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Aujourd’hui saint Amour

Compagnon de mission de saint Pirmin en Allemagne, au 8ème siècle, cet Amour-là fonda l’abbaye d’Amorbach et est vénéré le 17 août, bien que le calendrier de l’Administration laïque d’Etat des Postes françaises situe la saint Amour le 9 août…

Un autre Amour plus tardif, du 9ème siècle, était natif d’Aquitaine où naquit la « fine amor ». Mais, névrosé par la Morale d’Eglise, il refusa le désir, le siècle et la vie, passant son existence en reclus à… Maastricht.

Du saint Amour de Bourgogne, on sait peu de choses, sinon qu’il fut copain de saint Viator et que leurs reliques sont enchâssées en la commune qui donna son nom au vin si bien connu.

Saint-Amour, commune du Jura à 28 km de Bourg-en-Bresse compte moins de 2500 Saint-amourains. Le petit-fils de Clovis y érigea une église pour les reliques de saint Amator et de saint Viator, soldats chrétiens de la légion thébaine massacrés à Saint-Maurice d’Agaune en Valais. Mais ont-ils existé ? Leur culte aurait probablement remplacé celui des dieux romains antiques Cupidon et Mercure. Comme quoi l’Amour chrétien ne serait que le petit-fils de l’Eros grec et le fils du Cupidon romain… rhabillé.

Le Gamay noir à jus blanc appelé saint-amour est vif, fin et équilibré, sa robe rubis dégage des arômes de kirsch, d’épices et de réséda. Son corps, dit-on unanimement, est tendre et harmonieux… Le saint-amour est un vin rouge AOC produit dans le Beaujolais. Il est voluptueux et particulièrement agréable en bouche. Avis aux amoureux(ses)…

Où l’on en revient donc aux « amours » de la symbolique. Aux temps anciens des Grecs, Amour dit Eros fut figuré comme un enfant de 6 à 8 ans gai, primesaut et tendre, d’une beauté harmonieuse : il était affection sans raison.

Lorsque la société se sophistiqua, que les gens eurent le loisir d’émerger d’une existence purement utilitaire, les relations humaines se firent plus complexes, tournant autour du sexe comme il se doit. Amour fut alors figuré comme un prime adolescent espiègle, cruel et fouaillé d’appétits. Beaumarchais en revivifia le caractère au grand siècle sous l’apparence de Chérubin : il est désir sans raison.

Mais l’Eglise, pour contrôler les âmes, se devait de mettre le holà à l’amour. Celui-ci n’est-il pas hors loi et foncièrement subversif ? N’écoutant que lui-même et tourné seulement vers l’objet de son appétit, il remet en cause toutes les morales, les raisons et les dieux. Inacceptable ! Il fallait donc châtrer Amour et l’on en fit un « ange ». Éthéré, sans appétits ni vouloir, pur messager de Dieu sans corps, il est affection sans désir. Bien que certains curés, célibataires par vœux, aient eu parfois le désir baladeur.

L’Eglise a retenu beaucoup plus de saints Ange ou Angèle que de saints Amour. Il a fallu Freud pour que l’on redécouvre en l’enfant une sexualité, même si elle reste en devenir. L’amour adolescent, Platon l’a montré, a de nombreux visages. Il ne se réduit en rien à la fornication, même si cet acte naturel n’est vilipendé par la Morale chrétienne (et bourgeoise) que pour de mauvaises raisons : celles du pouvoir, de l’économie, du contrôle des hommes.

« A force de parler d’amour, l’on devient amoureux… », croyait Pascal. Mais il n’a vraiment aimé que Dieu, selon les textes qu’il a laissés. Pour Tolstoï, dans son Journal en mars 1847, nul ne peut aimer Dieu : « Je ne reconnais pas d’amour de Dieu : car on ne saurait appeler du même nom le sentiment de ce que nous éprouvons pour des êtres semblables ou inférieurs à nous, et le sentiment pour un Être supérieur, qui n’a de limites ni dans l’espace, ni dans le temps, ni dans la puissance, et qui est inconcevable.» Dans la foi chrétienne, ce qui est appelé le Saint Amour, ce sont les deux grandes injonctions aimantes : l’accomplissement du message de l’Évangile et l’incarnation des Dix commandements.

Saint Amour du 9 août, que de turpitudes couvre-t-on en ton nom…

Si m’en croyez, fêtez Amour sous toutes ses formes : tendres ou passionnées, charnelles ou filiales, platoniques ou concluantes. Soyez ami et amant, ardent ou capricieux, conquérant ou enflammé, transi ou soupirant. Et mettez le tout au féminin ou au neutre selon votre genre.

Le pic des naissances est depuis 1991 en juillet (il était en mai de 1975 à 1989), ce qui veut dire fécondation en novembre. Au 9 août, fêtez le petit bébé tout frais pondu, Amour tout pur !

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Pline l’Ancien, Histoire naturelle

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Cette « somme » du monde romain qui visait à englober tout le savoir humain depuis les origines, ressemble étonnamment à l’ambition actuelle de Google d’informatiser tout ce qui existe. L’empire romain avait une vision aussi universelle que l’empire américain : le temps long explique beaucoup de choses – si l’on prend la peine de la hauteur, attitude très rare hélas de nos jours. Les Etats-Unis sont la pointe avancée de l’Occident issu des Grecs et des Romains, via le christianisme. Ce dernier, croyance totalitaire comme tout pouvoir qui tend au monopole, a su préserver certains ouvrages classiques, comme celui-ci (mais en a brûlé d’autres pas dans sa ligne !).

Pline est dit « l’Ancien » parce que son neveu s’appelle Pline lui aussi – qu’on a surnommé le Jeune. Tout ce que l’on sait de l’Ancien vient du Jeune, notamment qu’après avoir passé chez un ami la nuit du 25 août 79 de notre ère (ou peut-être fin octobre), Pline est réveillé par un séisme. Le Vésuve est à nouveau en éruption. Commandant de la flotte de Misène, Pline a organisé les secours sur Pompéi et Herculanum. Mais cette nuit-là, bien que soutenu par deux esclaves, il s’effondre sur la plage, étouffé par la fumée (ou victime d’une crise cardiaque). Il n’avait que 56 ans.

Pline a écrit de nombreux livres, mais son Histoire naturelle est restée par son ampleur (37 livres écrits après 2000 volumes lus de 100 auteurs et 20 000 faits collationnés). Son ambition était de compiler et d’analyser tous les écrits disponibles pour établir une encyclopédie du savoir de son temps avec, pour étalon, le citoyen romain. Sa description va de l’astronomie aux pierres précieuses en passant par la géographie, l’anthropologie, les animaux et les plantes, l’agriculture et la médecine, la peinture, la sculpture et les métaux. Cette encyclopédie du savoir de son temps est restée célèbre – et utilisée – durant 1500 ans ! Buffon en a repris le dessein dans son Histoire naturelle, générale et particulière, avec la description du Cabinet du Roy, en 36 volumes parus de 1749 à 1789.

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Nous gardons de Pline les anecdotes comme celle de Poppée se baignant dans le lait d’ânesse (Livre XII, répété Livre XXVIII), les druides vêtus de blanc au sixième jour de la lune coupant d’une serpe d’or le gui en haut des arbres (Livre XVII p.766), Cincinnatus labourant « nu » son champ (pour encourager la fertilité) lorsqu’un messager lui apporte la dictature (Livre XVIII p.835), le jeune homme de Cnide qui fit l’amour avec la statue qu’a sculpté Praxitèle de Vénus (Aphrodite) pour son temple « une tache signala son désir », de même pour un Cupidon (Eros) praxitélien à Parium où « Alcétas de Rhodes en tomba (…) amoureux et laissa également sur lui une trace semblable de son amour » (Livre XXXVI p.1647), la vertu de l’ail de chasser le ténia, les bienfaits du miel, du vinaigre, de l’huile d’olive, du lait de chèvre, de la graisse de porc, de la pomme, du chou et autres petits faits tenus encore aujourd’hui pour vrais dans les publications « de nature ».

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« L’acte vénérien (…) rétablit (…) les athlètes engourdis et fait revenir la voix quand, de claire, elle est devenue sourde. Il guérit aussi les douleurs lombaires, l’affaiblissement de la vue, le dérangement de l’esprit et la mélancolie » (Livre XXVIII p.1312). A conseiller donc aux pères pour réveiller leurs garçons, tandis que « La crotte de chèvre calme les petits enfants agités, surtout les filles, si on leur attache sur le corps dans un morceau de tissu » (Livre XXVIII p.1362). « Des œufs de chouette, administrés pendant trois jours dans du vin aux ivrognes, les dégoûtent de ce vin » (Livre XXX p.1435). « Le gland de hêtre rend le porc gai, sa chair facile à cuire, légère et bonne pour l’estomac » (Livre XVI p.717).

C’est un plaisir de lire l’écriture précise et directe de Pline, souvenir du latin au collège mais aussi beauté de la langue qui ne s’embarrasse pas de fioritures. Droit au but, comme le soldat romain ; la logique avant tout, la magie évoquée mais avec doute, quand il ne la dénonce pas comme maléfique (Livre XXV p.1191). « Au caprifiguier, on prête encore une vertu médicinale prodigieuse : si un garçon impubère brise un rameau et arrache avec les dents son écorce enflée, la moelle elle-même, attachée sur le corps avant le lever du soleil, empêcherait l’apparition des écrouelles » (Livre XXIII p.1131). Il cherche « la cause et la raison des choses » (Livre XVIII p.836) mais se moque un peu des choses « prodigieuses »…

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Pline décrit une civilisation de la nature faite pour l’homme. Cet anthropocentrisme sera repris par le christianisme et aboutira à la formule honnie des écolos : « l’Homme maître et possesseur de la nature ». Le mot de Descartes vient du monde romain, plus pratique que le grec et moins hanté par l’au-delà que l’égyptien. Mais les Romains du temps sont de fait très proches de la nature, ils observent le mouvement des astres pour se guider en mer et les effets des plantes pour se guérir des morsures de serpent ou de chien, ou des fièvres. Ils veulent des enfants « de bel esprit et de belles formes » comme des animaux garnis de laine et emplis de lait. Avis aux politiciens, même d’aujourd’hui : « Assurément, la culture repose sur le travail, et non sur les dépenses, et c’est pourquoi nos aïeux disaient que ce qui fertilise le mieux un champ, c’est l’œil du maître » (Livre XVIII p.841).

Pline n’est pas chrétien (la secte émerge à peine du chaos palestinien et aucun disciple n’a encore écrit d’Evangile) ; il nous livre donc le monde avant la croyance, dans sa fraîcheur et son panthéisme stoïcien. Car l’auteur est adepte de la rigueur ; pour lui, la vertu est de tout un peu mais rien de trop. « Le vin en quantité modérée est bon pour les nerfs, en excès il leur nuit » (Livre XXIII p.1110). Il vilipende les excès de perles des snobinardes (et snobinards) de son temps comme l’avidité en or des spéculateurs qui amassent. Il ne veut pas changer les hommes (ils sont ce qu’ils sont) mais se changer soi (par l’étude et la discipline). « Il est question de la nature des choses, c’est-à-dire de la vie », expose-t-il dans sa Préface (Livre I) ; « donner à toute chose de la nature et à la nature tout ce qui lui revient ».

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Pour lui, la terre est un globe (contrairement à la croyance médiévale qui suivra – comme quoi le « progrès » est loin d’être linéaire…), mais « l’univers tourne autour d’elle » (Livre II) et « le soleil est l’âme du monde ». « Dieu est, pour un mortel, le fait d’aider un mortel, et c’est la voie vers la gloire éternelle », n’hésite-t-il pas à dire au Livre II, p.71). Rendre service – dans ce monde ci – c’est se ranger parmi les bienfaiteurs du genre humain, donc s’élever au niveau des divinités. Car « Dieu » lui-même (la divinité au sens romain) ne peut pas tout : « il ne peut, même s’il le voulait, se donner lui-même la mort (…) ni faire en sorte que celui qui a vécu n’ait pas vécu. (…) Il n’a aucun droit sur les faits passés excepté celui de les oublier (…) il ne peut pas faire en sorte que deux fois dix ne fassent pas vingt (…) Tout cela atteste sans aucun doute la puissance de la nature et montre que c’est elle que nous appelons ‘Dieu’ » p.72-73. Quant à l’âme, « Tout le monde se trouve, après le dernier jour, dans le même état qu’avant le premier : ni le corps ni l’âme n’ont plus de sentiment après la mort qu’avant la naissance. C’est en effet la même vanité qui se projette encore dans le futur et qui, se mentant à elle-même, s’attribue une vie même après la mort » (Livre VII p.356).

Le meilleur endroit sur la terre est l’Italie romaine, « terre qui est à la fois la fille et la mère de toutes les terres, qui a été choisie par la puissance des dieux pour rendre le ciel lui-même plus brillant, rassembler des empires épars, adoucir les mœurs, réunir dans une communauté de langage et de conversation les langues discordantes et sauvages de tant de peuples, donner la civilisation aux hommes, bref, pour devenir la patrie unique de toutes les nations du monde entier » (Livre III p.151). Cet universalisme romain est bien le même qui a été repris par les Lumières et qui anime aujourd’hui encore tous les humanitaires, sans-frontières et partisans d’une république planétaire. Un universalisme occidental – et de nulle part ailleurs – ce que mettent en cause non sans raison les civilisations qui émergent : les Chinois, les Indiens, les Nigérians, les Arabes…

De même qu’a été repris du monde romain ce que nous avons par la suite appelé le libéralisme, fondé sur la liberté des échanges. Pline écrit au début du Livre XIV : « Qui en effet n’admettrait point qu’en mettant en communication le monde entier, la majesté de l’Empire romain a fait progresser le genre humain, grâce au commerce des marchandises et à l’union apportée par une paix heureuse, et que toutes les productions, même celles qui étaient cachées auparavant, sont devenues d’usage courant ? » p.645. Civiliser, c’est échanger ; la liberté est forte sous l’empire et la dictature n’est que passagère, pour passer un cap.

Malheur de l’être humain, tourmenté de liberté parce non programmé par la nature : « Les autres êtres sentent quelle est leur nature propre, les uns exploitent la souplesse de leurs membres, d’autres la rapidité de leur vol, d’autres encore nagent : l’homme, lui, ne sait rien, rien sans un apprentissage, ni parler, ni marcher, ni se nourrir : bref, de par sa nature, il ne sait rien faire d’autre spontanément que pleurer ! » (Livre VII p.312). D’où les utopies qui ont constamment fleuri pour réconcilier l’Homme avec sa propre nature – et avec la nature – comme celle de Marx, qui sévit encore chez les gauchistes devenus écolos de combat. Apprendre ou dresser ? Tout le débat subsiste.

Ce livre très ancien apparaît étonnamment moderne. Certes, rares seront ceux qui liront ces pages d’un bout à l’autre comme je l’ai fait, mais picorer ici ou là selon les thèmes et les envies (un index des notions et des noms y aide) est une plongée salubre dans un univers qui est le nôtre, avant le nôtre, et qui nous en apprend beaucoup sur nous-mêmes, nos croyances actuelles et notre vision occidentale du monde.

Pline l’Ancien, Histoire naturelle, 77 ap. JC, Gallimard la Pléiade édition Stéphane Schmitt 2013, 2130 pages, €79.00

Edition partielle en traduction ancienne Littré en 421 pages, e-book format Kindle, €0.99

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Pompéi moulages et peintures

Nous reprenons le train pour Pompéi. Nous déjeunons au restaurant « suisse » installé en face de l’entrée. Nous buvons un Lacrima Christi rosé, un vin au joli nom et au goût sympathique.

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Les fouilles sont ici longues à visiter, bien qu’elles ne couvrent que les trois cinquièmes du site original, et nous y resterons quatre heures. Beaucoup de maisons sont fermées, faute de gardiens pour les surveiller ou de fonds pour les mettre en état. Nous ne les verrons que de loin. Cette fois il y a du monde, mais c’est un site international. Alexandre Dumas fut nommé éphémère directeur des fouilles par Garibaldi vainqueur, en 1871.

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Une certaine émotion pourtant ressurgit devant les moulages en plâtres des restes humains surpris par les cendres dans des gestes de crainte ou de vaine protection. Elle est analogue à celle qui m’avait étreint au musée de la Bombe, à Nagasaki.

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C’est toujours la même horreur suprême d’un destin aussi brutal qu’injustifié, d’une énormité implacable et sans raison. A côté, la vie paraît encore une fois peu de chose, une mécanique miraculeuse et fugace.

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C’est en décembre 1772 que l’on découvre 18 corps dans les corridors souterrains de la villa de Diomède, dont celui d’une jeune fille qui a inspiré l’Arria de Théophile Gautier. Mais ce n’est qu’en 1863 que le directeur du chantier, Fiorelli, découvre une méthode de moulage des corps par injection de plâtre dans la cavité. Ce procédé nous permet aujourd’hui de regarder les corps humains dans leurs derniers instants. La ville nous apparaît ainsi dans sa vie quotidienne, ses peines et ses joies. Le visiteur comprend mieux ensuite les peintures des murs, les restes de la vie humble.

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Car sur les murs des fresques étalent le quotidien romain avec une vivacité aiguë. La peinture est un mélange de couleurs à une solution de chaux, de savon et de cire. Elle est lumineuse, gaie, elle brille.

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Les thèmes en sont l’amour, les fruits, les oiseaux, les bêtes, les héros, les gens de tous les jours. La maison de Julia Felix montre ainsi de truculentes natures mortes. Les pièces s’ouvrent autour d’un jardin à ciel ouvert, garni de fontaines. Le péristyle a des pilastres de marbre cannelé. La salle à manger est garnie de lits de marbre et comprend un nymphée où l’eau coulait doucement sur les marches de pierre. Sur les murs, une coupe déborde de pommes et de raisins, une assiette est garnie d’œufs frais, un pot en étain attend l’eau fraîche, un mortier et sa cuiller l’ail ou les herbes. Quatre grives sont pendues à la paroi, aux côté d’un linge à franges…

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Cave canem prévient cette inscription en mosaïque, au seuil d’une demeure, « attention au chien ».

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Et, pour ceux qui ne savent pas lire, ou qui sont trop distraits, le molosse est figuré enchaîné, en tesselles noires sur fond blanc, tous crocs dehors. C’est l’entrée de la maison du Poète Tragique.

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D’autres peintures figurent des habitants. Un boulanger et sa femme sont célèbres. Lui, Térentius Néo a un gros nez et des traits frustes. Il ne s’est pas rasé de la semaine, comme un paysan. Elle est plus coquette, bien apprêtée, l’œil vif, prête aux intrigues sociales tandis que son mari travaille pour amasser l’argent.

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La nudité est omniprésente, héroïque ou érotique, ou tout simplement parce que nous sommes dans une contrée où le climat est particulièrement doux. Les petits amours sont bien portants. Les Trois Grâces, sculptées de marbre, sont des filles jeunes aux seins fermes et aux mamelons raides. Leur corps est blanc et souple. Leurs cheveux sont tenus par deux nattes ramenées sur le front en couronne de laurier.

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Dans la Maison des Vettii (qui aurait appartenue à la seconde femme de Néron), un Priape obscène conjure le mauvais sort. Dans le jardin, un enfant nu en bronze porte une oie sous le bras et une grappe de raisins.

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Sur fond rouge, des pilastres à bandes noires encadrent des scènes mythologiques, Apollon vainqueur du serpent Python, Oreste et Pylade, Héraclès en bébé musculeux étrangle deux serpents, Penthée est déchiré par les Bacchantes.

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Les Amours, en frise, s’occupent à divers travaux des jours ; ils vendangent, ils cisèlent des bijoux, ils foulent des draps, préparent des potions, forgent des armes, vendent du vin. Un court texte gravé indique qu’Eutychès la grecque s’y donnait pour deux as.

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La Maison des Amours Dorés les montre en vol, dorés sous de minces plaques de verre. Dans la Maison du Poète Tragique, Aphrodite les contemple, attendrie.

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Un faune, dans la Maison du même nom, danse en bronze, toute barbe en bataille, dans un impluvium. Un chat dévore une perdrix, des oies passent, une faune marine nage comme dans un aquarium ; mais ce ne sont que des copies – les vrais sont au musée de Naples.

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Naples a gagné !

Le foot est ici une religion. Aussi, lorsque nous cherchons un restaurant pour dîner sur le port au retour de Capri, tout est plein ou fermé. Beaucoup de restaurants sont clos le dimanche soir. Le Ristorante Paolo qui propose un « menu de la victoire » est bourré à craquer. Il nous faut attendre la Piazza de la République, au San Salvatore, pour trouver deux places, et encore très tard. Nous attendrons longtemps pour être servis en ce soir exceptionnel où Naples a gagné la coupe italienne de football contre Milan AC. « Il faut nous excuser », nous demande le patron. Nous comprenons. Mais, comme pour une fois nous ne voulons pas prendre le « vin de la maison », toujours mauvais pour nos palais délicats de Français, il me désigne les murs du restaurant, tous garnis de casiers supportant des bouteilles : « choisissez celui que vous voulez, c’est le même prix de toute façon. » Je choisis un Grignolani de la région d’Asti, dans le Piémont, de quatre ans d’âge (pas trop vieux car je me méfie des procédés locaux de vinification). Les Italiens se moquent du millésime et boivent le vin de l’année, les petites exploitations n’ont pas assez de trésorerie pour financer des stocks de garde. Le vin était délicieux : capiteux, fruité, long en bouche.

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Le soir dans les rues, c’est la liesse ; tout se passe dans une atmosphère constamment bon-enfant, sans aucune trace d’agressivité. Une exubérance se décharge, ce n’est pas la guerre. Personne ne se bouscule, sauf sans le faire exprès – et alors, là, les deux parties s’excusent mille fois, avec des sourires.  Vous pouvez vous lancer dans la foule, tout le monde vous évitera, les voitures s’écarteront – les deux-roues moins car ils sont montés par de jeunes fous et ils vont plus vite.

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Quel contraste avec la France, où toute manifestation de cette ampleur dégénère en énervement, sinon en bagarres sporadiques, voire en casses pour faucher, où nul ne prend garde aux autres, sauf à lui entrer dedans méchamment ! Etonnant écart : ici on braille, on fait n’importe quoi, mais existe une mystérieuse limite qui est celle de la réprobation des autres. On s’exprime, c’est un théâtre public, mais sans l’accord du public la théâtralité tombe à plat et l’on fait bien attention de rester dans le ton. La joie ne revendique qu’elle-même, comme dans l’opéra bouffe, invention napolitaine que Rossini a rendu acceptable aux bourgeois français.

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Il fallait être plongé dans les manifestations d’enthousiasme de ce soir, jusque très tard dans les rues puisque Naples a réussi à gagner ce fameux match, pour se rendre compte de tout cela ! L’atmosphère était à la révolution. Les drapeaux étaient furieusement brandis, les klaxons bloqués à fond, les voitures avançaient au pas, serrées les unes derrière les autres, les piétons envahissant la chaussée, surchargées de gens sur les capots, juchés sur les toits, tous braillant, sifflant, trompettant, hurlant.

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Nous croisions parfois de vieilles carcasses dont on avait ôté volontairement les portes et le toit à la scie, presque exclusivement d’antiques Fiat 500 en fin de vie, achetées pour l’occasion trois sous, qui brinquebalaient des grappes de garçons et de filles, même des gosses, sans craindre rien de la circulation. Les chauffeurs, excités, fonçaient dans les endroits dégagés, pilaient devant les obstacles, le chargement humain se cramponnant en hurlant et riant à la fois, le pilote faisant rugir le moteur épuisé, insoucieux des rayures et des chocs. La ferraille tombe en panne ? n’a plus d’essence dans le réservoir ? Elle a été achetée pour cela : on la retourne aussi sec en pleine rue, on la hisse à huit bras, on la pousse sur un trottoir, portes arrachées, vitres brisées, perdant son huile, en holocauste. On la laisse là, elle sera ramassée par les ferrailleurs ou mise à feu plus tard dans la nuit, quand la foule sera partie se coucher et que ne resteront que les fêtards invétérés, imbibés de bière. Entre la station Mergellina et la Stazione Centrale, j’ai vu ainsi ce soir trois Fiat 500 et 600 dans cet état.

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Les jeunes fêtaient cela en bandes, les enfants petits restaient serrés en famille par peur de se perdre dans cette foule, des couples en profitaient pour se coller l’un contre l’autre, très près, comme certains copains d’âge très tendre qui se tenaient par le cou ou les épaules. C’est la fête, tous s’expriment, tous participent. Lorsque les cars de police circulent, deux agents à pied repoussent la foule doucement devant le camion qui avance au même rythme. Aucune acrimonie, chacun joue son rôle. On boit une bière, un Coca pétillant, un broc de vin jeune. On mange rapidement une pizza, un sandwich, ou encore une salade verte à la tomate et à la mozzarella, aux couleurs de l’Italie, puis on replonge dans la foule en traînant ses amis, sa conjointe ou ses bambins. Papiers, bouteilles, banderoles en plastique bleu poubelle – les trottoirs sont vite jonchés d’ordures.

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Nous sommes rentrés à pied en cinquante minutes de la Piazza della Republica à la Piazza Garibaldi vers minuit. La foule était encore dense.

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Frédéric Encel et Yves Lacoste, Géopolitique de la nation France

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Ce n’est pas un manuel de géopolitique mais un essai d’actualité replacé sur le temps long. Dans ce livre court et facile à lire alternent la vision géopolitique historique d’Yves Lacoste et la vue institutionnelle républicaine du professeur de science politique Frédéric Encel. Et c’est diablement intéressant ! Bien loin des idéologies plus ou moins téléguidées par les émotions victimaires, analysant dans la durée et par le droit, proposant quelques solutions. Car la patrie est en danger « attaquée. De l’intérieur comme de l’extérieur » p.38 – comme au moment de Valmy, où est née la nation.

Puisque la mode post-68 est restée de savoir « d’où » l’on parle, Frédéric Encel avoue être né en France de parents juifs polonais (ce qui ne peut que déplaire à certains lecteurs arabes et aux antisémites) ; Yves Lacoste déclare être né au Maroc de parents français et s’être marié à Camille Lacoste-Dujardin, ethnologue des tribus kabyles (ce qui ne va pas plaire aux souverainistes identitaires et aux ex-partisans de l’Algérie française). Ces origines revendiquées, pour mieux communier dans le creuset français de la nation comme choix à la Renan, sont un enrichissement.

Dédié à Cabu et à Camille, tous deux décédés, les auteurs écrivent un chapitre sur deux du livre, se répondant sur la conquête de l’Algérie, la société postcoloniale, la nation, l’immigration, la mondialisation, l’islamisme, la république. « Mon inquiétude », commence Yves Lacoste, « Que faire ? » termine Frédéric Encel. Malgré une bibliographie de quatre pages, le ton n’est jamais au jargon (sauf le pédant et inepte « et/ou » dont abuse Encel, déformé par la sociologie pseudo-informatique).

De l’extérieur, la nation France est attaquée par des groupes islamistes téléguidés par l’Etat islamique en Syrie et au Levant : Merah, les Kouachi, Coulybaly, Abaaoud, Hadfi, al Mohammad, Amimour, Mostefai, Mohamed-Aggad, Abdeslam… De l’intérieur, la nation France est attaquée par les gauchistes intellectuels, universalistes benêts ou exploitant un fonds de commerce, et par la lâcheté de la gauche en général jusqu’à François Hollande (à peine de gauche, si l’on en croit les socialistes).

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L’inquiétude est sur la nation, idée neuve en Europe à l’époque révolutionnaire, dévoyée par le nationalisme d’entre-deux guerres et le frontisme revanchard du FN. Les belles âmes de gauche, jamais en reste de bonne conscience pour eux-mêmes et de morale pour les autres, ont « déconstruit » en bons intellos des années 50 et 60 la nation pour l’accuser de tous les maux : pétainisme, colonialisme, autoritarisme, gaullisme, libéralisme (ultra), ségrégationnisme… en bref, la nation est devenue (je traduis) « discrimi-nation ». Elle est dénoncée par les descendants des combattants FLN (qui s’empressent d’immigrer en France où règne plus d’abondance et de liberté que dans leur patrie indépendante), par les ex-porteurs de valises jamais remis de la fin des colonies (dont l’accusation virulente était leur seule justification), par les ex-marxistes (qui veulent à tout prix remplacer la classe sociale par la « race sociale » pour continuer à égrener le dogme dans sa pureté), par les sans-frontières qui rêvent de fraternité universelle (beau programme mais auquel ne souscrivent ni les daechistes, ni les Chinois, ni les Américains, ni les Russes, ni même les Anglais…).

Or « nous ne sommes ni des clones, ni des êtres strictement neutres, aseptisés, sans racines ni épaisseur culturelle », rappelle Encel p.185. Langue, territoire, religion, histoire, traditions, mœurs – fondent une manière commune de voir et de sentir qui est légitime. De plus, « la nation française s’est constituée et choisie hors de l’emprise des religions (…) Avec, toutefois, l’attachement manifeste pour un substrat chrétien composé d’un épais réseau d’églises et de cathédrales, de quantités de termes et d’expressions issues des Evangiles ou du moyen-âge chrétien, d’une statuaire (…) d’une gastronomie incluant vins et viandes porcines en abondance… » p.200.

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Frédéric Encel vilipende donc justement tous ces « idiots utiles » (terme emprunté à Lénine) qui accusent « d’islamophobie » tous ceux qui leur déplaisent ou – pire – ne pensent pas EXACTEMENT comme eux : « Un démographe aigri et touche-à-tout, un journaliste-militant et soutien fanatique des dictateurs arabes (les Assad notamment), un ancien humanitaire pour qui tout ce qui est occidental est par nature immonde, des militants Frères musulmans, un philosophe maoïste et ancien soutien des génocidaires Khmers rouges » p.53. Le jeu est de mettre des noms sur ces descriptifs (j’ai pour ma part quelques idées).

Et Yves Lacoste de renchérir : « En France, à une époque où le marxisme est passé de mode, c’est encore une façon pour certains intellectuels d’attirer l’attention et d’avoir un brevet d’appartenance à la ‘vraie gauche’. C’est rejoindre la brigade de ceux que j’appelle les pourfendeurs du colonialisme (c’est-à-dire des fanfarons, puisqu’il n’y a plus de véritable adversaire de l’indépendance des colonies, celles-ci étant toutes devenues politiquement indépendantes) » p.114.

L’immigration postcoloniale est « au cœur du trouble » selon Yves Lacoste, qui retrace l’histoire des émeutes de banlieue en province, des premiers attentats du GIA à Paris, les conséquences géopolitiques mondiales de l’invasion soviétique de l’Afghanistan, les émeutes de 2015 en banlieue parisienne. Et de faire du Maghrébin, puis du Noir musulman, des victimes – alors même que l’immigration (massive en 1975) des boat-people vietnamiens, eux aussi ex-colonisés, n’a engendré aucun trouble.

Yves Lacoste cite l’immense historien philosophe pieux musulman d’origine tunisienne Ibn Khaldoun « (1333-1406) qui apporte la preuve qu’une pensée rationaliste arabe est compatible avec l’islam » p.70. Ibn Khaldoun ne parle pas de djihad, « il est la preuve que l’invocation divine n’est pas très utile en géopolitique, c’est-à-dire dans les rivalités de pouvoirs sur les territoires » p.72. Ce n’est pas la volonté de Dieu qui explique les changements dans l’histoire, mais les changements progressifs des sociétés humaines.

Déstabilisées par la mondialisation, les populations croyantes musulmanes au Maghreb et au Moyen-Orient, se réfugient dans le texte littéral : la nation est détestée au profit de l’oumma (la communauté des seuls croyants – de la secte précise qui l’édicte). Les Etats-Unis et, en Europe, particulièrement la France, font de la nation un contrat social rationnel entre individus – l’inverse même de la croyance intégriste islamique. D’où le combat à mort envers ces pays, ainsi qu’envers les « koufars » (renégats) des pays arabes qui les suivent. Les assaillants islamistes chantaient « Concert au Bataclan, j’attaque en rafalant / Du sang de porcs giclant » : « C’est bien la nation française telle qu’elle est, avec son histoire, ses institutions républicaines et démocratiques, sa culture, ses libertés fondamentales, qu’exècrent les djihadistes », écrit Frédéric Encel p.81.

Ce n’est pas dans le livre, mais j’ajoute : comment, devant cela, ne pas comprendre le raidissement des citoyens français pour la réaffirmation de l’identité nationale avec Fillon ou Valls ? au détriment des Montebourg, Hamon, Peillon et autre Filoche – bien en retard d’une guerre sociale…

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Yves Lacoste de mettre en garde : « Cet éloge du vin et de la cuisine française auquel je me livre ici a pour but d’attirer l’attention des Français sur cet attachement qu’ils éprouvent ainsi à la France ; mais aussi sur ce qui pourrait se passer quand les musulmans qui vivent dans notre pays se mettront à voter pour un parti qui les représente (… obéissant à) l’obsession du mouvement islamiste qui ne manquera pas de faire pression » p.253.

Que faire ? Ou bien voter Front national (je rigole) ou bien « pédagogie et protection, revalorisation du français à l’école, encourager l’associatif laïque, secourir les jeunes femmes menacées, réprimer les ségrégations à l’embauche, restaurer l’autorité républicaine à l’école, surveiller et punir les extrémistes de tous bords, instaurer (peut-être) une garde nationale pour éviter les milices armées » – et la guerre civile (pp.259ss). Telles sont les propositions, un peu faibles et assez banales mais sans doute nécessaires, du géopolitologue de Science Po Frédéric Encel. Un programme pour Valls ou Fillon ? En tout cas un bel objet de réflexion plutôt que d’émotion.

Frédéric Encel et Yves Lacoste, Géopolitique de la nation France, 2016, PUF, 287 pages, €19.00

e-book format Kindle, €14.99

Vient de paraître ce même jour sur Slate.fr l’interview de David Thomson sur les djihadistes, et surtout sur le déni très français de la caste médiatico-politique des menaces de l’islamisme. A lire absolument !

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Jeunesse napolitaine

Nous passons piazza Carita, dans un quartier plutôt populaire. Piazza Gesu Nuova, des ragazzi jouent au foot tout contre l’église. L’un d’eux s’est mis torse nu malgré les 19° qui frigorifient en général tout Napolitain. Mince et musclé, brun comme un arabe mais les cheveux châtains tirant vers le clair, il peut avoir 14 ans et est fier de son corps. Sa chaîne d’or tressaute à son cou et pare de rayons furtifs sa chair translucide, comme enfarinée.

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La lumière joue sur ses muscles en mouvement, tout en rondeur, aussi pleins qu’un marbre. Cet adolescent est superbe à regarder. Il le devine confusément et il en joue, multipliant les passes, s’exaltant dans le mouvement, criant plus fort que ses copains parce qu’il montre sa vigueur et que la société le regarde.

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Nous visitons l’église Santa Chiara de style gothique provençal, bâtie en 1328 par les Angevins. La nef est immense et rectangulaire, « rationnelle » pourrait-on dire, éclairée par des fenêtres à ogives. Le tombeau de Robert d’Anjou – ce qu’il en reste – s’est réfugié derrière le maître-autel.

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Sur le flanc de l’église, nous allons voir le cloître des Clarisses aux carreaux de majolique bleus et jaunes du 18ème siècle.

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Deux chats s’y poursuivent, souples et hardis comme de jeunes garçons. Il y fait calme, par contraste avec la place aux ragazzi que nous venons de quitter.

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L’église de Gesu Nuova, en face, contre laquelle jouent toujours les adolescents, a une façade taillée en pointes de diamant, dite « à bossages ». C’était celle du palais Sanseverino datant de 1470, du temps des Aragon. Trois nefs lumineuses éclairent les fresques des voûtes.

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Jean-Paul Sartre n’aimait pas Naples, du moins pas la ville fasciste qu’il a visité en 1932. Il en a fait une mauvaise nouvelle que son héros date de « septembre 1936 » – un anti-Front Populaire ? Intitulée Dépaysement, elle n’a pas été reprise dans ses nouvelles du Mur mais figure dans les Œuvres romanesques de la Pléiade, en annexe, dans son édition de 1981. Sartre qualifie Naples de « ville vérolée », il évoque « le purin des ruelles », « ça se colle à vous, c’est de la poix », « les chambres moites », l’air comme « de l’eau de vaisselle ». Une ruelle « c’est une colonie animale », les gens « jouissaient avec indolence de leur vie organique ».

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Le Nauséeux par philosophie avait un dégoût curieusement bourgeois de ce peuple vivant. Il décrit avec un sadisme érotique les ébats des petits : « des enfants rampaient (…) étalant leurs derrières tout nus près des viandes, des entrailles de poissons (…) raclant contre la pierre leurs petites verges tremblantes. » Faut-il ne pas aimer les enfants pour les décrire complaisamment dans l’ordure ? Toute l’humanité, d’ailleurs, est tirée par lui vers la bassesse de « l’organique » ; son héros est « pris par le bas-ventre. Ce n’était pas la Vierge qui régnait sur ces ruelles, c’était une molle Vénus, proche parente du sommeil, de la gale et du doux désir de chier. » Il n’a que mépris pour ce « quartier indigène » où même le vin a « un goût boueux ». Tout cela est matériel ; tout cela est le fascisme. L’idéologie l’aveugle, le Tartre (comme disait Céline), ce ne sera pas la première fois. Et moi qui aimais l’Existentialiste responsable de ses actes, je découvre un philosophe vil, usant de son esprit pour mépriser l’humanité, le regard obnubilé par l’ordure.

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Un tour dans le quartier populaire nous montre son animation, plus forte ces jours-ci en raison de la proximité de la Coupe nationale de foot. Les embouteillages y sont monstres. Des manifestations de rues défilent en faveur de Naples et de son équipe. Les ragazzi testent leur virtuosité en fonçant dans la foule avec leurs mobylettes ; les voitures, coincées, klaxonnent, sono à fond. Trompes, sifflet, c’est toute une cacophonie bon enfant, un théâtre qui exprime un trop-plein d’exubérance. Beaucoup d’Italiens de passage à Naples, photographient les décors populaires, les affiches sauvages, les banderoles spontanées.

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Un faire-part mortuaire, entouré d’un bandeau noir caractéristique où figurent en blanc des roses et deux croix de cercueil, profère : « après 34 jours d’interminable souffrance, elle est passée, pour la gloire de Naples et de ses tifosi, l’AC Milan, et son président Berlusconi (…) Les obsèques auront lieu au stade San Paolo à 17h45 le dimanche. Pax » Affichée un peu partout avant le match, cette propagande d’outre-tombe était une bouffée de Naples.

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Deux guaglione (gamins de Naples) d’à peine dix ans échangent des passes au ballon sur le pavé de la rue peint d’un grand écu aux couleurs du drapeau italien vert-blanc-rouge, frappé d’un « N » dans le blanc – comme Napoléon – « N » pour Naples… Une toute petite fille danse debout sur un étal de gadgets, sur l’air de la Lambada. Elle est vêtue de bleu et de blanc, aux couleurs de l’équipe napolitaine de football. Elle peut avoir trois ou quatre ans et elle danse avec lenteur, application, indifférente aux gens qui rient de la voir comme à ceux qui la photographient. Sa mère m’encourage à le faire. La fillette est déjà une actrice professionnelle, elle a conscience du spectacle qu’elle donne et du sérieux que l’on attend de sa prestation !

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De nombreuses églises sont fermées à nos regards touristiques. Nous réussissons quand même à voir San Lorenzo et le Duomo. San Lorenzo Maggiore a la pureté des églises cisterciennes de France. Elle a été bâtie par les Angevins au 13ème siècle. Boccace y aurait rencontré Fiametta en 1334 et en serait tombé éperdument amoureux.

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Le Duomo a une façade imitée du gothique, d’une laideur à pleurer, mais la nef centrale est ornée d’un plafond en bois orné de peintures. La chapelle de Saint-Janvier – dont le sang se liquéfie rituellement deux fois par an – a été érigée après la peste de 1526 et elle n’est qu’excès de richesses dédiées à la dévotion superstitieuse. Du marbre, de l’argent, du bronze, de la peinture, s’entremêlent comme dans une orgie. J’ai toujours la même réticence devant cet excès de décor, cette surcharge qui dégouline, et ces anges partout qui volettent. Cette chapelle San Genaro en est le clou avec son autel tarabiscoté en argent massif ! Nous sommes déjà en Orient où la profusion remplace le goût, où la richesse remplace la foi, où la démonstration remplace la morale.

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De retour à la piazza Dante, nous nous posons pour boire une bière, lire les guides, écrire les cartes dans l’intention de les poster dans la première boite venue. Notre promenade est courte dans la nuit tombante. Les familles sortent les gamins et déambulent, en apéritif, pour se montrer aux autres comme dans toutes les villes du sud. Nous décidons de dîner au Dante & Béatrice, sur la place Dante. Des pâtes composent l’entrée, comme dans tous les menus traditionnels italiens. Nous les faisons suivre d’un kid rôti, comme indiqué en anglais sur la carte – non pas un gosse, mais un chevreau. Nous terminons par un tiramisu glacé fort bon. Le vin rouge de l’année – et « de la maison » – pétille et n’est pas terrible, sauf pour nos estomacs. Nous regagnons notre hôtel à pied. L’effervescence de la foule s’est calmée avec la nuit.

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Inviter à l’agneau braisé

Dans cet hiver interminable du mois d’avril, ni froid ni chaud, cuisiner roboratif en pensant aux saveurs du sud paraissait tout indiqué. C’est ainsi qu’amphitryon ai-je régalé récemment mes convives. Quelques cannelés salés au chèvre et dés de courgette au cumin avec le champagne d’apéritif, puis des Saint-Jacques aux algues de Roscoff en croûte feuilletée, avant l’agneau braisé et ses aubergines à la tomate.

canneles sales aperitif

Pour l’agneau, choisir de l’épaule. Le gigot est possible mais plus dur et le collier possible aussi mais assez gras. Vous pouvez prendre une épaule désossée (300 g par personne environ, la viande réduit à la cuisson) ou mélanger les morceaux (épaule, collier, gigot) – 1.3kg pour 4. L’important est de couper le tout en morceaux de 8 cm à peu près, pour une cuisson uniforme.

En cocotte de fonte, mettez deux cuillerées à soupe d’huile d’olive, écrasez en chauffant à feu moyen 5 à 10 filets d’anchois et du piment (ou du poivre), puis faites colorer la viande 5 à 6 mn en retournant les morceaux une fois ou deux. Ne salez pas, les anchois s’en chargent…

Versez alors 25 cl de vin blanc sec (ou rouge corsé selon vos goûts), 3 gousses d’ail écrasées (selon grosseur, en gros 1/3 de tête d’ail). Couvrez, mettez à feu doux et laisser à couvert 1 ou 2 heures. Si votre feu est doux (2 ou 3 sur 10 par exemple), la viande n’attachera pas.

agneau en train de braiser

Une fois cuite, retirez la viande et faites réduire la sauce à grand feu jusqu’à ce qu’il en reste de quoi juste recouvrir la viande. Versez dans un verre une cuillerée à café de farine délayée dans un peu d’eau froide (ou de prunelle, ou de marc, c’est meilleur), ajoutez une cuillerée à café d’origan séché, remuez bien, puis versez le tout dans la sauce en train de réduire. Éteignez le feu et laissez cuire 3 à 4 mn en remuant.

Remettez alors la viande, enrobez-là bien de sauce – c’est prêt. Si, comme moi, vous avez fait ce plat à l’avance, réchauffez la cocotte fermée dans un four à 150° durant 15 mn, ce sera parfait.

Pour les aubergines à la tomate, rien de plus simple.

aubergines en tranche cuites au four

Comptez une demi-aubergine par personne, coupez-les en quatre dans la longueur (sur 1 cm d’épaisseur environ). Salez-les au sel fin puis frottez les tranches les unes sur les autres afin de faire pénétrer. Laissez dégorger une heure. Non pas tant pour « enlever l’amertume », comme il était de mise autrefois, que pour éviter que vos tranches d’aubergine ne servent d’éponge à huile !

Une fois dégorgées, essuyez rapidement l’eau sortie des tranches d’aubergine avec un papier absorbant, coupez les tranches en 2 pour avoir deux morceaux d’environ 10 x 6 cm, plus faciles à cuire. Faites chauffer 2 à 3 cuillerées d’huile d’olive dans une poêle large et faites frire à feu moyen (pas trop chaud !) en retournant une fois. Ne superposez pas les morceaux, procédez en deux fois si nécessaire. La cuisson complète devrait durer 15 mn environ. Pour ma part, ayant beaucoup d’aubergines, j’ai utilisé la plaque dans le four mais, si la cuisson est moins grasse (tranches huilées au pinceau), elle dessèche plus le légume et dure plus longtemps (environ 25 mn à 180° chaleur voûte et sole).

coulis de tomate

Préparez un coulis de tomate, soit avec des tomates fraîches en saison, soit avec une boite de tomates pelées pour 4 personnes (400 g). Dans une poêle ou une casserole à fond large (pour l’évaporation), mettez une cuillerée à soupe d’huile d’olive, faites revenir un oignon et deux gousses d’ail, le tout haché, avec une cuillerée à soupe d’eau pour éviter de brûler. Une fois l’oignon devenu transparent, en quasi purée, ajouter un peu de thym sec ou d’origan, puis versez les tomates épluchées ou la boite de tomates pelées puis faites réduire à feu moyen une dizaine de minutes. Salez (pas trop), poivrez. La sauce doit rester liquide mais épaisse.

coulis de tomate et basilic

Dans un plat à four, versez la moitié de ce coulis, puis les aubergines frites, des feuilles de basilic déchirées (ou du basilic sec faute de mieux, mais pas trop, le sec ayant un goût plus fort). Complétez avec le reste du coulis de tomate, qui doit recouvrir les demi-tranches d’aubergine. Parsemez alors de mozzarella, de brousse ou de feta (je préfère ce fromage, la mozzarella étant trop caoutchouteuse si elle n’est pas de très bonne qualité), un peu de parmesan, ou une chapelure de biscottes écrasées avec le parmesan râpé – à votre guise. Mettez au four 35mn – et voilà !

aubergines pretes a enfourner

Agneau braisé plus aubergines à la tomate font un alliage de saveurs délicieux. Servez avec un vin rouge assez fort, type Cahors ou Chianti, ou un vieux Bordeaux, et vous atteindrez un stade proche de l’extase.

Rien n’est difficile, tout peut être fait à l’avance et réchauffé au four traditionnel un quart d’heure avant de dîner, pendant l’apéritif. Évitez le micro-onde pour les aubergines, elles deviennent molles ; la viande peut l’accepter mais le four tradi haut et bas ou chaleur tournante est meilleur.

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Camdeborde et Ferrandez, Frères de terroirs – carnet de croqueurs 2

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Yves Camdeborde est cuisinier restaurateur, il tient Le Comptoir au Carrefour de l’Odéon à Paris – il est aussi Béarnais et attaché à son terroir. Jacques Fernandez est écrivain-dessinateur, grand voyageur en Orient. Ils ont chacun le goût des produits et des gens, des pays et du savoir-faire. Ce gros album dessiné donne envie d’en savoir plus, par les papilles, de quitter le standardisé pour le personnalisé.

Il y a certes, en début de lecture, une petite musique de bon vieux temps, un brin de populisme anti-technocrate et le goût d’une certaine lenteur à vivre. Quelque chose comme Des racines et des ailes en distillent sur écran pour les retraités, sur fond de musiquette optimiste, moraline écolo et discours modulé tout le monde il est beau et gentil. Mais cet album dessiné va bien au-delà, heureusement.

L’album répond aux questions traditionnelles que se pose tout lecteur désireux de comprendre de quoi il retourne : qui, quand, quoi, où, comment, pourquoi.

Yves Camdeborde est un cuisinier formé durant des années par le maître Christian Constant avec toute une équipe dont il a aidé chaque membre à s’installer à son compte ; l’album lui rend hommage p.104 avec ces conseils en or : « ne lâche pas, écoute, regarde, comprends ce qu’on dit, ce qu’on fait, et petit à petit, si t’es pas bête, tu vas t’y mettre ! ».

Mieux qu’à l’école, c’est l’expérience de la vie – pas tout seul, pas d’un coup, mais par croissance naturelle de l’être qui grandit et mûrit.

Aujourd’hui, après une génération de malbouffe acquise au lait de synthèse dès le biberon, puis dans la tambouille pas cher des cantines scolaires, avant le fast-food ado et le stress de « la génération zapping, des jeunes qui n’ont pas envie de passer deux heures à table » p.24, la gastronomie retrouve un avenir.

A cause notamment des cancers dus aux pesticides, de réchauffement du climat dû aux transports longue distance, de mauvaise santé générale due à la dégradation des aliments et de l’alimentation, de la mode bio et « slow food » – cette invention non-française que les Français auraient pu inventer s’ils n’attendaient habituellement pas tout de l’État et de l’Administration…

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Le produit retrouve sa noblesse, comme le client. Blé, vin, vache, cochon, couvée, légumes doivent pousser, être élevé avec amour et savoir-faire, être traités « comme un bébé », soigneusement sélectionnés et livrés à temps pour la cuisine de saison. Miel de Corse, cochon noir de Bigorre, vins des Corbières ou d’Arbois, vaches du Béarn, pain de Lannes ou Wattignies où officie un « fou » adepte de la mémoire de l’eau et des spirales galactiques, huîtres de Belon ou d’Arcachon, légumes bio de Saint-Coulomb ou herbes fraîches « oubliées » sauf des vieux grimoires de « la sorcière » bretonne diplômée d’agriculture et de botanique, cafés sélectionnés par un ex-historien prof en Sorbonne, et même cigares de Navarrenx élaborés en face de la grand-mère Cambeborde…

Au total 25 producteurs visités, présentés, cuisinés et admirés.

Les terroirs français sont de moins en moins nombreux et dispersés mais résistent encore et toujours à l’envahisseur, le Romain étant soit le fisc français (« ce qui est scandaleux, c’est que l’artisanat va devenir le luxe. Parce que c’est la main d’œuvre qui coûte cher. Fiscalement, tout te pousse à faire de la merde… » p.87) – soit le technocrate pas vraiment chou « de Bruxelles », corrompu « avec des normes que seules les grandes multinationales peuvent supporter. Ils veulent tuer les petites structures économiques. Il ne faut pas se faire d’illusions… Les politiques gouvernent mais les multinationales commandent » p.107.

Comment ? Par l’artisanat, l’enracinement et la transmission. Le produit, c’est la terre, le terroir où l’on est né, où des générations ont œuvré. Nombres d’anciens fonctionnaires corses ont ainsi repris les vignes du grand-père ou la cochonnaille traditionnelle ; les Béarnais veulent rester au pays, les Bretons faire vivre la Bretagne, un ex-étudiant d’école de commerce œuvrer dans la distribution juste à temps de produits d’exception.

Le bio ? Pas forcément, tout dépend du terroir et du climat – mais le « naturel », oui. J’aime bien cette tempérance, loin des ayatollahs écolos qui se réjouissent de prédire la catastrophe pour demain.

L’album montre ce goût très individualiste, très paysan, du travail bien fait, du métier lentement appris et perfectionné par soi-même, tellement ancré dans la mentalité française. « L’artisanat est viable en France. Faire de la qualité, être heureux et fier de ce qu’on fait !… », s’exclame Yves Camdeborde dessiné par Jacques Ferrandez p.93. « Moi, je refuse de travailler avec des produits industriels de merde !… Je vais perdre la joie, je vais perdre la passion, je vais perdre le plaisir !… » a-t-il déjà éructé p.31.

Philippe d’Iribarne a étudié cette particularité typiquement nôtre qu’est « la logique de l’honneur » – issue tout droit de l’Ancien régime, malgré la république, malgré le « socialisme » ! Ce que dit le sociologue : « ne pas avoir à obéir à un patron, n’avoir pas besoin de se vendre à un client, n’être au service que de l’intérêt général, c’est-à-dire en quelque sorte avoir une mission reçue d’en haut, pouvoir faire bénéficier de sa bienveillance ceux en faveur de qui on agit, sans avoir à tendre la main pour qu’ils vous rétribuent, autant d’éléments d’un service éminemment noble » – est repris tel quel par Pierre Mateyron, éleveur de porcs noirs du Gers : « Qu’est-ce qu’ils ne font pas, les autres ?! La qualité, le naturel, le temps, la sagesse et les choses simples !… » p.71 – ou par Maxime Magnon, vigneron des Corbières : « Au moins, tu as la fierté d’avoir construit quelque chose ! Ta réalisation personnelle ! » p.83.

Et la lectrice ou le lecteur amateur de confitures apprendra enfin pourquoi, page 95, la bassine de cuivre est bien meilleure pour le goût du fruit.

La finalité de toute cette chaîne de labeurs et de métiers est sans doute de vivre mieux, plus en accord avec la nature, avec les ressources limitées, avec les autres, avec soi. « Y en a qui ne réfléchissent plus. Ils te cherchent la petite bête parce que tu n’as pas le label bio, mais ils achètent du bio qui vient du Chili par avion… » p.26. La bêtise du bobo à la pointe de la dernière mode est insondable.

Car la course à la productivité agricole est contreproductive, appauvrissant les sols, la planète, les aliments et le sens du goût – en bref le bonheur de vivre. L’efficacité maximum passe par le processus ininterrompu qui va du champ à l’assiette, du mode de culture à l’honneur paysan, du savoir-faire gastronomique à l’équipe de cuisine. « Derrière chaque produit, il y a des gens que je connais et je pense à eux quand je cuisine, quand j’ouvre une bouteille… », conclut Yves Camdeborde dans sa Préface – si j’ose cet oxymore (mais une préface est souvent une conclusion).

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A lire pour en savoir plus, à relire pour les adresses précieuses des bons producteurs locaux, à cuisiner car 7 recettes sont données, prêtes à élaborer – et à tester car le restaurant Le Comptoir et son bistrot L’Avant-Comptoir vous attendent au 9 Carrefour de l’Odéon à Paris.

A méditer aussi, le bien-manger étant plus qu’un art : une philosophie, comme le disait si bien Montaigne.

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Yves Camdeborde et Jacques Ferrandez, Frères de terroirs – carnet de croqueurs 2 – été/automne, éditions Rue de Sèvres 2015, 117 pages, €22.00

Déjà édité :
Yves Camdeborde et Jacques Ferrandez, Frères de terroirs – carnet de croqueurs 1 – hiver/printemps, éditions Rue de Sèvres 2014, 115 pages, € 22.00

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Montcuq à toutes les sauces

Vendredi 26 août 2005

Que je vous parle un peu des ventrées de Montcuq. Le pays est plaisant, comme vous l’avez compris, entre Garonne et Périgord, bordé de vignes de part et d’autres, en plantant sur son sol. Ses vallées ont le sol riche et les échanges ne cessent point entre les fleuves et les chemins. Quant aux recettes, elles se transmettent et s’enrichissent du savoir des pèlerins de saint Jacques, apportant là le piment, ailleurs le fromage ou ce goût d’huile d’olive, tous produits que la région ne connaît point, de tradition.

Dès le premier soir à quelques-uns des blogueurs, la veille du jour J de ce 18 août premier anniversaire, ne sachant que faire et surtout pas nous séparer, nous qui venions de nous rejoindre, nous battîmes des mains à l’invitation fort chevaleresque de Jean-Louis Hussonnois d’aller voir en son gîte. Ils n’eurent été que deux à une tablée de Belges et nous vînmes en renfort pour la plus grande joie de tous. A la nuit bien tombée, sans que la lune fut levée, difficile aux gastropèlerins que nous fûmes de trouver l’étroite entrée du Moulin de Tauran. Après une pointe au-delà des limites autorisées puis avisé par les rougeurs d’arrière que la sente se trouvait fort près, je garais mon destrier couleur d’armure auprès d’autres montures, alors au picotin. Nous pénétrâmes en ligue sous le vaste hangar éclairé de quelques torches à incandescence. Dehors eût mieux convenu aux pèlerins qui les suivent mais les étoiles s’étaient faites rares, cachées de lourdes tentures nébuleuses qui n’attendaient que notre défi pour pleurer leur dépit.

gite du moulin de tauran

Gloire à la cuisinière ! Les recettes étaient aux fruits, de saison et du pays, mitonnées avec amour du créatif et du désir de plaire. Malgré nos heures de route et nos pensées ailleurs, les papilles ont connu la joie.

Apéritif maison, le vin de pêche est composé de vin du pays dans lequel ont macérées des feuilles de pêcher, le tout filtré et additionné de sucre, peut-être d’un trait d’eau de vie pour corser. Les enfants avaient du jus de pomme. L’entrée de melon en billes était parsemée de menthe fraîche poussant à la roue du moulin et, discrète originalité gustative, de billes de terrine de saumon pour un léger sucré-salé. N’oubliez pas que le saumon est élevé en Gironde, région fort proche. Pour compléter, un pâté de lapin du pays était accompagné d’un confit de poivrons verts aux agrumes doux-acide dont le contraste allait merveilleusement au palais.

montcuq peches cul

Ont suivi des aiguillettes de canards élevés dans le Lot, cuites simplement aux pêches de Montcuq. Et là, comme par un fait exprès, ces pêches plates avaient la forme requise. Imaginez une paire de fesses bien galbées dont le pédoncule vous regarde : telle est bien la pêche de Montcuq ! Cuite doucement avec un peu de graisse de canard, elle conserve la viande tendre et agrémente la saveur de gibier d’un peu d’acide tendresse. Un délice ! Le dessert était plus simple, une semoule au lait agrémenté de chocolat, mais se devait d’être léger pour terminer l’abondance. Le vin des Coteaux du Quercy se laissait boire.

vin des coteaux du quercy

Encore un grand merci à Jean-Louis (qui signe jlhuss) de cette délicate invitation ! Son blog A©tu bien pris tes comprimés [désormais fermé] est d’ailleurs un mélange d’intérêts et de styles qui s’apparente à la bonne cuisine. Qu’on se le dise.

Cette région agricole fait pousser le melon du Quercy, Identification Géographique Protégée (IGP, comme disent les fonctionnaires). Elle produit aussi la truffe noire et le safran label rouge. L’on y chasse le sanglier nourri de glands de chênes (quercynus en latin) depuis la préhistoire mais aujourd’hui oies et canards y sont à la fête, élevés et engraissés pour leur chair à confits, magrets et gésiers, et leur foie à faire gras. L’agneau fermier est aussi IGP que le melon, même si le mélange des deux n’est sans doute pas très heureux en cuisine. Le veau sous la mère est d’invention plus récente, labellisé rouge pour faire politiquement à la mode. Le chasselas de Moissac, AOC, se laisse manger tout comme la prune dont Agen a fait sa spécialité IGP. Proches, la noix et le cèpe du Périgord se mêlent harmonieusement dans ce pays sans huile d’olive. Manquent les fromages, hors le Rocamadour, précédente étape pèlerine qui l’a ici importé dans les usages.

En revanche, l’on y découvre une débauche de vins divers, depuis le Cahors AOC au cépage Malbec, au Coteaux du Quercy simple VDQS et les vins du Lot de toutes couleurs, à consommer plutôt dans l’année. Bergerac, comme Bordeaux, ne sont pas loin. Le Cahors, florissant au moyen âge, a été éradiqué par le phylloxéra en 1868. La République triomphante n’avait rien vu et n’a rien fait, suivant une tradition française désormais établie de mépris tout religieux puis étatique pour tout ce qui est réputé « économique ». Le vin s’est délocalisé à Bordeaux. Il a fallu attendre la renaissance politique de l’après Seconde Guerre mondiale et l’enthousiasme d’anciens Résistants, pour voir renaître le cépage, dont l’essor date des « années Larzac » du retour aux traditions et aux terroirs. Pour la bonne cause anti-nivellement des cultures et standardisation des goûts. Le « je suis le représentant de la France à moi tout seul » et le « je ne veux voir qu’une tête » sont les plaies du modèle politique jacobin français.

Les fraises des vallées du Lot et de la Dordogne permettent une recette où le radicalisme du melon s’allie au rose de Fraise pour un programme fédératif goûteux, au moins aux papilles sollicitées.

salade de gesiers

Le menu officiel au Café de France, lors de la journée du 18, était plus classique, à 13 euros seulement, 15 avec le vin. Salade de gésiers confits (lardons pour les derniers), confit de canard (il y avait d’autres choix mais pas en nombre suffisant), croustade aux fraises (en hommage à notre Premier ?). Le dîner a été plus ouvert – et plus cher. Je me suis contenté d’un seul plat de lotte à la tomate confite et au piment d’Espelette, pas très régional mais fort bien cuisiné.

verres et vin

En notre pays si critiquable, la convivialité passe par le partage des viandes et du vin, le tout rendant propice l’accueil des idées et le plaisir de la conversation. Conservons au moins cela que les austères Anglo-saxons des tables voisines (ce n’étaient point des Belges) nous ont envié !

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Préliminaires 2005 autour de Montcuq

Nous étions plus jeunes, dans une France encore optimiste, avec la perspective toute neuve des technologies de l’information et de la communication.

Le journal de gauche Le Monde, devenu depuis le refuge des bobos qui prétendent gouverner, avait proposé à ses abonnés de créer des blogs gratuits, sur l’exemple de la campagne présidentielle américaine de 2004. L’écrit fleurissait, la chose était neuve et nous avions envie de nous rencontrer. Le lien virtuel, contrairement à aujourd’hui, ne suffisait alors pas. Mais c’est qu’aujourd’hui nous sommes saturés. L’un des blogueurs mondains, qui ne se mouchait pas du pied et se faisait appeler Fraise des bois (le joli surnom de François Hollande, trouvé par Laurent Fabius), a décidé de prendre les choses en mains…

Je republie en cette fin août les quelques notes d’il y a dix ans, comme un anniversaire : tant de blogs d’époque ont disparus, certains blogueurs aussi.

Samedi 20 août 2005

En tant que Ministre du Tourisme dans le blogogouvernement virtuel présidé par le blogueur ambitieux Fraise des Bois, je relaie le communiqué officiel :

COMMUNIQUE DU BLOGOUVERNEMENT

Le premier séminaire blogouvernemental de l’histoire de la blogosphère (allez prouver le contraire, tiens !) aura lieu le jeudi 18 août 2005 à Montcuq (Lot) en très réelle et sérieuse application des lois de décentralisation poétiques (décret Soubira) et gouvernementales (nomination du gouvernement bloguesque mondain).

Le programme de la journée sera précisé dès que possible. Une salle sera gracieusement mise à notre disposition par la mairie de Montcuq.
Le but est de passer du virtuel au réel, d’échanger de blogueur à blogueur sans médiation, de témoigner de nos expériences diverses, de tracer des perspectives, tisser des liens et passer un bon moment en agréable lieu et bonne compagnie !

Chacun est libre de prolonger le séjour à sa guise. Il est bien entendu que personne n’est invité mais que tout le monde peut venir (blogueurs, commentateurs, visiteurs des blogs et simples curieux), les séances plénières et/ou ateliers thématiques étant ouverts à tous. Il est bien entendu que chacun assume ses frais de séjour et d’acheminement.
A bientôt !

PS 1 : Le présent communiqué peut être reproduit sur leurs sites par tous les ministres et blogueurs qui sont intéressés.
PS 2 : Toutes vos idées sont bienvenues. Un conseil des ministres restreint retiendra les meilleures !

Après Zérotonine, alors « au chômage » et désormais au travail, mais qui a promis qu’elle viendrait quand même avec son aspirateur, et l’Actu de jlhuss, je voudrais apporter quelques précisions touristiques.

montcuq vue aerienne

Montcuq (qui se prononce ku) c’est dans partie ventrale arrière de la France, quelque part à l’ouest et vers le sud de Cahors, 27km disent les cartes précises. Les Parisiens y accèdent par la N20, les amoureux du service public à la française par la gare de Cahors (le reste à pied), les étrangers par l’avion de Toulouse. Oh, je vous vois venir, bons Français amateurs de grivoiserie : « pourquoi nous introduire dans le trou de Montcuq ? ». J’imagine ce qu’aurait pu écrire le Dard traversant Montcuq. Je parle de Frédéric le Grand, bien-sûr, pas de Mireille ni de Jeanne. Mais les habitants sont les Montcuquois. Attendez la suite.

montcuq blason

L’étymologie du site n’est pas claire, le « cuq » désignerait une petite éminence – on s’en serait douté… Culte celte – ça aussi, c’est ce qu’on émet quand on n’en sait pas plus. Henriette Walter, éminente spécialiste de la toponymie, n’en sait rien. Le lieu se trouve quand même dans le Quercy, là où les confits ne sont pas « gras » et où le bonheur est dans le pré. On n’y reste pas, il y a seulement des gîtes de pèlerins pour Saint-Jacques depuis le moyen âge. Il y a dans les 15% de chômeurs et le revenu moyen par ménage est un tiers en-dessous de la moyenne nationale. Mais le cadre de vie semble plaire aux deux seuls votants de l’enquête « L’Internaute » sur la commune. Ce qui leur plaît moins est la « qualité des transports », semble-t-il, et la « qualité de l’enseignement ». Je fus le 707ème visiteur seulement sur le site du collège lorsque je m’y transportai…

Pays de vin chasselas appelé « des coteaux du Quercy », de noix et de foin, vous me direz encore « Montcuq c’est du poulet » et, cette fois, vous aurez raison ! L’élevage de la volaille est l’activité principale du coin, avec les champignons. Sauf l’amanite « phalloïde » qui fait mal à Montcuq plus qu’ailleurs. Mais, contrairement à ce que pourraient penser de forts esprits, Montcuq n’émet pas de gaz naturel exploitable. Celui-ci se trouve plus à l’ouest, vers Lacq. Désert touristique entre vestiges du Périgord et pittoresque du Quercy noir, le village n’est même pas dans le Guide Bleu Aquitaine, mais apparaît timidement dans le Guide Vert Michelin pour sa « vue sur les coteaux et les vallons environnants ». On se demande lesquels… Peut-être ces deux tétons qu’on aperçoit vers le sud ?

Outre le parolier de chanson Jean-Luc Petit Ternoise, (jadis) célèbre sur France-Inter, le folklore régional est une mine pour les doctes pédagogues du coupage de cheveux en quatre et autres abstracteurs de quinte essence. Des « staches » de danses folkloriques sont proposés aux gamins et gamines des petites écoles et un compte-rendu pédagogo qui vaut son pesant d’arachide en componction et autres indigestions est publié gravement en pavés-bien-carrés-qui-font-sérieux. Il s’étend longuement sur les résultats sensibles et « sacrés », donnant même la parole spontanément aux enfants (90% de filles parlent, les garçons ne doivent pas oser).

montcuq maison

Les rues du Grimpadou, du Coustalou, du Pendillou et du Raidillou nous évoquent la défunte transhumance culturelle vers l’élevage de chèvres fort à la mode dans les années 70. Reste, qui défie le temps, un donjon du 12ème, vestige d’une forteresse au centre des querelles incessantes entre papistes et albigeois, anglois et françois, catholiques et protestants, jusqu’aux ouistitis (48,95%) et nonettes (51,05%) de feu le récent référendum (sur le traité européen en 2005).

Un lieu parfait où méditer la philosophie de l’ouverture et de la tolérance pour un projet en commun (pas un programme) – s’il peut encore en être. Et pour le relayer par webcam et ADSL au monde entier si nécessaire (un site d’opposition au parti du Maire actuel affirme qu’il existe bien un ADSL à Montcuq même, mais pas aux alentours).

montcuq bitee-shirt

La région offre un terrain d’aventures à tout photographe, même si les habitants sont réduits à la portion congrue (1263 âmes au recensement de 1999). Peut-être à cause d’une charte célèbre de 1224, signée par Raymond VI, comte de Toulouse, à Montcuq, qui réglementait d’ailleurs les ébats non autorisés par l’église.

Article 10 : « Si homme marié était surpris par le bayle avec femme mariée en adultère, tous seuls, lui et elles nus, dans un lit, ou en un autre lieu suspect, l’homme sur la femme, les chausses baissées, ou sans elles, s’il était nu et n’en portait pas, ou la femme nue et ses vêtements relevés jusqu’au nombril, et que cela puisse se prouver par deux ou par trois témoins dignes de foi qui ne soient ni les tenanciers, ni de la maison du bayle ou du seigneur, ou bien si tous les deux l’avouent simplement ; de tels adultères perdent tous leurs meubles qui sont dévolus au seigneur, et de plus, ils doivent courir ensemble tous nus par la ville, à moins qu’ils ne composent avec le bayle, touchant la peine corporelle ; et si quelqu’un tient une concubine dans la ville et que dans un mois après qu’il en aura été requis par les consuls il ne la prend pour femme ou ne laisse, ils doivent être l’un et l’autre bannis de la ville, car un péché pareil ne peut se tolérer, sans crainte de provoquer l’ire de Dieu, d’où pourrait résulter la ruine de ce lieu. »

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Paul Doherty, Faux frère

Paul Doherty Faux frere

Nous sommes à Londres à la fin du printemps 1302. L’irascible et caractériel roi Edouard 1er mande son clerc Hugh Corbett pour enquêter sur des meurtres répétés de jeunes prostituées, égorgées et mutilées chacune un 13 du mois. Corbett rechigne, il avait la parole du souverain pour prendre quelques semaines et aller dans la famille de sa femme au pays de Galles. Derechef, le roi le fait chevalier et c’est désormais sir Hugh Corbett, flanqué de son souple et nerveux clerc adjoint Ranulf, qu’il a sauvé jadis de la potence, que débute l’enquête.

Tout tourne autour de Westminster, l’abbaye royale laissée à l’abandon depuis des années. Il se murmure que les Bénédictins s’y dévoient et financent des orgies de vin et de sexe à l’aide de l’argenterie du domaine. Ne voilà-t-il pas qu’un renégat anglais, ex-marchand emprisonné en Flandres pour cause de manque de parole du roi Edouard, est vu à Londres ? L’une des victimes, cette fois une lady en charge du secours aux filles perdues, murmurait ce dicton célèbre mais incongru : « l’habit ne fait pas le moine ». L’intrigue tourne autour de cette phrase, reprise dans le titre du roman.

Le pittoresque de la ville capitale ne nous est pas épargné, la pauvreté des petits mendiants dépoitraillés comme des soldats mutilés qui n’ont pour retraite d’avoir servi le roi que la mendicité. Les odeurs de la ville médiévale sont fortes, la morale faible, les instincts règnent en maîtres parmi la population illettrée prête à croire ce qu’on veut.

Mais c’est bel et bien l’éducation, et la logique apprise à l’école, qui sert le clerc et lui permet d’y voir clair. Bien que… « Il aurait dû se rappeler que la somme des parties ne constitue pas forcément un tout et que le hasard, le sort et les coïncidences défient la logique » p.264. Le lecteur est donc pris dans les rets d’une suite d’intrigues où il s’emberlificote autant que l’enquêteur, jusqu’aux coups de théâtre du finale. C’est bien mené, captivant et incomparable pour percevoir et sentir le moyen-âge londonien.

Ce qui n’est pas le moindre mérite de ce livre, l’intrigue ici décrite réellement eu lieu dans l’histoire de Westminster et les archéologues ont trouvé des morceaux de peau du coupable, écorché de par le roi et restés incrustés dans la porte de l’abbaye. L’auteur, professeur d’histoire médiévale, donne les cotes des archives dont il s’est inspiré. Un mot encore, Hugh Corbett a lui aussi existé : son vrai nom était John de Droxford. La réalité, parfois, dépasse la fiction !

Paul Doherty, Faux frère (Murder wears a cowl), 1992, 10/18 2007, 284 pages, €1.65

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Frédéric Devaux, Un pas puis d’autres vers Compostelle

frederic devaux un pas puis d autres vers compostelle
Faut-il être croyant pour être pèlerin ? faut-il être fou pour quitter le confort de la civilisation ? faut-il avoir envie de compétition pour marcher durant deux mois de Vézelay à Santiago ? Rien de tout cela, nous apprend Frédéric Devaux, la quarantaine, père de trois enfants – « et Steven » – responsable de maintenance ferroviaire dans le civil.

Partir, c’est « faire le premier pas pour créer l’aventure, créer les conditions pour être heureux » p.180.

Ce ne fut pas simple pour lui, qui se sentait vieillir, introspectif un brin hypocondriaque, volontiers « stressé » d’un peu tout et angoissé de quitter sa famille pour se retrouver seul, face à lui-même. Non croyant, ayant quitté le catholicisme d’église, puis le christianisme de la vie éternelle même, il a voulu accomplir le Chemin par « envie de relever le défi », pour « connaître la privation », mais aussi par « orgueil ».

Il en reviendra avec de meilleures raisons : connaître « la véritable liberté de changer son programme » p.49 ; faire de multiples rencontres, « parties intégrantes du pèlerinage » p.60, d’autant plus riches qu’éphémères tels Hakim, Jean, Loïc, Fabio, Gwen, Marty, Jean-Paul, Steffie, Jelle ; « une chance de pouvoir évoquer des choses que l’on garde en soi et qui doivent s’exprimer » p.89 ; acquérir une « sensation d’équilibre, d’harmonie » p.43 ; jouir de la nature en elle-même, « se lever en forêt est mon plus grand plaisir » p.48, la vision au loin des Pyrénées comme « plus belle émotion » p.85 ou ces rapaces qui planent, souverains, comme des dieux p.94 et 111 ; la fête un samedi soir à Pampelune p.114.

« Le pèlerin part sur la route comme on décide de ranger son grenier pour connaître ce qui s’y trouve » p.66. Ce pourquoi il s’allège progressivement : de son matériel doudou largement inutile, de ses soucis illusoires et fausses responsabilités, de ses angoisses pour un futur qui n’est pas là ou pour des chimères nées de son imagination. Il faut dire que Frédéric est parti chargé comme un baudet, flanqué d’un chariot où mettre toutes ses affaires « indispensables » (peut-être parce qu’il a eu le dos bousillé par le judo ?) : une tente, deux tapis de sol, un oreiller gonflable, un bâton, une bombe anti-agression (contre les chiens), une tablette GPS en plus du téléphone portable et de son chargeur solaire, un harmonica et un baladeur chargé de musiques, deux gourdes en plus de la flasque à tétine… Il rencontre sur le chemin d’autres qui n’ont qu’un sac à dos avec un seul change – bien plus sages dans le choix de ce qui est vraiment nécessaire.

La résistance est dans le moral, pas dans le physique : le corps avance pas à pas, à son rythme, selon ce qui vient ; le mental seul travaille, rumine, s’emballe. Le spirituel peut recadrer le but, mais quand on n’est pas croyant, il se résume à l’essentiel : les amours terrestres, l’épouse et les enfants, l’ouverture aux autres. C’est plus humble que la foi, mais mieux ancré dans l’humanité réelle : combien de croyants mystiques préfèrent trop souvent leur méprisante solitude éthérée aux gens qu’ils ont véritablement devant eux ?

Mais l’angoissé a du mal à quitter sa famille, même pour quelques semaines ; ou est-ce la famille qui a du mal à le laisser trouver sa liberté durant ces vacances choisies ? Ce qui est dur est de quitter, pas de marcher. Le départ de Vézelay le 5 avril à midi juste s’effectue avec femme et marmaille, ainsi deux jours durant. Puis il les retrouve une dizaine de jours plus tard pour deux semaines encore ensemble ! Le pèlerinage n’est-il pas à l’inverse un chemin vers soi ? Le sentiment paternel en lui le fera marcher avec chacun de ses enfants tour à tour, pour l’intensité des liens personnels réciproques. « Mon rêve serait que mon expérience leur donne envie de forcer le destin, de prendre leur vie en main pour en tirer le meilleur » p.60. Mais, en contrepartie, « à notre retour, il sera impératif que le changement qui s’opère en nous apparaisse positivement aux yeux de ceux que l’on aime » p.135.

D’ailleurs, « les enfants sont à l’opposé des chiens : pas un qui ne me souhaite une bonne journée, ne me questionne sur ma route ou l’utilité de mon bâton » p.64. Le récit des détails de la voie, des ennuis de matériel, de la fatigue et de la faim, prennent place dans cet ensemble qu’est le Chemin, mais à leur juste place, racontés avec humour parfois, sensualité d’autres fois, pieds nus dans l’herbe, poitrine offerte au soleil couchant, attablé dans un restaurant gastronomique ou partageant le soir une bouteille de vin. Le souvenir de films ou de chansons contemporaines surgissent à propos – mais aucune référence littéraire.

Car l’auteur écrit fluide, mais trop souvent avec ces clichés de la mode que sont « mon ressenti » p.7, « mon sac est finalisé » p.11, « je m’éclate sur ce sentier » p.39, « nous échangeons sur » p.44, « ils matérialisent mes conditions » p60, « cette problématique s’affirme » p.62, sans parler des superlatifs dont on a perdu le sens : « magique », « fabuleux »… Tout un jargon très peu français dans le flou des mots-valises entendus à la télé. L’auteur entreprend pourtant une réflexion poussée sur « le sens des mots » p.98 – il aurait pu se relire.

Mais ces défauts bénins (qui ne surgissent qu’à l’œil exercé du critique) ne compromettent pas le sens du livre. Il est de livrer une expérience et reste en cela authentique.

Le récit de ces deux mois est bien raconté, plaisant à lire, sans se perdre dans les cartes, plans et autres balisages. Les relations humaines sont premières, l’approfondissement de soi aussi, au point de fondre en larmes devant Santiago cathédrale – et de poursuivre ensuite jusqu’à la mer, à Fisterra (fin de terre).

« Le pèlerin revient de son périple avec une force en lui, une capacité à affronter certaines épreuves, à prendre des décisions qui peuvent demander un peu d’audace ou de courage » p.180. Lorsqu’on est allé jusqu’au bout – « ultreia » ! – tout devient possible sans que la précaution par principe ne vienne entraver l’audace. Le livre est un témoignage qui dure, plus que les souvenirs. Il a été écrit pour le public, mais aussi pour les trois enfants – « et Steven » (mais qui est donc bébé Steven ?).

Quiconque voudra se lancer dans cette grande aventure, ou aura seulement la curiosité d’apprendre pourquoi des milliers de pèlerins venus du monde entier font le Chemin de Saint-Jacques, lira ce livre avec bonheur. Je vous le conseille !

Frédéric Devaux, Un pas puis d’autres vers Compostelle, 2015, éditions Vérone, 183 pages, €18.00
Aussi sur ce blog : Chemin de Saint-Jacques

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Un festin pascal polynésien

Dimanche de Pâques, direction Papeari. Je suis invitée à un grand tama’ara’a (festin, repas). Mes amis ont invité leurs familles et amis respectifs. Un veau à la broche de 150 kg sera rôti. Il a été conseillé aux invités d’apporter une entrée et leur boisson s’ils veulent autre chose que du jus. Les adventistes, nos hôtes, ne consomment pas d’alcool. Les pâtisseries avaient été concoctées pour une des filles. Cette dernière a eu sept enfants d’un premier mariage, et un enfant avec son second mari. Il ne lui était donc pas difficile de réunir plus d’une centaine de personnes : les enfants, les petits-enfants, les arrière-petits-enfants, les sœurs, les frères et leur progéniture. Le dernier né était un garçon âgé de quatre jours présent lui aussi au tama’ara’a !

barbecue

Les tables étaient dressées dans un de leurs hangars au milieu d’arbres fruitiers. Pour éviter les retours difficiles et dangereux, un bus avait été affrété depuis Punaauia pour les résidents de la terre familiale et le retour assuré. Une cinquantaine de personnes heureuses de prendre le bus … c’était la toute première fois qu’ils utilisaient ce mode de transport.
« – Vous n’aviez jamais pris le beuss ? (prononcé à la Tahitienne)
– Non, avant, pour aller à l’école on prenait le truc (camion), ensuite nous avons tous eu des voitures. Nous sommes ravis d’aller dans ce beuss ensemble à Papeari. »

beuss tahiti

Après le repas, musique et chants jusqu’à la tombée de la nuit ! J’en ai profité pour retrouver les quelques personnes rescapées du voyage au pays des kangourous. Je suis conviée à aller passer une fin de semaine à la presqu’île.

De quoi goûter du vi Tahiti, la pomme-Cythère (Spondias Cytherea). Utilisée comme ra’au (médicament) contre les hémorragies après une fausse-couche, les angines, les intoxications alimentaires et les névralgies dans la médecine traditionnelle. Arbre indigène en Polynésie, c’est un des rares arbres à feuilles caduques. Le tronc est droit, le bois est blanc, léger et peu résistant. Le fruit est de forme ellipsoïdale, de 7 sur 5 centimètres, épiderme vert avant maturité puis jaune pâle. La partie charnue est comestible, sucrée et acidulée, l’odeur rappelle celle du coing, avec toutefois un léger goût de térébenthine. Le noyau est volumineux.

pomme cythere

Vana est l’oursin noir à longs piquants (Echinus sp.). A mon avis, il est moins goûteux que celui que l’on déguste en France. Le corail est plus terne. On peut l’acheter ici sur le bord des routes, il est vendu par les pêcheurs dans un petit pot sans la coquille bien sûr ! Les Polynésiens le mangent avec du pain, du beurre et quelques gouttes de citron vert. C’est la saison des vi Tahiti : l’on trouve et mange les vana. Tama’a maitai (bon appétit) !

Occasion aussi de boire du vin ? Non, non, pas celui de Rangiroa, mais du vin de Cahors ! Heifara est venu présenter son « Varua Maohi » dans un hôtel de la place. Heifara est né à Tahiti d’un père popa’a originaire du Nord de la France et d’une mère polynésienne. Parti en France en 1980 avec ses parents, ses frères et sœurs à Cahors, il a été adopté par une famille de vignerons dont il a épousé l’une des filles. Il se laisse séduire par le vignoble et le vin. Il est tout naturellement venu présenter son bébé dans le pays qui l’a vu naître

Hiata de Tahiti

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Morne Paris de février

Il pleut fin février, les vacances sont venues, les Parisiens ont déserté.

ado solitaire paris jardin du luxembourg fevrier
Le jardin des sénateurs, au Luxembourg, est désert et un ado solitaire tente de placer des balles dans le filet ; même sans rivaux, il n’y parvient pas toujours.

ado qui suis je jardin du luxembourg paris
Un autre s’interroge face au Lion de bronze, dans les bosquets du même jardin : qui suis-je ? où vais-je ? que sais-je ?

institut monde arabe est charlie
Est-il « Charlie », comme il est affiché par conviction sur la façade de métal de l’Institut du monde arabe ? Un musulman s’est-il jamais prénommé Charlie ?

ado charlie devant institut monde arabe
Un ado a compris que ces slogans, ce volontarisme de propagande – qui ne veut pas voir simplement ce qui est – n’a aucun intérêt : il s’est couché au rare soleil de février sur les marches. Soumission ? Non, indifférence. Que les politicards blablatent, il ne lit pas Charlie ni n’a envie de se convertir à quoi que ce soit.

parti socialiste solde a paris
Surtout pas au socialisme, tant le parti socialiste n’a plus rien de neuf à offrir.  La boutique accouplée affiche les soldes, « deuxième démarque », tant personne n’en veut plus de cette religion socialiste usée jusqu’à la corde. Le « concept store » Cambadélis est mort. Pas la gauche, non, qui est un élan vers l’avenir, mais le parti, crevé de l’intérieur par le copinage, les zacquis et les tabous de la génération 68 au pouvoir – bien loin de la « révolution » qu’elle affirmait… lorsqu’elle était jeune et vivante.

arbre creve paris jardin du luxembourg
Crevé comme ces arbres du Luxembourg, en train d’être sciés pour être remplacés par de plus sains, de plus verts, de plus vigoureux.

Paris pont de l archeveche cadenas
Crevé comme ce parapet du pont de l’Archevêché, derrière Notre-Dame,  dont le poids des cadenas de la mode imbécile a fait chuter un élément dans l’eau. Comme une dent manquante dans une mâchoire branlante.

Paris square viviani effondre fevriver 2015
Crevé comme le jardin du square Viviani, face à Notre-Dame sur la rive gauche, dont un affichage de la Mairie illustre la langue de bois bureaucratique – typiquement socialiste (on se croirait sous Mao !). Manquent les « excuses » ou le « merci de votre compréhension » de rigueur depuis l’ère Chirac.

buvez du vin bar parisien
Buvez du vin ! affirme un caviste parisien pour redonner de l’optimisme à une ville qui sombre. Au moins c’est du vrai rouge, pas du rose fané…

gamins devant musee orsay fevrier
La culture officielle révérée par les bobos n’enthousiasme pas les gamins assis tournant le dos au musée d’Orsay : puisque tout se vaut, que la France n’a pas d’identité, que l’Occident est coupable quoi qu’il en soit (d’esclavage, colonialisme, exploitation capitaliste, pollution, pillage des ressources, impérialisme militaire…), laissons courir.

bouquinistes paris quai montebello
Même les livres ne les intéressent pas, les kids ; les bouquinistes n’attirent que les vieux, les provinciaux, de rares étrangers.

patinoire hotel de ville paris fevrier
Ce qui les amuse est la patinoire devant l’Hôtel de ville, une bonne idée Delanoë… quand la température s’y prête : ce n’était pas le cas en décembre (ouh, la facture d’énergie pour glacer une piste lorsqu’il fait 15° dehors !) mais c’est le cas en février, où les températures oscillent entre 2 et 10°.

Paris kid bd st germain en fevrier
Certains ont même chaud pour se balader bonnet sur la tête mais gorge nue.

Paris rue de l odeon sous la pluie fevrier
Paris, sous la pluie, prend parfois une brillance étrange.

velo sous la pluis paris quai malaquais fevrier
On y déambule en Vélib, sous la pluie, sur le quai Malaquais, devant la péniche-restaurant.

Paris louvre au port des saints peres
Paris s’engloutit dans les eaux, comme au port des Saint-Pères… Fin février, il valait mieux être ailleurs.

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Nordhoff et Hall, Panne sèche

charles nordhoff james norman hall panne seche
Auteurs américains célèbres en leur temps des Révoltés de la Bounty, Nordhoff et Hall donnent ici une description pittoresque et réaliste du tempérament des Tahitiens. La famille Tuttle, à l’arrière grand-père américain austère, entreprenant et économe, s’est diluée dans le sang polynésien jouisseur, hédoniste et imprévoyant.

Jonas, le pater familias de la cinquantaine, est respecté lorsqu’il décide – mais il est trop nonchalant pour le faire, la procrastination étant chez lui une seconde nature. Ses quatre fils en fin d’adolescence sont vigoureux et travailleurs mais pas souvent, et pas futés pour un sous sauf le dernier, Ru, 16 ans, qui répare admirablement les moteurs.

Heureusement, car le vieux cotre Zimba, rapiécé de toutes parts, en a fréquemment besoin. Mais les frères préfèrent rogner sur la gazoline pour s’acheter du tabac – c’est rageant quand le moteur tombe en panne sèche à trois minutes d’un banc de thons particulièrement fourni dont la pêche aurait pu rapporter des milliers de francs. Ou bien oublient de prendre le bidon de réserve – qui oblige à rejeter à la mer toute une pêche inespérée loin de Tahiti, faute de moteur et faute de vent pour rentrer avant que les poissons soient pourris…

Tout est à l’avenant, et la blague qui revient régulièrement est celle du docteur, à qui Jonas a emprunté sur promesse – toujours renouvelée – de le rembourser, et qu’un événement de dernière minute empêche toujours de le faire. Même quand une véritable fortune de mer échoit au clan, sous la forme d’une épave remplie de matériaux ramenée par eux à bon port. Ils ne manquent pas de se faire rouler sur le prix, trop impatients de palper les billets pour les dépenser aussitôt, trop stupides (ils l’avouent – mais après) pour prévoir et compter. En deux mois de fiestas, ripailles et autres largesses sans compter, ils se retrouvent sur la paille, plus pauvres qu’avant puisque leur domaine ancestral – hypothéqué – doit être vendu aux enchères.

Les auteurs, par la voix du trop bon docteur, ne mâchent pas leurs mots sur ces cigales inconséquentes : « avec ta tribu vous battez tous les records de gaspillage, de je-m’en-foutisme et d’imprévoyance de toute l’île, toute ! Que diable faites-vous de tout l’argent que vous gagnez, ne serait-ce que de la pêche ? (…) Il disparaît dans la mangeaille et les bringues, les fameuses bringues de chez Tuttle ! » p.50.

tahiti danse

Tant de bêtise est cependant rachetée par les sentiments. La tête toujours ailleurs mais le cœur sur la main, les poches vides mais les muscles tout prêts (jusqu’à Riki, le petit-fils de 8 ans athlétique et à l’œil perçant pour découvrir les bancs de poissons), la famille reste soudée, prête à rire même dans le désespoir. Il suffit de musique, de danse et d’une dame-jeanne de vin.

Tous les Tahitiens ne sont pas aussi futiles et le roman a été écrit dans les années 1930. La vallée de Vaipopo, domaine des Tuttle, est devenue une Zone industrielle. L’éducation et la discipline du travail ont probablement amélioré les habitudes. Mais quand même, il semble en rester quelque-chose… que ce roman plein d’humour et d’humanité décrit avec bonheur.

Pour tous ceux qui veulent pénétrer un peu mieux le tempérament tahitien, avant d’y aller en touriste ou s’y installer un temps pour travailler, rien de tel qu’un détour par la fiction de deux romanciers américains du monde d’hier pour y voir clair !

Charles Nordhoff et James Norman Hall, Panne sèche (No More Gas), 1939, éditions Ura-Tahiti 2012, 287 pages, €22.00

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Blaise Cendrars, L’homme foudroyé

blaise cendrars l homme foudroye

Blaise Cendrars, pseudonyme plumitif de Freddy Sauser, Suisse devenu français par la Légion étrangère durant la « grande » guerre patriotique imbécile 14-18 où il a perdu le bras droit, enfui de chez lui à 15 ans pour courir le monde, ne pouvait plus écrire depuis 1940. L’effondrement français l’avait déprimé au-delà de toute attente. L’apocalypse était pour demain, entre l’hystérie d’Hitler, la sénilité de Pétain, les bombardements anglo-américains et le nivellement totalitaire soviétique. Réfugié à Aix durant l’Occupation, il s’est aussi réfugié dans l’écriture, contant ses aventures – réelles et embellies – comme il savait le faire depuis tout petit. Cendrars est un conteur d’histoire.

Cendrars n’est pas Drieu : la fin du monde n’est pas la fin du sien. Il jouit des corps, des amitiés, de la bonne chère et du vin ; il jouit du paysage, des senteurs provençales et de la complicité du chien. Il se fait animal pour mieux être humain – puisque les humains sont devenus bêtes sous la Bête immonde. Animal, on est bien, l’inverse de la bluette sentimentale du temps de paix. Ce pourquoi ces « souvenirs » font fi de la chronologie et de l’espace. Ils montent comme des bulles de bonheur enclos dans un monde extérieur volontairement ignoré. La N10 se prolonge jusqu’au Brésil. Rien n’est plus beau que de prendre la route, rouler devant soi, à 160 à l’heure. Pas de limites, ni de vitesse, ni d’imaginaire ; le monde vous appartient.

« D’où me vient ce grand amour des simples, des humbles, des innocents, des fadas et des déclassés ? » Peut-être de la grande guerre patriotique imbécile, célébrée par notre temps ignorant. « Ça oui. La guerre, c’est la misère du peuple. Depuis, j’en suis… » (Pléiade p.464-465). La guerre qui foudroie, la guerre qui fait trouver foudre tout ce qui survient ensuite : l’amour coup de foudre, l’incendie déchaîné, la nuit d’écriture magique à Méréville, la loi gitane du talion… Tout est brutal, immense, immédiat. Le sommet de la guerre est la bombe atomique, foudre sans retour ; alors que la débâcle foudroyante de juin 40 peut entraîner la résilience. Blaise Cendrars doit désormais vivre entre deux coups de foudre.

L’auteur évoque Fernand Léger, Gustave Le Rouge, Édouard Peisson, André Gaillard. Il a connu les surréalistes à Paris, qu’il n’aime pas : « ces jeunes gens que je traitais d’affreux fils de famille à l’esprit bourgeois, donc arrivistes jusque dans leurs plus folles manifestations » p.277. Pas grand-chose n’a changé malgré le siècle qui a passé… Les petits intellos narcissiques continuent de se voir grands.

Cendrars revit dans la maison de l’Escarayol, au-dessus de la calanque de La Redonne près de Marseille. Il ne travaille pas, il assimile ; la nature travaille pour lui à accumuler les sensations avant d’en faire des mots. Et le lecteur d’aujourd’hui lira avec bonheur cette image bien ternie aujourd’hui des calanques désertes, réservées aux pêcheurs et aux rares initiés, ses auberges à poissons et au jeu de boules. Suivent quatre rhapsodies gitanes où l’exotisme aux portes de Paris se double de l’exotisme d’un peuple gitan hors du temps, éternel errant, dominé en tribu par une Mère, où les fils sont rois et où les filles baisent naturellement vers 12 ans. Une sorte de mythe du « bon » sauvage aux mœurs claniques et brutales, mais immuables. L’humain éternel, l’humain réel, l’auteur divague entre les deux, mêlant fortifs et pampa, France et Brésil, gitans de la zone et métis du Sertao.

« Écrire, c’est se consumer », écrit-il au début de l’œuvre (Pléiade p.171). Comme le Phénix : être foudroyé pour renaître neuf, tout entier. Ce « roman » tissé d’aventures personnelles, écrit durant l’occupation nazie d’une France débilitée, est un message de vie. La déprime ne dure jamais si vous laissez l’énergie vitale vous envahir, toute simple ; si vous laisser émerger ces joies sans cesse renouvelées des sensualités, des sentiments et du sublime en chaque jour.

Il est bon de relire Blaise Cendrars en ces temps de gris, parmi ces auteurs qui tournent en boucle dans leur abstraction, trop souvent secs de psychologie mal digérée, d’hégélianisme et autre pose intellectuelle rassise. Blaise Cendrars est vivant.

Blaise Cendrars, L’homme foudroyé, 1945, Folio 1973, 448 pages, €7.79

Blaise Cendrars, Œuvres autobiographiques complètes tome 1, sous la direction de Claude Leroy, Gallimard Pléiade 2013, 974 pages, €57.00 

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Georges Coulonges, La terre et le moulin

georges coulonges la terre et le moulin pocket

Qui se souvient de Georges Coulonges ? Né dans le Médoc, cet homme de radio et de télé a écrit pourtant le téléfilm Pause-café, et la chanson Potemkine chantée par Jean Ferrat. Romancier du temps, de ces années 1980 à la modernité nostalgique, à la paysannerie fantasmée en régionalisme, au socialisme du terroir, à la trilogie chèvre chaud en salade, sabots suédois, poutres apparentes…

Il conte ici l’histoire d’une terre, de l’atavisme où pousse l’authentique. Marie-Paule, descendante de fermière, ne veut pas lâcher son lopin de 30 hectares et hésite donc à épouser son Pierre. Si elle mariait Raymond, cela ajouterait 25 hectares mitoyens. Et ce pigeonnier symbole de seigneurie que son père déjà avait voulu bâtir. Entre bêtes à mener au pré, tracteur à labours, fêtes de village et messes où tout le monde se regarde, la vie aux champs est la vie traditionnelle, à peine bouleversée par la télévision. La prédation des écrevisses, des goujons et des fruits commence dès l’enfance, comme le sexe avec les copains du bourg d’une centaine d’habitants. C’est qu’il s’agit de prendre et de produire, de profiter et reproduire. « Ceux qui cultivent la terre : sans qu’ils le sache, la terre les cultive » p.330. La personne n’existe pas (sauf les fous, comme Aline), n’existent que la lignée, le devoir, le statut à maintenir sous le regard de la famille et des voisins. Une France de notaires, pas d’entrepreneurs.

Nous sommes dans ces années 1980 où la France commence à changer autant qu’en un siècle. Les ruraux sont depuis devenus citadins ou rurbains ; le « retour » à la terre a été fuite du béton ou obligation du chômage ; l’écologie est devenue cet autre nom du savoir paysan. La France garde dans sa culture cet atavisme méfiant, comptable, amasseur ; fermé, peu curieux, lent à agir ; attaché à la terre, aimant les héritiers plus que les enfants, proche de la bête plus que de la nature.

On aimerait bien que ce leg quitte enfin l’esprit. Le monde a changé et change encore, tandis que la France éternelle reste accrochée aux conservatismes et à l’esprit étroit du terroir au lieu de s’ouvrir sur le monde et d’oser entreprendre.

C’est cette France là que nous conte Coulonges dans un beau roman du Quercy écrit sec, au temps où la mode à peine en naissait. Le temps du Cheval d’orgueil et de Chemin faisant où la France paysanne ne s’essayait à la modernité que sous la houlette de l’État après celle du curé : on ne quitte la polyculture autarcique que sous appellation contrôlée pour le vin ou le pruneau, on ne pratique le tabac que sous la SEITA. Récit symbolique d’une France déjà archaïque, radicale, gaulliste de la dernière heure, socialiste des copains – et seulement de la génération d’avant.

Georges Coulonges, La terre et le moulin, 1984, Pocket 2003, 332 pages, €6.36

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Problèmes de poids : on vous doit la vérité

Dr Rakotovao Problemes de poids

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Vous avez fait les fêtes ? Pris quelques kilos ? Ne faites surtout pas régime amaigrissant, ce genre de commerce ne fait qu’amaigrir votre porte-monnaie – tout en engraissant les charlatans. Le mérite de ce livre est qu’il ne sera jamais un best seller : il ne promet pas de perdre des bourrelets en quelques semaines, ni d’avoir un corps de rêve, ni de ressembler aux modèles des magasines. Mais c’est justement parce qu’il a du bon sens que ce manuel est précieux.

Le docteur Rakotovao est d’origine malgache et a passé le bac à 16 ans (dans plusieurs séries). Il a étudié la médecine à Tananarive puis à Marseille avant de suivre la formation universitaire Nutrition de Rennes. Il est à la fois médecin généraliste et spécialisé en nutrition : l’idéal pour soigner les gens dans toutes leurs dimensions.

Car nous ne sommes pas qu’un corps… Nous sommes aussi émotions et sociabilité. Manger n’a pas pour fonction que de se remplir, mais aussi de converser agréablement ou de gérer le stress, tout en obéissant à des normes sociales et culturelles. Vaste programme ! Comment voulez-vous qu’un régime diktat, qui n’agit que sur un seul facteur, vous réussisse durablement ? « Il faut admettre et ne pas hésiter à dire qu’un régime d’amaigrissement est une des principales causes de l’obésité, si ce n’est la première » p.59. Surveiller et punir troublent la régulation naturelle, engendrant ces yoyos de poids que forme le couple infernal restrictions/boulimie.

Pour arriver à cette prise de conscience, le Dr Rakotovao a appliqué une méthode simple : « J’ai organisé régulièrement des soirées avec des personnes souffrant de problèmes de poids : j’ai réuni à chaque fois de dix à quinze patients, au rythme d’une fois par semaine pendant deux ans. Nous avons travaillé les ressentis, les problèmes auxquels ils avaient été confrontés, ce qu’ils avaient entrepris précédemment au niveau du poids, les personnes qu’ils avaient déjà rencontrées, etc. » p.16. Le docteur a aussi rencontré ses confrères, en médecine et autour : diététiciens, psychologues.

Il publie ce manuel court et facilement compréhensible en deux parties : ce qu’il faut savoir et ce qu’il faut faire. Dans la première, il apprend qu’une alimentation équilibrée doit provoquer trois équilibres : le physiologique (varier les aliments), le psychologique (goût et plaisir), le social (identité culturelle). Il insiste sur le rôle néfaste des additifs dans l’alimentation industrielle. Tout le monde évoque les cancers possibles, le Dr Rakotovao pointe surtout la perturbation de la sensation de faim : les colorants, conservateurs, exhausteurs et autre E000 servent à exciter l’appétit dans un but commercial. Manger naturel est la première leçon pour perdre du poids.

La seconde est de surveiller son IMC (indice de masse corporelle) = poids / (taille)². Pas de tyrannie du surpoids ! On n’est obèse qu’avec un IMC>30, en-dessous il faut faire attention aux prédispositions génétiques de maladies liées au poids (diabète, hypertension, os et articulations). Rien de moins, mais rien de plus. Il n’y a de poids « idéal » que celui dans lequel on se sent bien, mangeant à sa faim et en société, sans risque de santé.

La troisième est de gérer son état psychologique. Pour ce faire, le docteur donne l’exemple de patients concrets : régimes à répétition, arrêt du sport, stress et grignotage de compensation, manque de confiance en soi et intériorisation de la colère qui pousse à manger pour se faire plaisir, fantasme du carré de chocolat « qui fait prendre 1 kg », repas tout prêts avec additifs qui excitent et perturbent, médicaments, pilule… Chaque cas est différent mais, pour tous, « l’apprentissage d’une régulation (…) permet de vous faire perdre du poids » p.98. « Le résultat final doit devenir un comportement, c’est-à-dire un réflexe naturel ne nécessitant pas d’effort et qui stabilise l’organisme quelles que soient les circonstances » p.102.

Tyrannie de la mode…

torse nu mode

Il faut apprendre à manger de bonnes choses, et avec plaisir. Avec la variété, la présentation, l’absence d’interdits, le calme d’une mastication nécessaire à une sensation de satiété, vous perdrez du poids. Cela prendra plusieurs mois mais perdurera. Finis les diktats péremptoires : pas de sel, que des protéines, ni graisses ni alcool, voire régime de bananes… Ou boire en mangeant : à proscrire, disent les uns, car le bol alimentaire file plus vite vers l’intestin et ne favorise pas la sensation d’être rassasié ; au contraire, disent les autres, boire leste l’estomac, ce qui empêche de trop manger. Rien de tout ça, dit le Dr Rakotovao : boire trop est néfaste en effet, mais boire un peu est utile car hydrate le bol alimentaire et rassasie. Et le vin est bon car il ouvre l’esprit et calme le corps (1 verre par repas).

Point trop n’en faut, mais de tout un peu. Manger avec plaisir et laisser le corps réguler. Faire de l’activité physique mais pas forcément « du sport » passé un certain âge. Laisser les magasines de mode et les conversations de pintades à leur inanité. Ne pas croire aux miracles (des régimes). Prendre conscience du lien entre les croyances et leurs conséquences sur le comportement. Telles sont les leçons de bon sens du Dr Rakotovao, bien loin de l’hystérie médiatique qui ne pousse à toujours plus faire vendre (tout en se revendiquant anticapitaliste). Un manuel du bien vivre.

Docteur M. Rakotovao, Problèmes de poids : on vous doit la vérité, 2012, éditions Baudelaire, 166 pages, €15.50 Préface du professeur honoraire de cardiologie Bernard Denis.

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Daniel Devos, Coup de chaud à Rennes-le-Château

Un truculent roman empli d’histoire, de bonne bouffe, de sexe et d’aventures dans une région propice aux mystères. Nous sommes en effet en Corbières, autour de Rennes-le-Château, célèbre pour son abbé Saunière, devenu riche on ne sait comment. Du trésor des Templiers au saint Graal, nombreux sont les archéologues, les historiens locaux et les illuminés à avoir cherché, interprété, gratté… sans rien trouver que leurs fantasmes. La région est d’autant mieux connue que le sanctuaire contre « la fin du monde » (maya) s’érige à quelques pas, dans le village de Bugarach. Le 21 décembre 2012, on saura si cette 184ème fin du monde est la bonne ou encore une invention.

Daniel Devos, pseudo d’un prof qui a écrit aussi des ouvrages « sérieux » sur la fortification médiévale dans le midi de la France (dit-il en dossier de presse), se lâche dans ce roman picaresque et facétieux. Il engage toute une fine équipe régionaliste autour d’un prof qu’il nomme Christian Castel, double symbole du Christ (autour duquel tourne toute cette histoire) et des châteaux (dont la région cathare est fort pourvue). Vous avez Charles et Claude, Pépé et Gneu, le beau Alex (un bon Aryen), sans parler du Vieux, du Grand et de Kiki. Et les filles : Louise et Marion, fort « chaudes » en décolletés affriolants, quand ce n’est pas seins nus à se baigner dans les sources ferrugineuses – ou absorbées à leur besogne sous la table à « l’heure du biberon ». John et Penny, Anglais bios, assurent l’intendance au Presbytère, un gîte rural où l’on y mange très bien.

Les plaisirs de la chère ne cèdent en rien à ceux de la chair. Ce ne sont que pâté de Limoux, saucisse sèche de Foix, petits boudins blancs de Carcassonne, jambon cru d’Ariège, le tout agrémenté des mongettes de rigueur. Et bien sûr très arrosé, depuis l’apéritif jusqu’au digestif, en passant par les vins de tables. Vous saurez tout sur les Rivesaltes, muscats, Maury, Fitou, Corbières, Château Giscours, Rauzan Ségla, Saint-Julien… et sur la Blanquette (de Limoux).

L’histoire est habilement troussée et contée comme Rabelais. Vous avez un pays, une histoire, des traditions. Les chercheurs de trésor ne sont pas à la hauteur, entre bouseux avides, notables affriolés de tourisme, hippies vibrant aux énergies, pseudo-historiens du dimanche et illuminés ésotériques. Ajoutez une pincée de cailleras des villes et un complot arriviste interne à la télé. L’auteur n’a pas son pareil pour allécher le lecteur qui ne sait rien, ni du mystère ni de la région. Lui a tout lu sur le sujet, même l’écart du géopoliticien Alexandre Adler appelé Société secrètes – De Léonard de Vinci à Rennes-le-Château, comme en témoigne une allusion au « train qui peut en cacher un autre », signature radio du Je-sais-tout-sur-tout.

Mais c’est le livre ancien de l’abbé Henri Boudet, Sur la piste du trésor de Rennes-le-Château – La vraie langue celtique, qui fonde l’intrigue bâtie par l’auteur. Elle est fort bien écrite et rondement menée, jusqu’à la découverte finale… dont vous ne saurez rien. Le fil est une émission télé pour le prime-time, bien plus palpitante que Des racines et des ailes. Louise, diplômée supérieure de com, engage Marion la « monteuse » pour actionner caméra et membres de l’équipe masculine. Engins bien en mains, la quête se fait en live et débouche sur quelques moments chauds du spectacle.

C’est écrit avec raillerie plutôt qu’humour. On reste dans la blague émoustillée, un peu sud-ouest, plutôt macho – bobotes parigotes et féministes écolotes s’abstenir, l’auteur est redoutable aux faiseurs. Mais plus de gueule que d’actes, « Je suppose que c’est la vie en société. Une grande dose de refoulement, un peu d’hypocrisie et le reste en fantasmes. C’est comme ça qu’on peut tenir… » p.376. C’est ce que l’auteur fait dire à son double Castel, « le prof ». Alors ne pas « se choquer » pour si peu, avec cette affectation politiquement correcte tellement tendance sur les blogs et les réseaux… Nous sommes dans la vraie vie régionale, aux particularités ancrées : le vin, la chasse, la fête, les filles (dans cet ordre). Avec son humanité de partage, d’amitié entre hommes, de tendresse envers les femmes et d’érotisme campagnard pour tous. Un roman qui vous laisse un bon goût de terroir, de chatte et de mystère, une grande envie d’aller visiter cette région attachante et ceux qui la peuplent.

Avec en prime cette description du sanctuaire censé échapper à la fin du monde : « A la sortie d’un long virage, le val de Bugarach apparaissait dans toute sa splendeur. Qui l’a vu peut mourir heureux ! La vaste dépression est encadrée de montagnes couvertes de forêts. Des lames verticales de rochers calcaires brillent au soleil. Dans un concert de verts, de jaunes et de rouges, des colliers de rouleaux de foin sont abandonné dans les prés. Le village de Bugarach occupe le fond de la cuvette. En point de fuite, la rivière Blanque creuse ses gorges vers les lointains de Rennes-le-Château et de Rennes-les-Bains » p.37.

Si m’en croyez, lisez ce livre, l’un des plus heureux de l’éditeur lyonnais loin des afféteries germanopratines !

Daniel Devos, Coup de chaud à Rennes-le-Château, 2012, éditions Baudelaire, 449 pages, €23.75

Le lecteur tant soit peu lettré s’effrayera de la quantité de fautes de français du livre. Abandons et lâchetés de l’Éducation nationale, l’auteur sait écrire « connard » sans oublier les deux n et le d, mais bute sans cesse sur les expressions classiques. Inventaire non exhaustif (mais qui est déjà trop) – à corriger dans une édition ultérieure :

  • p.12 « C’est un garçon délicieux. Tellement intentionné » – attentionné serait tellement plus juste !
  • p.39 « une pose à Bugarach » – une pause ferait nettement plus vrai
  • p.46, p.219, p.441 « nous avions convenu » – nous étions convenus est la seule façon correcte
  • p.50 « une émotion bien compréhensive » – (pauvre bête…) plus compréhensible serait plus compréhensible au lecteur
  • p.94 « nous gouttâmes quelques minutes de repos » – comme une vulgaire flotte ? ou du verbe goûter, donc « goûtâmes » ?
  • p.124 « cargollade » – pourquoi deux l à la cargolade ? Surtout en catalan, les ‘ll’ se prononcent non le mais lieu… Or il s’agit justement du plat d’escargots régional grillés aux sarments de vigne
  • p.124 « habeam papam » – nous avons un Pape se dit habemus papam en vrai latin
  • p.158 « faire pâte de velours » – pour enfourner la tarte ? la patte de velours est en référence au chat…
  • p.180 « chemin de piste » – les scouts disent jeu de piste, c’est plus réaliste
  • p.241, p.259 « le grés » – pour le grès (roche siliceuse)
  • p.264 « Pépé était prés à leur rentrer » – comme une vache rêvant à l’étable ? prêt, comme le scout toujours prêt, serait mieux venu
  • p.274 « en signe de bienvenu » – comme il s’agit de la ‘bien venue’, le mot prend un e à la fin
  • p.276 « source d’eau ferrugineuse acidule connue » – acidulée ?
  • p.320 « entre de bonnes mains » – en de bonnes mains est plus cohérent car « entre », on ne voit pas comment saisir…
  • p.331 « permettait le déclanchement » – déclenchement avec un e
  • p.416 « chinter » – shunter ?
  • Sans parler, un peu partout de l‘inévitable „ballade“ avec deux l, qui ne marche pas mais se braille… Se balader avec un baladeur lors d’une balade – tout cela ne prend qu’un seul l !
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Menaces sur Tahiti

« Saoul, il emprunte un rond-point en sens-inverse, et tabasse un couple d’automobilistes ; condamné à 3 ans dont 18 mois avec sursis. »

« Gambier : une Américaine accuse son guide de viol. »

« Fumée noire dans le ciel hier : incendie au Centre d’enfouissement technique de Paihoro. Situé à la limite de Papeari, le CET qui comprend actuellement 9 casiers en service, et un en préparation, traite environ 70 000 tonnes de déchets par an, soit approximativement 190 tonnes par jour ».

À Rurutu (Australes), les chiens errants attaquent. Rurutu a été à nouveau le théâtre de massacre d’animaux par des chiens en divagation. Après les chèvres, ce sont les oies qui en ont été les victimes. La moitié du troupeau d’oies décimé. Les chiens appartiennent à l’un des voisins de l’éleveur. Des animaux mal nourris qui traînent à la recherche de quoi manger.

Synode de l’église protestante mao’hi : elle veut décoloniser ! L’église protestante est devenue M A O ‘ H I il y a quelque temps. Politisée à l’extrême, elle a imposé des règles mao’hi aux offices comme remplacer le vin et le pain par de l’eau de coco et des tranches de coco car c’est mao’hi. Cela lui a permis de perdre une partie de ses enfants qui sont partis vers d’autres églises. Beaucoup pensent qu’elle se tourne trop vers la politique et préfèrent vivre leur foi chez les Sanito, chez les autres églises. Et certains temples se vident de mao’hi.

Tubuai (Australes), un aveugle est lardé de coups de couteau par son neveu. Partis « triper » dans une cabane perdue, le neveu aurait au passage du marea été poussé par un tupapa’u (esprit) à commettre ce crime. C’est le deuxième crime dans ce quartier de l’île où sous l’emprise du paka son cousin avait poignardé à mort une autre personne. Malédiction ? On devrait interroger les tupapa’u prochainement… s’ils y consentent évidemment.

A Faa’a, toute la famille imbibée d’alcool, environs 2 g pour madame et 3 g pour mossieur. Bagarre, un couteau planté dans le torse de mossieur. La semaine dernière c’était encore une dispute conjugale qui tourna au drame, un mort ; madame s’est défendue et a planté un couteau dans le cœur du mari.

A Moorea, un guide touristique est sauvagement agressé par deux jeunes gens. Il paraît que l’un des agresseurs avait consommé deux bouteilles de pastis à lui tout seul, avec au milieu quelques bières. Touristes : atation, atation !

Un « radeau » de pierres ponces de la taille de la Belgique dérive dans le Pacifique. Les scientifiques pensent qu’il s’est formé après l’éruption récente du Monowai, un volcan sous-marin actif.

La liste noire des fermetures d’hôtels s’allonge. Après le Maeva Beach de Punaauia, c’est au tour du Manihi Pearl Beach Resort, seul hôtel de l’île de fermer et de priver 22 familles de l’île de revenus.

Mais, il existe peut-être une solution. Un entrepreneur local claironne qu’il faut des casinos pour sauver le tourisme. L’homme se présente comme « un développeur social » et propose le rachat du Maeva Beach par un fonds d’investissement américain et l’installation de casinos par le Consortium des casinos internationaux. Ce monsieur est PDG des agences de voyages Tahiti nui Travel, Tahiti Tours ainsi que du groupe Casino en Polynésie française. Il pense qu’à l’horizon 2015, 260 000 touristes pourraient venir soit une hausse de 28,5 milliards de recettes.

Hiata de Tahiti

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Morlaix et Charles Cornic

Entre Trégor et Léon, collines à landes et vagues de la mer, la ville de Mont Relaix m’est sympathique. Elle est une ville moyenne française avec ses quelques 18 000 habitants ; un relais administratif avec son chemin de fer qui enjambe l’aber de ses 58 m de haut depuis 1863 ; une cité riche et variée entre industries locales et courses au large depuis toujours.

Je ne vous ferai pas un cours d’histoire sinon que les Romains ont occupé le site naturel, au débouché de la rivière, commandant l’accès à la mer. Que le port pénétrant dans la ville a soutenu le grand commerce au 16ème siècle, exportant miel, beurre, toiles, peaux et chevaux. Et même des livres, dit-on. Que l’incursion anglaise en 1522, alors que les hommes étaient occupés à la foire de Guingamp, saccage peut-être la ville avec forceries de femmes et passage au fil de l’épée d’enfants qui braillaient trop – mais que ces soudards soûlards se sont empoisonnés eux-mêmes en mêlant trop le vin au sang : les hommes revenus les massacrent sans peine le soir venus ! Depuis, la source quai de Beaumont est appelée « fontaine aux Anglais » tant elle a coulé rouge, des heures durant.

Je ne vous ferai pas une visite guidée de la ville, dont les églises Saint-Matthieu et Sainte-Melaine datent du 15ème siècle, jointes par la rue Ange de Guernisac aux maisons d’époque à pans d’ardoises. Le musée des Jacobins, située dans l’ex-église du même nom, vous dira tout de l’histoire et de l’ethnographie du coin.

Je ne vous dirai rien non plus des étonnantes maisons à lanterne, uniques en France, qui furent les demeures des riches bourgeois du 15ème siècle. Peut-être voulaient-ils transposer à la ville la pièce commune de la ferme ? Toujours est-il que ce genre de maison est centré autour d’un patio chauffé d’une gigantesque cheminée et que les étages montent par un escalier à vis jusqu’au toit en verrière, formant un puits de lumière jusqu’au sol. Les pièces s’ouvrent côté rue et côté jardin à l’étage, tandis qu’elles donnent toutes côté intérieur sur le patio central, à l’espagnole, avec une boutique sur la rue. L’une d’elle se visite, dite « maison de la Reine Anne ».

Mais j’aime à penser que ce creux en bord de rivière, s’ouvrant très vite aux bateaux sur la rade de Morlaix avant de s’épanouir au large, passé Carantec, fut propice aux rêves et aux initiatives. On se souvient de Tristan Corbière, poète maudit ; de Michel Mohrt, écrivain de l’Académie Française. Mais ils ne sont pas les seuls à être nés à Morlaix.

C’est Charles Cornic qui me séduit le plus. Personne, ou presque, ne semble plus le connaître, et pourtant ! Né en 1731, il commence dès 7 ans comme mousse sur les bateaux de son père. Il n’était pas d’accord mais a trouvé très vite de l’intérêt au métier. Comme tout gamin vif qui n’a pas froid aux yeux ni au corps, il observe, retient et réfléchit, s’endurcit – et ses talents de corsaire lui donnent le commandement d’un navire d’escorte à 25 ans. Jouer le chien de garde pour les convois commerciaux ne l’empêche pas d’oser : il s’empare de tant de navires anglais qu’il est très vite promu. Louis XV le nomme lieutenant de vaisseaux dans le « Grand Corps » à 33 ans.

Las ! Nous sommes en France et pas en Angleterre : la caste ne permet pas de déroger. Il n’est pas noble, il ne peut pas être capitaine sur un navire du Roi. Pas comme Nelson, fils d’un recteur du Norfolk, qui fut fait duc et pair par le roi après sa victoire d’Aboukir ! Il y a des sociétés ouvertes qui savent renouveler leurs élites ; d’autres sociétés qui sont fermées en dogmes, tabous et castes, et doivent être régulièrement renversées par des révolutions pour survivre…

A bord de la ‘Félicité’, trente canons, Cornic s’empare de frégates anglaises ; à bord du ‘Protée’, vaisseau de 64 canons, il capture 5 vaisseaux de la Compagnie des Indes. Le butin est énorme. Bien sûr, ses succès rendent jaloux ceux qui se sont contentés de naître et se croient « par nature » supérieur aux manants, préférant parader à se battre. Sept officiers nobles du Grand Corps n’hésitent pas à se défier ensemble sur une grève. Cornic gagne et les blesse tous. En décembre 1778, écœuré par l’attitude de la Marine à son égard, malgré 50 convois escortés sans perte, la capture de plus de 20 vaisseaux et la délivrance de plus de 1000 marins français prisonniers, il démissionne et prend sa retraite à l’âge de 47 ans. On le nomme ‘capitaine de vaisseau’ parce qu’il s’en va, et avec une pension minable.

Qu’à cela ne tienne ! L’homme encore jeune n’est pas conservateur pour accepter le fait accompli, ni rousseauiste pour se plaindre que c’est la faute des autres, les méchants dominants : en bon libéral de tempérament (et le siècle veut ça), il se fait corsaire pour lui-même avec un bateau armé par les négociants bretons, le ‘Prométhée’. On sait que ce nom désignait en grec le titan qui réussît à voler le feu aux dieux…

Fortune faite, il se retire à Morlaix, voyant passer non sans quelque plaisir la Révolution puis l’Empire. Les révolutionnaires le feront colonel général de l’artillerie à Bordeaux en 1790, puis adjoint au ministre de la Marine en 1793. Il s’éteindra heureux en 1809, à 78 ans, non sans avoir au préalable tracé un relevé précis et fait baliser la baie de Morlaix.

Un digne fils de la ville, dont la devise m’a toujours donné de la joie : « s’ils te mordent, mords-les ! ». J’apprends cela aux gamins, la liberté se gagne tous les jours.

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Herman Melville ou la sagesse

« Vieux moi-même, j’affectionne la vieillesse des choses ; c’est pour cette raison, principalement, que j’apprécie tant le vieux Montaigne, le vieux fromage, le vin vieux, et que j’évite les jeunes gens, les petits pains encore chauds, les nouveaux livres et les pommes de terre nouvelles ; et que j’éprouve une telle tendresse pour mon vieux fauteuil aux pieds de griffon, pour mon voisin au pied bot, White le diacre, et pour cet autre voisin plus proche encore, mon vieux pampre noueux qui, les soirs d’été, appuie son coude sur le rebord de ma fenêtre, cherchant une amicale compagnie, tandis qu’à l’intérieur je fais de même pour aller à sa rencontre – et surtout, surtout, pour ma vieille cheminée et son immense manteau. »

« Ma femme, au contraire, du fait de son incurable juvénilité, n’a de goût que pour la nouveauté ; et c’est pour cette raison, principalement, qu’elle aime le cidre nouveau en automne et, qu’au printemps, comme si elle était la fille de Nabuchodonosor, elle se jette avidement sur toutes les variétés de salades, d’épinards, et plus particulièrement sur les concombres verts (bien que la nature fasse savoir avec obstination qu’elle réprouve ces juvéniles et inconvenantes envies chez une personne de son âge, en lui rendant la digestion de ces nourritures malaisée), et se passionne pour les belles théories d’invention récente (pourvu qu’on n’y voie nul cimetière à l’arrière plan), les idées de Swedenborg, la philosophie des esprits frappeurs et autres vues nouvelles sur toutes choses aussi bien naturelles que surnaturelles et, animée d’un inaltérable désir, ne cesse de composer de nouveaux parterres de fleurs, même du côté nord de la maison, où le vent glacé des montagnes permet à peine à l’herbe rude qu’on appelle plantain de prendre pied pour de bon, et plante au bord du chemin de simples rejets de jeunes ormes, bien qu’il n’y ait aucun espoir d’en recevoir aucune ombre, sinon sur les tombes en ruines de ses arrière-petites-filles, et refuse de porter un bonnet, mais tresse ses cheveux gris, et lit le ‘Magazine des modes’, et achète toujours son nouvel almanach un mois avant le Nouvel an, et se lève à l’aube, et du plus chaleureux coucher de soleil se détourne froidement, et travaille sans discontinuer jusqu’à des heures indues, son nouveau cours d’histoire, son français, sa musique, et se complaît dans la compagnie des jeunes gens, et s’offre à monter de jeunes poulains, et pique de jeunes surgeons dans le verger, et ne cache pas son animosité contre les gentils coups de coude de mon vieux pampre, contre mon vieux voisin au pied bot et mon vieux fauteuil aux pieds de griffon, et surtout, surtout, poursuit d’une haine mortelle ma vieille cheminée à l’immense manteau. »

Dans cet intéressant paragraphe, formé de deux phrases seulement, Herman Melville oppose mâle et femelle, sage et juvénile, ancien et moderne, vieille Europe et jeune Amérique, réflexion et réflexe, fatigue et vitalité. C’est pourquoi il nous paraît tant d’actualité !

La France vieillit, se lasse, aspire au repos. Alors que le monde très jeune devient un tourbillon de vitalité et d’entreprise, elle désire la retraite, la tour d’ivoire. Non plus l’Europe puissance dans un monde globalisé, mais l’Europe forteresse en grande Suisse protégée du dehors.

Montaigne est un philosophe qui s’intéresse à lui-même et tente de bien vivre – il ne désire ni à refaire le monde, ni changer les hommes.

Vieux vin et vieux fromages ressortent de la tradition séculaire des produits du terroir, élaborés lentement par des artisans peu au fait de la standardisation ni du marketing. Au contraire, les pains chauds, les pommes de terre nouvelles et le cidre nouveau flattent le palais mais ne durent pas en bouche, adaptés au zapping d’une jeunesse avide de toujours neuf. De même les nouveaux livres, à la mode qui trotte mais qui ne passent le plus souvent pas le cap des années.

Les voisins, les plantes qu’on a vu grandir, qu’on voit refleurir et faire des fruits chaque année, la cheminée qui donne chaud les soirs d’hiver, cœur de la maison, foyer familial et ‘home’ pour l’homme déçu de la société – tout cela s’oppose au dehors, au grand large, aux jeunes gens aussi écervelés et esclaves de leurs sens que les oiseaux chanteurs. Faut-il s’agiter pour s’agiter, comme sa femme qui plante au nord et repique des surgeons qui ne donneront pas un arbre avant un siècle ? Faut-il suivre la mode, les idées dont tout le monde parle (à son époque le spiritisme), ne lire que des magazines éphémères (aujourd’hui gazouiller sur Twitter) et suivre toute sa vie des « cours » sur tout et n’importe quoi ?

C’est avec humour et un certain ronchonnement sympathique que Melville nous livre cette simple philosophie, tirée de son expérience propre.

Il était en effet en butte à son épouse qui le poussait à délaisser la plume, qui ne rapportait rien, pour prendre un poste lucratif. Il se sentait de plus en plus étranger à cette société américaine avide de toujours plus (plus loin, plus neuf, plus riche) et qui ne considérait plus aucune chose ni aucune valeur de tradition.

  • La jeunesse est une étape de l’existence – pas un état d’esprit.
  • Le féminisme une revendication parmi d’autres – pas une nouvelle domination.
  • L’évocation des esprits et le tropisme sentimental une faiblesse – pas l’épanouissement de la raison.
  • Le zapping et la tyrannie de la mode une tare qui passe – pas le dernier état de la philosophie.

Le monde change, pas les humains, ce pourquoi ces deux phrases de Melville restent étonnamment actuelles. Les propos sur l’inanité de la Génération Y ou de ses petits frères et sœurs de la Génération Z sont à méditer d’après cette sagesse séculaire…

Herman Melville, Moi et ma cheminée, 1856, Œuvres tome 4, Gallimard Pléiade p.557 

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Ake Edwardson, Le dernier hiver

Nous sommes en plein été, le bon moment pour lire ces romans dépressifs des policiers du nord. Suédois, Edwardson aime la lenteur, le whisky ambré, la répétition obsessionnelle des simples faits. Il passe et repasse aux endroits cruciaux, cherchant à observer un détail ; il interroge et réinterroge les mêmes, dans le but de faire surgir une lumière… Les faits, pourtant, intriguent.

Que peuvent lui dire ces deux jeunes hommes qui se sont réveillés nus dans le lit de leur compagne, alors que celles-ci étaient froides, un oreiller sur le visage ? Mortes évidemment, depuis plusieurs heures, sans qu’eux-mêmes aient senti ou entendu quoi que ce soit. Ils sont les coupables tout désignés, bons bourgeois du quartier huppé de Vasastan donc soupçonnés a priori d’hypocrisie et de déni dans ce pays parfaitement « socialiste ». Mais pourquoi deux crimes identiques ? Pourquoi cette bouteille de vin non entamée sur la table de la cuisine, avec un seul verre ? Pourquoi tout ramène sans cesse à la Costa del Sol en Espagne ?

Lourdement, lentement, obsessionnellement Erik Winter, le détective fétiche d’Edwardson mène l’enquête. Dans ce style germanique, l’action avance par à-coups avec l’étalage pas à pas de la pensée à haute voix. Cela peut lasser, cela peut captiver. Mais le lecteur entre par là même dans la psychologie des enquêteurs, il les suit. Les questions qu’ils se posent, il se les pose. Une jeune flic a observé un tableau redressé, une pile de livres de chevet mise au carré, la bouteille avec le seul verre alors qu’ils sont deux dans le lit – à chaque crime. Mais elle a un peu honte de faire part de ces subtilités insignifiantes à ses chefs. Va-t-elle enfin le faire ? Le temps passe et le tueur peut recommencer, la mise en scène fait soupçonner un tueur en série.

C’est en fait bien plus compliqué que cela en a l’air. Il faut remonter au passé, celui qui, comme souvent, ne passe pas. Pénétrer la psychologie des personnes, engluées du regard social. Décoder les façons d’une bourgeoisie riche et cosmopolite. Un jour de soleil en Espagne, un enfant au bord d’une piscine privée, il n’est pas chez lui mais chez un ami de ses parents, compatriote suédois. Un adulte sort de l’eau, entièrement nu… Le copain du garçon, plus âgé, fait des longueurs de compétition dans la piscine, l’air de rien. Bel éphèbe blond et musclé, il est classé et obtiendra une coupe. Que se passe-t-il ? Ignorance, déni, stigmatisation luthérienne, refus de voir et de se souvenir. Tout serait-il là ? Ou ailleurs ?

Cette complexité rend le roman intéressant. Il n’est pas un thriller où l’enquête avance à grands coups de théâtre successifs, mais une intrigue à l’ancienne, faisant cogiter les petites cellules grises. Est-ce encore d’époque ? Le lecteur moyen a-t-il encore la patience de lire jusqu’au bout ? Pour ceux qui aiment Agatha Christie, je réponds oui ; pour les zappeurs shootés aux jeux vidéo qui dégainent leur commentaire dès la 3ème page, je dis non. Chacun son style, on ne lit aujourd’hui que ce qu’on est – et c’est bien dommage ! Car rien de tel que de se dépayser pour réfléchir sur soi au lieu de rester content de sa petite personne, englué dans sa bauge, au chaud avec ses potes.

Cette 9ème enquête d’Erik Winter parue en 10-18 pourrait donc bien être la dernière, en témoigne la toute dernière phrase du roman. La cinquantaine, usé, lassé, épaissi, le commissaire en a assez ; son auteur probablement aussi. Mais sait-on jamais ?

Ake Edwardson, Le dernier hiver, 2008, traduit du suédois par Marie-Hélène Archambeaud, 10-18 2011, 477 pages, €8.36 

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Atouts Tahiti

On a vendangé a Rangiroa et il y avait du beau monde – agricole – en visite dans la vigne. Sept hectares de terre cultivée, et maintenant on lorgne sur le bio…

Atation ! On a expliqué à ces huiles qu’il y a trois sortes de cépages : l’Italia, le Carignon rouge et le Muscat de Hambourg. Ces trois types de raisins sont utilisés pour fabriquer le blanc de corail et le rosé nacarat tandis que le blanc moelleux est un mélange d’Italia et de Muscat de Hambourg. Pour le blanc sec, seul le Carignon rouge est utilisé. Le vin rouge n’est plus fabriqué actuellement.

Le ministre de l’Agriculture espère que l’on pourra orienter la culture du raisin de table puisque les ceps poussent bien aux Tuamotu. Il paraît qu’on en importe 300 tonnes par an. Avant de visiter la vigne ces messieurs avaient gouté au nectar de Rangiroa avec poisson cru au lait de coco et poisson pané.

Rendez-vous avec Vénus à Tahiti ? [Ne songez pas aux vahinés, mais quand même… Arg.]

Le 5 juin prochain survient un événement astronomique exceptionnel parce que rare, le passage de la planète Vénus devant le soleil. Ce phénomène a lieu lorsque la Terre, Vénus et le Soleil sont alignés. Cet événement ne se produit que deux fois par siècle. Le prochain aura lieu en 2117.

A Tahiti, on prépare la caisse enregistreuse, on attend le client, quoi !

Mais cette rencontre a une symbolique particulière ici. En effet, cette rencontre a été observée pour la dernière fois à Tahiti par le navigateur James Cook lors de son voyage dans le Pacifique Sud en 1769.

C’est la Pointe Vénus qui deviendra le centre international d’échanges culturels et scientifiques autour du transit de Vénus, avec une centaine de chercheurs du monde entier dont deux prix Nobel en physique et en astrophysique.

Chez les anciens Polynésiens, Vénus se nommait Taurua Nui (étoile du matin ou étoile du soir), première à se lever et dernière à se coucher. C’était aussi l’étoile du dieu Tane. Vénus est connectée à la fécondité, à la sexualité, au sang, à la circoncision.

Hiata de Tahiti

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La route du pain vers Erevan

Nous avons 80 km à faire pour rejoindre la capitale. Une escale bière dans un supermarché d’une ville intermédiaire nous permet de faire comme tous les autres touristes allemands, hollandais ou italiens que nous voyons. L’attraction du supermarché est la fabrication du pain.

Le client voit tout, du pétrissage de la pâte au fond de la salle à la mise au four par de grandes perches sur le devant. Deux fours sont installés en plein milieu, demi-ballons de briques au trou central par lequel le mitron enfile habilement les miches crues pour les coller aux parois. Il retire de même celles qui sont cuites et dorées. Sur la fin, il doit pencher son buste dans le trou pour attraper celles du fond et il y disparaît jusqu’aux reins.

Le pain embaume, il suscite le désir et l’achat. Comme il fait chaud, autant acheter de la bière aussi, ou du Coca pour les enfants. Les filles font provision d’eau en bouteille, même si l’endroit ne s’appelle pas Achadeau.

Mais si les photos sont permises, aucun vigile de supermarché n’autorise qu’on les prenne eux. Peut-être sont-ils anciens du service de sécurité de l’URSS ? Au passé trouble ? Ou bien ils se la jouent façon film, imitation des mercenaires internationaux ?

Sur le chemin, nous pouvons voir le mont Aragats, le plus haut sommet de l’Arménie actuelle puisque l’Ararat a été piqué par la Turquie. L’Aragats ne dépasse pas les 5000 m malgré ses neiges éternelles : 4095 m seulement.

Nous échouons, fatigués, au même hôtel Regineh d’Erevan qu’au départ. Nous avons une heure pour nous doucher avant dîner. Notre guide arménienne nous a fait son dernier exposé au micro sur le social arménien, l’éducation, la santé, la retraite, les impôts, la délinquance. De fait, tout va bien, l’Arménie est un pays moderne et démocratique, ou plutôt tout va de mieux en mieux. Tel est le message. Il ne dépare pas les autres propos de fierté nationale sur les records et la débrouille distillés durant tout le voyage. Ce pays s’évertue à exister aux yeux du monde civilisé ; il a été trop longtemps oublié, noyé dans l’empire turc puis dans le trou noir soviétique.

Nous dînons en centre ville dans un restaurant en sous-sol spécialisé dans les tour-operators. The Club propose des repas et une boutique où acheter des souvenirs. Il est tenu par des Italiens arméniens et le fils n’hésite pas à pousser sa voix jusqu’à chanter du bel canto. Une tablée de touristes italiens derrière nous est fervente des airs de Verdi et applaudit à tout rompre. Étonnante sensibilité transalpine à la musique, même loin des cités de la botte.

La cuisine est arménienne, mais avec une teinte internationale, je n’ai pas retenu d’originalité. Quelques dés de fromage italiens nous sont présentés en entrée au lieu des fromages arméniens habituels. Nous avons pris un vin d’Areni 2010 qui était presque meilleur que le 1991 bu l’autre jour. Peut-être mieux conservé, tout simplement. Mais il est servi à température ambiante, de 12 bons degrés trop chauds car nous retrouvons les 35°C du départ. La boutique est un fouillis à la mode intello de livres, photos, disques, DVD, figurines, lainages et poupées. On en trouverait de même sorte à Milan ou New York.

A la fraîche, Erevan est très animée. 30° sont encore affichés à une pharmacie en fin de soirée, mais les familles sortent pour marcher et se montrer dans la relative fraîcheur. A 23 h, les petits restent emmenés en promenade, il est vrai qu’ils sont en vacances.

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Caravansérail de Sélim et camping au doudouk

Article repris par Medium4You.

La route monte hardiment vers un col. Les lacets permettent de voir le paysage de la vallée, mi-verte, mi-grillée par le soleil.

A 2410 m, le bus nous arrête au caravansérail bien conservé datant de 1326, comme indiqué sur le tympan de l’entrée en arc.

Un marchand arabe nommé Sélim a donné son nom après avoir été pris dans une tempête de neige, mais le bâtiment a été érigé au col à la demande du prince Tchessar Orbélian et achevé en 1332. L’ancienne route commerciale exigeait un abri.

Le caravansérail est le mieux conservé d’Arménie. C’est un long rectangle voûté à trois nefs, enfoncé d’un tiers sous la terre et au toit recouvert de mottes d’herbe. Un hall central sert de passage et de couches de part et d’autre, tandis que les ailes servent aux stalles des chevaux et chameaux. Des trous dans les rebords des mangeoires permettent d’en attacher quatre à chaque arche. Nous pouvons par multiplication compter 56 emplacements de bêtes. Un coin pour le feu, des puits de lumière et à fumée faciles à boucher par l’extérieur en cas de tempête, une chambre pour le chef de la caravane complètent ce simple et ingénieux bâtiment.

Des kilomètres plus tard, au bord de prés à fourrage où s’escriment des faucheurs et des râteleurs de tous âges, le bus emprunte un chemin cahoteux jusqu’à l’aire de camping. C’est un pré fauché où le propriétaire nous accueille. Il se prénomme Tigran, le tigre, nom d’un roi ancien célèbre en Arménie. « Tout autour est à moi », nous dit-il. Il a pris le look cow-boy, chapeau texan, large ceinturon à l’étui poignard, lunettes noires, fort en gueule. Mais il a le profil arménien caractéristique.

Nous installons nos tentes sur un endroit plat tandis qu’un taxi a vomi à une dizaine de mètres ses quatre occupants pour la fauche. L’homme sort du coffre une tondeuse à pelouse (guère plus grosse que les nôtres), la femme commence le café sur un réchaud à gaz, tandis que la tripotée d’enfants part jouer en courant dans l’herbe. Ils nous regardent avec quelque curiosité : nous représentons quelque chose comme leur émission de télé vespérale. L’une de nous tentera de les photographier de loin mais sa silhouette qu’on ne peut ignorer et son absence de discrétion fait qu’elle sera repérée. On l’appelle, elle y va, on lui offre la vodka. Obligée de refuser pour raisons de santé, elle prend quand même une photo de plus près qu’elle montre à tous. Ils sont contents.

Nous sommes quelques-uns à aller sommairement nous laver dans le canal d’irrigation qui court à quelques centaines de mètres. Un vieux m’y demande en russe si je parle russe ; je réponds en russe que non, ce qui a l’air de l’étonner. Si je comprends assez, je ne parle pas vraiment, même si quelques mots et phrases me restent de mon apprentissage d’il y a trente ans… L’orage gronde, un peu de pluie alors que je reviens. Dans mon antre, je l’entends fouetter la toile ; bonheur simple d’être à l’intérieur, au sec et avec toutes mes affaires, robinson en son île.

Le dîner est apporté dans une Volskwagen Jetta par Tigran et son petit frère dans la trentaine. Ce dernier est plus fluet, moins frimeur, et expert en doudouk, cet instrument national arménien qui est une flûte en abricotier. Double salade tomate-concombre avec oignons blancs et herbes mêlées, fromage, puis bœuf étouffé aux pommes de terre et poivrons jaunes. Tout cela, préparé par les femmes de Tigran et son frère, est très bon, longuement revenu. Bien sûr ils sont payés pour cette prestation, location du pré et repas, mais c’est délivré avec sympathie et bonne humeur. Suit du melon et du thé. Le vin local, offert par Tigran, est âpre et un peu piquant, nul doute qu’il n’alimente la turista pour ceux qui en sont déjà sujets. L’Areni de dix ans, acheté par l’un d’entre nous en apparaît nettement meilleur, toujours à la saveur de framboise. Mais il est servi trop chaud et remué.

La pluie s’est heureusement arrêtée juste le temps de dîner et de faire le feu tandis que résonne la plainte triste du doudouk. Le frère en joue très bien. Tigran l’accompagne en basse continue avec une sorte d’ocarina moderne en plastique ; le frère lui place les doigts sur les bonnes touches pour donner le ton car Tigran ne semble pas avoir l’oreille tout à fait musicale. Même pour les airs gais, tirés de films connus, le doudouk produit une complainte, un air long qui s’évanouit dans l’air sans une seule note sèche. La soirée se termine avec les dernières bûches sèches du feu, alors que la pluie commence à battre les tentes. Les faucheurs sont partis avec l’obscurité, embarquant leurs quatre garçons qui couraient et se battaient dans les herbes comme des cabris lâchés.

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Mégalithes de Karahunge et pétroglyphes d’Ouktassar

Deux jeeps russes et un van 4×4 nous attendent devant l’hôtel de Sissian, en Arménie.

Indispensables car le bus ne peut rouler que sur la vraie route. Les routes secondaires sont pleines de nids de poule et s’achèvent en pistes défoncées. Cela pour aboutir à un site mégalithique appelé Karahunge, ce qui veut dire « les pierres qui parlent ».

Se dressent des alignements de 222 menhirs d’un demi-mètre jusqu’à 3 m de hauteur, des cromlechs, des dolmens. Certains menhirs ont un trou à leur sommet. Serait-ce pour les transporter ? Non pas, la pierre n’est pas assez solide. Ce serait plutôt pour observer.

Quoi ? Les étoiles et les planètes, comme à Stonehenge ou Carnac. Les alignements et les orifices creusés volontairement auraient servi d’observatoire astronomique, imaginent les scientifiques d’aujourd’hui Probablement pour prévoir le temps des semences et des récoltes : 17 pierres servent à observer le soleil aux solstices et 14 pierres servent à observer la lune. La pierre n°63 servait de calendrier. D’où le nom du site, « les pierres qui parlent ».

L’académicien arménien Paris Heruni a étudié cet ensemble de 1994 à 2001. Un cercle central est composé de 40 pierres sans trou. Au centre du cercle, une construction souterraine de 7 m sur 5 m. Le cercle nord est composé de 80 pierres sur 136 m, dont certaines sont à trou. L’aile sud comprend 70 pierres dont 25 à trou, sur 115 m. Le chemin de pierres nord-ouest part du cercle central vers le lever du soleil le jour du solstice d’été. Il comprend 8 pierres dont 2 à trou sur 36 m et 5 pierres isolées trouées. En reconstituant le ciel de l’époque, visible à travers les alignements et les trous, le site serait daté de 7500 ans avant notre ère. Des fouilles entreprises par l’archéologue Hasratian ont permis de découvrir des bijoux en bronze, des miroirs, de la poterie et des tombes, le tout daté de -3000.

La piste continue, largement défoncée, vers les montagnes Oukhtassar qui culminent à 2800 m. La température se rafraîchit et le chauffeur, qui me voit en débardeur, s’inquiète de savoir si je parle russe pour me demander si j’ai un pull pour là haut. J’en ai tout un sac, avec la gourde et le pique-nique car nous allons « marcher ». Prudent, le chauffeur encore jeune, avec sa jeep encore neuve (dans les 14 000 km au compteur), a pendu une croix arménienne au rétroviseur. Il ne fait pas vraiment confiance à la mécanique socialiste. Si les jeeps grimpent jusqu’au sommet, elles nous lâchent une heure avant pour que nous puissions accomplir notre randonnée quotidienne.

A mille mètres de plus qu’hier, ce n’est pas une sinécure, trop brutal. Mais l’air est frais et les fleurs alpines parmi l’herbe bien verte. Un lac glaciaire étend ses eaux huileuses, immobiles. Quelques rares papillons volent encore malgré la température de 15° le jour qui doit chuter la nuit, des hirondelles trouvent leurs insectes ici l’été. Poussent des fleurs à profusion, œillets, boutons d’or, arnicas, marguerites, campanules… Nous supportons la polaire malgré l’effort. Un petit vent monte de la plaine qui accentue le frais.

Des pierres plates de basalte érodé, auxquelles la chimie, la glace et le soleil ont donné une belle patine orange foncé, servent de fond pour les gravures. Des piquetages d’il y a 5000 ans montrent des chars attelés, des animaux, des humains armés… On reconnait des bouquetins, des guerriers se battant, des animaux à cinq pattes (mais comprenant la queue). Nous prenons le pique-nique de tomate, pomme de terre cuite et porc froid parfumé aux herbes au bord du lac avant d’errer parmi les blocs.

Les pétroglyphes paraissent sévères, figés au bord de leur eau noire, au sommet du massif. Ils sont d’un seul côté du lac, face orientée au soleil levant, dispersés sans ordre apparent. A quoi servaient-ils ? Témoignage d’existence face aux dieux et aux puissances ? Offrandes d’art propitiatoires ? Délimitation de territoire ? Piotr O’Glyphe, expliquez-nous.

Petite descente digestive, histoire de marcher encore en altitude, puis nous reprenons les jeeps et enlevons nos fourrures. Dès que nous descendons, la chaleur monte. Nous revenons au croisement de routes d’après les mégalithes du matin et, cette fois, tournons à droite au lieu d’aller tout droit. Le bus nous attend à une station service où nous pouvons acheter de l’eau fraîche et de la bière.

Nous voyons peu de stations service sur les routes. Le bus, qui fonctionne au diesel, est obligé de planifier ses pleins. Le diesel vient d’Iran et est mal raffiné, c’est pourquoi les véhicules roulent surtout au gaz. Des camions portent des bonbonnes orange sur le toit ou sous le châssis. Les stations sont des rangées de murets de béton avec un compteur tout petit. Nous voyons des voitures ainsi rangées le long de murs et nous avons mis plusieurs jours à comprendre qu’elles se ravitaillaient en gaz plutôt qu’en essence.

Une heure et demie de bus nous conduisent à la petite ville d’Egueghnadzor où nous allons loger chez l’habitant. Nous sommes dans une grande maison de ville flanquée d’un jardinet de devant et d’une tonnelle sur l’arrière, dont l’étage est réservé aux chambres. Un gamin d’une dizaine d’année, fils de la maison, s’est déjà baigné dans la piscine sous la treille, juste en-dessous des chambres. Il a les pieds nus et les cheveux mouillés et joue avec un mignon chiot tout poilu. Une fois les touristes installés, il se plongera à nouveau dans l’eau glauque qui ne nous tente guère. Après dîner à la cuisine ouverte, un peu en retard sur nous, il ira jouer à des jeux vidéo sur l’ordinateur antique installé dans la loggia de l’étage.

Une fois rafraîchis à la douche, changés, l’apéritif nous convie en bas avant le dîner. Les bouteilles de vin de cerise et de grenade sont sorties avec l’Areni 1991. Tout cela s’oxyde vite une fois ouvert, à moins que cela ne soit du à la chaleur accablante. La table est dressée avec tous ses plats d’entrée en une fois. Nous n’avons plus que le choix de l’ordre pour nous servir. Cette profusion est réjouissante et toutes ces couleurs mettent en appétit.

Deux sortes de salade crue (tomate concombre et carottes râpées), deux sortes de fromage (type feta et blanc frais), olives noires. Suit le plat chaud, un riz pilaf de bœuf aux gousses d’ail, cuisiné pour trente et mijoté des heures. Ce pourquoi l’heure du dîner a été retardé d’une demi-heure. Il faut toujours cuisiner pour qu’il en reste et la proportion est habituellement d’un pour deux : il doit en rester à peu près autant que nous avons mangé. Rien n’est perdu, la suite sera finie par les hôtes le soir même ou le lendemain. Une pastèque juteuse et savoureuse termine par du frais aqueux ce lourd repas pour la chaleur qu’il fait encore. Pas de thé mais une infusion de thym, c’est meilleur. Les chambres qui nous attendent sont écrasées de la chaleur restée du jour. Problème des constructions arméniennes : l’aération. Tout semble fait pour se calfeutrer soigneusement, peut-être pour les six mois d’hiver. Mais dès que l’été vient, les pièces sont des étuves.

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Monastère arménien de Khor Virap et vin d’Aréni

Belle vue sur l’Ararat, mont pastel sur ciel pervenche. Le monastère de Khor Virap dresse ses murs de basalte sur la plaine à son pied, côté arménien, au bas de la citadelle antique d’Artachat et sur la rive gauche de la rivière Araxe. Le nom de Khor Virap signifie « fosse profonde », le lieu ayant servi d’oubliettes à Grégoire l’évangélisateur (257-334).

Son père a assassiné le roi au IIIe siècle après. La nourrice du fils encore bébé, s’est enfuie avec lui à Byzance pour le protéger. L’enfant grandit à Césarée, devient chrétien. Adulte, il revient en Arménie pour l’évangéliser. Tiridate, nommé par l’empereur Dioclétien (284-305), invite Grigor à sa cour. Lors d’une cérémonie païenne, Grigor refuse d’enguirlander une idole. Condamné pour sa foi chrétienne et parce que fils de l’assassin du père du roi, il est jeté aux oubliettes. Il survit treize ans, nourri par une vieille. Cet exploit médical lui vaut d’être tiré de sa fosse sur un rêve de la sœur de Tiridate. Il serait le remède pour guérir le roi de son mal d’amour pour une vierge chrétienne ! Ce qu’il réussit sans peine selon l’hagiographie, lui montrant que la vierge en question consentirait à être violée par le roi s’il se convertissait au christianisme… Vertu des femmes plus que révélation : le roi se convertit en 301, entraînant tout le pays avec lui comme c’était la coutume. L’Arménie s’enorgueillit de ce record supplémentaire, dont son identité menacée est friande : elle est « le premier pays » à avoir été christianisé, avant le monde romain en 312 (sous Constantin).

Tous les bâtiments qu’on visite aujourd’hui sont du 17ème siècle ; le reste a été détruit par les diverses invasions musulmanes et mongoles. La chapelle élevée sur la fosse de Grégoire date de 1632. Un puits mène aux profondeurs mais l’escalier à vis est vraiment très étroit. De petits oiseaux, peut-être des moineaux, nichent entre les pierres du mur extérieur. Ils piaillent et se battent à grands cris devant les visiteurs. Cela donne de la vie aux vieilles pierres religieuses. De quoi compenser tout un panneau d’interdictions pour apprendre la pudeur aux touristes !

Du sommet rocheux voisin, nous avons une belle vue sur les bâtiments du monastère, sur le mont Ararat en Turquie et, de l’autre côté, sur le cimetière massé près du lieu saint pour bénéficier de son aura. Les cimetières ne sont jamais à étages, pas de caveau de famille aux cercueils superposés. Pas de concession temporaire mais une tombe pour l’éternité, comme chez les Juifs. Ils prennent donc de la place en ville et de bonnes terres agricoles près des monastères.

La région frontière que nous longeons avec ses miradors est riche de fruits. Pommes, poires, pêches, cerises, il y a de tout et des conserves artisanales au bord de la route sont proposées par les paysans. L’Arménie est un pays autosuffisant en fruits et légumes, sauf pour le blé où 35% seulement des besoins sont produits sur place.

La légende veut que le pays ait cultivé la première vigne, avec Noé. On sait qu’il s’enivrait souvent et que ses fils l’ont vu nu un soir qu’il était bourré. Horreur sacrée pour la religion judaïque ! Le corps, quelle pourriture ; la nudité, quelle offense ! Dionysos savait déjà que le vin libère les pulsions. La vieille religion patriarcale des interdits, de Noé à Freud, n’a pas finie de névroser les peuples.

Mais il n’est pas facile, en pratique, d’élever le vin en Arménie. Le pays est constitué de hauts plateaux à plus de 1000 m qui gèlent en hiver. Les vignerons obstinés doivent donc enterrer les pieds de vignes à la fin de l’automne pour les protéger du gel, puis les déterrer au printemps, ce qui fait beaucoup de frais en main d’œuvre. Le vin rouge réussit cependant à être produit pour faire la nique aux musulmans de l’autre côté des frontières sud (Turquie, Iran, Azerbaïdjan). Il est exporté surtout vers la Russie. S’il a assez de sucre pour titrer 12 ou 13°, il n’est pas très bien vinifié et se garde mal. Les vins sont les produits de cépages locaux peu connus dans le reste du monde. Un cépage porte le nom d’Areni, il résiste à 1300 m d’altitude. Les rouges sont les plus proches de nos goûts et les vins blancs ont une saveur acide de presque cidre. On dirait le verjus d’autrefois. La chaleur du pays et l’absence de technique vinicole peuvent expliquer la mauvaise garde.

La réputation de l’Arménie s’est faite surtout par le « cognac », dont les Soviétiques étaient fort friands. Depuis la fin de l’URSS, l’appellation « cognac » n’est plus autorisée et le breuvage est devenu « brandy ».

Nous visitons une cave et goûtons le vin rouge d’Areni 1991, année de l’indépendance de la nouvelle république. Il a donc vingt ans et le gérant (qui n’est pas le propriétaire des vignes) nous présente ses chais et sa production. Ce vieux cru ‘Old Areni’ a encore des saveurs de framboise.

La contrée se sert de sa réputation pour produire des vins fantaisie avec les fruits locaux. Vous avez ainsi du vin de grenade, de cerise, d’abricot et de pêche, outre les vodkas aromatisées aux mêmes fruits. Pour les vins, on ajoute un tiers de raisin aux fruits sélectionnés pour réussir la vinification. Nous goûtons un peu de tout. Le vin de cerise a un fort goût de Guignolet sans sucre, assez agréable au palais. Le vin de grenade est une grenadine nettement plus âpre, il s’oxyde très vite une fois la bouteille ouverte. Le groupe achète quelques bouteilles pour rapporter au pays ou pour boire dans les jours suivants. Les soirées auront ainsi leur apéritif, la pratique montrant qu’il est vain de ramener en France un tel vin qui ne vaut pas les nôtres.

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Première randonnée en Arménie torride

Nous voici déjà au lendemain et, au rendez-vous de 12h30, nous prenons le bus orange et noir Mitsubishi diesel qui nous est affecté pour la durée du séjour.

Nous avons 35 km à faire hors d’Erevan. Les gens d’ici prononcent iérévan et seule l’écriture à l’anglaise respecte cette euphonie : Yerevan. Le bus sort de la banlieue, la ville compte un million et demi d’habitants ! Il dépasse les usines chimiques désaffectées depuis la chute de l’URSS, s’enfonce dans la campagne sèche parsemée de collines. La verdure, nous dit notre guide arménienne, est florissante en mai, beaucoup d’herbe et de fleurs, mais le soleil impitoyable dès juin dessèche tout à cette altitude (près de 1500 m). Nous enfilons de petites routes à peine goudronnées, remplies de nids de poule. Difficile de garder une voirie correcte en raison de l’écart des températures entre hiver et été.

Les tubes qui courent le long des routes et des murs des maisons, sont des conduites de gaz. Ils forment une arcade d’honneur au-dessus des portails. Le gaz venait autrefois d’URSS et était distribué en conduites enterrées. Après l’indépendance arménienne, la fermeture a duré une dizaine d’années et le réseau souterrain est devenu trop cher à réhabiliter. Le gouvernement a choisi le réseau à l’air libre, moins cher à réparer et facile à construire. Le gaz vient désormais aussi d’Iran, avec lequel l’Arménie a une frontière commune au sud, pour éviter de dépendre de la Russie pour tout. Quelques années d’hiver très rude ont fait comprendre la géopolitique aux Arméniens jusqu’ici hébétés dans le confort du grand frère russe. La sécurité ? Les fuites sont moins graves à l’air libre, elles ne forment pas de poche de gaz explosives. En cas de feu par accident, le gaz brûle, il ne saute pas. Et il est plus facile de voir où couper l’arrivée de gaz quand le réseau est extérieur. En bref ce n’est pas beau mais moins cher et utile à tous.

Le village s’étire sur la pente, bordé de longs murs qui abritent des vergers et des jardins. La température dépasse déjà les 35°. Notre guide arménienne hésite sur la direction à prendre. A pied, nous ne suivons pas le bon chemin. C’est un titi curieux de cette bande d’étrangers, apparu à la fenêtre d’étage d’une maison, qui nous interpelle en nous voyant passer. Il va nous guider vers la bonne ferme.

Sous une tonnelle rafraîchie par un jet d’eau, face à la gorge de Garni, la table nous attend pour notre premier déjeuner arménien. Les entrées sont accumulées entre les assiettes pour que chacun choisisse selon son goût et l’ordre qu’il veut. C’est la coutume ici.

Nous avons la salade de tomates crues au concombre, des aubergines, des poivrons et quelques piments grillés et pelés, des olives noires, du fromage de brebis ressemblant à la feta.

Suivra le plat chaud, du poisson du lac, une truite saumonée coupée en gros tronçons et grillée elle aussi. Nous sommes servis par la mère et sa fille de dix ans aux yeux très clairs, joli visage, sourcils  broussailleux qui se rejoignent au-dessus du nez.

Pour éviter la turista, nous avons de l’eau minérale en bouteille, avec ou sans bulles, du thé glacé préalablement bouilli et même du vin de l’année, produit sur la propriété. Le maître de maison est tout fier de faire goûter aux Français son œuvre vinicole, présentée dans une bouteille de Coca Cola de deux litres. Le vin est fruité, légèrement frisant, agréable à boire. En dessert un biscuit aux noix, qui poussent leurs coques au-dessus de nos têtes, appelé traditionnellement paklava. Il est surmonté de tranches noires et souples qui sont des noix vertes mises à conserver dans l’eau sucrée.

Le paysage, vu de la terrasse, montre notre randonnée : le canyon de Garni et ses orgues basaltiques spectaculaires au fond, le temple païen de Garni sur la rive en face. Nous sommes dans une maison paysanne mais riche. Toute une collection de vieux instruments aratoires nettoyés et vernis hantent les couloirs et l’accès à la terrasse.

Nous quittons ce site champêtre pour descendre à pied dans la gorge. Un véritable rideau d’orgues basaltiques ondule sur la falaise au-dessus de nos têtes, presque brillant au soleil. L’endroit est spectaculaire mais nous marchons sous un cagnard auquel nous ne sommes pas habitués. Il fait maintenant plus de 40° au soleil ! Nous longeons avec bonheur la rivière dont les eaux vigoureuses, parfois dégringolant en cascade, nous rafraîchit, au moins à les voir.

Une montée brutale en plein soleil doit nous faire regagner les 600 m de dénivelé que nous venons de perdre dans la gorge, afin d’atteindre le temple sur l’autre plateau. Des gamins du pays et leur famille montent allègrement en short et débardeur, pieds nus en tongs, sans se soucier de la chaleur. Ils sont habitués. La femme porte même un bébé dans les bras. Nous avons l’air engoncés avec nos chemises, pantalons longs et grosses chaussures de marche. Sauf moi, tous portent même un sac à dos comme s’ils partaient pour la journée alors que nous n’en avons que pour une heure ! Nuit courte, décalage horaire, constipation due à l’avion, chaleur inattendue, repas pris récemment – rien de tel pour nous déstabiliser physiquement ! Autant marcher léger.

Nous avons le temps d’une large pause sous un noyer à l’ombre épaisse, près d’une source dont le glouglou est à lui seul un rafraîchissement.

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Montaigne à table

L’austère Montaigne serait-il épicurien ? Bien sûr ! L’adepte de la vie bonne aime les sens, dont celui du goût. Mais avec modération. Pas la modération des fonctionnaires du social dont la seule justification est de vous régenter la vie mais la vraie, celle du corps apaisé et repu selon sa complexion. « C’est une absolue perfection, et comme divine, de jouir loyalement de son être » dit Montaigne (Essais III, 13, 800). Le corps est le seul guide raisonnable et le sage tiendra l’équilibre entre son appétit et se rendre malade. Pas de modération par principe mais une modération par santé, chacun selon ses capacités, suivant son mouvement.

Christian Coulon, professeur émérite à Science Po Bordeaux et auteur de livres sur la cuisine gasconne, explore avec bonheur et érudition ce terrain mal défriché de Montaigne à table. Non sans humour, ni critique féroce envers les régionalistes qui croient découvrir en cette figure périgourdine l’ancêtre de la gastronomie-qui-fait-la-réputation-internationale-de-la-région. Fi ! Ni le maïs (qui sert à gaver les oies), ni la truffe (laissée aux cochons), ni l’aubergine, ni la tomate, ni le poivron (qui font les délices de la cuisine basque), ni la pomme de terre (célèbre en sarladaise), ni le haricot (qui fait le cassoulet) n’étaient encore parvenus en France ! La cuisine « éternelle » des régions a été inventée au XIXe siècle avec l’essor du tourisme bourgeois et le nationalisme d’ambiance.

Michel Eyquem de Montaigne ne savait pas faire la cuisine, il le dit. Il ne connaissait rien aux plantes mangeables, ne sait pas comment lève le pain ni faire le vin et est inapte à trancher les viandes. Aucune de ces petites choses pratiques de la vie quotidienne n’intéresse son esprit. Peu habile de son corps, il se dit de nature rêveuse. Il déteste ces grands banquets politiques où la frime de cour en jette aux provinces. Mais il aime manger. Il se jette avec appétit sur « les viandes », avalant hâtivement le service à la française où les plats restent peu de temps sur la table.

Montaigne mange ce qu’il a et notamment ces mets paysans de son enfance, le pain bis, le lard et l’ail. Comme il est aristocrate, il a accès à la viande, surtout conservée au sel et garnie de sauces grasses aux épices. Contrairement à la mode, il préfère le poisson. Avec la mode, il se gave d’huîtres et de melon, tout récemment venu d’Italie, pays qui donne le ton de cour au XVIe siècle. Il apprécie aussi l’artichaut dont la reine, venue de Rome avec le légume, était folle. Il aime beaucoup le vin, mais le blanc ou le clairet qui est du vin de l’année. Il en boit 75 cl (une bouteille actuelle) à chaque repas mais le coupe d’un tiers d’eau.

Le philosophe est adaptable et curieux. Il aime aller voir ailleurs, voyageant en Allemagne et en Italie, et rien de mieux que la table pour y connaître une culture. C’est que manger n’est pas seulement se nourrir. C’est découvrir les mets de la nature, combler son corps de sensations et ouvrir son esprit à la conversation. En sage à l’antique, Montaigne n’aime rien tant que deviser autour d’un banquet. La table est lieu de sociabilité où le vin délie les langues et les mets ouvrent à l’économie. La maîtrise de l’appétit comme le goût de manger à bonne santé prouvent le gouvernement de soi. Point de « principes » diététiques, de convenance sociale ou de restriction « bio » (dirait-on aujourd’hui) : il faut goûter de tout et s’emplir à satiété, l’équilibre étant celui de soi, de son corps plus ou moins apte, de sa propre complexion. « Je me défends de la tempérance comme j’ai fait autrefois de la volupté », déclare Montaigne (Essais III, 5, 611). C’est au bon goût et à l’appétit de régler les voluptés de table, pas à la médecine qui, dès cette époque, prenait l’allure d’une morale autoritaire.

Montaigne est curieux du monde et tout est bon à son philosophique intérêt, surtout ce qui le met hors de l’habitude. Il découvre ainsi la profusion d’écrevisses en Allemagne, dont il apprécie les vins blancs non coupés. Il s’étonne de ces choux hachés salés servis chauds ou en salades (qu’on appelle désormais choucroute), et l’usage de servir la viande aux fruits (pommes, poires, airelles). Le pain aux épices (cumin, maniguette, fenouil) le ravit bien plus que le froment sans sel qu’il a coutume de manger chez lui. Mais il n’aime pas la bière.

L’Italie, tant vantée du temps comme modèle gastronomique imitée à la cour de France, le déçoit par ses vins, troubles et indigestes, mal vinifiés et qui ne se gardent pas. S’il note surtout le protocole du repas, ce théâtre de la table mise en scène avec usage de la serviette et de l’assiette, il préfère les repas des petites auberges où l’on s’intéresse à ce qu’il y a dans l’assiette. Il mange moins de viande (elle se conserve mal en raison de la chaleur) mais apprécie le veau que les Italiens cuisinent de diverses façons. Il se goinfre de poisson, bien plus abondants en Italie qu’en pays gascon. Il découvre les oranges, les citrons, les olives, les salades aux herbes, tout ce qui n’existe pas chez lui. Il mange cru l’artichaut et les fèves, ce qui ne se fait jamais en Périgord, et les truffes blanches émincées simplement à l’huile d’olive et au vinaigre. Il goûte à la moutarde de fruits sucrée, spécialité italienne, et s’empiffre de melon, de coing et de jujube.

Il aime manger, plaisir simple loin de la gastronomie du discours. Son comportement à table est une sagesse mise en pratique. Elle nous fait découvrir un Montaigne tout à soi, ouvert, sensuel, tempéré, aimant la sociabilité et l’exploration des autres coutumes. L’auteur pousse le talent jusqu’à nous proposer en fin de volume douze recettes pour Montaigne, composées par lui aujourd’hui, selon ce qu’il aime. Vous saurez ainsi élaborer une soupe de melon, une salade de fonds d’artichauts aux fèves, une pintade aux aromates, une moutarde de fruits italienne, et même ces sauterelles grillées mexicaines en honneur des cannibales !

Un ouvrage court et plaisant qui donne envie de goûter à Montaigne.

Christian Coulon, La table de Montaigne, 2009, Arléa, 187 pages, €15.20

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