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Pauvre Drieu

A la lecture du livre de F.J. Grover, Drieu La Rochelle – 1893-1945 – Vie, œuvres, témoignages (1979), je ne comprends pas l’admiration d’André Malraux pour Pierre Drieu La Rochelle. Drieu n’aime pas la vie, je crois au contraire que Malraux l’aimait ; Drieu est dégoûté de la société, Malraux y a fait sa place. Peut-être Malraux apprécie-t-il l’enflure du personnage, le côté jusqu’au-boutiste qui semble aventurier et qui n’est que suicidaire ? Le romantisme soufflé d’un Drieu toujours mal dans sa peau semble idéaliser toujours l’ailleurs. Cet aspect kitsch, très années trente, est ce qui reste le moins intéressant chez André Malraux.

Drieu, c’est la vie d’un raté. Fils unique (jusqu’à 10 ans) d’une fille unique, élevé dans du coton et avouant « j’ai haï et craint mon père », il s’invente des compagnons imaginaires et vit l’héroïsme en chambre. Sa famille est prudente à l’excès ; son existence sédentaire favorise le divorce de l’action et du rêve. L’échec de son père, « velléitaire et vantard », ancre l’enfant dans un sentiment d’infériorité qui fait de lui, dans sa moelle, un petit-bourgeois gêné. Il lit Ainsi parlait Zarathoustra de Nietzsche à 14 ans et le Journal d’Amiel à 17 ; ces deux livres l’exaltent. Il se rêve Maciste et Narcisse, premier jeu du raciste. Mépriser les autres et se complaire en soi n’incite pas à la tolérance ; ce n’est point signe de force, mais de ressentiment. De plus, la société le refuse : il échoue à Science Po, ce qui le blesse ; il tente deux fois le mariage mais son divorce entre sexe et sentiment empêche toute réussite.

La guerre de 14, en un sens, sera pour lui une thérapie. Il y trouvera sa place parmi les hommes. Il parlera « d’extase » de la charge à la baïonnette, ce moment d’exaltation où l’on sort de soi pour être égal aux autres dans la rage et la démesure – et où l’on oublie son petit moi. Plus tard, en 1935, il retrouvera cette passion au congrès de Nuremberg, « merveilleux et terrible », où le nationalisme exacerbé exalte la race dans la communion populaire. Drieu aime le théâtre, y compris en politique, mais il y est mauvais. Hanté par la religion, il finira par regretter : « j’aurais dû être SS ».

Il réussira enfin son suicide après en avoir eu la tentation toute sa vie.

Drieu n’est pas un type humain réussi. Quel contraste avec l’écrivain résistant Jean Prévost, par exemple ! L’admiration dont Drieu peut faire l’objet me sera toujours suspecte, et pas pour des motifs idéologiques. La force véritable ne contraint pas, elle jaillit en générosité ; cela aussi est dans Zarathoustra… Qui ne s’aime pas ne peut aimer les humains, ou plutôt, qui n’est pas bien dans sa peau ne peut tolérer que les autres le soient. Ces gens-là, je ne peux les suivre ; le fascisme attire décidément des régressifs.

L’ouvrage de Zeev Sternhell, Ni droite ni gauche, l’idéologie fasciste en France (1983), malgré ses outrances, apporte des éléments sur le cadre conceptuel dans lequel le fascisme mûrit. Issu « d’une crise de la démocratie libérale et d’une crise du socialisme » – tiens, comme en 2017 ! – le fascisme est surtout une crise des valeurs. Il lutte contre l’immobilisme des possédants et contre la frilosité de la morale bourgeoise encline aux accommodements raisonnables. Il est une tentative de réponse – régressive – à une crise de civilisation. La Grande guerre, la crise de 1929 et l’hyperinflation allemande, l’émergence des Etats-Unis comme puissance dominante du monde après 1918, les parlotes du parlementarisme des partis incapables de gouverner, déstabilisent gravement les vieilles sociétés européennes et rendent les intellectuels anxieux de renouveau. La saignée démographique de 14 ajoutée au malthusianisme petit-bourgeois, ajoutent à l’angoisse d’être submergé et envahi.

Déjà la « rupture nominaliste », qui jeta les bases du mythe du Progrès et de « la modernité » dès le XIIIe siècle, trouve sa fin vers 1900. L’homme centre du monde, fils de Dieu maître et possesseur de la nature, « cogito », sujet rationnel capable de regarder l’univers comme objet, émancipé par la connaissance et maître du monde par la technique – est remis en question. L’origine des espèces de Darwin, la mort de Dieu de Nietzsche, les lois socio-économiques de Marx, l’Inconscient de Freud, déstabilisent la pensée, tout comme la physique quantique, les relations d’incertitude ou l’indécidable en mathématique, et la boucherie inepte de 14-18 qui avilit l’autorité et l’Etat, remettent en cause ce que l’on croyait savoir sur le monde. La confiance en la raison une fois entamée, ressurgissent les passions et les instincts jusqu’ici maîtrisées et domptés : l’irrationnel est réhabilité !

Par contraste avec l’homme doué de raison qui mène à la démocratie représentative, à l’économie libérale et à la société individualiste et atomisée, l’illusion idéaliste revient d’une société « organique » réalisant un idéal de fraternité mystique qui ne peut se réaliser que dans le « national » ou le « racial » communautaire. Tout idéal fusionnel engendre dialectiquement intolérance et exclusion de ceux qui « n’en sont pas ». Que ce soient le païen ou le Juif pour le catholique, l’« ennemi du Peuple » chez le révolutionnaire, l’« espion de la CIA » pour le Soviétique ou le Cubain, le « non-Aryen » chez le nazi, le « libéral » pour le socialiste, le « capitaliste » pour le communiste ou « le patron » pour le cégétiste, le « réactionnaire » chez le gauchiste, le « non-musulman radical » pour le djihadiste – qui n’est pas avec nous est contre nous ! Le comportement n’est plus dominé par la raison malgré les déterminismes –  mais par les déterminismes eux-mêmes : biologiques, familiaux, claniques, d’appartenance, nationaux, religieux. Ils sont « motivés par des sentiments et des associations d’images, mais jamais par les idées » p.49. Ce n’est plus la volonté qui entraine la raison, mais l’énergie vitale directe qui submerge toute logique pour s’imposer. Ce concept vague teinte toute la pensée dans les années Drieu ; il est élaboré à partir de la biologie darwinienne revue par Spencer, de la philosophie bergsonienne, de l’histoire selon Renan et Taine, des théories raciales de Gobineau et des penseurs allemands, de la psychologie sociale selon Le Bon et de la sociologie politique selon Pareto, Mosca et Michels.

La lutte contre la « décadence » passe par l’étouffement de l’individualisme spirituel chrétien, par la remise en cause de la « libération » des Lumières et par l’éradication de l’égoïsme matériel bourgeois. Il s’agit de réagir contre la tendance naturelle à la paresse, au laisser-faire et au laisser-passer comme au laisser-aller, cet amollissement général dû à la vie moderne confortable, et théorisé par le libéralisme. Lutter contre cette « décadence » passe par le culte de l’énergie, donc de la jeunesse, à la fois instinct de compétition, vigueur morale et anticonformisme intellectuel. L’esprit guerrier est appelé à faire renaître les fortes valeurs de l’union nationale. Cette santé physique, affective et morale a partie liée avec une nostalgie de « pureté » qui prend l’ampleur d’un mythe – que l’on peut d’ailleurs retrouver aisément dans l’Ancien testament. Brasillach (fusillé à la Libération pour collaboration nazie) exalte ces « mouvements rythmés des armées et des foules » qui « semblent les pulsations d’un vaste cœur » – ou d’un sexe qui viole et engendre. Est glorifiée une innocence « originelle » des forces spontanées de la santé et du « sang », des « instincts » issus du Peuple mythique et du « sacrifice » comme fraternité collective.

Mais tout cela pour quoi, pour qui ?

On ne peut lutter contre l’individualisme sans brimer les individus, donc instaurer la terreur ; chacun a pu le constater sous Robespierre, sous Staline, Mussolini, Hitler et Mao, sans parler de Pol Pot. On ne peut empêcher « le profit » sans inefficacité économique, corruption politique et gaspillage des ressources ; chacun a pu le constater dans les économies administrées, notamment soviétique, nord-coréenne et cubaine – avec le contre-exemple édifiant de la Chine. L’essor du savoir est lié à la liberté qui a suscité dans le même temps la méthode scientifique et l’entreprise capitaliste. Le risque et le doute, l’exploration et le test, sont incompatibles avec la mise en veilleuse de la raison ; chacun a pu le constater avec Galilée, Lyssenko et autres condamnés pour « hérésie » aux dogmes. Voudrait-on revenir à la sauvagerie avant l’histoire ?

Il ne saurait être question de nier la joie de la bonne santé et de l’effort physique, la profonde satisfaction des relations à plusieurs, la chaleur de l’amitié et les délires de l’amour, ni même la culture commune et le désir de ne pas se fondre dans un métissage fadasse général. L’énergie vitale existe, sans aucun doute, mais nous croyons que la raison doit être dominante afin de contrôler les passions et de maîtriser les instincts – sans quoi il ne peut plus y avoir de société possible.  Si l’on veut la connaissance, on veut la raison en premier, donc le primat de l’initiative et de l’individu. On peut la tempérer, l’équilibrer, on ne peut l’exclure sans renier sa propre condition humaine. La science ne peut exister sans réflexion ni expérience, donc dans une atmosphère générale de tolérance et d’échanges – incompatible avec une société totalitaire.

Ne rêvons pas, comme Drieu le tourmenté, du fascisme, il n’est que retour en arrière. Le yaka de la brutalité ne saurait améliorer ni les choses ni les hommes. Pour vivre mieux, but ultime de tout humain comme de toute société, il faut du rationnel et de l’échange. Combattons sans relâche la tentation totalitaire, où qu’elle se trouve.

F.J. Grover, Drieu La Rochelle – 1893-1945 – Vie, œuvres, témoignages, 1979, Gallimard collection Idées, €6.00

Drieu La Rochelle chroniqué sur ce blog

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Vladimir Nabokov, Invitation au supplice

Un condamné à mort pour « turpitude gnoséologique » (p.1291 Pléiade) attend son exécution dans une forteresse où il est le seul détenu. Plus qu’une allégorie, ce roman est logique et réel. Nous ne sommes pas en 1984 mais bien plus tard, dans un futur fantasmé où le soviétisme a gagné la société, ou plutôt cette exigence de « transparence démocratique » où toute réserve chez l’individu est bannie, tout quant à soi puni. La Russie stalinienne comme l’Allemagne hitlérienne préfiguraient déjà, à la date d’écriture du roman, ce que serait cette exigence de la transparence sociale, de l’unisson civique, du tous en chœur politique. Nabokov n’est pas idéologue mais sensitif ; il critique avec une cruelle ironie cette tendance populiste de l’humanité, qu’il n’aime pas.

Ignorance, stupidité, autosatisfaction, sont la rançon de l’égalitarisme forcené. L’homme nouveau est une sorte de bête qui n’a de civilisé que les formes requises par « la loi » ou « les règlements ». D’où la bouffonnerie constante du directeur de la prison qui invite le condamné Cincinnatus à dialoguer avec Pierre, un codétenu qui se révélera son bourreau, à rencontrer sa femme (qui se fait sauter par le premier venu, le dernier étant un adolescent revêtu d’un uniforme de télégraphiste), son beau-père irascible et autoritaire, ses deux beaux-frères bouffons et interchangeables, ses enfants laids et difformes qui ne sont pas de lui, sa mère, une ex-pute devenue sage-femme qui ne l’a jamais rencontré jusqu’à ce jour où il devient « célèbre » dans les journaux pour déviance, à participer à un dîner où la bonne société de la ville le rencontre et l’observe comme… une bête justement. Curieuse certes, car différente, bien humaine, mais pas dans « les normes » ni dans « la ligne ».

Nabokov est émigré de la Russie, Cincinnatus est son double émigré de l’intérieur d’une société devenue totalitaire. Tout pouvoir est une duperie, le gnostique récuse toute aliénation d’Etat ou de société et il peut y avoir une interprétation gnostique de ce roman. La forteresse est à l’image de la société, un labyrinthe froid et étouffant qui vous guide par des couloirs balisés vers des pièces autorisées. « C’est logique, car l’irresponsabilité elle-même finit par se forger une logique. Voilà trente ans que je vis parmi des ombres perceptibles au toucher, leur cachant que j’étais doué de vie et de réalité », déclare Cincinnatus au directeur de la prison (VI p.1289). Cincinnatus est emprisonné dans la société, dans la forteresse, mais aussi dans son propre corps, dont les côtes forment des barreaux à son esprit. Tout est parodie dans le décor, de l’araignée de la cellule qui n’est qu’un pantin mécanique aux personnages qui sont rembourrés, maquillés, emperruqués, et dont les gardiens portent des masques de chien. Dans cet univers tragique où la fin est programmée, comme l’existence, seul l’imaginaire est libre.

Ou l’extrême-jeunesse… Outre le petit télégraphiste qui saute sa femme hors convenances (on entrait dans la corporation dès 14 ans), Cincinnatus se voit vamper par Emma, Bovary miniature fille du directeur de la prison. Elle a 12 ans, porte jupette courte et robe à bretelles qui tombent souvent de l’épaule nue, et se faufile dans les pas du gardien pour se cacher dans la cellule, sous la table. « Je vous délivrerai », déclare la gamine, pensant carrément le faire évader par le sexe – et « vous m’épouserez ». Elle a tout d’une danseuse, la petite Emma à longue chevelure. « Et hop ! alors tout droit vers Cincinnatus, assis sur le lit, et le renversant, elle lui grimpa dessus. Les bras nus et en feu, elle lui enfonçait dans la chair ses doigts frais et riait à pleine bouche. (…) Dans sa pétulance, la petite Emma avait enfoui son front dans le sein du prisonnier ; chues de côté, ses boucles éparses dévoilaient dans la fente postérieure de sa robe le haut de son échine, avec un creux changeant de place, selon les mouvements des omoplates, et tout garni régulièrement d’un duvet blondasse qui paraissait symétriquement peigné. (…) Je vous délivrerai, proféra d’un air pensif la petite Emma (elle le chevauchait maintenant à califourchon) » XIV p.1344. Mais la nymphette en pré-Lolita conduira le prisonnier émergé d’un tunnel sur la pente de la forteresse… vers la salle à manger où son père dîne avec le bourreau et les gardiens-chefs. N’ayant pas obtenu la baise libératrice (qui sera réclamée par les jeunes soixantuitards une génération après), elle retombe dans les conventions sociales du comme il faut.

Chaque adulte joue un rôle, sauf Cincinnatus qui, déjà tout petit, ne désirait pas participer aux jeux brutaux des autres dans la cour de récréation. Il réécrit le monde sur le papier et cela lui suffit, ce qui est antisocial et ce pourquoi il aura sa mauvaise tête tranchée. De Robespierre à Hitler en passant par LéninéStaline, c’est toujours la même histoire de formatage du peuple « pour le bien » du peuple, par de rares élites autoproclamées qui usent de la force pour régner sur un troupeau d’esclaves soumis. Seul l’art est incompatible avec la politique ; seule l’imagination peut combattre la doxa ; seule la conscience personnelle peut rester libre.

Chacun peut évoquer dans ce roman l’anti-Dostoïevski, la satire des auteurs soviétiques du temps, une parabole sur le régime soviéto-nazi mis dans le même sac (avant la shoah des Juifs), mais cette Invitation au supplice est un hymne à la création du poète, elle qui n’est possible qu’en liberté contre tous les oppresseurs.

J’ai beaucoup aimé ce huitième roman de Vladimir Nabokov, écrit en quinze jours d’une traite et dans un enthousiasme qui passe à la lecture.

Vladimir Nabokov, Invitation au supplice, 1936 revu 1960 en français, Folio 1980, 250 pages, €6.60

Vladimir Nabokov, Œuvres romanesques complètes tome 1, édition de Maurice Couturier, 1999, Gallimard Pléiade, 1729 pages, €77.00

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Boycott the US ?

Trump le prouve, l’Amérique s’isole. Elu de justesse par une vague de conservateurs bigots adeptes de la morale des années 50 et du créationnisme, de nationalistes suprémacistes blancs angoissés de devenir minoritaires (quelque part vers 2060) et de libertariens hostiles à l’impôt qui veulent que l’Etat se retire des programmes sociaux, le président de la (pour le moment) première puissance mondiale donne le ton : America first, America is back.

Ce qui signifie en langage clair : égoïsme sacré et primat de la force sur le droit.

D’où la récente rafale de décisions économico-stratégiques : taxes à l’importation sur l’acier et l’aluminium, déni de l’Organisation Mondiale du Commerce en refusant de nommer les arbitres et en bafouant ses règles, renégociation de l’Alena, dénonciation de l’accord sur le climat, rejet de l’accord nucléaire avec l’Iran. Ce sont évidemment les entreprises européennes qui seront le plus frappées par les sanctions américaines – à croire que nous ne sommes plus ni alliés ni même « amis ». Car, dans le même temps, après avoir tempêté et exhibé son gros bâton entre les jambes, Trump a accepté brusquement « l’offre » du dirigeant nord-coréen d’une rencontre historique… sur le nucléaire. La leçon est claire : respect à la position de force. L’Iran n’a rien à offrir, la Corée du nord si ; l’Europe a l’habitude de se soumettre (sauf en 1996), rappelez-vous les 9 milliards de $ d’amende à la BNP pour avoir commercé avec l’Iran, Alstom bradé à General Electric sous une menace de même nature sous le faiblard Hollande. L’Europe devra montrer ses muscles par des rétorsions franches et substantielles si elle veut survivre dans la « guerre » économique que lance le pachyderme de Washington.

A moins de changer d’alliance et de se rapprocher de la Russie, de la Turquie et de l’Iran – contre les alliés américains : l’Arabie saoudite pépinière d’extrémistes islamiques et Israël au gouvernement « quasi fasciste » (Rony Braumann né là-bas) qui menace tout le Proche-Orient et attise le radicalisme religieux. Car où est l’intérêt actuel de l’Europe à soutenir ces régimes qui font surgir le terrorisme sur notre sol ? Notons que la remise en cause du soutien ne s’adresse pas aux peuples mais à leurs gouvernements va-t’en guerre et à leurs groupes dévots extrémistes.

Chacun, si l’on en croit Trump, défend ses propres intérêts.

Donc, pourquoi pas nous ? Il ne s’agit pas de faire la leçon aux Américains sur leurs choix au nom de « la Morale » dont les néo-cons et les blancs cassés, âgés et sans diplôme, se foutent. Pour eux, « la morale chrétienne » est celle de l’Ancien testament (celle du Talmud), pas celle du Nouveau. Les dirigeants européens, qui sont tous allés voir le monstre, se résignent jusqu’à présent à collaborer – comme sous l’Occupation. Les États-Unis national-identitaires sont aujourd’hui, comme l’Allemagne nationale-socialiste hier, le pays le plus puissant. Et ses alternatives (Poutine, Erdogan et Rohani) peut séduisantes. Mais le nationalisme identitaire gagne l’Europe et si Marine Le Pen avait été moins nulle, peut-être la France aurait-elle basculé. Un ou deux attentats islamistes de grande ampleur en plus suffiraient-ils pour voir s’allier la droite Wauquiez avec un Front national relooké Marion ? Ou une immigration de masse suffirait-elle pour (comme en Italie) voir se joindre extrême droite et extrême gauche ?

Car si d’aventure la situation devait se dégrader avec les Etats-Unis, l’alliance et « l’amitié » pourraient bien exploser. La décision de dénoncer le traité signé avec l’Iran a été annoncée le 8 mai – une date symbolique pour la relation transatlantique puisqu’elle rappelle la victoire sur le nazisme. En rejetant de façon complète tous les efforts des plus proches alliés de l’Amérique, celle-ci bafoue l’alliance et dit son mépris pour ses alliés.

A quoi peut donc encore servir l’OTAN ?

D’autant plus que la résolution du Conseil de sécurité des Nations Unies donnait force de loi à l’accord de Vienne.

A quoi peut donc encore servir l’ONU ? Les accords internationaux constituent-ils encore une garantie de sécurité collective ? Donald trompette clairement que non. Avis aux Coréens du nord et aux Chinois…

Trump déclare que l’individualisme est roi en Amérique et que l’isolationnisme est roi dans le monde.

Tout ce qui est collectif est désormais banni pour l’Amérique, de l’assurance maladie en interne aux traités de commerce et aux accords internationaux. En bon dealer des groupes qui le soutiennent, le chacun pour soi doit aboutir à la domination du plus fort (même s’il n’est pas le meilleur), en gros les suprématistes blancs bigots et libertariens. Qui ne retrouverait, dans cette posture, le racisme clairement affiché durant les années 30 qui affirmait que la « race » aryenne, étant supérieure en tout (sauf à la course olympique), devait dominer son « espace vital » et influencer le monde entier ?

Si l’Amérique s’affiche égoïste et adepte de la seule force, devrons-nous résolument boycotter l’Amérique ?

Exit Google au profit de Qwant, exit Microsoft au profit des logiciels libres, exit Apple au profit de Samsung, exit Amazon au profit de la Fnac, exit Facebook au profit de Copains d’avant (même si c’est passablement ringard – mais Facebook est déjà ringard chez les 13-17 ans), exit Twitter ce piège à temps, exit Linkedin au profit de Viadeo, exit Mac Donald’s au profit de Flunch ou du bistrot du coin, exit les jeans Lévi-Strauss, les boots et autres bombers, exit les films yankees et les séries hollywoodiennes au profit de chaînes européennes, exit les voyages aux Etats-Unis pour d’autres destinations (d’ailleurs bien plus intéressantes).

J’espère et je souhaite que l’Europe et surtout les trois grands pays que sont l’Allemagne la France et le Royaume-Uni parlent enfin d’une seule voix pour affirmer leur refus de l’extraterritorialité des lois américaines et prennent la décision d’appliquer des contre-sanctions très dissuasives – puisque Trump et ses trumpistes ne comprennent que ça. L’alliance avec l’Amérique se dévitalise et l’amitié est en train de crever.

Nous nous détournons de plus en plus des Etats-Unis.

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Du silence et des ombres de Robert Mulligan

Un film aux trois oscars et aux trois Golden globes, tiré d’un roman de Harper Lee, Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, qui eut le prix Pulitzer, enfin étant parmi les 50 films « à voir avant l’âge de 14 ans » du British Film Institute… Les raisons d’un tel succès sont à chercher dans l’année de sa sortie : 1962. Outre la crise des missiles soviétiques de Cuba et un krach boursier, l’année est marquée par l’entrée en force du premier étudiant noir James Meredith, imposée par le président John Kennedy lui-même à l’université d’Ole Miss au Mississippi, état raciste du sud. La lutte contre les inégalités sociales et raciales était au programme de la Nouvelle frontière du jeune président tout juste élu. Des marches pour les droits civiques et des Freedom rides furent organisés dès 1961 pour protester contre les discriminations des Noirs par les Blancs. Les USA se libèrent l’année même où l’URSS construit son Mur : l’espoir change radicalement de camp.

L’histoire du film se passe dans les années 30, durant la Grande dépression, dans la petite ville de Maycomb dans un état du sud. Elle est contée en voix off par une petite fille de 6 ans (Mary Badham) devenue adulte et qui se souvient de cet été-là. Son père, avocat respecté dans la ville pour son humanité et son bon sens (Gregory Peck), est chargé par le juge du tribunal d’assurer la défense d’un « nègre » (Brock Peters) accusé de viol sur une blanche (Collin Wilcox Paxton), parce que tous les autres se récusent. Il va donc faire son devoir, plaçant le droit et l’égalité affirmée de la Constitution fédérale avant les préjugés raciaux et les affinités communautaires. Ce n’est pas facile à vivre, tant la communauté vous enserre dans de multiples liens personnels et sociaux. L’avocat Finch, que ses enfants appellent de son prénom, Atticus, plutôt que papa, donne l’exemple de la droiture morale et du devoir civique. Il les élève seul, sa femme étant morte après avoir accouché de Scout.

Le fait que l’histoire soit vue par les yeux d’une enfant assure de ne pas tomber dans les bons sentiments qui pavent trop souvent l’enfer des bonnes intentions. Atticus est plus un personnage dans la cité qu’un parent charnel, bien qu’il prenne dans ses bras sa petite fille qui entre à l’école et parle avec son fils. Les deux enfants ne font pas leur âge affiché, ce qui gêne un peu : Jean Louise « Scout » Finch fait plus que 6 ans (de fait, elle avait 10 ans) et son frère Jeremy « Jem » Finch moins que 12 ans (il avait pourtant 14 ans) ; seul leur copain de vacances Charles Baker « Dill » Harris (John Megna) qui déclare 7 ans est à peu près dans les normes (il a 10 ans au tournage).

L’enfant, dans la mythologie américaine, est censé être innocent comme s’il était un ange issu du paradis. Mais, par le péché originel, il doit perdre cette innocence en grandissant afin de devenir citoyen patriote entrepreneur. Le moyen de découvrir le mal est la transparence : il faut tout dire, tout déballer, agir spontanément. Le regard « vierge » est celui de la vérité, donc du bien. Atticus élève ses enfants avec franchise et honnêteté, expliquant les choses telles qu’elles sont en fonction de leur âge, sans masquer la réalité au prétexte de les en « protéger ». Jean Louise est surnommée Scout parce qu’elle fait très garçon manqué, comme on disait avant le féminisme. Toujours en salopette, comme son frère qu’elle suit partout, elle peut se traîner dans la poussière et ramper dans les jardins sans abîmer ses vêtements. Le jour de la rentrée à l’école où elle va pour la première fois, elle doit se mettre en robe pour se conformer aux normes sociales et elle en a honte. Elle doit aussi ne plus se battre comme un garçon et « discipliner sa violence » comme lui serine son grand frère. Sur l’exemple de son père – qui s’est vu confier un fusil à 14 ans (mais pas avant) et a été autorisé à tirer sur les geais et les pies qui pillent les jardins, mais pas sur l’oiseau moqueur (traduit en français par rossignol) lequel se contente de chanter.

C’est qu’Atticus, sous ses airs bonhommes à tendre l’autre joue (notamment quand un bouseux lui crache au visage comme le Christ), est du côté de la force. Il surmonte sa propension instinctive à riposter par un bon poing sur la gueule (ce que j’aurais fait aussi sec, je l’avoue), mais tire parfaitement au fusil sur un chien enragé, mieux que le shériff avec qui il a été à l’école. Scout sait déjà lire car il lui a appris avant l’école, et le plus grand plaisir de la fillette est de faire la lecture à son père chaque soir : l’inverse de « tu me lis une histoire » marque combien elle est en avance sur ses condisciples, mais aussi sur la société des années 30, rendue volontairement autonome par son éducation. Elle représente la future femme qui votera Kennedy trente ans plus tard – tout comme le scout est l’éclaireur d’une armée.

Le film est construit sur ce passage de l’ombre à la lumière, la première scène opposant l’ombre rassurante de l’arbre de la maison (symbole protecteur de la famille) à la lumière crue des rues de la ville (où se déroule la vie sociale sous l’œil des commères). Mais l’apparence masque la réalité : le social transparent cache des peurs communautaires, le soleil de la raison n’éclaire pas les préjugés, et la blancheur de la peau peut renfermer de noirs desseins. Scout et Jem (diminutif de Jeremy) sont fascinés par la maison voisine, dont la rumeur amplifie les bruits et les secrets. Nathan Radley (Richard Hale) y cache et peut-être enchaîne son fils un peu demeuré Boo (Robert Duvall), qu’on ne voit jamais au grand jour comme s’il était le mal incarné, véritable croque-mitaine capable de poignarder avec des ciseaux son propre père comme on le répète.

Les enfants jouent à se faire peur, à explorer comme de bon pionniers américains la frontière – mais celle entre le réel et l’imaginaire. Car la menace, si elle est invisible, est bien réelle, bien que pas où l’on croit. Le simple d’esprit se révélera vertueux, les « honnêtes » gens pas toujours francs, la violée une harceleuse, son père en colère (James Anderson) un véritable sale type, et ainsi de suite. Si les peurs instinctives sont le fait de l’enfance, nombre d’adultes n’ont jamais dépassé ce stade d’ignorance et d’inculture. Le racisme et les préjugés en sont la conséquence : on a peur de ce qu’on ne connait pas et de ceux à qui l’on prête des mœurs animales pour se distinguer socialement – bien que l’on vive en fermier aussi pauvrement. Seule l’école, la lecture de livres, le respect du droit (et l’étude de la Bible) peuvent, selon le message du film, faire passer de l’ombre à la lumière, de l’état d’enfance à l’état adulte.

Toute l’histoire est donc le combat de l’innocence contre la cruauté, ce qui est particulièrement touchant lorsque des enfants sont impliqués. Car ces robustes et délurés gamins n’ont ni la langue dans leur poche ni la couardise attendue de leur âge tendre. Ils osent de nuit aller espionner la maison hantée par le demeuré, malgré le fusil du père ; ils rejoignent leur avocat de père qui campe devant la prison où « le nègre » Tom Robinson attend son procès et où les « honnêtes » gens, fermiers ignares sachant à peine lire et écrire, se rassemblent pour le lyncher ; la petite fille rappelle à l’un des fermiers sa dette vis-à-vis de son père qui lui a fait gagner un procès en usant du droit comme il se doit ; ils se font insulter à l’école, agresser ou effrayer par des adultes ; ils n’hésitent pas à traverser une forêt où des bruits inquiétants les suivent… jusqu’à la scène finale que je vous laisse découvrir – évidemment une apothéose dans le droit fil du message.

Les enfants sont plus vrais que les adultes dans cette histoire, ce pourquoi le film réussit à passer les années. Le bon sens humain, attisé par l’exemple du père défenseur du droit, est supérieur en conviction au simple exposé rationnel des faits et de la loi.

La plaidoirie de l’avocat au tribunal, pour convaincre les jurés de l’innocence du prévenu, m’a parue trop intello pour ce public de bouseux quasi illettrés. Comment des arguties de procédure ou des subtilités de témoignages pourraient-elle aller contre la force des préjugés ? Il aurait fallu mettre les points sur les i et montrer par exemple que le poing gauche du père poivrot a bien plus probablement poché l’œil gauche de la fille que le poing droit du nègre serviable, inapte de la main gauche depuis l’âge de 13 ans, plutôt que de le suggérer. Et insister plus lourdement sur la pulsion sexuelle de la fausse violée (aucune preuve médicale n’a été demandée, on « croit » une blanche sur parole) qui l’a fait embrasser un nègre après l’avoir attiré jour après jour sous des prétextes futiles. Cette plaidoirie s’adresse au public éclairé et intellectuel de 1962 plutôt qu’à la réalité agricole de 1932, c’est à mon avis la faiblesse du film (et peut-être du livre).

DVD Du silence et des ombres (To Kill a Mockingbird), Robert Mulligan, 1962, avec Gregory Peck, Mary Badham, Phillip Alford, John Megna, Brock Peters, James Anderson, Collin Wilcox Paxton, Robert Duvall, Estelle Evans, Rosemary Murphy, Richard Hale, Frank Overton, Universal Pictures 2016, 2h04, standard €6.99 blu-ray €13.46

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Politique et morale

L’union de la politique et de la morale est un idéalisme, elle est totalitaire. La séparation est un cynisme qui laisse le choix, et le choix est difficile.

Si morale et politique vont ensemble, ce qui est moralement bon est politiquement juste, et réciproquement

C’est un idéalisme où le vrai et le bien, l’univers du saint, du savant et du militant se rejoignent. La morale a toujours raison, la raison est toujours morale. Ainsi peut-on savoir ce qui est juste : la morale et la politique deviennent une science, toute faute est une erreur, toute erreur une faute. Les adversaires se trompent, ils sont hors de la raison – fous, malades, sauvages.

Soit l’idéalisme est réactionnaire et regarde vers le passé : tout vient du Bien et va de mal en pis. Le présent est une erreur qu’il faut corriger au nom des lois d’origine : la morale fonde la politique. C’est tout le pari du « c’était mieux avant », de l’âge d’or (mythique), du collectif éternel qui sait mieux que vous, pauvre petit chainon de la lignée, ce qui est bon pour la perpétuation à l’infini de la lignée. Rejoindre le Bien (Platon), c’est rejoindre le Peuple en son essence historico-culturelle (Mussolini) ou génétique (Hitler), et en son communisme fondamental (Staline), c’est rejoindre Dieu en ses Commandements (le Peuple élu juif, la Cité idéale chrétienne, la Soumission musulmane).

Soit l’idéalisme est progressiste et c’est l’avenir qui a raison : tout va mal mais vers le mieux. La politique fonde la morale, ce qui est politiquement juste est moralement bon. Même si cela fait du mal à quelques-uns – et parfois au grand nombre : on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs a été la grande justification de la « dictature du prolétariat » et du goulag soviétique, la « rééducation » le grand mantra maoïste et polpotiste.

Le philosophe-roi (Platon) et le dirigeant philosophe (Lénine) de ces deux idéalismes savent objectivement ce qui est bon. Ils sont au-dessus des lois, car la vérité ne se vote pas. Ils décident seuls de ce qui doit vivre ou périr. Cela donne le totalitarisme de la pensée et la dictature en politique : celle des prêtres, du chef ou du parti. La fin justifie les moyens, « les questions de morale révolutionnaire se confondent avec les questions de stratégie et de tactique révolutionnaire », écrivait Trotski dans Leur morale et la nôtre.

Si morale et politique sont séparés, l’une prime l’autre

C’est un cynisme, qui peut être moral (individuel) ou politique (collectif).

Soit c’est un cynisme moral (Diogène) : il vaut mieux être moralement bon que politiquement efficace, la vertu est préférée au pouvoir, l’individu au groupe, la sagesse ou la sainteté à l’action, l’éthique au politique.

Soit c’est un cynisme politique (Machiavel) : mieux vaut être politiquement efficace que moralement bon, mieux vaut la puissance que la justice, le pouvoir et sa conservation est la seule fin.

Alors, idéalisme ou cynisme ? Morale ou politique ?

Il faut choisir mais le libre-arbitre ne permet de choisir ni son camp, ni sa morale, parce qu’on ne se choisit pas soi-même. Chacun est déterminé plus ou moins fortement par ses gènes, son éducation, sa famille, son milieu social… Le choix n’est jamais désintéressé car jamais sans désir. C’est l’impasse faite par les économistes libéraux sur tout ce qui n’est pas rationnel chez le consommateur, l’impasse faite par les analystes politiques sur l’irrationalité foncière de la politique, le pari fait par les sectateurs de toutes les religions sur l’émotion et la peur fondamentale qui exige la croyance. Le désir résulte d’un corps et d’une personnalité, d’un lieu et d’une histoire. Les choix moraux et politiques sont des jugements de goût – ou de dégoût – plus que des jugements rationnels. La raison ne vient qu’en surplus pour « rationaliser » ces choix instinctifs.

Mon goût me porte à préférer ainsi le cynisme à l’idéalisme. Le cynisme est moins dangereux car il permet de ne pas croire. C’est reconnaître que l’existence est tragique, mais ce « dé »-sespoir, cette absence de tout espoir métaphysique apaise, il fait vivre ici et maintenant plus fort et rend plus miséricordieux à nos semblables englués dans leurs passions et leurs angoisses.

Les dangereux sont plutôt les papes armés, les prophètes politiques, les ayatollahs du quotidien, les secrétaires généraux de parti communiste et les censeurs anonymes des réseaux sociaux. La foi rend méchant, la « bonne conscience » rend pire encore.

Le machiavélisme du cynique n’est pas une position politique mais la vérité de toute politique : la force gouverne parce qu’elle est la force. Diogène n’enseigne pas une morale parmi d’autres mais la vérité de toute morale : seule la vertu est bonne.

Le pouvoir n’est pas une vertu, ni la vertu un pouvoir. La morale enveloppe la politique car elle est toujours individuelle et solitaire. Aucun devoir ne s’impose moralement à un groupe ; politique, police, politesse, sont des lois de groupe, la morale non. Le machiavélisme, qui ne se veut que politique, n’est justifié qu’en politique. Ce n’est pas un impératif pour l’individu mais une règle de la prudence et de l’efficacité pour le groupe. Pour chaque individu, Diogène l’emporte.

Machiavel pour le groupe, Diogène pour chacun. Car seul le bien que l’on fait est bon. Il est bon, non par une loi universelle à laquelle il se soumet, mais par la création particulière du bien précis qu’il fait à quelqu’un. La seule règle est qu’il n’y a pas de règle universelle mais seulement des cas singuliers. Pour Montaigne, la tromperie peut servir profitablement si elle est exceptionnelle, dans certaines limites (que chacun doit solitairement évaluer) et exclusivement dans les situations collectives. C’est l’exemple fameux du Juif qui frappe à votre porte, sous l’Occupation, et qui est poursuivi par les nazis. Si l’on vous demande si vous l’avez vu, la vérité exige de dire que oui ; mais la morale exige de dire que non. Ce « pieux » mensonge est pour le bien précis du Juif que vous allez ainsi sauver.

Quoi que vous fassiez, la morale restera globalement impuissante en politique, comme la puissance restera en elle-même amorale. Mais dans votre sphère de décision, vous pouvez agir moralement. Vous ne ferez pas de la « grande » politique mais de la relation humaine – à la base de la vie de la cité, ce qui est aussi la politique.

Chacun sait bien ce qu’il juge, mais n’a plus les moyens d’en faire une morale universelle parce que nul fondement absolu ne tient plus. Il faut faire simplement ce qu’on doit, c’est-à-dire le bien plutôt que le mal, et le moins mal plutôt que le pire. Et ce n’est pas à la foule ni au parti ou au clerc de dieu de juger, mais à chacun, dans sa solitude de choix.

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Zardoz de John Boorman

Quand les années 1970 se projettent en 2293 – soit dix générations plus tard – ce qu’elles voient n’est pas bon. Le film est écrit après les événements de 1968 un peu partout dans le monde et l’Irlande, pays du tournage, apparaît comme un havre préservé, encore archaïque. Le futur est une utopie écolo-hippie où la technologie (déjà) a permis à une élite savante de se préserver dans une bulle tandis que le monde normal s’en va à vau l’eau. Ce thème m’avait séduit lorsque j’ai vu ce film à sa sortie : les intellos dans le cristal, les brutes dans la merde. Ce n’était pas à la mode et difficilement audible en ces années de gauchisme d’ambiance.

Sauf que les intellos du film, efféminés et androgynes, ayant banni le sexe pour cause de féminisme et l’agressivité pour cause de technologie maternante, ne font plus rien, ne chassent plus rien, ne plantent plus rien. Ils vivent en fermettes coquettes comme Marie-Antoinette à Trianon – mais c’est bien « le peuple » comme hier qui fournit le blé. Pour cela, il faut le forcer, rétablir donc la domination – cette abomination de la nouvelle bible de gauche écolo – et, pour cela « sélectionner » – mot abominable de l’idéologie adverse – des contremaîtres qui vont sévir et faire bosser. Donc rétablir la crainte universelle – et pour cela quoi de mieux qu’une nouvelle religion terrifiante ? Les intellos divins, les soldats politiques et les hilotes cultivateurs : ne voilà-t-il pas les trois ordres de l’Ancien régime reconstitués ?

La religion se révèle sous la forme d’un masque de théâtre grec nommé Zardoz, la gueule grande ouverte et la voix profonde, qui surgit des nuages sur la 7ème symphonie de Beethoven. Mais ce vaisseau – car c’en est un – est actionné par un « éternel » (comme les autres), chargé de tenir les terres extérieures au vortex bulle. Arthur Frayn (Niall Buggy) s’inspire du Magicien d’Oz (The Wizard of Oz – d’où zard’oz), parabole 1900 destinée aux enfants de la grande dépression 1883-1897 aux Etats-Unis, pour inventer le nouveau monde post-industriel de l’an 2293. Il sélectionne des exterminateurs qui seront chargés dans un premier temps de « débarrasser la terre » des nuisibles inutiles que sont les brutes ; il leur fait violer les filles et tuer les mâles afin de produire une race nouvelle mieux adaptée à ce monde en ruines ; il ordonne aux exterminateurs de réduire en esclavage ceux qui sont aptes à travailler et de les faire cultiver la terre afin d’enfourner dans la gueule de Zardoz les « offrandes » de ses adorateurs. Contre livraison du blé, il jette fusils, pistolets et munitions sur la terre. Et le peuple est content, il « croit » ; et les exterminateurs sont contents, ils « chassent » l’humain, violent, tuent ou fouettent ; et les intellos écolos sont contents, ils « ont le blé sans l’argent du blé », juste par leur ruse de clercs.

Après avoir déconstruit ce monde en 68, ce film démontre cinq ans après les engrenages d’une reconstruction anti-utopique. Car les grands mots des belles âmes du new age sont du vent devant la nécessité. Vivre en bulle, c’est confortable : fusionnel, dans un éternel printemps, ami-amie avec toutes et tous, sans peine ni douleurs, sans travail ni enfantement – une vraie Bible à l’envers ! Mais ne serait-ce pas de l’orgueil ? Le péché est puni par la loi divine chez les chrétiens. Dont acte.

Car le chef des exterminateurs Zed (Sean Connery), le plus impitoyable et le plus agressif – mais aussi le plus intelligent, un vrai James Bond 007 – est mandaté pour découvrir ce qui se cache dans le masque de Zardoz. Il est poussé par la curiosité atavique de la volonté de savoir, qui est une forme de l’agressivité à vivre. Aidé par ses compagnons qui enfournent le blé à pelletées dans le masque, il se cache sous le tas et n’émerge qu’en vol. Toujours pistolet à la main, la poitrine nue bardée de cartouchières, il « tue » Arthur Frayn qui s’écrase au sol (mais sera reconstitué dans la machinerie biologique du cristal).

Lorsque le Zardoz revient à sa base dans le vortex, Zed part explorer le coin. Il est idyllique, suite de maisonnettes collectives au bord d’un lac, dans une atmosphère douce où il ne pleut jamais et où chacun vit heureux pour l’éternité. Car un vortex est un tourbillon physique qui enferme les particules. Les savants, deux générations avant, ont inventé un monde préservé, stable et fermé comme un cristal (le Tabernacle), dans lequel tous les éléments se répondent, en écho. Ils ont trouvé le miraculeux équilibre, donc l’éternité. Sauf que les humains, même mutés lorsqu’ils sont « reconstruits », ont encore besoin de manger, même s’il ne s’agit que de fruits et de céréales (la viande, quelle horreur, ce serait agressif !). D’où le recours à la domination sur l’extérieur.

Ils ont perdu toute agressivité donc tous désirs ; les mâles ne bandent plus. Certains sont devenus apathiques, les vieux « éternisés » trop tard aspirent à en finir, les autres s’ennuient dans « le collectif » où règne la pensée unique de l’harmonie universelle. Les séances d’unisson, qui rappellent furieusement les sessions de méditations des stages de psy-quelque chose de nos jours, font froid dans le dos. Qui a réticence, même minime, à se livrer à tous, est rejeté socialement et poussé dehors comme un renégat, déchu de toute relation. Le vote est obligatoire et l’on vote pour tout ; la majorité impose sa loi sans contrepouvoir – or la majorité n’est pas originale, ni meilleure que les meilleurs. Sauf qu’on ne veut plus de « meilleurs », l’égalité absolue règne en théorie. Car même chez les éternels, intellos harmoniques, « la domination » existe ! Elle est collective, donc pire ; l’expérience communiste un peu partout sur la planète le montrait à l’envi dans les années 1970. Le totalitarisme intellectuel n’est pas meilleur que le totalitarisme religieux ou celui des seigneurs guerriers. Arthur Frayn ne fait que traduire le sentiment majoritaire des éternels lorsqu’il veut détruire le vortex via un exterminateur pleinement humain, c’est-à-dire tueur et volontaire. Sean Connery – dit Zed, la dernière lettre de l’aphabet – est parfait dans ce rôle : velu, viril, puissant, il va observer et ne laisser observer que ce qu’il veut dans les « expériences » que font sur lui les femmes qui dominent (mais oui) le collectif éternel. May (Sara Kestelman) lui avouera, spontanée, qu’il est « plus intelligent qu’elle et même que la plupart d’entre nous ». Car lui est issu d’enfantement, pas de machine à procréation ; lui a été élevé dans la survie, pas dans la mollesse de l’éternel printemps ; lui bande pour les filles, pas les efféminés éternels – il a envie, il désire, il veut.

Bien sûr, nous sommes dans les années post-hippies où il était mal vu d’être musclé et de montrer sa force, ce pourquoi le Sean Connery d’époque a le torse plutôt mou. Mais, par rapport aux minets filiformes et imberbes qui l’entourent, il est la bête aux narines frémissantes, en slip rouge comme Tarzan. Ce pourquoi l’autre femelle dominatrice Consuela (Charlotte Rampling), glaciale de désirs refoulés, voudra « le détruire » parce qu’elle est en train d’être séduite par le mâle et que cela l’effraie. Il finira par la ravir, ils s’enfuiront tous deux après le crépuscule des dieux et ils auront un enfant que, dans une scène mémorable, on voit grandir entre ses deux parents jusqu’à ce qu’ado, il les quitte pour vivre dans le monde réel – et qu’eux meurent enfin.

Guerre du Vietnam, du Biafra, du Kippour, du Bangladesh, Watergate, crise du pétrole et suspension de la convertibilité or du dollar, composent un monde cruel où, en 1974, les utopies font long feu. Zardoz en est l’illustration. La religion oppresse, les savants imposent, les intellos oppriment, même le végétarisme et le féminisme sont des contraintes : la domination est toujours là. Le seul moyen d’en sortir est d’être empli d’énergie vitale pour penser par soi-même et se révolter – comme les conquérants, comme les pionniers, comme les grands hommes depuis les origines. Contre le rêve écolo de tout ce qui est « durable » au point d’aboutir à un équilibre éternel. Car l’équilibre parfait est asthénie, apathie, soumission au collectif fœtal, absence complète de volonté au profit du plan – autre forme redoutable de dictature. Les individus ne sont plus, ils forment un œuf ; ils n’ont plus d’existence, plus d’attractions pulsionnelles, affectives ni sexuelles, plus de personnalité. Ils sont standards, interchangeables, égaux éternellement médiocres, ennuyés de tout, déshumanisés.

Il faut dépasser le premier degré kitsch et confus, les longueurs parfois, car ce film mérite d’être revu pour ce cinquantenaire de mai 68. Le message est qu’il vaut mieux accepter sa nature et faire avec plutôt que de la nier (ce péché de toute la génération 68 devenue social-démagogique !). Toute l’œuvre de « civilisation » consiste à canaliser les instincts primaires et à dompter les passions par l’intellect pour les faire servir au mieux l’humain dans son environnement. Ce n’est pas en déniant la nature agressive de la bête humaine que l’on changera le monde – au contraire ! Car l’instinct vital surgit toujours, même là où on ne l’attend pas. Autant le reconnaître, le contenir, l’apprivoiser et le canaliser.

DVD Zardoz de John Boorman, 1974, avec Sean Connery, Charlotte Rampling, Sara Kestelman, John Alderton, Movinside 2017, 1h45, standard €16.99 blu-ray €19.99 

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Troisième sexe

Caroline de Haas affirme avec autant de légèreté que de force que « un homme sur deux ou trois est un agresseur » de femmes. C’est un peu comme si un homme déclarait que deux femmes sur trois aguichent comme des putes, ouvrant les cuisses avant d’ouvrir la bouche pour dénoncer et « balancer ». C’est aussi con… Haas a pourtant été élevée sous Mitterrand et quatorze années consécutives de « la gauche au pouvoir » qui devait – bien évidemment – libérer les humains de toute leurs exploitations (Catherine a été « jeune socialiste » puis encartée au PS jusqu’ à 34 ans). Bilan : ce ne fut pas le cas – au contraire ! La génération 68, encouragée par toute la gauche, a fait du sexe l’alpha et l’oméga d’une existence réussie (si t’as pas baisé mille femmes à 50 ans c’est qu’t’as raté ta vie). Et la psychologie freudienne mal assimilée a fait du blocage un consentement déguisé (non ! non ! voulait toujours dire oh, oui !). D’ailleurs, il était interdit d’interdire et tous les désirs devaient s’assouvir afin de ne pas être frustré, donc névrosé, donc malade et malheureux…

Dès lors que le désir non contrôlé devient un danger pour la société et que règne le plus fort (mâle le plus souvent), il existe deux solutions.

La première ? Ramener les mœurs en arrière pour rétablir la morale d’avant-68 : écoles séparées pour les garçons et les filles, métiers assignés pour chacun des sexes, interdiction des femmes dans la police ou l’armée, répression féroce envers tout écart (à l’américaine : surtout ne pas monter dans un ascenseur seul avec une ou plusieurs représentant du sexe opposé, ne pas rester seul au bureau, ne jamais inviter une relation chez soi sans témoin, etc.). Aux Etats-Unis, cela passe par la religion puritaine et le moralement correct qui fait « honte » du sexe (mais pas des armes, bénis substituts de pénis). En Europe, cela passe par le renforcement du « droit » avec un empilement de lois donnant de plus en plus de détails sur ce qui est autorisé ou interdit pour coucher, attoucher ou simplement déclarer, avec recul de toute prescription pour que chacun soit bien figé dans son « essence » et condamné pour « être » définitivement agresseur. Cette façon de voir, analogue au racisme qui fige les gens dans leur biologie, est d’essence réactionnaire.

Notez bien que ce rigorisme est non seulement tout à fait compatible avec l’islam militant, mais réclamé par lui comme par les intégristes catholiques et juifs. Faut-il donc faire « soumission » (le titre d’un roman prophétique de Michel Houellebecq) et appliquer la charia pour être désormais (et paradoxalement) fémininement correct ? La contrepartie serait bien évidemment de voiler les femmes et de les reléguer au harem. Comme au Pakistan, « pays des purs » : aucune femme dans la rue, ou bien sous voiles et dûment accompagnée d’un mâle au moins de plus de 13 ans.

La seconde solution ? Elle est de considérer Haas pour ce qu’elle est : une provocatrice dans l’outrance – donc insignifiante –  et d’aller voir ailleurs un remède. Or il existe : la société (occidentale) y vient doucement, malgré trumpisme et poutinisme qui en rajoutent des tonnes dans le viril – comme ces entraîneurs de foot qui enflent la voix et prennent un accent mâle pour fouetter l’orgueil des gamins de 10 ou 12 ans en les traitant de fiottes. Le remède à ces bouffonneries est dans le « troisième sexe ».

Biologiquement, le « troisième sexe » n’existe pas, bien que les hermaphrodites puissent y être assimilés – mais ils ne se reproduisent pas.

Il faut quitter la pure physique biologique pour parler de « troisième sexe ». Il y a belle lurette que l’on sait que tout ce qui est humain n’est pas réductible à la génétique ni à l’épigénétique. L’être humain est un animal, certes, mais sa très longue enfance en fait un être particulièrement marqué par son environnement, notamment par ses relations avec les autres. Le sexe est largement une donnée psychologique, donc sociale. C’est ainsi que, même pubère bien plus tôt, les relations sexuelles ne sont « autorisées » par la loi qu’à partir de l’âge de 15 ans ; bien que biologiquement sans obstacle, l’inceste est prohibé (les chats, par exemple, s’en moquent) ; qu’une pression très forte de la famille, des amis, du divertissement, est en faveur des relations hétérosexuelles aux fins de reproduction.

Nos sociétés changent, les rapports sexués aussi. Depuis que sévit la mode du jeunisme, de l’adolescentrisme, du féminisme, de l’éternel vingt ans, nos sociétés deviennent androgynes. Ce « troisième sexe » – ni macho ni virago – est une construction sociale, accentuée par l’éducation, surtout à l’école où les femmes sont plus que majoritaires. Elle a existé chez certains peuples dans l’histoire, elle se développe aujourd’hui chez les individus à qui l’on reconnait des talents de médiateurs ou qui apparaissent tout simplement « sympathiques ».

La pression sociale encourage désormais à atténuer les valeurs dites masculines de compétition, d’affirmation, de violence, pour privilégier les valeurs dites féminines de conciliation, de douceur et de convivialité. Les métiers jusqu’alors masculins comme la police ou l’armée sont moins tranchants. Sont-ils pour cela moins efficaces ? Peut-être face aux caïds des banlieues qui ne connaissent que les rapports de force, mais pas sûr pour tout le reste : la proximité et le dialogue dans la police valent mieux à long terme que l’usage de la force et l’humiliation ; la stratégie et les actions indirectes à l’armée sont souvent plus fructueuses que l’affrontement brutal (les Yankees en Irak l’ont bien appris, tout comme les Soviétiques en Afghanistan et les Israéliens en Palestine…).

Quoi de mieux qu’un idéal de « troisième sexe » pour éviter les travers agressifs (trop reprochés aux mâles) et les travers maternants (trop reprochés aux femelles) ? Le « troisième sexe » serait la reconnaissance de la part féminine en l’homme comme de la part masculine en la femme, une sorte de milieu juste où les deux pourraient être en relation d’égalité, copains et compagnons plutôt que forcément accouplés.

Dans l’histoire justement, l’éducation, le rang dans la famille, la position sociale, ont placé certains individus dans une situation intermédiaire où ils incarnaient un potentiel de relations non connotées – ni trop « viriles », ni trop « féminines ».

Les Eskimos Inuit avaient pour usage de travestir certains de leurs enfants pour les élever comme s’ils appartenaient au sexe biologique opposé. A la puberté, la physiologie reprenait ses droits et ces enfants changeaient symboliquement de sexe, adoptant les vêtements et les tâches conformes à leur statut de nature. Mais leur polyvalence, cette capacité qu’ils avaient acquise de prendre des points de vue opposés, d’une sphère symbolique à l’autre de la société, leur donnait une souplesse de relations et une ouverture d’esprit qui était très valorisée. Les Eskimos allaient jusqu’à leur prêter un pouvoir particulier de médiateur, non seulement dans la société mais aussi entre le monde des vivants et celui des esprits. En un sens, c’est un peu ainsi que les catholiques ont vu leurs prêtres, si l’on y réfléchit : ni homme investi de responsabilités familiales, ni femme ayant à élever des enfants, le curé était à la fois le père pour tous et celui qui n’exerce pas d’action ici-bas. Le curé-copain de l’après-68 a peut-être aidé des ados en manque de repères, mais sûrement pas leurs ouailles adultes qui avaient besoin d’autre chose que de plate compassion.

C’est une même capacité à franchir les frontières qui caractérisait les « berdaches » amérindiens. Ils n’étaient pas tous homosexuels, bien que travestis. La culture française, au contraire de l’anglo-saxonne, adore trancher dans l’absolu les catégories et étiqueter de façon définitive les comportements, or la réalité est souvent bien plus complexe. L’anthropologue Margaret Mead a étudié la division sexuée du travail en Océanie. Elle montré dès les années 1930 que la répartition des tâches entre genres était plus culturelle que naturelle. Les ethnologues français, trop marqués par Freud ou contaminés par Engels, aimaient à confondre sexe social et sexualité génitale. Ils rajoutaient une couche de plus sur la morale ambiante, catholique et bourgeoise, avec ce travers caporaliste envahissant qui assimilait allègrement pratiques sexuelles et rôle social. Pour eux, les berdaches étaient homos, donc moralement répugnants, point à la ligne. Mauss ne voyait par exemple chez les Inuits qu’un ‘communisme primitif’ où chacun s’envoyait en l’air avec quiconque durant les mois d’hiver. Alors que les études des années 1960 ont montré qu’il s’agissait de toute une cosmologie où des ancêtres et des amis disparus reviennent dans les âmes de certains enfants nouveau-nés, qui sont élevés comme eux – mêmes s’ils sont de sexe biologique différent. Ou bien, lorsque l’équilibre de la famille entre garçons et filles était trop accentué, certains enfants étaient élevés comme s’ils étaient de l’autre sexe pour le partage des tâches.

Chez les Sioux, quelques hommes étaient travestis depuis leur adolescence à la suite d’une expérience initiatique ou parfois d’un rêve. En Polynésie, la confrérie des Arioï, réunissait des mâles qui visaient à capter et à contrôler les pouvoirs surnaturels féminins en étant éduqués comme des filles ; ils jouaient les rôles de conteur, de danseur et de bouffon, et avaient des relations sexuelles avec les adolescents mâles consentants, ce qui était valorisé. Les Arioï pouvaient se frotter le ventre avec qui ils voulaient mais n’avaient pas le droit d´enfanter. Ce chevauchement de la frontière des sexes, génitalement pratiqué ou seulement symbolique, devenait une composante de la personnalité adulte, rendant les individus autonomes et polyvalents. Ils devenaient alors chamanes, personnages d’androgynes métaphoriques. A Tahiti et dans les îles du troisième sexe, les mahu (dites mahou) sont souvent aujourd’hui d’excellents animateurs, cuisiniers, graveurs, artistes ou baby-sitters.

Dans nos sociétés occidentales, ce sont les médiateurs. Comme les chamanes, ils gèrent les crises et les rapports sociaux comme ils ont dû gérer leurs propres conflits intérieurs et leurs déséquilibres personnels symboliques. Jules Verne dans Deux ans de vacances où tout un groupe d’enfants se retrouvent naufragés sur une île, sans aucun adulte et livrés à eux-mêmes, met en scène un beau caractère de médiateur en la personne du jeune Briant. Christian Blanc, Raymond Soubie, Carlos Ghosn, Barack Obama et peut-être Emmanuel Macron étant donné son expérience amoureuse hors des normes, sont par exemple des hommes élevés autrement des autres, ayant connus des univers culturels différents. Michel Serres appelle « tiers instruit » ces chevaucheurs de frontières, gauchers contrariés, voyageurs, polyglottes, psychologiquement androgynes…

Je traduis pour les primates, victimes de la maléducation nationale : il ne s’agit pas bien évidemment de sexe biologique mais de rôle social et culturel. Chacun reste homme ou femme (ou bi s’il ne sait pas choisir), mais atténue les disproportions mâles ou femelles – surjouées depuis l’essor de la bourgeoisie industrielle et coloniale – pour devenir « vivable ». Ces gens sont des passeurs, des intermédiaires, en bref des diplomates. Le troisième sexe existe, à condition de ne pas le réduire à la bite ou au cul.

La solution numéro deux me paraît plus positive à long terme que la régression numéro un, d’essence carrément réactionnaire, n’en déplaise à la Haas.

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Michel de Saint-Pierre, La mer à boire

L’auteur, né au début de la Grande guerre, a 23 ans lorsque la Seconde guerre éclate en 1939 – et 35 ans lorsqu’il écrit ce roman. Il y a donc quelque chose d’autobiographique. Michel de Saint-Pierre a trouvé, comme son héro Marc Van Hussel, peu d’intérêt aux études et s’est engagé quatre ans dans la marine.

Mais il fait de Marc « une bête », mot qui revient souvent sous sa plume. Une bête, pour un catholique comme lui, c’est la part du diable dans l’humain, « la faiblesse de la chair » – qui est en fait la force païenne. Marc aime les exploits physiques : voler un tableau dans le bureau d’un voisin, de nuit, en abordant son sixième étage suspendu à une corniche ; se castagner avec un caïd du bateau ; « forcer » la belle franco-américaine Barbara à coucher avec lui. Il se rêve en Viking pillard et violeur, mais ouvrant de force des routes commerciales, païen magnifique dont il lit avec délectation les sagas emplies d’énergie.

Comment peut-on rester catholique en pleine force de jeunesse ? Tendre l’autre joue ? Se coucher devant un Maître ? Rendre à César et renoncer au monde ? Ce pourquoi un catholique guerrier (il y en eu beaucoup) et encore plus Résistant (il y en eu un peu moins), apparaît toujours un peu comme un oxymore… Surtout lorsque le pape (Pie XII) s’élève contre la guerre, ce qui est rappelé dans le roman.

Il aurait pu être fasciste à cette époque, Marc, mais pas plus que son auteur il n’aime la politique. Il vilipende plus la lâcheté des Français que celle de la démocratie parlementaire ; il n’aspire pas à un homme fort mais à un chef. La différence est que le chef a une légitimité charismatique qui attire à lui et fait le suivre, alors que l’homme fort (duce, caudillo, führer, premier secrétaire, dictateur) n’est que tyran empli de leur bon plaisir. Ce pourquoi Marc n’aime pas « servir » – mot à la mode de ce temps de l’honneur – mais rester libre pour adhérer volontairement à la gloire.

Le jeune homme abandonne ses études de médecine après deux ans pour s’engager dans la marine, à Toulon. Il est « sans spé », ce qui signifie premier de corvée. Mais cette non-spécialisation est pour lui une liberté puisqu’il reste ouvert à tous les possibles. Fauve à l’affût, il aspire à la guerre. Là où il rejoint son époque, c’est dans cette croyance que la guerre nettoiera toutes les démissions et toutes les lâchetés, qu’elle forgera un nouveau type d’homme comme ceux d’avant, rudes conquérants plutôt qu’avilis dans le confort.

Las ! Le croiseur de bataille dans lequel Marc se fait affecter reste au port. Il doit être rénové et amélioré et l’arsenal est lent, tout comme la bureaucratie infinie inventée par la république française où chacun surveille les autres. Bien que son oncle Théo soit le Pacha, Marc ne se fait pas reconnaître et ce n’est que par hasard, alors qu’il renforce l’équipe de service auprès du maître d’hôtel lors d‘une invitation à bord, que les deux hommes se voient. Marc admire son oncle mais ne veut pas devenir comme lui, satisfait de la lenteur et impavide devant l’impéritie. Théo admire l’énergie de son neveu, cette vitalité qu’il sent bouillonner en lui mais que le jeune homme ne sait pas maîtriser, trop sûr de sa force léonine.

L’histoire amoureuse entre Marc et Barbara n’a guère d’intérêt, sinon d’introduire une femme dans ce monde exclusivement composé d’hommes. C’était l’usage du temps, ce qui montre combien notre monde a changé – même si certains retardataires, confits en religion, voudraient bien voir confinées à nouveau les femelles à la trilogie des K (Kirche, Kinder, Küche) – l’église (la mosquée), les enfants (un tous les deux ans) et la cuisine (à l’économie). Comme maman, dirait Marc ; ce pourquoi il préfère une demi-américaine et baise avec simplicité une vigoureuse suédoise. Surtout pas de bourgeoises françaises !

Le portrait du jeune Français de 1939 a un intérêt historique. Loin de s’inquiéter du conflit qui monte, loin de s’intéresser aux glapissements idéologiques des uns et des autres, il se dit que la guerre est préférable à ne rien faire, que la force doit s’imposer ou défendre, qu’être digne ce n’est pas négocier sans cesse.

Quand on sait ce qu’est devenue la Marine sous Pétain, le sabordage inique de la Flotte à Toulon, la lâcheté démissionnaire face à la force nazie, l’imbécile orgueil de caste anti-anglais – on se demande comment un Marc a pu se fourvoyer dans cette arme de fausse élite. A l’époque : aujourd’hui, la mentalité a fort heureusement changé et la Marine est redevenue une belle arme, dont les Français peuvent être fiers.

L’auteur, heureusement, a vite viré en Résistance, ce qu’il raconte peut-être dans un autre roman.

Michel de Saint-Pierre, La mer à boire, 1951, Livre de poche 1976, 145 pages, €3.00 l+de+saint-pierre%22

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Modèle Mélenchon : de Lénine à Gorbatchev

Pour Zinoviev, l’utopie communiste s’enracine dans les pulsions élémentaires de la nature humaine : esprit grégaire, besoin de sécurité, paresse.

Mélenchon en fait un argument d’autorité par la promotion du citoyen mobilisé dès le plus jeune âge.

George Orwell, dans sa société imaginaire de l’an 1984 décrivait l’itinéraire d’un militant : « à trois ans, le camarade Oguilvy refusait tous les jouets. Il n’acceptait qu’un tambour, une mitraillette et un hélicoptère en miniature. A six ans, une année à l’avance, par une dispense toute spéciale, il rejoignait les Espions (les pionniers). A neuf, il était chef de groupe. A onze, il dénonçait son oncle à la police de la Pensée. Il avait entendu une conversation dont les tendances lui avaient paru criminelles. A dix-sept ans, il était moniteur d’une section de la ligue Anti-sexe des Juniors. A dix-neuf ans, il inventait une grenade à main qui était adoptée par le Ministère de la Paix (…) A vingt-trois ans, il était tué en service commandé. »

Le communisme n’a pas instauré ce comportement par en-haut, il est venu à la rencontre du sentiment populaire qui ignore le pluralisme, en conteste la légitimité, et pratique spontanément la violence : d’un côté les nôtres, en face les autres.

Mélenchon accuse de complot tous ceux qui ne pensent pas comme lui.

La gauche française a voulu expliquer la tyrannie par les origines historiques du régime : menacé, il se défendrait. La théorie des circonstances exceptionnelles, du « complot », justifie toujours les épurations – jusqu’à Chavez et Maduro. Pour les historiens anglo-saxons, il faut chercher dans les profondeurs du régime tsariste un mélange de passivité et de sentiment du « collectif ». Avec cela, le poids des circonstances : la dissolution de la société traditionnelle en 1917, une volonté farouche du parti bolchevik de contrôler l’ensemble du pouvoir, la personnalité de Lénine et ses trois décisions immédiates en 1918 : 1/ la création d’un appareil policier hors contrôle populaire confié à Dzerjinski, 2/ le refus de constituer un gouvernement socialiste de coalition, 3/ la dissolution de l’Assemblée Constituante, les élections n’ayant désigné qu’une minorité de Bolcheviks. Lénine écrivait : « la notion scientifique de dictature s’applique à un pouvoir que rien ne limite, qu’aucune loi, aucune règle absolument ne bride et qui se fonde directement sur la violence. » La tyrannie naît donc dans les faits avec Lénine et est issue de sa certitude dogmatique d’avoir raison. Au-dessus du suffrage populaire, il place sa propre vision de l’intérêt général. Staline ne fera que poursuivre.

Le 14 mars 1990, le député au Parlement fédéral soviétique Youri Afanassiev, déclara à la tribune, retransmis par la télévision : « nous avons appris de toute notre histoire ce que c’est que la force. Toute notre histoire, c’est justement la force, la violence. Si notre chef et fondateur a réellement jeté les fondements de quelque chose, c’est de l’élévation de la violence, de la terreur de masse, en principe d’Etat. Il a élevé l’illégalité en principe politique de l’Etat. » Il désignait officiellement Lénine.

Mélenchon, comme tous les tribuns sûrs que « le peuple » a raison, raisonne (résonne ?) de la même façon.

Après Lénine, le pouvoir glissera dans les mains de la fraction dirigeante du Parti qui flagornera Staline, destituera Khrouchtchev, encensera Brejnev, et opposera son inertie aux réformes de Gorbatchev. Ce dernier reste dans la lignée des dirigeants soviétiques, il est le « chef d’orchestre » – tout comme Mélenchon se veut le porte-parole de la base en mouvement.

La volonté de Gorbatchev est de conduire le changement d’un régime socialiste autoritaire à un régime adapté aux aspirations nouvelles d’une société plus éduquée. A ses débuts, Gorbatchev (comme Mélenchon) prenait pour modèle Lénine. Avec le temps et les bouleversements irréversibles concédés d’en haut puis conquis par la base en une dialectique sociale difficilement maîtrisable, la référence à Lénine n’est plus que de méthode : il s’agit d’être aussi souple que lui dans la direction du pays, d’accompagner les masses dans leur révolution. Le régime se créera de lui-même par la dynamique des réformes et les poussées de la société (c’est ce que dit Mélenchon). Dans un premier temps, le régime soviétique se coulera dans les formes – anciennes, faute de références – du nationalisme ou des clivages politiques de l’avant-1917 (libéralisme, slavisme, nationalisme, etc.).

Peut-être ne sera-ce pas de la démocratie, au sens où l’entend Emmanuel Lévinas : « en se reconnaissant imparfaite, en ménageant un recours à la personne jugée, la justice en est déjà à la question de l’Etat. Voilà pourquoi la démocratie est le prolongement nécessaire de l’Etat. Elle n’est pas un régime possible parmi d’autres, mais le seul qui convienne. Puisqu’elle sauvegarde la capacité d’améliorer ou de changer la loi en changeant – triste logique ! – de tyran, ce personnage malgré tout indispensable à l’Etat » (entretien à l’Express du 6 juillet 1990).

L’exemple historique – vécu – du modèle soviétique et de son inefficacité tyrannique devrait nous mettre en garde contre les tentations du retour du même. Via Mélenchon entre autres Chavez et Maduro. C’est à cela que doit servir la remémoration d’octobre 1917.

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Kingdom of Heaven (Le royaume des cieux) de Ridley Scott

Le Moyen-Âge vu comme une période de contrastes entre la matérialité bestiale de la force et du désir de possession des barons, et la quête de pureté spirituelle incarnée par la morale chevaleresque.

Sire Godefroy (Liam Neeson) a beaucoup joui et beaucoup baisé dans sa jeunesse ; il est allé en Terre sainte pour acquérir des terres mais il sent la vieillesse le rattraper et se souvient d’un fils qu’il a laissé, un bâtard qu’il veut ramener pour prolonger sa lignée. Le baron d’Ibelin (une bourgade aride proche de Jérusalem) est brave et avisé, aimé du roi lépreux, mais très attaché aux biens matériels – dont ce « fils » qui est pour lui comme une propriété.

Revenu au pays en 1184 juste pour prendre le garçon, il trouve Balian (Orlando Bloom) en jeune homme adulte, que la mort en couche de sa fille suivie du suicide de sa femme laisse brisé. Il lui avoue qu’il est son père, qu’il a pris mais aimé sa mère à sa façon et qu’il le requiert pour Jérusalem. Mais le garçon ne veut rien, Dieu l’a abandonné. Il refuse.

C’est alors que le curé (Michael Sheen), gras à lard et brutal cynique, lui dit qu’il a fait trancher la tête de la morte pour qu’elle grille en enfer sans pouvoir en sortir. Apercevant la croix de métal de sa femme que le religieux s’est accaparé avant de la mettre en terre à l’écart de l’église, Balian lui enfonce un fer rougi au feu qu’il est train de forger pour lui donner un avant-goût de cet enfer brandi comme une menace : mieux vaut l’ici-bas que l’au-delà. Puis il le jette au feu avant que celui-ci ne se propage dans la forge. Meurtrier, il doit alors abandonner le village et ces misérables paysans qui ont peur des foudres cléricales. Il part à la poursuite de ce père à peine vu pour aller avec lui à Jérusalem. Là, pense-t-il, lui seront remis ses péchés et ceux de son épouse.

Mais l’évêque ne l’entend pas de cette oreille et, pour affirmer son autorité, envoie une troupe se saisir du jeune homme. Que son père défend, avec ses suivants en route pour la croisade. Bagarre, flèches, plaies d’épée ; le sang gicle en abondance, la chair est pantelante – cette violence réaliste tout au long du film l’a fait interdire « aux moins de 12 ans ». Les sbires de l’évêque sont vaincus, le groupe décimé se porte vers la Terre sainte via le port italien de Messine, où embarquer.

Sire Godefroy, atteint d’une flèche cléricale, décède, mais pas sans avoir formé son fils à se battre et l’armer chevalier. Serment, baffe (pour qu’il se souvienne), don de l’épée, tout est expédié mais solennel. La promesse du chevalier est analogue à celle des scouts du XXe siècle : « Soit sans peur face à tes ennemis. Soit juste et droit pour être aimé de Dieu. Dit toujours la vérité, même si cela doit te coûter la vie. Protège les innocents, et garde-toi du mal ». Cœur pur et cœur vaillant dans la même âme, la tête en pureté et le courage dans les organes.

Le père évacué, le fils embarque sur une nef. Une tempête méditerranéenne lui inflige le naufrage sur les côtes de Palestine ; il ne sauve qu’un cheval. Rencontrant deux Sarrasins, il ne veut pas se battre mais l’un d’eux le défie – et il le tue. Mais il fait grâce à l’autre, l’apparent serviteur Imad (Alexander Siddig), à qui il déclare qu’ayant connu le servage, il ne supporte pas qu’un autre humain soit soumis. Tous sont égaux devant Dieu car créés aptes à distinguer le bien du mal.

Reconnu à Jérusalem par les compagnons de son père – on dit qu’il lui ressemble, ce qui ne saute pas aux yeux dans le film… – il fait la connaissance de Sybille (Eva Green), sœur du roi mariée au templier Guy de Lusignan (Marton Csokas), soudard sans grande cervelle. Il est présenté à Baudouin IV (Edward Norton sous masque), jeune roi lépreux qui l’assure de son amitié, lui disant combien il fut fier, à 16 ans, d’avoir vaincu Saladin (un Kurde devenu sultan). Il conserve depuis un équilibre précaire fait de mutuel respect entre l’occupation des lieux saints et la masse démographique musulmane prête à déferler depuis la Syrie. La gloire de Dieu se pourrit de l’intérieur, la lèpre dévorant la chair tandis que le militarisme templier (caricaturé) dévore la paix.

Balian va mettre en valeur ses terres et trouve l’eau nécessaire à l’irrigation avec beaucoup de travail. Ce qui lui importe est le bien de ses gens avant la défense de la religion. Car juifs, chrétiens et musulmans sont mêlés dans le pays, tous ont le même lieu saint de Jérusalem et, au fond, peu importe qui occupe la terre matérielle. La foi est dans la tête et dans le cœur, selon le serment chevalier, pas dans les possessions terrestres. Faire le bien, assurer la justice et protéger les faibles est plus important que les simagrées superstitieuses des églises, et c’est avec outrecuidance que l’on fait parler « Dieu » ou « Allah » pour massacrer tous ceux qui ne pensent pas comme vous. « Qu’est-ce que Jérusalem ? Nos lieux saints sont bâtis sur les ruines du temple juif que les romains ont abattu. Les musulmans ont battis leurs lieux de culte sur les vôtres. Qu’y a-t-il de plus sacré ? Le mur ? La mosquée ? Le sépulcre ? Qui est légitime ? Nul n’est légitime. Tous sont légitimes », déclare Balian lorsque la stupidité bornée des soudards templiers a rendu la guerre inévitable et – avec elle – la chute de Jérusalem.

« Ce qu’on sème on, le récolte », lui dira Imad, qui se révèle l’un des lieutenants de Saladin lui-même. L’Orient extrême appelle cela le karma, le destin que l’on se forge par l’enchaînement des causes et des conséquences. « Tu restes seul le gardien de ton âme », rappelle le roi lépreux au jeune baron.

Le roi voudrait désigner Balian comme son dauphin en épousant sa sœur Sibylle et en faisant exécuter Guy de Lusignan son mari pour avoir enfreint la trêve. Mais Balian ne s’achète pas, il ne veut pas régner par la mort de son rival. Lorsque Baudouin IV décède, sa sœur se range aux côtés de son mari en femelle moralement piteuse et avide d’une existence opulente (personnage un peu faible). Malgré les avertissements répétés, les Templiers se jettent sans préparation au-devant de l’armée sarrasine ; assoiffés, épuisés, ils sont aisément vaincus et Renaud de Chatillon (Brendan Gleeson) comme Guy de Lusignan sont exécutés. L’armée sarrasine marche sur la ville sainte, symbole aux yeux des musulmans. C’est à Balian que revient sa défense.

Il résiste suffisamment, et avec assez d’intelligence, pour impressionner Saladin (Ghassan Massoud), qui ne tient pas plus que cela à Jérusalem, sinon pour contenter ses propres fanatiques. Dans le marchandage usuel du pays, il laisse la vie sauve à tous les survivants, et le passage vers les terres chrétiennes, à condition qu’on lui livre la ville (dans les faits il a réclamé une rançon pour chacun). Ce qui est fait. Balian abandonne ses terres et son titre et convainc par son exemple la « reine » qui n’a plus rien sur quoi régner de le suivre en France.

Le film ne dit pas s’ils furent heureux et eurent beaucoup d’enfants (le bonheur étant toujours associé aux enfants dans la tradition). Ce qui importe est que Balian ait conservé son cœur pur et sa vaillance, reprenant simplement sa forge tel qu’auparavant.

Sauf qu’il ne croit plus guère en Dieu, surtout pas en l’Eglise et en ses faux-culs parasites de clercs. L’évêque patriarche de Jérusalem (Jon Finch) ne pensait qu’à fuir en égoïste, l’évêque français qu’à assurer son pouvoir temporel contre les barons, le curé de paroisse qu’à s’approprier les maigres biens des morts par la menace de l’enfer éternel. Foutaises que tout cela ! Faire le bien, assurer la justice et protéger les faibles est plus important que la lettre des rituels et des révérences. Ni Dieu ni maître, au fond… Et lorsque le roi Richard Cœur de lion vient convier « le défenseur de Jérusalem » à venir avec lui à la Troisième croisade, Balian refuse, ne se présentant que comme « maître forgeron ». Faire bien son métier, à sa place, l’âme fière mais en paix. A cette hauteur morale, la tolérance va de soi ; le fanatisme et l’intégrisme ne sont que la révélation d’étroitesse d’esprit et de petitesse d’âme.

Il existe une version longue du film avec des intrigues secondaires, mais je préfère quant à moi la version ramassée dont le message est bien plus puissant : peu importe qui l’on est, l’important est de rester sire de soi. Il est requis de préférer la morale chevaleresque aux biens matériels – ne pas vendre son âme, pas même aux dieux brandis par les religions pour assurer le pouvoir des prêtres ici-bas.

Être chevalier n’est pas réservé aux occidentaux ni aux chrétiens : Saladin et Imad, musulmans, se montrent tout aussi justes et soucieux des gens. A l’inverse, certains barons pillards et les reîtres Templiers montrent bien peu d’esprit chevaleresque (ce qui, pour ces derniers, n’était pas la vérité).

Peu importe qu’il y ait romance amoureuse fictive et erreurs historiques dans ce film, ce qui compte est son message et il est clair – même s’il ne saurait plaire à l’engeance des petits intellos critiques qui détestent les gens exemplaires parce qu’ils mettent en lumière, par contraste, leur propre lâcheté. Orlando Bloom a été prix du meilleur acteur européen en 2005, signe que le public est plus sain que le renfermé médiatique.

DVD Kingdom of Heaven de Ridley Scott, 2004, avec Orlando Bloom, Jeremy Irons, Liam Neeson, Ghassan Massoud, Eva Green, Edward Norton, Khaled Nabawy, Brendan Gleeson, 2h15mn, €9.20 blu-ray €15.46

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Batman le Commencement (Batman begins) de Christopher Nolan

L’intérêt de ce comics mis en film est de faire réfléchir son public cible des 12-15 ans sur les valeurs. Comment la colère naît de la culpabilité, combien la vengeance est une impasse, de quelle façon la justice n’est juste que lorsqu’elle est neutre et objective, au-dessus des personnes.

L’histoire est connue : Bruce Wayne, le fils unique d’un couple de riches philanthropes américains issus d’une dynastie industrielle, voit sous ses yeux un drogué descendre ses parents, plus avide d’argent pour se payer sa came que de la vie humaine. Il est l’exemple-type de l’égoïste totalement fermé qui se fout du monde et ne veut que jouir immédiatement – un archétype de la société des pionniers. Il est le bas de l’échelle dont les riches et puissants sont le haut, tout aussi égoïstes et fermés, dont la jouissance immédiate et permanente est le pouvoir sur les autres.

Mais le petit Bruce de 8 ans (Gus Lewis) a quelques mois auparavant chuté dans un puits du manoir familial en jouant avec son amie Rachel (Emma Lockhart), fille de la cuisinière. Il s’est cassé le bras, ce qui n’est rien, mais a été épouvanté par un vol de chauve-souris qui nichaient dans les profondeurs. Depuis, il fait régulièrement des cauchemars. A l’opéra, pourtant entre ses parents, il ressent un malaise à la vue des diables cornus aux ailes en cuir noir qui hantent la scène ; il réclame de quitter le spectacle et son père, trop bon, y consent. C’est à la sortie que surgit le looser qui va les tuer comme de vulgaires volailles à plumer.

Quatorze ans plus tard le jeune homme (Christian Bale) est empli de colère et ne songe qu’à se venger. Le tueur doit sortir de prison après avoir eu une conduite exemplaire, collaborer avec la justice pour témoigner contre le parrain de la pègre Falcone (Tom Wilkinson) et déclarer ses regrets au tribunal. Bruce veut le tuer, malgré Rachel qui lui dit que vengeance n’est pas justice – mais Falcone fait descendre le collabo avant que Bruce ne puisse sortir son pistolet.

Dès lors, frustré de sa vengeance, Bruce Wayne donne son manteau chic à un clochard et s’enfonce dans les bas-fonds, jusqu’en Asie – d’où part toute misère, selon la mythologie américaine. Un certain Henri Ducard (Liam Neeson) le repère dans une prison où il se bat à six contre un et le recrute pour sa Ligue des ombres, composée de guerriers ninjas. Bruce s’entraîne comme un forcené pour évacuer cette colère qui le hante. Il surmonte sa peur et réussit à dominer son corps par l’esprit suffisamment pour être reconnu comme apte à entrer dans la Ligue dirigée par le mystérieux Ra’s al Ghul, dont l’objectif est de restaurer la justice par tous les moyens partout dans le monde. Lorsqu’il lui demande de décapiter un meurtrier, Bruce refuse d’être « un exécuteur » ; il a une autre conception (chrétienne ?) de la justice. Dès lors, il doit se battre et incendie le repaire, tout en sauvant son mentor qu’il laisse inconscient à des villageois dans l’Himalaya.

Ce film d’initiation montre aux jeunes adolescents l’exigence de grandir pour devenir héros. L’égarement est naturel, l’apprentissage est culturel : si l’on veut devenir un homme plutôt que de rester orphelin infantile, il faut s’entraîner à dominer sa peur, à agir là où il le faut mais avec les moyens requis, et sans intérêt personnel. Et n’avoir aucune « pitié » envers ceux qui se mettent volontairement en-dehors de l’humanité.

De retour à Gotham City, vivant dans le manoir tenu par le fidèle majordome attaché à sa famille, qui l’a élevé (Michael Caine), Bruce se fait ninja pour mieux assurer la justice : il est play-boy héritier de grande fortune le jour et Batman la nuit, l’homme chauve-souris, en souvenir de ses cauchemars. Il ne veut pas devenir un justicier, mais que la justice soit un symbole qui plane comme une menace au-dessus des personnes. Nous sommes bien dans la conception américaine Ancien testament du droit et de la morale : un garde-fou vengeur qui empêche les humains faillibles d’errer.

Bruce s’appuie sur le chef de projets de la société Wayne (Morgan Freeman), relégué dans les sous-sols par le président exécutif avide de faire des affaires avec qui paye le plus – et d’entrer en bourse afin de diluer le pouvoir de la famille (une critique acerbe des excès du capitalisme financier américain). Lucius Fox (le renard) lui présente divers gadgets jamais commercialisés comme une combinaison en kevlar, un harpon à fil pour se remonter et un véhicule blindé tout-terrain. L’Amérique adore la technique et surtout les gadgets que les autres n’ont pas : au fond, le transhumanisme est déjà là, dans les gadgets. Batman s’appuie aussi sur le seul sergent de police resté honnête (Gary Oldman), vieux rêve américain que la Vertu existe malgré toutes les tentations. Le reste de l’histoire est pleine de rebondissements et d’action, la cité sur le point d’être détruite sauvée in extremis par quelques-uns.

Christian Bale (31 ans) est parfait en ce rôle de justicier tourmenté avec son visage lisse encore enfantin et un corps d’athlète obsédé de perfection. Son amie d’enfance Rachel (Katie Olmes) a choisi la voie du droit ; elle apparaît plus humaine mais aussi nettement plus impuissante face à la corruption et au crime de Gotham City. La ville est tenue par l’argent et la drogue, le premier servant à répandre la seconde pour anesthésier les dominés.

La leçon ultime est que la procédure légale doit avoir le dernier mot, mais pas sans que la force n’ait amené les criminel dans les filets de la justice, preuves à l’appui. Et c’est bien ce qui pose problème dans nos sociétés avancées : la violence est niée, les armes de la loi sont faibles – et les riches comme les criminels peuvent au fond faire ce qu’ils veulent.

DVD Batman le Commencement (Batman begins) de Christopher Nolan, 2005, avec Christian Bale, Michael Caine, Liam Neeson, Katie Olmes, Morgan Freeman, Gus Lewis, Warner Bros 2006, 134 mn, blu-ray €7.99

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Anton Tchekhov, La steppe

Ce court roman nous parle de l’enfance. Igor, 10 ans, traverse la steppe. Bottes et chemise rouge boutonnée à gauche, une ceinture qui serre la taille, c’est un vrai cosaque. Il découvre le monde comme le faisait le petit Anton lui-même durant les 60 verstes du chemin qu’il prenait chaque été pour aller chez son grand-père, à Kniajaia.

Le voyage est une initiation. Igor quitte la ville pour l’univers des hommes ; il est envoyé au lycée dans une autre ville où il logera chez une amie de sa mère. Adieu l’enfance, maman est un doux souvenir. Ne l’accompagnent en ce voyage que des mâles : son oncle, un pope et le cocher. En chemin, ils le laisseront à un groupe de rouliers qui mènent des chariots de laine – et ses derniers liens avec la famille seront tranchés pour la durée du voyage.

La ville, l’étude, la femme s’opposent à la steppe, au voyage, aux hommes. Le passé (la mère) et l’avenir (l’amie de sa mère) s’oppose au présent (des hommes inconnus) comme une parenthèse. Ces mondes sont séparés, comme l’envers l’un de l’autre. D’un côté le monde paysan, la nature, la force, l’ignorance, l’immensité ; de l’autre le monde bourgeois, les manières, la discipline du lycée, le savoir, la prison de la ville. Barbarie et civilisation, mâle et femelle, le petit Igor connait l’inversion de toutes ses valeurs.

La steppe fait toucher le fond de la Russie. Son immensité, l’infini, la monotonie, l’engourdissement, l’ennui – tous ces mots suggèrent le caractère russe. Nul ne peut rester terne dans la steppe, les rouliers le prouvent. Dymov est la force brute (et une certaine beauté), il attire le petit Igor qui le hait, par un retournement bien connu des psychologues. Mais le puissant et viril Dymov s’ennuie, ce qui le rend agressif. Emelian, le chantre, est désespéré d’avoir perdu sa voix à la suite d’un bain dans le Danube glacé. Vassia voit tout et loin ; il croque les poissons vivants, tel une bête. Constantin, rencontré un soir, est amoureux fou de sa femme, qu’il vient d’épouser. Quant au vieux Pantéléï, il a beaucoup vécu, et durement ; ses pieds gelés lui font mal, sauf quand il marche ; et il y a bien longtemps, sa femme et ses gosses ont péri dans l’incendie de leur maison. L’espace et la solitude rendent les hommes nostalgiques et vrais. Igor observe tout cela.

« On avait beau avancer, on n’arrivait pas à savoir où commençait l’horizon et où il finissait » p.31. Telle est la steppe ; tels sont les Russes qui y vivent. Chacun est comme un puits d’où l’on tire chaque jour une eau nouvelle. Ils sont méchants, résignés, humains, tour à tour ; ils ont mal, ils ont froid, ils ont peur. Mais ils savent se réconforter et s’amuser, en tirer des leçons de la vie.

Pour Igor, il s’agit d’un monde nouveau : les champs, les bêtes, l’orage, la nuit, le fleuve. Il engrange les sensations par tous ses pores. Il commence à saisir les mystères, en rêve : l’amour sous l’image de la comtesse Dranitski, la mort par les récits de brigands et le souvenir de sa grand-mère dans son cercueil.

Le roman est beau, la steppe omniprésente comme un écrin et un carcan où s’ébattent les rouliers et l’enfant. Le récit se fait nomenclature pour percer le secret des choses. L’écriture est sobre, ainsi atteint-elle la puissance. En témoigne cette scène délicieuse de la baignade. Igor se jette à l’eau : « il revint à la surface et soupira si profondément qu’il sentit se dilater et se rafraîchir non seulement sa poitrine, mais jusqu’à son ventre » p.90. Est-il plus subtile manière d’évoquer une sensualité qui s’éveille à peine ?

Anton Tchekhov, La steppe, 1888, Garnier-Flammarion 2017, 160 pages, €7.00

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La tentation de l’Occident, c’est terminé !

En une décennie, l’Occident a pris un coup de vieux. Les Etats-Unis, leader du progrès, vacillent de plus en plus, leur bateau ivre étant piloté par un clown narcissique, infantile et dangereux. Leur modèle apparaît pour ce qu’il est devenu, la force pour le droit, l’avidité pour l’argent, l’égoïsme pour tous. Il y a pire : la Chine, l’Inde, le Brésil, le Venezuela, l’Équateur, l’Arabie Saoudite -sans parler de la Russie – contestent désormais ouvertement l’idéologie progressiste, démocratiste et droidelomiste de l’Occident en général. La “tentation” de l’Occident devient aversion. Il n’y a plus UN progrès – scientifique et humain – et promis à tous dans l’avenir, que seuls des archaïsmes résiduels empêcheraient d’advenir. Il n’y a plus de Raison obligée, hier des Lumières, chrétienne et colonialiste, aujourd’hui technologique, culturelle et de marché. « La crise du capitalisme financier ? C’est une crise de la tête, hé ! » disait, dans le journal de France-Culture, Abdoulaye Wade, Président de la République du Sénégal. Que dire de la crise démocratique du mandat Trump ?

Dans ce qui survient en finance, ce n’est pas « le capitalisme » qui est remis en cause (il n’est qu’un outil d’efficacité économique), mais la pensée malade de qui l’utilise. Comme si la société avait tordu toute une génération d’individus. Formaté télé, engraissé aux maths et au marketing, peu lettré donc peu réfléchi, préférant de beaucoup les jeux vidéo prévisibles, le col blanc financier d’aujourd’hui, formé dans les années 1980, est féru de laisser-faire parce que c’est dans cet univers virtuel qu’il fait les meilleures affaires. Ce qui est remis en cause dans le krach des subprimes, le domino financier et même les prévisions sur le climat est l’impérialisme des « modèles », du calculable, de la mathématisation du monde, du risque « maximum probable ». En bref tout ce qui fait l’originalité occidentale depuis le Platon de l’Idée et le Galilée de la Vérité jusqu’à Cox, Ross et Rubinstein, ces inventeurs du modèle des risques boursiers options en 1979.

Dans cette modernité proposée au monde, la rationalité règne mais les processus que cette forme de raison déchaîne n’ont rien de raisonnable. Car, lorsque la seule Raison guide les pas des progressistes, la violence naît. La Révolution française en a été la caricature dans sa période folle. Les Sans-culottes (que Mélenchon affecte d’imiter par son sans-cravate) ont voulu faire table rase selon un esprit de système orgueilleux. Ils ont allègrement vandalisé les monuments, les traditions et la sagesse des autres. En compensation, ils ont fait à leur esprit une confiance sans borne, le spontanéisme au pouvoir. La Révolution russe a poursuivi, avec les moyens offerts par la technique, tout comme Hitler avec ses fantasmes de purification « biologique » et de « race » scientifiquement parfaite. L’« homme nouveau » du communisme était aussi un fantasme de « pureté », idéologique mais pas plus désirable : Vassili Grossmann, dans Vie & Destin, parle de « la force implacable de l’idée de bien social ». Avis aux indulgents pour qui le Mélenchon démagauchiste émet de sympathiques « yakas » moralisateurs. Après Staline, on a pu voir les ravages de l’Idée en Chine, à Cuba, au Cambodge, dans les forêts colombiennes et ailleurs. Après Chavez et Maduro – ces « modèles » de Mélenchon, chacun peut voir les conséquences du populisme sur un pays : le Venezuela.

Tout cela était issu de l’Occident et des Lumières :

  • la Vérité-en-soi du calcul « scientifique »,
  • le scientisme qui allait apporter le Progrès au genre humain tout entier,
  • l’impérialisme qui allait apporter la démocratie à tous les attardés,
  • le colonialisme qui allait imposer travail, « décence », culture de masse et produits standards à tous les animismes,
  • jusqu’à la « transparence » exigée des media comme un « droit », avatar de la confession chrétienne accentué par la morale protestante, qui rassasie les instincts de concierge du bon peuple tout en restant une « apparence » de démocratie – l’opinion se réduisant à la dictature de la majorité conformiste.

Il s’agit d’une dérive des Lumières tenant à l’idée – sûre d’elle-même – d’avoir trouvé le fin mot de la Nature et de l’Histoire. Et d’être l’avant-garde du genre humain – macho, blanc, éclairé, dominateur.

Nombre de peuples du monde se détournaient déjà de la doxa occidentale :

  • Les ex-colonisés, vite déçus des recettes socialistes (avatar des Lumières et du scientisme), ont refondé leur destin sur la religion – que l’intégrisme leur réclame aujourd’hui en intégrale, comme si l’humanité ne pouvait évoluer depuis les bédouins médiévaux.
  • La Chine, toujours communiste, a compris l’efficacité incomparable de l’outil capitalisme pour le pouvoir – s’il est appliqué hors de l’idéologie libérale occidentale. Le capitalisme botté est un nationalisme où l’initiative n’est pas le laisser-faire et où les diverses strates du parti contrôlent étroitement l’économie (un fantasme qui a échoué pour la gauche jacobine française…).
  • L’Inde a adapté la démocratie aux castes et aux innombrables ethnies d’un pays immense.
  • Le Brésil a retourné la social-démocratie pour en faire le filet de sécurité d’une classe moyenne en plein essor et qui en veut. D’où la lutte du droit contre la pratique, la loi contre la corruption.
  • Venezuela et Équateur, fort du sous-sol, ont choisi le populisme, moins au nom du « peuple » que de la revanche ethnique des Indios contre les Gringos. Avec les déboires amers que l’on constate : pas plus le racisme que la guerre de classe ne réussissent à un quelconque pays…

Avec la crise 2008, le dollar n’est plus roi et, s’il va rester un temps monnaie de réserve, gageons que les échanges internationaux vont diversifier plus encore leurs devises. Malgré le Brexit et peut-être grâce à lui, l’Europe étant enfin dégagée du boulet anglo-saxon et la zone euro pouvant se constituer sans compromis. Argentine et Brésil échangent de plus en plus en monnaies locales pour éviter les écarts violents du dollar ; la Chine met une partie de ses réserves en euros ; l’Inde use de temps à autre de la livre sterling. Avec l’écroulement de l’arrogance néo-cons, du « fondamentalisme de marché » comme dit George Soros, de l’exemple démocratique américain avec Trump, c’est toute la voie vers le Progrès, la Démocratie, les Droits de l’Homme et le dollar-étalon qui s’écroule aussi.

Du moins ce que « nous » – Occidentaux – appelions jusqu’à il y a peu progrès, démocratie, etc. Pourquoi croyez-vous que le parangon de cette idéologie progressiste, le parti socialiste français, se soit écroulé ? Et que même Hamon-râ quitte le navire pour imiter Macron et Mélenchon en fondant lui aussi un « mouvement » ! – Parce que l’idéologie universaliste occidentale est morte. Désormais, chaque culture a envie d’ouvrir sa voie originale. Son progrès avec un petit « p », sans vouloir comme nous (dans les instances internationales) l’imposer au monde entier. Nous sommes dans un monde éclaté et plus dans un monde unique. Désormais, « les échanges » – ce phare de la mondialisation – ne se font plus à sens unique, des pays « développés » vers les « moins avancés » ; ni avec une méthode unique, prônée par les Américains du FMI et de la Banque Mondiale ; ni avec un objectif unique, tout déréglementer et laisser agir les forces entre elles. Il n’y a plus de Modèle – même s’il reste la force américaine à imposer sa loi où elle le peut (amendes record UBS et BNP, razzia sur Alstom sous peine de procès, coup d’épaule au président du Monténégro par un Trump imbu de sa personne…).

Reste seulement la puissance de distinguer le vrai du faux, qu’on appelle le ‘bon sens’ – ce que Trump refuse avec toute la force de son narcissisme : n’est « vrai » que ce que lui déclare comme tel – tous les autres sont des menteurs.

En situation de risque, lorsque l’incertitude règne, la décision relève du ‘sens commun’. Le vrai peut parfois se distinguer du faux par le calcul ; mais l’incertitude n’est jamais réduite par le calcul des probabilités. Confondre les deux, croire « la méthode » triomphante, conduit à former de faux savants, des apprentis sorciers imprudents. Ceux qui prennent le procédé pour la vérité, l’interrogatif pour l’impératif, se trompent. L’objectivable et le calculable sont leur seule métaphysique. Ils n’ont plus qu’un rapport purement technique au monde : les valeurs sont des marchandises, les gens des clients ou des pions, les électeurs des pantins, les collègues des « prix » via les écrans de trading. Au contraire, prônait Heidegger, il faut accueillir la présence énigmatique du monde sans y plaquer de suite le préjugé du calculable. Il faut demeurer ouvert à une possible simplicité des choses. Et Hannah Arendt déclarait qu’habiter la terre et partager le monde, c’est faire son deuil de toute conception exhaustive et d’accepter qu’il y ait du non-maîtrisable et de l’imprévisible justement parce qu’il y a d’autres hommes. Le réel n’est pas seulement le rationnel…

La puissance, la connaissance et la moralité changent de mains parce notre discours occidental au monde est dans une impasse intellectuelle, culturelle, économique – donc politique. La justice à laquelle aspirent les hommes n’est pas une puissance qui existe en dehors d’eux, qu’il suffirait de « découvrir » pour la révéler dans sa gloire. C’est bel et bien aux hommes qu’il appartient de faire naître la justice par un lent apprentissage des limites, des relations et de la mesure.

Nous l’avons oublié, dans notre arrogance occidentale dont les Etats-Unis ne sont que la caricature exacerbée. La science n’est pas le scientisme – cette croyance en la toute-puissance du calculable, accolée à l’ignorance de tout le reste. Maintenant que l’incertitude (financière, économique, climatique, biotechnologique, sanitaire, géopolitique, catastrophique) est logée au cœur de nos savoirs et de nos pouvoirs, nous allons peut-être sortir de cet enchantement purement technique pour bâtir un monde nouveau où nous cohabiterons avec les autres, sans l’arrogance qui a été la nôtre depuis cinq siècles (et qui devient celle de l’islam régressif, en retard de l’histoire).

C’est tout cela la leçon des événements récents: la faillite de la finance américaine est la faillite du tout-calculable, de la Raison pure sans débat, du Moi-je-sais-tout sans réflexion ; la faillite de la guerre « démocratique » en Irak et en Syrie est la faillite du « progrès » à l’occidentale, de la liberté imposée de l’étranger, du meccano des peuples et des ethnies ; la faillite du système républicain aux Etats-Unis (mais aussi des partis de gouvernement en Europe) est la faillite des promesses non tenues, de la manipulation des foules, des fausses sincérités idéologiques. La vérité n’est jamais absolue – ni « révélée », ni « scientifique », ni unique – elle se cherche à tout moment par des hypothèses qui se corrigent, des lois provisoires remises en cause, de nouvelles idées dues à de nouveaux savants et de nouvelles expériences. Les « bons élèves », on le voit, ne sont pas ceux qu’on croit !

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Michèle Edmonde Paris, Le silence de l’arc-en-ciel

Le roman a pour thème le handicap, survenu par hasard, par accident, qui peut arriver à n’importe qui. Comment le surmonter ? Faire avec ? Reconstruire une vie différente ?

Angèle, au prénom d’ange et de glace, travaille quelque part dans le social. Au cours d’une visite en voiture, elle est doublée sous la pluie par une puissante voiture qui dérape en aquaplaning, et c’est l’accident. Un amas de tôles et de ferraille qui laissent la victime meurtrie et paralysée, ne pouvant plus parler.

Les institutions, la famille, l’aide-soignante, les autres malades, les relations, vont peu à peu permettre de réémerger. Tant que l’on ne se sent pas seul, un espoir subsiste, tel est peut-être le message du livre. Un autre est que le silence imposé peut être compensé par le regard et l’écoute de l’arc-en-ciel des autres, à condition d’avoir une force en soi. « Cette nouvelle souffrance sera offerte » p.37 ; « sa passion à l’écoute de l’autre » p.38, ces expressions très catholiques sont orientées social-optimiste. Le lecteur ressent cela comme un peu boy-scout, New Age ou gauche façon 1981 (avant la victoire) mais, pour la génération du baby-boom, ça tient.

En revanche phrases courtes, points de suspension, d’exclamation, majuscules, retours à la ligne – tout pointe visuellement l’émotion. Réussit-on un roman en pavant d’émotions ses bonnes intentions ? La maîtrise manque un brin, le recul nécessaire à l’analyse, la distance exigée pour l’empathie. Le lecteur se trouve emporté dans un tourbillon d’affects et ne sait plus où il en est avant que, vers le milieu du roman, tout finisse par s’apaiser suffisamment pour y voir clair. Il n’y a pas que l’élan pour bien écrire. Sans élan, pas de roman, mais sans construction non plus.

Exprimer n’est pas « hurler » comme il est manifesté trop souvent dans le livre. Tout comme ce jargon du branché courant, si peu efficace pour transmettre une idée : « revendiquer son autonomie », « un impact sur toi », « reconstruction de la cellule familiale », « le manque de l’autre », « garder son vécu ». Exprimer, c’est dire en mots précis et non enchaîner des mots-valise dont le sens, déjà très flou, sera oublié dans dix ans. Des « haïkus » (bien peu japonais) en tête des chapitres, une profusion de « remerciements » avant même de lire, et sur deux pages… Tout cela concourt-il à faire de ce roman un bon roman ? Trop, c’est trop, peut-être.

Le lecteur aborde l’histoire confusément. Il passe d’un personnage à l’autre en chapitres éclatés, lettres insérées, pages de calepin, journal de bord du siècle passé. Est-ce l’accident qui produit ce kaléidoscope qui éclate le temps selon les bouffées affolées de l’esprit ? Pourquoi pas. Mais quelques petites remarques amicales : ces prénoms décalés qui se veulent à toute force originaux, comme Silvin (sans a), Poline (sans au), à quoi servent-ils dans l’histoire ? Volonté de faire « moderne » ? Post-68 ? Il manque cependant les SMS et les vidéos… comme dans un entre-deux de la « modernité ». Les trois filles d’Angèle enregistrent leurs messages sur cassette, à l’heure où l’on joue du Smartphone dès 7 ans. Le lecteur a le sentiment de se retrouver suspendu dans ce qui n’est ni du passé ni du « post-moderne ». Pourquoi ne pas avoir actualisé ces détails de la vie courante ?

Pour un premier roman, disons qu’il se lit bien, même si le thème choisi du handicap est très fort, donc difficile à traiter. Parce qu’il s’agit d’un thème fort le lecteur demande du soin d’écriture, les mots justes et une approche délicate. « Même si écrire est son métier, elle n’écrit peut-être pas aussi justement quand il s’agit de parler d’elle et de tout ce qu’elle ressent au plus profond d’elle-même. Elle essaie, personne ne lui dira si oui ou non elle a le juste ton. Elle est elle-même son propre ‘client’ » p.34. L’objectif de cette chronique est de dire que le ton va trop vers le pathos et pas assez vers la relation (ce que l’auteur a senti vers le milieu de l’histoire, et a corrigé peu à peu). Il est de dire aussi que le roman tient et que l’on s’attache doucement aux personnages, même s’ils apparaissent presque « idéaux » (la victime, le mari, les filles, la soignante, la jeune handicapée amie…).

L’auteur décrit « cette maman anéantie (…) mais plus forte que tout par son amour de la vie et de sa famille, qui a écrit sa douleur, qui a su aussi écrire la douleur de certains autres pour mieux se reconstruire et surtout recoudre point par point le tissu déchiré de ses attachements » p.190. Tout est dit de la force qu’il faut, du désir de relations réciproques et de l’aide que tous les bien-portants se doivent d’apporter aux handicapés – qui dépendent d’eux mais qui leur apportent aussi leur humanité.

Michèle Edmonde Paris, Le silence de l’arc-en-ciel, 2017, éditions Les soleils bleus, 191 pages, €18.00 www.lessoleilsbleus.com

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

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Flaubert et le tempérament artiste

Nul n’écrit bien sans passion. Ni sans travail non plus, mais il vient par-dessus. Il faut l’instinct du sujet, la passion d’écrire et la raison qui maîtrise et ordonne.

En janvier 1860, Flaubert écrit à son amie Edma Roger des Genettes : « Le tempérament est pour beaucoup dans nos prédilections littéraires. Or, j’aime le grand Voltaire autant que je déteste le grand Rousseau ; et cela me tient au cœur, la diversité de nos appréciations. Je m’étonne que vous n’admiriez pas cette grande palpitation qui a remué un monde. Est-ce qu’on obtient de tels résultats quand on n’est pas sincère ? Vous êtes, dans ce jugement-là, de l’école du XVIIIème siècle lui-même qui voyait dans les enthousiasmes religieux des mômeries de prêtres. Inclinons-nous devant tous les autels. Bref, cet homme-là [Voltaire] me semble ardent, acharné, convaincu, superbe. Son Écrasons l’infâme me fait l’effet d’un cri de croisade. Toute son intelligence était une machine de guerre. Et ce qui me le fait chérir, c’est le dégoût que m’inspirent les voltairiens, des gens qui rient sur les grandes choses ! Est-ce qu’il riait, lui ? Il grinçait ! » (Correspondance III 72).

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Flaubert aimait Voltaire parce qu’il était un positif doublé d’un enthousiaste – tout le contraire de Rousseau, pétri de ressentiment et de lâchetés (au point d’abandonner les enfants qu’il faisait au hasard des servantes). Voltaire écrivait à la Montaigne, comme une « soldatesque » : droit au but. Toute sa volonté était de croisade. « Toute son intelligence était une machine de guerre. » Mais Voltaire n’était pas romancier – cet inventeur de mondes. Le romancier, tel un dieu, s’efface devant sa création : il reste personnellement neutre, il se laisse posséder par ses personnages inventés.

Voltaire, lui, donnait sans cesse son avis. C’était un essayiste de talent mais un analyste – pas un créateur. « On s’extasie devant la correspondance de Voltaire, écrit Flaubert le 26 août 1853 à sa maîtresse Louise Colet. Mais il n’a jamais été capable que de cela, le grand homme ! c’est-à-dire d’exposer son opinion personnelle ; et tout chez lui a été cela. Aussi fut-il pitoyable au théâtre, dans la poésie pure. De roman il en a fait un, lequel est le résumé de toutes ses œuvres, et le meilleur chapitre de Candide est la visite chez le seigneur Pococurante, où Voltaire exprime encore son opinion personnelle sur à peu près tout. Ces quatre pages sont une merveille de la prose. Elles étaient la condensation de soixante volumes écrits et d’un demi-siècle d’efforts. Mais j’aurais bien défié Voltaire de faire la description seulement d’un de ces tableaux de Raphaël dont il se moque. Ce qui me semble, à moi, le plus haut dans l’Art (et le plus difficile), ce n’est ni de faire rire, ni de faire pleurer, ni de vous mettre en rut ou en fureur, mais d’agir à la façon de la nature, c’est-à-dire de faire rêver. Aussi les très belles œuvres ont ce caractère. Elles sont sereines d’aspect et incompréhensibles » (Correspondance II 417).

Pour « faire rêver », il faut se contenter de décrire sans expliquer : « sereines d’aspect et incompréhensibles ». Faire naturel, c’est préciser la nature sans rien lui ajouter mais en détourant ses traits. Pour cela, ne pas démonter ses rouages mais les laisser vivre leur vie. Rester démiurge à la manière grecque, pas comme un Dieu jaloux intervenant sans cesse et tonnant comme dans la Bible.

Ce n’est ni l’idéalisme, ni le matérialisme, ni même le réalisme mais, selon Flaubert, le « naturalisme ». Un courant littéraire qui ira jusqu’au Surréalisme, ce réel non pas platement exposé mais souligné, plus vrai que nature mais nullement inventé.

Ce pourquoi Flaubert révère la « force », le « lyrisme », « cette grande palpitation qui a remué un monde ». Il écrit à Louise Colet, le 15 juillet 1853 : « Les chevaux et les styles de race ont du sang plein les veines, et on le voit battre sous la peau et les mots, depuis l’oreille jusqu’aux sabots. La vie ! la vie ! bander, tout est là ! C’est pour cela que j’aime tant le lyrisme. Il me semble la forme la plus naturelle de la poésie. Elle est là toute nue et en liberté. (…) Aussi, comme les grands maîtres sont excessifs ! Ils vont jusqu’à la dernière limite de l’idée. (…) Les bonshommes de Michel-Ange ont des câbles plutôt que des muscles. Dans les bacchanales de Rubens on pisse par terre. Voir tout Shakespeare, etc., etc., et le dernier des gens de la famille, ce vieux père Hugo. Quelle belle chose que Notre-Dame ! J’en ai relu dernièrement trois chapitres, le sac des Truands entre autres. C’est cela qui est fort ! Je crois que le plus grand caractère du génie est, avant tout, la force. Donc ce que je déteste le plus dans les arts, ce qui me crispe, c’est l’ingénieux, l’esprit » (Correspondance II 385). Nietzsche ne dira pas autre chose : l’esprit seul reste sec sans la volonté, qui vient de l’instinct de vie qui donne envie et des passions qui font désirer.

Être artiste réclame du « tempérament ». Être romancier, ce n’est pas être « journaliste » ! (Correspondance II 806)

Gustave Flaubert, Correspondance, t.II, édition Jean Bruneau, La Pléiade, Gallimard 1980, 1542 pages €61.00

Gustave Flaubert, Correspondance janvier 1859-décembre 1868, t.III, édition Jean Bruneau, Pléiade, Gallimard 1991, 1727 pages, €63.50

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Gide et la post-vérité

Le président Donald Trump, aussi éléphantesque dans le magasin de porcelaine démocratique que l’appendice dont il porte le nom, n’a rien inventé. La post-vérité est le nom contemporain du mensonge déconcertant. Staline en était passé maître, élevé au cynisme de Lénine (qui était certain d’avoir ‘scientifiquement’ raison) et à la propagande de Goebbels (qu’il admirait fort). André Gide le rappelle dans son Journal.

Il l’a seriné contre le moralement correct bourgeois de son temps, jusqu’à ce que Freud montre que « le sexe » pouvait faire l’objet d’une réflexion, d’un discours et d’un savoir – pas seulement d’une réaction offusquée ni du déni le plus honteux.

Il l’a affirmé contre la pression catholique, « scandalisée » évidemment – moins d’ailleurs par ses mœurs que par son esprit de libre-examen. Cette propension protestante ne pouvait être qu’hérésie pour un catho, sentir le souffre et montrer la griffe du diable.

Il l’a réitéré à propos de l’URSS dont il avait vu les débuts avec bienveillance et même optimisme, et qui l’a déçu rapidement dès qu’il a pu en mesurer sur place les limites orwelliennes : « Toute pensée non conforme devient suspecte et est aussitôt dénoncée. La terreur règne ou, du moins, s’efforce de régner. Il n’est plus de vérité qu’opportune ; c’est-à-dire que le mensonge opportun fait prime et triomphe partout où il peut. Les ‘bien-pensants’ seuls auront droit à l’expression de leur pensée. Quant aux autres, qu’ils se taisent, ou sinon… » 15 janvier 1945, p.1009.

Sinon, c’est le goulag pour les sans-grades, le procès public où les « aveux » sont extorqués par torture, torture des proches, ou carrément inventés. La lutte antinazie oblige à composer avec le stalinisme soviétique, « mais demain, c’est contre ce nouveau conformisme qu’il importera de lutter » p.1010.

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Contre tous les conformismes. Qu’ils soient raciaux, nationaux, sociaux, familiaux ou amicaux. Certes, nul ne pense tout seul, nul n’a raison sans raison – mais les bêtes humaines sont moins intelligentes qu’elles le croient. Le mimétisme, la pensée unique, l’influence du groupe, les mots d’ordre de foule, tout cela inhibe la raison au profit de la horde. Gide affirme donc avec raison : « Ce n’est que lorsqu’elle diffère des autres qu’il m’importe d’exprimer mon opinion, et qu’il m’apparaît que celle-ci mérite d’être dite, vraie ou fausse » 18 janvier 1945, p.1012.

Chacun peut y réfléchir, opposer des arguments, en bref débattre. Ce qui est le propre de la politique comme de l’expression démocratique. Sans débat, sans opinions contradictoires, sans liberté de penser, d’exprimer et de croire – pas de démocratie possible. C’est ce que Lénine, Staline et leurs épigones Mao, Castro, Pol Pot, Kim Jong-Il, Daech ont montré par expérience in vivo. C’est ce que Poutine, Erdogan, Maduro, Duterte, Trump assument aujourd’hui sous l’apparence démocratique – et l’islam salafiste sous l’apparence religieuse. En attendant tous les autres, qui piaffent à la porte : Le Pen ou Mélenchon en France notamment, mais aussi les idiots utiles à toutes les pensées totalitaires.

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Pour tous ces gens, seul compte la force. Le droit légitime est celui du plus fort. La loi, celle de la jungle. L’histoire n’est faite que par les vainqueurs. Celui qui se veut roi peut se pavaner nu, aucun courtisan ne le verra, sous peine d’avoir la tête tranchée. Seul l’enfant dit que le roi est nu. Andersen ne dit pas ce qu’il advint de l’enfant. Nous, nous le devinons.

André Gide, Journal II, 1926-1950, édition Martine Sagaert, Gallimard Pléiade 1997, 1649 pages (1106 pages sans les notes), €76.50

André Gide, Journal – une anthologie 1889-1949 (morceaux choisis), Folio 2012, 464 pages, €9.30

Le site André Gide en anglais http://www.andregide.org/

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Erskine Caldwell, Le bâtard

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Sans concession morale, rédigé au degré zéro de l’écriture, au ras des gens, le bâtard dont l’auteur retrace la vie est une créature du Sud américain, du machisme ambiant, du racisme ordinaire. Nous sommes à la fin des années 1920 qui verront la Grande dépression économique de 1933 suivre la crise boursière de 1929 puis la crise financière de 1930. Après la parution du livre, le capitalisme s’affolera dans la spéculation, préparé par le mépris des possédants pour les pauvres, qualifiés de perdants.

Le Sud, où l’auteur est né en 1903, recèle la quintessence du peuple perdant. Il a perdu la guerre de Sécession, perdu ses valeurs aristocratiques, perdu l’estime de soi sous les critiques de la presse du nord. Le « petit Blanc » est aussi pauvre que le Noir, mais ne peut se raccrocher à rien. Son sentiment de dégradation est peint ici de façon complète.

Gene Morgan est en effet « fils de pute » au sens littéral, haï par sa mère dès sa naissance parce qu’il l’empêche de se faire les dizaines de mecs dans la soirée qui la font vivre. Elle a failli le tuer et il est sauvé par une négresse qu’il lâchera à 11 ans pour se faire tout seul, en jeune macho sans scrupules. Pas étonnant qu’il soit phallocrate, usant des filles comme de « trous à boucher » (selon la métaphysique de Sartre). Pas étonnant qu’il soit raciste, les Noirs restant à cette époque illettrés et trop peureux pour s’affirmer. Pas étonnant qu’il soit violent, on ne peut se faire soi-même sans en vouloir et en rajouter sur sa virilité. Gonflé de désirs divers, s’abrutissant au travail physique torse nu dans un moulin à coton ou dans une scierie, s’assouvissant sur les femmes qui passent ou dans l’alcool malgré la Prohibition, n’hésitant pas à tuer (même à la scie industrielle), Gene est un jeune : brut, direct, sans pitié. Ce genre d’animal a-t-il une âme ?

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La peinture au vitriol de cette société qui – une grande crise plus tard – votera Trump sans plus d’état d’âme, est si réaliste qu’elle garde des échos aujourd’hui. C’est bien cette société-là qui revient, celle des déclassés, des oubliés, des loosers. Celle qui veut sa revanche sur les autres, sur la société et sur le monde entier. Celle qui marmonne Dieu en piétinant ses créatures, qui impose sa force tant qu’elle existe – puis disparaît par « sélection naturelle » dès qu’elle décline un peu. Une société à la Poutine, dure aux faibles, serviles aux forts.

Le sexe est soumis à cette revanche, pratiqué comme une prédation. Jusqu’au bouleversement de l’amour, qui peut arriver comme une grâce. Gene, en effet, après avoir pris, baisé, violé sans vergogne sa vie durant, tombe en amour d’une « enfant » de 15 ans, peut-être sa demi-sœur. Elle est fragile, vierge et l’émeut. Ce n’est pas une chose à jeter, comme les autres, mais un ange à protéger. Il la ravit, l’emmène loin de sa ville où elle pourrit, ils font un petit.

Mais nul ne vit en diable sans conséquences : le bébé est anormal, trop faible, épileptique et velu. Un vrai dégénéré. Le fils de pute sans âme peut-il engendrer autre chose qu’un monstre ?

Nous sommes en plein dans la psyché américaine, névrosée d’Ancien testament et de Morale biblique rigoriste (Caldwell est né presbytérien). Il y est dit que chacun a un destin et ne peut y échapper ; que les tares sont héréditaires ; que le rachat n’est qu’éphémère. Ce Blanc a une existence noire, telle est la malédiction du Sud. L’animal humain ne peut connaître la rédemption sans un effort continu – qu’il n’est pas prêt à faire le plus souvent, ou n’en a pas la capacité. Et cela, c’est le père qui la donne, lui qui élève le garçon au moins par son exemple, comme le Shériff a élevé son John.

Ici, l’homme ne fait pas l’histoire, pas même la sienne. Il est le jouet de forces qui le dépassent, l’hérédité, l’éducation, la société. La force de ce premier roman vient de l’écriture. Son détachement clinique suggère un cynisme qui fera interdire le livre à sa parution, mais c’est ainsi que les choses arrivent : par hasard, par accident, les circonstances. C’est ainsi que John, le copain de Gene, a couché dès ses 11 ans avec des filles de joie mais, avec Rose, « ils avaient commencé ensemble leur vie d’adulte » quelque part avant 14 ans, dit l’auteur avec naturel (chap. VI). Les choses arrivent, tout simplement, comme chez les bêtes, le meilleur (l’amour) comme le pire (l’avilissement, la mort).

L’auteur, connu plus tard pour La route au tabac, est un écrivain naturaliste. Il est mort en 1987, avant le premier des krachs qui ont jalonné la période récente.

Erskine Caldwell, Le bâtard (The Bastard), 1929, Livre de poche Biblio 2014, 168 pages, €5.90

e-Book format Kindle, €6.99

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Comment considérer mes critiques sur ce blog ?

Il m’arrive assez souvent d’être sollicité pour chroniquer tel ou tel livre venant de paraître, ou un disque, plus rarement un film ou une pièce de théâtre. J’expose ici mes goûts – qui sont moi – et je dis franchement si cela me convient ou pas. Mais je dis toujours pourquoi.

Vous ne trouverez donc jamais de critique injuste ni calomnieuse de ma part, mais des arguments pour et contre. Toute personne qui écrit ou qui chante se croit grand artiste – et c’est bien humain ; la stratégie du déni permet l’optimisme de se croire méconnu, car tant de richesses sont en leur âme qu’ils sont tout étonnés de constater que les autres ne le voient pas. Mais s’il est nécessaire de croire en soi, le narcissisme est un défaut : tout passe, tout change et chacun est perfectible. La science des mots s’acquiert par le labeur et avec les années, elle ne naît pas toute armée du petit cœur gros comme ça qui veut « s’exprimer ».

lecture

Dire s’apprend, dire bien se travaille, communiquer ne vient qu’ensuite.

Ce qui compte avant tout est l’adéquation des mots que l’on emploie à ce que l’on veut dire. La pulsion, le sentiment, l’argument, la grâce exigent des mots précis, si possible avec le moins d’adjectifs – qui appauvrissent en qualifiant. « Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement – et les mots pour le dire arrivent aisément » : apprend-t-on encore aux écoles cette maxime de Boileau qu’on ne lit plus guère ? (L’art poétique, 1674).

Une fois les mots précis choisis (et sans cesse vérifiés pour le sens), leur agencement dans une phrase claire ou une ellipse poétique se travaille. Il s’agit là du style – or « le style est l’homme même » (pris au sens neutre d’humain) : apprend-t-on encore aux apprentis écrivains ou paroliers-musiciens cette maxime de Buffon qu’on lit moins encore ? (Discours à l’Académie, 1753). L’auteur ajoutait : « si les ouvrages qui les contiennent ne roulent que sur de petits objets, s’ils sont écrits sans goût, sans noblesse et sans génie, ils périront, parce que les connaissances, les faits et les découvertes s’enlèvent aisément, se transportent et gagnent même à être mis en œuvre par des mains plus habiles ». C’est pourquoi les facilités de langage d’époque ne passent pas les années (qui lit encore l’argot des années 50 de certains romans ?). La veulerie démagogique du clin d’œil aux lecteurs (et lectrices), tellement à la mode dans les médias, ne doit pas contaminer l’œuvre écrite si elle veut faire trace. Ceux qui écrivent comme ils parlent, même s’ils parlent bien, écrivent mal. Car la lecture n’est pas l’écoute, aucune personne n’est en face de vous avec ses regards, son ton, ses mimiques, ses gestes, son attitude : tout doit passer par les mots.

Tout cet effort se doit d’être pris dans une architecture, qui fait partie du style. Ecrit-on un roman ? – il y faut de l’action, de la psychologie, une histoire (voyez Stendhal ou Flaubert). Ecrit-on un essai ? – il y faut un thème clair, des arguments étayés et des propositions (lisez Montaigne ou Alain). Ecrit-on une œuvre poétique ? – il y faut du rythme, une mélodie (même en prose), des mots qui ouvrent l’imagination et des juxtapositions qui créent de l’étincelle (étudiez Rimbaud, Baudelaire ou Mallarmé). « Le style doit graver des pensées, ils ne savent que tracer des paroles », résumait avec profondeur Buffon.

C’est cet ensemble que j’évalue à la lecture d’une œuvre, à l’écoute d’une voix, au suivi d’une pensée. Suis-je exigeant ? Comment ne pas l’être devant l’avalanche des publications annuelles qu’une seule vie ne suffirait pas à découvrir ? Est-il toujours pertinent « d’exprimer » son petit moi alors que tant d’autres le font qui méritent bien mieux d’être lus, écoutés ou considérés ? Mon jugement est esthétique, non moral ; lorsque des opinions ne sont pas les miennes, je le dis et j’argumente, mais exposer ses opinions n’est en soi pas négatif, cela permet le débat et la diversité des façons de voir.

Oui, la critique se doit d’être précise et impitoyable, mettant le doigt où sont les faiblesses.

L’auteur, tout à son œuvre, ne les voit pas car il est rempli d’affection pour sa production comme un parent est empli d’amour pour son enfant. Ce ne sont que les autres, les oncles, les parrains, les voisins, les éducateurs, qui voient leurs faiblesses et leurs talents. L’auteur, comme le parent, est aveugle – sauf à laisser passer le temps. C’est pourquoi il est utile d’écrire dans la fièvre puis de laisser reposer. Ensuite, d’autres choses vécues entre temps, il faut reprendre son ouvrage afin d’élaguer, de préciser, d’ajuster. Ainsi se crée une tapisserie ou se forge une épée ; l’art de composer est un artisanat.

C’est ainsi que l’on aide les auteurs à se voir tels qu’ils sont – et non tels qu’ils se voudraient être : dire les défauts autant que les qualités. Il n’y a rien « d’injuste » à dire que tout le monde qui écrit n’est pas beau, gentil ; il n’y a aucune « inégalité » à constater que tout le monde n’est pas promis à la gloire. La seule égalité qui vaille est celle de la perfection : tendre à s’améliorer, vouloir s’égaler aux plus grands, voilà qui élève et qui permet de faire mieux, en emportant le lecteur vers le meilleur de lui-même. Ce n’est pas « soi » qu’on exprime, c’est avant tout un souffle que l’on fait passer, une force que l’on chevauche, une voix inédite – pour les autres, avant soi.

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Vous n’êtes pas obligés de me lire si votre narcissisme en est blessé.

Oubliez-moi et suivez votre chemin, je reste dans le mien – qui est bénévole et gratuit. Certains blogs réclament 15€ pour faire une critique positive ; je ne réclame rien, que le service de presse pour quand même lire ou écouter, ou une invitation pour le théâtre, le cinéma ou l’exposition – ce qui est le minimum pour évaluer. J’ai pour ma part publié une nouvelle à 16 ans, quelques articles et deux livres (sous mon vrai nom), mes chroniques de livres sont en tête sur mon blog cet automne. Je sais donc comment écrire fonctionne et comment le travail de bonne édition est long et douloureux, mais nécessaire. Aduler n’est pas accompagner, mais plutôt desservir. Il ne faut pas « se croire » mais « faire constater » – rien de tel qu’un œil neuf, inféodé à aucun prix ni à personne, pour que les yeux se dessillent et que l’on remanie pour améliorer. Mais rien n’empêche l’exercice d’admiration si cela est justifié : vous le constaterez assez souvent si vous me lisez.

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Pourquoi les critiques négatives sont-elles si rares ? Par peur de faire de la peine ? Ce serait positif. Hélas ! C’est bien pire : il s’agit de flatter pour se faire bien voir, reconnaître, célébrer. Où le narcissisme contemporain ne va-t-il pas se nicher ? Comme le dit Alain (Propos 508, mai 1930, Pléiade tome 2) : « Le premier fripon conduit leurs pensées, si seulement il sait flatter. Aussi ces crédules sont-ils rongés de doutes, c’est-à-dire guéris d’un flatteur par un autre flatteur. Il fallait douter par connaissance de soi, non par expérience des flatteurs ; mais c’est la difficile école, et même ignorée »

Buffon, Discours de réception sur le style, 1753

L’expression de Buffon fait école

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Schwarzenegger, Commando

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Déjà vu trois fois au moins depuis sa sortie, Commando ne cesse de me divertir. J’y vois la version yankee des Tontons flingueurs : courte vue, actes simples et répliques en béton.

Arnold Schwarzenegger en ex-colonel des commandos est une montagne de muscles dont le générique détaille avec gourmandise les bosselures et dont on s’étonne encore aujourd’hui que les ligues antipédophiles n’aient pas interdit le plan-séquence où la frêle Alyssa Milano, 12 ans, écrase sa joue droite sur le pectoral nu gonflé de son père. Arnold est un bulldozer programmé : une seule chose à la fois, la mission jusqu’au bout, et tant pis pour les à côté et les conséquences.

Car il est retourné aux champs le devoir accompli, comme Cincinnatus : « Les envoyés du Sénat le trouvèrent nu et labourant au-delà du Tibre : il prit aussitôt les insignes de sa dignité, et délivra le consul investi », décrit Aurelius Victor dans les Hommes illustres de la ville de Rome. Schwarzy n’est pas nu mais fend des bûches avant d’être nourri d’un sandwich indéfinissable par sa gamine ; tous deux sont retirés dans une vallée déserte. Mais il n’y aurait pas d’histoire si un grand con de général (James Olson) ne venait troubler cette retraite en hélicoptère, signalant évidemment à tous les ennemis où se trouve le repaire de celui qu’ils traquent. La bêtise des robots militaires qui tiennent lieu d’officiers aux États-Unis est toujours une inénarrable source de plaisir : une seule chose à la fois, la mission jusqu’au bout, et tant pis pour les à côté et les conséquences.

Le stupide général Franklin Kirby annonce donc à son ex-subordonné colonel John Matrix que les membres de son ex-commando tombent l’un après l’autre, assassinés par de mystérieux commanditaires. Ils vont donc remonter jusqu’à lui, Schwarzy, et lui faire son affaire, celle de sa fille en prime avec quelques gâteries préalables. Bon, le colonel promet de se méfier.

Mais les hélicos sitôt partis dans un vacarme de Vietnam, un staccato de fusil-mitrailleur étend raide les deux « soldats d’élite » laissés par le général en renfort, qui discutent comme des benêts à deux pas l’un de l’autre au lieu de surveiller les environs séparés, en silence et camouflés. Ces « spécialistes » à l’américaine, formés à grands frais et entraînés durant des années, ne connaissent même pas le B.A.-BA de l’art du camouflage FOMEC B, enseigné au troufion du service militaire : faire attention aux Formes, aux Ombres que l’on porte, aux Mouvements que l’on fait, aux Éclats de l’on projette avec ses objets métalliques ou ses jumelles, aux Couleurs sur soi qui jurent avec l’environnement, enfin au Bruit. Exit les spécialistes stupides, reste Jenny qui « va se cacher dans sa chambre », idée idiote que n’importe nervi détecte immédiatement : elle se fait enlever.

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Suit alors une invraisemblable mais réjouissante lutte contre la montre pour la retrouver, rythmée par le décompte des heures. Schwarzy est « convaincu » d’aller assassiner le nouveau dictateur du Valverde, État croupion d’Amérique du sud soutenu par la CIA et qu’il a contribué à mettre en place. Le sinueux et cruel général Arius (Dan Hedaya) joue le parfait latino d’opérette, obsédé par le titre de président. Nous sommes en pleine destinée : une seule chose à la fois, la mission jusqu’au bout, et tant pis pour les à côté et les conséquences.

Tout est bon pour réussir, ce qui donne quelques scènes d’anthologie : Henriques (Charles Meshack) tué d’une clé du bras sur le siège d’avion à côté, la sortie du héros par le train d’atterrissage, la façon de faire parler Sully (David Patrick Kelly), le dragueur pervers au menton Dalton, en le suspendant par un pied au-dessus du vide, la bagarre au motel avec le tueur Crooke (Bill Duke) jusque dans la chambre d’un couple à poil en train de baiser, l’ouverture du hangar à matériel de la Garde nationale au bulldozer, le démarrage forcé de l’hydravion d’un bon coup de poing sur le tableau de bord, jusqu’à l’île du général Arius, où plusieurs dizaines de sbires de sa suite – pas moins – sont descendus avec une panoplie d’armes diverses : lance-roquettes M202 FLASH, fusil d’assaut Valmet, mitraillette Uzi 9mm, pistolet Desert Eagle .357 Magnum, fusil à pompe Remington 870 calibre 12, mines M18A1 Claymore, couteau de chasse de 20 cm, grenades, grappin, kunaïs… Il y aura au total 81 mort dans le film, selon les fans. L’amour des armes, l’amour de la technique américaine, l’amour de la panoplie, sont autant de gentils travers qui dénotent le Yankee.

Il y a de l’astuce mais pas d’intelligence, le personnage se laisse guider par ses ennemis, hanté par la rivalité jalouse et un brin homosexuelle de Bennett (Vernon Wells) qu’il a chassé du commando jadis, remontant la filière étape par étape comme on monte aux barreaux d’une échelle. A chaque fois il fonce, invulnérable moins par son art que par sa certitude ancrée : une seule chose à la fois, la mission jusqu’au bout, et tant pis pour les à côté et les conséquences.

C’est un divertissement fort bien fait typique des années Reagan, rythmé comme pour une publicité America is back, avec un rock d’enfer à la fin… où le lonesome cow-boy, qui a vaincu à lui tout seul une armée, repart vers sa vallée torse nu en tenant contre lui sa petite fille.

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Ce que cela nous dit des États-Unis ? Que le patriotisme est pour toute la vie et que l’on ne peut pas prendre sa retraite, que seules les choses simples se règlent simplement, qu’il faut donc définir clairement le Bien et le Mal pour être sans état d’âme, qu’il suffit d’oser avec assez de force et de ne jamais se laisser détourner, que le matériel compte autant que la personne mais comme outil qu’on jette une fois usé…

Simpliste ? Oui, mais efficace. C’est du cinéma, bien sûr, mais il véhicule une certaine idée de comportement.

DVD Schwarzenegger, Commando film de Mark L. Lester, 1985, avec Arnold Schwarzenegger, Vernon Wells (Bennett), Rae Dawn Chong et Alyssa Milano (Jenny), 20th Century Fox, €7.48

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Flaubert au collège

« Je fus au collège dès l’âge de dix ans et j’y contractais de bonne heure une profonde aversion pour les hommes – cette société d’enfants est aussi cruelle pour ses victimes que l’autre petite société – celle des hommes. Même injustice de la foule, même tyrannie des préjugés et de la force, même égoïsme, quoi qu’on ait dit sur le désintéressement et la fidélité de la jeunesse. Jeunesse – âge de folie et de rêves, de poésie et de bêtise, synonymes dans la bouche des gens qui jugent le monde ‘sainement’. J’y fus froissé dans tous mes goûts – dans la classe pour mes idées, aux récréations pour mes penchants de sauvagerie solitaire. Dès lors, j’étais un fou. J’y vécus donc seul et ennuyé, tracassé par mes maîtres et raillé par mes camarades. J’avais l’humeur railleuse et indépendante, et ma mordante et cynique ironie n’épargnait pas plus le caprice d’un seul que le despotisme de tous. » (Les Mémoires d’un fou, 1838, p.472).

flaubert enfant

Flaubert a 16 ans et dédie le manuscrit à son ami du collège royal de Rouen Alfred Le Poittevin, dont il fera du neveu – Guy de Maupassant – son disciple et son fils adoptif. De Louis Bouilhet, autre ami de collège, il assurera la correction de ses pièces et de son œuvre posthume. Il a eu plusieurs accessits en thème latin, français, géographie et histoire. Il écrit beaucoup, encouragé à 13 ans par un prof. Le collège est donc loin de ce désert hostile qu’il décrit complaisamment. Il a des amis, il réussit dans certaines matières, quand les profs parviennent à l’intéresser.

Mais c’est bien là, dans ce microcosme social, qu’il découvre l’envers du décor. La ‘bonne’ société se pare de vertu, mais elle n’agit que dans le vice. La basse envie se masque sous l’appel à la générosité ; la débauche sous le cotillon de la morale ; l’ambition vaniteuse sous le dévouement ‘politique’…

Il découvre Rabelais et son grand rire qui se moque des puissants et des vaniteux. Il invente Yuk, le dieu du grotesque, celui qui met en lumière la cruelle dérision des hommes. Il est la Vérité sous les oripeaux de la morale et de la vertu. Flaubert est bien de ce ‘siècle du soupçon’ bouleversé par la Révolution, et qui allait remettre en cause l’idéalisme venu de la religion comme des Lumières. Nietzsche, Marx et Freud, entre autres, feront de leur œuvre une analyse aiguë des tartufferies sociales et morales.

Rêver est interdit par la doxa bourgeoise qui exige que toute existence soit ‘activiste’ et toute pensée ‘positive’ : « et quand je me réveillais avec un grand œil béant, on riait de moi – le plus paresseux de tous, qui jamais n’aurait une idée positive, qui ne montrait aucun penchant pour aucune profession, qui serait inutile dans ce monde où il faut que chacun aille prendre sa part du gâteau, et qui enfin ne serait jamais bon à rien, tout au plus à faire un bouffon, un montreur d’animaux, ou un faiseur de livres » (id. chap.3 p.474). Cette énumération répète bien entendu les ‘scies’ que l’élève Flaubert devait entendre de la part de cette ‘sagesse des nations’ incarnées par les profs bourgeois, tout emplis de la mission de formater de bons travailleurs dociles et productifs.

Le monde a-t-il changé depuis 1830 ? La bêtise en milieu scolaire continue d’exister, le harcèlement des petites brutes aussi envers les êtres sensibles – comme en témoigne ce blog sympathique de Guillaume le Breizh boy. Quiconque a l’expérience du chômage, à défaut de celle du collège déjà bien loin, reconnaît là les ‘scies’ du cadre installé, qui juge en bourgeois nanti celui qui vient le solliciter pour un poste : « comment, vous avez tenu plusieurs fonctions, sans montrer aucun penchant pour aucun métier, vous semblez inutile dans ce monde où il faut que chacun aille prendre sa part du gâteau, dans ma société vous ne serez jamais bon à rien, tout au plus à faire un bouffon, ou un faiseur de livres… » La ‘bêtise’ cadre, bourgeoise ou fonctionnaire (deux statuts assis) traverse les siècles sans jamais s’user.

« Je n’ai jamais aimé une vie réglée, des heures fixes, une existence d’horloge où il faut que la pensée s’arrête avec la cloche, où tout est monté d’avance pour des siècles et des générations. Cette régularité sans doute peut convenir au plus grand nombre, mais pour le pauvre enfant qui se nourrit de poésie, de rêves et de chimères, qui pense à l’amour et à toutes les balivernes, c’est l’éveiller sans cesse de ce songe sublime, c’est ne pas lui laisser un moment de repos, c’est l’étouffer en le ramenant dans notre atmosphère de matérialisme et de bon sens dont il a horreur et dégoût » (p.477). Pas de pitié pour les déviants ! Le formatage social commence par l’école, donc par l’esprit étroit qui prépare si bien aux professions juridiques, économiques et administratives. Ce pourquoi ceux qui réussissent le mieux dans le cursus scolaire font de bons exécutants, professeurs distingués et administrateurs zélé d’État, énarques sans vagues ou ingénieurs dociles. Les meilleurs d’entre eux – ceux à qui l’on a appris à ne pas réfléchir – useront des maths comme d’une philosophie : tout est calculable, rien de ce qui n’est pas quantifiable ne mérite l’examen, tout se mesure et se paye. Le reste ? – Il n’existe pas, voyons.

Dans ce domaine du matérialisme positiviste – qui sait mieux que vous-même ce qui est bon pour vous – la France est en pointe. Chaque fonctionnaire formaté ENA ou Polytechnique se sent la mission de convertir les citoyens. Lui sait ‘La’ Vérité (car il n’y en a qu’une, comme on apprend à l’école). Tout débat est donc vain, tout particularisme une déviance et toute revendication une maladie de l’esprit.

Magnifique collège, qui apprend avant tout la « tyrannie des préjugés et de la force » : c’est toute la société qui s’y reproduit – et ça commence aujourd’hui, à la rentrée.

Gustave Flaubert, Œuvres de jeunesse (10-25 ans), Pléiade Gallimard 2001, 1667 pages, €59.00

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Hypothèse Macron

Emmanuel Macron a démissionné. A 38 ans, il veut un projet pour la France et se positionne pour l’avenir. A court terme ? A long terme ? Nul ne sait, pas plus lui-même que les « commentateurs ». Pour être candidat, il faut être en situation, or la situation pour 2017 n’est pas établie. Chaque camp en est encore à envisager ses primaires et les candidats putatifs à songer se déclarer. Rien n’est fait, rien n’est encore sur les rails.

Mais je formule ici une hypothèse : et si François Hollande avait choisi Emmanuel Macron comme successeur à la tête de la gauche ?

emmanuel macron

Les frondeurs socialistes, tout entier dans les logiques d’appareil et regardant l’avenir avec la programmation du passé, parlent volontiers de « trahison ». Macron aurait fauté envers le président selon eux – qui honnissent François Hollande. Ces ringards de la politique n’arrivent peut-être pas à la cheville du petit Mitterrand machiavélien qui a su si bien les manipuler depuis de longues années. Je n’encense pas François Hollande, je crois qu’il est un mauvais président ; mais je ne sous-estime pas le personnage, ni son intelligence, ni sa capacité politique. Il est apte à tous les rouler dans la farine.

Il est possible que le président sortant se représente, si la situation lui offre un créneau pour ce faire. Si, en décembre, les sondages, la conjoncture et les attentats (possibles) ne le lui offrent pas, il est bel et bien possible qu’il se retire… au profit de son poulain Macron.

C’est en effet lui qui l’a fait sortir de l’obscurité et l’a promu. Sa démission n’est pas pour divergence politique, ni pour divergence personnelle, mais pour « reprendre sa liberté ». Ce qui laisse ouvertes toutes les portes, y compris un « coup » hollandais contre ceux qui l’enterrent bien trop vite. Macron n’est pas déloyal, au contraire : il ouvre un possible.

J’avais écrit dans une précédente note d’avril que « s’il a nommé Macron, le plus populaire (et le plus jeune) de ses ministres, c’est comme ‘bouffon du roy’, trublion apte à dire tout haut ce qu’on pense tout bas sans oser le dire, aussitôt démenti, aussitôt ‘tempéré’. Emmanuel Macron et son ‘franc-parler’ soigneusement mesuré sert à la dialectique de la com’ présidentielle : il crée de la divergence pour mieux faire converger. Le président a beau jeu alors de dire « mais non, je ne propose pas d’aller aussi loin » – mais le message est passé. »

Hollande président s’est trouvé vite trop à l’étroit dans sa majorité sectaire ; il était trop tard pour l’ouvrir, après ses déclarations gauchisantes de campagne. Monsieur Normal, qui est devenu Monsieur Pas d’bol avec son dernier pensum, aspire désormais à « rester dans l’histoire ». Or faire « la synthèse » entre socialisme et libéralisme est un grand projet de gauche, qu’on le veuille ou non. Il a le mérite, malgré les acariâtres et les archaïques, de redonner du souffle à la politique.

Le parti Socialiste est devenu inaudible avec ses divisions (habituelles), ses crises d’ego (immatures) et ses leçons de morale à la terre entière (alors que nombre de fraudeurs et de condamnés en justice viennent de ses rangs). Les électeurs en ont marre de ceux qui se posent en vertueux qui jamais ne font de compromis (en façade) pour se coucher (en réalité) devant la force, qu’elle vienne d’Allemagne, de la finance, des États-Unis, des clients du Golfe pour les armements ou de la pression braillarde des « associations » et autres ligues de vertu. François Hollande serait plutôt du genre pragmatique, évoluant pour composer avec le réel lorsqu’il ne peut pas l’annuler. Sauf qu’il n’a pas été hardi pour imposer son profil, comme Mitterrand avait su le faire.

Ce qu’il n’a pas osé, empêtré dans ses liens de parti et d’anciennes fidélités, Macron l’a pu. Le parler-vrai sur les entreprises, sur le mérite du travail, sur la récompense de la richesse, sont peut-être des épouvantails dans la vieille gauche, mais cette gauche-là est condamnée : Macron est populaire. Il a eu certes des dérapages de langage qui ont été plus loin que sa pensée, des irrespects pour des syndicalistes d’autant plus chatouilleux qu’ils ne représentent pas grand-chose à l’échelle nationale, des erreurs du fait qu’il n’a jamais été élu et qu’il a peu côtoyé les gens du peuple. Mais ce qu’il dit plaît, sa démission est plébiscitée par 83% des interrogés. Il fait passer un souffle nouveau sur les vieilleries. Même si seulement 47% souhaitent le voir se présenter aux Présidentielles… pour le moment. Mais si François Hollande lui passait volontairement la main et le soutenait – comme Gérard Collomb – sans réserve ?

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En politique il est nécessaire de voir loin, donc de peser les conséquences des décisions que l’on prend. Quiconque agit non selon ce qu’il peut faire mais selon sa Bible du moment n’est pas un politicien mais un théocrate. Hollande songe à se représenter… s’il a une chance. Sinon, il peut fort bien adouber Emmanuel Macron, coupant ainsi l’herbe sous le pied de tous ses ex-ministres devenus rivaux qui se contente de fonctionner en bons fonctionnaires du parti formatés fonction publique.

Minoritaire à gauche, il peut récupérer ceux de droite que la dérive sécuritaire et autoritaire effraie : face à Macron, Juppé ou Bayrou feraient-il le poids ? Ne les a-t-on pas assez vus ? Proposent-ils quelque chose de neuf ?

Il ne faut pas sous-estimer le profond désir de changement du système monarchique de la Ve République, ni l’exaspération des blocages idéologiques et procéduraux des partis, aussi bien chez LR qui milite haut et fort pour réélire Sarkozy qu’au PS qui rêve de revenir au mitterrandisme et que chez EELV qui va radouber Duflot, sans même évoquer l’histrion Mélenchon. Ne seraient neufs en mai prochain que l’angelot Macron et l’aragne Marine… Qui gagnerait ?

Ni l’économie, ni la participation politique, ne sauraient être liées aux ordres impulsés d’en haut. C’est au contraire « la base », dans le peuple, les petites entreprises, chez les gens qui se trouvent assez adultes et responsables pour se prendre en main, que l’avenir se bâtira. C’est par exemple ce que réclament les agriculteurs : construire le prix des produits ensemble avec les industriels et la distribution. Il est très possible qu’avec la génération de retard habituelle à la France, Emmanuel Macron réussisse ce qu’a réussi Tony Blair en 1997. Après tout, 2017, ce n’est que 20 ans plus tard !

Il y aurait toujours une gauche et une droite mais Emmanuel Macron, en se plaçant au-dessus des blocages partisans sous la forme d’une troisième voie – et s’il sait s’entourer pour tout ce qu’il ne sait pas faire – pourrait bien incarner un renouveau de la gauche, enfin adaptée au nouveau siècle.

François Hollande serait alors crédité d’avoir fait bouger l’histoire, d’avoir permis l’ajustement du pays à la modernisation du monde global sans rien perdre de l’idéal de justice et de partage, d’avoir apaisé la société en évitant à la droite de se fourvoyer dans l’extrême. Il ne serait plus président mais il serait un sage.

Vaste ambition dont il n’est pas sûr qu’il ait les épaules pour la porter – mais qui le sait ?

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Robert Merle, L’île

robert merle l ile

Le canevas de ce roman est fourni par la révolte de la Bounty, cette frégate anglaise de 28 m mutinée le 28 avril 1789 contre son capitaine William Bligh. Les rebelles, par peur des représailles, décidèrent de s’installer sur l’île Pitcairn dans le Pacifique et de fonder une colonie. Robert Merle ne reprend pas l’histoire réelle mais il part de ce qui est vraiment arrivé (pour autant que les témoignages contradictoires puissent l’avérer) pour dévier vers la fiction en laissant courir son imagination.

L’auteur est séduit par les grandes catastrophes qui saisissent tout soudain des hommes ordinaires et les force à s’adapter à la situation imprévue : Week-end à Zuydcoote dans la poche de Dunkerque, La mort est mon métier dans les camps nazis, Malevil après l’explosion atomique, l’avion détourné de Madrapour. La survie devient brutalement un impératif et chacun révèle ce qu’il est vraiment.

Neuf Britanniques, six Tahitiens et douze tahitiennes débarquent donc sur l’île déserte du Pacifique, à l’écart des routes commerciales et mal déterminée sur les cartes. Un bon moyen de se cacher de la Royal Navy qui ne va pas manquer de les faire chercher pour les juger et les pendre pour mutinerie. Très tôt, les problèmes vont naître : émergence d’un nouveau chef, une autre forme de prise de décisions, un racisme latent qui conduira au meurtre, rôle des femmes, attrait de la terre à posséder.

Le plus intéressant personnage de cette histoire est Mac Leod, fourbe matelot écossais qui évincera les officiers du bord et mènera les plus vils et les plus faibles par la ruse et la menace. Face à lui, le nouveau capitaine Mason est un bourgeois borné et puritain, très marqué par la mort de son neveu Jimmy, mousse de 15 ans tué d’un coup de poing par l’intraitable capitaine. C’est ce meurtre qui a déclenché la mutinerie, dernière frasque d’une longue série d’humiliations et de punitions d’une stupide et inflexible figure d’Anglais du siècle. Les réflexes de classe passent mal en 1789…

Le second, Purcell, est la figure centrale du livre, le bien opposé au mal incarné par Mac Leod. Il sera le seul britannique survivant à la fin des 697 pages. Jeune, souple, intelligent et ouvert, il sait s’adapter aux coutumes tahitiennes et n’a rien de cette pruderie ridicule des autres Blancs. S’il n’a pas non plus leur orgueil de race, il possède une conscience morale nourrie de la Bible, si exigeante qu’elle rend la vie humaine sacrée – malgré tout. En fait, la religion compte peu pour le personnage, qui ne prie jamais. Mais il est viscéralement pacifique, profondément humain, amoureux, sensible, très lié aux femmes qui le comprennent à merveille et l’admirent.

Les pages les plus douces du roman sont celles où il évoque Ivoa, sa femme tahitienne qui lui donnera un enfant, ou Jones, matelot de 17 ans à peine, « drôle et gentil », fier de ses muscles nouveaux qu’il garde toujours un peu crispés pour les faire ressortir, ou encore Mehani, son « frère » tahitien, ou Omaata la géante placide, généreuse et sage. Purcell est un poète aimant l’union et la concorde. Étonnamment moderne par cela, il est en complet porte-à-faux avec ceux de son temps.

Trop idéaliste, trop hésitant, trop confiant en ce désir de paix qu’il croit enraciné en chacun, il apparaît comme un président Carter dont il a les références et les scrupules. Seul parmi les Anglais, il a su se libérer des entraves physiques et sociales qui corrompent la morale ou la rigidifient en aigrissant le caractère par l’insatisfaction. Il est un homme heureux, heureux de l’instant qu’il vit, de ceux qui l’entourent dont il voit surtout les qualités, heureux d’être lui-même. Il est le « sauvage » parmi les Blancs austères et névrosés. Les matelots ne le comprennent pas, ni le capitaine. Seuls les très jeunes, les Tahitiens et les femmes sont de plain pied avec lui. Tous les autres Britanniques ont au fond du même un ressentiment perpétuel qui les ronge et les rend agressifs, envieux et égoïstes.

jeune indien amerique torse nu

Mason s’accroche au formalisme par habitude de caste – et parce qu’il ne se sent pas à la hauteur de sa tâche. Mac Leod, fils de pauvre, famélique depuis l’enfance, a une haine envers tout ce qui est supérieur à sa condition. Johnson est un faible vieillard que les femmes ont toujours battu, en Angleterre comme sur l’île. Smudge est un petit laid fort couard, vrai roquet hargneux rempli de ressentiment contre la force et la beauté. Purcell, à l’inverse, est bon parce qu’il n’est aigri par rien.

« Mais il ne suffit pas d’être bon », comme lui dit le chef des Tahitiens après la première tuerie. « Tu dis : je partage avec vous l’injustice. Mais cela ne supprime pas l’injustice » p.335. Purcell compatit, mais s’abstient d’agir, inhibé devant la violence. Il est pourtant courageux et prend des risques considérables pour se faire entendre des deux camps et tenter de réconcilier les uns et les autres. Si cela lui vaut l’admiration de ses adversaires, sa diplomatie reste inefficace car il n’admet pas la violence nécessaire à faire respecter les accords. Même si l’on répugne à tuer, cacher cette répugnance peut rendre les exhortations plus plausibles.

La force est le dernier recours du diplomate quand les situations échouent ; jamais la négociation seule n’a suffit sans la menace. Si tu veux la paix, prépare la guerre. Qui refuse la guerre n’aura jamais la paix. Comme chacun sait que tuer est tabou pour le lieutenant Purcell, on le laisse dire. Dès que l’un ou l’autre transgresse l’interdit et tue, Purcell reste sidéré, désarmé, sans force. Il n’est pas crédible. S’il avait su ne pas hésiter et choisir fermement son camp en prouvant sa détermination à le défendre jusqu’au bout, la guerre n’aurait pu s’allumer et se répandre dans l’île.

La grande leçon du livre est là : il faut, en certaines circonstances, faire taire les nuances et avoir le courage de choisir son camp jusqu’à recourir à la violence lorsque l’on a épuisé les autres moyens. Même si l’on répugne à tuer, la détermination de le faire est indispensable pour exposer sa volonté, aux autres comme à soi-même. Ainsi devons-nous agir contre le terrorisme : par le droit, mais sans aucun scrupule.

Le message chrétien est ambigu qui demande de tendre l’autre joue. A la lettre, et malgré Gandhi, la non-violence systématique est une faillite. Ce dogme fait les martyrs et les saints mais pas les chefs efficaces. Or, lorsque la survie de tout un groupe est en jeu, on n’a que faire des martyrs, alors qu’un chef est indispensable. Une autorité doit s’imposer, s’il le faut par la force s’il n’est pas d’autre langage, pour faire reconnaître ici et maintenant la sagesse ; à charge, une fois la crise passée, de tempérer la force par l’adhésion volontaire de la majorité. Avec le risque que l’illusion des bons sentiments ne précipite les circonstances à imposer la dictature, faute de décision ferme dans les temps. Robert Merle, qui était socialiste, savait combien le pétainisme ne l’emporte que faute de fermeté. A trop refuser de voir le réel, l’urgence emporte la force bien au-delà de ce qui aurait été nécessaire… C’est ainsi que les bons bourgeois idéalistes se retrouvent avec Hitler ou Castro.

Purcell semble l’avoir compris, mais seulement après toutes ces épreuves, et l’aventure se termine sur une note d’espoir – bien différente du destin réel des mutinés de la Bounty. Mais L’île, bien sûr, est un roman.

Robert Merle, L’île, 1962, Folio 1974, 696 pages, €9.70

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Ils sont partis…

Exit le Brexit, Britain has gone. Les Anglais et les Gallois ont voté massivement contre, l’Écosse et l’Irlande du nord pour. Au total, 52% pour leave – partir.

Ce référendum était une quadruple erreur :

  1. Politique les craintes court-terme du vote engagent l’avenir long terme d’un pays devenu très moyen dans un monde de plus en plus organisé en grandes entités et menaçant ;
  2. Intérieure le royaume se désunit, Irlandais et Écossais vont avoir l’irrésistible tentation de quitter le navire en train de couler pour se rattacher à l’Europe ;
  3. Économique outre la City qui ne va plus compenser l’euro, les investissements étrangers ne vont plus aller si volontiers dans ce pays qui était en Europe mais qui parle anglais, et les entreprises britanniques vont avoir plus de mal à exporter… si elles n’obéissent pas aux normes européennes décidées désormais sans elles ;
  4. Symbolique c’est placer les îles britannique en-dehors du continent européen et montrer au monde entier qu’un Anglais est une sorte de Martien.

carte union europeenne sans uk

Mais ce référendum a eu lieu et il s’impose. Il faut donc comprendre pourquoi les gens ont voté pour sortir et ce qui pourrait en advenir chez nous.

Les arguments en faveur de la sortie ont été nombreux mais se résument assez bien en un seul : garder du pouvoir citoyen sur le cours des choses. Les électeurs britanniques ont eu en effet de plus en plus l’impression qu’une entité anonyme et protéiforme (Bruxelles ») tendait à leur imposer de plus en plus de normes, d’exigences et de quotas sans qu’ils n’aient jamais leur mot à dire. Or l’institution du Parlement anglais est l’une des plus anciennes en Europe avec la scandinave (héritage viking) et la française (contre l’absolutisme royal).

Les Britanniques étaient restés volontairement en retrait de la construction en chantier permanent de l’Europe : ils n’étaient ni dans l’euro, ni dans Schengen, ni dans la politique de justice et de sécurité, ni dans le mécanisme de secours financier aux pays en difficulté. Mais le peu qu’ils ressentent de la politique économique et commerciale, l’inflation des normes et des directives, leur ont donné l’impression d’être dépossédés de leur souveraineté. Ce qu’ils ont toujours combattu, l’impérialisme hard du continent (Philippe II, Louis XIV, Napoléon, Hitler), semble revenir sous la forme soft d’une bureaucratie anonyme et éloignée, proliférante et inefficace, non représentative et peu contrôlée.

L’Europe s’est montrée indigente dans le traitement de la crise grecque, inefficace en termes de croissance économique depuis 2008, chaotique devant l’afflux migratoire, inepte en négociant avec la Turquie. La relance des négociations d’adhésion avec ce pays de près de 80 millions d’habitants à 98% musulmans et avides d’aller travailler ailleurs a certainement joué un grand rôle dans la décision des citoyens britanniques. Merkel a joué solo – il est vrai devant l’abyssale absence et au désintérêt crasse d’un François Hollande préoccupé uniquement du très court terme et des petits arrangements pour être réélu. Mais au vu de l’inanité des sondages et des médias sur la prévision du vote, trop centrés sur les élites et le politiquement convenable, nul doute que toutes les élections à venir ne doivent réserver des surprises ! Les rempileurs de la politique devraient se méfier des urnes…

francois hollande content de lui

L’argument démocratique et antibureaucratique doit poser question à l’ensemble des pays européens, de plus en plus tentés par le repli sur eux-mêmes et observant avec intérêt comment va se passer le divorce. Déjà un néerlandais et une française réclament un référendum sur le sujet ; pourraient suivre Danois, Suédois, Tchèques et Autrichiens. Et pourquoi pas l’Allemagne ? Elle serait bien tentée de reprendre sa pleine et entière souveraineté pour se débarrasser des « parasites » du sud, incapables de se réformer et à la morale politique trop laxiste (France incluse, qui fait rempiler des Balkany après avoir juré, après le désastre des Européennes, combien tout devait changer…)

Le monde se globalise et devient moins sûr. La raison voudrait que l’union fasse la force, mais la réalité montre qu’elle la dilue dans les petits arrangements égoïstes. Dès lors, pourquoi ne pas reprendre la main ? L’emploi, le régime du travail, les normes sanitaires, l’environnement, doivent-ils dépendre des lobbies des grandes entreprises à Bruxelles ? De l’intérêt démographique allemand pour l’immigration ? De la passoire Schengen ?

Les gens veulent une sécurité, même s’ils acceptent la flexibilité. L’État-providence ne peut pas tout pour tout le monde, notamment lorsque le flot des réfugiés et des immigrés économiques explose. C’est que ce les Anglais ont clairement dit ; c’est valable pour tous les États. Ils ne sont pas contre l’immigration mais ils veulent la choisir (préférant curieusement des Pakistanais du Commonwealth aux Hongrois ou Polonais de l’Union européenne…) – et surtout pas de quotas obligatoires imposés par Bruxelles ! L’Europe semble un bateau ivre où la technocratie décide sans contrepartie, où la démocratie est réduite à des votes séparés de partis nationaux pour un grand foutoir réuni à Bruxelles ou Strasbourg, et où le constant blabla n’aboutit pas à grand-chose.

Pragmatiques, les Britannique ont dit NON : démocratie d’abord – pour le reste on discute. Comme les Suisses, les Norvégiens et les Islandais.

Les prochaines élections, en Espagne, en Allemagne, en France, vont porter sur ce thème unique : comment JE décide, MOI, en tant que citoyen sur les sujets qui me touchent personnellement. La question va être de réformer l’Union européenne pour que les citoyens participent aux décisions plus que des fonctionnaires non élus. Allons-nous aller vers un État fédéral à quelques-uns ou vers une Fédération d’États ? That is the question.

En France, ce ne sont pas les grands discours de l’Agité ou du Normal, ni le flou lénifiant du Favori des sondages, ni les yakas des histrions aux extrêmes, qui vont enthousiasmer. Il y aura certes les disciplines de partis, les votants godillots, les abêtis de la horde qui vont voter comme toujours et conforter les habitudes acquises – mais il y aura aussi de plus en plus de trublions, de marginaux, d’exaspérés, qui vont voter « autrement » exprès, pour dynamiter ces Contents-d’eux de plus en plus menteurs, déconnectés des « vrais gens », et de moins en moins efficaces.

Avis ! Les Anglais ont tranché le nœud gordien, ils ont donné l’exemple, pour le meilleur : la démocratie participative chez eux – et le pire : le chaos de la désunion en Europe.

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Johann Chapoutot, La loi du sang

johann chapoutot la loi du sang

Hitler avait tout dit, Hitler n’a pas été lu, tant les « gens bien » humanistes, étouffés par leur bonne conscience et la haute opinion qu’ils avaient d’eux-mêmes, restent à jamais aveugles sur ce qui dérange leur petit univers calfeutré. Hier comme aujourd’hui, il faut lire les ennemis. Et quand je dis « lire », cela signifie tenter de les comprendre. Non pas déjà pardonner, comme le croit si vite un ministre qui pense avec le menton plutôt qu’avec le reste de sa tête, mais pénétrer de l’intérieur les ressorts de la pensée, de la passion et des instincts de l’ennemi. Ce qui le fait vivre, réagir et agir.

Hitler avait tout dit, cité par Chapoutot : « Notre programme remplace la notion libérale d’individu et le concept marxiste d’humanité par le peuple, un peuple déterminé par son sang et enraciné dans son sol » (Mein Kampf cité p.519. Tout est résumé, lapidaire, et terriblement efficace. Mais il n’est de pire sourd que celui qui ne veut pas entendre. Il est facile, dès lors, d’évacuer ce qui gêne par les pirouettes intellectuelles habituelles : la folie, la barbarie, l’exception. Ce qui fut appliqué à Hitler avant de l’être à Staline, à Mao, puis aujourd’hui à l’État islamique dit Daech.

Hitler n’était pas fou, il était nazi ; les nazis n’étaient pas barbares, ils étaient allemands ; l’exception n’était pas fondée, le pays avait été vaincu et violemment rabaissé par le Traité de Versailles malgré les grands mots wilsoniens de « droit des peuples » et autres abstractions humanistes chrétiennes. Comprendre les nazis n’est pas adhérer à leur conception du monde : c’est avant tout éviter de proférer des inepties. Le métier d’historien n’est pas celui d’histrion, même si peu d’entre eux se mêlent de démêler un tel sujet politiquement incorrect : « à notre connaissance, personne n’a jamais tenté de cartographier ce que l’on pourrait appeler l’univers mental dans lequel les crimes du nazisme prennent place et sens » p.16.

Voilà qui est réparé : « Nous avons eu recours à des sources imprimées, à des textes, des images, des films (…) des œuvres de référence de l’idéologie nazie, mais aussi à la littérature pédagogique, de l’école comme du NSDAP, à la presse quotidienne, à la littérature scientifique (…) le droit (…) la philosophie, l’histoire, la raciologie… (…) 1200 titres d’ouvrages et d’articles, une cinquantaine de films (…) L’importance du corpus montre d’emblée que les auteurs avaient manifestement des choses à dire, et qu’ils ressentaient le besoin de les dire » p.25.

Hitlerjugend, Essensausgabe

Le principe normatif allemand de l’époque nazie est simple (et pas si exceptionnel que cela) : « on doit agir pour la race germanique-nordique seule (ou pour le peuple allemand) et non pour l’humanité – qui est une dangereuse et dissolvante chimère ; on doit agir pour la communauté, et non pour son seul intérêt personnel » p.23. Il s’agit d’une révolution culturelle appelée à générer un homme nouveau (cela ne vous rappelle-t-il rien ?). L’Humanité n’existe pas, il n’existe que des « races » en concurrence vitale entre elles (on dit aujourd’hui des « peuples »). Trois « impératifs catégoriques » (p.29) fondent le projet nazi : procréer en quantité des enfants nordiques sains, combattre ses paresses pour assurer la solidarité communautaire dans l’adversité, régner enfin en renversant l’ordre international imposé dès le traité de Westphalie par les trois guerres de Trente ans (1618, 1792, 1914) et étendre l’espace vital indispensable à la démographie nordique vers l’Est. Jusqu’à « la limite du hêtre » (p.475) fondée sur l’archéologie comme extension maximum des nordiques en Eurasie. Ces trois impératifs composent les trois parties du livre.

Contrairement aux lecteurs zappeurs inconséquents qui commentent sur Amazon, les nazis sont cohérents. « L’affirmation du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, mainte fois répétée pour justifier le rattachement au Reich des minorités » est à la fois une dérision des propos du président américain Wilson et une revendication d’un espace vital légitime au détriment d’autres peuples : les États-Unis de l’humaniste chrétien Wilson ont-ils hésité à massacrer les Indiens pour établir leur terre promise ? Leur « droit international » n’est-il pas l’entente des plus forts pour dicter leurs règles ? Le « peuple » allemand agit-il autrement lorsqu’il revendique des territoires à l’est au détriment des Slaves et une épuration ethnique ? « C’est précisément parce que nous considérons les races et les peuples comme des entités biologiques que nous approuvons le droit à la vie de chaque peuple conformément à la forme que prend sa vie », écrit Hans Frank en 1938 (cité p.121). Le lecteur commentateur a-t-il vraiment lu le livre qu’il « commente » ? Quant « à la contradiction entre industrialisation et culte de la terre » qu’un autre commentateur aussi léger profère, où est-elle ? La terre ne ment pas, elle assure le lien du sang avec le sol, elle nourrit la progéniture prolifique, elle assure la transition dans la modernité en préservant les valeurs « saines » – mais elle n’exclut en rien l’industrie ! Celle-ci est la puissance – et la puissance est valorisée par la « race nordique », inventive et industrieuse selon les critères nazis.

Le physique s’oppose au métaphysique comme le concret à l’abstrait : les nazis sont pragmatiques et pour eux le collectif (fondé sur le sang aryen) l’emporte sur les petits états d’âme de chacun. Le holisme s’oppose à l’individualisme et le fusionnel communautaire aux « ratiocinations » personnelles. La nature est valorisée puisque règle du monde ici-bas – le seul valable. La nature doit donc être protégée, valorisée et l’on doit reconnaître ses lois. La nudité est ainsi gage d’authenticité lorsqu’elle est force et santé (et non manifestation ostentatoire d’un désir destructeur égoïste), les marches dans la forêt et la montagne remettent les pieds sur terre, faire croître et prospérer du blé, des vaches, des gosses redonne le sens de la vie et des générations. « En harmonie avec les éléments, bronzé, épanoui et heureux, [le corps nu] offre au citadin corseté et asphalté l’image d’une communion retrouvée avec la grande matrice cosmique » p.45. Les écolos d’aujourd’hui après les hippies d’hier, n’ont pas dit autre chose. Attention donc aux dérives progressives de la nature vers le naturel et vers la loi de nature… En tout importent les limites. Mais il est vrai que « contrairement à ce que redoutent les Tartuffe et les professeurs de vertu, qui se méfient de la nature en eux parce qu’ils l’ont contrainte, violentée et qui, trop soucieux de faire l’ange, redoutent la bête qui les habite, le naturisme est ‘le début du chemin qui nous ramène chez nous » p.47.

1939 nudite allemande

« Il s’agit, selon Himmler, de ‘redécouvrir (…) et de réveiller la vision du monde de nos ancêtres préchrétiens et d’en faire un guide pour notre propre existence » p.53. Retour aux sources, aux origines : cela ne vous rappelle-t-il pas les intégristes du Livre, notamment la littéralité du Coran ? L’Oumma remplace la Race – mais tout est comparable… La procréation prolifique, le combat intérieur pour la domination et l’extension de son territoire (djihad). « L’homme de race pure [ou de pure religion] décide de son action sans artifice, sûrement, et de manière conforme à son instinct », écrit « Albrecht Hartl, spécialiste des questions religieuses au sein de la SS » p.70.

Un même ennemi : le Juif. Car « sang-mêlé », apatride, il a besoin d’une règle extérieure à lui, dit-on, il rêve à la République universelle parce qu’il n’a aucune terre à lui, aucune patrie. Bouc émissaire commode, l’abstraction juive affaiblit l’instinct nordique et prolifère comme un cancer dans la religion, le droit, l’administration. Ce pourquoi « éradiquer le Juif » est vue comme une opération de médecine naturelle : tout organisme se protège de qui l’attaque. Car, à l’inverse de l’abstraction humaniste chrétienne enjuivée, « religion, morale et droit nordique n’étaient qu’un, puisque la nature est une » p.76. La nature hier pour les nazis, Allah aujourd’hui pour les islamistes – pour les deux, « l’État est un moyen en vue d’une fin. Cette fin est la préservation et la promotion d’une communauté d’être vivants de même race et de même conformation physique et psychique » (Hitler, cité p.149). D’où l’État islamique et non plus la simple croyance.

Appell vor Direktor Apfeldt

Appell vor Direktor Apfeldt

On le voit, les parallèles sont puissants. Ce pourquoi il est utile et bon de lire Johann Chapoutot : à la fois pour éviter de répéter des inepties sur le passé nazi, et pour le présent éviter de répéter les aveuglements et erreurs de lecture. Tout comme hier les nazis, les islamistes aujourd’hui ne sont ni fous, ni barbares, ni exception. Ils ont un projet politique, une idéologie affirmée et une action radicale sans aucune pitié. Vont-ils susciter en réponse un néonazisme Blanc de protection vitale ? Il serait peut-être essentiel de penser cette hypothèse (assez probable en cas de troisième attentat islamique d’ampleur en France), plutôt que de gloser sur les écarts à la ligne ou les petites phrases de l’univers étroit politiquement correct…

Johann Chapoutot, La loi du sang – Penser et agir en nazi, 2014, Gallimard Bibliothèque des histoires, 569 pages, €25

e-book format Kindle €17.99

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Amour grec antique

buffiere eros adolescent

PRÉALABLE :

Je ne cautionne en RIEN les pratiques mentionnées ci-après, J’EXPLIQUE ce que fut la conception grecque antique. Il s’agit de science historique, pas de morale.

Le massacre islamiste d’une cinquantaine de gais dans une discothèque de Floride à Orlando rappelle combien les religions du Livre issues du Moyen-Orient, que ce soit la juive, la chrétienne ou la musulmane, sont intolérantes au désir sexuel. Le seul désir licite est réservé à Dieu pour Sa gloire, la reproduction en série de Ses fidèles, et l’obéissance soumise à Ses commandements. Tout le reste est péché et éternelle consomption dans les flammes de l’enfer : car c’est prendre à Dieu que de désirer autre chose que Lui, de préférer la chair à l’esprit, le matérialisme de ce monde à la gloire de (l’hypothétique) autre. Dieu est totalitaire, il commande tout et exige soumission, il veut tout pour lui, en Père archaïque.

Bien différentes étaient les sociétés européennes antiques. Thucydide fit même de la nudité en Grèce un symbole de civilisation ! Nul ne peut comprendre la civilisation occidentale et l’histoire de la Grèce antique, sans saisir au fond ce phénomène social de la pédérastie. Qu’elle que soit la position de chacun sur le sujet, approbation, indifférence ou dégoût, le désir homosexuel est un fait humain. Qu’il soit inné ou acquis, en propension dans le besoin affectif durant l’enfance ou déclenché par une éducation trop rigoriste (Mateen, l’islamiste, avait longuement fréquenté la boite gai, manifestement très tenté…), ce n’est pas un « choix » de vie. Mais ce désir multiforme n’est pas le Mal en soi, seules ses conséquences peuvent être bonnes ou mauvaises.

dover homosexualite grecque

Les sociétés antiques européennes reconnaissaient le désir dans ses multiples manifestations : polymorphes durant l’enfance (la sensualité de l’eau, des pieds nus sur la terre, des caresses maternelles), panthéistes à l’adolescence (se rouler nu dans l’herbe mouillée, se frotter aux arbres, exercer ses muscles et les voir jouer sous la peau, se mettre torse nu, s’empoigner avec ses camarades), génitales avec la maturité (le désir se focalise). Mais les Grecs n’avaient pas de mots pour distinguer homosexualité et hétérosexualité. Chacun, selon les moments, pouvaient réagir à des stimuli homos ou hétéros mais la bisexualité comme mode de vie n’était pas admise. Le désir réciproque d’hommes appartenant à la même classe d’âge, s’il était naturel dans la sensualité enfantine et la sexualité exploratoire adolescente, n’était pas socialement bien vu au-delà, vers 18 ans. Le citoyen guerrier adulte était un mâle actif, destiné à éduquer les plus jeunes et à faire des enfants, pas à s’égarer dans une sexualité stérile pour la cité. On se mariait, honorait sa femme, mais on lutinait les beaux éphèbes.

Les causes de la pédérastie grecque sont historiques. À relief haché, atomisation politique ; le problème majeur des cités en guerre perpétuelle était la survie. La fonction qui comptait le plus était inévitablement le guerrier : citoyen, adulte, mâle. Les femmes, peu aptes au combat car souvent enceintes ou flanquées de marmots, furent dépréciées à l’aune des valeurs de la cité. Du fait de leur moindre disponibilité physique, on en vint à mettre en doute leurs capacités physiques, puis intellectuelles, et même leur volonté. Pour les mâles, rompus aux durs exercices militaires et à la contrainte du danger, les femmes ne savaient pas résister aux tentations de la sécurité, du confort et du plaisir ; on les croyait portée à la soumission. Mariées tôt, vers 15 ans, peu cultivées sauf exception, elles étaient confinées au gynécée où elles avaient la garde des enfants en bas âge. Une « femme honnête » selon les critères grecs ne pouvait sortir de chez elle que pour trois raisons : participer à une fête publique, faire des achats, accomplir des obligations religieuses.

baiser eraste et eromene vase grec

Faisant de nécessité vertu, les hommes mariés tard, vers 30 ans, s’entraînaient à la guerre et valorisaient les vertus viriles. Nul ne peut s’étonner qu’ils désirassent alors des adolescents au teint frais, au corps souple, au cœur tendre, qui exhibaient leur nudité sur les palestres. Ils avaient sur les femmes plusieurs avantages : leur liberté, leur adhésion aux valeurs des guerriers, et une grâce comparable à celle des corps féminins. Les jeunes mâles apparaissaient bien supérieurs aux filles en intérêt et en disponibilité. Les vases représentent éraste (protecteur barbu) et éromène (éphèbe imberbe et cheveux longs) face à face, en caresses ou en baiser.

Les garçons étaient jugés pour ce qu’ils promettaient d’être une fois épanouis. Le courage, la résistance à la douleur, la fidélité, la musculature, étaient valorisés. La qualité des relations entre aînés et plus jeunes était pour lors différente de ce qu’elle est aujourd’hui. Les rapports se devaient d’être complets, car la formation d’un guerrier sollicite toutes les capacités humaines : les sens, l’affectivité, l’esprit et l’idéal. Un soldat se doit d’être physiquement fort, moralement courageux, intellectuellement rusé, et de croire à ce qu’il fait. La relation la plus riche est avec un être en complète harmonie avec soi, qui valorise toutes ces qualités communes. Si les citoyens pouvaient aussi assouvir leurs désirs sexuels sur les prostituées ou sur les jeunes garçons esclaves, leur inclination profonde allait vers ces guerriers en fleur qu’ils côtoyaient et entraînaient chaque jour, dont l’admiration et la séduction leur importait.

eraste et eromene vase grec

Le combat avait induit un culte du corps fondé à la fois sur la puissance et sur la souplesse. La beauté (kalos) est avant tout physique en Grèce antique : l’allure, le teint, la conformation équilibrée, les gestes mesurés et hardis. Kalos n’est pas employé au sens moral. L’idéal traduit par la sculpture et la peinture de vase est l’éphèbe de 12 à 18 ans, au corps harmonieusement développé par la pratique du pentathlon (lutte, course, boxe, saut en longueur, lancer du disque, lancer du javelot). Ces exercices sont complets, ils donnent souplesse, endurance et force. Aucune partie du corps n’est privilégiée, donc hypertrophiée ; la musculation est générale, le corps est aimé pour ses possibilités, non pour son apparence. La beauté grecque n’a donc rien à voir avec celle de nos messsieurs Muscles chère aux homosexuels contemporains, mais plutôt avec celle des nageurs juvéniles.

Durant l’été grec, sur les palestres aux senteurs balsamiques où l’on s’exerçait nus entre pairs, dans les gymnases où l’on se frottait mutuellement d’huile ambrée avant de s’empoigner et de rouler dans la poussière, la sensualité faisait partie du quotidien ; elle était naturelle, admise, encouragée. L’exercice échauffe, le contact électrise, la performance séduit, la concurrence stimule. La grâce corporelle et l’effort d’un être jeune émeuvent toujours le plus âgé. La vulnérabilité des anatomies en développement fait que les coups, les prises et le cuir participent d’une obscure fascination.

adulte et adolescent palestre

Quant aux adolescents, ils ne restent pas des anges (il n’y a pas d’abstraction éthérée que sont les anges dans les sociétés antiques). Travaillés de puberté, ne pouvant par interdit social aborder les filles, ils ne sont pas insensibles aux désirs virils ; ils admirent les plus forts, les plus glorieux, ils voudraient les imiter en tout et être valorisés par eux. Leur sensualité s’extériorise, ils cherchent à séduire, se mettent en valeur. C’était un honneur que d’être désiré ; l’estime de soi en était valorisée.

Mais le désir est lié à l’estime, et l’on ne peut estimer ce que l’on peut acheter. En outre, ni les femmes, ni les esclaves, ni les prostitué(e)s ne pouvaient parler combat ou philosophie, ni adhérer aux valeurs du citoyen guerrier. Le besoin de relations personnelles intenses ne pouvait être satisfait que par un semblable en devenir. Le mariage, les enfants, la communauté, ne satisfaisaient pas pleinement cette exigence. L’amour profond ne pouvait naître du couple, où l’égalité ne régnait pas, ni des amis politiques ; il se fixait plutôt sur un être à protéger, à éduquer, à élever au même rang que le sien.

Tout n’était pas permis : aucune fellation entre éphèbe et adulte n’est présentée sur les vases peints (alors qu’il en existe pour les couples hétéros et entre pairs adolescents), et le coït anal est une forme de mépris (réservé aux prostitués, passifs par nature) ou de domination (les bergers entre eux). Les positions de la femme (dominée) dans les représentations antiques sont bien distinctes de celles de l’adolescent. Celui-ci est aimé debout, de face, entre les cuisses ; à l’inverse, la fille est prise par derrière et penche le buste ou bien se trouve dessous si l’amour se pratique allongé.

caresse eraste et eromene vase grec

La distinction cruciale est entre actif et passif ; le citoyen libre ne peut être passif, ce serait déchoir et laisser entendre à cette société de guerriers que l’on admet être « vaincu ». L’adolescent peut encore se permettre de jouer sur l’ambiguïté, de se laisser aimer, de s’offrir à qui le valorise socialement, de se travestir durant les fêtes : il n’est pas égal de l’adulte, ni mûr, ni citoyen responsable. Une fois l’âge atteint d’être citoyen, ce genre de comportement lui est socialement interdit : ce serait vouloir rester dans l’immaturité, irresponsable et poids mort pour la cité.

L’amour entre adulte et garçon (jamais avec un enfant non pubère) n’est reconnu socialement que s’il est une véritable relation affective, dont le but est l’éducation du futur citoyen guerrier. Il s’agit d’un vieux rite d’initiation attesté en Crète et resté fort à Sparte, répandu dans tout le monde grec. Mais à Athènes, prostitution et proxénétisme sur la personne de citoyens libres, femmes ou enfants, étaient des crimes, tout comme le viol, et passibles de mort.

L’enseignement grec est chose vivante, de main à épaule, de bouche à oreille, d’esprit à esprit. Il nécessite un maître et non des livres. Il vise à acquérir le savoir par raisonnement contradictoire de l’accoucheur d’âme, mais aussi à forger les vertus par l’exemple. Éduquer, c’est élever et non gaver. Inculqué par l’érotisme, l’affection et l’estime, l’enseignement grec forme des hommes complets, robustes, trempés et brillants. Pour Platon, l’amant féconde spirituellement l’aimé en déversant son sperme entre ses cuisses, la tendresse en son cœur et le raisonnement en son esprit. Il devient le père de ses connaissances et de ses vertus, il couve ses affections, il surveille sa valeur physique, morale et intellectuelle. L’amour ouvre à la connaissance parce que l’être entier a soif et arde de remonter à la source. La beauté d’un corps incite à la beauté du cœur, prélude à découvrir la beauté d’une âme.

sergent homosexualite et initiation chez les peuples indo europeens

Dernier stade de l’amour pédérastique, le dévouement. Le garçon aimé devient sacré ; on peut mourir pour lui ou avec lui – et réciproquement. Ainsi tombèrent à Chéronée les Trois-cents de Thèbes. Là se révèle le sentiment cosmique que les Grecs avaient de cet amour. Si Aphrodite préside à l’amour entre homme et femme, c’est Éros qui préside à l’amour des adolescents. Éros apparaît avec Hésiode comme l’une des forces qui succèdent au chaos, bien avant que naissent les dieux et les hommes. Il pousse les éléments de la matière à s’assembler et à s’unir. Il apparaît ainsi comme le lien individuel le plus fort dans la cité. Celle-ci, pour sa survie, l’encourage, car Éros est liberté : il lie les guerriers, assure la transmission des vertus, protège contre les ennemis ; il assemble les citoyens et protège contre les tyrans (Harmodios et Aristogiton).

L’amour grec a donc peu à voir avec le mythe qui court les esprits aujourd’hui. Les pédérastes d’Occident qui agressent les impubères auraient été condamnés pour viol en Grèce ancienne, les homos de plus de 18 ans méprisés comme soumis, les obsédés sexuels et les pervers du fist-fucking châtiés.

L’amour grec était bien circonscrit par ses acteurs et dans ses buts. Moyen d’éducation hors pair, façon la plus efficace de former par l’exemple et l’attention des guerriers hors du commun, il respectait la personne de l’adolescent et ne se poursuivait pas après l’apparition de la première barbe, vers 16 ans. La sexualité n’était que secondaire, loin derrière l’érotisme sensuel, l’amitié tendre et l’estime personnelle. Car ce qui comptait, en Grèce ancienne, était non le Bien en soi mais la vertu, non le Mal absolu édicté par commandement de l’au-delà mais le vice ici et maintenant. L’individualisme n’existait pas : était encouragé ce qui était bon pour la cité, puni ce qui était mal pour la collectivité.

Xénophon le résume à merveille lorsqu’il évoque Lycurgue dans la République des Lacédémoniens : « Quand un homme qui était lui-même honnête, épris de l’âme d’un jeune garçon, aspirait à s’en faire un ami sans reproche et à vivre avec lui, il le louait et voyait dans cette amitié le plus beau moyen de former un jeune homme » 2.13.

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Innovation et emploi

L’innovation, c’est « bien » ; le chômage, c’est « mal » – telle est l’impasse morale dans laquelle s’enferment les pseudo-économistes. Car l’innovation tue d’abord l’emploi avant d’en recréer, c’est que qu’un vrai économiste nommé Joseph Aloïs Schumpeter, né en Autriche, a rondement démontré.

Notre époque sans histoire croit que l’innovation vient de l’informatique. Ce n’est pas vrai, l’essor de l’informatique aide à l’innovation mais n’en est pas le cœur. Le numérique aide plutôt à être encore plus efficace, encore plus productif, encore plus direct dans les circuits qui vont du producteur au consommateur : l’informatisation détruit des emplois plus qu’elle n’en crée. Voyez Uber contre les taxis, Air B&B contre les hôtels, Amazon contre les librairies de base, Leboncoin contre les bazars, et ainsi de suite.

L’innovation de notre époque a lieu surtout dans les matériaux, l’énergie, la génétique, la biologie moléculaire, les nanotechnologies. La voiture sans chauffeur n’est pas une véritable innovation mais une dérive de la technique ; en revanche, la voiture électrique ou le moteur à hydrogène sont de véritables innovations : ils n’existaient pas avant.

La révolution que nous vivons n’est pas informatique, mais algorithmique. C’est moins la numérisation qui compte que le processus logiciel qui décompose les opérations et fait se suivre les opérations logiquement. Il s’agit donc d’organisation plus que de puissance de calcul, un principe d’efficacité plus qu’un principe de force. Ce pourquoi l’informatique n’est pas la panacée, mais l’organisation logicielle si.

C’est à confondre les deux que nombre d’entreprises investissent pour pas grand-chose, remplaçant seulement la paperasserie par la mêlerie, réclamer des documents ou des renseignements aux autres par mail étant tellement plus facile que d’aller chercher soi-même. Elles confondent donc le réseau (qui aide) et l’art de multiplier les obstacles (qui englue). L’Administration française (avec un grand A) est spécialiste de cette dérive, qui n’est que la traduction rond-de-cuir du numérique (et allez ! un extrait de casier judiciaire n°3 tous les 2 mois, puisque c’est si facile via Internet…).

pluie

L’inflation des normes et des pseudo-contrôles conforte la machine bureaucratique… en évitant les vrais contrôles, qui sont moins paperassiers qu’humains : le Médiator, après le sang contaminé et la vache folle sont trop d’exemples de ces faux contrôles opérés par des bureaux irresponsables qui croient avoir fait le boulot quand ils ont paperassé. C’est la même chose pour la viande de cheval roumain dans une certaine entreprise française, ou pour cet abattoir du sud-ouest dit aux normes de qualité « bio » qui torture les bêtes par carence du contrôle vétérinaire. Ces règles empilées sans ordre et ces contrôles forcément mal faits (à cause de ce fouillis désordonné) n’aident pas l’emploi, au contraire ! Parlez-en aux agriculteurs, de ces normes « écolos » encore plus écolos que ce que réclament les Directives européennes ! Non, tout n’est pas de la faute de Bruxelles.

L’innovation, c’est quand même autre chose. Elle contraint les entreprises à agir en réseau, les fournisseurs et sous-traitants coopérant pour un même produit. Airbus conçoit aujourd’hui peut-être 20% des composants de ses avions, alors que les avionneurs en concevaient près de 100% il y a 50 ans. Chacun se spécialise dans ce qu’il sait le mieux produire et les cahiers des charges incitent à améliorer les produits. L’innovation est une synthèse, pas une suite séparée de choses assemblées.

Les choix techniques, les choix d’esthétique du produit, les choix commerciaux pour répondre aux besoins des clients sont de l’innovation en grappe. Les entreprises n’innovent pas parce que la technique existe, mais parce qu’il existe un besoin, plus ou moins diffus dans le public. Ainsi Sony a-t-il inventé le baladeur parce que la fille du PDG en avait émis le désir. Ainsi Apple a-t-il créé un beau Smartphone, même si Samsung est peut-être techniquement meilleur. Ainsi Airbus développe l’A350 parce qu’il s’agit d’une gamme demandée – et pas le successeur supersonique du Concorde, trop polluant, trop bruyant et trop peu adapté à la clientèle. Ce sont ces innovations qui créent de l’emploi, et pas l’informatisation des tâches bureaucratiques.

Tout va plus vite parce que le monde presque entier émerge, et plus seulement l’Europe et l’Amérique du nord, même si les pays arabes ont encore du mal. Le cap des 15 millions de chercheurs dans le monde vient d’être franchi et il s’en ajoute en gros 1 million par an ! Quatre fois plus de brevets sont déposés cette année qu’il y a seulement sept ans. Même si tous les brevets ne vont pas créer des innovations commercialisables, le vivier est plus vaste et l’État, qui en France aime à se mêler de tout, pourrait utilement aider la recherche fondamentale plutôt qu’aider la bureaucratie envahissante.

S’il a fini (avec trois ans de retard) à créer le Crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE), il cible indifféremment toutes les entreprises qui emploient des salariés – c’est donc La Poste qui en bénéficie le plus, entreprise à la pointe de l’innovation, comme chacun sait… S’il déclare vouloir « inverser la courbe du chômage », il taxe à tour de bras les salaires (autant de pouvoir d’achat en moins !), comme en témoigne le portail Vie-publique.fr : « la France est l’un des pays industrialisés où la part dans le PIB des cotisations sociales versées aux administrations publiques est la plus élevée (18,8% en 2011 selon les chiffres établis par l’OCDE, qui diffèrent légèrement de ceux calculés par l’INSEE, contre 16,9% pour l’Allemagne, 8,4% pour le Royaume-Uni et 6,2% pour les États-Unis) ».

C’est plus le tracassin réglementaire et la fiscalité qui valse à chaque majorité qui incitent les multinationales françaises à investir ailleurs qu’en France. Quant aux impôts, elles les payent dans chaque pays, comme le montre de façon assez neutre pour une fois la fiche Wikipedia : « Le cas du groupe Total est intéressant : son taux d’imposition est de 85 % au Nigeria et de 78 % en Norvège, d’où un taux moyen élevé : 67 % ; en France, où ses activités sont déficitaires, il n’a pas payé d’impôts depuis trois ans, mais les efforts engagés sur le raffinage ainsi qu’une meilleure conjoncture lui permettent d’envisager un retour aux bénéfices, et donc le paiement de l’IS, au titre de 2015 ».

L’aide à l’investissement fait partie de la politique de l’offre, qui a été délaissée ci cruellement en France depuis Mitterrand. Distribuer du pouvoir d’achat serait profitable à l’emploi si (et seulement si) l’offre de biens et services en France était à la hauteur. Or toute augmentation des salaires se traduit immédiatement par une augmentation des importations : les entreprises française ne produisent pas vraiment ce que les gens désirent acheter, leurs produits sont trop moyenne gamme, trop chers. La seule politique de la demande indispensable porte moins sur les salaires que sur le chômage : le réduire créerait plus de pouvoir d’achat sans diminuer la productivité du travail. Mais qui cela intéresse-t-il en France, l’emploi ? Fonctionnaires, syndicats et CDI s’entendent pour que tout reste en l’état, surtout préserver les Zacquis !

L’État devrait développer la recherche publique, les infrastructures de transport et de communication, revoir l’éducation dès le primaire et débloquer enfin la formation des adultes – au lieu de taxer tant et plus pour tout et presque rien, de multiplier les normes en faisant une loi à chaque événement, de proférer rituellement des incantations sur la courbe du chômage – et de paperasser au détriment des vrais contrôles sanitaires et sociaux !

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Stendhal et la province

Stendhal en ses Voyages en France est immergé dans la province. Il en est issu, il ne l’aime pas, il a en horreur toute sa ” petitesse bourgeoise “. Mais comme la France est essentiellement composée de provinces, il est forcé de composer. Et, parcourant cette France-là, il s’y intéresse, la découvre et la pense – c’est la vertu de voyager. Si les Français sont d’habitude (et faussement) mesurés à l’aune de Paris, tout étranger qui voudrait connaître ” la France ” aurait à passer plusieurs mois dans une ville de province, conseille Stendhal.

Certes, il lui faudra supporter ” l’air bête ” de tout le monde, la tyrannie de l’opinion dans les villages et les petites villes, la prétention de ceux qui ne connaissent rien d’autre que ce qui les entoure. ” Le signe caractéristique du provincial, c’est que tout ce qui a l’honneur de lui appartenir prend un caractère d’excellence “ (Saint-Malo, juillet 1837, p.320). ” Si le provincial est excessivement timide, c’est qu’il est excessivement prétentieux ; il croit que l’homme qui passe à vingt pas de lui sur la route n’est occupé qu’à le regarder ; et si cet homme rit par hasard, il lui voue une haine éternelle “ (Nivernais, 18 avril 1837, p.19). Cette petitesse de province qu’il raille reste parfois d’actualité, il en est maints exemples.

Le pire est ” l’ennui “, cet incommensurable ennui de province, la vie au ras des mottes, une hibernation à la russe, grisâtre, éternellement hors du coup. Des générations entières semblent s’y emmurer comme en mausolée, végétatives. La vie de province n’est-elle pas un interminable deuil où l’on renonce à tout sans avoir rien connu ni aimé ? Sauf près de la mer : ” La mer par ses hasards guérit le bourgeois des petites villes d’une bonne moitié de ses petitesses ” (Langres, 5 mai 1837, p.51). C’est à peu près ce que dira l’historien Fernand Braudel en opposant une France du large, ouverte sur le monde, à une France des paysans, ancrés dans leur glèbe et heureux que rien ne change.

stendhal memoires d un touriste

C’est pourtant en province qu’est la force de la France, sa profondeur. Stendhal note que c’est dans les villes de province que se rencontre cette jeunesse prête à tout et non contaminée par la fatuité parisienne, par sa révérence pour les ” statuts ” acquis. La jeunesse provinciale de son siècle en veut ; elle est l’avenir industrieux du pays. ” C’est l’antipode de la politesse de Paris, qui doit rappeler avant tout le respect que se porte à elle-même la personne qui vous parle et celui qu’elle exige de vous. Chacun ici, en prenant la parole, songe à satisfaire le sentiment qui l’agite, et pas le moins du monde à se construire un noble caractère dans l’esprit de la personne qui écoute, encore moins à rendre les égards qu’il doit à la position sociale de cette personne. C’est bien ici que M. de Talleyrand dirait : on ne respecte plus rien en France “ (Valence, 11 juin 1837, p.147).

Le Parisien sait tout, a tout vu, et regarde de haut quiconque objecte : ” Le pédantisme des savants de Paris est tout en réticences et en sourires de satisfaction. Ces messieurs vous font comprendre, avec une politesse exquise, qu’une découverte dont vous leur parlez ne peut pas exister, car ils ne l’ont pas expliquée. Ou bien c’est une chose extrêmement ancienne, oubliée et passée de mode, qui a été cent fois expliquée ” p.149. Et Stendhal d’ajouter : ” Ces savants deviennent gobe-mouches et bientôt pédants et académiciens (c’est-à-dire n’osant plus dire la vérité sur rien, de peur d’offenser un collègue) “ p.480.

Il faut faire la part de la torpeur d’époque, après le déchaînement révolutionnaire et l’ambition napoléonienne. Mais Louis XVIII et Charles X venaient de passer et la France d’alors s’éveillait à la modernité technique, industrielle, économique. Tout comme de nos jours après Mitterrand II et Chirac I puis II et Hollande I. ” La bonne compagnie de l’époque actuelle, seul juge légitime de ce que nous imprimons, a une âme de 70 ans ; elle hait l’énergie sous toutes ses formes ” (Bourgogne, 27 avril 1837, p.34).

Il fallait bien sortir de cette torpeur ! Car ” quel dommage que la patrie de Marot, de Montaigne et de Rabelais, perde cet esprit naturel piquant, libertin, frondeur, imprévu, ami de la bravoure et de l’imprudence ! Déjà il ne se voit plus dans la bonne compagnie, et à Paris il s’est réfugié parmi les gamins de la rue. Grand Dieu ! allons-nous devenir des Genevois ? “ Ainsi parlait Stendhal à Fontainebleau le 10 avril 1837 (p.6). Au contraire, ” le grand malheur de l’époque actuelle, c’est la colère et la haine impuissante. Ces tristes sentiments éclipsent la gaieté naturelle au tempérament français. Je demande qu’on se guérisse de la haine, non par pitié pour l’ennemi auquel on pourrait faire du mal, mais bien par pitié pour soi-même. Le soin de notre bonheur nous crie : ” chassez la haine, et surtout la haine impuissante ! “, (Lorient, 7 juillet 1837, p.295). Ne croirait-on pas lire un pamphlet contre la gauche dont le seul programme fut ” l’anti-Sarko ” ? ou contre la droite, dont la seule critique à l’encontre de Hollande fut contre Taubira et son mariage gai ?

Prenez l’exemple de Bordeaux, qui fut rattachée à la France par Charles VII en juin 1451 : ” En s’unissant à la France, Bordeaux tomba dans une monarchie absolue, où le favori décidait despotiquement de tout ; de là ses fréquentes révoltes (…) Il était naturel que Montaigne et Montesquieu naquirent dans ce pays qui, du gouvernement raisonnable, était tombé dans le favoritisme, et s’en irritait d’autant qu’il ne s’avouait pas nettement son cas. Les esprits à Bordeaux n’étaient pas avilis par l’habitude de la servilité “ (Bordeaux, 9 avril 1838, p. 646).

Est-ce ce qu’il faut souhaiter à la gauche comme à la droite pour que la France soit enfin bien gouvernée ? Car le pouvoir trop centralisé engendre la petitesse, l’infantilisme, le ressentiment. Voyez le fonctionnaire, note Stendhal : ” étudiez la vie de cet homme. Vous verrez peut-être qu’abreuvé de mépris, poursuivi par la crainte du coup de bâton ou du coup de poignard, comme un tyran, sans avoir le plaisir de commander comme celui-ci, il ne cesse de songer à la peur qui le ronge qu’au moment où il peut faire souffrir autrui. Alors, pour un instant, il se sent puissant, et le fer acéré de la crainte cesse de lui piquer les reins. Appliquez-lui le remède indiqué par le célèbre Cuvier : ” traitez-le comme un insecte. Cherchez quels sont ses moyens de subsistance, essayez de deviner ses manières de faire l’amour, vous verrez… “ (Lorient, 7 juillet 1837, p. 296).

Ironique, mordant, réaliste, acéré – Stendhal est plus que jamais de notre époque !

Stendhal, Voyages en France, Gallimard Pléiade 1992, 1664 pages, €70.00
Stendhal, Mémoires d’un touriste, Folio 2014, 848 pages, €10.40
e-book format Kindle, €9.99

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Régression fondamentaliste

Réchauffement du climat, manger bio comme « avant », se soigner par les plantes de grand-mère, des tests ADN pour savoir qui descend de qui, principe de précaution sanctuarisé dans la Constitution, théories du Complot florissantes, retour aux valeurs « morales », renaissance du religieux, islamisme conquérant du VIIe siècle, quête de l’authentique, repli sur la famille, mariage « pour tous » (c’est la nature ?) – il me semble que, dans l’air du temps, tout cela soit apparenté. J’appellerai ce mouvement la recherche du fondamental. Le socle fantasmé comme un refuge, une plaque solide dans ces sables mouvants du global qui va trop vite. J’y vois en réalité une régression due à la peur, l’enfermement dans l’entre-soi, le cocon fœtal.

Tout se passe comme si, sur une mer qui se creuse, les passagers préféraient s’arrimer au bateau plutôt qu’utiliser leur savoir-faire marin pour tenir la barre, sentir le vent et régler les voiles. Ils restent passifs, ancrés dans leur identité mythique et leurs façons de faire ancestrales au lieu d’être actifs, de prendre leur destin en main avec ce qu’ils sont et ce qu’ils savent, les outils d’aujourd’hui. L’époque est au repli, à la méfiance, aux repentirs. Aux retours à…

Les sociétés jeunes sont emplies d’énergie, elles vivent le présent avec indulgence et regardent l’avenir avec optimisme ; le passé n’est pour elles qu’un acquis sur lequel bâtir du neuf, la transmission est tout : aux jeunes d’adapter le passé. A l’inverse, les sociétés vieilles sont fatiguées, elles subissent le présent avec aigreur et tout changement comme une agression, regardant l’avenir avec noirceur ; le passé est pour elles un asile, un « âge d’or » regretté (et fantasmé). Si les années post-68 ont eu leur lot d’infantilisme et de dérives anarchiques, elles avaient au moins le mérite d’un optimisme à tout crin, même pendant l’horrible guerre du Vietnam, même après les deux crises du pétrole. Qu’est-ce qui a cassé ?

hokusai la vague

Probablement l’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981 qui a cassé le rêve avec la rigueur dès 1982, le SIDA qui a douché les ardeurs polysexuelles dès 1984, plus largement le vieillissement démographique et, depuis 2005 environ, le réveil agressif des sectes de l’islam. N’évacuons pas quand même la politique : quand les politiciens sont incolores et abouliques, les citoyens ne se sentent plus gouvernés (Chirac, Hollande…).

Si le mouvement de moindre optimisme est général dans les sociétés occidentales, plus que les autres la France est touchée. Certes, l’ouverture du monde après la chute du mur de Berlin, la conversion chinoise au capitalisme et la réémergence des États-Unis comme puissance mondiale, ont relativisé la place d’un pays moyen comme la France. Puissance militaire faible faute de crédits, en croissance molle faute de réformes, au budget en déficit systématique pour cause de vieillissement, avec un État de plus en plus impuissant par inertie bureaucratique et empilement de petits pouvoirs, la France a été touchée en pire.

Les Français ne se font pas confiance entre eux comme le montrent Yann Algan en économie, Pierre Rosanvallon en politique, Anne Chanon pour les partenaires sociaux, Michela Marziano pour la société et Capet-Delavallade pour l’information (voir références en fin de note). Ils n’ont pas confiance en leurs hommes politiques, ni en leurs journalistes, ni en leur justice ; ils n’ont confiance ni dans l’économie, ni dans la pharmacie, ni même en la science. « On » leur cache des choses, « on » veut les arnaquer, les dominer, les empoisonner. Ont-ils confiance en eux-mêmes ? Même pas, montrent les sondages. Donc ils régressent. Ils se réfugient dans les bras de maman au passé, les remèdes de grand-mère, l’autorité du grand-père, le souvenir (glorieux ?) de la guerre de 14 ou de l’indignation de 40 (malgré le TRÈS faible nombre de résistants…)

De quand date ce divorce croissant entre les citoyens et l’État, les salariés et les patrons, le secteur privé et les fonctionnaires ? Des années 1980 selon Yann Algan, mais déjà après 1945, précise-t-il. Il y voit la trace de la lâcheté des élites en 1940 et des dénonciations de clochers durant l’Occupation – où l’égoïsme s’appelait « marché noir ». Mais l’après 1945 voit aussi cette socialisation corporatiste de la société française qui dresse « ayant droits » contre « exclus » pour un peu tout : sécurité sociale, chômage, accès syndical à certains métiers (ex. le Livre, les dockers), niches fiscales, statuts protégés, privilèges. La France « classes contre classes » est le pays occidental où la fraude est considérée comme moins « immorale » qu’ailleurs – où le gauchisme, « cette maladie infantile », fait le plus recette, où l’écologie politique est la plus immature, la plus courte-vue, la plus arriviste. Le Français est celui qui se méfie le plus des autres.

Dans une société de défiance, le pays est une jungle et l’homme un loup pour l’homme. D’où ces comportements de clans, cette société de cour autour des « célèbres » (qu’ils soient politiciens, footeux, histrions de média ou acteurs-chanteurs-fêtards) ; d’où surtout ce repli sur la cellule familiale et ces ‘Tanguy’ attardés. La crainte envers tout ce qui change, tout ce qui vient d’ailleurs, tout ce qui est dit par un quelconque pouvoir, tout ce qui n’est pas reconnaissable, engendre angoisse et comportement de fuite. On réclame des lois, du flic, du contrôle.

On exige que le maïs soit racialement pur et pas manipulé et que le porc soit bio (mais en gardant les prix les plus bas), que les sans-papiers soient analysés ADN parce que les faux-papiers circulent trop facilement (mais en glorifiant les Droits de l’homme), que les radicalisés soient exclus de la nationalité et fusillés en Syrie  et en Libye par les forces spéciales (mais qu’on « respecte » les différences), que l’économie soit contrôlée parce qu’elle va « dans le mur » ou « de crise en crise » (mais sans toucher au SMIC, ni aux 35h, ni à l’âge de la retraite, et sans baisse des salaires ni impôts en plus)… Comme si l’avenir n’était jamais autre chose qu’un « pari », comme si tout pari n’exigeait pas un minimum de confiance en soi, donc d’oser être responsable. Après tout, mettre au monde un enfant, accueillir un hôte, planter de quoi se nourrir, investir des capitaux : qu’est-ce donc d’autre qu’un défi à l’avenir ? Il faut avoir la foi en sa propre énergie pour supporter de voir croître et s’épanouir un être, une plante, une idée.

liberte fenetre ouverte

Il semble que les Français n’aient plus cette foi en eux-mêmes, plus de ressort. Leur énergie vitale disparaît, leurs comportements sont ceux de vieux, avec ces remugles des années 30 qui remontent même à gauche : chez Bové l’antimoderne, adepte de la pureté génétique des maïs ; chez Le Foll et les lefollistes qui crient aux chambres à gaz quand on prononce le mot « détail » ; chez les agités de l’extrême Mélenchon qui font de Che Guevara le néo-Christ pur et sans tache d’une révolution sans cesse à venir – alors qu’elle est bel et bien venue cette révolution à Cuba, et qu’on voit très bien ce qu’elle a donné ; chez les sectaires religieux pour qui il faut revenir à la Lettre et se garder de tout, réfugiés en ghettos haineux poussés à la violence ou au suicide camouflé en « martyre » ; chez les parents déboussolés qui en reviennent aux bonnes vieilles méthodes et réclament le b-a ba pour la lecture et la pension disciplinaire pour les ados. A quand le retour du fouet ? de la peine de mort ? des frontières sûres et surveillées ? du petit franc manipulable à merci ? des gazogènes ? de la miss France 1960 dépucelée à l’arrière d’une Dauphine ?

miss france 1960 en 2014

Repentez-vous d’avoir colonisé il y a trois générations ; repentez-vous d’appartenir à une civilisation qui valorise la liberté et l’égalité des sexes alors que d’autres ont « le droit » d’être différents (et de nous l’imposer) ; repentez-vous d’avoir « exploité la nature » depuis le néolithique ; repentez-vous d’être vous – Français minables intoxiqués d’État – dans un monde qui valorise l’initiative, l’originalité, l’individu ! Dans la confusion ambiante, les fondamentalismes de tous bords semblent avoir de beaux jours devant eux : le religieux, l’idéologique, l’écologique.

Alors que l’identité n’est pas honteuse, elle doit « servir » plutôt qu’être un ghetto. Rejeter l’identité, c’est se rejeter soi, se haïr au profit du vide que n’importe quoi pourra remplir. La défiance envers les semblables ne serait-il pas manque de confiance en soi ? Le repentir une fin de vie ?

Les syndicats ne sont pas représentatifs, les partis ne reflètent que les ego surdimensionnés de leur leader, les élus promettent tout ce qu’ils n’ont aucune intention de tenir, l’Union européenne avance sans que nul ne la contrôle, l’islamisme convertit à tour de bras les faiblards tandis que les Juifs sont laissés à « leurs responsabilités » et les Chrétiens moqués comme ringards. On ne peut faire confiance ni à l’idéalisme de gauche, ni aux intérêts trop bien compris de droite, ni même à “la pensée gros bras” des agriculteurs-taxis-zadistes écolos-No Borders.

La base est la confiance, or qui sont les politiciens aptes à donner confiance ? Sans confiance, impossible de décorporatiser la société française, ni de faire la pédagogie de nos atout réels dans la globalisation.

Tout fondamentalisme est un obscurantisme, une attitude réactionnaire qui vise à revenir à la lettre, aux origines, au fondamental, à l’essence. Le contraire absolu de l’émancipation des Lumières qui vise à libérer l’individu de ses déterminismes biologiques, familiaux, sociaux, claniques, raciaux, religieux et j’en passe. Chacun dans sa case, décrète le fondamentaliste, convertissez-vous ou l’on vous anéantit ! A la religion, au socialisme, à l’ultra-libéralisme, à la vision allemande de la dette, aux zones humides et autres paradis à bestioles. Autisme agressif, refus d’écouter l’autre, la force comme seule valeur.

TOUS les idéologues agissent de même, les frondeurs, la gauche morale, la droite vertueuse, le retour de l’ex-président, les gestatrices pour autrui, les casseurs anti-droit, les sans-frontières, les élèves qui refusent l’histoire, les niqab qui refusent le visage, « la direction » d’Air-France et les « salariés en colère » – tous sont aussi bornés, aussi abêtis par leur « bon-droit » ou leur « mission ». Toute critique à leur encontre est assimilée à une maladie mentale ou à un complot.

Comment voulez-vous avancer dans ce cas ? Analyser, négocier, proposer ? Si le dilemme est le tout ou rien, le résultat est le plus souvent rien.

Faute de confiance, faute de culture, faute de raison.

Yann Algan, La société de défiance, Livre de poche 2013, €5.60
Pierre Rosanvallon, La contre-démocratie : la politique à l’âge de la défiance, e-book format Kindle, €14.99
Anne Chanon, L’entreprise à l’ère de la défiance : de l’intérêt du dialogue sociétal, 2012, L’Harmattan, 372 pages, €38.00
Michela Marzano, Le contrat de défiance, 2010 Grasset, 320 pages, €19.30
Philippe Capet et Thomas Delavallade, L’évaluation de l’information : confiance et défiance, 2013, Hermès Science Publication, €79.00

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Alecos Papadatos, Démocratie, BD

papadatos democratie
Nous sommes en 490 avant notre ère, à la veille de LA bataille. Dans la nuit de Marathon, sur les hauteurs qui dominent la plage où campent les Perses, hulule la chouette, symbole d’Athéna. Deux jeunes hommes qui ne peuvent pas dormir se racontent leur existence, peut-être avant de mourir demain. Ils sont bientôt entourés de leurs compagnons tant l’existence de l’un se confond avec ce pourquoi ils sont là : la naissance de la démocratie, pour la première fois dans le monde.

Le premier jeune homme est Thersippe, qui sera le coureur de Marathon selon certains historiens (d’autres lui donnent un nom différent) ; il périra dans son effort pour annoncer la victoire aux Athéniens le lendemain, après 42 km et 195 m – performance que l’on reproduit aujourd’hui à chaque épreuve olympique. Le second, le narrateur, est Léandre, personnage inventé.

Léandre remonte cette nuit-là à l’été de ses 16 ans, beau gaillard gracile perpétuellement torse nu, féru de dessin et de peinture. Après avoir enfreint les ordres de son père qui ne lui a permis de peindre qu’un seul des murs de la salle alors qu’il a peint les quatre, emporté par son enthousiasme, il est envoyé se colleter à la dure réalité : celle de négocier un bon prix pour l’huile d’olive du domaine auprès d’un marchand de Thrace. Porter les ballots d’olives et les jarres d’huile lui exercera les muscles tandis que le négoce lui assainira la tête, pense son père qui veut en faire un homme.

Lorsqu’il est de retour à Athènes après avoir réussi, c’est le jour de la procession des Panathénées. Tout le peuple est autour de la citadelle pour voir le spectacle. Dans cette presse, deux tyrannoctones ont prévu d’abattre le tyran Hipparque, qui gouverne avec son frère Hippias en manipulant la masse et en s’en mettant plein les poches. Aristogiton et son jeune amant Harmodios, dont on dit que le tyran les avait insultés, poignardent Hipparque avant d’être pour l’un, le plus jeune, abattu par la garde et pour l’autre arrêté, torturé puis exécuté après avoir donné le nom de ses complices aristocrates. Dans la répression qui suit l’acte, le père de Léandre est tué par la police scythe.

harmodios et aristogiton

Son géniteur mort, sa maison incendiée, ses biens confisqués (par un ex-ami de son père…), Léandre s’exile, toujours en pagne, jusqu’à Delphes où une connaissance de son père le fait travailler à inventorier les offrandes dans le Trésor. L’adolescent retrouve Hero, la jeune nièce du commerçant à qui il a négocié ses olives il y a peu ; elle est pythie apprentie.

Peu à peu, le garçon se rend compte que l’oracle délivre des messages qui sont filtrés par des prêtres de Delphes appelés « saints », éminemment corruptibles. Malgré l’oracle sibyllin, l’interprétation penche vers qui paie le plus. Mais qu’importe : ce qui compte est d’y croire. La foi insuffle une volonté bien plus forte que la seule raison. La force d’un oracle tient à l’histoire racontée qui donne sens. Qui croit est doué d’un pouvoir de convaincre et de vaincre.

C’est ce qu’apprend au candide Léandre un mystérieux Athénien, Clisthène, venu solliciter de l’oracle l’appui de Sparte pour renverser le tyran survivant Hippias. Clisthène l’Athénien sera considéré comme le père de la démocratie. Il instaurera un système de votes où les citoyens ne sont plus regroupés en tribus clientélistes, mais en circonscriptions où les diverses classes sont mélangées. Chacun verra donc plus l’intérêt général que celui de son clan – et ce sera bien le peuple qui décidera à la fin et non pas quelques aristocrates.

papadatos democratie bd
Ce roman dessiné historique conte donc une double quête : celle de l’adolescent Léandre de 16 à 32 ans – et celle de la démocratie athénienne qui émerge avant Marathon. Devenir adulte et devenir citoyen s’apprend, s’entretient et se conforte, car l’état d’homme libre et responsable est toujours précaire, dans un combat sans fin.

Athéna, qui parle au garçon dans ses rêves, représente la transition entre le monde ancien des dieux (les forces obscures qui meuvent l’humain) et le monde nouveau des hommes (ce rationnel scientifique et démocratique sans cesse à consolider). Les deux totems de la déesse sont le serpent et la chouette, alliant la force de qui sort de la terre à la clairvoyance de qui voit dans la nuit – le désir et la raison. Athéna se situe entre ses frères : Apollon garant de l’ordre, de la beauté et de l’intelligence, et Dionysos en état de perpétuelle ébriété hormonale et de joie, insufflateur du désir et de la volonté. Si Dionysos est sorti de la cuisse de Zeus, Pallas Athéna est sorti du même par la tête. Déesse emblématique d’Athènes, elle se veut l’équilibre du bon sens, état fragile toujours à rectifier, paix armée sans cesse sur le qui-vive. La cité ne sera grande que lorsqu’elle incarnera cette double vertu de puissance et de discipline – notamment face aux Perses à Marathon.

  • Ainsi le corps du citoyen est-il celui d’un athlète, pareil aux dieux représentés sur les vases que Léandre aime peindre et par les statues. Il est soldat plus que travailleur – et le lecteur pourra comparer les anatomies respectives de Léandre (fils de négociant libre) et de Givrion (fils d’esclave, son ami).
  • Ainsi l’esprit du citoyen est-il entre la logique volontiers sophiste et manipulatrice des philosophes, et la passion collective de la foule – le lecteur pourra comparer les personnages de Pisistrate et de Solon.

Le dessin, plutôt sommaire et volontiers pressé, fait souvent surgir la grâce du mouvement et de l’expression, inspiré des lutteurs minoens d’Akrotiri à Santorin. Léandre et Hero sont beaux en leur jeunesse, ils irradient la lumière du désir et courbent leurs formes en élans gracieux. Ils se détachent comme l’avenir sur un passé plus grossier – comme la démocratie qui naît sur l’asservissement coutumier.

papadatos democratie garcon

Papadatos fait passer la leçon de l’histoire – les valeurs de notre civilisation – par le dessin. L’aventure et l’amour sont complétés par des annexes d’historiens pour mieux comprendre. Le lecteur percevra plus clairement cette ligne arbitraire qui passe entre moutons et citoyens, mais aussi mieux que sur une carte cette frontière impalpable entre la Grèce et la Turquie (hier la Perse) – ce pourquoi ce pays n’a rien à faire dans l’Union européenne (sauf à ne vouloir qu’un marché de libre-échange sans aucune âme).

« Toute fin nous ramène aux intrigues », dit le Léandre de 32 ans à ses compagnons d’insomnie. Il parle de la démocratie, sans cesse menacée par les clans et par les castes, sans cesse à refonder. « Au temps où nous pensions qu’on était les bons, et tous les autres les mauvais (…) cette façon de penser met toujours en avant ceux qui agissent par eux-mêmes, pour eux-mêmes, les ‘grands’ noms, les ‘chefs’, les tyrans, et ceux qui nous sauvent des tyrans » p.197.

Une leçon que les partis politiques d’aujourd’hui devraient méditer, au parti Socialiste comme chez les Républicains, politiciens qui se croient volontiers investis de la mission de commander aux autres. « Cette façon de penser nous ramène à la peur et à la folie, au visage de la Gorgone. Et la force de la Gorgone peut se retourner vers nous à tout moment. Nous pouvons être notre pire ennemi ». Ce ne sont pas les élections régionales de décembre 2015, faisant surgir brutalement un Front national menaçant, qui vont démentir cette antique leçon de politique.

Pour vivre ensemble et faire cité, il ne faut pas diviser mais unir – donc adhérer à une histoire commune. Seule une histoire donne un sens à la vie (p.198) – donc une histoire particulière, patriotique, à construire et à transmettre. Avis au ministre Belkacem et aux pédagogos du mammouth ! Dompter la sauvagerie de l’homme pour rendre l’existence plus douce à tous est la voie d’Athènes, dit le Poète (Eschyle, lui aussi présent à la bataille de Marathon). Une grave leçon de notre culture – il y a déjà 25 siècles ! Leçon que l’inculture de nos politiciens est en train de nous faire perdre.

Alecos Papadatos et al., Démocratie (Democracy), 2015, bande dessinée Vuibert, traduit de l’américain, 237 pages, €21.00

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André Glucksmann, De Gaulle où es-tu ?

andre glucksmann de gaulle ou es tu
Le décès d’André Glucksmann le 9 novembre se télescope avec les attentats islamiques à Paris du 13. Il est intéressant de relire un essai géopolitique du philosophe qui invoque, 25 ans après sa disparition, les mânes du général président De Gaulle. Glucksmann, élève de Raymond Aron et farouche partisan un temps de la Révolution culturelle maoïste, s’est intéressé à la guerre avant d’opérer un virage moral qui le conduira à critiquer le totalitarisme d’État et à soutenir les dissidents soviétiques dès 1975, puis les Vietnamiens boat-people et les Tibétains. Mais il est vacciné contre les illusions du pacifisme, rejoignant en cela le réalisme d’Hubert Védrine.

Charles de Gaulle, général à titre provisoire qui incarnait la France, croyait fermement que « l’épée est l’axe du monde ». Malgré les illusions idéalistes, il semble qu’il ait constamment raison… La « der des der » n’existe pas. Pire : si la guerre opposait autrefois exclusivement des armées, elle est peu à peu devenue totale, impliquant les civils. C’est désormais toute une société qui se bat.

La guerre secrète donc sa propre philosophie. Elle ne peut plus respecter, faute de non-combattants, d’autre loi que la pure violence qui l’habite. Peu importe dès lors le prétexte idéologique à la guerre, son organisation impose sa mécanique, conduisant au totalitarisme. On l’a vu en URSS, dans la Chine de Mo, au Vietnam communiste. Qui se veut combattant, pour une religion ou pour une idéologie, transforme peu à peu son esprit en mécanique, son âme en force brute. Donc son pays en instrument de domination (et d’abomination – mot devenu à la mode).

C’est contre cela qu’il faut lutter, plaide André Glucksmann. En tant que Français historiquement porteur d’un désir de liberté ; en tant que général qui voit loin, en tant que stratège qui sait prévoir et préparer les prochains conflits – et qui sait faire la guerre sans l’aimer pour elle-même – le général de Gaulle laisse ce message après sa mort.

Aujourd’hui, des entités nouvelles non-étatiques (courants religieux, mafias, milices ethniques) relativisent la dissuasion nucléaire et introduisent des modes guerriers inédits : terrorisme, prise d’otage, banditisme. La réalité n’est donc plus uniquement lisible en stratégie : le monde devient chaos, imprévisible. Ceux qui font la guerre ne veulent plus forcément dominer le monde mais seulement une partie. Ils veulent parfois simplement exister, se faire reconnaître en détruisant, en enlevant, en violant et en tuant. On en revient au moyen-âge, où les féodaux se taillaient par la violence des domaines, en laissant les soudards à leur solde assouvir leurs instincts.

Était-ce la division en deux blocs puissants, sûrs de leurs valeurs morales respectives ? Nous avions oublié les leçons des siècles. Comme Thucydide, il faut croire que le fait premier est le mouvement et que le repos n’est qu’une pause ; que la base fondamentale est la barbarie et la norme la guerre – enfin que la civilisation et la paix ne sont que de miraculeuses et provisoires exceptions.

Varlam Chalamov, du fond des camps staliniens, redécouvre le socle qu’est la partie sombre de l’humain. Il énonce froidement les lois asociales des criminels : faire le mal est plus attrayant que faire le bien ; « baiser le cave » et s’en vanter est un titre de gloire parmi les truands. Il s’agit d’un univers structuré – un contre-univers à la normalité – avec sa discipline de fer, ses plaisirs éminents (jeu, drogue, chair), ses corruptions archétypales (vol, viol, force, fric), et ses hiérarchies. Ce monde-là n’est pas amendable : c’est LUI ou VOUS.

Le romantisme de la pègre, des Jean Valjean de l’idéalisme et des chourineurs du réalisme social, doit être dénoncé. Tout comme celui des idéalistes terroristes, anarchistes, communistes, fascistes ou religieux. Chalamov constate que cet idéalisme n’est qu’une chimère fantasmée. Et Glucksmann de conclure : « tandis que les intellectuels font sauter les tabous traditionnels », sous des prétextes idéologiques ou religieux, « la brutalité des bas-fonds, jusque-là endiguée, se donne libre cours » p.177. De Gaulle disait plus généralement : « L’action de guerre totale ne commet pas ses crimes par accident, mais par principe. Loin des innocentes ‘bavures’, les meurtres sont parties et rouages de la stratégie de Berchtesgaden, dont c’est l’art de faire alliance avec la bassesse humaine » (cité p.103).

Dernier exemple, les Français arabes shootés à Allah du vendredi 13 : « le totalitarisme ne fait pas la guerre au nom et par amour des idées, il idéologise au nom et par amour de la guerre », expliquait Glucksmann p.179. Enrober ses exactions de sacré permet de les justifier, aux yeux de Dieu, du monde et pour sa bonne conscience.

La question des refugies du Sud Est asiatique : Jean Paul Sartre accompagne de Andre Glucksman au palais de l'Elysee avec Raymond Aron le 26 juin 1979 Neg:CX11753 --- Jean Paul Sartre with Andre Glucksman and Raymond Aron at Elysee palace in Paris to speak about question of refugees from south west of Asia june 26, 1979 *** Local Caption *** Jean Paul Sartre with Andre Glucksman and Raymond Aron at Elysee palace in Paris to speak about question of refugees from south west of Asia june 26, 1979

La question des refugies du Sud Est asiatique : Jean Paul Sartre accompagne de Andre Glucksman au palais de l’Elysee avec Raymond Aron le 26 juin 1979 Neg:CX11753 — Jean Paul Sartre with Andre Glucksman and Raymond Aron at Elysee palace in Paris to speak about question of refugees from south west of Asia june 26, 1979 *** Local Caption *** Jean Paul Sartre with Andre Glucksman and Raymond Aron at Elysee palace in Paris to speak about question of refugees from south west of Asia june 26, 1979

On assiste alors à la dissolution des communautés anciennes sous les coups de la fonction guerrière, libérée de tout frein. Cette Deuxième fonction ideal-typique de Georges Dumézil, forte des nouveaux moyens techniques (miniaturisation des armes, informatisation du tir, prolifération des équipements lourds, accès facilité aux armes de destruction massive comme le nucléaire, le chimique et le bactériologique), occupe le champ laissé trop libre par la Première fonction – démissionnaire – de sagesse et de régulation. Là où le droit ne règne plus, domine la guerre de tous contre tous.

Alors, « seule une lutte pour la civilisation, contre le chaos, peut tenter de maîtriser le néant anéantisseur de forces dévastatrices et sans attaches » p.192. Dans le monde post-soviétique de 1995, date où cet essai fut écrit, l’équilibre des forces était déjà devenu un vain mot. « La capacité d’exterminer, qui se démocratise à grande allure oblige, en fin de guerre froide, à passer de la dissuasion restreinte (nucléaire et bipolaire) à une dissuasion généralisée (planétaire et humanitaire) » p.194. Cela n’a fait qu’empirer depuis. Partout, il faut écraser l’infâme.

Mais les démocraties doivent pour cela être sûres de leurs valeurs et de leur modèle. Il faut que le droit et le politique remette au pas le chacun pour soi destructeur d’un libéralisme sans frein, accentué par la dérive individualiste hédoniste issue de 1968. Glucksmann n’en parle pas, et c’est dommage. Il n’a pas approfondi les rapports entre Première et Deuxième fonction, la régulation et son bras armé, bien qu’il ait eu l’intuition que nous étions en phase de prolifération cancéreuse d’une fonction guerrière progressivement hors contrôle. La suite des années, jusqu’à aujourd’hui, a montré combien le chaos était amené à se développer…

Les solutions ? Là encore il n’en propose pas, se bornant à la critique et au constat. Il évoque un vague « droit d’ingérence » humanitaire, sous l’égide l’ONU, comme en Somalie – où la fonction des casques bleus n’a pas été de rétablir un ordre d’avenir pour le pays mais d’empêcher seulement à court terme la mort par la faim de milliers de civils. Est-ce vraiment le seul remède ? Glucksmann se souvient-il seulement ce que De Gaulle disait du « Machin » ?

S’il s’agit de préserver non une civilisation particulière mais le principe même de toute civilisation, il faut aller jusqu’au bout du raisonnement : détruire ce qui détruit. Comme le prônait Voltaire, il faut bel et bien « écraser l’infâme » – et ne pas simplement le contenir. Mais il faut pour cela être lucide, bien au fait de sa morale et avoir le soutien de son opinion, avant d’imposer le droit par les moyens appropriés – qui ne sont pas seulement militaires. Notre morale humanitaire dût-elle en souffrir, l’idéalisme naïf de certains dût-il être entamé.

André Glucksmann, De Gaulle où es-tu ?, 1995, Livre de poche Pluriel 1996, occasion €3.08

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