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Joseph Kessel, Fortune carrée

Une fortune carrée est une voile de très gros temps : celle que monte Henry de Monfreid sur son mât en mer Rouge lorsqu’il veut passer le détroit de Bab-el-Mandeb. Elle symbolise la « chance » pour Kessel, cet esprit d’initiative et ce courage dans l’aventure qui permet de s’en sortir dans les tempêtes, qu’elles soient sur mer, sur terre ou dans les âmes. Revenu du Harrar et du Yémen, ayant publié son reportage à gros succès Marchés d’esclaves, Kessel fait de ces « choses vues » un roman. Les personnages sont inventés, le décor est vrai.

Trois personnages rythment trois parties : le comte Igricheff, un bâtard kirghize de russe élevé à cheval, « demi-nu » jusqu’à l’âge de raison où son père le reconnait et le fait éduquer ; Kessel en a pris le modèle sur le consul soviétique du Yémen, Bers, prince Eristoff. L’aventurier français Mordhom est la caricature touchante d’Henry de Monfreid. Enfin Philippe, jeune riche parisien venu enfin « vivre » dans l’aventure des romans qui ont bercé son enfance après un chagrin d’amour ressemble au jeune frère de l’auteur, Lazare, tendrement chéri jusqu’à son suicide pour une femme, incompréhensible.

La première partie se déroule au Yémen, l’Arabie heureuse sous la férule de son imam redoutable qui fait la guerre aux Zaranigs et la gagne. Igricheff, chef de mission commerciale révoqué et rappelé à Moscou par les Bolcheviks, décide de partir à l’aventure pour lui tout seul sur le cheval de l’imam Chaïtane (le diable). Il emporte la caisse du consulat et s’allie aux Zaranigs pour défendre la côte, dans un combat sans espoir mais empli de panache « à la russe ». La seconde partie voit le bâtard poursuivi attraper in extremis le boutre de Mordhom qui quitte le pays sans avoir pu vendre sa cargaison d’armes. Il navigue en eaux troubles pour gagner la côte d’Abyssinie, essuyant la menace d’arrestation d’un émir à Moka puis une redoutable tempête, avant d’échouer dans l’antre de Mordhom, une oasis cultivée sur le plateau de Dakhata où le repos libère. La troisième partie est pour le jeune Philippe, affectionné de Mordhom qui voit en lui un être à « chérir et protéger », une sorte de filleul à initier, lui confiant la mission de convoyer les armes invendues au marchand d’esclaves Saïd dont la caravane du Harra va éviter les postes officiels et acheter le tout pour livrer en Arabie.

L’imaginaire et l’exotisme sont à leur paroxysme dans ce roman pour adolescent qui peut toujours se lire tant il captive. Ainsi Moka, décrite p.813 : « le choc de la beauté. A la clarté suprême du clair de lune, se détachait du bleu-noir de la mer et du pelage fauve des dunes une immense ville d’argent. Remparts et bastions, minarets en fuseaux, palais et maisons hautaines nouaient et dénouaient leur réseau fantastique comme dans un rêve délicat et nacré. Toute la puissance, tout le charme et tout le secret de l’Arabie des contes semblait dormir là, derrière les murailles massives, au fond des demeures blanches où Philippe croyait voir, dans les cours dallées de marbre et bruissantes de jets d’eau, vivre des femmes nonchalantes, enfin dévoilées, heureuses de respirer la nuit ».

C’est un conte dans la lignée d’Alexandre Dumas pour la chevauchée du style et de Robert-Louis Stevenson pour la saveur des passions jeunes. Les femmes n’ont pas leur place dans cet univers mâle et, qui plus est, musulman. La seule fille « à peine pubère » Yasmina est une bergère enlevée par le chaouch attaché à Igricheff et « donnée » à Philippe avant de finir sous la protection de Moussa, demi-esclave mais brave et fort. Les uns et les autres sont-ils consommé leur conquête ? Rien n’est dit, le livre peut être laissé entre toutes les mains. Tout est pris comme faits : de l’empire absolu des imams au rôle subalterne des femmes en islam et à l’esclavage admis et encouragé par le Coran. Les aventuriers prennent le monde tel qu’il est et les circonstances comme elles viennent ; ils s’adaptent pour vivre de tous leurs sens le paroxysme de leurs passions. C’est cela qui fait la beauté de ce roman candide, issu du réel côtoyé en reportage mais magnifié par le rêve. La sauvagerie des paysages et des tribus envoûte littéralement les jeunes hommes et l’auteur la fait partager au lecteur, liant le paysage à l’état d’âme.

L’amitié entre mâles est célébrée à la manière des scouts ou de l’armée, la fraternité des épreuves et du combat est plus intense que les bras d’une femme qui « lient » et empêchent. « Quand hurle l’instinct de la vie, les autres voix se taisent » p.879. Car à l’époque, Alexandra David-Néel, Ella Maillart, Isabelle Eberhardt étaient des exceptions ; le risque n’était guère pour la gent féminine. Igricheff fait de l’aventure un pillage à la Mongol, une pure mystique d’exister ; Mordhom veut s’enrichir mais cela reste secondaire, la vie qu’il mène en liberté auprès de jeunes sauvages lui suffit ; quant à Philippe, il a encore une âme d’enfant pure et idéaliste, il vit l’aventure comme un grand jeu fraternel.

La contrepartie de se mettre constamment en danger est la souffrance mais surtout la solitude : abyssale chez Igricheff, tempérée par les indigènes chez Mordhom, elle est contrée par les camarades chez Philippe. Jusqu’à la mort car « il était trop blanc pour vivre » p.966, trop civilisé, trop imbu de sa supériorité rationaliste et technique. La solitude révèle à soi-même, « un étincelant miroir qui réfractait toutes les émotions, tous les espoirs, tous les effrois » p.925. Allez dans le désert, vous le vivrez ; je l’ai vécu au Sahara, dans ces abîmes qui hantaient Pascal.

Joseph Kessel, Fortune carrée, 1932 (revu 1955), Pocket 2002, 320 pages, €5.50

DVD Fortune carrée, Bernard Borderie, 1955, avec Pedro Armendariz, Paul Meurisse, Pathé, 1h48, occasion

Joseph Kessel, Romans et récits tome 1 – L’équipage, Mary de Cork, Makhno et sa juive, Les captifs, Belle de jour, Vent de sable, Marché d’esclaves, Fortune carrée, Une balle perdue, La passagère du Sans-Souci, L’armée des ombres, Le bataillon du ciel, Gallimard Pléiade 2020, 1968 pages, €68.00

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Janette Le Hir-Gaultier, Les roses et les épines de Mathilde

Mathilde, c’est elle, Janette, qui n’est que son deuxième prénom. A 74 ans, gourmande de la vie, elle se décide à apprendre l’informatique pour écrire son livre sur ordinateur. Elle a entamé quelques années auparavant son troisième mariage avec Pierre, 78 ans, et a enterré avec tristesse un fils, un neveu et quelques autres. Cela ne l’empêche pas d’arpenter ses quelques 12 km de randonnée par jour et de voyager un peu partout en caravane.

Ce livre est une autobiographie. L’existence de la génération d’avant celle du baby-boom, née en 1936 au temps du Front populaire. Elle a vécu la guerre, mais enfant ; ses années de jeunesse ont surtout connu les Trente glorieuses. Du travail, Mathilde-Janette en trouve à 17 ans, émancipée par le juge après la mort de ses parents. Acharnée et curieuse, elle qui n’a jamais eu le bac, elle a passé de nombreux concours : la comptabilité, l’administration. Bien loin de la génération actuelle qui attend que tout lui tombe tout cuit parce que c’est de la faute de l’école et de la société. Ce pourquoi elle se retrouve à travailler au Trésor public à Blois à la charnière des années 1950 et 60 – comme mes propres parents ! Son fils Patrick naît dans la même clinique en Vienne que mon frère, mais un an plus tard. Nous avions déménagé.

La vie, ce sont les roses et les épines, les unes ne vont jamais sans les autres, tout comme la paille et le grain chers à François Mitterrand. Notre autobiographe croque la vie à belles dents malgré les malheurs. Comme une chatte, elle retombe sur ses pattes, prenant la vie du bon côté : la cuisine, le jardin, la nature, les êtres. Elle en a, des amis ! Elle les aime, ceux de sa famille ! Elle adore la nature – et les confitures ! Ce qui ne va pas, dans le style d’écriture, sans cette manie des majuscules et des trois points d’exclamation !!! Comme si un seul ne suffisait pas ; comme si les mots eux-mêmes ne suffisaient pas.

Jouissance de l’ordinateur, apprise après 70 ans, ne voilà-t-il pas que la machine l’incite à écrire un peu plus ? Ce pourquoi l’enfance est réduite à 81 pages, le remariage à 66 et que le dernier amour s’épanche sur 160. Bien sûr, la vie à deux au troisième âge, avec retraite précoce et revenus confortables, incite à goûter l’existence. Ce ne sont qu’apéros, sorties, campings, cures et voyages. Heureux comme retraités en France ! Juste retour d’une vie active plutôt rude dans l’Administration des années de reconstruction, mais déjà du passé. La retraite du futur sera plus chiche, la génération qui l’aborde a mangé son pain blanc le premier avec études plus longues et vie professionnelle trop protégée.

Ce pourquoi il faut lire Janette-Mathilde. Sa vitalité remue et me fait penser à Hiata, mon amie de Tahiti qui écrit régulièrement ses chroniques sur ce blog. Sens de l’observation, regard direct et humour de vivre. Jusqu’à observer la navette spatiale dans un ciel noir parfaitement pur des environs de Tafraoute au sud du Maroc : rien n’échappe à l’émerveillement de Mathilde.

D’où sa leçon à ceux qui suivent : « Les efforts, les difficultés rencontrées, sont toujours récompensés par les découvertes intarissables (…) chaque jour nous découvrons, nous apprenons, et cela est très enrichissant » p.243. Il n’y a pas d’âge pour aimer. Je souhaite longue vie à Mathilde, à Janette Le Hir-Gaultier, née à Levroux en 36. L’âge vient et le goût de la vie demeure. Lire ce récit est une jouvence. Durant ces vacances, faites-en donc une cure !

Janette Le Hir-Gaultier, Les roses et les épines de Mathilde, juin 2012, Éditions Mélibée, 9, rue Sébastopol, BP 21531 – 31015 Toulouse Cedex 6, 328 pages, €19.95 

Site des éditions Mélibée : www.editions-melibee.com

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Caravansérail de Sélim et camping au doudouk

Article repris par Medium4You.

La route monte hardiment vers un col. Les lacets permettent de voir le paysage de la vallée, mi-verte, mi-grillée par le soleil.

A 2410 m, le bus nous arrête au caravansérail bien conservé datant de 1326, comme indiqué sur le tympan de l’entrée en arc.

Un marchand arabe nommé Sélim a donné son nom après avoir été pris dans une tempête de neige, mais le bâtiment a été érigé au col à la demande du prince Tchessar Orbélian et achevé en 1332. L’ancienne route commerciale exigeait un abri.

Le caravansérail est le mieux conservé d’Arménie. C’est un long rectangle voûté à trois nefs, enfoncé d’un tiers sous la terre et au toit recouvert de mottes d’herbe. Un hall central sert de passage et de couches de part et d’autre, tandis que les ailes servent aux stalles des chevaux et chameaux. Des trous dans les rebords des mangeoires permettent d’en attacher quatre à chaque arche. Nous pouvons par multiplication compter 56 emplacements de bêtes. Un coin pour le feu, des puits de lumière et à fumée faciles à boucher par l’extérieur en cas de tempête, une chambre pour le chef de la caravane complètent ce simple et ingénieux bâtiment.

Des kilomètres plus tard, au bord de prés à fourrage où s’escriment des faucheurs et des râteleurs de tous âges, le bus emprunte un chemin cahoteux jusqu’à l’aire de camping. C’est un pré fauché où le propriétaire nous accueille. Il se prénomme Tigran, le tigre, nom d’un roi ancien célèbre en Arménie. « Tout autour est à moi », nous dit-il. Il a pris le look cow-boy, chapeau texan, large ceinturon à l’étui poignard, lunettes noires, fort en gueule. Mais il a le profil arménien caractéristique.

Nous installons nos tentes sur un endroit plat tandis qu’un taxi a vomi à une dizaine de mètres ses quatre occupants pour la fauche. L’homme sort du coffre une tondeuse à pelouse (guère plus grosse que les nôtres), la femme commence le café sur un réchaud à gaz, tandis que la tripotée d’enfants part jouer en courant dans l’herbe. Ils nous regardent avec quelque curiosité : nous représentons quelque chose comme leur émission de télé vespérale. L’une de nous tentera de les photographier de loin mais sa silhouette qu’on ne peut ignorer et son absence de discrétion fait qu’elle sera repérée. On l’appelle, elle y va, on lui offre la vodka. Obligée de refuser pour raisons de santé, elle prend quand même une photo de plus près qu’elle montre à tous. Ils sont contents.

Nous sommes quelques-uns à aller sommairement nous laver dans le canal d’irrigation qui court à quelques centaines de mètres. Un vieux m’y demande en russe si je parle russe ; je réponds en russe que non, ce qui a l’air de l’étonner. Si je comprends assez, je ne parle pas vraiment, même si quelques mots et phrases me restent de mon apprentissage d’il y a trente ans… L’orage gronde, un peu de pluie alors que je reviens. Dans mon antre, je l’entends fouetter la toile ; bonheur simple d’être à l’intérieur, au sec et avec toutes mes affaires, robinson en son île.

Le dîner est apporté dans une Volskwagen Jetta par Tigran et son petit frère dans la trentaine. Ce dernier est plus fluet, moins frimeur, et expert en doudouk, cet instrument national arménien qui est une flûte en abricotier. Double salade tomate-concombre avec oignons blancs et herbes mêlées, fromage, puis bœuf étouffé aux pommes de terre et poivrons jaunes. Tout cela, préparé par les femmes de Tigran et son frère, est très bon, longuement revenu. Bien sûr ils sont payés pour cette prestation, location du pré et repas, mais c’est délivré avec sympathie et bonne humeur. Suit du melon et du thé. Le vin local, offert par Tigran, est âpre et un peu piquant, nul doute qu’il n’alimente la turista pour ceux qui en sont déjà sujets. L’Areni de dix ans, acheté par l’un d’entre nous en apparaît nettement meilleur, toujours à la saveur de framboise. Mais il est servi trop chaud et remué.

La pluie s’est heureusement arrêtée juste le temps de dîner et de faire le feu tandis que résonne la plainte triste du doudouk. Le frère en joue très bien. Tigran l’accompagne en basse continue avec une sorte d’ocarina moderne en plastique ; le frère lui place les doigts sur les bonnes touches pour donner le ton car Tigran ne semble pas avoir l’oreille tout à fait musicale. Même pour les airs gais, tirés de films connus, le doudouk produit une complainte, un air long qui s’évanouit dans l’air sans une seule note sèche. La soirée se termine avec les dernières bûches sèches du feu, alors que la pluie commence à battre les tentes. Les faucheurs sont partis avec l’obscurité, embarquant leurs quatre garçons qui couraient et se battaient dans les herbes comme des cabris lâchés.

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