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Gide et la post-vérité

Le président Donald Trump, aussi éléphantesque dans le magasin de porcelaine démocratique que l’appendice dont il porte le nom, n’a rien inventé. La post-vérité est le nom contemporain du mensonge déconcertant. Staline en était passé maître, élevé au cynisme de Lénine (qui était certain d’avoir ‘scientifiquement’ raison) et à la propagande de Goebbels (qu’il admirait fort). André Gide le rappelle dans son Journal.

Il l’a seriné contre le moralement correct bourgeois de son temps, jusqu’à ce que Freud montre que « le sexe » pouvait faire l’objet d’une réflexion, d’un discours et d’un savoir – pas seulement d’une réaction offusquée ni du déni le plus honteux.

Il l’a affirmé contre la pression catholique, « scandalisée » évidemment – moins d’ailleurs par ses mœurs que par son esprit de libre-examen. Cette propension protestante ne pouvait être qu’hérésie pour un catho, sentir le souffre et montrer la griffe du diable.

Il l’a réitéré à propos de l’URSS dont il avait vu les débuts avec bienveillance et même optimisme, et qui l’a déçu rapidement dès qu’il a pu en mesurer sur place les limites orwelliennes : « Toute pensée non conforme devient suspecte et est aussitôt dénoncée. La terreur règne ou, du moins, s’efforce de régner. Il n’est plus de vérité qu’opportune ; c’est-à-dire que le mensonge opportun fait prime et triomphe partout où il peut. Les ‘bien-pensants’ seuls auront droit à l’expression de leur pensée. Quant aux autres, qu’ils se taisent, ou sinon… » 15 janvier 1945, p.1009.

Sinon, c’est le goulag pour les sans-grades, le procès public où les « aveux » sont extorqués par torture, torture des proches, ou carrément inventés. La lutte antinazie oblige à composer avec le stalinisme soviétique, « mais demain, c’est contre ce nouveau conformisme qu’il importera de lutter » p.1010.

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Contre tous les conformismes. Qu’ils soient raciaux, nationaux, sociaux, familiaux ou amicaux. Certes, nul ne pense tout seul, nul n’a raison sans raison – mais les bêtes humaines sont moins intelligentes qu’elles le croient. Le mimétisme, la pensée unique, l’influence du groupe, les mots d’ordre de foule, tout cela inhibe la raison au profit de la horde. Gide affirme donc avec raison : « Ce n’est que lorsqu’elle diffère des autres qu’il m’importe d’exprimer mon opinion, et qu’il m’apparaît que celle-ci mérite d’être dite, vraie ou fausse » 18 janvier 1945, p.1012.

Chacun peut y réfléchir, opposer des arguments, en bref débattre. Ce qui est le propre de la politique comme de l’expression démocratique. Sans débat, sans opinions contradictoires, sans liberté de penser, d’exprimer et de croire – pas de démocratie possible. C’est ce que Lénine, Staline et leurs épigones Mao, Castro, Pol Pot, Kim Jong-Il, Daech ont montré par expérience in vivo. C’est ce que Poutine, Erdogan, Maduro, Duterte, Trump assument aujourd’hui sous l’apparence démocratique – et l’islam salafiste sous l’apparence religieuse. En attendant tous les autres, qui piaffent à la porte : Le Pen ou Mélenchon en France notamment, mais aussi les idiots utiles à toutes les pensées totalitaires.

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Pour tous ces gens, seul compte la force. Le droit légitime est celui du plus fort. La loi, celle de la jungle. L’histoire n’est faite que par les vainqueurs. Celui qui se veut roi peut se pavaner nu, aucun courtisan ne le verra, sous peine d’avoir la tête tranchée. Seul l’enfant dit que le roi est nu. Andersen ne dit pas ce qu’il advint de l’enfant. Nous, nous le devinons.

André Gide, Journal II, 1926-1950, édition Martine Sagaert, Gallimard Pléiade 1997, 1649 pages (1106 pages sans les notes), €76.50

André Gide, Journal – une anthologie 1889-1949 (morceaux choisis), Folio 2012, 464 pages, €9.30

Le site André Gide en anglais http://www.andregide.org/

André Gide sur ce blog

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Tzvetan Todorov, L’esprit des Lumières

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Tzvetan Todorov vient de mourir. Ce Bulgare devenu Français après sa fuite de l’oppression socialiste a sorti, à l’occasion de l’exposition qui s’est tenue en 2006 à la Bibliothèque Nationale, un opuscule sur les Lumières. Je réédite la note que j’avais fait paraître à l’époque sur un blog précédent, puis à nouveau en septembre 2014 sur ce blog.

Pour Todorov, les Lumières ne sont pas une innovation mais un aboutissement. Les idées viennent de l’Antiquité, reprises à la Renaissance et épanouies à l’âge classique. Nous sommes alors à une époque de débats où l’on privilégie ce qu’on choisit plutôt que ce qui est imposé, et où l’on découvre (après les Évangiles) que des droits inaliénables existent du fait seul d’appartenir au genre humain.

  • La raison, par ce qu’elle permet la connaissance, libère des peurs et des superstitions. Dès lors,
  • la quête du bonheur remplace celle du Salut, car un délit n’est plus un « péché » mais une faute sociale,
  • la propriété n’est plus un privilège « divin » attaché à une caste élue mais le fruit de l’initiative et du travail
  • il n’y a pas de Dessein de Dieu ou de l’Histoire (le Progrès) mais une perfectibilité de l’homme (selon Rousseau) recommencée à chaque génération.

Oh, certes, les Lumières ont amené la table rase de la Révolution, puis l’exacerbation paranoïaque de la Terreur, le rationalisme dévoyé du Scientisme et le moralisme condescendant du Colonialisme avant celui de « la gauche morale »… Les Raisonnables savent tellement mieux que tout le monde, n’est-ce pas, ce qui est bon pour les autres ! Ils ont reçu la révélation de la Vérité de leur propre esprit, tout comme Mahomet avait reçu la Parole d’Allah de Djibril (Gabriel) même.

C’est à la gloire du christianisme d’avoir décidé que tous les êtres humains avaient une âme (les Jésuites du Paraguay ont été à la pointe et se sont fait mal voir pour cette raison). Par la suite, l’inertie des mentalités a été celle de l’aventure et des gros sous, mais avec cette idée lumineuse qu’il fallait les aider à sortir de l’obscurantisme en faisant travailler les « peuples-enfants » pour les éduquer. La France en Afrique, il y a quelques décennies, avait ce même raisonnement chez les coopérants profs.

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Les règlementations françaises en ont gardé un travers bien connu : dire le Vrai et l’Unique, pour le Monde entier, de toute Éternité – sans jamais tenir compte des particularités individuelles, ni de la maturation sociale, ni des conditions historiques. La gauche en France reste remarquablement imbibée de cet état scientiste, clérical et autoritaire de penser : il y a ceux qui sont « éclairés » et tous les autres ne sauraient savoir (ni décider) par eux-mêmes de ce qui est bien pour eux (d’où l’idée de dictature du prolétariat inventée par Lénine).

Mais, fort heureusement, les Lumières sont bien autre chose que cette caricature pour intellos dépressifs. Elles sont un combat constant contre les obscurités, y compris celles qui subsisteront toujours en nous : tout simplement parce que nous ne sommes pas des dieux. Pour les Grecs, ce combat personnel et collectif permanent était tout bonnement la civilisation, cet épanouissement humain à reconstruire à chaque génération. Ils opposaient le citoyen éclairé partie au débat public au barbare, soumis aux clans, aux coutumes et au despotisme.

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Todorov relève cinq vertus des Lumières : l’autonomie, la laïcité, la vérité, l’humanité et l’universalité.

Oser penser par soi-même avait ravi Diderot. La tradition constitue un être humain mais ne suffit pas à rendre quoi que ce soit légitime ; il y faut la raison. Celle-ci n’est pas seule en l’homme, mais flanquée de la volonté et des désirs. La raison peut éclairer l’homme, mais elle peut aussi faire le mal car l’autonomie n’est pas l’autosuffisance : l’homme n’est humain qu’en société… et toute société exerce sur l’individu une pression, positive par l’éducation et l’exemple, mais aussi aliénante par la mode, l’opinion commune, le qu’en-dira-t-on. C’est pour cela que Rousseau fit élever Émile hors des villes. De même, la critique qui émane de la raison est utile mais, lorsqu’elle s’exacerbe et tourne à vide, elle devient un jeu gratuit, une ‘private joke’ stérile entre intellos.

Avec les Lumières, le pouvoir spirituel regagne enfin son empyrée, laissant à lui-même le pouvoir temporel. Déjà, le Christ annonçait que son Royaume n’était pas de ce monde, demandant de rendre à César ce qui appartenait à César, réservant le reste à Dieu. Si l’empereur byzantin Constantin impose le christianisme comme religion d’État au IVe siècle, la Réforme protestante crée la laïcité en libérant la conscience et les conduites de « l’infaillibilité » des représentants terrestres. La laïcité refuse toutes les « religions », qu’elles soient papales ou politiques : la Terreur jacobine, le nazisme, le communisme, le positivisme, la loi de la jungle financière, la mystique écolo…

Aucun jugement de valeur ne doit inhiber la recherche scientifique qui, si elle ne dit pas « le vrai », recherche par essais et erreurs le « vraisemblable », n’hésitant jamais à remettre en cause dès le lendemain les certitudes les mieux acquises. Penser, croire, critiquer, rechercher la vérité, sont des libertés de l’homme du fait même qu’il appartient à l’humanité.

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Mais il est entendu que toutes les « opinions » ne sauraient se valoir : seuls les humains « éclairés » (hommes et femmes informés et capables de raisonnement), savent appliquer la méthode expérimentale pour connaître la vérité des sciences, puis en débattre lors de dialogues argumentés. La libération de l’homme est un processus qui s’apprend. La démocratie est l’état où la souveraineté populaire s’exerce dans le respect des droits de l’individu.

Dès lors, la vérité n’est pas le Bien transcendant, mais ce qu’on trouve ; pas l’éternel immobile, mais le provisoire observé ici et maintenant. Pouvoir n’est pas du même ordre que savoir. Éduquer aux valeurs n’est pas du même ordre qu’instruire les faits. Nulle volonté collective ne peut rembarrer l’indépendance de la vérité si elle est recherchée selon les méthodes de la raison. Le réel n’est pas de convenance idéologique mais s’impose, sous peine de délirer, ce qui signifie « sortir du sillon de labour »,  perdre la raison. Et se trouver alors gibier tout trouvé pour le n’importe quoi d’une volonté, des désirs ou des pulsions.

Avec les Lumières, ce n’est plus Dieu mais l’homme, qui devient le centre. Son existence n’est plus un « moyen » que la Providence a trouvé pour faire son « Salut » dans un Dessein intelligent. L’homme a sa fin en lui-même comme être vivant sur une planète globale : sa préservation, son épanouissement, son bonheur – à l’égal de toutes les espèces vivantes. L’État n’est plus sauveur sous l’égide d’un Roi oint de Dieu mais protecteur des libertés et fournisseurs de services négociés en commun en échange de l’impôt.

Détourner ce mouvement des Lumières est, hélas, fréquent mais pas pour cela justifié : l’art pour l’art, le scientisme, le colonialisme, la technocratie, le social-collectivisme ne sont que des Lumières dévoyées. On ne peut atteindre une fin noble par des moyens ignobles. L’universalité des Lumières veut que tout être humain ait droit à la vie, à la dignité et au bonheur. Simplement parce qu’il appartient à l’espèce humaine – pas parce qu’il serait « élu » de tel Dieu ou citoyen de tel État. En revanche, le respect de chacun ne limite pas la nécessité de normes communes.

Les Lumières se sont épanouies dans l’Europe du 18ème siècle, mais il s’agit bien, selon Todorov, d’une pensée « universelle ». Il en retrouve les traces dans l’Inde du 3ème siècle avant, dans le christianisme proche-oriental bien sûr, mais aussi dans l’islam des 8ème au 10ème siècle, dans le confucianisme Song et même dans l’Afrique anti-esclaves du 17ème siècle. Le mouvement éclot en Europe en raison de l’autonomie politique des pays qui la composent et de la séparation acquise de haute lutte entre Dieu et César. Le Papisme a laissé dégénérer le savoir selon Hume ; au contraire, la séparation du spirituel et du temporel l’a régénéré. Le morcellement des puissances, allié à un espace culturel et commercial commun a rendu l’Europe foisonnante d’échanges matériels et spirituels ; les idées neuves ont circulé sans entraves. Tout au contraire des espaces unifiés à autorité affirmée, comme celui de la Chine.

Malgré les dérives et les excès, puissent les Lumières irradier le monde entier afin que l’être humain s’y épanouisse sans heurt. Ce petit livre de 126 pages est un bien beau livre. Une mine politique pour une grande partie du globe, si l’on y réfléchit.

Tzvetan Todorov, L’esprit des Lumières, 2006, Livre de poche 2007, 160 pages, €5.60

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André Gide sexuel

Il écrit à 19 ans (14 mai 1888) : « La mélancolie chez les Anciens, ce n’est pas dans la morne douleur de Niobé que je l’irais chercher, ni dans la folie d’Ajax – c’est dans l’amour leurré de Narcisse pour une vaine image, pour un reflet qui fuit ses lèvres avides et que brisent ses bras tendus par le désir… » p.13. Narcisse, c’est lui-même André, aspirant au fusionnel et ne trouvant que l’éphémère.

Quelques jours plus tard, le 17 mai, il a cet aveu en vers :

« Ne pourrais-je trouver ni quelqu’un qui m’entende

Ni voir quelqu’un qui m’aime et que je puisse aimer

Qui pense comme moi et qui comme moi sente

Qui ne flétrisse pas mon âme confiante

Par un rire moqueur, qui la pourrait briser ? » p.17.

« J’ai vécu jusqu’à vingt-trois ans complètement vierge et dépravé », avoue-t-il en mars 1893 p.159. C’est la Tunisie et l’Algérie, pour lui, qui le déniaise cette année-là en compagnie du peintre Paul Laurens ; il le contera dans Si le grain ne meurt. Il faudra que le printemps 1968 passe pour balayer cette odieuse contrainte sexuelle, morale et religieuse (mais elle revient avec l’islam !). Des ados d’aujourd’hui s’interrogent sur « dormir nu à 14 ans » (requêtes du blog). Gide leur répond, il y a déjà un siècle : « Sentir voluptueusement qu’il est plus naturel de coucher nu qu’en chemise » 18 août 1910 « bords de la Garonne ») p.647.

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Séparer radicalement la chair et l’esprit engendre la névrose, et le christianisme a été et reste un grand pourvoyeur de névrose. « Je ne suis qu’un petit garçon qui s’amuse – doublé d’un pasteur protestant qui l’ennuie » (2 juillet 1907) p.576. Haïr le désir pour adorer l’idéal n’est pas la meilleure façon de se trouver en accord avec le monde. « Le propre d’une âme chrétienne est d’imaginer en soi des batailles ; au bout d’un peu de temps, l’on ne comprend plus bien pourquoi… (…) Des scrupules suffisent à nous empêcher le bonheur ; les scrupules sont les craintes morales que des préjugés nous préparent » (septembre 1893) p.173. Freud nommera cela le Surmoi. Des « personnalités dont s’est formée » la sienne (1894) p.196, on distingue principalement des rigoristes et des austères : « Bible, Eschyle, Euripide, Pascal, Heine, Tourgueniev, Schopenhauer, Michelet, Carlyle, Flaubert, Edgar Poe, Bach, Schumann, Chopin, Vinci, Rembrandt, Dürer, Poussin, Chardin ».

Marié en 1895 à 26 ans avec sa cousine amie d’enfance Madeleine, de deux ans plus jeune que lui, il ne consommera jamais l’union, préférant de loin l’onanisme solitaire ou à deux (il a horreur de la pénétration et ne pratique pas la sodomie). Il est attaché à celle qu’il appelle le plus souvent Em dans son Journal (Em pour M., Madeleine, mais aussi pour Emmanuelle, ‘Dieu avec nous’). Il a pour elle « une sorte de pitié adorative et de commune adoration pour quelque-chose au-dessus de nous » (janvier 1890) p.116. Sa femme reste pour lui la statue morale du Commandeur, le phare pour ses égarements, la conscience du Péché.

Son grand amour masculin, en 1917 (à 48 ans), est pour Marc Allégret le fils de son ex-tuteur, 16 ans, dont il est conquis par la jeunesse plus que par la beauté : « Il n’aimait rien tant en Michel [pseudo pour Marc] que ce que celui-ci gardait encore d’enfantin, dans l’intonation de sa voix, dans sa fougue, dans sa câlinerie (…) qui vivait le plus souvent le col largement ouvert » p.1035. Cet amour du cœur et des sens pour Marc fera que sa femme brûlera ses trente années de correspondance avec elle, une part vive de son œuvre. Elle savait pour son attirance envers les jeunes, mais il s’agit cette fois d’une infidélité du cœur qu’elle ne pardonne pas.

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La peau, la nudité, est pour André Gide la jeunesse même ; ainsi regarde-t-il les enfants de pêcheurs se baigner en Bretagne (p.86), ou admire-t-il le David de Donatello : « Petit corps de bronze ! nudité ornée ; grâce orientale » (30 décembre 1895) p.207. « Ce contre quoi j’ai le plus de mal à lutter, c’est la curiosité sensuelle. Le verre d’absinthe de l’ivrogne n’est pas plus attrayant que, pour moi, certains visages de rencontre » (19 janvier 1916) p.916. Il note souvent ses éjaculations par un X, aboutissant parfois à une comptabilité cocasse : « Deux fois avec M. (Marc Allégret) ; trois fois seul ; une fois avec X (un jeune Anglais) ; puis seul encore deux fois » 15 juillet 1918, p.1071.

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André Gide est sensuel, mais surtout affectif ; il n’a de relations que mutuellement consenties, joyeuses, orientées vers le plaisir. Sa chasse érotique est surtout celle des 14-18 ans – ni des enfants impubères (dont il se contente dans le Journal d’admirer la sensualité), ni des hommes faits. Nombreuses sont ses expériences, avec les jeunes Arabes en Algérie, des marins adolescents à Etretat, un petit serveur de Biarritz, un jeune Allemand dans un train, des titis parisiens de 14 ans qui aiment « sonner les cloches », Charlot un fils de bourgeois parisien déluré de 15 ans, Louis un paysan des Alpes…

« Le portrait D’Edouard VI de Holbein (Windsor Castle) (…) Disponibilité de ce visage ; incertaine expression d’enfant ; visage exquis encore, mais qui cessera vite de l’être… » (février 1902) p.347

« Le portrait D’Edouard VI de Holbein (Windsor Castle) (…) Disponibilité de ce visage ; incertaine expression d’enfant ; visage exquis encore, mais qui cessera vite de l’être… » (février 1902) p.347

« Plus encore que la beauté, la jeunesse m’attire, et d’un irrésistible attrait. Je crois que la vérité est en elle ; je crois qu’elle a toujours raison contre nous. (…) Et je sais bien que la jeunesse est capable d’erreurs ; je sais que notre rôle à nous est de la prévenir de notre mieux ; mais je crois que souvent, en voulant préserver la jeunesse, on l’empêche. Je crois que chaque génération nouvelle arrive chargée d’un message et qu’elle le doit délivrer » (26 décembre 1921) p.1150. Il publiera Corydon, un livre un peu pensum sur le rôle civilisateur de l’homosexualité, en 1924, bien qu’il l’ait écrit dès 1910.

Mais il aura le 18 avril 1923 une fille, Catherine, d’une liaison avec Elisabeth Van Rysselberghe (p.1189). Et Marc Allégret se trouvera une copine passé vingt ans, avant de devenir un réalisateur reconnu grâce à Gide qui lui donne du goût et de la culture.

André Gide présente avec humour dans son Journal un plaidoyer pro domo : « Socrate et Platon n’eussent pas aimés les jeunes gens, quel dommage pour la Grèce, quel dommage pour le monde entier ! » p.1092. Il va même plus loin – ce qui va choquer les ‘bonnes âmes’ qui aiment se faire mousser à bon compte grâce à la réprobation morale : « Que de telles amours puissent naître, de telles associations se former, il ne me suffit point de dire que cela est naturel ; je maintiens que cela est bon ; chacun des deux y trouve exaltation, protection, défi ; et je doute si c’est pour le plus jeune ou pour l’aîné quelles sont le plus profitables » p.1093. Rappelons qu’il s’agit de relation avec des éphèbes – donc pubères actifs d’au moins 14 ans – qu’il ne faut pas confondre avec des « enfants », immatures et usés comme jouets. Comment dit-on, déjà, en politiquement correct ? « Pas d’amalgame ? »

André Gide, Journal tome 1 – 1887-1925, édition complétée 1996 Eric Marty, Gallimard Pléiade, 1748 pages, €76.00

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Michel Peyramaure, Couleurs Venise – La vie de Titien

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Tiziano Vecellio, dit le Titien, était un peintre de Venise né en 1488. Cette biographie romancée lui rend hommage de façon un peu plate et – dit-on – avec des erreurs, mais ce qui importe est l’ambiance générale. L’auteur, né en 1922, n’est plus tout jeune et son récit s’en ressent, mais il fait passer une couleur qui met dans l’ambiance.

Chacun des 23 chapitres relate un moment de la vie du peintre ou un événement de la ville de Venise. L’auteur a pris le parti d’inventer un assistant du peintre, issu de la forêt proche comme lui, et à peu près du même âge. Ce Vincenzo Bastiani vivra aux côtés de Titien tout ce qui fait sa vie. Il se mariera comme lui, fera la fête en sa compagnie, aura des enfants comme lui, achètera une demeure comme lui. L’auteur en fait même le modèle qui servit à Saint-Sébastien. Ce récit conté par un observateur est astucieux en ce qu’il décale le personnage principal et le juge selon des critères contemporains.

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Très commerçante, vendant du sel et important des produits d’orient, la cité des doges ne connait de richesse que de négoce. Il lui faut pour cela des galères, des comptoirs et une paix suffisante. Or les Génois d’abord concurrencent le commerce du sel ; les Turcs ensuite, par haine religieuse des chrétiens, s’efforcent de prendre une à une les places fortes de Chypre, de la Crète et de Malte, tout en livrant une guerre de course et de pillage pour alimenter leurs marchés aux esclaves.

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Titien, par tempérament, voyage peu. Il peint beaucoup, sur commandes publiques, religieuses et privées. Sûr de lui et de son talent, il emploie des élèves dans son atelier qui lui préparent les toiles et affinent les détails. On a pu ainsi, sur la fin de sa vie, l’accuser de signer des œuvres qui n’étaient pas de sa main. Selon son biographe, cette rumeur était fort exagérée : c’était bien Titien qui concevait, dessinait, mettait les couleurs et les principaux traits ; ses élèves ne faisaient que peindre quelques détails, corrigés par le maître s’il lui plaisait.

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La mode est aux portraits, et Titien est réputé (Frédéric II Gonzague, Charles Quint, Paul III, Ranucio Farnese, Pietro Bembo, doge Andrea Gritti, Daniele Barbaro, Giulia Varano, Isabelle de Portugal).

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Mais les grands lui demandent aussi des scènes de bataille pour orner les lieux publics, et des scènes mythologiques pour orner leurs villas privées. Cela change un peu des scènes de curés où les caractères bibliques exigent la vêture jusqu’au menton sous peine de choquer l’Eglise et la vertu des voués au célibat. Mais son Assomption de la Vierge, en robe longue rouge et manteau drapé bleu, révolutionne la façon de voir la mort. Il en fait un passage entre la terre et le ciel, porté par les anges, sous l’œil du Vieux barbu qui trône, là-haut, au-dessus des nuages.

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Le XVe siècle est cependant moins prude, et le Pape lui-même laisse faire lorsque les attitudes mythologiques surgissent dans la peinture. Ce ne sont que femmes nues, mâles herculéens et éphèbes désirables.

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C’est la vie quotidienne de Venise offre sans cesse de telles mœurs – qui ne choquent que les Turcs islamisés. « J’ai vu parfois, lorsque de rares occasions m’ont contraint à me plonger dans la foule du carnaval, des groupes de paysannes, de jeunes pâtres ou forestiers proposer leurs services pour quelques bagattini sous les arcades des Procuratie ou celles, plus discrètes, de la Piazetta », dit le narrateur p.308. Il n’y aurait pas de meilleur remède pour la paix sociale que ce défoulement autorisé, car les églises se remplissent ensuite de tous les pécheurs repentis qui viennent à confesse et donnent pour le culte.

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Venise a ainsi encouragé les arts, tout au contraire de l’Espagne de Charles Quint et de Philippe II (rois qui commanderont plusieurs œuvres à Titien). « L’Inquisition veille à ce qu’il y ait toujours quelque part un bûcher prêt à être allumé » pour les artistes qui oseraient attenter à la pruderie catholique.

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Comme quoi il ne peut y avoir d’art véritable sans libertés – ni sans richesse. Car ce sont les nobles enrichis dans le commerce, et les églises ou couvents enrichis par les dons des nobles enrichis dans le commerce, qui ont commandé fresques et peintures, et porté la gloire de Venise dans les siècles.

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Titien apprend à 10 ans la couleur auprès du mosaïste Sebastiano Zuccato, avant de passer à la peinture dans l’atelier des frères Gentile et Giovanni Bellini. Il noue là une amitié avec Giorgione. Mais Titien est surtout expert en portrait et habile en couleurs. Il noie le trait sous la nuance et joue avec la lumière. Souvent, le dessin initial n’est qu’esquissé et ligne est couverte progressivement par le colorito, touches ponctuelles de couleurs nouvelles qui définissent et fondent les formes, estompant les transitions. Vasari fera son portrait écrit, tandis que l’Arioste le louange dans ses lettres satiriques sur la bonne société.

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Contrairement à beaucoup en son temps, Titien était porté sur les femmes, pas sur les éphèbes, même s’il ne se marie que vers 37 ans (sa date de naissance est incertaine) ; il aura deux fils, Pomponio qui deviendra flambeur et Orazio qui suivra la voie de son père, et une fille, Lavinia. Son épouse meurt très vite. Il peindra à cette époque les belles femmes qui firent une partie de sa réputation : la Belle, Marie-Madeleine, la Vénus d’Urbino – dont Manet fera une Olympia – Vénus au miroir, les seins nus devant un enfant nu. Il réalisera plus tard Danaé, Vénus et Adonis ou Diane et Actéon pour le roi d’Espagne Philippe II.

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Nous ne sommes pas dans la biographie psychologique à la Sophie Chauveau, mais dans le déroulé romancé de la vie. C’est agréable à lire, rempli d’anecdotes plus ou moins réelles; l’auteur brosse un portrait du temps et de la ville autant que du peintre Titien.

Michel Peyramaure, Couleurs Venise – La vie de Titien, 2016, Robert Laffont, 398 pages, €21.00

e-book format Kindle, €14.99

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La génération au pouvoir est-elle adaptée au présent ?

Séisme anti-socialiste en 2002, le 21 avril ; non à Maastricht en 2005 ; espoir Sarkozy contre le Fout-Rien Chirac en 2007 ; séisme anti-gauche aux Européennes de 2015 ; référendum Tsipras en Grèce en 2015 ; Brexit en 2016 ; Trump élu contre l’attente des médias et des élites récemment… Les élites au pouvoir, violemment contestées sans l’avoir vu venir (ou sans avoir voulu le voir) sont-elles encore adaptées ?

Prenons François Hollande, né en 1954 

Si Staline était quand même déjà mort (mars 1953), c’était tout juste ; mais aucun satellite artificiel n’avait été lancé autour de la terre, nul n’était allé sur la lune, le téléphone et la télé étaient balbutiants (ah, le 22 à Asnières !), et – bien évidemment – ni Internet ni le Smartphone n’existaient. Lorsque je dis cela à des étudiants du supérieurs, nés juste avant ce siècle, ils tombent des nues. Comment, pas de télé, pas de portable, pas de mobile, pas de net ni de jeux vidéo, pas de CNN ni de Google, pas de Facebook ni d’Apple ? Eh bien non. Comment avons-nous pu vivre sans ces prothèses VI-TA-LES ! C’est simple : presque comme des écolos, en tout cas comme nos grand-mères vivaient.

François Hollande avait 14 ans en mai 1968 – il n’a donc rien vu, rien vécu des événements ; il avait 19 ans lors de la première crise du pétrole, il était en cours d’études avec les manuels de l’après-guerre – il n’a donc rien acquis du monde nouveau. Lorsqu’il sort de l’ENA, en 1980, la vieille gauche va arriver au pouvoir et appliquer des recettes du XIXe siècle à la mondialisation qui commence avec Thatcher et Reagan ; trois dévaluations du Franc plus tard (en 18 mois), c’est « le tournant de la rigueur » – autrement dit la fin de l’utopie. Hollande observe et constate, il saura changer d’avis comme de veste à l’avenir – puisque tout change sans cesse… Mais aujourd’hui il est perdu, comme en témoigne « ce qu’il ne devrait pas dire » – et qu’il dit quand même pour violer son camp du déni content de soi.

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Comment penser une seconde que cette génération (dont je suis) puisse être adaptée aux changements très rapides qui se sont produits en deux générations, depuis le milieu des années 1950 ? Tout est allé trop vite pour nos cerveaux programmés par les millénaires. C’est pourquoi j’estime qu’il faut laisser la place aux jeunes – pas seulement aux gens neufs. Donc pas aux Trump, Clinton, Juppé, Hollande & Sarkozy et autres, tous blanchis sous le harnois, éduqués dans l’après-guerre avec des méthodes d’avant-guerre. Je rêverais d’un duel Macron-Le Maire aux présidentielles 2017 – mais cela ne se produira probablement pas, même si des surprises sont possibles. Le tropisme autoritaire, hiérarchique et élitiste du Français est bien trop ancré. Il vient de loin : de Rome et de la religion, de l’Eglise et du roi, du jacobinisme et du catholicisme papal – et même plus récemment de l’islam, peu réputé pour être libéral, comme l’a montré la Manif pour tous.

Nous n’aurons pas un Trump, il faudrait pour cela qu’il y ait des milliardaires en France intéressés par la politique et en même temps patriotes (ne rêvons pas). Nous aurons peut-être une Marine, mais le handicap idéologique et politique me semble trop grand pour que l’hypothèse soit réaliste, tant les Français aiment l’expérience et la sagesse malgré tout. Qui aurons-nous ? Surprise !

Peut-être faut-il réfléchir autrement.

Constater notamment que, depuis la guerre de 14 qui fait date comme puissant traumatisme, chaque génération (en gros trente ans) bouleverse la donne :

1914-1940 : la guerre la plus absurde, l’industrialisation du massacre, la contestation radicale des badernes qui nous gouvernent engendrent les années folles et les Surréalistes – plus le communisme à l’est ; le plus-jamais-ça d’épuisement, les classes creuses et les veuves en noir engendrent le pacifisme à outrance, la frilosité en tout et la lâcheté devant la force. Lénine razzie le pouvoir, contre des sociaux-démocrates pusillanimes; Hitler l’emporte par populisme outrancier, dans le déni des élites démocratiques ; Pétain gagne, par forfait des dirigeants dépassés – les Français se soumettent (et très peu résistents avant 1943).

1940-1970 : l’euphorie de la victoire « des » démocraties, la reconstruction d’après-guerre, la décolonisation et l’essor des industries du radar, de l’atome, de l’aviation, de l’électroménager engendrent le baby-boom et le bonheur de consommer – jusqu’à saturation : la révolte de 1968 est non seulement contre la guerre du faible au fort au Vietnam, mais aussi contre « le Système » qui embrigade et contre l’Autorité qui s’impose sans discussion. A poil, échangistes, hirsutes, égalitaires, écolos à chèvres, hippies à pétards, les soixantuitards font craquer les gaines – mais dérivent vers les paradis artificiels, le spontanéisme narcissique et la baise pédophile. La brutale crise du pétrole, orchestrée par les régimes arabes contre Israël et son soutien américain en 1973, cassent brutalement le rêve fumeux : c’est « la crise » (mot qui reviendra désormais très souvent). Retour au réel.

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1970-2000 : Margaret Thatcher au Royaume-Uni, Ronald Reagan aux Etats-Unis, la gauche Bérégovoy en France, adaptent désormais l’utopie sociale républicaine à la réalité du capitalisme qui se mondialise. Pour le meilleur et pour le pire : la révolution des mœurs, qui deviennent plus conviviales, la jeunesse ayant accès au sexe avec la majorité à 18 ans et l’abaissement de la pénalisation des relations à 15 ans ; l’égalité homme-femme reconnue par le code civil avec le divorce, l’autorité parentale et l’avortement ; la chute du mur de Berlin suivie de la chute de l’URSS, l’essor de la Chine qui se convertit au capitalisme, la construction européenne positive d’un côté (Espagne, Grèce, Irlande puis Pologne et autres profitent de la redistribution). Mais de l’autre rigueur publique, moins d’Etat, desserrement des carcans à l’initiative individuelle et dérégulation, naissance des nouvelles technologies dans la Silicon Valley, brutalisation des relations de travail, externalisation des métiers hors du cœur de l’entreprise, délocalisation vers des pays à bas coûts de production, optimisation fiscale. Jusqu’au krach des actions technologiques en 2000, le krach de l’audit comptable en 2002, le krach de l’immobilier en 2007 et la crise systémique qui explose en 2008… laissant penser que la suite sera (comme dans les années 30) la crise politique.

2000-2030 : nous y sommes – et nous avons la tentation de revenir en arrière puisque le présent ne semble pas rose. Après l’autoritarisme d’après-guerre, puis le libéralisme post-68, retour à l’autorité en protection. La mondialisation montre son visage négatif : la perte des emplois industriels et l’immigration sauvage. La technologie montre qu’elle peut être néfaste : robotisation qui supprime des postes, exigence de formation supérieure et continue sous peine d’être largué, surveillance généralisée et centralisée par le tout-informatique, connexion mondiale et hacking mondial (les Russes ont piraté la campagne démocrate américaine et influé sur le vote), perte des repères spirituels – d’où retour des religions, jusqu’aux plus obscurantistes, théorie du Complot et islamisme salafiste – ce qui engendre les antidotes que sont les régimes autoritaire et fascistoïdes. Poutine, Chavez et Maduro, Erdogan, Orban, Kaczynski, Dutertre, Trump, la liste s’allonge de jour en jour des tribuns médiatiques qui jouent au dictateur comme jadis Staline, Mao ou Castro – jusqu’à Sarkozy, Le Pen et Mélenchon en France qui voudraient bien les imiter. Retour des frontières, du nationalisme, de la « souveraineté » (comme si la France était plus maître de son destin contre Google, Poutine ou la Chine sans l’Europe qu’avec !) – ce sont tous ces mythes qui agitent les esprits.

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Certes, nous l’avons toujours dit, le libéralisme sans règles n’est pas viable car il se réduit à la loi du plus fort, la jungle et le lynchage ; mais l’autoritarisme sclérose et inhibe, il empêche l’initiative (on le voit tellement en Russie, à Cuba ou en Corée du nord). Patriotisme oui (pourquoi nos élites ont-elle honte de défendre les intérêts français ?) mais nationalisme non (c’est la guerre assurée à brève échéance).

Donc une nouvelle génération.

Trump, à 70 ans, n’est pas vraiment un perdreau de l’année… Incarne-t-il l’espoir d’un renouvellement ou le ras-le-bol des anciens ? je penche pour sa seconde hypothèse. Reste donc entière la question du renouvellement des générations en politique. Avec Trump, rien n’est réglé !

Il sera probablement moins radical au pouvoir que dans sa campagne – comme toujours. Des contrepouvoirs existent aux Etats-Unis (bien plus qu’en France !) et les lobbies industriels et financiers sont puissants, le populo (abstentionniste et velléitaire) apparaît comme trop bête et flemmard pour être consulté avec profit collectif sur les grandes orientations. Nous aurons un Reagan bis en économie avec les Conservateurs ; peut-être un Nixon bis (sans l’intelligence géopolitique) en relations extérieures ; en tout cas un Tycoon redoutable en affaires et qui ne s’embarrasse (comme Poutine) d’aucun scrupule…

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Ceux qui se réjouissent aujourd’hui, aux Etats-Unis comme à l’étranger, vont voir très vite combien America First peut être redoutable à leurs petits intérêts. Brailler, c’est bien ; subir, est-ce mieux ? Où est-elle donc, NOTRE nouvelle génération ?

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Philippe Sénac, Charlemagne et Mahomet

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Un historien spécialiste de l’Espagne médiévale et professeur à l’université de Paris IV-Sorbonne fait le point sur ce que nous apprennent les sources en ce qui concerne les relations entre la Gaule chrétienne et l’Espagne musulmane aux VIIIe et IXe siècles, l’époque de la victoire de Poitiers et de la défaite de Roncevaux. Il cite les textes francs, musulmans, juifs et espagnols, jonglant avec les langues médiévales. Mais prend aussi en compte les apports de l’archéologie et de la numismatique. De quoi relativiser bien des fantasmes contemporains…

Par exemple que le monde musulman ait été un apport essentiel à l’Occident chrétien. Mais aussi, à l’inverse, qu’une guerre de civilisation a surgi à cette époque. Ce n’est ni l’un, ni l’autre mais, plus prosaïquement, une suite de guerres, de raids, de diplomatie et de quelques échanges commerciaux.

Les premiers contacts entre chrétiens et musulmans se font dès 711 par la conquête, le viol et le pillage. Ce choc initial va bien sûr orienter les chroniques et donner une image barbare de l’adversaire. C’est de bonne guerre mais pas de bonne histoire – car « les musulmans n’auraient pas pu triompher sans l’appui de populations indigènes, et l’accord passé entre le duc d’Aquitaine et le chef berbère Munuza montre que le clivage religieux, ou culturel, n’interdisait pas l’entente contre un ennemi commun » p.65. Narbonne fut soumise en 719 et occupée jusqu’en 752. Toulouse fut assiégée en 721 mais l’armée musulmane fut vaincue ; en 725, une armée remonte la vallée du Rhône et razzie Autun. Il s’agit de raids de pillards, pas d’une invasion avec femmes et enfants. La seule « occupation » durable de Narbonne et de sa région n’a duré que 33 ans ; l’apport « ethnique » est donc très faible à cette époque.

C’est le samedi 25 octobre 732 que le maire du palais Charles, appelé Martel par sa propension guerrière, vainquit les troupes d’Abd al-Rahman près de Poitiers, vraisemblablement à quelques kilomètres au sud, aux environs du village de Moussais-la-bataille. Les raids musulmans se poursuivent, ce qui incite Charles à les repousser au sud des Pyrénées et à reprendre Narbonne en 737. La ville fut reperdue, puis reprise par Pépin le Bref en 752. Charlemagne prendra Barcelone en 801, après la défaite de l’arrière-garde à Roncevaux due aux Basques et pas aux musulmans. Après quelques opérations en 812 dans la basse vallée de l’Ebre, commence une trêve entre Francs et Arabo-berbères.

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Vient alors le règne de la diplomatie, celle-ci étant compliquée par les relations avec Byzance. Carolingiens et Abbassides s’allient contre les Omeyyades et les Byzantins. Occupés ailleurs, à l’est et en Italie, les rois de France se désintéressent de la péninsule ibérique et délèguent les relations aux comtes locaux. Des raids de piraterie subsisteront jusque vers 870.

Durant cette période, le commerce est très faible, allant surtout du nord vers le sud, notamment via des marchands juifs qui parlent les langues et servent d’intermédiaires. Ils exportent de Gaule en Espagne surtout des fourrures et des esclaves slaves châtrés par eux-mêmes vers Almeria (p.236). Les monnaies arabes découvertes dans la vallée du Rhône et en Loire-Atlantique ne sont pas, pour l’auteur, le signe d’échanges commerciaux mais plutôt une « soif de métal précieux » alimentée par les raids vikings et musulmans. Le commerce ne prendra vie qu’un siècle plus tard, en même temps que se développe le pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle. Donc à la fin du IXe siècle, bien avant saint Bernard et son prêche de croisade.

Dans ce livre dense, clair et fort documenté, le lecteur peut remettre en cause nombre d’idées reçues, tordues par les idéologies, qu’elles soient ethniques ou multiculturelles. La science historique se moque des croyances et se fonde sur les faits. « L’enseignement majeur de cette histoire, écrit Philippe Sénac, à savoir que les différences politiques et religieuses n’excluaient pas des tractations entre les régimes et les hommes, voire même des ententes. Quels que soient les mots employés pour les désigner (Agarènes, Ismaélites, Maures ou Sarrasins), la lutte menée contre ces ennemis ne fut jamais en ce temps un conflit dirigé contre l’islam (…) tant l’information et les croyances de l’autre demeurait indigente, à peine réservée à quelques hommes d’Eglise » p.271.

A noter que les chroniques franques font la distinction entre Maures – qui sont Berbères – et Sarrasins – qui sont basanés, donc Arabes. Mais tous deux sont également ennemis. A qui il faut ajouter les Juifs, ni chrétiens, ni musulmans, dont les Annales de Saint-Bertin rapportent qu’en 852 « les Maures prirent Barcelone parce que les Juifs la trahirent pour eux. Ils tuèrent presque tous les chrétiens, ravagèrent la ville et repartirent sans être inquiétés » p.222. Au fond, chacun ne poursuit lors que son intérêt matériel – et la religion comme l’enracinement ne sont pas des préoccupations du temps.

Philippe Sénac, Charlemagne et Mahomet en Espagne VIIIe-IXe siècles, 2015 Folio histoire inédit, 437 pages dont 165 pages d’annexes, bibliographie, notes et index, €9.20

e-book format Kindle, €8.99

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Djihadisme

Gabriel Martinez-Gros Fascination du djihad
« Tout le monde » connait le djihad, aventure romantique exaltante ou pillage de prédateur voyou, sous le prétexte noble de « religion ». En fait, la religion a peu de chose à voir avec la violence djihadiste, sinon de fournir une idéologie facile et à bon marché reconnue dans le monde entier. Les analystes ont montré combien les djihadistes partis en Syrie sont peu au fait de la religion musulmane et ne savent guère que « l’islam pour les nuls ».

Un historien du long temps, spécialiste du monde musulman, Gabriel Martinez-Gros, retrouve dans les œuvres d’Ibn Khaldun (au 14ème siècle), l’origine sociologique du djihad : l’affrontement millénaire entre pillards nomades et riches producteurs sédentaires. Les guerriers sont solidaires et violents, ils agissent selon l’idée simple qu’il y a « eux et nous » et que la force doit gagner. Les producteurs sont riches et gras, individualistes et égoïstes, et ont beaucoup à perdre ; ils préfèrent se soumettre et tenter ensuite d’imposer le minimum par le « droit ». Le temps amollit les guerriers, qui sont assez vite noyés sous les administrateurs issus des sédentaires, puis marginalisés. Jusqu’à ce qu’un ressaut surgisse, sous n’importe quel prétexte, et que les guerriers pillards fassent à nouveau des adeptes. C’est ce qui semble se produire

Partant de ce constat, allons plus loin dans l’analyse.

Avec la mondialisation américaine, la planète devient un ensemble global de production et d’échanges. Le bloc de l’Est et même le « tiers » monde s’y sont mis, construisant un seul monde, le « village global » des marketing-men et la planète Gaïa chère aux écolos. Ne restent aux prédateurs violents que les marges, situées dans les confins des frontières identitaires géographiques (ainsi en Syrie et en Irak) ou dans les conflits ethniques à l’intérieur des sociétés (en France, en Allemagne, aux États-Unis). Lorsque les sociétés sont en croissance et optimistes, la guerre civile est contenue – ce fut le cas des Noirs américains. Lorsque « la crise » dure et s’installe, ce n’est plus une crise mais une remise en cause du progrès espéré – les intérêts de classe se superposent aux intérêts ethniques, plus permanents, pour pousser les adolescents vers la haine et la revanche : le djihad peut renaître, aux États-Unis, en France, en Belgique.

Des « sociétés guerrières » (Bertrand Badie) peuvent donc ressurgir parmi les États de la planète, justement là où l’absence d’État ou sa carence rendent possibles les milices ethniques ou sectaires : Irak, Syrie, Somalie, Yémen, Afghanistan, Mali, Congo, etc. Sans projet politique, sans futur, la jeunesse est aspirée par la fascination de la violence, le mérite social résidant alors seulement dans l’affichage immédiat de ses couilles plutôt que dans la lente formation pour acquérir compétence et talents. Une kalach fait le mâle, un voile la femelle, l’ordre d’Allah est respecté – à la lettre. Contre le monde entier. Et s’il se refuse, le suicide par explosion permet d’entrer dans « l’autre » monde (promis) où les vierges lascives et complaisantes attendent le mâle en rut (quant aux femmes, que doivent-elles attendre ?)…

Pour Martinez-Gros, l’islam est la seule idéologie cohérente et globale aujourd’hui au monde, et le djihad le seul cadre subsistant de combat unitaire. Il y avait hier le communisme, avant-hier la « vraie » foi, il n’y a aujourd’hui plus rien. Ne reste d’entrainant que l’islam, religion des « purs », qui génère en ses marges idéologiques son inquisition et sa croisade – version musulmane – autrement dit le djihad. L’ordre mondial est rejeté au profit d’un ordre musulman « voulu par Dieu ».

Ce n’est pas tout l’islam, comme accusent avec mauvaise foi les islamo-gauchistes, c’est la marge de l’islam – mais belle et bien DANS l’islam. Sans religion musulmane, pas de djihad pouvant servir de prétexte… Pourquoi donc – sinon par déni – vouloir obstinément séparer le djihad de la religion ? Ce n’est pas aider les musulmans modernistes, choqués de la violence et désirant vivre dans les libertés démocratiques, que de faire semblant d’ignorer ce que la religion peut avoir de fanatique et de totalitaire. Toutes les religions – y compris l’islam. Nous avons bien eu nos intégristes catholiques, nos sectaires protestants, nos staliniens dans la ligne et nos petits gardes rouges : pourquoi les musulmans n’auraient-ils pas leurs moutons noirs ?

« Imagine-t-on d’analyser le nazisme comme on prétend analyser aujourd’hui le djihadisme, en détachant sa ‘base sociale’ de son ‘propos idéologique’ ? », demande candidement Gabriel Marinez-Gros… « La guerre mondiale, la hiérarchie des races, l’extermination des Juifs ? Mais de quoi parlez-vous ? Simple habillage infantile d’une violence de déshérités… » C’est pourquoi la thèse de certains que le djihadisme ne serait que l’habillage classique de la révolte adolescente est un appauvrissement d’analyse ; elle peut aboutir au déni de réalité, conséquence habituelle de la culture de l’excuse.

djihadiste en burqa

L’auteur va même plus loin : cette culture gauchiste du victimaire vient du fameux tiers-mondisme, tellement à la mode dans les années 60, encensé par Sartre et Beauvoir, relayé par les porteurs de valises du FLN, dont Cuba et le castrisme furent le summum de libération du peuple et de démocratie en actes (il suffit d’y aller pour juger sur pièces…). Mais ce tiers-mondisme, dit Martinez-Gros, n’est pas issu de la base, il n’est pas une idéologie nouvelle, née ailleurs qu’en Occident. Au contraire ! Il s’inspire du christianisme, des Lumières et du marxisme occidental pour fonder une nouvelle idéologie « universelle » des intellectuels : un autre nom de l’impérialisme occidental. Notre règne était béni par le Progrès parce que nous étions les meilleurs techniquement et les libérateurs des maladies et du sous-développement ; nous régnons toujours parce que nous sommes capables de critique sur nous-mêmes et que nous sommes coupables de tout – rien ne peut advenir sans nous, pour le meilleur comme pour le pire.

Il n’est que d’observer sans œillères ce que les Chinois, les Indiens ou les Brésiliens pensent de l’Occident, de son système économique, de sa prétention à l’hégémonie diplomatique comme de son idéologie universaliste : pas grand-chose de positif !… La « démocratie » ne se décline pas uniquement sous l’angle anglo-saxon « libéral », ni sous l’angle latin « césariste » ; il existe une démocratie indienne, une démocratie chinoise, une forme de participation du peuple à son destin qui ne correspond pas forcément à nos critères mais qui existe de fait. Ce genre de démocratie n’est pas la nôtre ; il est « illibéral », mais il fait consensus dans chacun des pays. L’universel n’est que l’autre nom de notre orgueil à vouloir être à la tête du Progrès, version sécularisée de la chrétienté catholique (qui veut dire « universel ») vrais fils de Dieu qu’il a créé à Son image… Notre petit djihad à nous, soft mais contraignant.

Si l’Asie s’est débarrassée de l’idéologie tiers-mondiste qui la maintenait sous tutelle progressiste occidentale, par l’essor du commerce et la fierté nationale, les pays arabes le font par le djihad islamiste – leurs gouvernements étant bloqués par le clanisme et la corruption. Ils se révoltent à la fois contre le progrès occidental, dont ils n’ont que les miettes dans les sociétés européennes faute de vouloir s’intégrer, et contre leurs États modernisés qui les maintiennent sous tutelle.

Il s’agit donc de bien d’autre chose que de religion : il s’agit de guerre et de soumission, de préjugés et de fanatisme, de pillage et de production. En bref d’une lutte structurelle des plus violents contre les plus gras. De quoi réfléchir au-delà des petites guéguerres entre franco-intellos, bornés aux « polémiques » de tribunes et de salons.

Gabriel Martinez-Gros, Fascination du djihad – fureurs islamistes et défaite de la paix, 2016, PUF, 120 pages, €12.00
Format Kindle, €9.99
Voir aussi :
Gabriel Martinez-Gros et Lucette Valensi, L’Islam, l’islamisme et l’Occident : Genèse d’un affrontement, 2013, Points histoire, 339 pages, €9.50
Gabriel Martinez-Gros déjà cité sur ce blog

Voir aussi :

Bertrand Badie, Nous ne sommes plus seuls au monde, 2016, La Découverte, 252 pages, €13.90

format Kindle, €9.99

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Islamo-fascisme

Le Califat entrepris par Daech est une entreprise totalitaire, ce pourquoi il est permis – sans « stigmatiser » les croyants musulmans – de parler de fascisme, plus exactement d’islamo-fascisme.

carte daech 2015

Cette façon de désigner la réalité des choses est bien étayée par l’article qu’un docteur en histoire, professeur agrégé des universités qui enseigne à Science Po Aix, a publié en juin sur le site Diploweb, Le Califat : une entreprise totalitaire. Patrice Gourdin, auteur en 2010 de Géopolitiques – manuel pratique, montre qu’il existe clairement des points communs entre fascisme (Mussolini), nazisme (Hitler), communisme (Staline, Mao, Pol Pot) et Califat (Daech). « Est-il approprié de parler d’« islamo-fascisme » au sujet du Califat ? Rejeter la formule au motif qu’il s’agirait de l’expression d’un sentiment islamophobe, d’une tentative de manipulation politique, ou d’une comparaison abusive ne constitue pas une réponse satisfaisante. Il convient de dépassionner le débat et de procéder à une analyse rigoureuse », écrit Patrice Gourdin.

Le nier est inexact, inepte et immature. C’est vouloir que la réalité ne soit pas, au nom d’un rêve de Bisounours selon lequel toutes les « victimes du colonialisme » ont raison, forcément raison. Ce n’est faire injure ni aux ex-colonisés (dont ni les fils, ni les petits-fils n’ont connu la colonie et qui ont du se prendre en main tout seuls), ni aux croyants de l’islam (qui a plus d’un millénaire d’existence, d’approfondissement et d’évolution), que de désigner la dérive djihadiste comme une secte totalitaire, analogue aux idéologies de contraintes qu’a connu le XXe siècle.

« Analogue » ne signifie pas « identique », il y a des différences ; mais les points communs sont tellement nombreux que l’on peut regrouper toutes ces aspirations politiques fusionnelles dans une même catégorie : celle du totalitarisme. Patrice Gourdin le définit selon Bernard Bruneteau, Les Totalitarismes, p. 8 : « il s’agit d’une forme de régime utilisant l’État pour imposer une idéologie qui bouleverse et régente, sous tous ses aspects, la vie des femmes et des hommes d’un pays. Ce type de système politique vise « l’édification d’une humanité nouvelle par l’élimination de toute différenciation au sein d’un grand Tout sacralisé (nation, race, ou classe) ».

J’ai résumé ci-après dans un tableau synthétique les convergences nettes pointées par Patrice Gourdin. Nul ne pourra plus nier les ressemblances.

islamo fascisme

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Marcel Gauchet, La condition historique

marcel gauchet la condition historique

Visage carré, menton en avant, lèvres pincées, Marcel Gauchet a tout du curé laïc. Il a d’ailleurs été instituteur après l’École Normale de Saint-Lô. Il s’intéresse à l’humanité, à l’homme dans la société. Ces entretiens, publiés en 2003, permettent d’aborder son œuvre sans le jargon qui souvent l’accompagne. A l’heure où certains sont tentés de mélanger à nouveau État et religion, la vision historique de Marcel Gauchet est plus que jamais nécessaire pour bien comprendre.

Mais plutôt que de lire son dernier livre Comprendre le malheur français, passablement mauvais si l’on en croit certains, relisons La condition historique, parue en 2003, bien plus intéressant.

L’État a surgi de la révolution religieuse. Dans les croyances primitives, les ancêtres dictaient la loi aux vivants. Avec l’État, la loi passe entre les hommes vivants, séparant ceux qui sont fondés à commander et les autres. L’État vient de Dieu, l’unique, qui est « un dieu ethnique qui a la particularité d’être un dieu au-dessus de tous les dieux des autres » p.95. Il a été inventé par un « peuple dominé dont le problème est de dominer spirituellement ceux qui le dominent politiquement » p.96 -autrement dit le peuple juif.

Dieu investira l’État par l’Église. Poussé à l’extrémité, cela donnera l’islam : « Qu’est-ce que l’islam en effet, sinon la rationalisation de l’idée monothéiste par un homme simple et solide qui n’était en rien un profond théologien mais un bon esprit rigoureux, un patriarche de bon sens soucieux de remettre les choses ‘à plat’ ? » p.122.

La bifurcation de l’histoire chrétienne arrive autour de l’an mil, lorsque la forme pleine de l’Un se retrouve dans l’indivision des sociétés sauvages. L’Église rétablit l’unité ontologique en conjuguant autorité spirituelle et temporelle dans l’attente de la seconde venue du Christ. Elle se pose en intermédiaire obligé entre ciel et terre. Dans le collapsus de l’Empire apparaît un type de rapport social nouveau, recomposé depuis les unités de base de la famille, du village et du terroir. Les moines prennent le pouvoir contre les prélats corrompus et affiliés aux grands.

Le protestantisme sera le retour à l’esprit de médiation directe du Christ, contre la médiation par l’institution. Le pouvoir politique sera contraint de trouver une autre légitimation que le sacre d’Église. Vers 1600, surgit alors « notre » notion moderne d’État.

La sortie de la religion s’est faite en trois mouvements :

  1. 1500-1650 : ère théologico-politique, absolutismes après les guerres de religion, Hobbes et l’État-Léviathan. Le consensus des élites françaises est très fort pour sortir des guerres de religion et des féodalités de toutes espèces par l’État absolu.
  2. 1650-1800 : ère théologico-juridique, Rousseau et la Révolution française, le citoyen-militant et le culte de l’Être Suprême.
  3. 1800-1880 : ère historique, mouvements nationaux et universalisme en réaction à la Révolution française et à ses armées, Schelling, Fichet, Hegel. L’Allemagne est victime et l’expansionnisme révolutionnaire accuse un retard, lui donnant de bons motifs d’être critique. L’Allemagne reste profondément marquée de religiosité, contrairement à la France où la déchristianisation au 18ème siècle a été très forte. « La société de l’histoire est une société de travail, de production, elle sera la société de l’économie » p.248.

La suite, c’est la pathologie totalitaire, puis le triomphe des démocraties, du mouvement scientifique et du capitalisme (les trois sont liés). « La société civile est fondée à revendiquer sa liberté par sa capacité d’initiative et d’invention. Elle est le laboratoire de la production de l’histoire et, à ce titre, le siège de la légitimité » p.249. L’État n’est qu’au service de sa puissance dynamique, expression et instrument de la société, plus au-dessus. « Je fais partie de ceux qui pensent que ce n’est pas l’économique qui explique le politique, mais que c’est le politique qui est premier, qu’il faut en expliquer la configuration du dedans de lui-même et que c’est à partir de là qu’on peut comprendre comment l’économique se sépare et influence l’ensemble » p.16. Ce n’est pas le mouvement spontané des échanges qui explique la dynamique sociale, ni l’économique qui assure la cohésion de la société.

Après l’âge de l’organisation jacobine par l’État (dû à la reconstruction d’après-guerre), l’explosion de mai 68 « marque la fin de l’État technocratique à la française, où l’on conduit les gens sans leur demander leur avis et sans leur dire où, mais pour leur bien ! » p.41. Le rejet du villepinisme, du ségolénisme Royal puis des lois imposées à la hussarde par Manuel Valls me paraissent ressortir de la même réaction.

« L’autonomie, en pratique, c’est l’historicité, c’est la quête de soi au travers du changement conscient et délibéré, avec ce que cela implique d’ouverture sur l’inconnu du futur et d’efforts toujours à reprendre pour ressaisir et gouverner tant bien que mal l’œuvre du devenir » p.201.

Marcel Gauchet ne croit pas en l’effervescence créatrice des marginaux : « Je ne parviens pas à voir dans cette radicalité irresponsable autre chose qu’une corruption de la démocratie (…) La spontanéité protestataire consiste à réclamer des droits ou à émettre des revendications dont on charge l’oligarchie en place de se débrouiller, en se lavant les mains des suites. L’esthétique de l’intransigeance et le culte de la rupture dissimulent une attitude profondément démissionnaire » p.160. Et pan sur le bec des gauchistes et autres « alter » du mouvement social, réactualisé en Nuit debout. Dégagent-ils un avenir ? Proposent-ils des solutions viables ? Non pas : « il est clair que la protestation passionnelle contribue à l’obscurcissement du présent et nourrit l’impuissance collective » p.350. Pour Nuit debout, on verra si l’aurore peut advenir.

Pourquoi ? Parce que « les intellectuels ont eu leur siècle d’or au 20ème siècle. Ils ont été propulsés au pinacle par le culte de la révolution et par le culte subséquent de la radicalité critique. Il en est résulté une véritable rente de situation pour eux. (…) Ses avantages sont énormes. Le premier est de recueillir les bénéfices de la radicalité théorique sans avoir à en payer le prix, sous forme de travail et de difficulté. La posture tient lieu de contenu. (…) Par la même occasion, vous accédez à l’authenticité morale en vous dégageant des compromissions avec l’ordre établi. (…) Dernier avantage, et pas le moindre pour des gens par fonction en quête d’audience : la radicalité a l’intérêt de se voir et de s’entendre. (…) Marketing et bonne conscience marchent main dans la main » p.347.

Décidément, rien ne vaut plus que de relire les grands classiques : Marcel Gauchet est de ceux-là.

Marcel Gauchet, La condition historique, entretiens avec MM. Azouvi et Piron, 2003, Folio essais 2005, 496 pages, €10.40

e-book format Kindle, €9.99

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Géopolitique de l’Europe après Brexit

L’Europe est une unité de civilisation au cap ouest de l’Asie ; la Turquie n’en fait manifestement pas partie, de même que l’autre rive de la Méditerranée ; la Russie aurait vocation à y entrer, mais pas sans remettre en question beaucoup de ses façons de faire. Cette unité de civilisation n’est jusqu’à présent pas une unité politique. Le rêve (naïf et vaniteux) de « République universelle » chanté avec enflure par notre Hugo national s’est brisé sur la réalité : celle du refus anglais, celle de la réticence des pays de l’est, celle de la montée partout du souverainisme. L’Europe n’est aujourd’hui qu’un agrégat de nations de forces inégales où la puissance armée équilibre de moins en moins la puissance économique. Disons-le tout net : Hitler a en partie réussi, l’Europe sans les Anglais est aujourd’hui allemande.

revue le debat 190 mai 2016

Passons sur la nullité passée de Chirac et présente de Hollande : aucun dessein, aucune idée, aucun projet sur l’Europe. Seule compte la survie au jour le jour en fonction de petits intérêts parisiens liés au parti du président ; les rodomontades hollandaises présentées depuis le Brexit sont dans l’urgence, sans rien de préparé de longue date – elles ont peu de chances d’aboutir ; la nomination de pitoyables, exilés à Bruxelles vaut placard de la politique ; la poursuite des idéologies nationales bornées se prolonge à Bruxelles au lieu de s’élever au niveau. L’adoration de la technocratie par les énarques et la confiscation de toute démocratie par les petits partis qui font cuire leur petite soupe à petit feu dans leurs petits coins (selon les mots inénarrables du général de Gaulle), ont rendu l’Union européenne non seulement illisible au citoyen moyen, mais flanquée d’une image de contrainte qui permet aux politiciens lâches de se défausser sur « Bruxelles » de tout ce qu’ils n’osent pas présenter aux électeurs.

Nombreux sont les sceptiques, Européens mais pas comme ça, allergiques aux intrusions sans explication sur l’économie et la finance, aux règlementations maniaques sur des détails de production, mais emplies d’indulgence pour les lobbies chimiques, industriels et de santé – au détriment des gens. Inquiets aussi de la montée des nationalismes dans le monde et refusant de plus en plus viscéralement cette espèce d’intégration sans frontières de tous les pays « ayant vocation » sur les seuls critères du droit, sans aucune considération de culture ni de civilisation. Il existe en ce sens une vraie fracture entre l’Europe de l’est, restée très nationale, et une Europe de l’ouest devenue très multiculturelle. Les premiers refusent de changer de civilisation, les seconds constatent le fait des cultures qui se côtoient sur leurs sols et sont tentés d’en faire une idéologie « de progrès ». Comme si le progrès résidait dans le mélange, l’égalisation, la moyenne.

Ce que viennent de dire les Anglais avec force est : NOUS VOULONS CHOISIR. Ils ne sont pas contre l’immigration (vue comme invasion ethnique et changement des mœurs) mais contre l’afflux de migrants (qui déstabilise le système social et l’Etat-providence). Ils veulent modérer le nombre et prendre en priorité ceux qui peuvent travailler et contribuer au revenu national. Il s’agit donc d’un raisonnement économique plus que d’une passion identitaire, le pragmatisme d’une « nation de boutiquiers » aurait dit Nietzsche. Mais les Anglais ont le mérite de ne pas s’enfumer l’esprit comme les Français par fièvre idéaliste. Leur vote fait partie de ce qu’Hubert Védrine appelle (avant le Brexit) un « retour au réel », dans un entretien à la revue Le Débat, n°190, mai-août 2016.

Les bobos idéalistes de gauche en France croient le monde composé de Bisounours, gentils par essence, unis dans une « communauté internationale » (qui n’existe que dans le discours paresseux des médias français), aspirant aux Droits-de-l’Homme véhiculés par un ONU qui aurait vocation à devenir l’État central du monde et aux méchants punis par une Cour pénale internationale. « Nous vivions sur une tradition intellectuelle qui a sa grandeur, certes, mais qui faisait de nous les responsables de toutes choses, les ordonnateurs du système international, les concepteurs du droit international, les missionnaires de nos fameuses ‘valeurs’. Pour ce courant de pensée, tout ce qui se passait dans le monde nous concernait soit au titre d’un remord, maladie expiatoire issue d’une histoire mal digérée, soit du fait de l’universalité de nos idées ou de notre responsabilité auto-décrétée ! », fulmine Hubert Védrine (lui aussi de gauche, mais pas de la même) dans l’excellent article cité. Attention au retour de bâton encore à venir : malgré sa clownerie vulgaire, Donald Trump trompette à l’envie ce que pense l’Amérique, Obama compris, que seuls les intérêts yankees comptent et que les États-Unis n’ont plus la mission de sauver le monde ni de protéger de leurs dollars des alliés qui ne font pas leur part.

bisounours rose

L’Europe n’est pas l’Europe lorsqu’elle laisse la Grèce à ses démons clientélistes au lieu de l’aider à construire un État viable dont l’administration collecte efficacement des impôts justes ; l’Europe n’est pas l’Europe lorsqu’elle reste à la remorque des États-Unis à propos de la Russie, de la Syrie ou d’Israël, sans affirmations calmes ni conscience de ses intérêts propres ; l’Europe n’est pas l’Europe lorsqu’elle laisse une Merkel sans contrôle négocier seule avec un Erdogan de plus en plus islamo-fasciste des avantages indus et une entrée programmée dont personne ne veut ; l’Europe n’est pas l’Europe quand elle prend des gants avec l’islam pour ne pas « stigmatiser » une religion, alors qu’il s’agit bien d’Allah dans les cris des tueurs, et bien de la religion dans les justifications idéologiques à massacrer les mécréants ; l’Europe n’est pas l’Europe lorsqu’elle laisse faire le laisser-passer des migrants à tout va, sans distinguer le droit d’asile de la migration économique. Sans les Anglais, l’Europe est un peu moins l’Europe, même si l’Écosse et l’Irlande du nord pourront peut-être négocier d’y rester.

Définissons clairement les frontières, distinguons clairement qui a droit ou pas, renvoyons clairement dans leur pays ceux qui n’ont pas droit de venir, négocions clairement avec les pays de départ et les pays passeurs les aides au contrôle et au développement (rétorsions financières à l’appui s’il le faut), établissons clairement un Schengen fédéral volontaire qui fonctionne en instantané (pas sur l’exemple du supporter nationaliste russe revenu aussitôt après expulsion parce qu’un fonctionnaire aux 35h était déjà parti en week-end et avait omis de mettre à jour la base…). Disons aussi ce que l’Europe veut et ne veut pas, avec la Chine, les États-Unis, la Russie, les pays hors Union. Pas besoin de faire les gros yeux, la force de la puissance réelle compte par inertie : un grand marché, de nombreux chercheurs, une industrie mondiale. Sans les Anglais, notre puissance est plus faible, mais elle reste importante.

Mais pour cela… il faudrait que les dirigeants de chaque pays de l’Union cessent de se défausser haut et fort à la Chirac-Hollande sur « Bruxelles » de tout ce qu’ils cautionnent tout bas par leurs votes en Conseil européen « des chefs d’État et de gouvernement » ! L’égoïsme sacré de chaque État existe, la mise en commun de certains pouvoirs bénéfique à tous existe aussi – autant l’expliquer et convaincre. Sans les Anglais, tout sera peut-être plus facile, mais la nullité Hollande fait encore moins le poids face à la légitimité Merkel – surtout si celle-ci perçoit une volonté de coaliser les « pays du sud » contre une Allemagne hégémonique !

attractivite france 2016

Et nous, Français, cessons d’accuser la « force » de l’euro, « l’ordo-libéralisme » allemand, l’égoïsme financier anglais, la xénophobie autrichienne, le traditionalisme chrétien hongrois et ainsi de suite. Lorsque nous serons exemplaires, nous pourrons donner des leçons à tout le monde. Mais pour être exemplaires, il nous faut réformer le pays tout entier : le millefeuille territorial, le cumul des mandats, la corruption des élites, le droit du travail, les entraves à l’entreprise, la fiscalité illisible, les conflits d’intérêt dans l’homologation des médicaments, la filière agricole ; il nous faut associer les citoyens aux « grands projets » d’État, assurer une meilleure représentation parlementaire et rendre les syndicats plus représentatifs… Tout ce que nous n’avons PAS su faire depuis la chute de l’URSS, depuis Chirac, depuis Hollande, avec la parenthèse Sarkozy qui avait commencé un peu, mais trop peu et avec changement de cap inexpliqué.

Revue Le Débat n°190, mai-août 2016, €20.00

Comprendre ne signifie pas excuser, comme certains illettrés le croient. Je rappelle que je suis POUR l’Union européenne. Ci-après quelques notes sur ce blog :

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Président pour rien ?

Chômage, entreprise, terrorisme, Union européenne, vivre-ensemble – il semble que François Hollande ait tout faux. Echec sur toute la ligne. Echec à gauche où « la morale » est bafouée, échec surtout pour le pays, laissé dans le même état qu’il y a quatre ans – sans l’excuse de la crise cette fois. François Hollande a-t-il été un président pour rien ? Le chantre de l’impuissance publique ?

Je précise que je n’ai rien contre l’homme, sympathique en privé et volontiers blagueur, comme Jacques Chirac. Je dirige mes traits contre l’homme public, hésitant, velléitaire, sans grand sens de l’histoire, tout à son souci d’équilibrer sans cesse les contraires, les intérêts, les trois France…

Le chômage, cette fameuse et obstinée « inversion de la courbe » qui ne cesse de narguer – depuis quatre ans ! – le président. La faute à Sarkozy ? Comme c’est facile… Le quinquennat de Nicolas Sarkozy a connu la double crise des subprimes et de l’euro – celui de François Hollande connait à l’inverse la conjonction des bonnes fées : chute de l’euro, du prix du pétrole, des taux d’intérêt. Grâce à cette triade, toute l’Europe s’est redressée… Toute ? Non, le petit village gaulois de Hollandie résiste encore et toujours au mouvement du monde. Mais oui, augmenter les impôts, surtaxer les services à la personne, refiscaliser les heures supplémentaires, réglementer le logement à la Duflot n’encouragent pas l’emploi ; mais oui, réglementer à tour de bras sur tout n’encourage pas la création d’entreprise ni la prise de risque ; mais oui, la passation en force d’une réformette inutile à force de reniement sur le code du travail n’encourage pas les étrangers à venir installer des emplois, ni les salariés à faire confiance aux syndicats. Le chômage est cette fameuse « exception française » que les Français un tant soit peu éduqués fuient par milliers à l’étranger depuis 4 ans, une exception encouragée par les pouvoirs publics qui préfèrent protéger les inclus, désirée depuis toujours par la CGT pour renverser le Système parce que seuls comptent, dans son esprit borné par l’idéologie, « les prolétaires » (et que les chômeurs sont un lumpenprolétariat « jaune », prêt à brider le niveau des salaires pour simplement travailler), attisée par Sud et autres anars qui refusent tout « dialogue social » pour le bonheur de l’affrontement, regardée avec plaisir par le Medef qui y trouve argument pour contraindre les salaires… Le chômage qui empêche toute « intégration » des minorités visibles car, quand l’emploi est rare, on prend plus volontiers le candidat neutre et le moins polémique. Échec sur toute la ligne, tant la conjonction des intérêts reste en faveur du statu quo.

socialisme rose promise chom'du

L’entreprise – qui crée l’emploi – est-elle encouragée sous Hollande ? Technip fusionne avec l’américain FMC Technologies pour aussitôt installer son siège social à Londres, comme Arcelor-Mittal l’a fait au Luxembourg, Rhodia-Solvay en Belgique, Alcatel-Lucent-Nokia en Finlande, Lafarge-Holcim en Suisse. Serait-ce à cause d’une administration à la française trop coûteuse et tatillonne ? Notre pays reste-t-il aussi attractif économiquement, fiscalement ou socialement que François Hollande voudrait nous le faire croire ? Le sujet, au gouvernement (et évidemment à gauche) semble bel et bien tabou. Car le parti Socialiste n’a jamais réglé la question de la « lutte des classes » : une partie est pour la production afin de redistribuer avec de gros impôts, l’autre partie est pour la guerre civile classe contre classe afin de faire rendre gorge aux patrons (génétiquement) exploiteurs. Hollande comme d’habitude fait « la synthèse » – c’est-à-dire qu’il ne fait rien, il laisse bloquer toute rénovation.

2016 patrick artus VA manufacturier et Dette publique comparee

Le terrorisme, dans toute son ampleur franco-française, a été découvert avec surprise par les technocrates en charge du pouvoir ou dans l’opposition depuis quatre décennies. Ils n’ont rien voulu voir venir, ce n’était pour eux pas croyable, et surtout pas d’amalgame ! « Tout le monde » peut être terroriste mais surtout pas les Arabes, ni les islamistes en particulier… Tous les terroristes passés à l’acte étaient connus des services, mais aucun personnellement surveillé, cela aurait été « cibler au faciès ». Ce pouvoir, depuis quatre ans, a laissé les corporatismes policiers ou gendarmes se cacher des informations et se hausser du col pour le matériel ou la gloire, augmentant d’autant la dépense publique pour la sécurité et diminuant d’autant son efficacité. Quoi ! Le RAID et le GIGN en même temps pour arraisonner deux frères Kouachy dans une imprimerie vide ? Alors qu’au même moment, un Coulibaly tirait à la kalach sur des Juifs à Paris dans un hyper-casher ? La leçon de l’après-Merah n’a pas été retenue, faute de volonté politique. Pour Hollande, seul compte le blabla symbolique devant le Congrès, mais quels sont les actes concrets ?

L’Union européenne a connu une absence totale de la France, jamais un président n’a été aussi ectoplasme dans le débat européen. L’immigration venue de Syrie ? – aucune entente avec Angela Merkel, aucune position à propos de l’accord inique avec la Turquie d’Erdogan, aucune proposition de gardes-frontières Schengen – RIEN. La finance ? « Mon ennemi » semble devenu mon ami et la lutte contre le dumping fiscal dans l’UE même, hors rodomontades enflammées, est absente. Le président pense à sa réélection et discourt en Pangloss sur le meilleur des mondes possibles, ou joue avec le « sans moi le chaos ». Mais il suffira que le taux d’intérêt directeur de la Banque centrale européenne remonte à 2% (bientôt), que le prix du pétrole passe (dans quelques mois) à 60$ le baril au lieu de 25 en janvier, que cette hausse pousse l’euro à la hausse pour que, selon l’économiste de Natixis Patrick Artus, le Budget français soit contraint et que la Dépense publique devienne insupportable. Or Hollande n’a qu’à peine atténué la courbe de la hausse, il n’a en RIEN diminué la dépense, au contraire ! Les cadeaux électoraux commencent à pleuvoir un an avant la présidentielle, comme l’avait fait Jospin avant de finir comme on sait.

Le vivre-ensemble, la corruption des élites, le corporatisme, l’islam ? Rien de cela, qui taraude en ses profondeurs la société française, n’est abordé, expliqué, corrigé. Le président se contente de dire « c’est pas bien » quand on tague une mosquée – mais il ne dit rien quand on vandalise une église. Cahuzac ? – Je ne savais pas… Mais qui donc l’a fait ministre ? Le financement des mosquées ? – le wahhabisme saoudien ou le Qatar intégriste. Mais qui s’en soucie ?

L’incroyable boboterie du victimaire, ces pôvres gais lesbiens empêchés de se marier, d’adopter, de procréer assistés – ce que les gais et lesbiens soixantuitards s’étaient bien gardé de réclamer – ce pôvre rapeur de Black M empêché à Verdun alors qu’il insulte dans ses litanies les « koufars » (nous – les mécréants, un équivalent aussi méprisant et condescendant en langue coranique que « nègre » en langue française), voire les « pédés » à châtrer et autres « youpins », cette « courageuse » entreprise d’un ministre de défendre contre « le fascisme » un  rappeur comme s’il s’agissait d’un Dreyfus en prison, cet incroyable « amalgame » qu’un Noir ne serait nullement raciste lorsqu’il prononce les mots interdits alors qu’il n’est qu’un pôvre riche chanteur à succès des banlieues !… On a vu plus démagogique, rarement plus bête. La multiculture du fric et de l’insulte érigée en modèle pour la France. Vive le socialisme, qui prend la défense de ces pôvres victimes qui ont bien « le droit » d’être gaiement mariés ou papa, ou minoritaires racistes !

Rap par Rita Mitsouko

Nul doute que – vu le succès sur tous ces sujets – le socialisme hollandais a encore dégringolé d’un cran dans l’estime (déjà faible) que le populaire lui porte. Nul doute aussi que – si l’on retombe à la présidentielle sur les deux bras cassés que sont l’Agité et la Synthèse – le premier tour ne réserve une belle surprise. La faute à qui ? – Au président pour rien…

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Histoire du Christianisme, des origines au moyen-âge

alain corbin histoire du christianisme

Sous la direction d’Alain Corbin, l’Histoire du christianisme publiée au Seuil courant 2007 aborde avec 4 auteurs, 52 contributeurs, 6 cartes, 459 pages et en 4 parties cette religion. Il détaille ses diverses espèces (catholique, protestante, orthodoxe), dans ses espaces particuliers (Méditerranée, Europe, Amérique…), avec ses formes de piété (culte marial, culte des reliques, Purgatoire, hérésies). Il évoque quelques grandes figures (François d’Assise, le curé d’Ars, saint Thérèse), et ses conséquences culturelles ou artistiques (cathédrale, image tridentine, missions outremer). De quoi acquérir une base de culture religieuse en un seul livre – et compléter les notes précédentes.

L’émergence, du 1er au 5ème siècle

Jésus est-il prophète juif ou Fils de Dieu ? Quel est ce milieu hébraïque, quelles sont les communautés chrétiennes d’origine juive en Palestine ? Les sources indirectes sur Jésus sont : la correspondance de Paul de 50 à 58 de notre ère, les Évangiles de Marc en 65 (d’après la tradition des années 40), Matthieu et Luc vers 70-80, Jean en 90-95, les Évangiles apocryphes après 120. Ce sont des mémoires, pas de l’histoire : les faits sont mêlés à une lecture théologique. Pour les auteurs historiens, Jésus n’avait pour ambition que de réformer la foi d’Israël, ce que symbolisent les 12 intimes qui l’accompagnent comme les 12 tribus. Il visait à simplifier l’obéissance à la Loi, la focalisant sur l’amour et la justice, prêchant un Dieu proche et accueillant. Il s’agit d’une mystique de l’urgence, pour la venue imminente de Dieu. Jésus se voulait solidaire de toutes les catégories sociales que marginalisait la société juive du temps, ce qui fut scandale pour une société cloisonnée. Il ne s’est dit que Fils de l’Homme (Livre de Daniel), descendant d’un David idéalisé ; ce sont les chrétiens qui l’ont appelé Messie. « Jésus n’a pas dit qui il était, il a fait qui il était » p.20.

Le christianisme atteint Rome sous Claude vers 49, la Gaule en 177, l’Afrique en 180. Paul est le passeur de culture : juif de la Diaspora en pays hellène, polyglotte d’une famille commerçante, il associait une éducation grecque reçue à Tarse à une formation de pharisien reçue à Jérusalem. « La mission paulinienne, la seule que nous puissions réellement étudier, a été organisée comme une pénétration par capillarité, qui utilise tous les réseaux de la cité antique, celle-ci fonctionnant comme une imbrication de communautés, de la plus petite – qui est la famille – à la plus grande – qui est la cité. La cellule-souche de la mission, c’est la « maisonnée », l’oikos, tout à la fois communauté familiale et communauté d’activité, exploitation agricole, atelier ou magasin (…) L’oikos antique rassemble des gens de statut différent, incluant femmes et enfants, esclaves et affranchis (…) Sa composition transcende les clivages de la société antique entre Grecs et Barbares, hommes et femmes, libres et non-libres » p.37.

La première expansion chrétienne conduit à s’interroger sur comment vivre en chrétien dans le monde sans être du monde. Comment être persécuté mais soumis à l’Empire romain jusqu’en 311. La conversion de l’empereur fait se convertir l’Empire et désormais, comment le penser en Empire chrétien ? « Les chrétiens de l’Antiquité ont usé des modes de la pensée juive, des catégories philosophiques de la pensée grecque, des techniques de discours de la rhétorique grecque et latine, pour formuler une théologie qui s’est affirmée au fil du temps » p.12. Reste à définir la foi – entre hérésie et orthodoxie, gnose et manichéisme. « Au cours du 2ème siècle, on assiste à la marginalisation des communautés chrétiennes d’origine juive (le judéo-christianisme) au profit des communautés chrétiennes d’origine païenne (le pagano-christianisme) : ce seront ces dernières qui s’érigeront progressivement en « Grande Église » p.30. Et c’est bien là où la foi rencontre le siècle, où la croyance entre en société.

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La doctrine de l’Église s’élabore au 4ème et 5ème siècle. Puis il faut édifier les structures chrétiennes, organiser les églises, établir le culte et la liturgie, christianiser l’espace et le temps, reconnaître la dignité des pauvres et pratiquer l’assistance. Partir enfin en quête de perfection par l’ascétisme et le monachisme.

« Quatre conciles œcuméniques ont fondé la doctrine chrétienne :

  1. Nicée en 325 : le Fils n’est pas subordonné et inférieur au Père mais de même substance ;
  2. Constantinople en 381 : l’Esprit-Saint est adoré et glorifié à l’égal du Père et du Fils, l’église est « catholique » ;
  3. Éphèse en 431 : affirme l’unique nature du Verbe incarné ;
  4. Chalcédoine en 451 : union des deux natures parfaites dans le Christ incarné » p.80.

Des intellectuels chrétiens vont confirmer la foi, ils sont les Pères de l’Église : Basile, Grégoire de Naziance, Jean Chrysostome, Jérôme et la Vulgate, saint Augustin. « Pour Augustin, la nature humaine est immédiatement marquée par le péché, et nous ne pouvons accéder au salut par nos mérites personnels ou nos bonnes œuvres : seule la grâce divine peut nous sauver. (Son adversaire, qui soutient le contraire, est le britannique Pélage). En accomplissant strictement la loi divine, chacun pouvait parvenir à la perfection, et Dieu devait le récompenser de ses mérites (ou le punir de ses fautes) dans la vie future » p.123.

Il est alors loisible d’annoncer l’Évangile jusqu’aux extrémités de la terre, au 5ème siècle dans l’Empire romain, ensuite aux marges et aux barbares.

eglise

Le Moyen-Âge, du 5ème au 15ème siècle, n’est ni légende noire ni légende dorée

En cette période, le christianisme se consolide et s’étend. Saint Benoît, mort en 547, est le père des moines d’Occident. Grégoire le Grand est un passeur à ses dimensions. Autour de l’an mil naissent les chrétientés nouvelles : Rome, tête de l’Église latine à partir du 11ème siècle et Byzance devenue Constantinople qui se différencie. Saint Bernard de Clairvaux, mort en 1153, fonde la communauté des moines cisterciens, la cathédrale naît.

Affirmations et contestations induisent des réponses pastorales. La première croisade est lancée en 1095. « Un seul point réunit en effet les trois poussées de l’Europe latine : elles répondent toutes trois à l’appel des Chrétiens soumis à l’islam et opprimés, Mozarabes d’Andalousie, Grecs de Sicile et Chrétiens de Palestine » p.190.

ainsi soient ils cardinaux

Les hérésies fleurissent et, en 1231, le pape Grégoire IX instaure l’Inquisition pontificale, juridiction d’exception dérogatoire à tout droit, qui enquête d’office de façon totalement secrète et qui vise l’aveu. François le pauvre d’Assise, mort en 1226, crée un ordre mendiant. Thomas d’Aquin, mort en 1274, écrit sa Somme. Car il s’agit d’œuvrer à son salut, de réfléchir au Purgatoire et à l’au-delà, de réguler le culte des saints, des reliques et des pèlerinages.

« Au lendemain du 4ème concile de Latran (1215) la Vierge, modèle d’obéissance au Père, est proposée comme modèle de normalisation de l’Église. A elle de montrer l’exemple aux ordres religieux, de guider les âmes à la découverte du mystère de Dieu, d’inviter les fidèles à devenir des chrétiens exemplaires » p.243. Notre-Dame de Paris s’élève tandis qu’explosent les œuvres de charité aux 12ème et 13ème siècle et que naît le culte du Saint-Sacrement.

Jean Hus, mort en 1415, est l’hérétique majeur dans cette quête de Dieu qui saisit les mystiques d’Orient et d’Occident, soucieux d’imiter Jésus-Christ. La sainte Inquisition sévit. Elle nous choque aujourd’hui, dans la suite du film « l’Aveu » et des procès staliniens, si proche d’elle dans l’imaginaire. Mais « ces actes de foi, qui choquent au 21ème siècle, n’ont pas au 13ème l’impact que l’on pourrait imaginer. Pour la majorité de la population, il s’agit de cérémonies pénitentielles et purificatrices qui réduisent une fracture et marquent un retour à l’unité et à l’harmonie. Le châtiment des hérétiques – qui ont offensé Dieu – est, pour les fidèles demeurés dans l’orthodoxie, promesse d’éternité, motif de liesse et non de deuil. La solidarité spirituelle et sociale ne se noue pas autour des hérétiques, mais contre eux. En effet, l’enjeu profondément éprouvé, tant pas les inquisiteurs que par l’énorme majorité de la population, est le salut de tous » p.202. Cette remarque sur l’Inquisition ne s’applique-t-elle pas telle quelle à la mise en scène des procès réguliers, sous Staline ? Comme aux meurtres et autres « martyres » des islamistes en Europe ? Comme quoi le monde contemporain reste imbibé de l’empreinte chrétienne, même chez les athées communistes les plus militants, même chez les musulmans intégristes…

Alain Corbin (sous la direction), Histoire du christianisme, 2007, Points 2013, 468 pages, €10.00

e-book format Kindle, €10.99

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Religion et foi

Pour moi, toute croyance métaphysique est du ressort de l’intime.

Nul ne peut se mettre à la place d’un autre à cet égard. Il s’agit en effet des fins de l’existence et de l’éventuel au-delà. Aucune « preuves » n’en peuvent être données autres que la Présence, ou l’envie de suivre un être exemplaire. La conviction naît en chacun, par conversion profonde ou par abandon au Guide, modèle de perfection ou maître de vie. Paul est renversé sur le chemin de Damas, Claudel bouleversé derrière le pilier droit du chœur de Notre-Dame. À l’inverse, Pascal fait le pari raisonné de croire, avant d’être saisi de « feu ». Je respecte ces convictions, puisqu’elles sont de l’ordre de l’intime. Mais je ne tiens pas à ce qu’un prosélytisme quelconque envahisse mon existence. En cela, je suis « laïc ».

religions dans le monde carte

Je distingue en effet la foi et l’église, la croyance et la tradition religieuse.

Pour ma part, je ne suis pas un « croyant ». Sur le fond métaphysique, je reste à la porte. Les spéculations sur ce qu’on ne peut pas connaître me paraissent stériles, elles n’ont pour moi pas de sens, pas de signification. Ou plutôt, ce qu’elles signifient n’est pas ce qui rationnellement me touche, ni ne me passionne, ni sort du ventre. Le sens est hors de toute raison, dans l’angoisse profonde et l’espérance – pas dans l’entendement mais dans l’émotion et l’instinct. Le sens humain n’est donc pas complet, inabouti. Il n’y a « pas de sens » parce que ni l’instinct, ni l’émotion ne sont « penser ».

Toutes les religions universelles se ramènent au fond à deux dispositions :

  1. Un abandon face à l’adversité (croire, tout simplement, sans raison)
  2. Le refus de la réalité et l’espérance qu’un autre monde est possible (sans que l’on fasse quoi que ce soit pour qu’il advienne)

Autrement dit la trilogie catholique : la foi, l’espérance et la charité.

Il s’agit bien de propensions intimes, irraisonnées, qui ressortent d’un déficit du vital, d’une déprime intérieure, de l’émotionnel exacerbé et de l’affolement face à tout ce qui change, qui bouge, qui surprend, d’un désir d’abdication et de refuge, d’être à nouveau petit enfant irresponsable que papa ou maman prend en charge. Avez-vous noté que les périodes de foi mystique naissent lors des grands bouleversements des peuples, dans l’Exil à Babylone, durant la migration hors d’Égypte, lors de la colonisation romaine, à la fin de l’Empire lézardé par les jeunes et vigoureuses invasions barbares, lorsque la Renaissance incite à la Réforme, après la chute de la dernière monarchie française et la défaite face aux Prussiens, à la suite de la boucherie de 1914, depuis la crainte sur le pétrole ou le nucléaire et les angoisses sur le climat, à la suite de l’échec des « printemps » arabes et du chaos qu’y a mis la liberté dans des pays encore archaïques ?…

Et pourtant, « l’autre monde » possible existe : il est celui d’à côté – pas celui d’hier ni celui d’au-delà.

Il est ce monde des autres qu’il nous faudrait découvrir, explorer et penser : Babylone pour les Hébreux, Rome pour les Juifs, les dits ‘barbares’ pour les Romains, les Protestants pour les Catholiques, l’Allemagne pour les Français après Sedan et avant 14, l’imagination, la recherche et l’inventivité industrieuse pour le climat et la gestion des ressources, l’islam même pour les ignorants qui n’ont jamais lu le Coran ni abordé la culture ni l’histoire…

Mais, plutôt que se colleter aux réalités, il est tellement plus facile de s’évader dans les fumées de l’Ailleurs, n’est-ce pas ? L’avenir radieux est sans cesse remis à demain car “le diable” (ou les Méchants) l’empêchent de se réaliser ici et maintenant. Il faut donc “prier”, se ressourcer dans “la foi”, la doctrine pure et sans tache, le littéral des Livres saints (Bible, Coran ou Das Kapital) et faire confiance aux clercs, ayatollahs, imams, rabbins, gourous, commissaires politiques gardiens de “la ligne” ou intermédiaires autorisés par l’Église entre Dieu et les pécheurs. Ne pas penser soi, s’abandonner entre les mains du Père, se soumettre (sens du mot islam).

Judaïsme Johann Sfar Le chat du rabbin

Est-il étonnant que ceux qui s’abandonnent le plus à l’au-delà soient ceux à qui la réalité de leur présent ne fait aucun cadeau ?

Les post-Romains se réfugient en monastères, hors du temps, dans un espace clos. La France féodale est angoissée de l’an mil, inquiète du Diable et des sorcières, aspirant à pèleriner pour chasser l’hérétique en Languedoc, sur le chemin de Jacques, et demain à Jérusalem. La mystique rhénane naît dans l’Allemagne des Grands Féodaux. Les pauvres Espagnols partent se tailler des empires en Amérique. Les Puritains anglais, persécutés, partent défricher la terre promise outre-Atlantique. Il n’est pas jusqu’aux hippies des années 60 sur les chemins de Katmandou, de Goa et de Bali qui n’aient été voir ailleurs, tenter de vivre autrement, s’évader dans la fumée et élever pour un temps des chèvres en tissant leurs vêtements. Ou Daech et son culte de la violence et du martyre, qui attire les âmes faibles éprises de discipline et d’absolu.

Dans tout cet exemplaire dépressif et auto-répressif, même les soi-disant laïcs, écolos mystiques qui se croient à gauche aujourd’hui puisent à l’envi : prêches enflammés contre le « luxe » et la luxure, contre la vanité et la dépense, militantisme pour une morale de l’austérité, de l’économe et de la rétention ; croisade des « enfants » ; conversions « naïves » ; récits rêvés d’apocalypses ; « miracles » édifiants…

christianisme mediavores

Max Gallo, historien populaire et essayiste sur l’État, a conté la geste chrétienne de la Fille aînée de l’église en trois volumes parus au début du second millénaire : saint Martin ou le manteau du soldat, Clovis ou le baptême du roi, Bernard de Clairvaux ou la croisade du moine. Il déroule, sans guère d’esprit critique, les images d’Épinal de « notre histoire de France » largement écrite par l’Église officielle sous la forme d’une Légende Dorée. Elle se décline en mystique (Martin), en politique (Clovis ou Louis 1er) puis en impérialisme (Bernard fondateur d’Ordre et prêcheur de croisade). Le premier volume est le plus mièvre, opposant comme Bien et Mal un Romain antique et son fils christo-hippie. Le premier est féru de lettres et de morale, amateur de vin et de jeunes femmes, le second est dépeint sentimental hystérique, ignorant et refusant d’utiliser son esprit pour se réfugier dans l’offrande passive de « la prière », frappé d’exemples martyrs, aspirant à s’humilier dans la boue, se châtiant sous la pluie glacée et refusant tous les plaisirs venus des autres et de la nature. L’humain n’a-t-il donc le choix qu’entre l’ange et la bête ? Ne sommes-nous point debout mais faillibles, vaillants mais aveugles ? C’est en tâtonnant que l’existence se révèle, il faut de la force pour aller de l’avant. Max Gallo le reconverti, lors du baptême du bébé Antoine en 2001 ainsi qu’il le raconte, a le zèle du néophyte pour croire en cette histoire sainte avec la foi du charbonnier.

J’avoue comprendre mieux le Bouddhisme sur ce sujet.

Lucide sur l’Illusion (ce voile de Maya) et tenté un temps par le renoncement (Bouddha fut ascète), il a résolu bien mieux que le Christianisme cette panne d’énergie, ce déficit vital et psychologique qui frappe ici ou là les hommes lorsque les temps déstabilisent les sociétés. Contrer l’Illusion consiste pour le bouddhisme non à rêver d’un autre monde, d’une Cité de Dieu ailleurs que sur cette terre, ou d’un combat paranoïaque contre tous ceux qui ne croient pas exactement comme vous, mais à démonter signe à signe ce que l’on croit être vrai pour pénétrer le cœur des choses. Il s’agit de discipline qui passe par :

  1. la maîtrise du corps (le yoga, les arts du zen),
  2. la domination des passions (selon des exercices respiratoires et spirituels)
  3. la méditation intellectuelle la plus poussée (sous la direction d’un maître).

Point d’abandon alors, entre les mains d’un Père ni dans un néant quelconque – mais une énergie canalisée en soi, prête à rejoindre les énergies du monde. Pour certains Chrétiens eux-mêmes, la « prière » n’est pas s’abîmer en Dieu mais l’instant d’un retour sur soi pour un ressourcement intime.

Reste la tradition

Elle est culture et j’y participe, étant tombé dedans petit avec le baptême, les cérémonies, la messe, le patronage, les scouts, l’aumônerie du lycée. A noter, pour l’histoire, que si j’ai rencontré en catholicisme beaucoup de sentimentalité, de névroses, une phobie hystérique de la nudité, une angoisse viscérale du sexe et les affres permanents de la conscience coupable – je n’ai pas rencontré de pédophiles ni d’homosexuels déclarés. Il y a une hystérisation probable de cette infime minorité dans les faux (ou très exagérés) souvenirs d’aujourd’hui. Axel Kahn n’a-t-il pas déclaré lui-même au Club de la presse d’Europe 1 qu’un curé qui le regardait nager nu était un « pédophile » ? Entre le regard et l’acte, il y a me semble-t-il une différence… Mais rien de tel que la confusion pour obtenir son quart d’heure de gloire médiatique.

Je n’ai pour ma part échappé qu’aux collèges et aux pèlerinages… Peut-être est-ce surtout là que se situaient ces pratiques réprouvées ? Il va de soi que la peur de la femme, l’idéalisation de la Vierge, la frilosité envers le corps, incitent comme l’interdiction de la sexualité « normale » aux prêtres, à la déviance de pulsions de toutes façons irrésistibles ? Peut-être ces pratiques pédo ou homo – que nous réunissions par commodité sous le terme « pédé » – ont-elles été encouragées après ma période de prime adolescence, dans les suites de mai 68 que les gauchistes réprobateurs d’aujourd’hui, qui adorent faire à leçon au monde – ont encouragées et pratiquées sans vergogne pour être à la pointe de la mode rebelle ?

croix dylan michael patton 13 ans

Je ne renie pas les racines majoritairement chrétiennes de l’Europe, même si le soubassement gréco-romain et celtique, viking, est important (dans la langue, le droit, le parlement, les moeurs, et même l’architecture des églises et des cathédrales). Viennent ensuite des influences juives, notamment sur la Méditerranée, qui ont duré plusieurs siècles, l’islam un peu, même pas un demi-siècle cependant vers Narbonne et Toulouse. L’orientalisme – qui va du Maroc au Japon en passant par l’Égypte, la Perse, l’Inde et la Chine – a eu plus d’influence sur notre culture que l’islam lui-même, n’en déplaise aux soumis.

L’Europe, la France, se sont façonnées de tout cela.

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Jusqu’où faut-il accepter la différence ?

Le voile intégral, étendard islamique affirmé (à l’inverse du voile de mode islamique), est interdit par la loi dans l’espace public en France depuis 2011 : environ 1600 verbalisations ont eu lieu en 5 ans selon Metronews… mais 78% de moins en 2015, année pourtant où des attentats inouïs ont eu lieu ! Non seulement le terrorisme musulman frappe, mais la loi est ouvertement bafouée comme si la société se couchait devant la menace. Le militantisme religieux, dans un entourage agressif, décourage les policiers et inhibe la hiérarchie. Le Mouvement pour la jeunesse et le changement de l’Algérien Rachid Nekkaz se vante de faire payer les amendes par son parti : ce qui a été pénalisé pour Dieudonné serait-il permis à Nekkaz ? cette « ingérence intérieure dans les affaires d’un pays souverain » serait-elle autorisée à l’Algérie en France et pas à la France en Algérie ? La publication par Le Monde de la corruption Bouteflika a engendré une réaction unilatérale des autorités qui n’a pas sa réciproque avec l’activisme Nekkaz.

Pendant ce temps, l’islam de France se tait, ou parle à bas bruit. Les intellos grimpent au rideau de l’islamophobie ou évitent le sujet (comme les études) de peur de se faire mal voir du politiquement correct qui règne à l’université. « Beaucoup de Musulmans ont du mal à dire ‘je’ », à s’affirmer comme individu en-dehors de la communauté, explique Soufiane Zitouni, auteur des Confessions d’un fils de Marianne et de Mahomet sur Europe 1 (Club de la presse 7/4/2016). Pour lui, l’UOIF, émanation des Frères musulmans égyptiens, crée écoles et lycées où l’antisémitisme est enseigné par des barbus, où certains profs font la ségrégation des filles et des garçons dans leurs classes et où Averroès n’est même pas dans la bibliothèque du lycée qui en porte le nom. Même si le programme de l’Éducation nationale est « globalement » enseigné, les valeurs républicaines et les mœurs françaises sont bafouées ouvertement – sans que personne (notamment « à gauche » s’en émeuve).

coeur de chair

La « diversité » signifierait-elle qu’il existe de « plus égaux que les autres » au regard de la loi ? Ou que la loi est imbécile, élaborée par des ignorants qui ne savent pas ce qu’ils préparent ? Le multiculturalisme va bien quand il s’agit de la marge : on s’enrichit de la culture des autres. A condition que la nôtre n’en soit pas déboulonnée par une discrimination positive qui dévalorise tout ce qui est occidental pour survaloriser tout ce qui est musulman. Au nom de quoi ? de la repentance ? Faut-il ignorer l’esclavage islamique dans l’histoire pour ne parler que de la traite atlantique ? Faut-il ignorer les razzias d’enfants sur les rives nord de la Méditerranée pour fournir les harems des sultans, le corps des Janissaires et les esclaves des Barbaresques ?

L’islam a à voir avec la violence et le terrorisme, dans la mesure où cette religion exige la théocratie et qu’elle s’appuie sur un corpus de textes sacrés qui ne sont pas critiqués. Il suffit de lire le Coran pour voir appeler au meurtre de tous les mécréants, ce qui n’existe dans aucune autre grande religion. La férocité religieuse en terre d’islam n’est pas exceptionnelle, loin de là. Il est même fait obligation du djihad, et si certaines interprétations cantonnent ce combat au spirituel, elles sont loin d’être majoritaires. L’islam appliqué par des pays tels l’Arabie Saoudite, le Qatar, le Pakistan, l’Iran montrent combien les femmes sont des choses, les mineurs présumés « gais » pendus en Iran, les fillettes mariées et consommées dès 9 ans, la main des voleurs coupée…

Résister à ces manifestations étrangères à nos mœurs, à notre culture et à notre histoire est une décence élémentaire. Va-t-on s’exhiber seins nus sur les plages d’Alger ? Boire de l’alcool en public à Djeddah ? S’embrasser dans la rue à Islamabad ? Pourquoi ce qui est légitimement interdit ailleurs pour ne pas choquer les mœurs et la culture locale serait-il permis ici par les gens qui se revendiquent d’ailleurs ? D’autant qu’ils le font par provocation, pour manifester leur rejet, leur haine de l’Occident des « perversions et des abominations », comme il est dit dans les messages des plus intégristes. Absolument pas par « universalisme », comme ce fut le cas lors de l’affaire Dreyfus. « Lutter contre le racisme, c’est défendre l’universalité de nos valeurs, l’unité du genre humain. A l’exact opposé de l’offensive antirépublicaine actuellement à l’œuvre », rappelle Alain Jakubowicz, Président de la Licra dans Libération.

La question de qui nous sommes et de qui nous acceptons, selon quelles conditions universalisables, est la prise de conscience – bien tardive – qu’une société n’est pas un contrat de pure forme mais une existence en commun.

couple haine Mad Season

Quand le commun s’efface au profit de communautés qui se ferment, nous avons le droit de ne pas l’admettre et de l’exprimer haut et fort, y compris dans les urnes si les élites ne le comprennent pas. L’ouverture à l’autre dépend de l’autre – et de sa réciprocité : nulle ouverture ne dure bien longtemps si elle reste à sens unique ! Il faut vouloir vivre ensemble, y avoir un intérêt mutuel – ou être rejeté légitimement si l’on manifeste son refus. L’immigration massive, les ghettos des quartiers, les trafics qui font régner l’omerta, transforment les individus en blocs identitaires. Pourquoi persister à le nier ?

Les musulmans ne sont pas « par essence » différents et fermés, ceux qui se revendiquent salafistes (intégristes des textes d’origine) choisissent de le devenir, souvent à la deuxième ou troisième génération ; les convertis garçons et filles s’enferment dans la bande et la croyance, c’est leur choix. Toutes les cultures sont d’égale dignité. Mais nous vivons dans un pays où nous devons demeurer ensemble. Chacun doit donc y mettre du sien, même si l’économie va mal, le chômage touche plus les jeunes et encore plus les minorités visibles, que l’Éducation nationale a démissionné dans les « quartiers ». Bien sûr qu’il faut du social et de l’investissement. Mais si la croyance compense dans l’au-delà les frustrations par le martyre, elle ne saurait s’imposer à tous, ni par la provocation, ni par les armes. La loi est la règle commune, elle sépare les églises et l’État, et assure l’égale condition des hommes et des femmes, tout en protégeant l’enfant jusqu’à sa majorité. Pourquoi devrions-nous admettre la revendication théocratique, le rejet des lois non admises par la religion, la ségrégation des sexes et la consommation sexuelle dès 9 ans ?

L’idéologie libertaire où chaque désir doit être comblé et chaque caprice assouvi n’est plus acceptée (si d’ailleurs elle l’a jamais été) – surtout si elle va à l’encontre des désirs des autres. Les lois et les mœurs ne sont pas intangibles, elles évoluent, mais pas de force. L’exhibitionnisme identitaire n’est pas plus tolérable à l’extrême-droite qu’à l’extrême-islam. Ces jusqu’au-boutismes rejettent tous deux les Droits de l’homme et les Lumières. A trop tolérer les frasques salafistes, on risque de se retrouver avec une réaction fasciste – ce ne serait pas la première fois que les élites auraient failli.

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Jacques Berlioz, Le pays cathare

jacques berlioz le pays cathare

Les historiens le savent, « le » pays cathare n’existe pas. Il existe des régions d’hérésie, déviantes de la foi catholique romaine, mais la notion de province colonisée par le nord, en butte à la répression politique des évêques de Rome et résistante en ses châteaux, est une construction mythologique. Les châteaux dits « cathares » ne sont PAS cathares mais édifiés par les seigneurs inféodés au roi de France pour défendre le comté des incursions catalanes, sarrasines et des vicomtes rebelles aux comtes reconnus par le roi.

Mais le catharisme a existé, comme croyance. Elle se voulait plus « pure », fondée sur une interprétation plus littérale des Évangiles, avec certaines superstitions concernant la guérison par imposition des mains et la migration des âmes (métempsychose). La Maison des religions médiévales et de leurs expressions méridionales, installée à Fanjeaux dans l’Aude, a mandaté une équipe internationale d’historiens qui a livré en 1998 un rapport d’étude sur le sujet. C’est ce rapport – technique – métamorphosé en livre lisible pour le grand public, qui est publié en poche.

Il fait le point utilement sur « le phénomène cathare », replacé dans son contexte plus général des « contestations évangéliques » (Vaudois, Franciscains spirituels, Béguins du Midi) et en cohabitation avec la présence un temps de l’islam, des juifs et des superstitions païennes. L’étude des réseaux monastiques et de l’encadrement paroissial, des rites et dévotions dont les pèlerinages, vient compléter cet aspect « cathare ».

Celui-ci est lié au mouvement de la société, plus urbaine, lettrée et commerçante, et se développe par la contestation politique entre puissants voisins : Prince noir d’Aquitaine, comte de Toulouse, vicomte de Trencavel, papauté d’Avignon, roi de France.

« Il paraît clair que le catharisme a pris naissance en milieu urbain, d’autant qu’il valorise les activités de transformation et d’échange et que, en opposition avec la doctrine de l’Église, il élimine toute contradiction entre le négoce, le commerce de l’argent et le salut. Il propose également une sociabilité religieuse bien adaptée à la demande des élites urbaines, qui savent désormais lire, écrire, compter et raisonner » p.24. L’Église ne parle que d’autorité et d’allégeance, les Parfaits cathares ne parlent que d’Esprit qui circule : cherchez l’écart. Le jour où les clercs d’Église seront pauvres et investis dans la vie communautaire des villages, et où le Purgatoire sera instauré comme antichambre du Rachat (p.258), la légitimité catholique sera retrouvée. Ce sera le rôle des ordres mendiants qui fleuriront après le bûcher de Montségur (p.47).

Mais la dérive de l’Église catholique n’a jamais cessé : après les Cathares ce furent les sorcières, les Sarrasins, puis les Protestants, la Révolution, le communisme… Le pape François, tout sympa qu’il soit, pourrait éviter d’appeler à l’austérité et à la redistribution des richesses tant qu’il continue à vivre dans des palais somptueux et à conserver des richesses immenses qu’il ne produit en rien. En ce sens, le catharisme n’a jamais cessé, appelant à l’esprit plutôt qu’à la matière, à l’aide aux gens plutôt qu’aux points de doctrine.

sorciere seins nus brulee

L’hérésie sous toutes ses formes sera combattue avec opiniâtreté et rigorisme, et il est bon de noter que Staline s’inspirera du manuel des inquisiteurs pour fomenter ses procès aux dissidents. Qui n’abjure pas des faits souvent imaginaires ou des façons de penser non orthodoxes, est torturé, condamné à faire pénitence par pèlerinage, ou au bûcher s’il est relaps (retombé dans le péché d’hérésie). « Il s’agit très clairement d’un contrôle social – étendu dans les campagnes les plus reculées – plus que d’un contrôle religieux, et ses incidences politiques semblent évidentes (…) la réduction de tous les éléments locaux susceptibles de nuire à la puissance monarchique » p.62. Il n’y a d’hérétique que celui désigné comme tel – façon d’asseoir sa puissance par le fait d’énoncer « sa » vérité en Vérité divine, absolue. Après les communistes, les islamistes ne proclament pas autre chose.

Les musulmans en Languedoc font justement l’objet d’un chapitre dû à Philippe Sénac (historien du Moyen-Âge à l’université de Poitiers). Les incursions musulmanes sont très exagérées, au nord des Pyrénées, « les sources arabes n’y font guère allusion » p.163. Trois expéditions principales ont laissé des traces, celle d’Al-Samh sur Narbonne et Toulouse en 721, celle d’Anbasa en 725 vers Lyon et peut-être Autun et Sens, celle Abd al-Rahman al-Gheliq en 732 via Bordeaux, arrêtée à Poitiers par Charles Martel. Les raids se poursuivirent, mais plus coups de main et enlèvement de richesses et d’êtres humains que d’occupation réelle. « À l’exception de quelques objets (…) les traces de cette présence musulmane restent peu nombreuses » p.169. En bref et contrairement à l’idéologie militante qui voudrait nous faire croire autrement, des contacts, mais une présence de moins d’une génération… Bien moindre que la présence juive, attestée dès l’époque romaine et jusqu’à l’excommunication de 1305, puis l’expulsion de 1394 (p.182).

Voici un recueil d’études récentes qui fait utilement le point sur l’état de la recherche scientifique sur les Cathares et autres « hérésies » au dogme catholique dans ce haut Moyen-Âge récupéré par le tourisme.

Jacques Berlioz (CNRS direction de recherches), Le pays cathare – Les religions médiévales et leurs expressions méridionales, 2000, Points Histoire, 319 pages, €7.60

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Si nous décidions de notre avenir ?

L’essor économique des Trente glorieuses, l’explosion scientifique depuis la deuxième guerre mondiale, les nouvelles technologies de l’information et de la communication ont modifié notre rapport aux autres, au temps et à l’avenir. La marche triomphale du Progrès vers l’Histoire inéluctable a fait long feu : la guerre de 14, la confiscation léniniste des soviets, Auschwitz et Hiroshima, le réchauffement climatique et les pesticides, l’ont remis en cause. Notre culture humaniste est-elle encore émancipatrice ? Ou la raison en délire de la bureaucratie, de l’atome, de l’État, de la finance, est-elle devenue néfaste ?

La rupture avec cette tradition des Lumières et du Progrès a été le fait d’artistes, de « rebelles » ; elle est aujourd’hui devenue tellement à la mode qu’elle en est devenue un néo-conformisme. Les désillusions du progrès et la revendication victimaire médiatique ont emporté l’histoire, notre histoire, et ont déconsidéré la civilisation, notre civilisation. D’où cette opinion aberrante mais répandue que n’importe quelle secte de l’islam a « droit » à sa différence, même en « jouissant » sexuellement de fillettes prépubères – tandis que l’église catholique n’a aucun droit à cette même pédophilie. Parce que la première est réputée être une victime colonisée, dominée et stigmatisée, alors que la seconde est reconnue impérialiste, dominante et avec pignon sur rue.

L’ethnocentrisme sûr de soi et dominateur a été remis en question par les idéologies du soupçon, de Nietzsche, Marx et Freud, en attendant le structuralisme puis Bourdieu. Cela était utile et bénéfique. Mais ceux qui doutent de la tradition ont appris à douter de tout. Puisque tout est relatif, autant vaut le lointain et le sauvage que le proche et le civilisé, trop connus. La « civilisation » n’a-t-elle pas produit la boucherie de 14, les camps de Staline et de Hitler, l’irradiation d’Hiroshima à Fukushima et le Big Brother bureaucratique, étatique et informatique ? Une certaine écologie aspire à vivre nue, austère, en marge, éclairée à la bougie et cultivant son propre jardin.

gamin console

Mauvaise conscience et mésestime de soi marquent l’époque – qui ne croit plus à rien. Les sectes trouvent un terreau fertile où se multiplier dans ce tout vaut tout et rien ne va plus. Du New Age à Daesh, en passant par toutes les « thérapies » alternatives qui visent à se faire du bien pour soi, entre soi.

En politique, c’est le vide : blanc bonnet et bonnet blanc, UMPS, gauche et droite tout aussi technocratique et velléitaire, tout aussi portée à s’en mettre plein les poches et à faire de la com’ plutôt que de la… politique. Il y a très loin de De Gaulle à Chirac, de Mitterrand à Hollande. Mesurettes et réformettes suivent les promesses plus grosses que le bœuf.

L’Union européenne s’est construite sur le processus du cliquet, chaque avancée étant réputée irréversible. Sauf que l’économie l’a emporté, puisque non politiquement sensible – et que le grand méchant marché s’en est emparé, puisque le monde se globalise. Les négociations à 28 s’éternisent, accouchent avec lenteur de souris ; chaque État souverain dispose d’une voix, le Luxembourg minuscule comme l’Allemagne formidable – on n’avance pas. Dans l’atonie du sur-place, c’est la loi du plus fort : la puissance industrielle allemande, le potentiel militaire (affaibli) français, le pouvoir financier anglais. L’Europe hésite entre une Union à tendance fédérale et un libre-marché aussi étendu que possible. Turquie or not Turquie, that is the question. Si on l’intègre, adieu l’Europe en tant que communauté culturelle ; si on ne l’intègre pas, où sont définies les frontières ?

Car, de la cellule aux sociétés humaines, nul être vivant ne subsiste sans frontières sûres et reconnues. En deçà, nous pouvons organiser notre existence par nos votes et nos gouvernements ; au-delà, ce sont les États qui négocient en bloc. Sans frontières, pas de politique : un vaste laisser-faire, laisser-passer, un vaste foutoir. Dont je m’étonne que le « gauchisme culturel » puisse y aspirer : quoi, laisser-passer pour les hommes mais pas pour les capitaux ? laisser-faire pour les émigrés mais pas pour les marchandises ? Si l’on est « antilibéral », pourquoi faire exception pour les mœurs et les personnes ?

Mon explication à cette contradiction est que l’économisme a remplacé la politique, le yaka idéologique a supplanté le débat démocratique, le zapping permanent du présent éternel a submergé la vision longue de l’histoire. Pourquoi donc, sinon par démission politique, le grand méchant marché s’est-il imposé comme légitime ? Pourquoi donc la compétition, l’ouverture sans frein, le laisser-faire généralisé s’est-il imposé au détriment de la vie bonne, des droits de douane justifiés et des contrôles de qualité sur les marchandises ? La libre concurrence est-elle angélique ? N’est-elle pas – avant tout – le droit du plus fort ? Et que fait-on pour s’en défendre, pour être fort à notre tour dans les domaines où c’est le cas, pour négocier des échanges mutuellement fructueux ?

ado s eclate et jouit en fontaine

S’il faut être « moderne », cela ne veut pas dire épouser la moindre idée venue des Amériques. Cela voudrait plutôt dire adapter à nos façons d’être et de faire les techniques d’efficacité et de productivité qui nous sont données en exemple. Sans angélisme : l’État fédéral américain n’est PAS libéral, il impose ses normes à la planète entière (normes audit, IFRS, FATCA, amendes BNP et UBS…), ses grandes entreprises ne reconnaissent pas les lois autres qu’américaines (Google, Facebook,…), son département de la Défense finance largement la recherche industrielle et informatique pour garder une longueur d’avance. La fuite en avant moderniste est sans but, agitant sans cesse les molécules et les gens, sans projet, sans savoir où l’on va. D’où les Grandes peurs chez nous comme au Moyen-Âge, le nucléaire, le fichage généralisé, les colorants et pesticides, la « grande » distribution, la fiscalité confiscatoire…

Tout paraît mieux ailleurs que dans notre culture : les arts « premiers », les comportements machos musulmans, les écrivains caraïbes, la sagesse des Andes – voire pour certains les muscles virils de Poutine. Et si l’on se posait un peu ? Si l’on reprenait le fil de l’histoire ? Si nous changions ces élites ineptes et nuisibles ? Si nous élisions des gens plus jeunes et plus ambitieux ? Si nous décidions de notre avenir sans nous le laisser dicter ?

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Esclavage islamique

Le sectarisme dans l’islam, promu par l’idéologie médiévale des princes saoudiens et les capitaux florissants qu’ils tirent encore du pétrole, doit être connu, dénoncé et combattu. Il subsiste encore trop de bénévolence chez les intellos « de gauche », trop de soupçon « d’islamophobie » qui inhibe toute raison, trop de déni.

Être « de gauche » signifiait (jusqu’à présent) être pour les libertés dans l’égalité progressive, la liberté individuelle ne pouvant être accomplie sans celle des autres, le processus étant un long chemin, mais obstiné. Être « de gauche » veut donc dire se méfier des races, des genres, des religions et des milieux sociaux qui enserrent les personnes et emprisonnent les identités dans une « essence » immuable.

Être blanc, breton, corse ou rifain est de naissance, mais cet état de fait ne doit pas enfermer dans une clôture qui exclut les non-blancs, bretons, corses ou rifains, ni se couper du reste du monde. Même chose si l’on est femme ou homme, lorsque l’on croit à Jéhovah, à Dieu ou à Allah, ou à rien – ou que l’on appartient à la grande bourgeoisie ou au petit peuple. Cela s’appelle xénophobie lorsque l’on se méfie jusqu’à la haine, ou racisme lorsqu’on se croit supérieur.

Ainsi les salafistes peuvent-ils être qualifiés de « racistes » et de « xénophobes » parce qu’ils considèrent non seulement tous les non-croyants à l’islam comme des chiens, mais aussi ceux qui ne sont pas de leur secte particulière comme des mécréants à capturer, violer ou décapiter à merci. On peut dire la même chose des intellos « de gauche » qui refusent tout dialogue avec ceux qui contestent leur irénisme ou leur naïveté.

Daesh Questions reponses sur les femmes captives

Lorsque les injures prennent la place des arguments, on peut être sûr que la raison n’est pas partagée et que les passions de haine et de rejet l’emportent. Être « de gauche » a toujours voulu dire (jusqu’à présent) choisir la voie de la raison, seule apte à tempérer les passions et à dompter les pulsions. Même au prix des excès bureaucratiques, techniciens et étatistes, je vous l’accorde – ce pourquoi je préfère cette variante « libérale » de la gauche, qui maintient la prééminence de l’humain dans la politique comme dans l’économie.

Mais lorsque la raison démissionne, par faiblesse personnelle ou parce que l’on préfère le nid de la communauté, le pire de l’animal humain peut se révéler. L’État islamique a des dirigeants intelligents et rationnels ; ils savent manipuler les bas instincts du tout-venant et les passions de la masse musulmane, frustrée par son retard à la modernité et par la domination militaire des Américains, Israéliens, Russes et autres Occidentaux.

Si l’État islamique se dit islamique, ce n’est pas par hasard, il reprend dans l’islam ce qui figure en toutes lettres dans les écrits théologiques accumulés depuis l’époque bédouine à l’époque de Mahomet. Sauf que l’islam a su évoluer et que le salafisme, très proche du wahhabisme saoudien, n’est qu’une secte rigoriste qui ne représente pas tout l’islam. Il réinterprète et remet au goût du jour des interprétations tombées en désuétude ou carrément faussée pour servir son dessein politique de restaurer un Califat (Allah n’est qu’un prétexte secondaire).

mathieu guidere sexe et charia

Ainsi de l’esclavage. Si tous les hommes sont des frères en théorie coranique… la pratique n’a cessé de justifier diverses formes d’esclavage. Naître en servitude vous asservit par essence, être capturé à la guerre fait de vous des choses dont votre vainqueur peut user et abuser (presque) à sa guise (l’usus, fructus et abusus du droit romain).

« Toutes les dynasties musulmanes ont été esclavagistes à des degrés divers. Malgré la stabilisation des frontières de l’Islam, les razzias sur les territoires frontaliers, puis la piraterie et la guerre de course ont permis la perpétuation et l’enracinement de l’esclavage ». Est-ce un militant du Front national qui écrit ces lignes ? Un raciste xénophobe et islamophobe selon les critères « de gauche » de certains intello-médiatiques ? Pas le moins du monde : il s’agit du professeur d’islamologie Mathieu Guidère à l’université de Toulouse 2. Il publie un article fort documenté sur Les femmes esclaves de l’État islamique dans le numéro de janvier-février de la revue Le Débat, publiée chez Gallimard.

En historien, il précise : « Dans la première moitié du XXe siècle ne reste donc que l’Arabie saoudite et le Yémen (…) comme contrées esclavagistes. En 1936 pourtant, le roi Abdelaziz promulgue un règlement interdisant l’importation d’esclaves par voie maritime au motif que la charia interdit de capturer et de réduire en esclavage les sujets des nations avec lesquelles il existe un traité. Les souverains du Yémen et du Koweït font de même peu de temps après. Mais le statut légal d’esclave n’est pas aboli ». Le statut d’esclave subsiste donc dans le droit saoudien…

Dans cet article fort intéressant, Mathieu Guidère traduit pour les non-arabisants (dont 95% des intello-médiatiques) une brochure explicative de l’État islamique intitulée Questions-Réponses sur les femmes captives, à destination des combattants et des nouvelles recrues. Ce qu’on y lit est édifiant : les femmes sont des objets, qu’on peut prendre et user à volonté parce qu’elles sont mécréantes, donc des choses. Il est permis d’avoir des rapports sexuels avec les femmes captives, soit immédiatement lorsqu’elles sont vierges, soit au bout de trois mois si elles peuvent être enceintes. D’où l’attrait pour les fillettes à peine pubère – dès 9 ans – car le combattant peut être sûr qu’elles sont vierges ! Même avant cet âge, « il est permis d’avoir des relations sexuelles avec l’esclave non pubère si elle est apte à l’accouplement. En revanche, si elle n’y est pas apte, il faut se limiter à en jouir sans rapport sexuel ». En jouir… vous avez bien lu.

sexe avec fillette Daesh Questions reponses sur les femmes captivesEst-ce être « islamophobe », selon l’injure à la mode des intello-médiatiques « de gauche » que de s’insurger contre cette pédophilie autorisée ? Contre cette réduction à la chose des femmes de tous âges ? Contre cet asservissement des gens qui ne croient pas comme vous ? « La femme est niée, refusée, tuée, voilée, enfermée ou possédée. Cela dénote un rapport trouble à l’imaginaire, au désir de vivre, à la création et à la liberté », écrivait Kamel Daoud avant d’être stigmatisé par des intello-médiatiques qui se disent « de gauche ». Signé évident que « la gauche » est bel et bien morte ! Faut-il conseiller aux prêtres amateurs d’extrême-jeunesse sous le cardinal Barbarin de se convertir à l’islam salafiste pour que les gens « de gauche » trouvent « normal » leur mauvais penchant – autorisé par leur légitime « différence »? Est-ce ce déni de réalité, ce refus de débattre, ce refuge dans la bien-pensance morale, qui signifie être « de gauche » ? La dite « gauche » crève de ces ambiguïtés de horde, son cadavre délétère bouge encore. Il sera probablement enterré dès la prochaine présidentielle.

Comme il existe des esprits stupides, lourds et pesants, qui ne VEULENT pas voir et qui refusent de croire ce qu’on leur dit, je publie quelques fac-similés de l’article – que j’incite chacun à lire.

Mathieu Guidère, Les femmes esclaves de l’Etat islamique, 2016, revue Le Débat n°188, Gallimard, pp.106-119, €20.00

Mathieu Guidère, Sexe et charia, 2014, édition du Rocher, 199 pages, €16.90

ebook format Kindle, €11.99

Islam sur ce blog

La police « de gauche » de la pensée à propos de Kamel Daoud

 

 

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Dans la caboche des djihadistes

David Thomson est journaliste, il travaille à RFI. La mention « internationale » de sa radio l’incite à écrire en franglais « jihadiste » au lieu de « djihadiste ». Comme c’est transcrit de l’arabe, la lettre d permet seule la bonne prononciation, mais le snobisme n’a pas de prix. Faut-il écrire comme un Américain pour avoir l’air d’un « pro » ? Les attentats de 2015 et 2016 remettent au goût du jour une enquête qu’il a publiée en 2014, fondée sur une vingtaine d’entretiens avec des Français partis combattre en Syrie. La réédition a été augmentée. De quoi en apprendre un peu plus, malgré le faible nombre d’interviewés, sur ce qui se passe dans la tête d’un tueur au nom de Dieu.

djihadistes attentats Paris Bruxelles

Les profils des djihadistes sont très divers : immigrés de la troisième génération majoritaires, mais aussi catholiques blancs convertis ; majorité de garçons mais aussi des filles – et pas si soumises ; quartiers populaires, mais aussi monde rural ; désocialisés mal dans leur peau, mais aussi installés dans la vie active avec bon emploi de classe moyenne et famille.

Il y a les délinquants en rupture qui trouvent dans « la religion » une justification, une « excuse théologique » à leurs plaisirs violents.

Il y a les frustrés sexuels qui subliment leurs pulsions dans le viol de fillettes de neuf ans avant l’apothéose : se faire sauter en public.

Il y a les croyants qui cherchent désespérément une logique à leur foi et qui trouvent dans l’islam, la dernière mouture des trois religions du Livre, un monothéisme clair et simple qui résout les mystères catholiques de la trinité. « J’ai même rencontré des djihadistes issus de familles juives », déclare paradoxalement l’auteur !

Il y a les ados de 15-30 ans tourmentés de puberté et de problèmes d’identité, de place dans la société, tourments qui sont le propre des ados. Ils se font mousser à publier des photos d’eux virils, kalachnikov en main, et les filles les plus connes les adulent parce qu’ils ont l’air macho et sûrs d’eux-mêmes, un substitut de papa autoritaire en place de la majorité efféminée molle des jeunes mâles occidentaux – tentés par le féminisme de devenir pédés (toutes « perversions et abominations » pour l’islam rigoriste !).

djihad ado

Il y a des humanitaires lassés de la misère du monde et qui se lancent dans une quête spirituelle, leur opposition à la guerre occidentale, aux séquelles de la colonisation maghrébine et à l’occupation israélienne les conduisant, étape par étape, à épouser les thèses de l’islam le plus radical.

Il y a les criminels repentis qui, tels des Jean Valjean, se sentent touchés par la grâce et se font désormais très soumis à Allah.

Il y a ceux qui ne supportent ni la liberté personnelle ni la responsabilité qui va avec et cherchent désespérément à remplir le vide spirituel qu’ils ressentent autour d’eux.

Il y a ceux qui croient au Complot judéo-maçonnique des financiers juifs américains et à la fin de l’histoire apocalyptique racontée à titre symbolique dans le Coran. Auquel cas, foin de la démocratie, il faut « obéir » à Dieu (donc au texte intégral) pour être sauvé !

cerveau djihadiste

Il y a les immigrés de deuxième, troisième ou quatrième génération qui, bien que Français, se sentent mal vus ou discriminés par leur patronyme ou leur faciès. Ils croient être les seuls à atteindre un plafond de verre et renvoient à la société leur sentiment d’échec (qui est pourtant le même que celui de la majorité des Français, puisque l’élite au pouvoir dans l’État, les entreprises et les médias est très restreinte, soigneusement entre-soi et cooptée…)

Il y a les indignés qui rétablissent leur dignité en optant pour ce qui révulse a priori la société française, blanche, républicaine et laïque : la communauté tribale des basanés maghrébins clanique et croyante. Ils sont passés de la laïcité scolaire à l’islam de leur père, puis de la version commune à la secte salafiste, puis de la pratique rigoriste à la violence terroriste. Pas à pas, sans que personne ne s’aperçoivent de rien ni ne fasse rien, surtout pas la famille – démissionnaire. Jusqu’à tuer au nom de Dieu les membres au hasard de la société qui les avait recueillis, enfants compris – tous des mécréants, donc des « choses ».

tuer courageusement pour allah

Ils se sentent tous mal dans leur être, « sales » de péchés imaginaires, stigmatisés dans le regard des autres. Ils veulent se venger, appliquer implacablement leur foi pour « se purifier ». Ils croient au paradis dans l’au-delà (s’ils savaient…). Le code de conduite islamique de la vie quotidienne, aussi contraignant qu’un règlement de caserne selon Lévi-Strauss, les rassure, leur donne un guide, les font se sentir supérieurs, « élus ».

Le déclencheur a été la Syrie. « Pour moi, la diffusion ouverte de l’idéologie djihadiste dans l’internet public émerge ensuite véritablement en 2012 : c’est à partir de ce moment-là que des Français commencent à poster des photos d’eux en armes sur leur page Facebook ». Cela commence par le retour identitaire à la tradition, continue par les prêches de la mosquée, se poursuit enfin sur Internet où la rupture a lieu avec le quiétisme des adultes. Il suffit d’un frère, d’un copain – ou d’une fille sur Internet – pour que s’opère le saut vers la Syrie ou le Yémen.

L’irénisme de la gauche au pouvoir dans les médias, le tabou de l’islamophobie, le déni de trop d’universitaires reconnus (qui ne parlent pas arabe et qui préfèrent édicter une fatwa contre Kamel Daoud), le laxisme de la police et des services de renseignements désorientés, mal organisés et en sous-effectifs, l’absence de lien fait entre filières de la drogue et du banditisme et communautarisme islamique, ont fait que le danger a été sous-estimé. Merah était connu des services, il a été laissé sans surveillance ; l’un des frères belges qui s’est fait sauter à l’aéroport avait été signalé aux services bruxellois par les Turcs mais le foutoir entre Flamands et Wallons dans un État fédéral aux trois langues officielles avec des services et sous-services qui ne se parlent pas pour cause de bisbilles linguistiques a fait ignorer le renseignement. L’absence de coopération européenne offre en plus un terrain de jeu sans frontières ni contrôle à tous ceux qui reviennent faire le djihad jusque dans leur nid.

david thomson les francais jihadistes

Tous, « même lorsqu’ils tuent, ils sont convaincus de faire le bien ». Ils ne sont pas fous, simplement délirants car la religion, comme toute croyance totalitaire, abuse ceux qui s’y soumettent. Les « civils » ne sont pour eux que des mécréants et des soldats passifs, puisqu’ayant voté pour les gouvernements qui bombardent l’Irak, la Syrie et le Mali musulman. Porter la guerre au cœur des attaquants est la meilleure défense, croient-ils. La loi du talion – bien que juive – ne pose aucun problème aux croyants d’Allah.

« Ceux qui rentrent sont souvent déçus par ce qu’ils ont vécu, ou fatigués, mais peu se repentent : la plupart restent fidèles à l’idéologie djihadiste dans laquelle ils sont ancrés ».

Il faut dès lors analyser pour comprendre (l’exact inverse d’un Manuel Valls porté à user plus du menton que du cerveau). Cette analyse faite, prendre des mesures : diplomatiques envers l’Arabie saoudite et les Émirats, foyers d’intégrisme qui exportent leurs prêcheurs radicaux ; militaires en Syrie, Libye, Yémen et ailleurs ; policières et de renseignements en interne ; agir sur l’Europe, voire par un coup de force à la Thatcher/Cameron (qu’avait utilisé de Gaulle en son temps…) ; surveiller les trafiquants et le banditisme apte à basculer dans la croyance ; isoler et condamner lourdement les terroristes attrapés. Cesser de croire en la bonté naturelle de l’Homme, surtout lorsqu’il devient aveuglément croyant.

Il y a ceux qui pensent que seule une contre-croyance peut éradiquer le terrorisme : donner du sens à la vie. Les Identitaires exaltent alors le nationalisme et la communauté ethnique blanche. Ils tombent dans le même fanatisme borné et leur système de narration est mimétique : pas la peine de revenir au nazisme pour éradiquer ceux qui agissent en nazis. Nous valons mieux que cela !

David Thomson, Les Français jihadistes – qui sont ces citoyens en rupture avec la République, pour la première fois ils témoignent, 2014, Les Arènes, 256 pages, €18.00
e-book format Kindle, €12.99
Entretien sur Slate

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Le doute est salutaire

Dérivé de ‘duo’, le doute exprime l’hésitation, l’indécision. Jusqu’au 16ème siècle, douter signifiait avant tout ‘craindre’, avant d’être cantonné à ‘redouter’. C’est le réflexe intellectuel frileux auquel nous assistons systématiquement de nos jours : tout changement fait ‘douter’ de l’habitude, donc automatiquement ‘craindre’ ce qui va être modifié. Il marque la défiance dans ce nouveau Moyen-Âge assoiffé de certitudes.

La locution ‘sans doute’ est d’ailleurs restée avec le sens de ‘je choisis l’hypothèse’. Le doute est condamné par l’Église comme par l’islam : il n’y a de Dieu que Dieu et Jésus ou Mahomet annonce Son règne. Tous les non-chrétiens ou non-musulmans sont mécréants, donc exploitables (colonisables) et taillables (en pièces) à merci – et Allah Dieu reconnaîtra les siens. Aucun doute, rien n’est douteux pour le Croyant.

Seuls les disciples ont parfois le doute édifiant : ils sont humains, comme vous, mais ont fait le ‘bon choix’, celui de s’abandonner entre les mains du Père. Seuls les non-convaincus sont ‘douteux’, de maintien, de mœurs et de pensées. Ont-ils donc une âme ? Le Diable ne les possède-t-il pas ? Les côtoyer est redoutable, les ignorer requis, les massacrer encouragé.

Et pourtant, le doute est salutaire. « C’est folie de rapporter le vrai et le faux à notre suffisance », disait Montaigne, Essais I 27. Encore fallut-il la redécouverte des préchrétiens antiques, à la Renaissance, pour « oser » défier le Dogme. A l’inverse, une bonne part de l’islam est retourné aux origines, encouragé par cette démocratie à la pointe de l’épanouissement humain qu’est l’Arabie saoudite, et par cette utopie d’un « monde meilleur possible » vantée tant par le salafisme (une secte de l’islam) que par l’État islamique. L’islamisme wahhabite ou salafiste est violemment « réactionnaire » envers toute modernité. Car, aucun doute, tout a été déjà dit par Djibril à Mahomet et écrit pieusement par ses disciples jusqu’à la troisième génération. Comme dans l’armée, réfléchir, c’est déjà désobéir – et douter du commandement un crime de haute trahison !

protocoles de la rumeur

Or, pour nous en Occident, le doute est ‘penser sans certitude’, sens qui est resté dans ‘se douter’. Le doute salutaire permet l’étonnement philosophique, l’hypothèse scientifique, le dialogue démocratique, le risque d’entreprendre – rien que ça ! Le doute est un pari : quitter les rives de l’habitude, de l’enclos, de la certitude – pour aller prendre le risque d’explorer le monde, les autres jamais vus et les pensers nouveaux. Si la ‘dubitation’ fut jadis rhétorique – il s’agissait de feindre d’hésiter pour mieux asséner son argument – être ‘dubitatif’ demeure suspendre son jugement a priori pour exercer ses talents d’observation (sens), d’examen (cœur) et de critique (esprit).

Si les sceptiques y arrêtent leur pensée, poussant jusqu’à la relativité générale de tout jugement, les dogmatiques en font un passage obligé : c’est rhétorique d’Église, tout comme de Parti, que de tenir pour faux tout ce qui se présente – avant de feindre de « remettre sur ses pieds » la réalité et de catéchiser dans le « bon sens » les fidèles. Au nom de la certitude, évidemment. Pour Descartes, que l’on cite souvent comme ayant défié la Tradition par le ‘je pense’, Dieu demeure au final l’anti-doute ; pour Hegel, c’est l’Histoire qui s’accomplit et nous écrase ; pour Marx, le mouvement social qui crée l’Histoire inexorable qui nous emporte. La certitude devient ‘état de fait’ lorsqu’on est incapable de douter. Par peur de la liberté, par crainte de la responsabilité, par hantise de l’initiative. Ou par un ego hypertrophié.

Or, il est raisonnable de douter quand les faits semblent faux où incertains. Et tous les faits le sont, de « que mangerai-je demain ? » à « m’aime-t-elle ? » ou « faut-il le croire ? ». Ni Dieu, ni maîtres, ni masse ne créent le certain – même si leur force vient de la puissance terrible qu’on leur attribue. Montaigne encore disait fort bien : « Il n’est rien cru si fermement que ce qu’on sait le moins, ni gens si assurés que ceux qui nous content des fables, comme alchimistes, pronostiqueurs, judiciaires, chiromanciens, médecins. Auxquels je joindrais volontiers, si j’osais, un tas de gens, interprètes et contrôleurs ordinaires des desseins de Dieu, faisant état de trouver les causes de chaque accident, et de voir dans les secrets de la volonté divine les motifs incompréhensibles de ses œuvres » Essais I 32. La théorie du Complot n’a pas été inventée par notre siècle.

La science elle-même n’est pas un corpus déjà écrit, une « bible » que nous aurions à charge de « découvrir » – mais une méthode. Elle est un perpétuel échange entre nos capacités de penser, l’expérience humaine accumulée et le réel donné. Rien n’est jamais tenu pour acquis, même si les instincts automatisent certains de nos comportements. Si la confiance en l’expérience et le savoir permet de se fonder, leurs postulats éprouvés (bien que non démontrés) permettent de penser et d’agir en attendant. Les « dogmes » de la physique, de la biologie, de l’économie et autres sont remis en cause presque à chaque génération. La connaissance scientifique fonctionne comme un processus : étonnement soudain, observation, questionnement, hypothèses, tests des hypothèses, modélisation (qui est une fiction d’imagination), épreuve de l’expérience (qui replonge dans le réel) – avant nouvelles hypothèses, affinement du modèle ou impasse, nouvelles questions, etc. Tel Sisyphe, le scientifique roule sans fin son rocher, cent fois sur le métier il remet son ouvrage. A charge à ses descendants de poursuivre la tâche.

Le doute, pour être utile, n’est pas sans limites – il est « méthodique ». Ne nous fions ni à nos sens, ni à nos mouvements de cœur, ni à notre esprit si prompt aux ‘préjugés’ – suspendons simplement notre avis. L’instinct (aveugle) ne doute jamais, le cœur (faible) et l’âme (crédule) trop souvent ; c’est à l’esprit (critique) de balancer. Crainte, désirs, croyance, espérance sont des travers trop humains. Au lieu d’y céder d’un premier mouvement, examinons la chose, l’être ou l’idée, tournons autour, usons avec elle de l’éclairage de nos sens, de notre expérience des hommes, de la logique de notre pensée. Faisons attention aux paralogismes, syllogismes ou sophismes : ils sont nombreux, ils masquent le chemin par leur facilité. La bêtise y tombe souvent, même chez les plus intelligents et de bonne foi. Il faut un minimum de confiance dans la constance du monde, mais point trop. Délicat équilibre qui établit l’humaine condition. Car nous ne sommes ni anges, ni bêtes, mais voués à l’entre-deux ; travaillant à connaître, sans être sûrs de rien.

Douter ne signifie-t-il rien d’autre que d’être vigilant ? – Sans doute. « Quand un homme doute au sujet de ses propres entreprises, il craint toujours trois choses ensemble, les autres hommes, la nécessité extérieure, et lui-même. Or c’est de lui-même qu’il doit s’assurer d’abord » dit le philosophe Alain dans Les idées et les âges, Les Passions et la Sagesse, Pléiade p.186. Le pire ennemi de l’homme reste lui-même : « Il me semble que la mère nourrice des plus fausses opinions et publiques et particulières, c’est la trop bonne opinion que l’homme a de soi » dit justement Montaigne, Essais II 17.

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Michel Tournier, La goutte d’or

michel tournier la goutte d or
Le sujet m’apparaissait racoleur, dans le vent des naïvetés sans frontières et du bon sauvage comme de la manipulation électoraliste de SOS racisme, pote dressé en boutonnière. Qu’un écrivain comme Michel Tournier puisse s’abaisser à commettre un roman sur un thème tellement à la mode m’agaçait. Il me semblait perdre encore un peu plus de sa substance, lui qui a besoin de méditer et de mûrir de longues années ses livres.

Or je découvre en La goutte d’or un sujet philosophique qui dépasse le misérabilisme de l’immigration et le tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil de la nunucherie médiatique. Tournier écrit là ses Lettres persanes.

Berger adolescent de 15 ans qui garde ses chèvres près de l’oasis de Tabelbala au Sahara algérien, Idriss débarque en France parce qu’une touriste lui a volé son visage en photo. Il craint le mauvais œil mais est attiré aussi, il faut le dire, par le mirage occidental. Il découvre en Europe un empire de l’image. Habitant chez un cousin le quartier arabe de la Goutte d’or (il n’y a jamais coïncidence chez Michel Tournier), il est chargé en petit boulot de convoyer un chameau à travers Paris jusqu’au Jardin d’acclimatation. Les vitrines ne cessent de lui renvoyer son image. A l’opposé du signe, qui est esprit, l’image est matière ; elle enchaîne les sens. Le Sahara médiatisé par le film tourné avec le chameau n’est pas le Sahara mais un rêve exotique ; la publicité télévisée joue sur l’émotion levée par les symboles primaires : l’eau vitale, la soif possible, la joie des choses simples, le sexe. Les adolescents arabes, confrontés à cet univers qui leur est interdit par la religion, en perdent leur identité et se noient dans les significations qu’ils ne peuvent saisir.

Michel Tournier en profite pour explorer cet opium du monde occidental : l’image toute-puissante. Dans la grande cité parisienne, Idriss subit « toutes les agressions de l’effigie, de l’idole et de la figure. Trois mots pour désigner le même asservissement. L’effigie est verrou, l’idole prison, la figure serrure » p.201. L’auteur, photographe et voyeur, a beaucoup médité sur la reproduction des visages et des corps. L’image est chose morte mais exerce sa fascination d’éternité sur les esprits simples. Le cinéma est une séance d’hypnose contemplative, un opium populaire. Tourner un film, c’est tenter de rendre éternelle une image, une émotion, une beauté, un destin – comme ceux des garçons que le cinéaste Mage (au nom peu innocent) tente de retenir dans son nid du 18ème arrondissement – quartier du sex-symbol, du peep-show, du spectacle des chairs.

Idriss loue son corps pour mouler des mannequins de vitrine. La figure du mannequin résume et caricature notre industrie de l’image. Le mannequin est une coque vide, une parfaite apparence. Alors que la statue est unique, le mannequin de vitrine est tiré à des dizaines d’exemplaires. Il n’exalte ni l’individu ni le corps humain mais sert de présentoir, d’armature, aux vêtements de la mode. A l’origine pourtant, il est moulé sur un corps vivant, celui d’Idriss, 15 ans. Ce que l’auteur décrit avec ce réalisme minutieux qu’il affectionne, d’autant que cette naissance poisseuse et tiède le trouble. L’image mimétique du jumeau emprisonne le soi ; l’image photographique est un viol symbolique – et ce n’est pas par hasard si la touriste photographe avait les jambes nues – ; l’image publicitaire est un show illusionniste. Le portrait classique avait déjà ce pouvoir maléfique d’enchaîner à une illusion. Idriss, jeune berger saharien, apprendra qu’« une seule clé peut faire tomber ces chaînes : le signe » p.201.

Il se lance donc dans la calligraphie auprès d’Abd al Ghafari, art fort prisé en Islam où la civilisation musulmane l’a porté à un haut degré de raffinement car les représentations des créatures de Dieu sont interdites par le Coran. La calligraphie est l’algèbre de l’âme, elle ouvre à l’abstrait, donc à la réflexion. Le signe libère, contrairement à l’image, car il est analytique et décompose l’être ou le paysage en ses éléments premiers, tout comme fait le désert.

Le portrait maléfique pris par la reine blonde perd son pouvoir hypnotique le jour où un adolescent lettré l’analyse en mots, le traduit pour l’esprit. Une image a un pouvoir total parce qu’elle adresse simultanément ses messages. « L’image n’est qu’un enchevêtrement de signes, et sa force maléfique vient de l’addition confuse et discordante de leurs significations » p.208. Ainsi la tête de Méduse paralyse, et l’on tombe amoureux non des corps mais des visages. Or, pour le lettré, l’image n’est pas muette : il n’est que de savoir lire. Le visage est le plus difficile parce qu’il inspire des émotions fortes : la crainte, la honte, la haine, l’amour.

Notre civilisation de l’image attire le tiers-monde illettré tout comme elle fascine les musulmans par transgression de l’interdit. Son luxe sensuel fascine, induit en tentation. Mais si, derrière cette apparence, il n’y avait rien ?

Idriss, fasciné par la danseuse noire Zett Zobeida, porte au cou l’amulette en goutte d’or qu’elle a perdue, analogue à la bulla aurea des enfants Romains libres, gardée jusque vers 17 ans. Il se la fait voler par une pute lors de son débarquement à Marseille. Lorsqu’il retrouve le bijou dans une vitrine chic de la place Vendôme, cœur de Paris, l’adolescent arabe armé de son sexe-piqueur n’hésitera pas à lézarder la vitre pour libérer sa goutte. Elle est en forme de perle, renflée en bas, qui n’est image de rien, juste une goutte d’or pur, mais symbole de sa liberté.

Le voyage initiatique prend fin lorsqu’Idriss retrouve son identité dans la calligraphie, art musulman, loin de la séduction illusoire des images, art occidental. Et le message fait un peu IIIe République : le garçon apprendra à lire, à écrire, et il sera sauvé…

Michel Tournier, La goutte d’or, 1986, Folio 1988, 224 pages, €8.20
e-book format Kindle, €7.99
Les œuvres de Michel Tournier chroniquées sur ce blog

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La lumière en lumière

Préfacé par l’astrophysicien Roland Lehoucq, cet ouvrage en largeur richement illustré s’efforce d’être complet et sans jargon. Ce n’est pas toujours au point mais il faut saluer un véritable effort pour se mettre à la portée du grand nombre. Les textes courts et concis font que sa lecture, même linéaire, n’est jamais ennuyeuse.

la lumiere en lumiere adp sciences

Je l’ai lu d’une traite, l’imagination emportée soit vers l’infiniment vaste des étoiles, soit vers l’infiniment petit des photons. Chacun y trouvera, dès la prime adolescence, matière à s’instruire comme à rêver, qu’il soit littéraire, économique ou scientifique. Neuf chapitres rythment l’exploration de ce sujet dont on ne pouvait soupçonner qu’il soit aussi vaste. Manque cependant – mais les auteurs ont été formatés à la mathématisation du monde dès le lycée… – un chapitre sur les Lumières de la Raison, celle qui a permis justement l’essor de la méthode expérimentale et des techniques qui permettent d’analyser le soleil ou les galaxies lointaines.

1969 apollo 11

Cet atlas de la lumière pour notre temps commence par un peu d’histoire. Si les Antiques ne s’intéressaient qu’à l’homme, donc à la vision, les savants en pays d’islam ont approfondi la physique de la lumière en la dotant d’une existence propre. Les auteurs rappellent que « ‘la science arabe’ est écrite par des musulmans, des chrétiens, des juifs, des païens, dans la langue intellectuelle, celle du Coran » p.4. Il s’agit d’un savoir d’époque et pas d’une religion.

C’est d’ailleurs en Occident que la religion s’oppose le plus à la curiosité humaine, tout étant réputé figé dans le Livre et les seuls intellectuels étant « des clercs travaillant dans les abbayes » dont la « principale préoccupation vise à concilier foi et raison » p.4. Il faut attendre la Renaissance pour que les savoirs émigrent du monastère à la cour des mécènes, qui « ont besoin de connaissances pratiques ». La querelle actuelle de l’université française – qui serait soumise à l’économie de marché plutôt que de former l’esprit critique – ressemble fort à la querelle Renaissance entre clercs d’Église orientés vers la seule foi et riches princes orientés vers la vie bonne…

Dieu ne tarde pas à s’effacer au profit de la connaissance physique avec Descartes, Huygens, Newton et Laplace, jusqu’aux apports de l’électromagnétisme au XIXe siècle et au bouleversement de la théorie quantique et de la relativité au XXe siècle : la lumière est à la fois onde et corpuscule – le photon. « La lumière est une onde qui transporte de l’énergie sans mouvement de matière » p.12. Sa vitesse ultime dans le vide est de 299 792 458 mètres par seconde.

piaf miroir

Mais la lumière visible, entre 380 et 780 nanomètres de longueur d’onde, n’est qu’une partie de la lumière globale qui s’étend de part et d’autre avec l’infrarouge et l’ultraviolet. Ce que nous appelons « les couleurs » ne sont que notre réception, les animaux voient autrement. D’autant que les photons peuvent être absorbés (couleur noire), réfléchis (couleur blanche) ou diffractés (différentes couleurs selon l’angle). Les matériaux font miroir ou concentrent en loupe, transforment la lumière en chaleur comme font les lucioles ou en éléments organiques comme la photosynthèse. Les seuls matériaux que l’on voit sont ceux qui diffusent la lumière.

Je ne peux tout vous raconter de la richesse de ce livre. La lumière et la vie analyse les couleurs et les biorythmes circadiens jusqu’aux soins de diagnostics et de traitements ; lumière et environnement montre comment surveiller la composition de nos assiettes et de l’air que nous respirons par spectroscopie et Lidar (Light Detection and Ranging) ; les lumières et la terre inventorient couleurs du ciel, mirages et aurores polaires ; lumière et espace perce les mystères de l’univers, permet d’évaluer les distances et même de se déplacer en voilier dans l’espace ; les technologies du quotidien sont utiles pour reconstituer Lascaux ou calculer la distance de la terre à la lune, se repérer dans le temps et l’espace, analyser par le LIBS de quoi est faite une planète lointaine ou repérer les indices d’un crime, communiquer par fibres et pixels ou découper ou souder au laser dans l’industrie.

pleiades constellation

Le livre se conclut par l’énergie solaire, désormais au point, et par le projet fantastique de fusion comme dans le soleil, qui permettrait une énergie « illimitée » (jusqu’à consommation de la terre même…). Mais comme l’homme reste un loup pour l’homme, la lumière comme arme n’est pas oubliée, des miroirs d’Archimède au laser de guidage des missiles ou aux expérimentations de laser pour aveugler ou détruire. Un avion américain équipé d’un laser chimique d’un mégawatt, le YAL-IA, a même été produit jusqu’en 2011 pour détruire des missiles balistiques en phase d’accélération (photo p.146).

L’ultime chapitre est consacré à lumière et culture, l’accélérateur synchrotron permettant d’imager les fossiles plats, de comprendre la décoloration des pigments d’artistes et d’analyser les couches de vernis des luthiers. Sans oublier les feux d’artifices, qui sont un art véritable à la technique pragmatique.

Un bien beau livre qui, dans le silence des textes et le chatoiement des images, permet de méditer l’univers, son excitante complexité et son incomparable beauté.

Coordonné par Benoit Boulanger, Saïda Guellati-Khélifa, Daniel Hennequin, Marc Stehle, La lumière en lumière – du photon à l’internet, 2016, EDP sciences, 156 pages, €29.00

Attachée de presse : Guilaine Depis, contact presse guilaine_depis@yahoo.com ou 06 84 36 31 85

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Michel Tournier, Le Roi des Aulnes

michel tournier le roi des aulnes
Roman éneaurme, comme disait Flaubert, roman mythologique qui peut se lire au premier degré mais en perdant beaucoup de son suc. Nous sommes dans l’histoire et dans la psychologie, dans le social et dans le signe – nous sommes à l’orée des années 1970 où tout devient possible, après mai 68 ; où tout est remis en cause de l’univers bourgeois ; où tout est sémiotique avec Roland Barthes, René Girard, Jacques Lacan, Roland Jacobson, Bruno Bettelheim

Nous avons donc Abel Tiffauges dont le nom est celui du fief du violeur en série Gilles de Rais, saisi dès l’enfance comme enfant martyr de ses camarades pré virils qui l’appellent Mabel comme une fille, et protégé par Nestor, un pervers obèse de son âge dans le pensionnat catholique Saint-Christophe. Lequel Abel, grandi et devenu géant malgré un petit zizi (microgénitomorphe) et un entonnoir sternal comme Michel Tournier (p.114), s’établit mécanicien faute de capacités intellectuelles, et voyeur photographe pour capturer la beauté d’enfance à laquelle il reste accroché. S’il échappe au renvoi du collège à cause d’un incendie, il échappe à la prison pour un viol de fillette qu’il n’a pas consommé à cause de la déclaration de guerre. Pension, armée française, camp de prisonnier allemand, il est remarqué par un garde-chasse de Goering puis est envoyé à la forteresse de Kaltenborn (source froide), en Mazurie aux confins de la Prusse-Orientale, terre de forêts et de marais, où sont dressés à l’art militaire en Napola l’élite aryenne du Reich entre 12 et 18 ans.

Très vite, les 16 à 18 ans sont envoyés au front, Abel étant chargé de recruter d’autres 11 à 13 ans aux alentours sur son grand cheval noir qu’il a nommé Barbe-Bleue (surnom de Gilles de Rais). Il joue au Roi des Aulnes du poème de Goethe, mis en musique par Schubert, cet elfe des marais rusé qui ensorcelle et s’empare des enfants pour en jouir, malgré la pauvre rationalité de déni par leur père, inapte à les protéger. Mais la guerre avance, avec sa démesure, l’ogre Hitler dévore les enfants allemands au rythme du rouleau compresseur soviétique, et les 400 Jungmannen de Kaltenborn mourront les armes à la main, les trois plus beaux empalés dans un grand cri primal sur les épées de parade – par les soldats communistes ivres de vengeance, croit le lecteur – mais au contraire par les enfants mêmes qui se sacrifient pour réunir l’apha et l’omega, explique Michel Tournier à Gallimard (Lettre de la Pléiade n°59), fin exigée par la mécanique héraldique. Une parodie criarde de Golgotha où les jumeaux roux encadrent un Lothar aux cheveux presqu’argent. Héneaurme, aurait dit Flaubert, qui crucifie de même les lions dans Salammbô et fait apporter la tête tranchée de Oaokannan à la fin du banquet d’Hérodiade. Abel Tiffauges a sauvé un petit Juif affaibli « entre 8 et 15 ans », qu’il portera sur les épaules avant de s’enfoncer lentement dans le marais. Il rejoindra ainsi dans l’éternité mythologique les hommes des tourbières, découverts par les archéologues en ces confins, victimes émissaires sacrifiées à l’âge du bronze pour faire vivre la société.

Telle est la trame de ce gros livre en six parties dont la première, jusqu’au tiers du livre, attire peu. L’esclavage de pension et la propension à la scatologie sent trop lourdement sa psychologie freudienne du stade anal (« l’acte défécatoire »). La partie armée française permet déjà l’évasion, Abel s’occupant des pigeons voyageurs aux plumes soyeuses et tendres comme une peau d’enfant. Mais dès qu’il entre en Allemagne, le roman prend tout son charme. Michel Tournier, germaniste depuis l’âge de 9 ans, est incontestablement séduit par les paysages de brumes et de lisières un brin sauvages, par les gens un peu lourds (paysans fiables et avisés, ex-Wandervögels « chantants et enlacés, dépenaillés » p.418, ou gauleiters brutaux et vulgairement parés), par les bêtes (élans, cerfs, aurochs, chevaux) qui vivent comme au premier matin du monde – et par les jeunes garçons blonds aux muscles noueux et à la vitalité joyeuse. Il passera crescendo des pigeons aux gamins avec la même tendresse voyeuriste et caressante, avec le même amour panthéiste (et non génital).

Michel Tournier n’est pas Abel Tiffauges, même si un auteur met toujours de lui dans ses personnages. « Dans mes romans, je n’exprime pas du Tournier, je fais du roman », dit-il volontiers en entretien. Il n’a jamais été pensionnaire, il était trop jeune pour un camp de prisonnier, il n’a jamais été mécanicien ni racoleur de gosses pour école militaire. Ce pourquoi la lecture au premier degré d’un « fou » pédophile et séduit par le nazisme qui « gêne » certains contemporains, n’est pas la bonne. La honte coupable d’avoir laissé se développer le nazisme et la répulsion viscérale pour toute attraction même sublimée envers les moins de 15 ans disent d’ailleurs beaucoup sur notre époque de chochottes, « mal à l’aise » avec tout ce qui sort des normes confortablement puritaines et effarée devant toute violence fondamentale. Les islamistes et autres totalitaires ont de beaux jours devant eux, à terroriser cette faiblesse devant l’inconnu et le profond.

Mais la lecture au premier degré, qui est le fait de la majorité, n’est heureusement pas la seule. Pour bien comprendre, il faut de la culture, denrée rare en notre époque d’éducation « nationale » appauvrie et d’Internet plaçant tout sur le même plan. Le roman est symbolique, irrigué de mythologies à la Roland Barthes, de signes à la structuraliste et de psychologie de masse à la Wilhelm Reich. Embrigadé depuis tout petit en pension, garage, armée et camp, Abel Tiffauges est écartelé entre le nomadisme de son prénom biblique et l’enracinement ogresque de son nom de féodal prédateur, compagnon de Jeanne d’Arc. Ce n’est que par cette lecture que la première partie prend son sens. Abel n’aura de cesse que de procéder à « l’inversion » de toutes les normes d’une société qui cherche toujours à l’enfermer : dans la pension religieuse, dans l’instruction scolaire, dans l’amour conjugal, dans la sexualité hétéro obligatoire, dans le guerrier patriotique, dans le travailleur modèle. S’il couche avec une femme c’est avec « une garçonne », en outre « juive » : ce n’est pas par démagogie pour notre époque, mais par transgression des normes de bienséance bourgeoise avant-guerre. Après le viol dont la fillette qu’il révère l’accuse, alors qu’il ne l’a pas touchée, il fait une croix sur tout ce qui est féminin, « fausse fenêtre » de l’être originel : Adam l’androgyne.

Le garçon impubère représente pour lui comme pour les poètes érotiques de l’Antiquité l’idéal humain, l’espère originaire avant le sexe, « l’enfant de douze ans a atteint un point d’équilibre et d’épanouissement insurpassable qui fait de lui le chef-d’œuvre de la création » p.154. Ce pourquoi il aime enregistrer les voix des écoliers parisiens ou les jeux des jeunes nazis, capturer l’image des corps en mouvement avec l’appareil à objectif « sexe énorme, gainé de cuir » (p.167), palper, mesurer, caresser les peaux duveteuses où roulent déjà les muscles, se vautrer dans les cheveux dorés des gamins récemment tondus, oindre les lèvres gercées, soigner les plaies, faire chanter les poitrines, aligner les torses nus après le sport dans le matin frisquet de Kaltenborn. Cela est sensuel et même érotique, mais sans aucune génitalité. Comme Raspoutine prêchait l’innocence du sexe, il s’agit de la tendresse humaine – et pourquoi un homme en serait-il dépourvu ? Par convention d’une société étriquée de fonctionnaires et de boutiquiers ? Par castration d’une religion impérieuse, qui vise à soumettre les corps aux clercs et les âmes à « Dieu » ? La grande inversion subversive, deux années après mai 68, est là – dans ces pages d’un Michel Tournier de 46 ans. A la suite de Bronislaw Malinowski (La sexualité et sa répression dans les sociétés primitives), d’Herbert Marcuse (L’homme unidimensionnel), d’Alexander Neill (Libres enfants de Summerhill) et de Gilles Deleuze (L’anti-Œdipe). L’auteur est resté toute sa vie vent debout contre le politiquement correct et l’ordre moral.

hitlerjugend

Christophe, Christo-phoros, le porte-Christ, Porte-Enfant qui fit traverser le fleuve au Fils, est « à la fois bête de somme et ostensoir » p.86. Il se soumet au garçon androgyne et en même temps célèbre l’humanité parfaite, créateur de rites jusqu’au sacrifice. Son désir est inversé en protection. Soulever dans ses bras un enfant est « une extase phorique » une offrande à la vie et à la beauté. L’inverse absolu du sous-officier SS Raufeisen qui marche en bottes de cuir crottées sur « les torses nus, jambes nues » des jeunes garçons à plat ventre dans la neige (p.548). L’innocence est la version positive de son inversion perverse : la pureté. L’innocence est asexuelle, affective, cherchant des relations fusionnelles (les jumeaux atteignant seuls la perfection). Pervers en revanche est l’adulte viril en société : pervers le curé catholique qui cherche les péchés, perverse la justice qui condamne l’amoureux platonique des petites filles qui ne sont pas les siennes, pervers le nazi qui dompte les corps gracieux des jeunes bêtes blondes pour en faire des mâles vulgaires et brutaux, poussés à la force et à la guerre sans espoir.

L’exigence de pureté est toujours une phobie de l’impur, une « gêne » devant le corps de nature, une obsession névrotique envers ses pulsions refoulées. L’islam, « religion de caserne » selon Claude Lévi-Strauss dans Tristes tropiques, a poussé depuis quelques décennies cette névrose paranoïaque de l’impur au paroxysme, contaminant les bobos vaguement réactionnaires sur leur jeunesse brûlée en 68 comme les laïcs chantres de « la Morale ». Mais l’amour n’est pas le sexe, contrairement à ce que croit la psychologie de bazar des magazines pour mémères de vingt ans et plus. L’amour est plus large et plus profond, il n’a nullement besoin du sexe et c’est bien dans l’œil de ceux qui « croient soupçonner » que réside la saleté.

le roi des aulnes film de volker schlondorff

L’auteur passe très vite du Sigmund Freud anal au Wilhelm Reich de la répression de masse du fascisme. Ces deux psychiatres sont juifs, pas d’accord entre eux, mais complémentaires pour analyser ce qui leur est intégralement étranger : le nazisme. Le Surmoi social superficiel ne tient plus dans les périodes exceptionnelles ; ce sont les pulsions refoulées qui font surface : sadisme, lubricité, cupidité, envie (Freud) ; ce refoulement empêche le noyau biologique profond – amour, bonté – de se manifester naturellement (Reich). Le nazisme, variante germanique du fascisme, est le retour d’autant plus brutal du refoulé que la soupape était close après 1918, l’exaltation des pulsions de combat et de mort, de génération et de destruction, l’état de nature de la violence à douze ans. La faute à la société bourgeoise chrétienne qui a trop longtemps refoulé les pulsions, dit Wilhelm Reich, Qu’un être puisse les satisfaire dès l’enfance, elles resteront bénignes, sans pression accumulée ; elles permettront l’épanouissement de l’être fondamental qui est amour envers les autres. Utopie ? Mais qui a rencontrée, autour de 1968, nombre de hippies rousseauistes du gauchisme, aujourd’hui recyclés en écologistes – malheureusement revenus au puritanisme bourgeois.

« Horrible miroir inversé » de Kaltenborn est Auschwitz raconté par le petit Ephraïm à Tiffauges – la race blonde des fils de Caïn sédentaires contre les races nomades des Juifs et Gitans, fils d’Abel, dit l’auteur (p.560). L’unité de l’Adam primitif ou de l’androgyne originel (Tournier a fait une thèse sur Platon) est reconstituée par l’enfant juif perché sur les épaules du géant protecteur des garçons aryens.

Eneaurme à la Rabelais, baroque dans la ligne du romantisme allemand, réaliste ironique à la Céline, ce roman asexuel et amoral subvertit les codes soixantuitards du jouir sans entraves. Mais la nature est-elle morale ? Les profondeurs de la psyché humaines seulement sexuelles ? Le passage de l’enfance à l’âge adulte ne se fait pas sans douleur, qu’il concerne l’individu ou sa société. A cet égard, le contraste entre le pensionnat catholique et la napola nazie est criant, montrant tout l’écart des cultures française et allemande : la règle comme contrainte castrant toute liberté ou la règle comme limite permettant un épanouissement contenu. Abel devra passer par les épreuves, renoncer à être père ou amant ; la société française trop rationaliste devra être vaincue par les bêtes blondes avant de se régénérer ; le peuple allemand trop chimérique devra passer par l’écrasante défaite pour évacuer les brumes de son inconscient. L’histoire n’est pas une Raison qui se déploie mais une suite de mythes agissants (l’Ogre, l’Androgyne, le massacre des Innocents, l’Apocalypse) ; le roman n’est pas une sèche chronologie sans acteurs mais un réalisme magique ; l’authentique s’appréhende aussi par le grotesque.

Il y a bien des lectures de cette interprétation du Roi des Aulnes, ce pourquoi le roman, prix Goncourt 1970, continue à fasciner les générations : il se vend autour de 40 000 exemplaires par an.

Michel Tournier, Le Roi des Aulnes, 1970, Gallimard Folio 1975, 528 pages, €9.20
e-book format Kindle, €8.99
DVD Le Roi des Aulnes, film de Volker Schlöndorf avec John Malkovich, 1996, Lancaster 2000, €35.00
Les œuvres de Michel Tournier chroniquées sur ce blog

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Antoine Sfeir, L’islam contre l’islam

antoine sfeir l islam contre l islam
Politologue libanais d’origine, journaliste notamment pour La Croix, le Pèlerin, le Point, Politique internationale ou Esprit, Antoine Sfeir dirige Les Cahiers de l’Orient. Il préside le Centre d’études et de réflexion sur le Proche-Orient (Cerpo) et l’Institut libre d’étude des relations internationales (ILERI). Dans ce petit livre, il allie la compétence du politologue et la connaissance intime de sa région d’origine avec la pédagogie du journaliste – de quoi rendre simple cet Orient compliqué.

Probablement issu d’une compilation d’articles et de conférences données au fil des ans (en témoignent les quelques répétitions), l’auteur a le don de nous emmener des origines du chiisme dès la mort du Prophète aux divergences doctrinales, jusqu’à la géopolitique actuelle du chiisme incarnée surtout par l’Iran et ses satellites (Alaouites de Syrie, Hezbollah libanais, Azéris d’Azerbaïdjan, chiites d’Irak, Hazaras d’Afghanistan, Zaydites du Yémen). En annexes bienvenues figurent une chronologie du VIIe siècle à fin 2012, l’arbre de l’islam, une courte bibliographie dans la foison des livres – et deux cartes passionnantes de source Ralph Peters : comment les Américains en 2003 envisageaient de restructurer le Moyen-Orient, avant et après.

Le chiisme est une scission dès l’origine du courant principal de l’islam qu’est aujourd’hui le sunnisme. Chaque branche a son « Vatican » (l’Arabie Saoudite pour le sunnisme, l’Iran pour le chiisme) et ses propres sectes, plus ou moins littérales ou intégristes. L’écart entre les religions d’islam semble être analogue à celui entre l’Ancien et le Nouveau Testament, les chiites attendent toujours leur Mahdi de la fin des temps, alors que les sunnites voient en Mahomet le dernier Prophète.

Mais la guerre millénaire de religion entre ces deux aspects du Livre n’empêche nullement le clanisme ou le nationalisme de se manifester : les 20% de chiites d’Irak se sont battus contre les chiites d’Iran lors de la guerre enclenchée par Saddam Hussein entre 1980 et 1988. C’est pourquoi cet Orient est si compliqué, qui emmêle ethnies (Arabes, Perses, Turcomans), croyances, richesses du sous-sol et égos démesurés.

L’Arabie Saoudite est une théocratie, l’Iran aussi. Rien de « démocratique » dans ces régimes, même si l’Iran connait des élections. « Le véritable chef de l’État est le Guide [pas le Président]. Nommé à vie, celui-ci ne peut être démis de ses fonctions qu’exceptionnellement. Il domine l’ensemble de l’appareil politique, pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire inclus. Mais, bien que religieux, il n’est pas l’autorité suprême du chiisme » [répartie entre les grands ayatollahs] p.115.

Ce pourquoi l’Occident ne doit pas se réjouir naïvement de la « négociation » acceptée sur le nucléaire : l’Iran n’est pas devenu humaniste, il mesure les rapports de force. Avec une Arabie Saoudite moins indispensable à la consommation de pétrole par les Américains depuis que ceux-ci ont découvert des gisements dans le schiste, le rééquilibrage géopolitique était inévitable. Surtout pour contenir le soi-disant État islamique qui menace tout le monde, sunnites quiétistes étant mis dans le même sac que « l’hérésie » chiite. Jusqu’alors, « l’islam rest[ait] le meilleur rempart contre les idées de gauche » p.121.

Antoine Sfeir est très critique envers la diplomatie française, seul grand pays non aligné qui pourrait jouer le rôle de médiateur au Levant, plus que les Américains (tenus par Israël), les Anglais (qui ont promis et n’ont jamais tenu), les Allemands (puissance exclusivement marchande), les Russes (qui ont voulu dépouiller le nord de l’Iran lors du Grand Jeu) ou les Chinois (en butte à leur minorité musulmane Ouïgoure). Mais les Français sont aux abonnés absents depuis Chirac.

Très utile pour se cultiver sur les facettes de l’islam, sur les intérêts sous-jacents aux prétextes religieux, et sur le développement de logiques inéluctables qui ne devraient pas être une surprise, ce petit livre se lit rapidement et avec aisance.

L’ouvrage a reçu le Prix Livre et droits de l’homme en 2012.

Antoine Sfeir, L’islam contre l’islam – l’interminable guerre des sunnites et des chiites, 2013, Livre de poche biblio essais, 191 pages, €6.10
Le blog d’Antoine Sfeir
Un point de vue critique sur l’auteur

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Déchéance de nationalité ou déchéance de la politique ?

« François Hollande m’a beaucoup déchu » est ce qu’aurait pu dire la Madame Michu socialiste depuis 1936 – si ce n’est que la profession populaire de concierge a disparue du parti depuis longtemps. Le think-tank socialiste Terra Nova proposait en 2011 de changer de peuple, puisque les ouvriers et employés délaissaient le PS (on se demande pourquoi…) pour de se recentrer sur les bobos (en général fonctionnaires surtout parisiens) et les minorités ethniques, sexuelles ou du « genre » (qui n’existe pas chez les anthropologues mais qui existe dans les têtes). Cet électorat particulier tient aux particularismes des « droits » – mais compense en surenchérissant sur la Morâââle universelle pour jouer au collectif.

Il en est ainsi de la déchéance de nationalité pour les binationaux condamnés pour faits graves de terrorisme.

L’inscrire « dans la Constitution », reprendre « une proposition de l’extrême-droite », s’appuyer en populiste sur les sondages d’opinion post-attentats particulièrement remontés contre la guerre de l’islam djihadiste contre la civilisation occidentale, se poser en Président au-dessus de TOUS les partis (dont le sien) – tout cela peut heurter le socialiste moyen ; tout cela sent la magouille électorale à la Mitterrand à un an et quelque des élections présidentielles, dont François-le-Petit (Patrick Rambaud) aime à suivre les traces florentines – « la bibliothèque en moins »…

Mais sur le fond, sur le long terme, sur l’intérêt national – en quoi cette mesure devrait-elle « choquer » le bon sens ?

consequences decheance de nationalite

Les terroristes d’aujourd’hui ne sont pas ceux d’hier. Les gauchistes qui voulaient renverser le Système n’étaient pas en guerre contre leurs compatriotes, ils voulaient changer la vie et les rendre plus libres. Cela ne les excuse en rien, mais il étaient différents des islamistes qui veulent étendre la charia au monde entier ET font du djihad une obligation coranique. La voix même d’Allah exigerait – selon eux – la guerre de l’Oumma contre Dar al islam,  ne s’arrêtant que lorsque le dernier mécréant aura été égorgé par le dernier croyant.

Il ne s’agit donc pas d’options politiques mais de guerre de civilisation.

Je le reconnais, tous les Musulmans ne se sentent pas concernés, beaucoup interprètent le Coran moins comme un Commandement à suivre à la lettre que comme un Code de conduite pour guider les hommes vers la lumière (et laisser les femmes dans leur obscurité native). Mais « les terroristes » qui massacrent au couteau, au hachoir, à la kalachnikov, aux explosifs sont des djihadistes au sens littéral prôné par le Coran – parole d’Allah et obligation du croyant. S’il s’agit d’une dérive de l’islam vers une interprétation sectaire, le support en reste le texte qui est le même pour tout le monde. Aux musulmans, donc, de faire comme les chrétiens et les autres religions : relativiser le texte dans son contexte. C’est leur responsabilité. La stratégie de l’État islamique est bel et bien d’instaurer la guerre civile dans ce ventre mou du monde mécréant qu’est l’Europe, empêtrée dans son humanisme bêlant démocrate et chrétien, dont la tolérance confine parfois à la bêtise (pour les agressions sexuelles en Suède, à Cologne, en Finlande – il est vrai cantonnées aux femmes, cela pourrait-il « expliquer » cette indulgence ?).

Contre cette paranoïa islamique chaque société a le droit de se défendre, chaque État le devoir de protéger sa nation, chaque peuple le droit de demander des comptes à ceux qu’il a élus.

Pourquoi la déchéance de nationalité ferait-elle problème, dans l’arsenal multiple qui est mis en place ?

Decheance de nationalite carte du monde AFP

Les arguments des gens de gauche et des moralistes de droite sont souvent de mauvaise foi, « combat d’idées, où s’affrontent les principes, et dont les faits sont soigneusement tenus à l’écart« , suppute un analyste. Malgré cette « polémique à la française » aussi excessive que futile, il est bon que le débat existe – cela s’appelle la démocratie. Les plus habiles passent de la morale au juridique, étayant leur refus intuitif par des arguties qui ne tiennent pas, puis reviennent à la morale quand cela les arrange. Le Conseil constitutionnel a tranché en 1996 : « que le principe d’égalité ne s’oppose ni à ce que le législateur règle de façon différente des situations différentes ni à ce qu’il déroge à l’égalité pour des raisons d’intérêt général pourvu que dans l’un et l’autre cas la différence de traitement qui en résulte soit en rapport avec l’objet de la loi qui l’établit ».

Je voudrais d’ailleurs que l’on m’explique en quoi le fait d’être binational serait une condition « plus précaire », voire « inférieure » à la nationalité simple. Y aurait-il pour la gauche de « plus égaux que les autres » ? On peut avoir la double nationalité par défaut, sans l’avoir demandé, comme les Marocains nés en France. On peut choisir la nationalité de la France où l’on a été élevé ou bien lorsqu’on y a résidé plus de dix ans, ou encore par mariage – tout en conservant sa nationalité de naissance. On peut demander une nationalité supplémentaire (israélienne, allemande, etc.) bien que né français, si l’on y a quelque droit. Comme on le voit, la double nationalité est une liberté supplémentaire, la plupart du temps choisie volontairement.

Ce choix volontaire d’adhérer à une société (droit du sol) plutôt que d’y être contraint par les déterminismes biologiques (droit du sang) est une valeur de la République. Elle a été chantée par Ernest Renan en des termes sans équivoque. Mais c’est justement parce que l’adhésion est volontaire qu’elle peut être réversible. Le Contrat social est un contrat : qui le rompt unilatéralement doit en supporter les conséquences qui sont – comme dans tout contrat – la perte de tous les avantages consentis.

Allons-nous pleurer – avec ces bobos parisiens nantis bien au chaud dans leurs quartiers protégés des « aliens » – sur la perte de tous les « droits » (RMI, CMU, allocations familiales, aide au logement…) qui reviennent aux terroristes comme à tous citoyens ? Qui tue ses propres compatriotes doit s’attendre à être exclu de la communauté.

Malgré les bobos médiatiques dans la surenchère inepte : Hollande = Pétain (Edwy Plenel), Hollande = Hitler (Henri Leclerc). Les révolutionnaires en 1791 n’ont-ils pas déchu de la nationalité les émigrés aristos ? Les républicains de 1848 n’ont-ils pas déchu de la nationalité ceux qui persistaient à poursuivre l’esclavage ? Le Front populaire n’a-t-il pas déchu de nationalité les convaincus de haute trahison ? Le gouvernement issu de la Résistance sous de Gaulle en 1945 n’a-t-il pas déchu les collabos ? Mais, sauf pendant la Révolution, après débat judiciaire, condamnation par un tribunal et épuisement des voies de recours individuels – comme en toute démocratie.

La décision est déjà dans la loi – mais la loi en France est-elle appliquée ? Ne faudrait-il pas s’en préoccuper avant même de le coller dans la Constitution, comme si cela devenait intouchable ? Où est la volonté ? Où sont les moyens ? Ce choix présidentiel fait cuisine électorale, reprendre les arguments phares de ses adversaires politiques permet de leur couper l’herbe sous le pied – mais ni le droit ni la morale ne doivent être appelés en incantation ni déformés pour cela. Il s’agit d’une mesure symbolique pour conforter la patrie et le « vivre ensemble » – puisque la peine de mort n’existe plus.

2015 2013 creation d emplois en europe

Il cache en revanche tous les échecs politiques de François Hollande depuis son élection : sur la croissance, sur le chômage, sur le déficit, sur la réorganisation de l’État, sur les moyens de la justice, sur l’impréparation de la DGSI à gérer ce que faisaient hier assez bien les RG, sur la surveillance généralisée, sur l’application indigente de Schengen, sur la participation politique des citoyens, sur l’école… Ceux qui traquent frénétiquement les inégalités devraient plutôt se pencher sur ces questions cruciales et durables, plutôt que de gloser à longueur de prêches enflammés sur une proposition qui devra de toute façon être votée dans les mêmes termes par chacune des chambres du Parlement, puis obtenir la majorité des 3/5ème au Congrès !

Sont-ils vraiment « tous Charlie », ces indignés de circonstance ? Veulent-ils vraiment « faire barrage » au Front national – ou simplement faire du vent parce qu’ils n’ont rien à dire sur l’économie, l’État, l’éducation, la société, la guerre ?…

Gilles Kepel à propos de son dernier livre évoque « la nullité de nos élites politiques, des partis qui sont devenus des coquilles vides », « la faillite des élites françaises, qui méprisent totalement le travail universitaire et la connaissance des orientalistes » et « ces élites politiques françaises [qui] se montrent incapables de comprendre ce qui se passe dans la société, d’avoir la modestie d’aller chercher le savoir en dehors d’elles-mêmes. » Il semble avoir malheureusement raison  : le prétexte de la déchéance de nationalité ne cache-t-il pas une véritable déchéance politique ?

« Déchéance de nationalité » sur Google : Environ 1 290 000 résultats !
Ce que dit actuellement la Loi
Sur Public-Sénat – très pédagogique
Sur nationalité.net la France et les autres pays
Sur Wikipedia (trop elliptique et un peu biaisé)

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Multiculturalisme, nouvelle utopie

Le multiculturalisme consiste à croire que « la » culture n’existe pas car elle serait une essence, mais « les » cultures oui, dans leur aimable diversité.

De ce constat, il en vient à décréter que, comme toutes les cultures se valent, la culture du pays est « dominante » – donc abominable, puisque toutes sont égales.

La suite politique est donc inéluctable : le « progrès de l’égalité », inscrit mécaniquement dans le projet démocratique, doit accoucher d’une transformation radicale de la société.

Cette valse à trois temps est présentée comme naturelle, historique, inscrite dans le mouvement social. Mais il faut déconstruire cette « évidence » (les armes de la critique nous ont été données par les radicaux critiques…).

Rien d’inévitable dans ce processus, mais un véritable projet politique, volontaire, imposé par l’utopie. Il s’agit d’une politique rédemptrice qui, contrairement aux religions, propose le salut terrestre, dès maintenant. Une suite du marxisme qui a échoué dès les années 1950 avec le rapport Khrouchtchev, une suite du tiers-mondisme qui a échoué dans les années 1970 avec la dictature rigidifiée de Castro puis les massacres de Pol Pot, une suite au gauchisme éclaté entre diverses sectes intellectuelles qui a échoué à changer la vie (mais assuré de belles places de notables médiatiques aux ex-rebelles chevelus).

classe torse nu new york v1900 1925

Dès mai 68, l’exclu prend la place de rédempteur, délaissée par la « classe » révolutionnaire qu’aurait été le prolétariat (qui s’embourgeoise petitement et dont les effectifs diminuent avec le progrès… technologique). N’importe qui peut être « exclu » à tout moment : jeune, chômeur, délinquant, prisonnier, immigré, exploité, sans-abri, sans-papier… – ce qui fait du monde. Hélas en constant renouvellement, ce qui empêche ces « pommes de terre » du sac marxiste de s’agréger en purée de bonne vraie « lutte sociale ».

Rien de neuf sous le soleil : l’Esclave antique est déjà révolutionnaire avec le christianisme. Recyclé en Prolétaire par le marxisme, il devient Exclu sous le gauchisme et – désormais – « Immigré musulman » sous les multiculturels. Tous les dominants » étant d’office assimilés à des « islamophobes » (ceux qui n’aiment pas l’islam, selon l’étymologie). Sauf que les multicultureux ne disent pas de QUEL islam il s’agit : vous aimez « l’islam » en bloc, vous ? Le salafiste wahhabite des premiers temps, probablement pas – mais la suite ? L’amalgame n’est pas chez qui l’on croit…

Le récit mythique du multiculturalisme est simple comme la Genèse : il était une fois une méchante civilisation macho, blanche, occidentale et prédatrice, qui a voulu devenir maître et possesseur de la nature et a dominé le monde dès les croisades : par l’esclavage, la technique, la colonisation puis l’exploitation en usines et dans l’armée, le fascisme, le capitalisme… Heureusement, de courageux héros critiques (en écrasante majorité fonctionnaires dans l’enseignement) ont fourbi leurs armes et constitué une légion lumineuse. Par le prêche et l’invective, ils ont porté la Bonne parole, détenteurs évidents de la Vérité : delenda est Cartago, il faut détruire la civilisation occidentale, néfaste pour le citoyen, pour la femme et pour la nature !

La culture nationale est réduite au rang de culture arbitraire, imposée malgré eux aux immigrés, fils d’immigrés et descendants jusqu’à la septième génération – rendez-vous compte ! Il faut donc contester cette domination, remettre en cause ces privilèges, s’élever contre toute contrainte du passé. Seul le présent compte dans l’univers mondialisé des nomades multiculturels et en permanence connectés. Les grands Droits de l’Homme sont donc réinterprétés en petits droits à la différence. La lutte des Lumières pour l’émancipation de l’individu et de la société devient une simple lutte contre les « discriminations » – dont le mot-clé est « stigmatisation ». Nul n’a « le droit » de dire qu’untel est un « barbare », il est seulement différent. Ni qu’il est nul et illettré, mais qu’il a eu une enfance malheureuse. Ni qu’il est un fou dangereux, mais que la société n’a pas su l’accueillir. Ben voyons !

ignorer mediavores

Ces gens nous décrivent un monde idéal de Bisounours où toute politique sera morale, où la citoyenneté se confondra naturellement avec l’humanité (en attendant les gentils Aliens venus d’ailleurs), où la terre entière se fera sans frontières, réconciliée. Il nous faut donc nous ouvrir à l’autre – tête, cœur, cuisses et fesses – justement parce que l’Autre n’est pas nous et que nous sommes coupables de méchanceté à le repousser (si lui vous repousse, ce n’est JAMAIS de sa faute).

Les identités briment, cassons les codes ! Devenons indifférents aux différences, car appartenant au passé, aux héritages. Chacun choisira ses appartenances au gré de son jeu social et de l’humeur du temps, entièrement au présent ; Il en changera au gré de ses fantaisies, de ses rencontres. Le bout de l’individualisme est le narcissisme et l’autocréation : Dieu ma bite, dit le curé humoriste.

Avant la Chute (ce néolithique qui a cultivé les champs, donc introduit la propriété privée…), l’humanité était une et indifférenciée (qu’en pensent les Neandertal génocidés d’un bon coup de silex sur le crâne, ou les Cro-Magnon du paléolithique qui se bouffaient parfois entre eux ?). Hélas, Babel vint (euh non, ça c’est dans la Bible) – disons que les sociétés se sont « différenciées » (oh le vilain mot !) et se sont donc fait la guerre. Exigeant la création d’États, donc de surveillance par le recensement, le paiement d’impôts, l’édiction de lois contraignantes. Ce qui a embrigadé dans l’armée, enchainé aux champs et rempli les prisons : rien que de l’esclavage et de l’exploitation, tout ça ! CQFD.

Il faut donc « revenir » (mais ce ne serait PAS réactionnaire !) à ce temps béni d’avant pour que s’accomplisse le Progrès (comprenne qui pourra de cet oxymore). Il faut donc éduquer, endoctriner, s’indigner pour éradiquer les « phobies » et rééduquer ou emprisonner les « phobes ».

Ne serait-ce que critiquer cette conception curieuse de la « multiculture » devient une pathologie. Dès lors, rien à discuter, on énonce péremptoirement et tout intello qui veut rester dans la bande doit, sous peine d’excommunication par ses pères pairs, établir un cordon sanitaire médiatique autour des « méchants ». Privés de télé, de parole, d’éditeurs, de compte-rendu dans les journaux : ils n’existent plus.

Mais, hélas ! le peuple a dangereusement peur de cette diversité tant prônée. La culture, il n’y comprend déjà pas grand-chose, alors la multiculture, c’est pire ! Il est donc conseillé de transférer la souveraineté politique des élections vers les tribunaux et les administrations. Ces lieux d’entre soi technocratique, où le citoyen ne contrôle rien, permet de condamner les « propos racistes » (même quand il s’agit de dérives religieuses), d’assurer le « droit à la différence » (même quand il empiète sur la liberté d’autrui), de forcer la mixité sociale dans les collèges (mais pas la mixité des sexes à la piscine), d’obliger au logement social dans toutes les communes, de supprimer l’allemand bilingue au profit de l’arabe possible pour tous, d’imposer le « genre » (qui n’existe pas) au titre de l’éducation sexuelle, et d’exposés sur la Shoah ou sur l’immigration durable en place de l’histoire nationale (qui donnerait pourtant un sens aux « valeurs de la République » également prônées par ailleurs).

Cette bienveillance naïve du tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil, ces aimables différences valorisée comme autant de « richesses » par les Hidalgo et autres multicultis – que valent-elles face à une kalachnikov maniée par des illettrés fanatisés de religion différenciée ? Dans cette utopie multiculturelle, non, vraiment, la démocratie n’y trouve pas son compte.

Je ne suis pas multiculturel mais ancré dans ma culture. Ce n’est QUE parce que je sais qui je suis et ce à quoi je crois que je peux sans malaise me confronter aux autres cultures du monde. Pour lesquelles j’ai de la curiosité et une envie d’apprendre. En témoignent tous ces voyages un peu partout sur la planète, chroniqués régulièrement sur ce blog. L’inverse absolu de ces paumés dépressifs en pleine adolescence qui tuent au nom d’Allah : eux n’ont pas eu de culture – puisque toutes se valent – ni la nôtre ni la leur, ce pourquoi ils se sont précipité dans la première secte de l’islam qui leur a fait signe.

Je crois cette utopie multiculturelle dangereuse, car fermée sur elle-même (comme souvent les utopies). Ce n’est pas ma conception de la participation citoyenne, ni du vivre ensemble.

La multiculture sur ce blog

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Morale et politique

Qui s’intéresse à la politique connait bien sûr les deux éthiques du sociologue allemand Max Weber : l’éthique de conviction et l’éthique de responsabilité. La première s’en tient aux Grands principes, la seconde examine les conséquences de ses décisions. La conviction est donc une position plus confortable, puisqu’elle dispense de penser et de prévoir ; elle affirme : c’est comme ça !

Notons que l’éthique (traduction française de l’allemand) est plutôt ce qui devrait être, tandis que la morale serait ce qui se pratique en termes de normes. Conviction et responsabilité vont donc plus « ce vers quoi l’on doit tendre » qu’elles ne sont des positions tranchées en noir et blanc – celles que les petits esprits (et surtout les médias) croient voir s’affronter, ayant ainsi l’illusion de vivre l’Histoire.

Weber les 2 ethiques

Lorsqu’on ne veut pas débattre d’un sujet, le recours aujourd’hui à la Morale est comme hier le recours à Dieu : vous n’avez qu’à croire, il n’y a rien à discuter !

Morale et politique sont donc antinomiques, tout comme la religion et la démocratie : qui est sûr et certain de détenir la Vérité unique ne voit pas l’intérêt d’en débattre ni de négocier les commandements. Ses opposants doivent se soumettre, tout simplement – puisque Dieu l’a dit. Si la religion a été reléguée dans l’ordre du privé, l’ordre du politique n’admet que la neutralité. Il n’y a que l’islam, religion suivie par des croyants venus de pays autoritaires, ayant peu investi dans l’éducation et emplis de ressentiment envers l’ex-colonisateur occidental, qui refuse encore la neutralité de l’espace public – du moins dans ses franges littérales, wahhabite ou salafiste.

Mais il n’y a pas que la croyance en Dieu qui conduit à ce genre de confusion entre privé et public : la croyance progressiste ou les tenants de l’Histoire en marche ont la même conviction d’avoir raison contre tous. Il y a donc une morale religieuse et une morale laïque aussi bornée l’une que l’autre quand elles confondent les ordres. La seule expression permise est pour elles le slogan du Credo ou « l’indignation » morââle. Brailler n’a jamais fait avancer les choses, c’est seulement affirmer le droit du plus fort – vous savez, comme les singes qui se défient en braillant et en se tapant les pectoraux.

priere selon mathieu ricard

Chacun peut mettre ce qu’il veut dans « l’identité nationale », j’en ai parlé déjà, mais le concept en lui-même n’est pas à rejeter comme « immoral » ou « fasciste » – d’autant que 82% des Français se déclarent « fiers » de leur identité nationale (sondage Cevipof, p.63). Il s’agit des valeurs communes et des mœurs admises qui permettent de vivre ensemble en bonne intelligence : en France la liberté d’aller, de créer et de s’exprimer, une certaine égalité fondée sur le mérite, la solidarité sociale – et la laïcité envers toutes les croyances (elles sont libres d’expression – dans la limite de la liberté des autres et de la vie collective). Cette « identité » est donc légitime et respectable ; le populaire, qui s’en revendique avec des mots peut-être frustes pour les intellos de gauche – et avec l’outrance propre à ceux qui ne sont pas entendus depuis une génération – ne peuvent pas être méprisés au nom de la Morale par l’élite autoproclamée. Qui t’a fait roi ?

Opposer la Morale à la crainte, dans le cas d’immigration massive de groupes entiers, ce n’est pas faire de la politique, c’est asséner un devoir – sans en discuter. Qu’il vienne en quelques mois plusieurs centaines de milliers de musulmans en France, est-ce vraiment négligeable ?

Doit-on faire preuve de compassion ou de bon sens ? Un peu des deux, serait-on tenté de dire, pragmatique. Mais la compassion est de mise pour les individus, est-elle de mise pour les groupes entiers ? Est-ce du même ordre d’accueillir un malheureux chez soi, ou d’accueillir tout son quartier ?

La vraie question, cependant, est celle du possible – donc des conséquences de ses décisions : la France a-t-elle les capacités et les moyens d’accueillir toute la misère du monde ? (même si elle en prend sa part – ajoutait Rocard). La cohésion nationale, déjà chancelante, en sera-telle renforcée ou un peu plus minée ?

censure mediavores

Jusqu’à nouvel avis, la France est composée de Français. D’origines diverses peut-être, mais qui ont en commun un certain nombre de choses qui forment cette « identité » que les bobos nomades mondialisés ne veulent pas voir. Ne faut-il pas leur demander, aux Français, ce qu’ils en pensent – au lieu de leur asséner des vérités toutes faites au nom de la Morale édictée par les seuls intellos ?

  1. Aux politiques d’expliquer en quoi ces musulmans-là fuient justement l’intégrisme et ne devraient pas reproduire chez nous ce qu’ils ont subi chez eux.
  2. Aux politiques d’expliquer en quoi la guerre de Bush en Irak et en Afghanistan a été une stupidité, en quoi la guerre de BHL et Sarkozy en Libye a été une imbécilité, en quoi l’inertie Obama face à Assad en Syrie, le laisser-faire OTAN au double-jeu turc et le refus de participer à l’action russe aide en quoi que ce soit à résoudre l’expansion de l’état islamique et la guerre civile – qui produisent toute cette immigration. Et pourquoi ces gens viennent en Europe et pas dans les pays musulmans alentour, leurs « frères » – si l’on a compris vaguement ce qu’est une « religion ».
  3. Aux politiques d’expliquer en quoi le multiculturalisme est une richesse ou un mélange indifférencié, en quoi il produit des étincelles de nouveauté ou des explosions d’incompatibilité.
  4. Aux politiques d’expliquer en quoi cette masse de nouveaux arrivants ne va pas ponctionner l’aide sociale des citoyens qui payent déjà beaucoup d’impôts mais participer aux cotisations et taxes en travaillant (s’ils sont autorisés à travailler…).
  5. Aux politiques d’expliquer pourquoi, malgré le chômage massif français, ces travailleurs prêts à accepter n’importe quel boulot à n’importe quel prix pour s’en sortir, ne vont pas prendre les emplois disponibles et éjecter ou paupériser les natifs, mais créer de nouveaux besoins, donc de nouvelles activités de production et d ‘échange.

C’est difficile ? Mais pourquoi la politique – avec ses privilèges et ses prébendes – serait-elle un métier facile ?

Qui revendique les votes de ses concitoyens doit au moins se préoccuper de ce qu’ils pensent.

Allez, politiciens, au boulot ! Ayez – pour une fois ! – la force de conviction de votre soi-disant éthique.

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Voter pour revendiquer l’histoire et la culture

Je n’ai pas commenté à chaud le premier tour des régionales parce que j’avais annoncé la défaite de la gauche comme celle de la droite quelques jours avant, dans une note que personne n’a commenté. « Inutile d’en appeler à la Morale, les gens savent bien ce qu’ils veulent : des hommes nouveaux et des idées nouvelles, pour régler les problèmes nouveaux et les questions nouvelles… » Les vieux candidats des vieux partis éculés, qui ressassent sempiternellement le même discours depuis trente ans : assez !

Évidemment, la Morale a été convoquée à gauche pour vilipender le résultat du scrutin et stigmatiser les électeurs fautifs… L’irruption du Front national a suscité, par réflexe de caste depuis 2002, des cris d’orfraie, des indignations morales, une « leçon » de maîtres d’école donnée aux sales gosses de la classe priés d’être sage pour écouter la bonne parole humaniste, universaliste et socialiste. Le pire, après Manuel Valls, aura peut-être été Jack Lang, ce vieux cabotin toujours avide d’être encensé et aimé, qui en a rajouté dans la surenchère dégoulinante, n’hésitant pas à traiter de « crétinisme » des propos sur la France tenus par Marion Maréchal-Le Pen – alors même qu’il les tronquait et les déformait. Belle leçon de stalinisme moral qui fait fi de la vérité des mots comme de la réalité des faits.

Cela montre une fois de plus que faire la morale ne sert à rien, mieux vaut donner l’exemple de sa probité et proposer un projet positif concret pour aller de l’avant (tout ce qui manque au parti Socialiste). Projet qui s’appuie sur l’histoire et sur la culture, mais projet tout de même – qui est bien autre chose qu’un catalogue de mesurettes bobos pour gérer l’existant.

L’histoire ne se répète jamais car elle va toujours de l’avant, mais elle peut revenir sur ses pas car les êtres humains ne changent que très lentement – sur des millénaires. Autrement dit, ils ne changent pas sur les trois ou quatre générations qui coexistent dans une même époque. Ils ne changent pas personnellement.

Ce qui peut changer, c’est la culture, cette mentalité collective, et l’éducation qui doit la transmettre.

  • Il suffit de regarder trente ou quarante années en arrière pour constater que la culture s’est appauvrie par l’américanisation consumériste du monde, véhiculée par la télévision, le cinéma et les gadgets technologiques.
  • Il suffit de regarder vingt ou trente années en arrière pour mesurer combien l’éducation s’est avachie, au fil des réformes « égalitaires » – dont on constate pourtant qu’elle crée des inégalités croissantes en France.

2015 12 regionales 1 tour

Qu’est-ce que la France, la culture française, l’identité du pays ? Ce n’est pas une essence mais une construction sur des siècles. Contrairement aux Jack Lang, nomades hors sol qui se veulent universels parce qu’ils ne se sentent de nulle part, je ne crois pas que les identités soient interchangeables. Ni que l’islam ait apporté grand-chose à la culture française, au droit et à la philosophie ; un peu en médecine, et pour avoir transmis les textes antiques, très peu en architecture, et quelques mots de la langue – pas plus. La part celtique, germanique, romaine, judaïque et même grecque est plus forte sur les siècles que la part musulmane. C’est ainsi : tous les apports ne sont pas égaux.

Le texte que citait – habilement – Marion Maréchal-Le Pen dans le discours fustigé par Jack Lang venait de l’historien français juif résistant Marc Bloch dans L’étrange défaite, écrit juste après l’effondrement de 1940. Il dit : « Il est deux catégories de Français qui ne comprendront jamais l’histoire de France, ceux qui refusent de vibrer au souvenir du sacre de Reims ; ceux qui lisent sans émotion le récit de la fête de la Fédération ». La France est gauloise et celtique, un peu grecque via Marseille, franque et païenne, gallo-romaine et chrétienne, centralisée par les rois en lutte contre les féodalités, standardisée par la Révolution dont Napoléon 1er a poursuivi le tropisme jacobin parisiano-centré, se méfiant des provinces et des particularismes. La France s’est libéralisée avec le siècle 19ème, est devenue république en 1875, puis socialiste et colonisatrice pour diffuser l’universalisme moral dans le monde-enfant (ainsi croyait-on à l’époque de Jules Ferry).

La guerre de 14, cette imbécilité nationaliste, a conduit les citoyens à s’arracher à la terre et aux limites étroites de leur village pour connaître d’autres gens et d’autres mondes (j’ai ainsi un grand-père qui a vu Thessalonique), puis à se méfier de l’État impérieux qui décide de la guerre d’un trait de plume, comme des élites gouvernantes qui s’empressent de se planquer.

L’après-guerre a donc vu, en réaction à cette boucherie inutile, la montée de l’anarchisme potache style Dada et Surréalisme, avec les plaisirs sexuels et les scandales des Années folles, en même temps que la montée d’un populisme anti-élite et antiparlementaire, avec appel au Chef capable de mener la nation – à gauche avec Staline, à droite avec Mussolini, Franco et Hitler, puis Pétain. L’itinéraire d’un Jacques Doriot, communiste très populaire, dérivant naturellement vers le fascisme, est éclairant.

Ce n’est qu’après-guerre, dans le souvenir de la Résistance devenu mythe national de régénération française, que l’État-providence a été mis en place, sous De Gaulle comme sous Mitterrand. Jusqu’au rattrapage par la réalité du monde : la mondialisation du pétrole, puis des échanges, avant l’émergence des pays ex-sous-développés comme la Chine, l’Inde et le Brésil, venus désormais concurrencer les vieilles industries nationales obsolètes et trop chères de nos pays développés.

La France n’a pas su s’adapter.

  • En cause l’ambiguïté de Mitterrand, ayant choisi en 1983 la rigueur pour rester dans l’Europe tout en gardant un discours de parenthèse en attendant que tout redevienne comme avant – attitude qu’a repris sa pâle copie François Hollande.
  • En cause aussi le trop long règne de Chirac, deux fois Premier ministre et deux fois Président, ce Fout-rien magistral qui considérait, après son maître Queuille, qu’il n’est pas de question que l’absence de solution ne suffise à résoudre. Au lieu d’entreprendre le changement dans la douceur avec le temps, rien n’a été entrepris, exigeant désormais l’urgence pour tout, sans négociation faute de temps !

C’est cette longue histoire qu’il faut avoir en tête pour comprendre combien, aujourd’hui, la contestation d’entre-deux guerres resurgit. Comme hier, les élites ont failli, le parlementarisme s’égrène en bavardages souvent inutiles et en lois empilées, dont certaines ne sont jamais appliquées. L’éducation s’enlise dans la démagogie, cherchant désespérément à adapter son discours au monde actuel de l’Internet et du mobile – tout en conservant des pratiques d’un autre âge que le zapping du net, l’hyperactivité due à la chimie des sucreries, et l’irrespect général pour tout adulte ne permettent plus – puisque tout le monde a « des droits », tout le monde est égal. À quelles vertus pédagogiques peuvent servir les notes-sanctions de 0 à 20, le prof sur l’estrade, les garçons assis bien sages une heure entière comme des filles (alors que leurs hormones sont plus éruptives), et les cours magistraux « délivrés » d’en haut ?…

Les pays voisins n’ont pas le même rapport à l’histoire que nous, car leur État ne s’est pas créé au forceps comme la construction artificielle de nos rois (l’Angleterre est une île, l’Italie et l’Espagne des péninsules, l’Allemagne une mosaïque fédérale de régions très décentralisées, etc.). Nous ne pouvons donc pas prendre exemple sur eux mais trouver en nous les ressorts pour l’avenir. Ce que la gauche ne sait pas faire, pas plus que la droite monopolisée par Sarkozy (le reste de la droite, curieusement, se tait).

Mais nous pouvons prendre exemple sur les pays voisins pour adapter notre Éducation nationale : Suédois, Allemands, Anglais réussissent mieux pour moins cher : n’y aurait-il pas quelques leçons à en tirer ?

Parce qu’en France la culture n’est plus transmise. François Hollande ne lit jamais rien qui soit littéraire ou scientifique, il ne discourt que platement comme un haut-fonctionnaire formaté ENA. Sa ministre Belkacem casse tout ce qui marche – pas de jaloux – au prétexte de médiocrité égale pour tous. Nicolas Sarkozy est inculte, malgré ses efforts d’assimiler des fiches, et confond la salade et le séné, tourneboussolé avec tourneboulé. Ce qui vaut bien la bravitude de Ségolène Royal…

vote jeune front national regionales 2015 harris

L’analyse des votants FN montre que ce sont les jeunes peu éduqués qui sont les plus abstentionnistes mais aussi les plus partisans Le Pen. Contrairement aux plus âgés, marqués par l’histoire et leur éducation. La faute en est clairement à l’école et au système administratif du Mammouth qui ne savent pas transmettre, en faisant de la Shoah ou de la colonisation des « scies » qui ennuient – et suscitent par réaction leur négation. La faute aussi aux vieux politiciens qui s’accrochent ou qui se mêlent de Morâââle comme Jack Lang – 76 ans – plus vraiment en phase avec la société malgré son jeunisme exacerbé.

Place à un nouveau personnel politique, place au retour à l’histoire et à la culture française ! Tel sont aussi les messages du vote. Ce qui représente moins un « fascisme » (nous ne sommes plus dans l’histoire du XXe siècle) qu’un appel à retrouver la France – son histoire et sa culture dans toutes ses composantes (et pas seulement celle des immigrés ou celle des nomades américanisés).

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Pour 2017 : gauche menteuse et droite écartelée

François Hollande ne cesse de répéter que la reprise est là, que le chômage va baisser… depuis trois ans. Messires ânes ne voient rien venir – or ils sont électeurs et en ont marre des supermenteurs. A la journée des dupes, les gouvernants ne sont pas les maîtres – puisque l’on reste en république, avec droit de vote égal pour tous.

Mais si tous sont mécontents, nul ne voit d’alternative.

L’indignation se suffit à elle-même, bobo contente de soi, elle rentre chez elle pour jouir de son petit confort et de son cercle étroits d’amis – sa morale est sauve. La politique ? Bof… 16% des Français déclarent faire confiance à François Hollande, ils s’en foot, préférant sport+ au grand journal+, les passes sur le terrain aux passe-droits des passe-partout politicards. Pire ! La présidentielle 2017 ne verrait-elle pas revenir le duo de bras cassés que l’on a assez vu, les Laurel et Hardy gauche et droite ? « Ras l’bol », dit vulgairement Martine Aubry d’un ministre : que ne peut-on dire alors d’un ex-président et d’un futur ex-président ! C’est toute l’offre politique qui est refusée en bloc, les malgré-nous refusant le déjà-vu du Sarkozy-Hollande 2012, 85% des Français ayant le sentiment que les hommes politiques ne se préoccupent pas d’eux (enquête Cevipof p.21).

Hollande échoue déjà, même s’il lui reste un an et demi et nul adversaire dans son camp ; Sarkozy ne réussit pas, parce qu’il est revenu trop tôt, dans un parti écartelé par les querelles de bac à sable des Coppé-Fillon. Hollande garde son allure bonhomme qui ne dit pas ce qu’il pense et agit sans le dire tant il a peine à décider quelque chose de clair ; Sarkozy accentue ses défauts personnels comme ses écarts politiciens. Tous deux veulent tout et son contraire, autrement dit rien : le rassemblement dans la désunion. 59% des Français n’ont confiance ni dans la droite ni dans la gauche de gouvernement pour gouverner le pays (sondage Cevipof p.40)

  • A gauche, le choix de l’Europe a été fait par Mitterrand 1983, ce qui n’a jamais été remis en cause. Avec pour conséquence de coller à la politique européenne – largement libérale – sans pouvoir peser autrement qu’en Grands principes (dont tout le monde se fout dans toute l’Europe – même les Grecs qui préfèrent du concret – sauf le cercle étroitement germanopratin « de gauche »). Or le libéralisme, c’est la régulation, pas le laisser-faire du plus fort. Faut-il être borné pour ne pas même « observer » ce qui se fait concrètement chez nos voisins « libéraux » ?
  • A droite, le choix de récupérer les déçus qui lorgnent vers le Front national ne permet pas d’allier centristes et droitistes faute de clarifications – largement mal vues de la caste médiatique – sur l’économie, le travail et l’immigration, ni sans pouvoir peser autrement qu’en Grandes déclarations d’intention (dont tout le monde se fout tant l’original est toujours préférable à la copie, à l’extrême droite comme à l’extrême centre). Alain Juppé ? Ce serait sans la droite de la droite ; et a-t-il la volonté de tuer, ce catholique de l’autre joue, pour gagner contre un Sarkozy sans pitié ?

Est-ce à dire que les extrêmes vont en profiter ? Faute de Podemos ou de Syriza (les Indignés se contentent de blabla), les partis à gauche de la gauche de gauche (en perpétuelle surenchère de toujours plus à gauche) et à droite de la droite (sans surenchère ici) devraient théoriquement voir leurs scores augmenter. Sauf que…

A gauche, les Mélenchon et Duflot ne font pas recette, grandes gueules sans alternative crédible, politiciens déjà vus jusqu’à la nausée, amateurs de com’ en pire que les autres, la surenchère valant chez eux argument. Surtout qu’ils honnissent les « frontières » et appellent au grand mélange de tous contre tous dans l’internationale prolo-écolo du genre (humain ?). Rien que le vendredi 13 et la COP des copains montrent combien les Grands mots sont de grands maux – et que la vraie politique se fait au ras de terre des négociations entre intérêts divergents.

melenchon a l index

Reste la droite, fermement campée par une femme, une blonde, une avocate. Le Front national est un parti atypique parce qu’il occupe certaines fonctions électives (locales) mais ne participe pas – ni n’a participé – à « la chienlit » parlementaire ni gouvernementale que les râleurs vilipendent. Il est donc dedans et dehors, légitime à gouverner mais soigneusement abstinent. S’il attire, c’est qu’il paraît neuf.

  • Les vrais votants FN convaincus de préférence nationale et de repli sur soi « frontières-cocorico-race blanche » sont probablement minoritaires – et plutôt encartés militants ;
  • les tentés d’essayer autre chose contre « la dépossession européenne, le guichet ouvert des aides aux non-citoyens et la répugnante repentance à répétition des bobos pusillanimes » sont probablement majoritaires – sympathisants non encartés et votant.

Mais le FN n’attire pas outre mesure, tant le saut dans l’inconnu fait peur au grand nombre. Gageons qu’une série de députés Front national ou Rassemblement bleu Marine, et pourquoi pas ministres un jour, feraient retomber dans la bonne vieille politique de la négociation et du compromis l’aura de pureté et de volonté actuelle du parti – mais en attendant la menace est là.

Les attentats aussi : ils ont fait passer la poussière sous le tapis au-dessus.

Ils ont pointé le déni réitéré de la gauche et de François Hollande dans sa campagne 2012 ; ils ont pointé la faible efficacité des mesures Sarkozy, pourtant annoncées à son de trompe avant 2012. Que peut-on contre la bureaucratie d’État et l’empilement des niveaux hiérarchiques où chacun, dans la police comme dans les services, est jaloux de son petit pouvoir ? Sans volonté présidentielle lisible et affirmée, pas de coopération – mais le petit traintrain du c’est-pas-moi-c’est-l’autre, du qui-manipule-qui, et cela dans le cadre inamovible des trente-cinq-heures et du budget-en-baisse-constante.

Le problème, c’est l’islam. Certes pas dans sa version classique de religion du Livre comme les autres, mais dans sa version intégriste complaisamment financée par des « alliés » du Golfe, Arabie saoudite et Qatar en tête. Qui dénonce l’isme de l’islamisme ? Quel intello de gauche ? Quel politicien de gauche ? Et pourtant, 56% des Français pensent (avant les attentats du vendredi 13) que l’islam est une menace pour la République française (sondage Cevipof p.49). Hollande est dans le « c’est pas bien » de père la morale, Valls est dans le « vous serez puni » de maître d’école – mais les causes ? L’école, l’enseignement de l’histoire, la repentance, le respect de la loi, la nationalité accordée sans cérémonie, le déni des statistiques et des « incivilités » – du moment qu’elles sont politiquement incorrectes – qui en parle ? Qui les traite ? Belkacem et son programme de naufrage ? Qui distingue ce qui est réaliste de faire et ce qui ne dépend pas de la politique ?

L’impensable doit être pensé, AVANT de devoir panser les plaies de ceux qui l’avaient bien dit et se sentent insécurisés. Pourquoi parle-t-on désormais plus de « république » que de « démocratie » depuis quelques années ?

  • Parce que la gauche a failli, dans le socialisme réel des « démocraties » populaires d’hier bien sûr, mais aussi parce qu’elle n’a pas su renouveler aujourd’hui la participation politique. Malgré ses défauts criants, Ségolène Royal avait au moins écouté la leçon de Pierre Rosanvallon sur la démocratie participative – Hollande s’est assis dessus.
  • Parce que la droite a vu le danger Front national, qui se revendique haut et fort « républicain », et a donc fait de la com’ en changeant le nom d’UMP en « Les Républicains ». Mais les électeurs voient-ils quoi que ce soit de différent dans les idées ou le programme ? Quand les mots ne recouvrent pas les choses, les mots sont dévalués – et alors les poings parlent, chez les électeurs les bulletins de vote.

Inutile d’en appeler à la Morale, les gens savent bien ce qu’ils veulent : des hommes nouveaux et des idées nouvelles, pour régler les problèmes nouveaux et les questions nouvelles que le monde fait surgir sans cesse jusque chez nous. L’islam et ses conversions, l’immigration musulmane (qui, curieusement, ne va pas dans les pays musulmans), la préférence pour le chômage des privilégiés « inclus » (syndicats en tête, beaucoup trop fonction publique), l’Union européenne technocratique et trop étendue, le millefeuille administratif et le poids des absentéistes chez les fonctionnaires, les règlementations empilées qui font carcan, l’imbécilité de l’Administration qui punit l’artisan boulanger parce qu’il travaille sept jours sur sept – volontairement…

Tous ces vieux textes obsolètes, ces services inutiles, ces règles inadaptées, cette morale d’un autre temps : qui va les faire bouger ? Qui va distinguer le meilleur du pire ?

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Français terroristes : que faire ?

Les massacreurs du Bataclan et des cafés bobos, les terroristes qui se sont fait sauter au stade de France et à Saint-Denis (plus celui qui est encore en vie pour n’avoir pas osé) étaient Français. D’origine immigrée arabe, mais nés et élevés en France, « sous la mère » si l’on ose accoler cette mention de qualité bio.

Ils ont connu ségrégation sociale, difficultés scolaires, petite délinquance, radicalisation religieuse de quartier et dans les prisons, emprise du financement saoudien et qatari donc de la version littérale salafiste de l’islam, rigidification laïque sur le voile, le halal, la piscine, les prières dans la rue, les minarets des mosquées, la question palestinienne et les conflits en Afghanistan, en Irak, en Syrie, la chienlit des printemps arabes « démocratiques ». Cela n’excuse rien ; cela permet d’analyser leur cheminement.

Comme le dit depuis des décennies Marcel Gauchet, toute religion se fond peu à peu dans la modernité, les réactions intégristes étant justement le symptôme qu’elles se diluent. Cependant, comme le monde est désormais global, Internet livrant opinions, slogans et vidéos de tout, en temps réel, ce qui demeurait friction culturelle ou adaptation malaisée devient aujourd’hui conflit identitaire, voire choc moral des civilisations. Ce pourquoi cette troisième ou quatrième génération issue d’immigrés s’intègre moins bien que les précédentes. Tout est plus dur pour la jeunesse, mais encore plus pour la leur, car leur visage et leur patronyme sont connotés.

musulmans exclus

Mais leur violence ne peut plus être vue seulement comme conséquence des discriminations sociales ainsi que le logiciel de gauche tend à le mouliner en boucle :

  • il y a violence du monde et de ses conflits au Moyen-Orient
  • il y a la violence de l’islam des premiers temps, réavivée par la lecture littérale du Coran
  • il y a la violence mimétique de l’adolescence et des fratries qui se monte volontiers la tête et se pose par la posture virile vengeresse pour exister dans une société qui valorise plutôt le savoir et l’intelligence.

Dans la sous-culture des banlieues françaises, les désaffiliés sont parfois victimes (ce n’est pas la majorité) – mais s’enferment dans la haine. Ces « exclus » ne sont pas de nouveaux Christs rédempteurs du genre humain, pas plus que des néo « prolétaires » dont la classe serait porteuse d’avenir radieux. Ils sont plutôt solitaires, dépressifs, recherchant la gloire et la fraternité comme compensation. Le pèlerinage en Syrie a fonction de voyage initiatique, dont ils reviennent soit hantés parce qu’ils étaient partis pour apporter de l’aide et qu’ils n’ont trouvé que les horreurs de la guerre – soit décérébrés, enveloppant de « sacré » leur violence ultime, tout esprit annihilé par le suicide programmé au nom d’Allah par d’habiles manipulateurs d’ex-services secrets de Saddam Hussein.

se faire sauter en slip

Être un héros n’est pas facile, et la religion semble offrir une voie rapide :

  • Elle permet d’assimiler un savoir déjà écrit et contenu tout entier dans le Coran – plutôt que des années scolaires prolongées aux perspectives sans cesse repoussées.
  • Elle permet de se voir assigner une place, garçon ou fille, avec des rites de discipline et une communauté d’entraide.
  • Elle permet d’inverser les rôles, d’insignifiants rasant les murs à juges impérieux de cette société qui les a oubliés, méprisés ou rejetés – société qualifiée facilement « d’impie » ou d’hérétique. Faites la guerre, pas l’amour : la kalachnikov est plus facile à manier pour tisser des relations de domination avec les autres que la bite pour se faire accepter des filles ; se faire sauter une seule fois pour toutes assouvit la frustration de ne pas être autorisée à se faire sauter maintes fois – c’est parfois aussi trivial que ça.

Le rêve de toute-puissance permet de se voir comme Exécuteur de Dieu, bras armé du divin. Ce pourquoi on se met en images, contrairement aux préceptes de l’islam mais selon le narcissisme de la jeunesse moderne.

se faire sauter ados

Dans l’ordre inverse de cet engrenage individuel, social et culturel, il serait donc nécessaire de :

  1. Désendoctriner les néo-convertis, plus royalistes que le roi dans leur ignorance des textes et de l’histoire
  2. Ventiler les prisons, pour que les radicaux ne subvertissent pas les tièdes
  3. Soigner la délinquance par d’autres mesures que la prison
  4. Offrir d’autres perspectives que le trafic, le racket ou le vol à la jeunesse des banlieues
  5. Former des imams français en France et contrôler étroitement les contreparties exigées des financements étrangers
  6. Réformer l’école (éducation au statut de citoyen libre) en n’y envoyant pas les profs débutants, mal formés et laissés pour compte par la sacro-sainte Administration (dont le seul but est de s’en laver les mains)
  7. Réhabiliter l’esprit français, universaliste mais ancré dans l’histoire (finie la repentance), les grands exemples des classiques (finie la démagogie des chansons de rap en cours de littérature), l’usage du grec ancien remettant tout le monde à égalité et décentrant la culture (alphabet à réapprendre pour tous, période hors des conflits actuels, matrice de la civilisation occidentale mais surtout de la laïcité et de la démocratie universelle)
  8. Faire montre de plus de tolérance (une fois l’identité de culture réaffirmée comme ci-dessus), croire en Allah ne faisant pas de vous ipso facto un terroriste en puissance, être religieux ne voulant pas dire rejeter la république ni la vie en commun. Liberté de croire, égalité de toutes les croyances pour l’espace public, fraternité de la vie commune par la tolérance mutuelle : la notion de « blasphème » est abandonnée depuis 1789. Pas de différentialisme à la Terra Nova ou à la Wievorka, pas de laïcité soupçonneuse et interventionniste à la jacobin-socialiste aimant tout régenter – mais une laïcité libérale : celle de ne pas intervenir dans la sphère privée.

Il y a un long travail à accomplir pour changer les mentalités…

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Islam historique

Ibn Khaldoun, historien arabe andalou de l’islam médiéval, est né en 1332 et est mort en 1406, à 74 ans. Il est issu d’une tribu yéménite qui a émigré en Espagne dès les débuts de la conquête, au 8ème siècle. Il connait bien sûr enfant le Coran et les hadiths, apprend le droit et la jurisprudence islamique. Adolescent, il poursuit ses études à l’université Zitouna de Tunis où il s’initie aux mathématiques, à la logique et à la philosophie auprès d’Al-Abuli, une célébrité d’époque. Il étudie également l’astronomie et la médecine. Ibn Khaldoun lit Platon, Aristote et d’autres penseurs grecs traduits en arabe.

Adulte, il obtient quelques fonctions auprès des divers sultans qui se renversent les uns les autres, ce qui lui permet de voyager. Il rencontre même Tamerlan. Mais c’est dans le Livre des exemples qu’il médite sur l’histoire universelle… précédée d’une introduction en trois volumes.

ibn khaldoun le livre des exemples

L’historien se fait alors sociologue pour conter l’essor d’une civilisation. Pour lui, le pouvoir d’un groupe tient à la cohésion sociale, souvent d’origine ethnique (les clans de parenté). Ce sont ensuite les intérêts et les comportements qui fondent une communauté, laquelle impose sa souveraineté et crée un ordre de civilisation. La religion est l’un des éléments de la civilisation, superstructure soumise (comme chez Marx) à des déterminismes matériels et aux intérêts qui en découlent. À chaque phase de l’évolution sociale correspond un type de comportement religieux. La religion n’est pas le dessein de Dieu car le sentiment religieux se dénature en même temps que se délitent les liens de de solidarité du groupe.

La dynamique du violent et du productif est à l’origine de l’histoire arabe. Ibn Khaldoun explique la conquête fulgurante par quelques milliers de bédouins d’environ 35 millions de sujets perses et byzantins jusqu’en Espagne, de 634 à 720, par l’écart entre des guerriers résolus et des peuples désarmés. Les producteurs sont riches, donc mous et pacifiques ; ils se soumettent à qui les protègent, la liberté ne les intéressent pas, seule la prospérité est pour eux essentielle. Ils font soumission donc volontiers aux loups faméliques ultra violents, qui les exploitent mais sans jamais tuer la poule aux œufs d’or. Les sédentaires sont conquis avant même que les conquérants ne se manifestent… Ainsi la France en 40.

Telle est bien cette geste mythique que « l’état islamique » tente de reproduire. Quelques milliers de djihadistes sans pitié asserviraient à « la foi » (mais surtout aux intérêts matériels des nouveaux maîtres), quelques dizaines de millions de pacifistes productifs proche-orientaux et européens, nombreux et grassement imposables. Le moyen-âge a montré combien 2% de la population pouvait s’imposer aux 98% restants si sa volonté de puissance était sans faille. Lénine a réitéré l’expérience sur l’immense territoire russe, non sans mal mais avec un certain succès. Il suffit donc d’en revenir « aux origines » de la dynamique musulmane pour retrouver la puissance et la gloire.

Mais les daechistes n’ont pas lu jusqu’au bout Ibn Khaldoun. Celui-ci note aussitôt que les conquêtes ne durent pas. Dès que l’État prédateur est installé par les guerriers pour ponctionner l’impôt, ces mêmes guerriers deviennent de peu d’utilité. Jouent alors les fameuses bases matérielles des intérêts bien compris, et c’est le système d’État qui assure la protection, plus les guerriers personnellement, qui voient s’effriter peu à peu toutes leurs solidarités claniques. Le sultan veut se dégager de sa tribu pour assurer son pouvoir personnel et appelle, pour ce faire, des sédentaires vaincus aux fonctions civiles. La violence ne peut que s’éroder avec la puissance pacificatrice de la bureaucratie d’État…

empire islam carte

L’effondrement les tribus arabes en Perse, au profit des Turcs seldjoukides, puis des Mongols avec la prise de Bagdad en 1258, a altéré la puissance des guerriers, donc la religion musulmane. C’est l’islam, dit Ibn Khaldoun, qui a créé « le peuple » arabe : leur empire historique est dû à leur foi intransigeante et exclusive. La religion s’est liée à l’État par le djihad. Mais la victoire des Turcs a brisé le lien et a rendu l’islam religion comme les autres, où la guerre sacrée est absente et où la force réside dans l’économie sédentaire. Dès le 11ème siècle, la division est consommée entre sédentaires et bédouins, productifs ou savants et tribaux violents. L’islam « modéré » est issu des marges de l’empire, des Turcs, des Berbères, des Mongols – pas des Arabes. Ainsi se crée le soufisme – tandis que le djihad reste bien l’islam originel.

Depuis 1979, l’islam radical sent donc son heure venue pour ressusciter l’élan des premiers temps, aussi apocalyptique qu’un nouveau cycle. Il s’agit de terrasser la Bête des « perversions et abominations » en obéissant à la lettre à la voix même d’Allah, sans réfléchir, car Allah sait mieux que tous ce qui est bon pour tous. L’Égypte de Sadate a trahi la cause arabe en reconnaissant Israël ; l’URSS athée a envahi l’Afghanistan, ce qui discrédite tout « progressisme » socialiste ; la révolution chiite de Khomeiny en Iran montre que le Grand Satan est un tigre de papier et qu’un État théocratique est possible ; le terrorisme de la Kaaba à La Mecque montre la naissance d’un radicalisme de pureté, attirant la jeunesse déboussolée. Tout cela durant la seule année 1979… Qui a dit que nous n’étions pas prévenus ?

L’objectif est de fanatiser les croyants par l’islam littéral, le seul « vrai islam » historique, pour en faire des guerriers aiguisés dont la violence sans borne permettra d’asservir les populations pacifiques amollies par la consommation et les loisirs, vite « choquées » par toute manifestation de pure virilité machiste. C’est ce romantisme identitaire qui rassemble la « communauté » des croyants dans le dar al-islam, tandis que tout le reste de la planète est décrétée zone de guerre : à piller et à réduire à volonté. Il s’agit bel et bien d’un projet « politique », dont l’idéologie est l’islam du seul Coran et dont l’instrument est cette fraternité utopique des « frères » unis en vol, viol et violence – allant jusqu’à forcer des petites filles de 9 ans, puisque le Prophète l’a fait.

Qui a dit que nous n’avions pas tous les éléments pour le comprendre ? Oui, l’islam historique, celui des premiers temps, encourage la violence et la haine – il faut le dire. Donc pousser les musulmans qui ne s’y reconnaissent pas (la religion est toujours dans l’histoire, elle peut donc évoluer) à dire combien ils ne sont pas d’accord. Certains le font, pas sûr que, du côté « gauche » (dont l’autre sens est « maladresse ») on ait vraiment compris. A court terme, François Hollande cause, il cause bien, mais ce ne sont encore que des mots.

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