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Vladimir Nabokov, Lolita

Avec ce grand roman en anglais, fondamental dans l’œuvre de l’auteur, nous abordons le scandale. Qu’il en soit ainsi : la morale est sociale et non universelle ; la Bible elle-même regorge d’exemple de fillettes livrées aux hommes. Mais il s’agit ici du portrait esthétique d’une passion irrésistible d’un homme mûr pour une préadolescente de douze ans, Dolorès Haze, alias Dolly, Lola, Lo ou Lolita. Ce prénom est devenu un terme de psychologie, c’est dire si l’auteur a frappé juste.

Ecrit entre 1947 et 1954, le roman ne fut édité qu’en 1955 en anglais à Paris, après cinq refus d’éditeurs américains, puis immédiatement interdit au Royaume-Uni et, sur leur demande, en France. Mais cette censure moraliste fit scandale et le roman fut enfin publié aux Etats-Unis en 1958 et traduit en français par Gallimard en 1959. Ce fut un succès immédiat, signe que le public était mûr (et que les années folles des sixties se préparaient) ; Stanley Kubrick (toujours dans les bons coups) en arracha les droits pour un film paru en 1962 avec la sensuelle Sue Lyon et l’infâme James Mason.

« Bien que le thème et les situations soient indubitablement chargés de sensualité, l’art en est pur et le comique hilarant », écrit Nabokov à Edmund Wilson le 30 juillet 1954. La passion existe, même si elle est condamnable, et se déploie avec tous ses chatoiements. Le lecteur est impliqué dans le récit, sollicité d’images, bercé d’allitérations et d’assonances, abreuvé de références. Cette passion est tragique parce qu’il y a mort inévitable et que Lolita ne jouit pas – le contraire serait immoral pour la morale chrétienne des années 50. Humbert Humbert, le narrateur (qui n’est pas l’auteur !) a pour mythologie personnelle une scène primitive vécue à 13 ans avec une fille de son âge, Annabel, sur les bords de la Méditerranée. Les deux adolescents s’étaient excités et allaient consommer lorsque deux baigneurs sortis de la mer ont crié des encouragements obscènes, ce qui a coupé leur élan. Le lecteur retrouvera cette scène dans un roman ultérieur, Ada. De cette frustration est née la fixation de l’adulte sur les nymphettes.

Qu’est-ce donc qu’une nymphette ? La réponse est approchée en 1ère partie chapitre V : « On trouve parfois des pucelles, âgées au minimum de neuf ans et au maximum de quatorze, qui révèlent à certains voyageurs ensorcelés, comptant le double de leur âge et même bien davantage, leur nature véritable, laquelle n’est pas humaine mais nymphique (c’est-à-dire démoniaque) ; et, ces créatures élues, je me propose de les appeler ‘nymphettes’ » p.819 Pléiade. Toutes ? Non. Certaines très jeunes filles résistent à « ce charme insaisissable, sournois, insidieux, confondant », à « cette grâce elfique ». Certains « signes ineffables – la courbure légèrement féline d’une pommette, la finesse d’une jambe duveteuse » p.820 – ne trompent pas la victime trop sensible. L’auteur (ou plutôt le narrateur) se place délibérément en défense passive : un démon l’a saisi, une enfant l’a charmé, il n’y est pour rien et n’a fait que réagir. Lolita ressemble « à la Vénus rousse de Botticelli » dans La naissance de Vénus (p.1094). Le roux est souvent associé au Malin dans la mythologie chrétienne ; on dit même que Judas était roux. D’ailleurs, après moult pages d’approche où Humbert, prêt à refuser la chambre vieillotte qu’il doit louer dans la petite ville où il va enseigner la littérature, tombe en arrêt devant Lolita en maillot de bain au jardin, prend la location puis finit par épouser la mère, se voit démasqué parce que la garce a fracturé sa commode pour en lire les carnets intimes, mais sauvé parce que la futile insane est sortie en courant poster trois lettres et s’est fait renverser par une voiture, Humbert se fait violer par Lolita et non l’inverse au chapitre XXIX : « ce fut elle qui me séduisit » p.945.

C’est que la soi-disant petite fille de 12 ans s’est fait initier à la nymphomanie par une copine en camp de vacances à 11 ans, puis a sauté le pas à 12 ans avec une autre et Charlie, « un gamin espiègle aux cheveux roux » (chapitre XXVII p.921), le fils de la directrice de 13 ans, le seul mâle à la ronde. « Chaque matin pendant tout le mois de juillet » Lolita, sa copine et Charlie partaient en canoë et dans « la somptueuse forêt innocente qui regorgeait de tous les emblèmes de la jeunesse, rosée, chants d’oiseaux, et alors, en un certain endroit, au milieu du sous-bois luxuriant, on postait Lo en sentinelle, tandis que Barbara et le garçon copulaient derrière un buisson. (…) Et bientôt elle et Barbara le faisaient chacune leur tour avec le silencieux, le grossier, le bourru mais infatigable Charlie » chapitre XXXII, p.950. Constat sur l’Amérique des années cinquante par un émigré européen de fraîche date : « Les nouvelles méthodes d’éducation mixte, les mœurs juvéniles, le charivari des feux de camp et je ne sais quoi encore avaient totalement et irrémédiablement dépravé » Lolita, p.946. Vladimir Nabokov avait un garçon de cet âge pubère, Dmitri, né en 1934 et 13 ans en 1947. Ce ne sera pas la seule fois où le narrateur (et probablement l’auteur) note le pragmatisme yankee en matière sexuelle, la directrice du collège où Lolita sera placée exprimera les mêmes attentes éducatives : rencontrer les autres, se frotter aux garçons, apprendre son rôle de future épouse et mère – plutôt que l’histoire ou la littérature. Mais l’initiation physique trop tôt semble conduire à la frigidité, le jeune garçon « n’était pas parvenu à éveiller les sens de la petite. Je crois en fait qu’il les avait plutôt anesthésiés, même si ç’avait été ‘rigolo’ » p.951. Rigolo est ce que dit Lolita de cette expérience juvénile. Quant à Charlie, punition moralement chrétienne, il sera tué à 18 ans en Corée.

Humbert Humbert profite honteusement de la situation : puisque l’activité sexuelle est un jeu, il le pratique matin et soir avec elle, qui finit par s’en lasser. Pour ne pas se faire remarquer, le couple se lance dans un tour d’Amérique, de motel en hôtel, dans la vieille guimbarde des Haze. L’adulte est « cet homme au cœur tendre, à la sensibilité morbide, infiniment circonspect », comme le décrit l’auteur en apostrophant le lecteur au chapitre XXIX p.942. Il veut protéger sa nymphette tout en la gardant pour lui jusqu’au temps fatidique des 15 ans où elle deviendra trop femme. Or, « en raison peut-être de ses exercices amoureux quotidiens et malgré son physique encore très enfantin, elle irradiait une sorte de nitescence langoureuse qui plongeait les garagistes, les chasseurs dans les hôtels, les vacanciers, les ruffians au volant de luxueuses voitures, les béjaunes boucanés au bord de piscine bleues, dans des accès de concupiscence… » p.973. Lolita en « était consciente, et je la surprenais souvent coulant un regard en direction de quelque beau mâle, quelque type armé d’un pistolet à graisse, avec des avant-bras musclés et mordorés et une montre au poignet » p.973. Le lecteur notera l’humour de l’expression et la somme de significations qu’elle contient : Lolita devient pute et elle aime la vulgarité brute (à la Charlie), intéressée par tout ce qui brille (ici la montre, ailleurs la belle voiture). La préadolescente aura d’ailleurs un orgasme en plein air parce qu’elle est regardée par son nouvel amant, auteur dramatique pervers et manipulateur mais musclé et moustachu, p.1057.

Deux années passeront, de 12 à 14 ans, avant que Lolita ne s’échappe de l’hôpital où elle se remettait d’un mauvais virus avec un autre que papa Humbert. Lequel la poursuivra de motel en hôtel sans jamais la rattraper, enquêtant pour retrouver celui qui l’a ravi à son ravisseur. Les indices sont donnés mais le sens échappe toujours, jusqu’à retrouver le sale type et à le massacrer. D’ailleurs l’âge de nymphette s’est enfui lui aussi. Une lettre de Lolita rappelle Humbert ; il la découvre mariée à un ouvrier velu, enceinte jusqu’aux yeux, « irrémédiablement ravagée à dix-sept ans » (partie II, chapitre XXIX, p.1101). Il l’aime toujours, mais comme un être, plus comme un corps. Ce qu’il se reproche le plus, c’est de l’avoir « privée de son enfance » p.1107. Même si elle usait de son corps en dépravée avec ses petits copains, il faut bien que jeunesse se passe… entre jeunes, pour apprendre la vie. Il se sentira coupable « tant que l’on ne pourra pas me prouver (…) que cela est sans conséquence aucune à très long terme » (II, XXXI). La « pédonévrose » (partie II, chapitre XXV, p.1079) est une maladie, pas une passion saine malgré « mon amour pour elle ».

Ce gros roman est riche et fera le bonheur du lecteur qui voudra bien se déprendre de son aversion moraliste. Il ne s’agit pas de prôner les amours illicites – et l’auteur montre combien ils sont toxiques pour les deux parties, même si l’auteur note finement aussi combien la législation de certains Etats américains autorisait le mariage de la fille à 12 ans. Il s’agit de sonder une passion qui existe – dans l’histoire comme de nos jours – de démonter ses mécanismes de fonctionnement, de montrer combien l’environnement éducatif et social « pragmatique » et « permissif » qualifié de « moderne » aux Etats-Unis favorise les dérives, d’exposer combien un amour fusionnel au-delà même de la chair peut être destructeur. Lolita est un grand roman de Nabokov, une expérience humaine qui ne laisse pas indifférent. Bien que le film soit un conte moral réussi, malgré l’ire des puritains, le livre offre des diaprures littéraires et une satire des milieux yankees inégalables. Je le préfère nettement.

Vladimir Nabokov, Lolita, 1955, Folio 2001, 551 pages, €9.40

DVD Stanley Kubrick, Lolita, 1962, avec James Mason, Shelley Winters, Peter Sellers, Sue Lyon (16 ans au tournage), Marianne Stone, Warner Bros 2002, 2h27, standard €8.33 blu-ray €10.65

Vladimir Nabokov, Œuvres romanesques complètes tome 2, Gallimard Pléiade 2010, édition de Maurice couturier, 1755 pages, €76.50

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Vladimir Nabokov, L’Enchanteur

Ce court roman écrit en russe juste avant d’émigrer aux Etats-Unis et de publier dès lors en anglais, aborde un sujet sensible : l’attirance trouble d’un homme adulte proche de la quarantaine pour une nymphette de 12 ans. L’Enchanteur est le prototype de Lolita dont la psychologie de très jeune fille sera plus approfondie. L’auteur s’intéresse ici à l’adulte, il cherche à pénétrer l’ensorcellement du solitaire pour l’extrême jeunesse.

Le lecteur ne connaîtra ni les noms des protagonistes, ni l’époque, ni les lieux où cela se passe. Les exégètes soupçonnent qu’il s’agit de Paris, de la province puis du sud où le couple doit se rendre. Mais tout commence dans un jardin public, sur un banc où l’adulte, qui exerce un vague métier d’expert en pierres précieuses, est assis entre deux dames. L’une d’elle donne une tranche de pain et un morceau de chocolat (goûter typiquement français) à une fille de 12 ans qui revient en patins à roulettes. Et c’est le coup de foudre. « Si j’ai bien eu cinq ou six aventures normales, comment comparer leur insipide contingence avec mon unique flamme ? » (chap. I).

Tout lui va dans la fillette, ses « boucles châtain cuivré », « ses grands yeux au regard un peu vide », « sa bouche rose, légèrement ouverte », « son teint chaud et enjoué », « la teinte estivale de ses bras nus », « la délicatesse imperceptible de sa poitrine encore étroite mais déjà plus vraiment plate », « le mouvement des plis de sa jupe », « la finesse et l’ardeur de ses jambes insouciantes »… (chap. I). Il va engager la conversation avec la femme, apprendre que la fillette n’est pas sa progéniture mais celle d’une amie très malade, aller voir cette amie parce qu’elle désire vendre des meubles, s’insérer dans ses bonnes grâces, l’épouser et sacrifier au devoir conjugal : tout cela pour avoir à proximité la fillette de 12 ans.

Mais le désir de sa mère est qu’elle reste chez le couple qui la prend en pension parce qu’elle fait trop de bruit. Il faut attendre une longue année la mort de la malade pour qu’enfin l’adulte récupère la préadolescente et l’emmène à la mer. En route, ils s’arrêtent pour la nuit dans un hôtel, et là… Mais je laisse le lecteur découvrir ce qui se passe et comment l’aventure se termine.

Toujours est-il que, le sujet étant sensible (même à l’époque patriarcale où le père avait tous les droits), l’auteur multiplie les virtuosités de style pour évoquer le désir et les actes. Tout est euphémisé, haussé au niveau de la littérature. Comme ce fantasme des Mille et une nuits autorisé par le Coran (dès 9 ans selon sa lecture littérale) : « Et si, après tout, la voie de l’authentique félicité passait par une membrane encore délicate, qui n’a pas encore eu le temps de durcir, de devenir touffue, de perdre le parfum et le miroitement au travers duquel nous pénétrons pour arriver jusqu’à l’astre vibrant de cette félicité ? » (chap. I). Ou ce spectacle délicatement réel de la fillette endormie : « Elle était allongée sur le dos par-dessus la couverture non défaite, son bras gauche passé derrière sa tête, vêtue de son petit peignoir, dont la partie inférieure s’était ouverte – elle n’avait pas réussi à trouver sa chemise de nuit – et à la lueur de l’abat-jour rougeâtre, dans le brouillard léger et l’air étouffant de la chambre, il pouvait distinguer son ventre étroit et creux entre les os saillants et innocents de ses hanches » (chap. VI).

La perversion de l’homme est surtout celle du sens esthétique, elle n’est pas dans la nymphette mais dans le regard qu’il porte sur elle. Il va tout calculer rationnellement pour parvenir à ses fins mais ignorer tous les signes contraires du destin comme la dame qui tricote telle une Parque sur le banc où s’opère la rencontre, le « taxident » vu de la fenêtre de la chambre par la fillette qu’il pelote à peine, le catalogue des meubles qu’il a acheté à la mère et dont il rencontre les doubles en se perdant dans les sous-sols de l’hôtel avant de rejoindre la chambre. Si l’enchantement des joyaux à la lumière permet d’assouvir une jouissance esthétique, celui d’un corps vivant ne peut aboutir car un être n’est pas inerte. Par transgression de cette disposition de nature, l’homme se perd. La fluidité de la vie n’est pas l’immobilité géométrique et minérale de la pierre et l’érotisme ne saurait arrêter le temps. Aimer la virginité éternelle et l’enfance figée n’est pas dans l’ordre du possible : tout doit se dérouler à son heure et l’utopie rester fantasme, comme dans Peter Pan, cet autre enchanteur.

Vladimir Nabokov, L’Enchanteur, écrit en russe en 1939, publié en anglais en 1986 traduit par son fils Dmitri Nabokov, Rivages 1997, 136 pages, €1.66

Vladimir Nabokov, Œuvres romanesques complètes tome 2, Gallimard Pléiade 2010, édition de Maurice couturier, 1755 pages, €76.50

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Vladimir Nabokov, Invitation au supplice

Un condamné à mort pour « turpitude gnoséologique » (p.1291 Pléiade) attend son exécution dans une forteresse où il est le seul détenu. Plus qu’une allégorie, ce roman est logique et réel. Nous ne sommes pas en 1984 mais bien plus tard, dans un futur fantasmé où le soviétisme a gagné la société, ou plutôt cette exigence de « transparence démocratique » où toute réserve chez l’individu est bannie, tout quant à soi puni. La Russie stalinienne comme l’Allemagne hitlérienne préfiguraient déjà, à la date d’écriture du roman, ce que serait cette exigence de la transparence sociale, de l’unisson civique, du tous en chœur politique. Nabokov n’est pas idéologue mais sensitif ; il critique avec une cruelle ironie cette tendance populiste de l’humanité, qu’il n’aime pas.

Ignorance, stupidité, autosatisfaction, sont la rançon de l’égalitarisme forcené. L’homme nouveau est une sorte de bête qui n’a de civilisé que les formes requises par « la loi » ou « les règlements ». D’où la bouffonnerie constante du directeur de la prison qui invite le condamné Cincinnatus à dialoguer avec Pierre, un codétenu qui se révélera son bourreau, à rencontrer sa femme (qui se fait sauter par le premier venu, le dernier étant un adolescent revêtu d’un uniforme de télégraphiste), son beau-père irascible et autoritaire, ses deux beaux-frères bouffons et interchangeables, ses enfants laids et difformes qui ne sont pas de lui, sa mère, une ex-pute devenue sage-femme qui ne l’a jamais rencontré jusqu’à ce jour où il devient « célèbre » dans les journaux pour déviance, à participer à un dîner où la bonne société de la ville le rencontre et l’observe comme… une bête justement. Curieuse certes, car différente, bien humaine, mais pas dans « les normes » ni dans « la ligne ».

Nabokov est émigré de la Russie, Cincinnatus est son double émigré de l’intérieur d’une société devenue totalitaire. Tout pouvoir est une duperie, le gnostique récuse toute aliénation d’Etat ou de société et il peut y avoir une interprétation gnostique de ce roman. La forteresse est à l’image de la société, un labyrinthe froid et étouffant qui vous guide par des couloirs balisés vers des pièces autorisées. « C’est logique, car l’irresponsabilité elle-même finit par se forger une logique. Voilà trente ans que je vis parmi des ombres perceptibles au toucher, leur cachant que j’étais doué de vie et de réalité », déclare Cincinnatus au directeur de la prison (VI p.1289). Cincinnatus est emprisonné dans la société, dans la forteresse, mais aussi dans son propre corps, dont les côtes forment des barreaux à son esprit. Tout est parodie dans le décor, de l’araignée de la cellule qui n’est qu’un pantin mécanique aux personnages qui sont rembourrés, maquillés, emperruqués, et dont les gardiens portent des masques de chien. Dans cet univers tragique où la fin est programmée, comme l’existence, seul l’imaginaire est libre.

Ou l’extrême-jeunesse… Outre le petit télégraphiste qui saute sa femme hors convenances (on entrait dans la corporation dès 14 ans), Cincinnatus se voit vamper par Emma, Bovary miniature fille du directeur de la prison. Elle a 12 ans, porte jupette courte et robe à bretelles qui tombent souvent de l’épaule nue, et se faufile dans les pas du gardien pour se cacher dans la cellule, sous la table. « Je vous délivrerai », déclare la gamine, pensant carrément le faire évader par le sexe – et « vous m’épouserez ». Elle a tout d’une danseuse, la petite Emma à longue chevelure. « Et hop ! alors tout droit vers Cincinnatus, assis sur le lit, et le renversant, elle lui grimpa dessus. Les bras nus et en feu, elle lui enfonçait dans la chair ses doigts frais et riait à pleine bouche. (…) Dans sa pétulance, la petite Emma avait enfoui son front dans le sein du prisonnier ; chues de côté, ses boucles éparses dévoilaient dans la fente postérieure de sa robe le haut de son échine, avec un creux changeant de place, selon les mouvements des omoplates, et tout garni régulièrement d’un duvet blondasse qui paraissait symétriquement peigné. (…) Je vous délivrerai, proféra d’un air pensif la petite Emma (elle le chevauchait maintenant à califourchon) » XIV p.1344. Mais la nymphette en pré-Lolita conduira le prisonnier émergé d’un tunnel sur la pente de la forteresse… vers la salle à manger où son père dîne avec le bourreau et les gardiens-chefs. N’ayant pas obtenu la baise libératrice (qui sera réclamée par les jeunes soixantuitards une génération après), elle retombe dans les conventions sociales du comme il faut.

Chaque adulte joue un rôle, sauf Cincinnatus qui, déjà tout petit, ne désirait pas participer aux jeux brutaux des autres dans la cour de récréation. Il réécrit le monde sur le papier et cela lui suffit, ce qui est antisocial et ce pourquoi il aura sa mauvaise tête tranchée. De Robespierre à Hitler en passant par LéninéStaline, c’est toujours la même histoire de formatage du peuple « pour le bien » du peuple, par de rares élites autoproclamées qui usent de la force pour régner sur un troupeau d’esclaves soumis. Seul l’art est incompatible avec la politique ; seule l’imagination peut combattre la doxa ; seule la conscience personnelle peut rester libre.

Chacun peut évoquer dans ce roman l’anti-Dostoïevski, la satire des auteurs soviétiques du temps, une parabole sur le régime soviéto-nazi mis dans le même sac (avant la shoah des Juifs), mais cette Invitation au supplice est un hymne à la création du poète, elle qui n’est possible qu’en liberté contre tous les oppresseurs.

J’ai beaucoup aimé ce huitième roman de Vladimir Nabokov, écrit en quinze jours d’une traite et dans un enthousiasme qui passe à la lecture.

Vladimir Nabokov, Invitation au supplice, 1936 revu 1960 en français, Folio 1980, 250 pages, €6.60

Vladimir Nabokov, Œuvres romanesques complètes tome 1, édition de Maurice Couturier, 1999, Gallimard Pléiade, 1729 pages, €77.00

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Michel Déon, Un déjeuner de soleil

Une écriture toujours aussi charmeuse mais une histoire trop détachée, parfois longuette. Michel Déon réussit moins ce roman que les précédents, bien qu’il en prenne les mêmes recettes, la chronique d’un destin, et les mêmes lieux favoris : Sintra au Portugal, Paris, Londres.

Il s’agit cette fois de Stanislas Beren, fils de prince serbe surgi à 16 ans pieds nus en espadrilles, les cheveux longs, dans une classe de troisième du lycée Janson-de-Sailly en 1925. Un vrai Charbovari à la Flaubert, sauf que l’auteur défie plutôt Gide dans Les Faux-Monnayeurs. Il invente un personnage de romancier, le narrateur, fils de l’ami de Stanislas, et il le confronte à ce que la réalité veut bien lui laisser voir. C’est un peu tordu, roman du roman, un brin trop exercice de style pour emporter l’imaginaire du lecteur.

Le personnage central n’est ni vrai, ni faux, mais « imagé » par une suite d’anecdotes, de témoignages, de lettres, de souvenirs. Le ton détaché du narrateur empêche l’empathie malgré quelques belles pages sur l’amour, sur le sexe et sur mai 68. « Le même jour, j’entendais deux avis différents. Aucun ne me satisfaisait », dit le narrateur p.303. Nous non plus ne sommes pas satisfait. Stanislas n’est pas aimable, un brin dada ; il se coule dans le siècle et dans la culture française comme s’il venait d’une autre planète, sans racines. Une page blanche à laquelle on ne croit pas.

Le titre du livre est celui d’un roman jeté au feu par le romancier observé. Qui en écrit d’autres, complaisamment résumés, comme si Michel Déon vidait ses tiroirs des projets inaboutis. Court cependant le fantasme de Lolita (nous sommes en 1981, au moment de la gauche au pouvoir et de l’explosion des mœurs libertaires). Audrey, puis Mimi, sont de très jeunes filles (8 ans pour la première) qui tombent amoureuses d’un quarantenaire puis d’un sexagénaire (Michel Déon a 62 ans à la parution du roman). Que les scandalisés-professionnels du pédophilisme se rassurent : l’auteur reste classique et l’amour fou de la fillette pour l’homme mûr reste platonique jusque vers ses 20 ans ! Quant à la deuxième nymphette, si elle fait jeune et pose nue sur une bicyclette pour Vogue, elle a déjà 20 ans. L’écart de quarante années avec son amant n’en apparaît pas moins comme excitant.

« Stanislas découvrit avec étonnement que les lecteurs les plus enthousiastes lisent un autre livre que celui qu’on a écrit » p.185. Attention donc aux anachronismes : nous ne sommes plus ni en 1968 (où une passionaria agitait le drapeau rouge seins nus, sur les épaules de vigoureux mâles en rut politique), ni en 1981 où Mitterrand abaisse la majorité sexuelle à 15 ans et favorise les gais, lesbiens et autres trans. Le rigorisme quaker venu des Amériques rencontre aujourd’hui le puritanisme catho-islamique de nos provinces et banlieues pour faire de la France un pays de mœurs réactionnaires où le sexe redevient le Mal et l’érotisme une turpitude. Ce pourquoi les romans contemporains sont désormais insipides quand ils ne décrivent pas de meurtres (le sexe est remplacé par le couteau – n’était-ce pas « mieux avant » ?).

« Les romans ont deux vies secrètes : au moment de leur création, une vie courte et obéissante dans l’esprit de l’auteur, puis une autre vie rêvée et désobéissante dans l’esprit du lecteur » p.212. La même chose peut être dite des enfants, et les livres sont bien des enfants accouchés dans la douleur, élevés dans la douceur et jetés ensuite dans la vie où ils deviennent différents. La fiction décrit la réalité future plus que le réel ne nourrit la fiction, toute d’imaginaire. Créer, c’est dévorer, et le personnage de Stanislas, surgi entre deux balles de fusil, suggère une réflexion sur l’acte d’écrire et sur le milieu littéraire entre 1930 et 1980, la génération de l’auteur.

Un déjeuner de soleil se lit, mais moins bien que Les Poneys sauvages, Un taxi mauve ou Le jeune homme vert. Le roman est plus fabriqué, moins emporté par les personnages, plus réfléchi et donc moins romanesque. Et la postface de Proguidis, critique littéraire d’origine grecque et fondateur de la revue L’Atelier du roman est un charabia jargonneux d’intello qui ne donne pas envie.

Michel Déon, Un déjeuner de soleil, 1981, postface de Lakis Proguidis, Folio 1996, 445 pages, €7.00

Les œuvres de Michel Déon chroniquées sur ce blog

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Jim Harrison, Sorcier

jim harrison sorcier

Ce roman voit le retour des obsessions harrisonniennes : la baise, la picole, la sniffe. Il campe en John Lundgren un macho bouffon, un looser maladroit à en rire et qui finit par rire de lui-même et nous faire rire par la même occasion. Une sorte d’antiféminisme de connivence mâle, dans ce début des années 1980 américaines.

Johnny-Sorcier, appelé ainsi par son totem scout donné à 12 ans par un chef de troupe visionnaire (« moins d’un an plus tard (…) expulsé de la ville pour avoir été surpris en pleine frénésie sodomite près des latrines d’un camp d’été »), est flanqué d’une épouse féministe Diana au corps de rêve (« seule fille au milieu de quatre frères ; elle en gardait une profonde connaissance des hommes et de leurs besoins ») – et d’une bêtasse de chien airedale nommé Hudler. Huddle signifie confus, mêlé, et le nom prononcé en anglais sonne un peu comme Hitler. C’est en effet un chien fasciste qui n’obéit que lorsqu’on le secoue et n’obéit que lorsqu’on le frappe !

Sorcier a déjà traversé deux mariages de sept ans chacun et reste dépressif, en surpoids. Il ne réussit rien de ce qu’il entreprend : ni la gestion d’un fond de placement (il se fait virer), ni son mariage (il ne pense qu’à baiser), ni la cuisine (il flanque trop d’épices sur tout), ni sa drague (il tombe toujours sur des camées), ni sa reconversion en détective financier (il se laisse avoir à chaque fois par son patron).

Pourtant « ni bête, ni velléitaire », il se lance tête baissée dans n’importe quoi avec excès. Et tout ce qui lui arrive semble lui tomber dessus comme à nul autre. D’où les situations cocasses où il se fourre, décrites avec une ironie féroce, tout comme les fantasmes qui le traversent parfois (se faire sucer par une vieillarde en Espagne, sodomiser une nymphette de 13 ans qui bronze quasi nue sous sa caravane…) – bien loin du politiquement correct ! C’est ce décalage qui déclenche le rire.

Le docteur Rabun est un inventeur médical très riche, mais que sa femme et son fils adulte ont quitté. Patron de l’hôpital où travaille Diana comme infirmière, il teste ses produits mécaniques un peu particuliers sur les patientes et n’a pas le temps de s’occuper de sa fortune. Il a l’impression de se faire gruger sur ses placements et par les dépenses extravagantes de sa femme en Floride, comme de son fils – qu’il estime pédé jusqu’au trognon. Il engage Sorcier pour enquêter et celui-ci va tomber de Charybde en Scylla.

Lorsqu’il se baigne sur une plage, il voit tomber par hasard le fauteuil d’une belle femme paralysée des hanches ; il se précipite – et bande. Les deux ne tardent pas à baiser lorsque les enfants sont rentrés du bain. Laura est justement cette femme qui a eu un accident dans le centre de mise en forme tenue par Nancy Rabun, la femme du docteur, et qui a mandaté un avocat pour faire cracher le responsable.

Tout va dès lors s’enclencher comme par magie : la rencontre de Nancy dans sa galerie de peinture, puis « par hasard » dans une boite gai (renversement irrésistible), la levée de sa couverture par ladite Nancy après enquête discrète sur son compte, la daurade crue avec une fleur dans la bouche livrée à son hôtel (qui signifie la mort en langage mafia), son déguisement en local par lampe à bronzer, cheveux courts et chemisette hawaïenne (si bien qu’on le prend pour un pédé), la partie de pêche en mer ou, au retour il rencontre Ted Rabun, le fils du docteur paranoïaque, marié et papa (mais pas pédé du tout)…

Il a tout faux, Johnny Sorcier. Et, « comme il n’avait pas d’autre endroit où se rendre, il retourna chez lui ».

Désopilant, rocambolesque, speedé, le lecteur se laisse prendre malgré la première centaine de pages un peu poussives. Mais lorsque Johnny Sorcier sort de sa dépression pour se mettre à agir, ça dépote ! A croire que l’auteur a pris quelques-unes de ces pilules dont il parsème son roman, qu’il fait passer à doses massives de whisky.

Bien réjouissant pour les vacances !

Jim Harrison, Sorcier (Warlock), 1981, 10-18 1997, 281 pages, occasion

Jim Harrison, Œuvres, Bouquins Robert Laffont 2010, €24.50

Les œuvres de Jim Harrison déjà chroniquées sur ce blog

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