Tibet n’est pas triste et sa religion est remplie de couleurs. L’austérité prolétarienne très terre à terre voit cela d’un mauvais œil, d’autant que les dieux ou les principes ne sont pas ceux du Parti unique, avant-garde du Prolétariat scientifiquement en marche vers l’avenir historique. Sentant leur force, les caciques du parti tolèrent ces déviances archaïques comme une « preuve » de démocratie, mais il ne s’agit que d’affichage politique vis-à-vis de l’extérieur, de ces pays capitalistes dont ils lorgnent les capitaux pour le développement de la Chine.

temple des lamas grand ding en cuivre 1747

La promenade dans les jardins du temple et parmi les pavillons est un plaisir dans le froid et la lumière qui donne au tout un air de Tibet. Le temple de Confucius n’est pas restauré en 1993. Il garde des couleurs ternes qui se fondent mieux dans le paysage naturel. A l’intérieur du pavillon principal, nous est offert un concert d’instruments traditionnels : une flûte multiple, un lithophone, un instrument à cordes, et cet os percé qui rend un son si triste.

lithophone Temple Confucius

Nous revenons à l’hôtel de Pékin en bus. L’après-midi sera libre et nous prenons bourgeoisement le déjeuner au restaurant traditionnel de l’hôtel, selon un menu déjà connu en Occident. Surtout, pas d’exotisme ! Tel semble le leitmotiv des femmes qui gouvernent notre exploration pékinoise. Elles ont si peur d’avaler du serpent sans le savoir ! Ce sont donc de très banales crevettes setchuanaises, des pattes de canard bien conventionnelles, du riz que l’on reconnaît sans conteste, mais méfiance sur les légumes : quels sont ces petits bouts d’aspect un peu caoutchouteux ? Ne serait-ce pas… Oh, les fantasmes ! Est-ce utile de voyager si l’on ne sait pas sortir de sa routine ? La Chine, cet endroit vilain où l’on mange de si dégoûtantes choses… Nous prenons le café dans la chambre partagée par deux d’entre d’elles. Elles ont apporté des sachets de café lyophilisé et c’est une bonne idée.

Nous allons en groupe (comme tout Chinois) au Magasin « de l’amitié », qui se situe dans la même avenue que l’Hôtel de Pékin, mais à trois kilomètres de là. L’amitié, c’est l’échange : ainsi traduit-on « commerce » dans l’idéologie maoïste, très égoïste et encore en vigueur malgré la mort du Timonier. Ce magasin, le plus ancien, reste le plus agréable et le plus complet de tous ceux dans lesquels on nous a traînés jusqu’ici. Est présenté tout ce qui peut être rapporté d’artisanat chinois. Des « papiers découpés » ont des couleurs vives et représentent des masques et des fleurs. Un chemisier de soie blanche brodé de bleu fait le bonheur d’un amie tandis qu’elle fait emplette de cerf-volant pour ses petits.

temple de confucius sous la neige

Nous revenons à pied, en flânant. Le froid est vif. Nous déambulons au milieu de Chinois à pied (par centaines), en vélo (par dizaines) et en bus (par milliers). Le long de l’avenue, entre les deux hôtels touristiques l’International et l’Hôtel de Pékin, nous observons en ce février 1993 les premiers symptômes de la « gangrène capitaliste » : des commerces individuels de bouffe. C’est ce qui est le plus facile à réaliser et à vendre ; le plus facile à autoriser aussi sans déstabiliser tout de suite l’idéologie. Se multiplient donc les marchands de brochettes en plein vent, les préparateurs de nouilles, les vendeurs de sandwiches, de brioches, de pains ronds au sésame. Petits pains en rang, morceaux de foie en vrac, rognons grillés, et même des enfilades d’oiseaux en brochettes… et autres cadavres « qui ressemblent à des rats » selon une amie, écœurée au bout de quelques dizaines de mètres. Et son mari qui déclare, innocemment : « on pourrait venir manger ici, un soir ; moi j’aimerais bien ».

pekin stands de bouffe

Je comprends enfin ce qui me gênait depuis le premier jour à Pékin : l’absence de chants d’oiseaux. Dans toutes les villes au monde, même à New-York, on peut entendre des chants d’oiseaux. Pas à Pékin. Et ce silence est étrange, mais l’explication réside sur les étals : les oiseaux existent, mais systématiquement chassés pour être cuits en brochettes !

Revenus à l’entrée de l’hôtel, nous bifurquons dans l’avenue qui part vers le nord pour voir quelques boutiques. L’un cherche des calligraphies et des dessins, les autres des soieries. La rue est très animée à cette heure, les commerces alimentaires qui se succèdent sont bien remplis. Les dessins que l’on trouve sont rarement de qualité (mais il y en a), souvent chargés ou vulgaires. Je note une différence extrême avec ce qui se fait au Japon. Je crois qu’il faut en incriminer la révolution et surtout le « mépris prolétarien » pour l’art, les lettres et les thèmes traditionnels. Résultat : au bout d’une génération, le peuple chinois a été ramené au niveau technique artistique de l’école primaire, sans goût ni technique et, qui plus est, content de sa médiocrité !

Pourtant, s’il méprise son histoire « féodale », le fond de sa philosophie n’a guère changé : Confucius paraît en filigrane sous Mao. Même « l’ouverture économique », comme nous l’expliquait ce matin le guide, est une campagne lancée d’en haut et réalisée collectivement. On a l’impression d’une histoire cyclique d’ailleurs : la fameuse impératrice Ci Xi (Tseu Hi), n’a-t-elle pas soutenu un temps, après la révolte des Taipings, le mouvement « Gestion à la mode occidentale » qui prônait l’auto-renforcement de la Chine par imitation des modèles étrangers, entre 1860 et 1885 ? Aujourd’hui, en art, tout raffinement a disparu. L’inspiration artistique reste pauvre, sans talent, sans histoire, sans émulation, en un mot maladroite. Les porcelaines, les calligraphies, les dessins sur rouleaux, les bronzes, tout cela est bien meilleur au Japon. Je peux y rajouter les femmes. Les Pékinoises 1993 ne se mettent pas en valeur ; elles sont mal habillées et apparaissent très quelconques. Et pourtant, à observer quelques jeunesses, il suffirait de peu de chose.

Par routine, et pour éviter les « rats cuits », nous dînons ce soir à l’hôtel, dans le même restaurant qu’à midi. Puis nous retrouvons nos chambres où la moquette usée reste couverte de poussière. Je crois que le service ne connait pas l’aspirateur et qu’ils se contentent de passer le balai. Pourquoi, dès lors, mettre de la moquette ? Un dallage ou un parquet suffirait pour le nettoyage, une moquette sans aspirateur est une infection. Mais telles sont les contradictions chinoises.

Toutes les notes de lecture et de voyage en Chine sur ce blog.

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Plein d’idées de tourisme en Polynésie

Le président-ministre du tourisme du gouvernement de la Polynésie française a lancé une idée fabuleuse. Encore une me direz-vous ? Attendez de lire la suite. Il a pour objectif 500 000 touristes mais seulement 165 000 touristes ont visité le fenua en 2011. « Oscar Temaru, Mayor of Faa’a, welcomes you to Tahiti Nui! Haere mai i te fare ! Bienvenue à la maison!”. Cela fait sensation. Cette idée géniale de l’hébergement chez l’habitant à titre gratuit des touristes venant au fenua… plairait certainement aux étrangers mais fait déjà grincer les dents les hôteliers, les pensions de famille.

D’après Oscar Tane, les touristes fortunés continueraient d’aller dans les hôtels, certains pourraient même aller dans des pensions. Imaginez quel échange culturel. Et les autres ? Ben ils iront dans les favelas d’Outumaoro. D’après le président-ministre du tourisme, c’est une idée formidable pour le brassage culturel, la culture accessible pour tous et donc GRATUITE. Un bémol peut-être pour le remboursement du billet d’avion, le ministre réfléchit encore. Encore et toujours plus d’idées novatrices et miraculeuses du golf (faire partie du circuit mondial) et le semi-marathon (comme à Hawaï)… arrêtez !  Je n’ai plus de place pour mes ragots. Et pourtant la mère cancans, c’est moi !

Longtemps, l’activité économique de nombreux atolls des Tuamotu a reposé sur l’exploitation des cocoteraies et la culture du coprah. Les insulaires pouvaient vivre grâce aux cocotiers qui leur fournissaient un revenu. Cela a duré pendant de longues années. Puis l’activité perlicole  a supplanté cette unique source de revenus. Aujourd’hui, on manque de bras pour entretenir les cocoteraies, c’est trop dur, il est nécessaire d’avoir un bateau pour entretenir les cocoteraies des motu, alors on exploite seulement les cocotiers du village et puis  il est plus facile d’aller à Tahiti vivre auprès de la famille et planter du pakalolo (cannabis). Un grand nombre de fermes perlières ont fermé, l’activité dans les cocoteraies a repris. Il ne faut pas qu’elle disparaisse, que les îliens ne viennent pas s’entasser dans les favelas de Faa’a. Mais qui prendra la décision de se saisir de ce problème à bras le corps. Qui trouvera ou tentera de trouver des solutions ? Pas de réglementation, manque de formation, de valorisation, d’accompagnement des générations futures.

Notre président–ministre fourmille d’idées certes, mais celle-ci vient de Nouvelle-Calédonie : « L’agro-tourisme ». Les représentants calédoniens de « Bienvenue à la ferme » sont venus en Polynésie à l’invitation de la Chambre d’agriculture. Ils ont identifié un « fort potentiel » qui devrait inspirer la création d’un réseau polynésien similaire avec des spécificités, comme par exemple la pêche lagonaire. Mais attendez un peu que les volontaires aient fini de nettoyer le lagon. Pardon ? Mais que croyez-vous que fassent ces volontaires, ils retirent tout le fatras  que les Polynésiens ont jeté dans « leur garde-manger » : pneus, frigos, roues de voitures, machines à laver, jouets d’enfants, ferraille, remorques, etc, etc. Cela fait à chaque fois plusieurs tonnes de déchets. Si en Nouvelle-Calédonie, cette expérience est une réussite, qu’en sera-t-il ici malgré le dévouement d’Henri Tauraa, le Président de la CAPL. Les conseils des Néo-Calédoniens ont été « regroupez-vous ». Moi, la langue de vipère, je me demande si le terme « se regrouper » appartient au vocabulaire polynésien. Vous reconnaitrez que je ne suis pas polyglotte, et avec l’âge, cela empire ! Pardon Henri.

Comment faire face à l’incivisme ? Dix ans déjà que la Polynésie est classée sanctuaire des baleines. Des règles sont édictées, sont-elles connues, sont-elles appliquées ? Il faudrait que très rapidement la justice et les forces de l’ordre passent à la vitesse supérieure. On a édité des brochures pour informer les « voyeurs «  de baleines. Où se placer par rapport à l’animal et à son petit, règlementation des sonars, tout est simple. Et pourtant ! Le 7 octobre certains n’ont pas hésité à monter à califourchon sur des baleines. Qu’attend-on pour sévir, attaquer le portefeuille des contrevenants, ça c’est parlant. Les baleines viennent mettre bas dans les eaux polynésiennes, les baleines viennent se reproduire dans les eaux polynésiennes. Ne sont-elles pas des cadeaux ?

Hiata de Tahiti

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Incivisme polynésien

Dernier recensement : 268 270 habitants. Vous rajouterez 1, car j’étais en Chine pendant le recensement.

8674 habitants en plus qu’en 2007 soit une augmentation de 3,4%. Faa’a demeure la commune la plus peuplée (c’est celle du Président-Ministre), suivie par Punaauia qui dépasse la capitale Papeete. Les Marquises et les Australes affichent une forte croissance, et l’on note un net ralentissement sur les Iles du Vent, les Tuamotu et les Iles sous le Vent. Quelques chiffres : Faa’a Iles du Vent = 29 687 hab ; Bora-Bora Iles sous le Vent = 9 610 hab ; Nuku Hiva Marquises = 2 966 hab ; Rurutu Australes = 2 325 hab ; Rangiroa Tuamotu Gambier = 3 281 hab.

vahines 2013La population de plus en plus urbaine est concentrée sur une zone coincée entre lagon et montagne sur environ 40 km de long entre Mahina et Punaauia. Les promoteurs construisent  tout et partout sans tenir compte des endroits à risque. Cela donne des embouteillages permanents, des plages rares, une promiscuité générant toutes sortes d’incidents. L’urbanisation laissée sans surveillance a montré ses limites : nombreux bidonvilles situés dans les zones les plus dangereuses, en bordure des rivières, de la mer, du lagon, sur des terrains instables.

Tetiaora

C’est la guerre entre Mahina et Arue. Mahina revendique à Arue l’atoll de Tetiaroa et des terrains au pied du col du Tahara’a. « Récupérer les terres de nos ancêtres dit le maire de Mahina ». Ça sent le fric à Tetiaroa où la construction du Brando hôtel se termine alors « c’était à ma famille »… Qui a raison ? Qui a tort ? On voit fleurir des boutiques « pour aider les Tahitiens a récupérer leurs terres » le plus souvent en lorgnant un coquet avantage. Un tel, sans diplômes, s’arroge le titre de « arpenteur-géomètre », possèderait des compétences en droit, en mathématiques. Quand on lit ses lignes, c’est bourré de fautes d’orthographe, cela n’a ni queue ni tête. Bon nombre de Tahitiens se font piéger par ces marchands de droits, de cadastrage car ils se sont, les faiseurs de diplômes, trouvés au bon endroit au bon moment. Il suffit de se rendre au fare fenua, d’écouter, de proposer ses services, d’annoncer ces titres qui bien souvent n’existent pas et le tour est joué. On est parti pour plusieurs années de démarches, de procès… et donc de fric envolé.

Encore et toujours des affaires de terre. Certains  ont compris qu’en allant au fare fenua (la maison des affaires de terre), en laissant traîner ses oreilles, en rendant service aux moins malins, on pouvait se faire du fric. Tiens, un pigeon. Un grand nombre de Polynésiens sont ignares face à l’Administration. Encouragés par une gentille mais intéressée personne, on se confie, on se libère de ses soucis. L’Autre va m’aider ! Quelle erreur. L’Autre va très vite se rendre compte si l’affaire vaut la peine ou pas. Si oui, elle va déployer tout son charme, parler de ses diplômes même si elle n’en a aucun. Elle prendra même une patente auprès des Impôts pour faire plus vrai. Elle sera conseil juridique, elle sera arpenteur-géomètre, elle sera mathématicienne, elle sera secrétaire trilingue… Et les factures arrivent. Le pigeon doit payer, encore et encore. L’affaire se montre juteuse pour l’Aidant. Elle doit aller rencontrer le ministre. Elle doit consulter un VRAI géomètre, elle doit prendre conseil auprès d’un VRAI avocat. Tout cela coûte et l’affaire n’avance pas mais le compte en banque du pigeon se vide, se vide, se vide.

fleurs de tahiti PETITS COEURS D ANNIE

La Polynésie est riche, riche, riche. Vous autres Métropolitains êtes étonnés de voir les ministres, président, X ou Y, venir taparu (mendier) à Paris. Et pourtant la Polynésie vit sur des tonnes d’or ! Par exemple le phosphate de Makatea. Déjà exploitée, par le CFOP. Depuis l’atoll de Makatea s’était dépeuplé et vivotait. Les Australiens, des amis d’Oscar Tane peut-être, voudraient revenir sur Makatea pour extraire des phosphates. La décision appartient maintenant au gouvernement. Les Australiens s’engagent à réhabiliter les sites d’où seraient extraits les phosphates. En Australie ils le font, contraints et forcés mais ici au pays du laisser-faire ? La population de Makatea ? 25% favorables et 75% contre car la nappe phréatique est importante et les engins australiens pourraient faire plus de dégâts que les pelles et les pioches d’antan. Je ne sais pas si j’ai rêvé, à mon âge s’est permis, mais le ministre de l’environnement pourrait avoir rallongé son titre de « et des mines ». De toutes les façons je suis sûre que vous me pardonnerez si j’ai extrapolé ! Merci !

Hiata de Tahiti

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Tahiti : la faute à la France ?

Des menaces, encore et toujours des menaces sur l’emploi local. Après d’autres hôtels de la place c’est le Sofitel Maeva Beach Resort qui pourrait mettre la clé sous le paillasson. Si les 160 employés risquent de perdre leur emploi, à qui la faute ? A coup sûr à la France ! Les touristes n’emplissent plus les hôtels, la faute à la France. Les taxes d’aviation, les taxes portuaires augmentent, la faute à qui ? Mais à la France !

Il faudrait que les dirigeants du gouvernement de la Polynésie Française, au lieu d’accuser toujours les Autres, se regardent dans la glace et s’abstiennent de déclarations intempestives. Il y a de moins en moins de touristes en Polynésie alors que les autres îles du Pacifique Sud en gagnent. Pourquoi ? Aux toutes dernières nouvelles d’Oscar Tane, ce sont des Russes qui vont racheter cet hôtel SANS casino… Mais, là encore, la faute à la France ne délivre pas de visas facilement. Ritournelle : « Si nous étions indépendants… »

Pourtant, la faute à qui ? Qui rame, qui aurait ramé si… ATN (la compagnie d’aviation territoriale) avait tenu ses engagements et avait transportés les rameurs polynésiens à Calgary (Canada) ? Les pauvres rameurs, après avoir gagné avec le dragon boat, ont été privés de compétition. Ils auraient raflé toutes les médailles, nos Tahitiens. Pis encore, 1000 touristes, ceux qu’on a tant de mal à faire venir, ont été bloqués à Papeete. Pas de quoi se taper sur les cuisses de rire, ceux-là ne reviendront jamais. Comme cette touriste belge qu’on a expédiée en Nouvelle-Zélande pour prendre un vol pour Hong-Kong, puis un autre pour Londres et enfin un autre pour Bruxelles soit 36 heures de vol ! C’est pas de bonnes vacances ça ? Au fait il y a 200 fois plus de touristes chinois aux Maldives qu’à Tahiti…

A défaut de touristes chinois (encore la faute à la France d’après Oscar Temaru), le port de Papeete accueille le Zhen He, bâtiment d’application chinois qui fait son tour du monde, 310 membres d’équipage dont 110 officiers. Dix ans qu’un bateau militaire chinois ne s’était pas arrêté à Papeete. Coïncidence ou pas ? Le ministre chinois des Sciences et de la Technologie était aussi de passage au fenua. Un voyage privé paraît-il avec 12 collaborateurs. Je n’y vois plus que du jaune. L’influence de l’empire du milieu se fait de plus en plus prépondérante, et les missions de « coopération » se multiplient. Est-il vrai que les Mao’ hi seraient venus de Chine ?

Mais qu’est-ce qu’on va faire des Pinus canibaea (pin des Caraïbes) qu’on avait planté, 5900 hectares tout de même, grâce au Fonds européen de développement (Fed) ? Arrivés à maturité depuis plus de 5 ans déjà, ils permettraient de couvrir entre 35 et 40% de la demande actuelle sur le marché local et de réduire autant les importations. Les édiles se sont massés le cervelet… puis ont fait plusieurs fausses couches. [La faute à la France ?]

Là, ça devient sérieux, on prend le problème à bras le corps, à la Polynésienne ! A ce jour, 4 sociétés se sont intéressées à ce marché : abattage, scierie, une seule propose du produit fini sous forme de bardeau. Elle produit également planches de bois, parquets, palettes… La tuile de bois ou bardeau intéresse les projets hôteliers : la couverture dure jusqu’à 30 ans contre 3 à 5 pour le pandanus et 10 ans pour le Palmex (pandanus artificiel en plastique). La tuile a des propriétés para cycloniques et résiste au feu. Un coût moindre d’investissement, 8500 FCP/m2 posé pour le bardeau contre 7000 FCP/m2 pour le pandanus et 8500 FP/m2 pour le Palmex. La tuile s’intègre beaucoup plus au paysage polynésien.

On attend la réflexion des têtes pensantes. Mais la filière « Pandanus rauoro » fait partie intégrante du patrimoine culturel polynésien. Les investisseurs hôteliers l’ont compris et ne souhaitent pas non plus que la tuile de bois remplace le pandanus. Les difficultés actuelles sont principalement liées à la dégénérescence des arbres et leur faible productivité. Alors, bardeaux, Palmex ou rauoro ? Wait and see.

La phrase : « Je vais vivre ailleurs, le jour où il y a un casino dans ce pays ». Elle est d’Oscar Temaru, président du gouvernement de la Polynésie française au sujet d’un éventuel plan de reprise du Sofitel, le transformant en casino. Et les touristes alors, ils n’ont pas le droit de s’amuser un peu en attendant la fin de la grève ? L’actu vue par P’tit Louis [le dessinateur caricaturiste vedette de La Dépêche de Tahiti] : «Le Gros : Mais pourquoi l’Oscar Président ne veut-il pas de casino ?… Le Maigre : Mais non, il aura juste confondu avec une grande surface ! » L’humour de la semaine dans la Dépêche du dimanche peut-être vue, pour ceux que cela intéresse sur http://tahiti.blogspot.com/

Mais il n’y a pas que de mauvaises nouvelles… grâce à la France ?

Le cas des fonctionnaires détachés dans les syndicats (source la Dépêche) : on en compte 12 auprès de la CSTP/FO, 6 chez A ria i mua, 4 au STIP/AEP, 1 au SCFP/UPE et 1 en cours d’insertion chez Otahi. Au Journal officiel de la Polynésie française (JOPF) que tout un chacun peut consulter, on peut y lire que les rémunérations mensuelles brutes allouées aux salariés du privé exerçant des fonctions syndicales s’échelonnent entre 911 420 FCP (7638€) pour le leader de la CSTP/FO à 166 165 FCP (1392 €) pour le président de la confédération A tia i mua, celui-ci étant le moins bien rémunéré. A noter également que le salaire brut versé à ces personnels se monte à 490 913 FCP (4114 €). Les fonctionnaires quant à eux continuent de percevoir leurs revenus à taux pleins payés par l’Administration.

Des problèmes à la Douane au fenua : certains douaniers auraient donc quelque chose à déclarer comme « trafic de drogue, proxénétisme, viol aggravé ?… et maintenant, maintenez-vous que vous n’auriez toujours rien à déclarer ?» Que ce passe-t-il donc dans cette administration ? En tout cas Lolo dans son billet d’humour sur la Dépêche du dimanche y va de ses commentaires !

Une niche a un milliard de FCP : rassurez-vous ce n’est pas pour Grisette la chatte ! Si les hôtels ferment les uns après les autres, que les touristes et les paquebots ne reviennent pas ou peu, le marché des super yachts se porte, lui, à merveille. Une cinquantaine de super yachts croisent dans nos eaux chaque année. D’après les spécialistes, ces bateaux de luxe dépensent un milliard de FCP par an en Polynésie, 250 entreprises travailleraient pour eux lors de leur séjour. Depuis une dizaine d’années, ce sont près de 700 yachts qui ont croisé dans nos lagons. Il y a eu Le Faucon Maltais, le Rising Sun, l’Octopus. Il vaut mieux recevoir les riches, cela rapporte davantage en moins de temps.

Hiata de Tahiti

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S’habituer aux coutumes locales jusqu’à Mopti

De temps à autre, une mosquée se détache sur la rive. Nous débarquons à Kotara, village bozo. Visite du village, de ses ruelles, de la mosquée. Sur les six touristes blancs de la pirogue, aucun musulman mais nous avons droit à tous les égards, nous avons le droit de visiter la petite mosquée, de monter sur le toit pour jouir d’un étonnant panorama, et avec grand plaisir nous nous acquittons d’un droit de visite très honorable. Tout le monde est satisfait les toubab (Blancs) et les Maliens.

Les enfants nous tirent par la main, demandent des bonbons, des stylos. Un gosse nous entraîne vers la concession : installation plus que modeste. Au bout d’une ruelle, l’évasement d’une cour qui est à tout le monde. Une porte étroite, très basse, taillée dans un mur de torchis, donne sur une autre cour beaucoup plus petite, sur laquelle s’ouvrent trois ou quatre cases. Une cour comme 100 000 autres en Afrique.

Notre périple se poursuit. C’est l’heure du déjeuner, servi dans la pirogue pour ne pas perdre un temps précieux, aujourd’hui au menu poulet-bicyclette (poulet local) et papaye. Rien à voir avec un poulet de batterie, il a couru, le coquin ! Ni ses mollets ni ses cuisses ne sont tendres ou fondants. Au contraire, tout est bien nerveux, bio en diable ! Avec l’aide de la fourchette du Père Adam, de nos poignets et des dents qu’il nous reste, entamons donc le poulet-bicyclette. Nous attaquons la bête. Les pilotes du bateau nous regardent manger avec intérêt. Pourtant ils avaient eu aussi du poulet. Oh surprise ! ils se saisissent des os que nous avons délaissés. Avec joie ils les croquent, les aspirent, les pauvres chiens qui guettaient n’auront rien.

Le soleil décline et pare les rives du Niger d’une couleur jaune et chaude. Nous accostons. Nous serons logés à l’hôtel « Rives du Niger » dans la maison du chef de village. Notre chambre à coucher se situe, à l’étage, sur le toit de l’habitation, en plein air. Les ânes braient. Le ciel est pur et magnifique. Tout le village vient au pied de nos couches, quelle distraction pour eux ! Nous sommes le film à ne pas rater. Tout le village vient inspecter les six toubabs.

Le lendemain nous nous enquerrons des toilettes. On nous indique une construction bizarre sur laquelle il faut monter par quelques marches. Un petit dôme avec plusieurs trous, 15 cm de diamètre environ. L’usage est compliqué sans mode d’emploi surtout pour les dames toubab ! Si une autre personne veut visiter les lieux, il faut tousser pour manifester son désir, l’occupante toussera à son tour pour indiquer que la place est déjà occupée…

Nous reprenons place dans notre pirogue, destination le lac Débo. Nous croisons toujours ces gigantesques pinasses surchargées qui foncent vers Mopti et Tombouctou. Nous voilà au Lac Débo et sommes accueillis par une fumée âcre. Le lac a la forme d’une étoile à trois branches, long d’une trentaine de kilomètres et large d’une dizaine. Les jeunes femmes Bozo sont très belles, leur peau est d’un noir intense, elles se prêtent volontiers à la séance photos. Merci Mesdames, merci Mesdemoiselles. Les hommes sont à la pêche et la gent féminine trie, sèche et boucane les poissons. Il y en aurait 180 espèces différentes surtout des capitaines, des silures, des tilapias, des poissons-chien, des alestes et des hétérosis.

Mopti, la « Venise du Mali » est construite au confluent du Niger et du Baní, au milieu des eaux. Auparavant Mopti s’appelait Sagan. C’était une modeste bourgade Marka peuplée des gens du clan Konaké auxquels étaient venus se joindre des pêcheurs Bozo. Les maisons soudanaises, délavées et usées par les intempéries semblent très vieilles, s’élèvent autour de leurs cours intérieures jusqu’aux terrasses qui les couronnent. Leurs formes cubiques s’interpénètrent et se superposent, à peine irriguées par un réseau de rues défoncées et poussiéreuses, pleines de monde, sillonnées de troupeaux de moutons.

La mosquée de banco aux 21 piliers, construite en 1935 évoque tout à fait la mosquée de Djenné. Un bruit de sistres ? Ce sont de jeunes circoncis. Le Sistre est fait d’une baguette mâle dans laquelle sont enfilées des rondelles de calebasse, symbole de la féminité, mais dont les bords sont dentelés. Les circoncis les agitent pour éloigner les mauvais esprits et… les femmes. Malgré tout, ils nous approcheront pour recevoir billets et pièces !

Un Peul passe à proximité. Le berger peul est vêtu d’un long manteau marron et coiffé d’un chapeau conique dont le sommet est surmonté d’un petit cône en cuivre. C’est le pasteur chargé des troupeaux. Il possède ses propres bêtes mais transhume les troupeaux d’autres personnes. On le dit riche. La femme Peul sert de coffre-fort. Elle porte la fortune familiale en bijoux en or aux oreilles, autour du cou, autour des poignets. En Afrique les tailleurs sont des hommes. « B.P. était également un excellent tailleur-brodeur. En Afrique traditionnelle, c’était là non « un métier » au sens moderne du terme, mais un art qu’il était permis à un noble d’exercer. » Amadou Hampaté Bâ

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