Régine Pernoud, Les hommes de la croisade

Contre les préjugés sommaires sur le Moyen-Âge, véhiculé par l’école et les romans du XIXe, Régine Pernoud, décédée en 1998 à 88 ans, se sert de son savoir d’archiviste paléographe et de docteur en histoire médiévale à la Sorbonne en 1935. Ne pouvant être prof parce que les femmes étaient peu recrutées à l’époque, elle se lance dans la vulgarisation du savoir, avec succès. « Transmettre dans un langage simple ce que j’avais découvert par des recherches difficiles », dit-elle.

Pour elle, la croisade fut un élan de la foi au XIe siècle avant de dégénérer par les ambitions féodales en rivalités commerciales au XIIIe siècle. Le dernier roi saint fut Louis IX, mystique de chevalerie chrétienne, après lui la déroute. Frédéric II notamment fut un destructeur.

Se mettre en marche vers une autre vie était la motivation première ; elle a commencé avec les humbles qui avaient besoin de voir et de toucher les endroits où le Christ avait vécu. C’est au cri de Dieu le veult ! que les pèlerins s’élançaient vers la terre sainte ; ils prenaient la suite de la Reconquista espagnole contre les infidèles, sectataires de Mahomet. Ce qui a entraîné peu à peu le désir de connaître son ennemi, depuis la traduction en latin du Coran aux conversations avec les savants et érudits musulmans. Car l’infidèle n’est pas le diable ; il est un adversaire honorable qui se bat bien, même s’il parjure parfois sa parole et tue jusqu’aux femmes et enfants quand il ne les réduit pas en esclavage. « Les relations avec les Assassins |les chiites ismaéliens du Vieux de la montagne] forment le chapitre le plus curieux sans doute de l’histoire des croisés, celui qui les montre de façon la plus saisissante ouverts à une mentalité en complet désaccord avec la leur. Mais, en dehors de ces alliés dangereux, les relations qui s’établissent avec l’Islam révèlent, au milieu même des combats, une estime réciproque où l’on discerne l’admiration pour la valeur guerrière, pour la sagesse d’un ennemi que l’on sait apprécier » chap.10.

L’auteur approche les croisades par les mentalités car, selon elle, l’accès aux Lieux saints primait sur tout le reste. Les musulmans récemment convertis par Mahomet pillaient, rançonnaient et massacraient selon leur lecture fruste du Coran les chrétiens se rendant en pèlerinage à Jérusalem depuis au moins l’an 333. Le calife Hakim fit même en 1009 raser les églises et monastères de Palestine pour extirper le mécréant, persécutant chrétiens et juifs. C’est ce qui a entraîné le prêche du pape Urbain II en 1095, relayé par la prédication de Pierre l’Ermite sur son âne, pour déclencher la première croisade. Ce seront 15 à 20 000 hommes dont 1000 à 2000 chevaliers qui s’élanceront en 1096 vers le Levant et mettront trois mois à rejoindre la première étape, Constantinople, à raison de 30 km par jour.

Ils prendront Jérusalem après trois ans, en 1099, malgré l’empereur byzantin Alexis Comnène qui voulait que les villes conquises lui soient remises. Cet empire chrétien d’orient deviendra le principal obstacle aux croisades, jusqu’à ce qu’exaspérés et poussés par les Vénitiens, les croisés ne prennent Constantinople pour y placer les leurs. Le second obstacle sera le pape qui enverra ses délégués, trop souvent arrogants et militairement inaptes, ce qui entraînera des désastres en Egypte. Le troisième obstacle seront les féodaux, partis sans fortune chercher la gloire, et qui se révèleront devant les infidèles : certains brilleront en stratèges, d’autres feront éclater leur incapacité, suscitant la division entre Francs, y compris lorsqu’ils appartiennent aux ordres créés pour défendre le saint Sépulcre (Templiers, Hospitaliers, Teutoniques). Le pouvoir personnel était banni à l’origine au profit du conseil des barons et Godefroi de Bouillon, lorsqu’il devient maître de Jérusalem, a refusé le titre de roi pour celui de défenseur. Mais la démesure ne tarde pas chez les barons, notamment avec ce risque-tout de Renaud de Châtillon à Hattin en 1187 et l’orgueilleux Robert d’Artois à Mansourah en 1250. Elle entraînera la zizanie, donc l’échec sur le long terme.

Les hommes de la croisade étaient parfois des femmes, non comme soldates mais comme compagnes des chevaliers et barons comme des hommes du peuple venus en masse à leur suite. D’autres restaient au pays pour gérer les fiefs, fonction d’importance pour préserver l’héritage aux enfants. Les croisés partis célibataires ou qui n’avaient pas emmenés leur épouse prenaient souvent femme en Palestine car le « racisme » (cette notion moderne) n’existait pas au Moyen-Âge : seule comptait la foi. Si l’épouse devenait chrétienne, l’épouser était licite. C’était la même chose côté musulman : renier sa foi pour embrasser celle du Prophète laissait la vie sauve.

La conquête et l’occupation du pays n’avaient rien de « colonial » (encore une notion moderne) en ce sens qu’elle ne visait pas à exploiter mais à conserver l’accès aux lieux saints et à les entretenir. Le pouvoir féodal instauré par les Occidentaux laissait libre les coutumes et usages, prenant même avec la dîme moins d’impôts que les musulmans. L’infériorité numérique des croisés fut compensée par le réseau de forteresses qu’ils ont bâti en quelques années, dont le fameux krak des chevaliers.

Avec Raymond Lulle, au destin étonnant et qui meurt en 1315, la mystique politique se transforme en mystique évangélisatrice et la mission remplace la croisade.

Les hommes de la croisade sont un livre d’histoire sur l’esprit des hommes, celui qui soulève des montagnes, bien oublié en notre époque matérialiste et frileuse.

Régine Pernoud, Les hommes de la croisade, 1958 revu et augmenté 1982, Texto Tallandier 2013, 352 pages, €10.90

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