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Musulmans ou islamistes

Comme beaucoup de ceux qui réfléchissent avant d’énoncer, je fais une claire distinction entre ceux qui croient simplement et ceux qui veulent imposer leur foi. Ainsi entre catholiques et intégristes, ou musulmans et islamistes. Notons ce fait particulier qu’aucun juif ne veut convertir les autres, et que les bouddhistes ne proposent que leur exemple de vie bonne pour attirer les adeptes.

N’oublions pas qu’Arthur Rimbaud, Henri de Monfreid et Isabelle Eberhart se sont convertis à l’islam. Mais cela restait de la foi intime, pas du prosélytisme intolérant, une manière aussi de pénétrer les sociétés étrangères de l’intérieur pour mieux les comprendre. La foi est du domaine individuel, intime, et Sadiq Khan élu en mai 2016 Maire de Londres a laissé le djihad au vestiaire.

Certes, les croyants peuvent tenter de convertir « de bonne foi », étant sûrs non seulement de détenir la Vérité absolue révélée par le seul Dieu suprême, mais surtout de « sauver » les âmes des mécréants. Ce fut le cas des Jésuites du Paraguay et des missions en terres étrangères. Mais nul besoin de religion pour cela : aider les autres est un mouvement généreux universel. La médecine et l’école furent les vertus d’une certaine colonisation faite pour de « grandes idées » – en général républicaines puis humanistes.

Ce qui n’est pas allé sans dérives. Le positivisme scientiste et la foi républicaine, socialiste voire communiste, ont été aussi des autoritarismes visant à dominer les peuples-enfants et à discipliner l’anarchie sexuelle africaine et polynésienne. Pour mieux exploiter le travail, faire « suer le burnous » et « éradiquer la paresse congénitale » (hum !).

ibn khaldun le livre des exemples tome 1

Mais la vertu des pays occidentaux est de s’être rendu compte de ces dérives, qu’elles soient celles des missions évangélisatrices dont les Jésuites sont revenus, de la « volonté générale » de 1789 que la révolution voulait étendre à toute l’Europe avant tout le genre humain, du communisme soi-disant « scientifique » qui devait libérer le monde entier des chaînes de l’exploitation – au service d’une étroite élite soumise au grand Parti unique…, ou du socialisme jacobin dont les technocrates savent mieux que vous ce qu’il vous faut. Tous se méfient de « la démocratie », le peuple leur paraissant ignare, manipulé ou beauf réactionnaire. Les discours sur le Brexit, après celui sur la montée du Front national aux européennes, en témoigne.

Ces croyances religieuses ou séculières, qui sont légitimes car elles font avancer l’humanité, sont désormais cantonnées dans la sphère privée pour ce qui est de Dieu, et dans la sphère politique pour ce qui est du débat sur les valeurs. La guérilla catholique contre la révolution a cessé ses effets après 1945 – non sans avoir sali les idéaux humanistes puis étriqué la pensée durant un siècle et demi – jusqu’au pétainisme de soumission (la « manif pour tous » est restée sans lendemain). L’agitation permanente marxiste depuis 1945 n’a jamais cessé (avec la CGT, Besancenot et Mélenchon) – mais elle se maintient dans les normes démocratiques, même si « la rue » exige plus de démocratie directe et moins de démocratie représentative. Le Parlement, en France, étant réduit à voter selon l’appartenance partisane sans discuter – ce qui est pourtant son rôle.

Mais aujourd’hui, seul l’islam renaît comme religion conquérante, intolérante, terroriste.

Pourquoi ? Parce qu’il veut en revenir aux origines et que ces origines sont la guerre tribale mêlée à la guerre idéologique au nom de la Révélation. S’il n’est de dieu que Dieu, il commande en tout et les minables humains doivent s’humilier devant Lui et obéir en tout aux Paroles qu’il a distillées via l’archange Djibril à l’oreille de l’illettré Mahomet, puis aux paroles du Prophète en son vivant, puis des gloses des érudits après le Prophète, puis des fatwas de savants autoproclamés qui se veulent détenteurs de l’unique interprétation de la vraie Vérité…

Les Musulmans sont des croyants légitimes s’ils pratiquent leur foi en privé, acceptant le compromis de la vie en commun. Mais les islamistes sont des croyants guerriers qui veulent imposer leur foi particulière au monde entier, surtout dans les pays qui les acceptent mal. C’est leur vengeance – que ce « surmusulman » (Fethi Benslama, psychiatre) : le renversement de l’humilité en arrogance analogue au Superman inventé en 1933 par un Juif américain sur le modèle de l’Übermensch de Nietzsche – déformé par l’aryanisme nazi. Le ressentiment intime projette une image boursoufflée de soi, déformée par la haine et dominatrice, qui conforte le moi blessé. Surtout de ceux qui ne sont pas encore des hommes, entre 15 et 25 ans, eux qui cherchent leur virilité dans la fraternité garçonnière d’où les femelles sont bannies, et qui justifient la raideur du sexe interdit par la kalachnikov rigide qui crache son jus puissant.

Cette quête de la Pureté, qui est l’un des ressorts du radicalisme adolescent confronté à la « souillure » du désir sexuel, trouve dans le corpus islamique de quoi se justifier.

Car les textes sacrés sont loin d’être innocents… Ils sont considérés par les oulémas comme véritablement authentiques. L’islam doit être étendu par les armes ; le djihad n’est pas qu’intérieur mais se manifeste dans la société et contre les ennemis ; les Juifs de Médine ont été exterminés par Mahomet lui-même – par calcul politique ; les minorités non-musulmanes des autres religions du Livre doivent être « soumises » et reléguées avec des droits inférieurs, payer un impôt communautaire.

fesses mediavores

L’islam, dans sa pureté croyante originelle, est dans ses effets analogue au nazisme – sauf que la foi remplace la race et que quiconque peut toujours se convertir. Ceux qui ne le font pas sont des sous-hommes, ceux qui résistent des cafards à exterminer. Toute la littérature militante de Daech – proclamé État islamique – le répète à l’envi.

De l’administration de la sauvagerie’ (édité en français sous le titre ‘Gestion de la barbarie’ et un temps disponible sur Amazon, à la Fnac et à la Librairie catho…), rédigé vers 2003 par Abou Bakr al-Baghdadi, explique en détail comment s’emparer d’un territoire, le soumettre brutalement par la terreur et l’application stricte de la charia wahhabite, puis porter la guerre au cœur de l’ennemi occidental et juif par les techniques mêmes du trafic financier, de la communication et de l’information occidentales. Mentir, voler, violer, vendre des œuvres d’art ou des êtres humains, crucifier, torturer, tuer – sont des pratiques permises et même légitimes « au nom d’Allah ». Comme si Dieu avait créé les bas instincts pour qu’ils servent sa Gloire.

L’historien de l’islam Ibn Khaldun (1332-1406) démontre clairement combien la religion est ce qui donne corps et forme au peuple arabe. « L’islam – la religion musulmane – est le seul monothéisme qui implique les devoirs de la guerre dans ceux de la religion », selon le professeur d’histoire médiévale de Nanterre Gabriel Martinez-Gros dans un numéro de la revue L’Histoire (423, mai 2016, p.56). C’est la progressive instauration de l’État, avec sa division des tâches entre guerriers, experts et lettrés, qui pacifie la violence originelle de la croyance. Pour Ibn Khaldun, les Turcs, les Mongols et les Berbères dans l’Oumma ont affaibli les Arabes – puisque la religion n’avait plus d’utilité politique pour l’empire. Or, rappelle Ibn Khaldun : « Dans la communauté musulmane, la guerre sainte est un devoir religieux parce que l’islam a une mission universelle et que tous les hommes doivent s’y convertir de gré ou de force » (Muqaddima – Le Livre des Exemples, p.532).

C’est cet écart entre l’origine et aujourd’hui qui fait que des musulmans deviennent islamistes. Le retour aux sources est un danger, aussi bien pour les racistes que pour les croyants. Mais c’est bien ce qui guette notre monde, déçu de la tournure des choses.

Fethi Benslama, Un furieux désir de sacrifice : le Surmusulman, 2016, Seuil, €15.00

e-book format Kindle, €10.99

Ibn Khaldun, Muqaddima – Le Livre des Exemples tome 1, Gallimard Pléiade, 2002, 1555 pages, €76.50

Jean Lafontaine, Pourquoi l’aveuglement occidental est la plus grande force de l’islam : illustration avec la « Déclaration de Marrakech », 2016, Atlantico

 

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Subprimes : comment l’engrenage s’est enclenché

Presque dix ans déjà…

Les attentats du 11 septembre 2001, suivis par la guerre en Afghanistan, puis en Irak, ont poussé aux excès financiers : excès de dépense publique pour financer la guerre et soutenir la consommation, excès de laxisme monétaire qui encourage l’endettement, excès de sophistication financière qui titrise n’importe quel crédit et répand les produits structurés sans marché autre que le gré à gré, dans l’ensemble des bilans des banques et des assurances. Ces excès ont créé des bulles d’actifs (actions technologie-media-télécoms, immobilier, matières premières, pays émergents), encouragé la reprise de l’inflation, poussé à la hausse le pétrole, et à la baisse le dollar.

La crise financière de l’été 2007 est tout d’abord une crise bancaire.

Elle met en scène plusieurs acteurs interconnectés dont aucun ne voit le risque global, ne considérant que son propre intérêt : la Fed, les banques, les mathématiciens spécialistes des modèles de trading, les techniques de l’information et de la communication, les chasseurs de primes, les agences de notation.

La Fed a créé par sa politique de taux bas une abondante liquidité. Toute croissance se fonde sur le crédit, c’est toute la différence entre prendre un risque pour innover et se contenter de gérer l’immobilisme ambiant. Tout risque entraîne une volatilité, c’est-à-dire des écarts constants d’évaluations et de perspectives ; cette gestion du risque s’appelle « spéculation », ce qui signifie un pari sur l’avenir ; c’est à ce niveau que des modèles de simulation mathématiques sont volontiers utilisés.

L’innovation financière des spécialistes des banques a fait le risque. Ce qui est innovant pour un établissement prend des proportions systémiques dangereuses lorsque le levier et l’opacité décalent des actifs réels et que les produits titrisés et dérivés sont vendus à ceux qui en ignorent tout. La titrisation consiste, pour une banque, à transformer un ensemble de créances en titres négociables sur un marché financier, via un SPV (Special Purpose Vehicle), afin d’améliorer ses conditions de refinancement et d’optimiser la gestion de ses fonds propres en cédant une partie de ces actifs ou en externalisant une partie des risques auxquels ces actifs sont exposés. La sophistication croissante des techniques de titrisation a rendu plus difficile l’évaluation des risques afférents aux portefeuilles de titres et l’identification des porteurs de ces risques.

Il est à noter que la crise des subprimes n’est pas venue des hedge-funds, mais bel et bien des banques (Bear Stearns, Lehman Brothers, Goldman Sachs, etc.) et des assurances (AIG), pourtant très « régulées ».

Les récentes techniques de l’information et de la communication rendent instantané et réflexif tout mouvement dans un sens ou dans l’autre ; on y voit la propension très humaine à l’imitation et au panurgisme amplifié par la technique. L’essor récent lui aussi de la globalisation (depuis 1991 en gros) diffuse les techniques nouvelles instantanément à l’ensemble du système financier de la planète ; les Chinois comme les Européens ont acheté des crédits titrisés contenant des subprimes ; sans plus en mesurer les risques comparés à leur rendement affiché.

La bulle des actifs immobiliers due à la liquidité encouragée par la Fed a amplifié le crédit facile aux remboursements gagés sur la hausse, notamment des prêts risqués subprimes allant jusqu’aux ninja (no income, no job, no assets – ni revenu, ni emploi, ni actifs en garantie). Les rabatteurs indépendants des banques, chasseurs de primes, leur ont apporté des clients peu garantis, fondés sur la hausse constante des prix. Comme le vélo, tant que dure le mouvement à la hausse, le remboursement des crédits ne pose aucun problème. Lorsque la hausse s’inverse, les problèmes commencent…

La titrisation de ces crédits à risques, mélangés avec de bons crédits sous la forme d’ABS (Asset Backed Securities), MBS (Mortgaged Backed Securities), PSV (Special Purpose Vehicles), CDO (Collateralized Debt Obligations), CMO (Collateralized Mortgage Obligations), CBO (Collateralized Bonds Obligations) ou CLO (Collateralized Loans Obligations) – a noyé le danger. Tous ces produits ont fait eux-mêmes l’objet de dérivés, contrats bilatéraux sur mesure d’échanges de risques entre banques ou CDS (Credit Default Swap).

Ces crédits sont évalués par des agences de notation dont le laxisme théorique a fait qu’il y a plus de crédit noté triple-A que d’actifs réels triple-A. Puis les hedge funds ont joué du levier sans fonds propres sur tout cela (dépôt de 1,5 % du montant acheté pour les CDO et CDS contre 10 % pour les obligations ordinaires).

subprimes engrenage resume alain sueur

La crise du crédit succède fin 2008 à la crise bancaire.

Le ralentissement du marché immobilier américain a entraîné, par effet de dominos, une contagion de la crise, avec effet de levier, à toutes les banques, et dans le monde entier du fait de la globalisation financière. Les mauvais crédits ont amplifié la baisse du marché immobilier réel, donc des produits titrisés vendus, donc des hedge funds qui doivent renverser leurs positions en prenant des pertes, donc des banques qui ont acheté leurs titres. Tous les prix sont entrés en mouvement, les actions, les obligations, l’immobilier, les monnaies, l’énergie, les matières premières – et même les denrées agricoles – pour tenter de trouver des placements alternatifs rentables. Le coût du risque a violemment fluctué. Les banques ne se font plus confiance, l’une d’entre elles – Lehman Brothers – ayant été laissée aller à la faillite le 15 septembre 2008 sans que les autorités publiques n’interviennent. C’est toute la confiance dans le système financier qui a été atteinte.

Toutes les grandes banques ont acheté sur le marché des tranches de dettes polluées par les prêts à risque mais supposées stimuler leurs rendements. Elles en ont parfois transféré le risque à des investisseurs sous forme de produits structurés complexes ARS (Auction Rate Securities), de CDO (Collateralized Debt Obligations) et CDO d’ABS (Auction Bonds Securities).

Par peur des mauvaises surprises dans leur bilan, non seulement les banques ne se prêtent quasiment plus entre elles, mais elles prêtent beaucoup moins à l’économie « réelle », ce qui entraîne baisse de l’investissement, de l’innovation, de la consommation, chômage, délocalisations, etc. Cet effet vient s’ajouter à une phase de ralentissement cyclique normal après le rebond des années 2003-2007. Le ralentissement économique, parti des États-Unis, se diffuse à l’Europe et aux pays émergents (qui exportent moins).

Le quatrième étage de la fusée a failli être constitué par une panique des ménages.

Ils ont eu la tentation de retirer massivement leurs dépôts des comptes bancaires et leurs titres des portefeuilles pour les stériliser sous forme d’or métal ou de billets en coffre-fort, se méfiant même des emprunts d’État qui, bien que réputés habituellement « sans risque », se trouvaient fragilisés par l’envol de la dette et le doute sur la solvabilité des plus petits (l’Islande entre autres).

Nous aurions pu avoir alors une atmosphère de méfiance généralisée, une crise aiguë de liquidité des banques et une spirale de grande Dépression analogue à celle des années 1930. C’est à ce risque qu’ont tenté de pallier le plan Paulson (secrétaire au Trésor américain) et les plans coordonnés issus des accords européens d’octobre 2008, sans parler des plans chinois, japonais, russes et autres.

La crise est mondialisée, or le contrôle des banques est national. Des faillites de grands établissements obligent les États à intervenir massivement par nationalisation, rachat de crédits en défaisance ou garantie des prêts entre banques, pour éviter une situation de crise généralisée du crédit. Les budgets restent ceux des États, contraints par leur dette, le niveau des impôts et leur balance des comptes. Ils doivent rassurer les épargnants en garantissant les dépôts, relancer la consommation par la fiscalité et la redistribution, et sauver le système bancaire. Seules les politiques monétaires sont par grandes zones devises, elles assurent la liquidité des banques en acceptant des prises en pension plus risquées, mais elles ne suffisent plus à elles seules à régler le système notamment parce que les taux de change politiques des pays asiatiques n’aident en rien au rééquilibrage.

La suite a été vécue dans les années 30 : crise économique égale crise sociale, donc crise politique.

Les extrémismes simplistes, le populisme démagogique et l’appel au chef à poigne sont la conséquence du ressentiment social. Sortez les sortants est le slogan. La démocratie représentative, lente et procédurale, parfois corrompue par des « affaires », est violemment contestée, à la fois par les démagogues manipulateurs des foules en colère, et par ceux qui aspirent à une démocratie plus directe.

Dans les années 30, nous avons eu la montée des autoritarismes : socialiste (URSS, Chine), fasciste (Italie, Japon), nazi (Allemagne, Autriche), conservateur (France pétainiste, Espagne franquiste, Portugal salazariste), démocratie de guerre à Exécutif fort (Royaume-Uni, États-Unis). Cela a abouti à la guerre.

Une telle montée s’observe aujourd’hui, heureusement dans un monde qui n’est plus le même. La guerre ne met en œuvre que l’intégrisme islamique avec le reste du monde. Mais chaque peuple se replie sur lui-même et l’Union européenne vacille tout comme le fédéralisme américain ou peut-être aussi allemand.

Les subprimes n’ont été qu’un élément de l’engrenage.

Cette note est tirée (avec son autorisation) de Gestion de fortune (2009). L’auteur a passé plusieurs dizaines d’années dans les banques et a écrit également Les outils de la stratégie boursière (2007). Il se consacre désormais aux chroniques, à la formation et à l’enseignement dans le supérieur.

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Pourquoi voter Marine Le Pen serait une aventure ?

Certains lecteurs m’ont reproché d’analyser plus la gauche que la droite. Mais c’est que la gauche est au pouvoir, poussée sans arrêt aux illusions par son extrême trotskiste ; il m’a paru jusqu’ici plus utile d’analyser ce danger immédiat que le danger Le Pen plus lointain. J’ai déjà écrit une note Contre le Front national, en décembre 2010. J’examine aujourd’hui quelles pourraient être les conséquences d’une application du programme Le Pen.

Mais disons-le tout net : la majorité des électeurs qui votent Le Pen s’en moquent comme de leur premier slip. Ce qui leur importe est de marquer leur protestation vigoureuse vis-à-vis de l’UMPS, gens au pouvoir depuis des décennies qui ont préféré leurs petits jeux d’ego plutôt que le bien de la France. Bobos et technos ont délaissé la classe moyenne et populaire, s’appuyant ou sur les très riches ou sur les immigrés. Vieillissement démographique, mondialisation, technocratie de l’Union européenne, crise des finances publiques, induisent une angoisse diffuse et une perte de repères. La protestation pourrait s’afficher au premier tour de présidentielles, et être abandonnée en grande partie au second en raison de l’aventurisme du programme…

scores front national 2002 et 2012

Chacun peut le lire intégralement sur le site du Front national (ce qui est écrit en petit doit se lire avec une particulière attention). Il se résume ainsi :

  • en politique, souverainisme, bonapartisme, populisme ;
  • en économie, dévaluation, protection, inflation ;
  • en social, préférence nationale, politique nataliste, censure pour les enfants.

La volonté est celle d’une contre-révolution comme celle préconisée par Joseph de Maistre après 1789, mais la date ici retenue est 1968, l’année de la chienlit sociale, du départ programmé du général de Gaulle (qui démissionne en 1969) et des négociations sociales qui font déraper le budget. Il s’agit d’établir un État organique par un rassemblement de forces, unies par un parti de la nation en colère. La vie est une lutte, le monde une jungle, et toute liberté doit se construire par une volonté recentrée sur soi et ses proches : famille, patrie, travail. L’individualisme n’est pas toléré, la fraude, l’immigration ou le crime non plus ; la communauté de sang et de sol s’impose comme seul souverain politique – donc économique et social. Ni libéralisme, ni socialisme, la promotion de l’homme intégral communautaire, contraint par l’État, représentant souverain du Peuple comme ethnos. Une forme nationaliste du bonapartisme traditionnel.

1/ Politique :

Pouvoir international fort, souverain et austère qui inspire un idéal de vertu :

  • Sortir des traités européens pour une « association libre » (les autres en voudraient-ils et comment ?)
  • Partenariats industriels volontaires (type Airbus)
  • Maîtrise des frontières (fin de Schengen) et de la monnaie (fin de l’euro), indépendance énergétique (énergies vertes + nucléaire)
  • La Banque de France pourra prêter au Trésor public sans intérêts, ce qui permettrait d’augmenter salaires et pensions, de baisser les prix de l’énergie. C’est l’autre nom de la planche à billets – donc l’inflation – non compensée par des coûts à l’exportation abaissés puisque l’abolition du libre-échange entrainera rétorsions.

En politique intérieure, le Front national reprend le bonapartisme traditionnel :

  • Un mandat présidentiel unique de 7 ans non renouvelable.
  • L’appel au référendum pour toute modification de la Constitution.
  • Scrutin proportionnel à toutes les élections (comme dans toutes les sociétés organiques).
  • Fin de l’obligation bruxelloise de concurrence sur les services publics
  • Effort de défense à 2% du PIB, sortie du commandement intégré OTAN (mais pas de l’alliance). Institution d’une garde nationale de 50 000 réservistes + dissuasion nucléaire.
  • Réduction des subventions aux associations « ne relevant pas de l’intérêt général ». Lutte contre la fraude fiscale et la fraude sociale, contre le « coût de la décentralisation » (autrement dit recentraliser).

Un État fort signifie tolérance zéro pour les crimes, le communautarisme des banlieues et les attaques contre les forces de l’ordre. Leurs effectifs seront augmentés, comme les moyens de la justice ; la peine de mort et les peines incompressibles de perpétuité seront rétablies par référendum et 40 000 places de prison de plus seront ouvertes. Les mineurs seront responsables pénalement dès 13 ans.

  • Ce qui paraît contradictoire avec la volonté affichée de protection des « enfants » (les moins de 13 ans ? avec la majorité sexuelle qui va avec la « responsabilité pénale » à 13 ans ?), en rétablissant la censure sur le net et toute forme de « violence » (y compris « morale », ce qui reste éminemment flou, donc propre à toutes les dérives…)
  • A l’école, retour aux fondamentaux : lire, écrire, compter, méthode syllabique obligatoire en CP, suppression du collège unique, promotion des filières manuelles et surtout discipline. Cela marchera-t-il à l’époque d’Internet et de l’ouverture au monde ?
  • Au total, la contrainte autoritaire remplacera partout le laxisme issu de la pensée-68.

electeurs du front national 2006

2/ Économie :

La souveraineté implique de quitter l’euro, donc de dévaluer drastiquement le néo-Franc (autour de 40% dans les années 1930 et 1982) et de bloquer la liberté des capitaux par nationalisation partielle des banques. Conséquences prévisibles :

  • Notons au préalable que l’ampleur de la crise mondiale des années 30 est due justement au protectionnisme, aux dévaluations compétitives, aux restrictions dans l’accès aux matières premières et aux politiques autarciques d’États. Faut-il replonger tout droit dans les mêmes erreurs ?
  • Ne plus être dans l’euro serait-il un véritable avantage ? L’exemple du Royaume-Uni et du Danemark en fait douter. A l’inverse, la Suède montre un pays prospère, mais qui tourne le dos à un programme type FN : refus de l’autarcie (50% du PIB à l’exportation), inflation domptée (pas de planche à billets), large libéralisation des services publics…
  • La contrainte euro sur l’Allemagne existe via le Mécanisme d’aide européen : 350 milliards € selon Christian Ott (économiste Natixis, juillet 2012) via les prêts accordés à la Grèce, l’Irlande, le Portugal, l’Espagne, et via ses participations auprès des pare-feu européens. Quitter l’euro = quitter toute aide.
  • L’Allemagne a subi avec l’euro une dévaluation de fait par diminution des salaires, augmentation de la durée du travail, allongement du nombre d’années de cotisation pour accéder à la retraite. Si l’Allemagne redevenait autonome, sa concurrence industrielle – donc à terme politique – redeviendrait redoutable. Il y a donc de multiples avantages pour la France à rester dans l’union.
  • La sortie française marquerait l’écroulement du système euro ; nos créances – importantes – sur les pays du sud (Italie et Espagne) ne seraient pas remboursées et certaines de nos banques feraient faillite, donc seraient nationalisées – et pèseraient sur le Budget.
  • Comme les deux tiers de nos échanges économiques se font avec l’Europe, quelles mesures de rétorsion prendraient les autres pays ?
  • L’abandon de l’union monétaire implique l’autarcie, donc l’appauvrissement : ce qui sera produit en France sera plus cher en raison du niveau de vie relatif du pays, ce qui sera importé sera plus cher en raison de la dévaluation du néo-Franc, des droits de douane ou contraintes phytosanitaires.
  • La fin de la discipline, sur l’exemple allemand, ferait retomber le patronat français dans sa paresse du passé : peu d’investissements, crainte de l’innovation, monopoles protégés par la puissance publique, ballon d’oxygène des dévaluations régulières, paix sociale par l’inflation auto-entretenue.
  • Les talents et les jeunes diplômés choisiront encore plus le large – et la liberté – qu’un pays préoccupé des vieux, du rural et du petit commerce.
  • La priorité nationale pour l’emploi et l’immigration choisie limitée (comment ?) à 10 000 entrées par an, ne permettront pas d’abaisser le chômage, contraint par la baisse programmée du nombre de fonctionnaires, le renchérissement de l’énergie importée et les moindres exportations…

3/ Social :

Le souverainisme se veut un pansement social pour les catégories d’électeurs du FN : ouvriers, employés, retraités, petits-commerçants et artisans, agriculteurs et pêcheurs.

  • Mais le patriotisme économique par le soutien au petit commerce ne sera pas compensé en termes de coûts par la simplification bureaucratique et la baisse d’impôts pour PME et entrepreneurs individuels.
  • La politique agricole française et la protection de la pêche dans la zone économique exclusive coûtera au budget national, même si l’outremer se trouve ainsi valorisé.

Pour compenser la perte économique par la fierté symbolique, promotion de l’ethnos français :

  • Suppression du droit du sol, naturalisation sous conditions strictes,
  • Interdiction de la discrimination positive à l’embauche et renvoi des étrangers chômeurs,
  • Pénalisation du « racisme anti-français », suppression des subventions aux lieux de culte et interdiction des signes religieux ostentatoires.
  • Réduction des budgets sociaux aux immigrés et politique nataliste : revenu de 80% du SMIC aux parents à partir du 2e enfant ; allocations familiales réservées aux familles dont un parent au moins est français
  • Un enfant devient un adolescent pénalement responsable de ses actes dès 13 ans, en apprentissage dès 14 ans (comme au moyen-âge où les rois se mariaient dès la puberté)
  • Refus du mariage gai (mais maintien du PACS), lutte contre l’avortement (mais pas abolition)
  • Solidarité organique entre les générations et régime contre la dépendance.

2012 1974 score-fn

En bref, un programme pour figer une France d’hier, immobile, essentielle : le retour aux années 1960 d’industrie forte, de gaullisme politique, d’autorité sociale et d’immigration marginale. Une sorte de pétainisme, mais revu XXIe siècle, qui irrigue souterrainement la psyché française – y compris à gauche – sous la forme d’un abandon masqué par le volontarisme bonapartiste. Le monde va plus vite et plus fort ? Levons le pont-levis, protégeons notre petite vie tranquille. Ce serait l’idéal suisse, si la Suisse ne montrait justement qu’on peut être sûr de son identité et plus démocratique, toujours ouvert sur le monde… A condition de se prendre en main.

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Rencontre avec Michel Rocard

Article repris par Medium4You.

Plaisir de rencontre, mercredi soir de cette semaine, avec Michel Rocard. Quatre-vingt un an mais toujours l’articulation claire, la logique sans faille et l’humour à fleur de sérieux. Soixante-deux ans de socialisme, mais on ne se refait pas.

Protestant catholique et fils de résistant, Michel est Français dans sa diversité, ce qui lui donne une vision élevée des choses. Fils de chercheur et père de chercheur, il ne se laisse pas entraîner par les hantises ni dominer par les passions, il contemple les idéologues se jeter sans intérêt des noms d’oiseaux d’un regard amusé. Il n’est ni économiste, ni juriste, mais généraliste, issu du meilleur de cette école de Science Po quand elle sait former l’esprit à la synthèse après soigneuse analyse, et susciter la curiosité. Énarque, mais parmi les premières promotions d’après guerre, avant le snobisme de caste. Il préféra un temps l’autogestion au centralisme démocratique, la pratique yougoslave au programme commun stalinien. Il est resté partisan de la diversité des points de vue et du débat.

Premier ministre du début du second septennat de François Mitterrand en 1988, il instaure le RMI, la CSG et initie la première réforme des retraites. Je ne suis pas toujours d’accord avec lui, notamment sur l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne, ou sur sa vision de l’Europe comme universalité en marche, mais nous ne sommes pas de la même génération. Le personnage a du sel qui me séduit.

Monsieur « l’ambassadeur de France chargé des négociations internationales relatives aux pôles Arctique et Antarctique » était l’invité des Gracques et de Jeune République, pour un débat dans l’enceinte de la vénérable Science Po rue Saint-Guillaume. Les locaux fatigués et leur petit jardin préservé, dans la cour intérieure, étaient un cadre qui convenait à l’homme politique. Ancien élève de l’école, il avait devant lui une bonne moitié d’élèves en plus des amateurs de renouveau. Les Gracques sont une association lancée par des personnalités engagées à gauche, mais version Camus plutôt que Sartre : la raison et l’intérêt général plutôt que les passions et foucades d’un socialisme qui serait « scientifique »… Jeune république est transuniversitaire et transpartisane, lancée par de nombreux intellectuels et décideurs politiques (Jacques Attali, Dominique de VIllepin, Luis Moreno Ocampo, Stanley Hoffman…).

Le sujet était « la crise ». « Mais il y a plusieurs crises qui n’ont rien à voir entre elles », s’insurge Michel Rocard ! « Et le terme de crise vient du vocabulaire médical, point le plus chaud de la maladie au-delà duquel il y a rémission ou décès » – est-ce bien adapté aux mutations que nous vivons ? Beaucoup de perturbations dans le cours des choses, si on veut appeler ça crises, mais certaines plus graves que d’autres. Panorama :

Augmentation de la violence collective. L’éradication des divers terrorismes (gauchistes, basque, corse, islamique…) diffuse les anciens militants dans la société et les allient aux mafias et au banditisme (on le voit à Lyon avec les tirs de guerre pour quelques euros).

Libération du monde arabe, plus d’un milliard d’habitants, dont on n’a pas fini d’entendre parler, ce qui est plutôt une bonne nouvelle.

Perte des repères moraux et sociaux avec la fin de l’autorité, mouvement issu de 1968 utile au début mais qui dégénère en anarchie : voir la finance, l’école, la banlieue, l’Union européenne, les libertariens américains. « Il faut probablement une relégitimation de l’autorité, » nous dit Michel Rocard.

Grave affaire du climat, qui se réchauffe sans que rien ni personne ne fasse quoi que ce soit pour changer la logique. « Près de 200 millions de personnes vont connaître des désordres dus au climat, à commencer par les 11 000 habitants de l’État de Tuvalu, un archipel du Pacifique qui sera sous les eaux d’ici vingt à cinquante ans » : que vont-ils devenir ? Aucun autre État ne les accepte tels quels, seule la Nouvelle Zélande veut bien qu’ils s’établissent sur son territoire, mais comme travailleurs immigrés.

Grave affaire de la finance qui allie inventivité (où les matheux français sont très présents) et cupidité (où les banques américaines sont très coupables). Risque évacué des bilans bancaires, titrisation de produits subprimes notés AAA, mistigri refilé à tout le monde, dérivés de dérivés pour 15 fois l’économie réelle, endettement des États et exigence de rigueur… Démission des politiques devant les lobbies : qu’a fait Obama, cet espoir de l’Amérique, contre Wall Street ? Il faut contraindre ‘les marchés’ à accepter l’idée que l’exigence de rigueur doit s’arrêter au moment où elle empêche toute croissance. Rembourser sa dette veut dire produire.

Grave affaire de l’énergie avec le pic du pétrole (on y est), le pic du gaz (dans quelques années), le pic du charbon (dans 50 ans), le pic de l’uranium (pas avant 60 ans). Reste quoi ? L’éolien et le solaire existent certes, mais sont insuffisants pour les besoins énormes en énergie de toute la planète : on  ne sait plus vivre sans énergie bon marché avec Internet, les transports ferroviaires, l’industrie. Se souvient-on, les militants écologistes se souviennent-ils, que les moins pollueurs sont les plus pauvres ?

C’est bien sûr le nucléaire qui suscite la verve de Michel Rocard, tant le débat aujourd’hui est biaisé en France. Le nucléaire n’est peut-être pas l’énergie idéale mais le meilleur compromis entre la maîtrise du réchauffement et l’exigence d’énergie. Le débat est passionnel, « pourri d’idéologie, et le PS n’a pas envoyé ses meilleurs experts négocier avec les affutés des Verts… » Une pression de riches, car l’abandon du nucléaire augmentera les prix, au détriment des pauvres – voyez l’Allemagne… Et demandez-vous plutôt quelle énergie tue le plus à produire. Michel Rocard cite l’ERSAD (Energy-Related Severe Accident Database), base de données élaborée au Paul Scherrer Institute, en Suisse. Le PSI est le plus important centre de recherche suisse pour les sciences naturelles et les sciences de l’ingénierie. Cet institut indépendant montre que ce n’est certainement pas le nucléaire qui tue le plus, malgré les fantasmes – et en tenant compte de l’irradiation. Mais c’est le charbon et son grisou, l’encrassement des poumons, la dépense gigantesque d’énergie à creuser sous la terre et à remonter la houille. Mais ce sont les barrages et leur effondrement comme en Chine ou hier en France au Malpasset. Abandonner le nucléaire signifie non seulement appauvrir l’industrie française mais aussi rejeter la pollution et les dangers sur les pays tiers, là où sont extraits le charbon et le gaz.

Faut-il penser que les écologistes français préfèrent des morts en Chine à l’industrie nucléaire en France ? Ne dites pas à Mamère que je suis pour le maintien du nucléaire, il me croit de gauche. Or la gauche, c’est la raison, la leçon des Lumières, pas l’obscurantisme des croyances. « Analysez les faits », nous dit Michel Rocard. Lisez par exemple le point que fait le PSI sur l’énergie durable.

Tout cela, conclut ce politicien d’expérience, est affaire de culture. Coexistent en Occident la culture anglo-saxonne hostile au pouvoir central et au rôle contraignant de l’État, et la culture européenne plus interventionniste et régulatrice. La première aboutit au laisser-faire donc à la loi du plus fort : c’est en restreignant les salaires au nom des actionnaires qu’on a poussé l’endettement. La seconde a connu ses excès jacobins et uniformisateurs, mais a permis aussi les Trente glorieuses et une croissance régulière. Il faut réaffirmer nos valeurs culturelles contre la culture d’outre-Manche et d’outre-Atlantique.

Le principal danger est l’anarchie, la perte de confiance envers l’autorité et les États, incapables de répondre aux crises. Révolte populaire ? Michel Rocard n’y croit pas, la montée de l’individualisme l’inhibe : « les gens hier descendaient dans la rue, aujourd’hui ils se mettent devant la télé. » Mais des révoltes sporadiques, oui. L’extrémisme ? Expression de rejet, mais pas une solution positive durable. Le politicien providentiel ? Il n’existe pas, « celui qui gagnera les présidentielles françaises en 2012 le fera sur un bon mot, un coup médiatique ou un événement qui lui donnera de l’aura. » Un programme ? Pour quoi faire puisque les crises se développent rapidement et avec leurs logiques.

Une riche soirée du parler vrai, par l’un des premiers Gracques.

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