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Philippe Sénac, Charlemagne et Mahomet

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Un historien spécialiste de l’Espagne médiévale et professeur à l’université de Paris IV-Sorbonne fait le point sur ce que nous apprennent les sources en ce qui concerne les relations entre la Gaule chrétienne et l’Espagne musulmane aux VIIIe et IXe siècles, l’époque de la victoire de Poitiers et de la défaite de Roncevaux. Il cite les textes francs, musulmans, juifs et espagnols, jonglant avec les langues médiévales. Mais prend aussi en compte les apports de l’archéologie et de la numismatique. De quoi relativiser bien des fantasmes contemporains…

Par exemple que le monde musulman ait été un apport essentiel à l’Occident chrétien. Mais aussi, à l’inverse, qu’une guerre de civilisation a surgi à cette époque. Ce n’est ni l’un, ni l’autre mais, plus prosaïquement, une suite de guerres, de raids, de diplomatie et de quelques échanges commerciaux.

Les premiers contacts entre chrétiens et musulmans se font dès 711 par la conquête, le viol et le pillage. Ce choc initial va bien sûr orienter les chroniques et donner une image barbare de l’adversaire. C’est de bonne guerre mais pas de bonne histoire – car « les musulmans n’auraient pas pu triompher sans l’appui de populations indigènes, et l’accord passé entre le duc d’Aquitaine et le chef berbère Munuza montre que le clivage religieux, ou culturel, n’interdisait pas l’entente contre un ennemi commun » p.65. Narbonne fut soumise en 719 et occupée jusqu’en 752. Toulouse fut assiégée en 721 mais l’armée musulmane fut vaincue ; en 725, une armée remonte la vallée du Rhône et razzie Autun. Il s’agit de raids de pillards, pas d’une invasion avec femmes et enfants. La seule « occupation » durable de Narbonne et de sa région n’a duré que 33 ans ; l’apport « ethnique » est donc très faible à cette époque.

C’est le samedi 25 octobre 732 que le maire du palais Charles, appelé Martel par sa propension guerrière, vainquit les troupes d’Abd al-Rahman près de Poitiers, vraisemblablement à quelques kilomètres au sud, aux environs du village de Moussais-la-bataille. Les raids musulmans se poursuivent, ce qui incite Charles à les repousser au sud des Pyrénées et à reprendre Narbonne en 737. La ville fut reperdue, puis reprise par Pépin le Bref en 752. Charlemagne prendra Barcelone en 801, après la défaite de l’arrière-garde à Roncevaux due aux Basques et pas aux musulmans. Après quelques opérations en 812 dans la basse vallée de l’Ebre, commence une trêve entre Francs et Arabo-berbères.

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Vient alors le règne de la diplomatie, celle-ci étant compliquée par les relations avec Byzance. Carolingiens et Abbassides s’allient contre les Omeyyades et les Byzantins. Occupés ailleurs, à l’est et en Italie, les rois de France se désintéressent de la péninsule ibérique et délèguent les relations aux comtes locaux. Des raids de piraterie subsisteront jusque vers 870.

Durant cette période, le commerce est très faible, allant surtout du nord vers le sud, notamment via des marchands juifs qui parlent les langues et servent d’intermédiaires. Ils exportent de Gaule en Espagne surtout des fourrures et des esclaves slaves châtrés par eux-mêmes vers Almeria (p.236). Les monnaies arabes découvertes dans la vallée du Rhône et en Loire-Atlantique ne sont pas, pour l’auteur, le signe d’échanges commerciaux mais plutôt une « soif de métal précieux » alimentée par les raids vikings et musulmans. Le commerce ne prendra vie qu’un siècle plus tard, en même temps que se développe le pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle. Donc à la fin du IXe siècle, bien avant saint Bernard et son prêche de croisade.

Dans ce livre dense, clair et fort documenté, le lecteur peut remettre en cause nombre d’idées reçues, tordues par les idéologies, qu’elles soient ethniques ou multiculturelles. La science historique se moque des croyances et se fonde sur les faits. « L’enseignement majeur de cette histoire, écrit Philippe Sénac, à savoir que les différences politiques et religieuses n’excluaient pas des tractations entre les régimes et les hommes, voire même des ententes. Quels que soient les mots employés pour les désigner (Agarènes, Ismaélites, Maures ou Sarrasins), la lutte menée contre ces ennemis ne fut jamais en ce temps un conflit dirigé contre l’islam (…) tant l’information et les croyances de l’autre demeurait indigente, à peine réservée à quelques hommes d’Eglise » p.271.

A noter que les chroniques franques font la distinction entre Maures – qui sont Berbères – et Sarrasins – qui sont basanés, donc Arabes. Mais tous deux sont également ennemis. A qui il faut ajouter les Juifs, ni chrétiens, ni musulmans, dont les Annales de Saint-Bertin rapportent qu’en 852 « les Maures prirent Barcelone parce que les Juifs la trahirent pour eux. Ils tuèrent presque tous les chrétiens, ravagèrent la ville et repartirent sans être inquiétés » p.222. Au fond, chacun ne poursuit lors que son intérêt matériel – et la religion comme l’enracinement ne sont pas des préoccupations du temps.

Philippe Sénac, Charlemagne et Mahomet en Espagne VIIIe-IXe siècles, 2015 Folio histoire inédit, 437 pages dont 165 pages d’annexes, bibliographie, notes et index, €9.20

e-book format Kindle, €8.99

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Stefan Zweig, Grandes heures de l’humanité

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Les Sterstunde – moments décisifs – sont traduites sous plusieurs noms en français, Grandes heures de l’humanité en Pléiade, Les très riches heures de l’humanité au Livre de poche, en référence aux miniatures du manuscrit appartenant au duc de Berry. Ce sont des heures astrales comme ces signes du destin qui changent l’humanité en son histoire, des moments où l’univers bascule. Enrichis jusqu’en 1943, ces textes sont désormais 14.

L’auteur concentre sa lumière sur les événements et les caractères des hommes. Certains sont à la hauteur, comme Balboa le conquistador de l’océan Pacifique, d’autre non comme le maréchal fonctionnaire Grouchy, obstiné à poursuivre les ordres sans jamais s’adapter aux circonstances.

A chaque fois, Stefan Zweig cherche à saisir ce « produit d’un état extrêmement passionné » dans lequel l’individu exceptionnel rencontre le destin historique. Ainsi Cicéron, redoutable orateur, quitte la vie publique pour composer ses meilleures œuvres de sagesse avant d’être tué par les sbires du vulgaire prévaricateur Antoine ; Byzance est prise par la volonté d’un sultan intrépide et fanatique ; Georg Friedrich Haendel surmonte par sa volonté la paralysie d’une attaque pour produire ses meilleures œuvres ; le besogneux capitaine Rouget rencontre le génie une nuit en composant ce Chant pour l’Armée du Rhin qui allait revenir avec les volontaires du sud la Marseillaise ; Goethe, vénérable vieillard, se retrouve pris par le démon de midi, amoureux comme un adolescent d’une fille de 16 ans, mettant en ordre et complétant son œuvre universelle ; le suisse Suter, fondateur autour de la bourgade pauvre de San Francisco d’une Nouvelle Helvétie agricole très prospère, est brutalement ruiné par les pillards de la ruée vers l’or ; Dostoïevski voit se révéler son œuvre future au moment d’être fusillé pour opposition au tsar – et miraculeusement gracié au tout dernier instant ; l’obstination optimiste de Cyrus W. Field a créé cette performance de faire traverser un câble de communication par tout l’Atlantique, pour relier par télégraphe instantané l’Europe et l’Amérique ; le comte Tolstoï découvre sa pusillanimité de chrétien scrupuleux et naïf à la veille de sa mort, à 83 ans, dans les yeux d’étudiants venus lui demander d’aider la révolution, en 1910 ; le capitaine anglais Scott lutte pour conquérir le pôle Sud mais se fait coiffer au poteau par le Norvégien Amundsen, léguant cependant des lettres extraordinaires, écrites avant de crever de froid avec ses trois compagnons dans le blizzard du pôle ; enfin Wilson, président des États-Unis en 1918, tente-t-il de changer un vieux monde qui ne veut pas en créant la Société des nations et 14 Points de règlement universel des conflits.

Ces récits d’histoire, écrite avec passion comme Michelet écrivit sur la Révolution française, restent très lisibles aujourd’hui, étonnamment vivants. Avec cette leçon qu’il faut savoir parfois violer sa conscience pour faire un enfant à l’Histoire : « Précisément l’intellectuel, parce qu’au fond de lui il est handicapé par un sens profond de la responsabilité, soit rarement capable, dans un moment décisif, de devenir un homme d’action » (Cicéron). Écrit en 1940, cette méditation sur la sagesse romaine reste de tous temps applicable. Hitler comme Staline étaient des rustres incultes, Mao n’était qu’un instituteur promu et nos présidents sous la Ve République arrivent au pouvoir depuis les années 1980 moins par leur culture et leur sagesse que par leur capacité à passer sur le corps des autres.

Stefan Zweig, Grandes heures de l’humanité (Sternstunde), 1927, Gallimard Pléiade tome 1, 2013, 1552 pages, €61.75

Stefan Zweig, Les très riches heures de l’humanité, Livre de poche 2004, 318 pages, €6.27

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Mika Waltari, Jean le Pérégrin

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Mika Waltari est un romancier historique finlandais. Il est surtout célèbre en France pour Sinouhé l’Égyptien, mais il s’est intéressé aussi à d’autres époques avec Les Étrusques, Rome, Jésus le Nazaréen, Le serviteur du Prophète, L’Escholier de Dieu et Les amants de Byzance. Ce Jean le Pérégrin est inédit, une sorte de préparation aux amants d’une Byzance en ruines. Il y a moins d’action, moins de passions amoureuses et plus d’intellect, ce pourquoi l’auteur pensait ce livre moins attrayant aux lecteurs.

Mais il avait tort, ou plutôt raison trop tôt. Ce qu’il raconte de la fin d’un monde, celui de l’empire romain grec de Constantinople en 1453, est proche du sentiment que nous avons de la fin du nôtre. Une fois de plus contre les poussées du fanatisme islamique, une fois de plus à cause des querelles d’ego et des divisions sectaires des chrétiens.

Jean naît à 17 ans lorsqu’il observe une belle femme nue se baigner dans une piscine chic tout en lisant un livre. Il ne regarde pas le sein offert, ni la peau d’albâtre jusqu’au sexe, ni la longue chevelure blonde – mais le livre ! Sa jeunesse en fleur est saisie de désir, mais de s’instruire. Sous chaque corps robuste il distingue le squelette, la chair est pour lui à fuir car elle détourne de l’étude, dont son esprit est affamé. Ce pourquoi il ne sera jamais religieux car, en pays catholique comme en pays d’islam, le verbe et la chair se mêlent sans cesse selon la pragmatique d’Aristote. Il préférera les chrétiens d’orient qui ont séparé en 1054 (comme Platon) l’ici-bas et l’au-delà, le monde éternel des idées de celui, périssable, des sens.

Et pourtant, dans quel monde vivons-nous ? Celui-ci ou l’autre ? Éperdu de vérité et de savoir, celui qui se fait appeler Jean parce qu’il n’a pas de nom, et Pérégrin parce qu’il n’a pas de racines, apprendra le grec pour lire Homère dans le texte ; il sera scribe au concile de Florence (1437-1441) qui tente de régler les différends doctrinaires entre Latins et Grecs – notamment l’ajout par Charlemagne en 807 du filioque au credo malgré l’opposition du pape (le Saint-Esprit procède-t-il du Père ET du Fils ou seulement du Père ?) ; il sera dépucelé par une très belle, séduira Béatrice de Ferrare, sera marié par une riche florentine, aura même un fils. Mais il quittera tout une fois de plus pour suivre la croisade hongroise contre les Turcs et sera vaincu comme l’armée à Varna ; devenu esclave du sultan, il sera affecté à son fils Mehmet, adolescent humilié et farouche, d’un orgueil haineux, qui prendra Constantinople en 1453.

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Jean est un jeune homme très beau. Son drame intime est que toutes les femmes tombent à ses pieds mais qu’il ne les désire pas, pas plus que les garçons d’ailleurs. Il est hors sexe, hors chair, intéressé par le seul esprit. Ce qui lui donne un regard dépassionné sur ses contemporains. Les femmes manipulatrices (et pas seulement de membre), les évêques et cardinaux ambitieux (parfois généreux mais souvent bornés), le pape faible (et mal entouré), le basileus imbu de sa personne (alors que son empire craque de toutes parts), les patriarches grecs plus sectaires que des mahométans…

Le concile de Florence a tenté, sur demande byzantine, de réconcilier catholicisme et orthodoxie. Car Byzance savait bien que, sans l’aide des chevaliers occidentaux, les Turcs et leurs janissaires (élite d’enfants chrétiens enlevés tôt à leurs parents et élevés dans la plus stricte discipline militaire) parviendront à envahir Constantinople. Le Turc sait acheter les talents d’un Grec pour fondre des canons surpuissants ; il sait faire agir ses espions dans la ville pour découvrir les faiblesses des murailles ; il sait provoquer (comme Hitler et Staline) des incidents de frontières pour apparaître dans son droit.

Les princes chrétiens sont fourbes et ne méritent pas qu’on respecte pour eux la parole donnée ; les marchands chrétiens ne connaissent que l’argent et se moquent de Byzance pourvu que leurs galères soient bien remplies ; les prêtres chrétiens sont dogmatiques et sectaires et préfèrent vivre sous l’Ottoman en relative liberté de croire que sous la papauté avec obligation de credo.

Plutôt rouge que mort, disait-on en Europe dans les années 1950-1970 ; plutôt ottoman que papiste, disait-on en Europe dans les années 1400-1460. L’éternelle lâcheté de l’immédiat par rapport à l’avenir, l’éternel orgueil du dogme contre la réalité des choses, l’éternel « demain » (au-delà ou avenir) pour les jactants, incapables d’agir ici et maintenant.

Le monde n’a pas changé, les hommes sont toujours aussi bornés, les intellos aussi abstraits et imbus d’eux-mêmes, prêts à se déchirer et à trahir leurs frères pour un seul mot de la foi. Tant pis pour eux.

Voici un beau et long roman de réflexion sans obscurité qui nous fait pénétrer les âmes, observer les rouages du destin annoncé, suivre un étrange jeune homme qui a quelque chose d’un ange – en éternel équilibre entre lumière et ténèbres. Est-il Gabriel ? Est-il Satan ? Ni l’un ni l’autre, un peu l’un et l’autre, fait de chair malgré l’esprit, mais l’esprit dominant souvent la chair.

Mika Waltari, Jean le Pérégrin, 1979, Phébus Libretto 2011, 538 pages, €11.97

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Anne Perry, Du sang sur la soie

Est-ce pour forcer l’aspect policier que l’éditeur de la collection Grands détectives a traduit ‘La splendeur de la soie’ par ‘Du sang sur la soie’ ? Même écarlate, la soie chatoie, ce qui n’est pas le cas du sang. S’il y a crime à Byzance (et cela arrive souvent), ce n’est qu’après moult intrigues et combinaisons politiques. Rome est terne et austère, Byzance à la même époque brille et a des reflets changeants.

En bonne anglo-saxonne, Anne Perry a voulu écrire contre l’absolutisme abstrait français et latin, en faveur des « querelles byzantines ». Elle oppose la civilisation de la soie (chaude, multiple, intellectuelle) à la civilisation de la bure (glacée, obéissante, dogmatique). Byzance, c’est un peu les États-Unis bouillonnants, marchands et multiculturels – héritiers de l’Angleterre comme Byzance mimait Venise ; Rome, c’est un peu l’Europe de Bruxelles et sa bureaucratie bornée qui dit l’unique pour tous les peuples. « Il y avait de la beauté à Constantinople, une sagesse et une liberté de penser, peut-être chaotique, mais infiniment variée, des possibilités infinies d’aventure de l’esprit. (…) Constantinople incarnait le commerce et la diplomatie, le dialogue contre la violence. Rome voyait dans l’ouverture intellectuelle du relâchement moral, et dans la tolérance aux idées (aussi ridicules et confuses soient-elles) un signe de faiblesse, sans comprendre que la soumission aveugle finissait par étouffer la pensée » p.788.

Anna se déguise en eunuque (un troisième sexe qui ne saurait exister à Rome en 1273) pour enquêter sur l’exil en monastère de son frère jumeau Justinien, accusé d’avoir participé à un complot contre l’empereur Michel Paléologue. Être femme autour de la Méditerranée n’a jamais été simple, seuls les hommes sont libres. L’eunuque a l’avantage de n’être ni homme ni femme, exclu du jeu de la séduction et considéré comme un technicien négligeable. Médecin formé par son père et ouverte aux savoirs juif et musulman qui ont recueilli et développé la science des Grecs, Anna se fait appeler Anastasius pour approcher les grands. Elle soignera l’évêque eunuque Constantin, le Premier eunuque Nicéphore et l’empereur Michel lui-même. Mais surtout la subtile, brutale et belle Zoé Chrysaphès, experte en intrigues et poisons. « Violente, insatiable, d’une féminité agressive évoquant non pas l’odeur fraîche de l’eau ou la douceur du lin, mais le musc de la sensualité et les couleurs brûlantes de la soie, Zoé incarnait tout qui était impudique chez une femme. Il ne fallait jamais, au grand jamais, faire confiance à Zoé, ne jamais oublier ce qu’elle était : un outil au service d’une grande cause, une lame dangereuse qui risquait de frapper dans toutes les directions » p.735.

Anna, Zoé du bien, découvrira peu à peu la vérité sur son frère, tout en étant prise dans les rets de cette Ville rivale de Rome qui lutte à la fois contre les croisés latins financés par Venise, contre les khans mongols qui menacent le nord et contre les Musulmans qui menacent le sud. En 1204, 70 ans auparavant, les Croisés ont pris, dévasté et pillé la ville, violant femmes et enfants avant de massacrer et d’incendier, comme si les Byzantins n’étaient pas ces Chrétiens comme eux… Et ils sont prêts à recommencer ! L’époque bouge, ce ne sont pas moins de six papes qui se succèdent entre 1271 et 1285. Le roi de Sicile Charles d’Anjou, oncle du roi de France, a l’énergie et la puissance de vouloir unifier les royaumes d’orient, Byzance y compris. Les nombreux personnages du roman voient leurs destins se croiser au gré des ambitions politiques et des croyances religieuses exclusives. On y rencontre même Dante à 11 ans, illuminé de son amour pour la petite Béatrice ! Et le lecteur saura de près ce que furent les Vêpres siciliennes…

L’intrigue policière n’est qu’un prétexte au tableau : ce qui est en jeu dans cet ouvrage est la tolérance. Toute foi exclusive se voit menacer de servir plus les pouvoirs terrestres que l’ineffable bonté de Dieu. On ne saurait massacrer « au nom de Dieu » : Il est assez puissant et assez omniprésent pour savoir ce qu’Il fait sans que les hommes s’en mêlent ! Anna, déguisée en Anastasius, est la porte-parole d’Anne Perry quand elle déclare : « Je veux une Église qui enseigne la miséricorde et la bonté, la patience, l’espoir, s’abstienne du pharisaïsme, mais laisse place à la passion, au rire et aux rêves » p.717. Tout ce que ne fait pas la Rome des papes – souvenez-vous du ‘Nom de la rose’ ! L’Église, aussi bien celle des papes que celle des évêques de Byzance, est un carcan qui empêche la foi : « Vous n’aimez pas Dieu plus que moi, dit-elle à l’évêque Constantin, Vous aimez votre pouvoir, l’assurance de ne pas avoir à penser par vous-même ou de devoir affronter le fait que vous êtes seul et que vous ne valez rien du tout… » p.812.

Et la foi dans tout ça ? Toute Église instituée tue la foi au profit de l’obéissance. Anne Perry ne critique pas seulement la Rome des papes ou l’intransigeance des évêques orthodoxes, mais aussi tout dogme imposé, qu’il soit stalinien hier ou aujourd’hui musulman. « Vous avez créé un dieu à votre image, un dieu de lois et de rites, d’observances, parce que cela ne requiert que des actes visibles. C’est facile à comprendre. Vous n’avez pas besoin de ressentir vraiment les choses ni de donner votre cœur. Il vous manque la grâce et la passion, le courage inimaginable, l’espoir même dans l’obscurité totale, la douceur, le rire et l’amour pur. Le chemin est plus long et plus escarpé, au-delà de votre compréhension. Mais le Paradis est bien haut dans le Ciel, il doit donc en être ainsi » p.908.

Ce roman chatoyant et complexe, empli d’intrigues sourdes et de fureurs, d’or et de sang, de luttes intestines et de querelles byzantines, montre à quel point toute civilisation est fragile. Les barbares sont à nos portes et nous nous querellons sur des points insignifiants de doctrine ! Il faut qu’une femme sous le costume d’eunuque (neutralité sexuelle) opère comme médecin (neutralité soignante) pour démontrer que la raison n’est pas d’imposer sa vérité mais de discerner le possible, au travers des grands principes qui sont autant de moulins. La fin est belle, pleine d’émotions…

Anne Perry, Du sang sur la soie (The Sheen on the Silk), 2010, 10-18 2011, 979 pages, €10.50 

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Sophie Chauveau, La passion Lippi

« L’enfant aux pieds cornus » : cette étrange expression désigne le peintre florentin Filippo Lippi (vers 1406-1469). Elle donne la manière de l’auteur. Romancière, auteur de théâtre, essayiste sur l’art, Sophie Chauveau s’insère dans la peau de son personnage comme Marguerite Yourcenar le fit avec Hadrien. Elle tente ici le pari d’une vie romancée du peintre peu connu, un tantinet mystérieux, Filippo Lippi.

Ramassé dans la rue à 8 ans par Cosme de Médicis, richissime marchand de Florence, parce qu’il créait par le charbon et le sable un Jardin des Oliviers digne d’un artiste, l’enfant fut confié aux Carmes pour la matérielle et à Fra Angelico pour le don. Il avait tant de corne aux pieds qu’il montrait combien il aimait sa liberté. Son obstination séduisit le marchand. Lippi n’est pas un diable car ce n’est pas la tête qu’il a cornue ; plutôt un messager des dieux, tel Hermès aux chevilles ailées. Cosme de Médicis couvrira ses frasques et scandales avec ce mot fameux, que nos profs bureaucrates devraient méditer : « on ne traite pas les esprits divins comme des mulets de trait. »

Autoportrait au centre :

Filippo Lippi n’en est pas pour cela un ange, hormis ses boucles blondes et la grâce qu’il a pour le dessin. Il est un homme, épris de vagabondage et de fantaisie, petit prince libertin entre les bras des putes avant même la puberté, clerc délaissant messes et s’évadant des couvents, artiste se jouant des conventions des pairs comme des prétentions des grands. Il est « la liberté donnée, diffusée, diffractée » (p.438).

Il n’en a pas moins des amis : aînés tels Cosme, Fra Angelico ou Masaccio, cadets comme Pierre de Médicis, fils de Cosme qui le chérit ou Botticelli. Il plaît par sa vitalité, son impertinence d’adolescent, son génie rimbaldien au pinceau. Il est riche de tempérament, généreux à vivre, il goûte la provocation. On l’admire ou on le hait, mais il reste sûr de son génie, sans affectation, parce que la force est en lui. Il baise, il peint, il boit – depuis tout jeune. Fougue et charme, il lui faut jouir intensément de la vie terrestre pour croquer tout l’amour de Dieu.

Il cherche ses Madones éthérées dans les bordels de Florence, fort nombreux, où il a porte ouverte et où les femmes sont sans apprêts ; il trouve ses anges dans la rue où grouillent les petits ; il découvre ses méchants chez les grands et les envieux, qu’il suffit d’observer. Il ne peint jamais si bien les femmes qu’après avoir fait, avec elles, l’amour. Fait rare chez les artistes florentins à cette époque renaissante (ce qui en rendit plus d’un jaloux), Filippo Lippi aime les femmes plutôt que les garçons. Il les respecte, les fait rire, les fait jouir. Il a besoin de leurs caresses, de leur tendresse et de leur grave futilité – car un lourd secret d’enfance (qui nous sera révélé) le fait hurler d’angoisse dans la nuit.

Protégé par Cosme, adopté par Fra Angelico, à l’école de Masaccio, Filippo Lippi aura pour élève le séduisant Botticelli, amateur, lui, de beaux garçons comme Donatello et comme son fils Filippino Lippi. Il quittera l’enfant à 12 ans pour rejoindre les limbes. Il l’a eu par hasard à plus de 50 ans avec une nonne que lui, le clerc, a choisi de peindre en Vierge Marie !

Il ne faudra pas moins de deux Médicis pour apaiser ce double scandale. Cosme et son petit-fils Laurent, iront plaider sa cause auprès du Pape Pie II qui relèvera avec intelligence le clerc et la nonne de leurs vœux. On ne peut qu’admirer une telle époque pragmatique qui préfère pardonner au génie que tenir une comptabilité d’épicier pour les fautes sociales.

Le fils qui naîtra de cette union se laissera conduire avant 12 ans au bordel par son père qui veut lui apprendre le goût des femmes après celui de la couleur. Sophie Chauveau a des mots pudiques pour décrire l’expérience. Peine perdue, l’enfant aime déjà les garçons, son tendre aîné Botticelli en premier, disciple dans l’atelier de son père. Mais Florence n’est pas si prude en ces années 1460. Un vent de liberté, de libre conscience et de libertinage croît avec l’essor du commerce, un vent qui s’enfle de l’arrivée des auteurs grecs antiques que Cosme fait traduire en Florentin, importés d’une Byzance qui se meurt des Turcs avides. La richesse, l’individualisme naissant, encouragent l’art, et pas seulement dans les églises.

Portrait sculpté par son fils Filippino :

La « passion » Lippi, ce n’est pas seulement d’avoir engendré un petit Jésus avec une Madone, c’est de s’être dévoué, jeté tout entier, embrasé à l’art. Filippo Lippi a tout donné, jusqu’à sa vie, pour peindre la beauté.

C’est aussi la passion de l’écrivain qui se met dans ses traces pour romancer son existence, laissant de côté les épisodes légendaires de sa vie (son enlèvement par les Maures, un vague séjour à Naples).

Sophie Chauveau laisse transparaître son enthousiasme à accompagner l’artiste possédé de peinture. Elle écrit charnellement, d’une langue fluide et captivante. Vous ne voyez pas passer les chapitres ; vous tombez amoureux des personnages ; vous entrez tout entier dans la Florence du 15ème siècle.

Filippino Lippi autoportrait :

Et vous n’avez alors plus qu’une seule idée : retourner voir Florence, vous gorger de tableaux, de lumière, des Madones et des anges qui peuplent les rues autant que les cimaises.

Sophie Chauveau, La passion Lippi, 2004, Folio, 483 pages

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Flaubert voyage en Orient

Article repris par Medium4You.

La correspondance de Flaubert est la partie la plus vivante de son œuvre. Il y est tout entier, primesaut et direct, sans souci des convenances puisqu’il écrit aux proches et aux amis. Il a toujours aimé aller voir l’ailleurs, ce pourquoi il est moderne. Critique de son temps et curiosité des autres vont souvent de pair.

Pour faire rêver aux temps enfuis, alors que le monde où l’on peut voyager sans crainte se rétrécit, voici quelques « cartes postales » envoyées par Flaubert des lieux magiques, il y a un siècle et demi :

Égypte : « Hier nous avons passé devant Thèbes. Je casse-pétais intérieurement. Les montagnes (c’était au coucher du soleil) étaient indigo, les palmiers noirs comme de l’encre, le ciel rouge et le Nil semblait un lac d’acier en fusion » (à sa mère, 8 mars 1850). Notons que casse-péter signifie dans l’argot flaubertien à peu près s’éclater au sens des jeunes 2011, être étourdi d’un coup brutal qui fait exploser avec bruit.

1854 Gizeh sphinx John B. Greene

Jérusalem : « est d’une tristesse immense. Ca a un grand charme. La malédiction de Dieu semble planer sur cette ville où l’on ne marche que sur des merdes et où l’on ne voit que des ruines » (à sa mère, 9 août 1850).

1852 Jérusalem St Sépulcre extérieur

Byzance-Constantinople-Istanbul : « est éblouissant. Figure-toi une ville grande comme Paris, où il y a un port plus large que la Seine à Caudebec, avec plus de vaisseaux que dans Le Havre et Marseille réunis ; dans la ville, des forêts qui sont des cimetières ; certains quartiers rappellent les vieilles rues de Rouen, dans d’autres broutent les moutons ; le tout bâti en amphithéâtre sur des montagnes, et pleins de ruines, de bazars, de marchés, de mosquées, avec des montagnes couvertes de neige à l’horizon et trois mers qui baignent la ville » (à sa mère, 14 novembre 1850)

1859 Athènes Acropole

Athènes : « Sans blague aucune, j’ai été ému plus qu’à Jérusalem, je ne crains pas de le dire. – Ou du moins d’une façon plus vraie, où le parti pris avait moins de part. Ici c’était plus près de moi, plus de ma famille. (…) Voilà l’éternel monologue hébété et admiratif que je me disais en considérant ce petit coin de terre, au milieu des hautes montagnes qui le dominent : ‘C’est égal, il est sorti de là de crânes bougres, et de crânes choses » (à Louis Bouilhet, 19 décembre 1850).

1857 Naples enfant pêcheur de Carpeaux

Naples : « La quantité de maquereaux qu’il y a ici est chose plaisante. On m’a proposé des petites filles de dix ans, oui monsieur, des enfants en bas âge, dont les nourrices sont sans doute en même temps les maquerelles. On m’a même proposé des mômes, ô mon ami. Mais j’ai refusé » (à Camille Rogier, 11 mars 1851).

1850 Rome forum

Rome : « Je cherchais la Rome de Néron et je n’ai trouvé que celle de Sixte-Quint. L’air prêtre emmiasme d’ennui la ville des Césars. La robe du jésuite a tout recouvert d’une teinte morne et séminariste » (à Louis Bouilhet, 9 avril 1851).

Mais comme il le disait lui-même, ne voyons pas le monde en noir et blanc, « la bêtise consiste à vouloir conclure. Nous sommes un fil et nous voulons savoir la trame. (…) Contentons-nous du tableau, c’est ainsi, bon. » (à Louis Bouilhet, 4 septembre 1850).

Flaubert, Correspondance tome 1, 1830-1851, édition Jean Bruneau, La Pléiade Gallimard 1973, 1232 pages, €53.79 

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