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Cascade de Nauyaca

Le lever est avant cinq heures du matin. Petit-déjeuner copieux alors qu’il fait encore nuit avec œufs brouillés trop secs, toasts mal grillés, tranches d’ananas et de pastèque – et bien sûr le riz aux haricots noirs pour les amateurs de cuisine locale. La plage nous attend pour l’embarquement à six heures. La mer est calme mais le ressac nous oblige à embarquer avec de l’eau jusqu’aux cuisses. L’un des aides, un probable neveu de la famille, a autour de 20 ans et mouille son débardeur jusqu’au cou. Il s’en débarrassera une fois en mer pour un T-shirt blanc imprimé d’un slogan de pêche au Costa Rica, révélant entre temps une poitrine souple à la musculature ferme.

Le capitaine et sa bourgeoise au sourire à double rangée de crocs sont mignons, assis tous les deux sur le banc central. Ils sont amoureux. Nous sommes le 15 août, fête de Marie montée entière au ciel, dogme papal établi en 1950 seulement et jour férié dans ce pays très catholique.

Nous emmenons avec nous sur le bateau un couple hollandais et leurs deux filles, deux belles plantes robustes et blondes de 14 et 16 ans habillées en rose et blanc. Le bateau est plus grand que le précédent, propulsé par deux Yamaha de 250 CV Four Strokes et nous filons vite sur la mer calme, puis dans la rivière en remontant le courant. On peut en fait rejoindre le lodge par la route qui arrive sur les hauteurs, un bac permet de traverser la rivière. Mais c’est plus long et empêche cette impression de bout du monde qu’est le parc du Corcovado sur la péninsule d’Osa. Le bateau effectue un passage dans la mangrove par un bras annexe. Les arbres étanchent le sel pompé avec l’eau par leurs racines dans des formes de grosses boules sur leur tronc, ce qui fait comme des goitres.

Nous faisons deux heures de bus avec arrêt au supermarché pour acheter le pique-nique. Puis nous partons aux cascades (payantes) de Nauyaca.

Nous allons marcher 5 km, 1h30 aller et autant au retour. Nous commençons par une forte descente qu’il faudra remonter, puis survient une alternance de montées et de redescentes au soleil ou sous les arbres pour entrer dans le domaine privé de la cascade. Il a fallu s’inscrire, acquitter d’un droit (inclus dans notre forfait de voyage) et porter un bracelet rose tribal attestant de notre appartenance – tradition yankee. Un gardien en bottes surveille le site d’un air débonnaire mais vigilant. Les premières cascades s’abordent par le haut, elles sont trois et bien échevelées. Un sentier étroit, pentu et glissant mène à d’autres cascades issues des premières qui forment un bassin avec un courant assez fort. Nager jusqu’au pied de la cascade n’est pas aisé et je renonce assez vite. Justin y parvient, s’assoit sous la cascade puis devant, et filme avec sa caméra GoPro.

Nous nous baignons dans les vasques creusées par l’eau dans le roc. L’onde est douce et nous change de l’océan mais la température est nettement plus fraîche. Nous ne sommes pas seuls, loin de là, les locaux sont venus en ce 15 août férié, mais surtout des touristes américains viennent s’y baigner. Un couple d’une Chinoise et d’un Blanc aux deux petits garçons qui ne se baignent qu’en T-shirt jaune est amusant à observer.

Un jeune Américain aux muscles développés mais fins de probable surfeur et à la longue chevelure vient probablement de Californie avec sa copine aux cheveux également de bonne longueur. Ils sont jeunes, probablement guère plus de 20 ans, et ont chacun un téléphone mobile et une caméra GoPro montée sur perche. Ils nagent à peine et préfèrent se filmer mutuellement et se photographier pour transmettre leur bonheur en instantané, posant en Tarzan et Jane devant les chutes. Le sourire de la fille quand elle tapote sur son téléphone montre qu’elle a déjà reçu au moins un commentaire.

Notre pique-nique est copieux, composé sur place et acheté par Adrian au supermarché. Le pain n’est pas mou pour une fois car nous ne mettons les ingrédients dedans qu’au dernier moment. Sont à notre disposition de la salade, des tranches de tomates et de concombre, du poivron mariné, du thon fumé en boîte ou du jambon, de la mortadelle, du fromage en tranches sous blister ainsi que trois ananas mûrs en dessert. C’était trop et nous n’avons pas fini. Adrian a invité le gardien à se faire un en-cas. Le couple de jeunes Américains se contente d’un sandwich chacun, tiré de leur petit sac à dos. Comme ils nous ignorent et ne sympathisent pas, avec l’arrogance habituelle aux Yankees, je ne leur ai pas proposé de nourriture.

Nous sommes revenus au bus par une marche épuisante qui nous a laissé en eau. La dernière pente de 200 m de dénivelée à 2200 m était redoutable. Sur le chemin, j’ai quand même eu la force d’observer un ara solitaire.

Sur la route, nous apercevons parfois une corde tendue en travers, à bonne hauteur : elle est pour les singes, qu’ils puissent traverser sans passer sur le sol où ils se feraient aplatir par les véhicules. Des panneaux figurant un tapir signalent que des animaux autres que les singes peuvent traverser la route.

Nous rejoignons la route transaméricaine avant de nous élever jusqu’à 3500 m d’altitude puis de redescendre dans le parc naturel vers 2200 m. C’est là que se situe notre hôtel Savegre, du nom du rio qui a creusé la vallée. Il fait 19° centigrades dehors mais l’humidité et le brouillard donnent froid dans la forêt nuageuse de San Gerardo de Dota. Avant l’hôtel, nous nous arrêtons dans un restoroute pour un café qui a du goût et peu de force, à l’américaine. Mais son eau chaude est revigorante. L’hôtel est une suite de bungalows dans la nature, parmi les fleurs tropicales. La végétation reste luxuriante même à 3500 m mais le quetzal, qui hante les avocatiers, ne se montre pas. Il fait pourtant la fierté du parc.

Nous sommes contents de prendre une vraie douche, même si elle n’est que tiède, de nous changer et de nous vêtir plus chaudement. Le dîner buffet est somptueux avec une soupe aux poireaux, une truite façon tartare, du fromage mariné à l’huile et au poivre, des cœurs de palmier, des pilons de poulet sauce barbecue, de la truite grillée sauce poivre, de la purée, des pâtes, des légumes, des profiteroles, de la glace vanille et des poires au vin. Le cuisinier est belge.

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La Sirena et « le » tapir

Nous devons nous lever à cinq heures du matin pour la marée. Eff a mis son téléphone en mode réveil à 4h45 et, lorsqu’il saute sur le plancher en même temps que gronde le tonnerre, je crois dans mon sommeil à un tremblement de terre. L’orage a commencé le soir précédent avec la pluie ; il a grondé plus ou moins toute la nuit. Au matin, après le petit déjeuner, il pleut et c’est en cape de pluie que nous nous dirigeons vers six heures sur la plage d’embarquement, les pieds dans l’eau. Nous aurons environ 1h30 de navigation avant la station de la Sirena, dans le parc national du Corcovado.

Le bateau est le même qu’hier mais armé par un autre capitaine, plus jeune avec une double chaîne au cou et des clous dans l’oreille. La barcasse à fond plat muni d’un tau fixe est mue par un moteur Suzuki de 200 CV. La mer est cette fois formée en raison de l’orage et du vent, et la coque tape en retombant à la lame. Ces mouvements, les vibrations et l’odeur d’essence finissent par me donner le mal de mer. Je suis content de me jeter sur la plage pour me vider par les deux bouts.

D’autres bateaux apportent leur lot de touristes dont une maman et ses deux enfants, un garçon et une fille de 7 et 9 ans environ, qui parlent en français. Je ne sais pas où est le papa, peut-être travaille-t-il dans le pays ou aux Etats-Unis tout proche en avion ? Ils sont tous les trois vêtus de la même chemise blanche légère à manches longues, translucide ; c’est plutôt mignon. Je note encore une fois combien les mères traitent différemment leur garçon de leur fille. La crème solaire est plaquée sur les joues du gamin comme une gifle et étalée vigoureusement jusque sur la nuque, alors qu’elle est plutôt caressée sur les joues de la fille. Les cols sont fermés, les manches allongées et les pantalons de rigueur contre la phobie des piqûres d’insectes. C’est une application du principe de précaution.

Un guide du parc cherche les animaux à observer. La trace d’un tapir sur le sable conduit à une grosse bête qui se repose dans les fourrés denses. Nous nous approchons doucement, il nous voit mais semble habitué et joue l’indifférent.

Un peu plus loin, un autre tapir sort nonchalamment pour aller jusqu’aux premières flaques de la marée qui descend et en aspirer un peu d’eau délicatement salée.

Il revient au milieu des touristes qui le mitraillent en photo, sans leur marquer aucun intérêt. Il en a vu d’autres. « Tapir bitte ? » – nous laissons la place à des Allemands.

Une trace de coati mène jusqu’à un terrier de sable remué ; des restes de crabes montrent que l’animal en a fait son repas.

Les traces continuent jusqu’à un nid de tortue sur la grève, dont la longue empreinte double montre qu’elle vient de pondre depuis la mer. Le coati a dévoré les œufs que les faucons noirs des mangroves achèvent.

La pluie s’est arrêtée durant toute la promenade et ne reprend qu’à la fin, et ce pour toute l’après-midi. Elle est accompagnée de tonnerre. Des singes attelle sautent de branche en branche. Comme les autres animaux du parc habitués aux touristes, ils ne sont pas très sauvages.

Après la plage, la découverte se poursuit par la forêt. Il y fait moite et boueux. Des singes hurleurs se disputent un seul arbre dans un concert de glapissements qui évoquent les monstres de Jurassic Park, film tourné en partie au Costa Rica. Nous pouvons les voir sauter de branche en branche au sommet du même kapokier et les téléobjectifs se déchaînent. Moi, réduit à mon petit appareil de poche Sony, je ne prends que des points minuscules sur l’ensemble. Une fois rentrés, les autres me montreront le vrai visage des singes.

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Parque Nacional Manuel Antonio

Le Parque Nacional Manuel Antonio se trouve après Quepos, petite ville de pêcheurs bouleversée par l’essor du tourisme américain : les prix ont augmenté et tous les plats sont « big size ». Nous descendons du bus pour aller au parc et, sur un grand arbre perché, deux toucans à bec jaune nous contemplent.

Dans le parc, une fois la queue très étoffée de touristes franchie – et les 300 colones dûment payés – nous passons par la fouille des sacs. Aucune nourriture non enveloppée n’est autorisée, seulement de l’eau.

Puis nous empruntons les passerelles métalliques au-dessus de la mangrove. Nous pouvons voir dans les arbres différentes sortes de singes.

Nous surprenons de près le capucin, assez mignon et pas sauvage. Le sentier est aménagé pour les familles et protégé de barrières à l’américaine. Des guides naturalistes se reconnaissent à leur télescope monté sur pied qui accompagne les touristes pour leur permettre de mieux observer les animaux.

Nous faisons un peu de hors sentier à défaut de hors-piste. Des marches nous font monter et descendre mais il y a moins de monde parce que c’est plus fatiguant, notamment pour les mémères et les kids. De jeunes Américains n’hésitent pas à passer torse nu.

Deux naïades en maillot très décolleté posent pour un selfie devant la mer avec une île au fond, dans un paysage très Robinson Crusoé. Nous observons aussi un lézard, un agouti rapineur et un crabe de cocotier.

Au bord de la forêt s’étend la plage Galardonada au sable bien blanc. La bande de sable n’a que quelques mètres entre les rouleaux de la mer et les arbres qui poussent jusqu’au bord de la rive.

Des capucins rusés tentent de voler de la nourriture et fouillent dans le sac des baigneurs. Adrian garde les nôtres quand nous allons nous baigner. C’est un baptême du Pacifique pour la plupart des filles. L’eau est chaude, dans les 28° centigrades, mais glauque. Un arbre mort flotte comme un gros crocodile entre deux eaux. La mer est calme, quelques vagues sur la plage mais pas trop.

Nous ressortons salés, l’eau est plus chargée en sel ici qu’en Méditerranée. Nous ne sommes pas seuls mais de nombreux touristes nous entourent, notamment des familles. Des tables de pique-nique sont installées en béton, nous permettant de manger et de poser nos affaires. Des points d’eau douce sont posés ici et là permettant de laver le sel sur la peau avant de se rhabiller. Nous pouvons observer, parce qu’ils ne sont pas sauvages et attirés par la nourriture, un singe paresseux, deux crabes cocotiers, et des singes hurleurs plus lointains.

Notre hôtel est le Luz de luna, la lumière de la lune, à 2 km de la mer. Nous avons des chambres sans bungalow. Le restaurant est réputé et il est plein en ce samedi soir. Sa spécialité est le fruit de mer, le poisson ou la pizza… Le tout est fort copieux, pour des appétits grande taille des yankees.

Ce soir, j’ai l’impression que le monde se retrouve cycliquement dans une phase de transition. Il refuse l’optimisme moderne de 1789 et des Lumières. Il subit les pressions à la fois des religions et de leur lecture intégriste, des déceptions de la globalisation pour la classe moyenne qui pousse au repli sur soi et au nationalisme, et des utopies écologistes locales. L’idéologie américaine véhiculée par Adrian vante le retour aux traditions paysannes catholiques comme étant la nouvelle modernité « bonne pour la planète ». Voter Trump et Brexit montre que les pays industriels avancés voient dans le nouveau système un moyen de survie sur l’exemple chinois. Si cela se confirme, l’Europe pourrait éclater donc s’appauvrir par le retour des dévaluations compétitives et la dispersion face aux menaces douanières et réglementaires des blocs américains, chinois et autres. La technique allant plus vite que les mentalités, ses conséquences font peur et leur vitesse ne permet pas à la génération de s’adapter. D’où le repli mental, l’appauvrissement intellectuel et industriel, la remise en cause de la démocratie représentative au profit du plébiscite et du réseau horizontal anarchique.

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Herradura

Nous pouvons observer deux aras au petit-déjeuner, aussi gros qu’hier.

Sous un pont du rio Tarcoles des dizaines de crocodiles se prélassent dans l’eau chaude ; des touristes et des locaux les observent de haut.

Un crocodile rampe sur le ventre hors de l’eau… près d’une botte unique échouée sur la rive. Est-ce le dernier que le croco a bouffé ?

Quand il fait chaud, les crocodiles montent sur la plage pour lézarder au soleil. Le crocodile américain peut vivre en rivière et en mer ; l’eau salée ne le gêne pas. Raflés par Steve Erwin, Australien, les crocodiles qu’il a volontairement mis en mer sont tous revenus dans leur rivière.

De l’autre côté du pont, la police à l’arrêt cueille des citrons sauvages sur le bord de la route.

Nous nous arrêtons à Herradura, à 2 km de la plage, dans un auto-market différent des supermarchés de l’intérieur. Voué au tourisme, le magasin affiche un panneau d’interdiction d’entrer torse nu, pieds nus ou en maillot de bain. Il faut dire que la pudeur puritaine du gros voisin du nord n’est pas la seule raison : la climatisation est forte. Autour du supermarché, un centre commercial étale ses boutiques de surf, de mode, de chaussures, de lunettes solaires, de glaces. Nous sommes dans le tourisme pour les Américains. Adrian achète pour le pique-nique du midi des sandwiches Subway tout faits au poulet à 2750 colones (la monnaie du pays) pour 30 cm de long.

En suivant la « carretera national » Pacifico Hernandez, nous longeons des plantations de teck destinées au travail du bois. Mais comme il est trop dur, il est envoyé aux États-Unis et réimporté 20 $ le mètre carré de parquet. Nous longeons également des palmiers à huile plantés à la place d’anciens pâturages. Il faut trois ans pour produire de l’huile, le palmier dure quinze ans mais ne nécessite aucun entretien. Sur les terres inaptes à la culture après le passage des vaches, c’est un investissement qui se justifie selon Adrian, malgré les hululements effarouchés des écologistes de bureau loin des réalités des pays en développement. Le palmier produit un régime de fruits tous les 15 jours, et 8 ha font 800 $ à la vente ce qui permet de rentabiliser à partir de trois ans l’investissement. Mel Gibson et Gérard Depardieu ont acheté des terrains et payé 80 $ par an et par hectare pour ne rien faire : ni construire, ni planter – simplement pour assurer un poumon à la planète.

Nous passons devant la plage Hermosa, endroit huppé des surfeurs, éclairée même la nuit. Comme nous sommes samedi, l’animation du week-end commence.

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Joies de l’Orénoque

Puisqu’il n’y a pas de poissons carnivores (et cela aussi aurait dû nous mettre la puce à l’oreille), nous allons tout simplement nous baigner un peu plus loin. C’est tout près d’un lodge à touristes, d’ailleurs garni. Ces animaux-là nous regardent nous baigner comme si nous étions des dauphins d’eau douce (si les touristes sont Allemands) ou de dangereux inconscients (s’ils sont Américains). Le courant en cet endroit est assez fort mais nous avons souvent pied. Julien se coiffe de jacinthes dérivantes, ce qui lui donne l’air d’une vieille anglaise de l’époque Victoria. Jean-Claude l’imite.

Pour amuser les touristes qui nous regardent en troupeau, groupés sur la jetée de la rive, les indigènes jettent à l’eau ce qui nous paraît tout d’abord être un chien. Mais c’est un drôle d’animal, un gros rongeur qui fonce vers nous avec son museau arrondi et de longs poils rêches. Il s’agit d’un capibara, un cabiai en français. La bête est apprivoisée, mais impressionnante car elle nage et plonge sans effort. Et elle vient vers nous de toutes ses pattes qui battent. Jean-Claude pousse des cris hauts-perchés comme une fille devant un rat. C’est vrai que ce demi-chien filant droit vers vous a de quoi intimider ! Mais la bête ne veut que poser ses pattes sur votre avant-bras pour se reposer et avoir de la compagnie. Elle pousse alors des gloussements de satisfaction très touchants. La repousse-t-on à l’eau ? Elle plonge aussitôt pour ressurgir un peu plus loin et vous suivre obstinément, jusqu’à trouver une autre victime, plus proche. C’est une histoire d’amour entre le capibara et Jean-Claude.

Un coup de pirogue plus loin et nous faisons une halte à une paillote déserte qui ne le reste pas longtemps : les femmes et les petits enfants traversent le bras de rio à force de pagaies pour venir déballer leur marchandise artisanale. Ils n’ont aucune idée des prix et citent des chiffres au hasard : cela peut être hors de prix ou tout à fait ridicule. Les petits ont des visages éveillés et des corps et attitudes de jeunes singes en portée. Ils sont charmants. Originalité dans l’artisanat : des femmes vendent de petits capibaras en bois ! Jean-Claude va-t-il en acheter un pour sa baignoire ? Il se contente de dénicher un ensemble en bois tendre sculpté qui présente une scène d’accouplement articulé entre hétéros, morale oblige. C’est assez réaliste même si la position n’est pas celle « du missionnaire » mais plus celle de La Guerre du Feu (film de Jean-Jacques Annaud, 1981).

Un panier rempli de terre abrite de gros vers blancs de palme. C’est l’attraction programmée en cet endroit. Javier nous montre comment il faut couper la tête rouge de la bête qui se tortille, car les petites dents risquent d’irriter le système digestif, puis croquer le reste avec un morceau de pain. C’est écœurant à voir mais ceux qui ont tenté l’expérience disent que cela a la consistance et le goût de l’œuf brouillé. Après Javier, pour donner l’exemple, Jean-Claude, Julien et Joseph (que des J) suivent. Le ver est gros comme une limace, beige clair et caoutchouteuse.

La pirogue nous emmène dans un long parcours, les moteurs à fond, avant d’aborder un hangar incongru de réparations de bateaux. L’endroit n’est peuplé que d’enfants comme si les adultes avaient été atteints d’on ne sait quelle maladie de fiction. L’aîné est un beau gosse de 13 ans à qui les hautes bottes jaunes, le jean bleu et la chemise blanche nouée négligemment sur le ventre donnent une dégaine de jeune homme. Il est très bronzé et se prénomme Luis. Deux des cinq ou six enfants qui l’entourent sont ses petits frères, d’autres des copains.

Il y a un 10 ans, deux de 6 ou 7 ans et un petit de 4 ans peut-être. Françoise, émue par tant d’enfance, leur offre des bonbons et des Ovomaltines qui lui restent. Ils sont timides et charmants, à peine vêtus d’une culotte, sans rien d’autre. Ils n’osent approcher, prendre et manger. Les plus grands se décident les premiers et les autres suivent, mais il leur faut du temps. Nous déjeunons en attendant de poulet grillé froid et d’une salade de carotte cuite, betterave rouge, maïs et petits pois. Une bière ou un Pepsi a rafraîchi dans une glacière et c’est agréable.

Trois trembladores – des anguilles électriques – nagent dans un petit bassin pour l’attraction des touristes qui passent. L’un des petits, en salopette, qui doit être l’un des frères de Luis, est particulièrement réservé, plus que son grand frère qui réussit quelques beaux sourires. Il frôle le poisson torpille de la main comme si aucune décharge ne devait le secouer. Et, de fait, quand le poisson n’a pas peur, il n’a aucune raison de se cabrer. Cela est quand même surprenant pour nous qui ignorons tout des mœurs de ces étranges poissons.

Après le déjeuner, sous le soleil vif, nous avisons dans la cour herbue derrière l’atelier, un jeu de boules plus grosses que les nôtres, que Javier appelle « les boules caraïbes ». Cela se joue comme chez nous, le pastis en moins. Les Rouges s’opposent aux Noirs. Nous avons pris Luis dans l’équipe. Durant la première manche, les Rouges (Jean-Claude, Christian, Luis et moi) mettent la pâtée aux Noirs (Javier, José, Joseph et Arnaud) : 14 à 0, c’en est bouffon. La seconde manche est quand même gagnée par eux 13 à 9, ils ont dû commencer à comprendre le jeu.

La police débarque avant la belle pour une obscure histoire de fric. On ne sait pas vraiment de quoi il s’agit selon les explications que Javier peut s’ingénier à rendre embrouillées, comme le premier soir avec les sacs. Peut-être est-ce une « amende » pour ne pas avoir demandé un « permis de transporter des touristes » parce que la pirogue est trop neuve, ou quelque chose de ce genre. Toujours est-il que nos conducteurs de pirogues discutent longuement avec les pandores adipeux – puis casquent le prix de la corruption.

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Dans le delta de l’Orénoque

Le bus traverse une zone industrielle pour rejoindre le port où un bac fait traverser le fleuve. La ville a exporté longtemps le minerai de fer de la région vers les Etats-Unis. Elle produit en 2004 de l’acier et de l’aluminium. L’Orénoque roule ses eaux rapides et jaunes sous la coque. Un petit garçon, curieux de nous entendre parler étranger, s’installe sur le bastingage à côté de nous, silencieux. C’est à peine s’il consent un sourire. Sa mère qui le rejoint à l’arrivée a les traits un peu africains tandis que son père conduit un vieux taxi Chevrolet. Dans une famille typique de la classe très moyenne du pays, le petit aspire au grand large et à la modernité. A ses yeux, nous l’incarnons et c’est pourquoi il nous dévore ainsi du regard, toutes oreilles ouvertes.

Il nous reste une heure de route dans la plaine. Une brume grise s’élève-t-elle au loin ? De près, c’est de la fumée qui monte d’une vaste étendue d’herbes, comme un gros nuage à ras de terre. Le soleil en devient une boule toute rouge au travers avant de disparaître complètement par moment. La seule conversation suivie a lieu tout à l’arrière du bus. Françoise et José sont assis côte à côte et ils parlent des métiers manuels.

Nous parvenons à Boca de Uracoa où nous quittons le Mercedes et le 4×4 à bagages pour nous entasser dans une longue pirogue métallique munie d’un tau. Passent, sur ce bras de l’Orénoque, des radeaux de jacinthes d’eau qui descendent joliment le courant. Quelques oiseaux, ibis blancs, martin-pêcheur, s’envolent à notre approche. Les deux moteurs Yamaha Enduro de 60 CV nous font foncer dans un gros vrombissement durant près d’une heure sur l’eau plate. Le ciel se fonce, le soleil disparaît complètement sur l’horizon, laissant les arbres de la rive en ombres chinoises. Les étoiles s’allument.

Nous arrivons dans l’obscurité complète sur l’île de Zagaray où sera notre base pour explorer cette région amphibie et leurs conviviaux Amérindiens. Des pots à pétrole enflammés, disséminés dans les allées, nous éclairent jusqu’à un bloc de chambres protégées des moustiques par un couloir-sas et des portes grillagées. Les lits sont munis de moustiquaires individuelles comme des baldaquins. Nous sommes deux ou trois par chambre. Jean-Claude sort sa lampe torche car il déclare « craindre les serpents et les mygales ». José, lui, s’attend à dormir avec une « nanaconda », s’il s’en trouve une offerte. Une délicate fillette aux pieds nus s’introduit dans notre chambre ; elle vient allumer. Mais pas de fantasmes grossiers : elle se contente de la bougie fichée sur une bouteille de bière et du tortillon anti-moustiques. A la lumière de la flamme, elle a un beau visage pensif.

Nous dînons dans une grande salle aussi grillagée que le reste, pour mettre les moustiques en prison je suppose. Le cocktail est agréable, correctement dosé cette fois : avec le temps, Javier prend conscience des bonnes mesures. Le riz et la salade sont, ce soir, accompagné de poisson d’eau douce, ce qui nous change des pâtes de montagne et du bœuf de savane.

Nous n’avons pas entendu de singe hurler cette nuit : Julien a dormi paisiblement et les autres – les vrais – se cachent encore de nous. En revanche, les querelles de perroquets, à l’aube, nous réveillent par leur accent acariâtre. Je sors jusqu’à la paillote-douches, pas très loin. L’eau est fraîche mais agréable avant tout petit-déjeuner qui se prend en terrasse, au-dessus du fleuve. Un coco tout vert (en France les Cocos sont rouge vif…) se confond avec les feuilles de l’arbre qui pousse juste à côté. C’est un jeune perroquet apprivoisé à qui l’on a rogné les ailes. Mais parfois il l’oublie, comme ce matin, et tente de rejoindre ses petits camarades sauvages. Las ! L’eau traîtresse l’attire immanquablement et il chute. Par réflexe de survie, il bat désespérément des ailes et réussit à se maintenir hors de l’eau suffisamment pour agripper un radeau de jacinthes qui dérive lentement au bord de la rive. Le voilà sauvé. Sa maîtresse, placide, qui se hâte lentement pour aller le chercher, ne réussit qu’à le sortir des herbes pour qu’il s’ébouriffe sur son avant-bras. Eût-il été plus loin que les secours se seraient fait attendre ! Il revient tout mouillé et fort en colère. Nous l’entendrons s’ébrouer et cracher sur sa branche initiale pendant plusieurs minutes. Sa voix acariâtre se fait encore entendre un long moment après.

En voyant une fournée fraîche de touristes, des femmes du village d’en face sont venues en masse en pirogue pour ouvrir leurs ballots. Tout l’artisanat indien s’y trouve : sarbacanes, colliers, oiseaux de bois, vannerie. Joseph, entre autres, y réalise quelques emplettes pour offrir. D’adorables petits enfants ont accompagné les mères. Les fillettes jouent les femmes ; les garçonnets les aventuriers. Une partie de la nichée caresse du ventre et de la poitrine le tronc d’un arbre ou explorant du pied nu les jacinthes échouées par plaques le long de la rive.

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Magdalen Nabb, Mort d’un orfèvre

La signora Giusti a 91 ans et ennuie la police ; elle ne cesse d’appeler pour se plaindre. Lorsqu’il passe la voir, sur le chemin d’autre chose, l’adjudant des carabiniers Guarnaccia l’écoute parler : elle a surtout besoin d’attention car elle ne quitte plus son appartement au sixième étage sans ascenseur. Mais elle a entendu la nuit précédente du bruit, des éclats de voix, une dispute, des hauts talons frapper le sol en partant. Depuis, plus rien, ou presque. Des grognements qui attirent le gendarme dans l’appartement d’à côté où un homme jeune agonise : l’orfèvre hollandais.

Nous sommes à Florence et le père de l’homme en question avait été séduit par la ville, puis par une fille. Il s’y était installé, son fils était né. Il lui avait appris dès 14 ans le métier dans l’atelier du rez-de-chaussée. La mère est morte très tôt d’une attaque, la belle-mère a disparu, le garçon est resté avec son père, et la signora Giusti lui a tenu lieu de marraine. Elle l’aimait bien, il lui a confié ses clés lorsqu’il allait faire de longs séjours à Amsterdam où, une fois adulte, son père l’avait chargé de la filiale là-bas. C’est avec ces clés que l’adjudant peut entrer dans l’appartement.

Il appelle les Frères de la Miséricorde, confrérie propre à Florence qui sert à la fois de pompiers et de croque-morts, mais Toni l’orfèvre en est à ses derniers instants. Les seuls mots qu’il prononce sont énigmatiques : « ce n’était pas elle ». De qui veut-il parler ? De son assassin ? De la signora arrivée dans la pièce ? Il a avalé des somnifères à une dose suffisante pour le faire passer dans l’au-delà. Est-ce un suicide ? Le substitut du procureur le croit, surtout parce que cela n’exige pas d’enquête et que la chaleur, à Florence, est pénible à supporter en été. Les touristes déambulent « presque nus » selon l’auteur mais les carabiniers doivent porter l’uniforme et les officiels le costume.

Pourtant, Guarnaccia qui pense à ses vacances en Sicile avec sa femme, sa vielle mère et ses deux petits garçons, ne peut s’empêcher de songer qu’il y a eu meurtre. De petits détails qui clochent, les contradictions, l’absence de mobile pour quitter volontairement la vie. Il n’aura de cesse que d’enquêter et de fouiller les vilains secrets que gardent jalousement les familles. Car Florence est volubile et conviviale en apparence mais secrète dès les intérieurs refermés. Que s’est-il donc passé dans la vie de l’orfèvre pour qu’on le retrouve mort en pleine jeunesse, sa femme attendant son premier enfant en Hollande ?

L’intrigue est retorse et les preuves minces ; l’assassin, s’il existe, sait brouiller les pistes et fuir à temps. Sauf que Guarnaccia agit comme la statue d’un Commandeur, poussant aux extrémités ceux qui défient la loi.

Une belle enquête traitée à la Maigret, dans une société florentine contemporaine qui sonne vraie, mais avant l’invention du telefonino.

Magdalen Nabb, Mort d’un orfèvre (Death of a Dutchman), 1982, 10-18 2009, 253 pages, €6.47

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Monte Cappane sur l’île d’Elbe

La nuit fut bonne, fatigue aidant ; le réveil a lieu plus tôt, à 6h30, pour partir gravir nos 1000 m de dénivelée avant la chaleur. Le petit-déjeuner est pris à l’hôtel avant d’aller remplir les bouteilles à la source. Elle est si fréquentée par les locaux qu’un arrêté du maire conseille aux habitants de ne pas exagérer ! Dans le petit matin, les vieux qui viennent s’approvisionner en bidons de Chianti de trois litres, s’exclament : cinghali ! Les sangliers ont en effet foui les bordures en pierres des vignes pour tenter de manger les raisins. Mais la clôture a tenu.

Une lente montée commence dans la vallée par un sentier mieux aménagé qu’hier. Nous allons le long du torrent presque à sec, parmi les châtaigniers et les chênes lièges. Dans le sous-bois, nous voyons un bouquetin qui fuit sans se presser. Dans un fourré, au passage à gué du ru où ne subsiste qu’un peu de boue, nous avons entendu les sangliers ; ils se cachent mais ne sont pas très sauvages. Ils ont été dérangés de leur bauge.

La montée se fait plus roide dans le maquis, sur le flanc sud-est du torrent, avant de déboucher sur la crête vers 650 m.

Nous la prenons alors vers le nord-est pour aborder les abords du mont Capanne, 1018 m, qui est notre destination.

Le chaos de roches et un peu casse-pattes, mais le clou est un dôme de dalles en via ferrata. Les grandes chutes de granit pentues sont plantées de pitons soutenant un câble métallique auquel se tenir à mesure qu’on grimpe.

Rien de vertigineux, tout juste de l’aérien ; rien de technique, tout juste du fatigant. Car se tenir au câble et grimper les jambes, répartir en équilibre le poids du corps, ne va pas sans effort.

Quand il pleut, le tout doit être glissant et mieux vaut ne pas s’y avancer. Mais la journée est belle, à peine voilée.

Nous atteignons le sommet du mont Capanne, parmi les touristes en nombre venus par téléphérique de l’autre côté. Nous allons jusque sous les antennes pour faire « la » photo de groupe, comme tout le monde.

Nous pique-niquons au bord de l’aire pour hélicoptère, devant quelques Allemands avec gosses qui s’empressent de redescendre avant la fermeture prandiale de la télécabine de 13h30 à 14h30. Un petit blond florentin et sa sœur ne tiennent pas en place ; je ne parviens pas à les capturer sur numérique. Ils jouent avec moi sans le vouloir car je les reverrai en fin d’après-midi, en bas du téléphérique, aussi insaisissables, jusqu’à leur voiture garée en bord de route, qui indiquent qu’ils habitent Florence. Un petit Allemand est tendre avec son père plutôt enveloppé mais ne tient pas plus en place, lacets défaits et démarche sautillante ; il souffre en outre de trachéite de ne pas se couvrir – un vrai gavroche le nez au vent. Un couple de vieux au style californien, en maillot de bain, cuivrés, cheveux longs tenus par un bandana, le corps flasque, ont le genre à avoir eu 20 ans en 1968 et de n’avoir jamais quitté l’époque. Ils sont à la fois laids par leur apparence de septuagénaires et ridicules par leur affichage de jeunesse perpétuelle flétrie.

Nous étions huit à monter ce matin, les six autres sont venus tranquillement par la télécabine – en apportant le pique-nique collectif. Ils ont pris le bus de 10h40 et nous ont rejoints alors que nous arrivions au sommet. De loin, nous apercevons la Corse.

Les descendeurs partent avec Denis car le sentier est long (près de 2 h) et pénible (ravagé par les baskets de touristes). J’ai décidé de prendre la télécabine pour descendre, ce que les Italiens appellent cabinovia – le funiculaire. Il vous dévale 644 m de dénivelée en une quinzaine de minutes, comportant 59 cabines où l’on peut tenir jusqu’à trois. Mais en général, un grimpeur et son sac à dos suffisent pour emplir la cage métallique ouverte sur le vide, qui ressemble fort à une cage à oiseau en métal peint en jaune d’œuf. Un couple avec enfant, un adulte et deux enfants, ou encore trois copains sans sac et assez jeunes, donc minces, peuvent tenir en une fois.

La descente seule coûte 12 €, la montée et la redescente 18€. Nous sommes cinq à opter pour le téléphérique et nous prenons un pot au bar-restaurant du départ. Un moment, les nuages montent et il pleut un peu, mais cela ne dure pas. Ceux qui descendent n’ont rien pris.

Dans le couloir du téléphérique, le sol est jonché de chapeaux et casquettes imprudemment gardées sur la tête alors qu’il y a toujours du vent. Quelques canettes et bouteilles aussi. Les gens qui montent présentent toutes les attitudes : désinvoltes au point de se retourner (ce qui fait tanguer la cabine), agrippés des deux mains aux barreaux, assis dans le fond plus grillagé, embrassés sans rien voir, serrant dans ses bras un enfant… Le téléphérique a son point d’arrivée près du village de Marciana.

La route de liaison passe sous le village de Marciana, étagé en hauteur. Seuls les cafés et glaciers se trouvent à proximité, l’intérieur du village est vide malgré sa forteresse, son musée, ses églises. Nous n’avons que trois-quarts d’heure avant le bus prévu à 16h07 et nous parcourons quelques rues ; malheureusement elles montent et nous renonçons vite, la journée a été assez rude comme cela. Nous visitons l’église Santa Croce au plafond peint à fresques avant d’aller prendre un granité citron (2 € le verre moyen) en attendant les autres.

Ils ne tardent pas à arriver et nous occupons à nous quatorze la moitié du bus. Il met 45 mn pour rejoindre Pomonte par la côte. Le ciel est gris, la plage quasi vide et il fait lourd. Le bus nous ramène vers 17h20 et nous pouvons jeter un œil dans l’église de Pomonte qui est ouverte. Un vitrail moderne derrière le chœur est de bel effet au soleil couchant.

Dans la cour familiale de notre chambre d’hôte, trois enfants jouent à Batman avec les déguisements de rigueur. Il y a Giacomo, le fils de la maison, 8 ans, sa petite sœur Rita déguisée en princesse, 6 ans, et un copain, William, 9 ans. Il s’agit du petit blond costaud que j’ai vu hier à la plage plonger du rocher. Je l’ai reconnu à ses cheveux très blonds, à ses yeux bleu clair, mais surtout à sa médaille de cou, un soleil en ronde bosse d’acier poli. Une fille dans les 11 ou 12 ans, Paola, vient aussi jouer un moment, mais ne s’attarde pas. Ils sont bruyants et pleins de vie, je n’ai pas envie de lire et je les écoute, allongé sur mon lit après la douche. Ils articulent bien l’italien – du pur toscan – même si je ne comprends pas tout. William a la voix rauque ; il paraît un petit dur sans cesse à s’exercer, bon copain plein d’initiative et sans peur.

Nous nous donnons rendez-vous pour l’apéritif au café en face d’hier, afin de ne pas faire de jaloux parmi les commerçants, dit Denis. Les boissons sont les mêmes mais le service est moins bon et les antipasti plus réduits ; les patrons sont anciens. L’ado solaire d’hier soir repasse depuis la plage, toujours torse nu mais les cheveux plaqués par le bain. Peu de monde revient comme lui de la mer. Il enfile une ruelle sur le côté d’une boutique juste après l’église.

Le restaurant de l’hôtel est le même qu’hier, avec Simone en patronne à petite robe noire, que nous avons vue en maillot de bain cet après-midi avec les enfants. Spaghettis aux fruits de mer, pavé de poisson et des fruits, le tout accompagné d’un vin blanc toscan de l’année. Le poisson serait du tchernia, « qui ressemble à du saint-pierre ? » dis-je à Denis (à cause de l’animateur de télé). Les convives du restaurant d’hier et d’avant-hier logent à l’hôtel et nous les revoyons souvent. J’ai remarqué un ado carré et sa sœur, dans les 13 et 11 ans, émouvants à observer. Lui responsable, elle discrète, tous deux jouant un jeu social face à leurs deux parents.

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Monte Calamita

Pendant que nous petit-déjeunons de croissants parfumés à la fleur d’oranger, la vie du lundi matin à Portoferraio reprend peu à peu dans la ville. Une volée de cloches appelle à une messe, les éboueurs passent ramasser les poubelles, les pépés vont acheter journal et cigarettes ou prendre un café serré. Le soleil dore déjà les façades – la journée sera chaude.

Sur le port, des familles attendent le ferry pour rentrer sur le continent, dont de nombreux petits Allemands blonds aux cheveux longs. Nous prenons le bus pour Capoliveri, au sud-est, village dans la montagne. Une horde de Noirs l’emprunte aussi ; ils sont flanqués de ballots portant des babioles à vendre sur les marchés, écume de la vague des migrants arrivés depuis deux ans et convertis en vu compra (je voudrais vous vendre…). Le paysage est à la corse, de maquis et de bois. Les villages semblent cependant plus vivants, habités toute l’année par des actifs plus que par des retraités. Mais nombre de maisons sont à vendre (vendesi) en raison d’un impôt foncier rétabli récemment, croit savoir Denis.

Nous faisons un tour dans Capoliveri, ses rues piétonnes aux façades colorées. Nous achetons inévitablement de l’eau à la Coop, 24 centimes la bouteille d’un litre et demi. Des caisses de fruits viennent des Illuminati. Je ne pense pas qu’il s’agisse de la même secte qui sévit dans le Da Vinci Code (mais qui se souvient encore de cet événement éditorial ?). Les complotistes pourront spéculer à loisir.

Une maison affiche une plaque en poterie : « Attenti al gatto » – attention au chat ! Je verrai de même à Marciana une céramique portant les termes « Attenti a la nonna ». Passent des touristes dont deux enfants de 11 et 12 ans, garçon et fille en tongs avec de longues jambes bronzées, portant chacun au cou un téléphone mobile sous sachet plastique. Même en vacances, ils ne peuvent se passer de leur gadget social.

Nous quittons le village pour nous engager, chaussures de marche aux pieds et sac sur le dos sous le cagnard, sur une piste de VTT qui part vers le Monte Calamita (412 m). Denis en profite pour nous conter la vie sexuelle des figues. Il leur faut une abeille de 3 mm pour les féconder, ce pourquoi les figuiers ne poussent pas au-delà d’une certaine limite climatique (actuellement au nord de Lyon). Les fleurs se trouvent à l’intérieur de la bourse et ne deviennent fruits qu’à cette condition. Certaines races s’autofécondent en parthénogénèse. Les chênes-lièges poussent en arbustes au-dessus du maquis.

Nous croisons beaucoup de vététistes sur le chemin ; ce sport plaît beaucoup aux Allemands et contente plus les jeunes que la marche, trop fatigante et trop connotée retraité. Denis m’apprend curieusement que nombre de gens ne sont pas à l’aise en vélo. Même s’ils en ont fait petits, ils sont maladroits et ont peur de tomber – ce qui fait survenir inévitablement la chute. Nous rejoignons d’ailleurs un Italien dont le copain vient de chuter, probablement en freinant trop du frein avant. Mais rien de grave, seules ses lunettes de soleil ont éclaté.

Nous passons près de vignes en espalier, devant un ensemble de bacs de séchage des raisins noirs qui servira à faire un vin plus sucré (le Pisanti), devant la Tenuta delle Ripalte « Lo Zappatoio ».

C’est une ferme récemment réhabilitée en vignoble avec subvention du gouvernement pour assurer une gestion du paysage.

Avec sa haie de pins parasols, ses champs de vignes, son élevage de chevaux et sa terre entourée d’eau, le domaine me paraît un lieu digne des fermes autarciques romaines. Il sera l’un des points de fixation de la population si la Grande crise systémique que certains prévoient survient. Il sert en attendant de gîte aux vététistes et de centre équestre.

Depuis les hauteurs, Denis nous désigne la forteresse de Porto Azurro, village dans lequel nous allons coucher ce soir ; elle est devenue prison. Ce sont les feux des hauts-fourneaux des mines de fer de l’endroit que les marins grecs voyaient en longeant la côte vers Marseille. Le fer et le granit étaient les deux productions principales de l’île dans l’antiquité. Le granit a par exemple servi à bâtir le Panthéon de Rome. L’île vit aujourd’hui surtout du tourisme. Elle produit son vin, sa bière Birra Napoleon, son parfum Aqua dell’Elba.

Nous apercevons aussi l’île de Monte-Cristo, si chère à notre imagination d’enfant. Alexandre Dumas n’a jamais mis le pied dessus mais son aspect sauvage et son profil en Puy de Dôme l’a séduit.

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Exploration de Machu Picchu

Juan, pédagogique : « Machu, c’est le vieux, et Picchu, la montagne. Ça fait la vieille montagne. » Elle culmine à 3050 m au sud. La cité, on le voit d’une terrasse surélevée par laquelle commence toute visite intelligente du site, comprend toutes les parties d’une cité traditionnelle inca : le temple du Soleil et l’autel des sacrifices (appelée aussi partie astronomique), au bas de laquelle s’étend une zone de bâtiments pour les prêtres et les militaires, le quartier royal avec une suite de fontaines qui s’ouvre sur une esplanade et, en face, une zone d’habitation et d’éducation. Des aménagements agricoles, greniers, dépôts et terrasses, complètent le site sur les pentes.

Exposé préalable de Juan « lé débou de l’histoire c’est 1912. Dans la part’ intérior il se trouve, no, quelques momies… » Le site aurait été habité pour la dernière fois en 1557. Il aurait été abandonné pour cause de maladie – peut-être la syphilis – selon l’étude des momies.

Seraient arrivées ici les vierges du Soleil « violées par les espagnols » qui auraient contaminé la population qui était d’environ 500 personnes. 75% des momies trouvées sont des femmes, une momie est de cheval ; il aurait été sacrifié sur l’autel du Soleil. Les Incas donnent aux dieux au lieu de demander, comme les chrétiens. Le cheval était un remerciement en offrande. Mais les Espagnols ne sont jamais arrivés à Machu Picchu, trop bien cachée. Il n’y a que deux chemins d’accès, l’un long et très défendu par la montagne (celui que nous avons emprunté), l’autre très escarpé depuis la rivière (où la route a été désormais construite).

Le temps est dégagé, peu de nuages flottent sur les pics, et le soleil donne aujourd’hui du relief aux bâtiments en contrebas. Nous partons pour une visite en groupe, puis chacun est libre pendant une couple d’heures. Je pars seul pour tenter de réaliser des photos sans touristes. L’exercice est difficile, il y a toujours quelqu’un qui passe ou un groupe qui stagne en écoutant les explications trop longues des guides. Certains s’installent même pour boire un coup ou discuter au soleil. Ils sont inconscients du sacré des pierres. Ils sont ici comme à Disneyland ; ils montent sur les huacas (représentation de l’esprit des ancêtres), grillent une cigarette, se font saisir en photo le pied dessus comme des chasseurs sur un trophée. Peuple crétin ; c’est souvent la bêtise qui l’emporte, ils sont là parce que leurs copains l’ont « fait », parce que « la télé » en a parlé, parce que c’est à la mode de l’avoir vu. Ils suivent la visite en troupeau comme ils écouteraient une leçon. Difficile de suivre les traces de Diego Rodrigez de Figueroa, le premier étranger à passer à Machu Picchu le 6 mai 1565.

Les Incas ont civilisé les pierres naturelles pour les intégrer à leurs constructions. Ils ont respecté leur forme, leur grain, leur couleur. Ils s’y sont adaptés en les aménageant. Hommage à la terre mère, aux dons spontanés de la nature. Le temple du Condor s’envole en deux ailes de pierre ; seul un bec a été sculpté dans la roche. Le ciel et la terre se trouvent unis symboliquement.

Les monuments incas sont construits pour endormir ou apprivoiser les énergies secrètes de la matière. De là sourd cette harmonie à laquelle je suis sensible aujourd’hui ; c’est une part du « mystère » de Machu Picchu. Ce n’est « mystérieux » que parce que nous avons perdu ce sens de la sympathie naturelle, de cette communion avec les bêtes, les plantes, les éléments, de cet accord avec les pierres, la terre, le ciel.

Observer les astres, imiter les rythmes, se fondre dans l’environnement – nous redécouvrons à peine cette harmonie de l’homme avec la nature. Chez nous, l’économie l’a emporté, la force de l’intérêt. Pour les Incas, l’or était une larme du soleil.

Une pierre huaca, sur la place sacrée, est sculptée en forme de losange, et orientée comme l’est la croix du sud dans le ciel. Alpha et Beta du centaure sont appelés « les yeux du lama » par les Incas. Garcilaso de la Vega : « ils respectaient les Pléiades à cause de leur étrange disposition et de leur grandeur égale. Quant aux étoiles, ils les tenaient pour servantes de la lune. » Ils comptaient en quipu, des cordages mnémotechniques pour servir aux inventaires et aux généalogies ; les fils de couleurs et divers nœuds étaient un langage binaire : longs = unités, simples = autres puissances de 10, en 8 = une unité, 0 = absence de nœud.

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Col péruvien de Warmihumynusqua à 4180 m

Au matin, le spray antimoustiques que Gusto se pulvérise sur les jambes intrigue les jeunes porteurs qui le regardent faire avec attention. Les autres, plus vieux qui en ont vu d’autres rient, même s’ils n’en savent pas plus. Toute la nuit les ânes ont brouté l’herbe autour des tentes (« scroutch ! scroutch ! ») en butant des pattes dans les tendeurs. Des coqs idiots ont cocoricoté à la lune, les chiens aboyés aux bruits, les dindes gloussé. Il n’y a que les gamins qui se soient tenus tranquilles. Ce matin, c’est la course. Il faut ranger vite, vite, ses affaires pour que nos porteurs puissent partir en avant des autres groupes et planter les tentes aux seuls endroits agréables. La place est limitée. Aussitôt l’Occident retrouvé, aussitôt la compétition renaît.

Le programme notait pour aujourd’hui « montée difficile » : c’est pire. Il faut grimper raide sur la pente, traverser un rio, entrer dans la forêt aux essences tropicales. Il fait chaud, humide, nous dégoulinons de sueur. Lianes et lichens, hautes plantes de serre, poussent dans la semi-obscurité sous la canopée. Lorsque coulent des cascades il fait frais, presque froid. Mais l’air chargé d’eau est doux aux narines habituées jusqu’ici à la sécheresse de la haute altitude. Une grimpée encore, plus raide s’il en est. Alors poussent du sol des marches incas. Elles sont hautes, épuisantes, et les porteurs, pratiques, ont creusé un minuscule sentier à côté, pour les éviter. Beaucoup de monde sur cette portion du chemin inca qui est décrite dans tous les guides anglo-saxons. On parle toutes les langues, même le japonais. La suite, hors de la forêt, est moins pentue, mais l’altitude raréfie l’air et fait souffler. Soleil, peu de vent. Ce sont des volées de marches antiques, de loin en loin, qui cassent le rythme. Je m’arrête de nombreuses fois pour une minute ou deux, afin de reprendre souffle et apaiser les battements du cœur.

Gisbert arrive en premier en haut du col. Peter le suit. Je les rejoins. Nous sommes à 4180 m et nous avons mis un peu moins de trois heures depuis le camp de ce matin. Nous sommes assis face au sentier où monte la lente théorie des trekkeurs. L’inca-trail est comme un pèlerinage pour les protestants nord-américains qui composent la majeure partie des voyageurs, sac au dos et bible Lonely Planet à la main. La vue est impressionnante sur la vallée en V à l’horizon de laquelle émerge un glacier. Le porteur au casque de cheveux noir s’appelle Victor ; il monte sa charge le pull ôté roulé sous les épaules pour adoucir le mouvement des courroies, offrant une plastique juvénile couleur caramel. Il double les touristes à la montée de son pas élastique et régulier. Le nom du col est long et compliqué à nos oreilles. Warmihumynusqua signifie « le col de la femme morte ». Il ne s’agirait pas d’une touriste, même si certaines arrivent dans un drôle d’état. Perchés sur le col, les touristes assis et pépiant de joie font penser à des corbeaux sur un rocher. Ils semblent guetter la proie que l’altitude fera agoniser. Un couple d’Américains, vieux, gros, ahanant, avance à pas précautionneux sur le sentier. On croirait les voir s’écrouler à chaque pas tant leur souffle est rauque et leur démarche cacochyme. Point du tout : ils avancent tels les escargots, avec une obstination gluante. Il s’agit d’expier le gros bœuf et les gras burgers enfrités qu’ils n’ont cessé d’avaler depuis tout petit.

Descente d’un quart d’heure pour un pique-nique sur une terrasse herbeuse protégée du vent du col. Nous dévorons le fromage et saucisson habituel, puis du poulet au vin avec du riz préparé par Nieve, la sœur de Ruben. En face de nous en contrebas s’installe Nouvelles Frontières : ils ont table et chaises mais n’ont à manger qu’une salade de tomates et concombres avec du riz, comme nous l’apprend Juan qui est allé fourrer son muffle là-bas pour saluer un copain accompagnateur.

Il nous reste une demi-heure à descendre sur un chemin inca bien pavé (et restauré), pour parvenir au camp dont on aperçoit au loin les tentes violettes comme autant de fleurs sur un parterre. Le chemin serpente du col que l’on vient de passer à un autre col que nous passerons demain, perdu dans les méandres de la vallée. De l’autre côté, à mi-pente, une forteresse qui se confond avec la montagne le commande. Aujourd’hui avait bien lieu « l’étape la plus éprouvante de tout le séjour » !

Le mystère des trois garçons d’hier est éclairci par Lorrain. Il s’agit d’une famille belge de Namur qui a pris un guide et des porteurs en individuel. Autour des tentes évoluent le père, la mère, la fille aînée et le plus jeune des garçons. Le blond de 15 ans revient de se laver à la rivière en short et sandales, la serviette au cou. Il n’y a plus d’hypothèses à formuler : ce sont de belles vacances en famille qui sont passées dans ces paysages andins.

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Pissac aujourd’hui

Nous redescendons à pieds par les sentiers qui coupent et recoupent les pentes, empruntant parfois des escaliers de pierres antiques entre les terrasses. Nous rejoignons le village actuel de Pissac, établi au bord de la rivière.

Le chemin nous mène tout droit au centre d’une place où pousse un vieil arbre planté il y aurait 300 ans. Ses branches soutiennent des lichens qui pendent comme des mèches de vieille femme. Nous sommes sur la place du marché artisanal. Les étals commencent à être remballés car la nuit tombe dans moins d’une heure. Mais nous pouvons encore admirer les traditionnels pulls et couvertures « d’alpaca » et autres genres de lamas, des objets de cuivre imitant ceux du rituel inca, des poteries joliment décorées et de curieuses statuettes de bois sombre. Les Christs sculptés sont de particulières caricatures : le visage buriné, le corps émacié aux côtes saillantes, une plaie béante où l’on mettrait le poing au côté droit, les mains griffues clouées à la croix, les pieds recroquevillés aux os saillants sous la douleur… C’est un concentré d’influences malsaines. Il y a tout le masochisme traditionnel du catholicisme espagnol, allié à la haine indienne pour ce dieu qui leur a volé leur culture.

Dans les boutiques d’une rue qui descend vers la rivière on trouve de hideux porte-clés aux positions érotiques d’une soi-disant « culture pré-inca », élaborés plutôt pour flatter les instincts hypocrites des touristes yankees. Toutes les positions imaginables sont représentées, sans oublier le quota pour la minorité homosexuelle. Choisik porte depuis le départ un collier de perles en porcelaine émaillée qui fait envie aux filles depuis longtemps. Elle nous conduit dans une boutique où on les trouve au kilo. Et chacune de composer son collier. Je remarque que Carène, la blonde bordelaise aux yeux bleus, assortit son échantillon avec beaucoup de goût. Elle a le sens de l’harmonie des couleurs. Réservée, souvent échevelée, est fiable comme le vin de Bordeaux, région dont elle est originaire avec une trace d’accent. Pablito achète pour sa nièce ou son filleul (les garçons ados portent aussi des colliers), Salomé pour elle (d’abord) puis pour « une copine ».

Nous revenons par les boutiques d’épicerie pour trouver du pisco, mais Choisik ne trouve pas de « bonne marque ». Un boutiquier nous fait goûter une liqueur de sa composition, à l’anis, dont le parfum est agréable. Juan achète à un marchand ambulant un verre de tisane d’herbes médicinales. Nous en goûtons quelques gorgées : elle a une odeur de gazon frais tondu et un goût de raisin à peine pressé.

Nous rentrons à l’hôtel à la nuit tombée, pour la douche. Nous avons eu froid presque tout l’après-midi en raison du vent fort qui soufflait sur le site. Personne n’avait pris la peine de se munir de coupe-vent, en ayant assez de porter le sac. Aussi, ce soir, le feu de bois d’eucalyptus à la bonne odeur médicinale, le pisco sour du bar et la partie de billard avec la blonde Carène, ont été de sérieux médicaments. C’est elle qui a gagné, révélant un autre de ses talents cachés.

Au dîner, nous avons de la soupe de maïs, de la truite du rio avec ses frites et divers autres légumes. Au moment de payer les boissons, c’est encore le quart d’heure de comptes d’apothicaire entre ceux qui ont bu ceci, ceux qui ont bu cela, sans compter ceux qui n’ont rien bu. Il y a quelques années, le groupe organisait une caisse commune qui se chargeait du tout. Aujourd’hui, l’individualisme est devenu intégriste et, à quinze, c’est plutôt bordélique !

La nuit dans un vrai lit sera bonne, il ne pouvait en être autrement.

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Dernier jour de chevauchée mongole près des chutes de l’Orkhon

La nuit est sèche mais froide. Mon duvet himalayen convient tout à fait et l’un d’entre nous, à l’aide de mon surduvet, ne subit plus la température. Il dort tellement qu’il est l’un des derniers levés.

Aujourd’hui, l’étape fera autour de 40 km contre à peu près la moitié d’habitude. Togo veut que nous partions « tôt ». Mais Biture traîne, tout comme les chauffeurs pour charger les tout-terrains. Les enfants regardent les touristes désœuvrés. Le petit mâle châtain en a assez d’être trouvé beau et de se faire prendre en photo. Dès qu’il voit un appareil, désormais, il se cache. Avec ses traits rudes et ses épaules carrées pour ses 8 ou 9 ans, il joue au dur.

Nous partons enfin, au grand soleil. Malgré le vent, il va faire chaud aujourd’hui. Les chevaux sont excités par les mouches qui se lèvent, surtout près des bords du lac de printemps resté marécageux où l’herbe est plus drue. Ils renâclent, éternuent, soufflent et se mettent d’eux-mêmes au trot pour échapper aux harcèlements.

La première pause a lieu en haut d’un col, avec vue sur deux vallées. Grand soleil et vent coulis composent un mélange détonnant. La suite nous voit aller à flanc de pente, puis en descente raide, les chevaux tenus à la longe, enfin en montée. Le pique-nique est sommaire : copa et wasa, cette viande sèche et ce pain azyme apporté de France. La vallée où nous sommes arrêtés est un tapis de plantes jaunes, blanches et vertes. Des cumulus blancs jouent à se poursuivre dans le ciel céruléen. Je prends quelques photos des chevaux avec mon appareil classique.

Tserendorj n’arrête pas, il faut qu’il chahute ou fasse des farces. Une fois de plus, il se jette sur Gawa qu’il connait depuis qu’il est tout petit. Le colosse, bon prince, le laisse jouer comme un chiot. Ils luttent, Gawa lui retire presque tous ses vêtements du torse, montrant à qui veut le voir que le gamin a dos et poitrine bien exposés au soleil. Sur le cheval repris, ce sera la guerre des chapeaux, Tserendorj piquant la coiffure de l’un ou de l’autre en virevoltant sur sa monture blanche. Coiffé du feutre péruvien informe de Biture, il a tout du pirate des Caraïbes avec sa face ronde et cuivrée.

Nous chevauchons une heure encore sur une plaine qui permet parfois le galop. J’en suis au quatrième galop de toute mon existence, aujourd’hui. J’ai l’impression extraordinaire de voler. Lorsque le cheval s’élance, ses épaules roulent comme s’il battait des ailes et s’efforçait de décoller. Il faut monter à cheval pour comprendre le mythe de Pégase. Mais je suis lourd et mon petit cheval fatigue vite ; il n’est plus si jeune ni si fringant. Il préfère aller au trot et brouter, c’est un hédoniste et, pour cela, nous nous entendons bien. Le cheval brun noir de C. bute dans un terrier et se met presque à genoux en plein galop ; C. roule et tombe. Elle est la première à le faire mais elle quitte rênes et étriers galamment et tombe plutôt bien. Elle se relève de suite et s’époussette, sans aucun mal. C’est tant mieux. Cela arrive même aux petits enfants mongols qui font les fiers pour être comme les grands. Tomber arrive cependant peu aux randonneurs, même aux adolescents trop hardis qui accompagnent parfois leurs parents dans les groupes.

Le « pique-nique » n’était en fait qu’un en-cas. Le vrai déjeuner est servi sur une ondulation de la steppe. Il comprend les réserves, du poisson russe en conserve, un genre de hareng ou de grosse sardine dont je n’ose imaginer le degré de mercure et autres étrangetés nucléaires de la Baltique, des cornichons au sel, une soupe provenant d’un sachet poulet-champignons et du riz au veau-carottes lyophilisé. Cela nous change pour une fois du mouton ! Il y a même de la salade de fruits en boite. On liquide. Assis dans l’herbe, nous inaugurons le jeu de tarots à cinq pour la première fois du séjour. Les pauses sont toujours longues.

Je croise un petit lapin courant ventre à terre de la gauche vers la droite. Il a la fourrure rousse et la queue blanche et noire. Il s’enfile dans un terrier pour échapper à la horde dont le martèlement de sabots, sur la terre, doit lui faire mal aux oreilles et le paniquer. Les chevaux sentent le retour, ils doivent reconnaître le paysage. Ils galopent ou trottent sans incitation sur la longue plaine qui devient de plus en plus civilisée. Passe une « vraie » voiture civile d’un modèle récent, comme nous n’en avons pas vu depuis plus d’une semaine. Des camps de yourtes fleurissent pour les touristes mongols venus d’Oulan Bator se ressourcer dans la steppe.

Nous sommes tout proche des chutes de l’Orkhon, haut lieu touristique du pays. Nous camperons à une vingtaine de minutes de cheval en amont pour ne pas subir le cirque touristique local bruyant et fortement arrosé, selon les expériences de groupes précédents. En cet endroit, l’Orkhon a creusé brutalement la plaine en une gorge arborée. L’eau coule sur de gros rochers volcaniques qui la divisent en bras peu profonds. Nous pouvons nous y laver et cela est bienvenu depuis le camp de l’Azerbaïdjanais. Je me fais même un shampoing. Les chevaux broutent l’herbe sèche et rase du plateau. Pour eux, ce sera maigre, ce soir. Ils se rattraperont demain.

La langue mongole a des expressions poétiques. Ainsi, être heureux se dit « mon âme est haute » ; mourir est « devenir ciel », « son désir est achevé » ou « il a posé ses os » ; être seul c’est « n’avoir pour autre compagnon que son ombre » ; quant au cheval, il a parfois « des yeux de pomme étincelants ».

L’une d’entre nous lit Le monde gris de l’écrivain mongol Galsan Tchinag, ce matin. C’est le dernier de trois tomes (Ciel bleu, Belek, Le monde gris) qui racontent sa vie (traduits en 1999-2001 chez Métailié). Elle aime beaucoup cette expressivité de la langue, qui réussit à passer en traduction.

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Dans la steppe mongole

Nous nous arrêtons au bord de la route pour voir une statue sans queue ni tête de style « turk » (« en ce cas, nous dit l’érudite stalinienne, « turc » s’écrit « turk » pour faire la distinction entre origine culturelle et ethnie). Elle servait à « enfermer l’esprit » du mort placé dessous. Il n’en reste pas beaucoup en Mongolie.

Plus loin c’est un obo, terme qui recouvre un tas de pierres avec des chiffons dessus, en général bleu turquoise, et des bouteilles de vodka vides. On y distingue même quelques billets de banque de très faible valeur, glissés entre les pierres. Personne ne les vole jamais car cela porterait malheur. Les obo sont d’origine chamanique, recyclés par la dévotion bouddhique, manifestation envers tous les lieux un tant soit peu élevés du paysage. Poussée de la terre vers le ciel, l’obo est un trait vertical sur l’horizon, un lien entre la terre et les dieux, une démarche humaine qui rapproche du divin. Les prières y sont mieux entendues, croit-on.

Le bleu des écharpes d’offrandes symbolise Tengri, le ciel bleu éternel, aussi vaste qu’une mer sur cet horizon peu escarpé et divinité suprême des Mongols. Il y a en général des chiens qui errent autour des obo, profitant des biscuits, du riz et même de la vodka répandue en libation ! L’usage est d’en effectuer trois fois le tour dans le sens des aiguilles d’une montre.

Un couple venu en voiture d’Oulan Bator, accompagné de leurs deux jeunes filles de 14 et 16 ans, sacrifie au rituel de l’offrande, des trois tours et de la photo souvenir. Les filles sont de belles plantes moulées dans des shorts de jean ultra courts à la mode qui trotte en ces contrées. Ce vêtement convient mieux à leurs cuisses fuselées de jeunesse qu’aux jambonneaux adultes vus au restaurant d’hier.

Aujourd’hui, nous effectuons une longue étape de près de 400 km dans la poussière. La steppe étale son herbe rase sous un vent constant, le relief est à peine ondulé sur des kilomètres. Le grand soleil de ce début d’automne, à la fin août, pousse nombre de jeunes éleveurs à vaquer sans chemise, modèles de l’énergie prolétarienne diffusés par la glorieuse fédération soviétique dont les comportements demeurent en ces lieux reculés. Ils poussent des troupeaux de chèvres et de moutons mêlés, quelques vaches, des chevaux sans selle. Ce sont les « cinq museaux » de la steppe, les « chauds », chevaux et moutons proches de l’homme et les « froids », yaks, chamelles et chèvres, plus indépendants. Ces cinq laitières sont utilisées pour produire alcools, yaourt, crème et fromages. Beaucoup de ces animaux courent librement sur la steppe, n’étant rassemblés que vers le soir pour échapper aux loups.

Passent parfois une bergère à pied ou un petit berger sur sa monture, chemise au vent, faisant la course avec les voitures au grand galop et debout sur sa selle. Sur la route, nous croisons nombre de touristes en déplacement. Solongo nous disait hier que les touristes étaient en premier des Français et des Coréens – allez savoir pourquoi ? Est-ce le côté collabo du tempérament français, constamment hanté par la force dans l’histoire ? La préférence pour Staline et Mao, l’autoritarisme populo de l’époque soviétique et du PC tout-puissant ? Gengis Khan représente-t-il le fantasme sadien de qui torture et viole ? Ce n’est quand même pas le souvenir de l’envoyé de saint Louis, le moine Guillaume de Rubrouck arrivé à Karakorum en 1254, car personne ne l’a lu et le récit de son voyage n’est disponible qu’en collection de luxe à l’Imprimerie Nationale.

Arrive Karakorum, l’ancienne capitale visitée par Guillaume de Rubrouck, pour faire alliance à revers contre les Musulmans en Terre Sainte. Nous allons sur les hauteurs visiter un obo et une tortue de pierre qui, depuis des siècles, essaie vainement d’avancer d’un pouce. La tortue, entre le monde des eaux et la terre ferme, avec ses quatre pattes en points cardinaux et son obstination têtue, porte le monde pour les Chinois. Les Indiens en font un support du trône divin. Les mythes mongols la rendent support de la montagne centrale de l’univers. Au bas de la pente n’attend que nous un sexe mâle en érection, figé dans la pierre et caressé par des générations de femmes qui veulent être fécondes. A tel point qu’il est aujourd’hui entouré d’une barrière pour faire refluer au moins les touristes. Le méat est graissé comme s’il venait de gicler : c’est l’usage, chez les Mongols, de « nourrir » la pierre pour qu’elle conserve son pouvoir. Quatre jeunes garçons s’amusent beaucoup à guetter les réactions des filles devant le pénis pétrifié et l’un d’eux, à cheval, fait des pirouettes pour impressionner les hommes du groupe, moins intéressés.

A chaque endroit où les touristes sont susceptibles de s’arrêter, les nomades étalent des objets à la vente, artisanat des steppes ou « vieilleries » parmi lesquelles il peut y avoir de belles choses. Ils se dépouillent de leur patrimoine, comme nos grands-mères échangeaient l’armoire normande contre un meuble ultramoderne en formica rutilant, mais on ne peut guère le leur reprocher. D’autant que cela n’est pas étranger à la mentalité « nomade » faite de dépouillement et d’occasions. Ce qui est plus surprenant est l’attitude prédatrice des « touristes » qui se veulent écologistes, humanistes respectueux des peuples de la terre, internationalistes férus d’aide au développement – et qui se précipitent pour marchander des objets réduits au rang de « souvenirs » qu’ils vont rapporter dans leurs appartements où ils seront désormais bien morts. Le vrai « souvenir » est celui qui est échangé après une expérience humaine, pas cet étalage où l’on vient faire ses emplettes comme au supermarché. On y trouve des étuis comprenant le couteau et les baguettes, parfois une pierre à feu, des animaux sculptés dans de l’os de vache, des bijoux souvent ornés de turquoise.

Le camp du soir est un village de yourtes destiné là aussi aux touristes. Nous y dînons de salade mayonnaise et d’un ragoût de bœuf aux riz.

La yourte est un mot kazakh, les Mongols disent gher. Les murs sont une armature légère de genévrier ou de saule en treillis s’élevant à 1 m 50 du sol. Elle supporte les 81 longues perches du toit qui convergent vers un anneau de bois lourd à 3 m de hauteur qui comprime l’ensemble comme une clé de voûte. Les perches sont au nombre faste de 9 x 9. Par le trou passe la fumée ou le tuyau du poêle en tôles. Les plaques en feutre sont apposées en une ou plusieurs couches, selon le climat. La porte est toujours orientée au sud. Elles sont maintenues par des cordes et imperméabilisées de graisse. Le feutre dure en général 5 ans et l’armature 15 ans. Une yourte moyenne se monte en une heure par deux personnes. Pesant autour de 200 kg, elle est transportable par deux chameaux ou un camion russe. Les plus petites restent montées sur des chariots de bois à quatre roues, comme celle qui sert de boutique d’artisanat au campement. Elles sont alors traînées par un attelage de bœufs ou de yaks.

Un concert est ensuite prévu dans une yourte-salon. Six ou sept instrumentistes jouent de la vielle à tête de cheval, de la petite vielle à caisse cylindrique, du violoncelle, de la flûte traversière, du luth à trois cordes, de la cithare sur table ou yataga aux 14 cordes de soie pincées par des onglets métalliques, de la cithare à 14 cordes métalliques frappée par deux archets. La vielle à tête de cheval a une légende.

Un nomade mongol, est si passionné de cheval qu’il rend sa femme jalouse. Prévoyant son absence, elle tranche les jarrets de son étalon favori pour l’empêcher de la délaisser. Fou de chagrin, l’homme pleure son compagnon d’une voix poignante et, en le caressant, fait vibrer les crins de sa longue queue. D’autres, plus prolétaires, disent que la vielle serait simplement la louche à qumis sur laquelle on a monté quatre cordes.

Le plus étonnant, à mes yeux, n’est pas la jeune contorsionniste qui officie en maillot, faisant pourtant tous ses efforts de souplesse et d’équilibre, mais le chanteur de rumzi. Ce chant diphonique est très prenant, la modulation des lèvres et le passage de l’air dans le pharynx produisent les sons inouïs d’une double voix. Un seul chanteur émet une double mélopée à la fois. La légende veut que ce chant soit né de la volonté d’imiter le grondement des torrents en même temps que le bruissement du vent ou le cri des oiseaux de la taïga.

La chef, toujours caporaliste et désagréable, nous incite vivement à acheter des CD à la fin (20$ chaque quand même) car « les artistes en Mongolie ne sont pas aidés et ils n’ont que ça pour vivre ». Ajoutant in petto cette remarque à la limite de l’insulte : « de toute façon vous êtes pleins de fric alors, qu’est-ce que c’est pour vous 20$ ? » Comme si c’était à elle de nous faire la morale ou de nous dicter notre conduite. Est-ce la pratique assidue du cheval qui engendre ce caractère de surveillante générale – ces animaux, comme les touristes, se devant d’être « dressés » ?

Ce soir, il pleut un peu. Le poêle allumé sous la yourte-chambre dans laquelle nous nous serrons à quatre chauffe immédiatement, le feutre conservant toute la chaleur. Ce matériau, dont on a retrouvé des traces en Sibérie 4000 ans avant notre ère, est fait de laine de mouton étendue en couches et mouillé, tassé, roulé jusqu’à former un tapis de fibres entremêlées.

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Restaurant de Riga

Nous nous installons, cinq filles et moi, dans un restaurant à l’écart de la place principale, le « 1739 ». Nous sommes en terrasse, devant les gens qui passent dans la rue dévolue surtout aux piétons.

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De nombreux touristes européens déambulent dans cet endroit chargé d’histoire et de pittoresque préservé par un demi-siècle de couvercle socialiste.

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Les terrasses sur la place sont bordées de parterre de fleurs. Tout est riant, voué au plaisir des sens et de la vie bourgeoise : boutiques, boissons, bouffe.

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La nourriture est banale, bien présentée sur l’assiette mais aux prix européens, sauf la bière aux 50 cl à 3€.

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Une voiture de police effectue une ronde à petite vitesse toute les heures, des musiciens ambulants jouent, quêtant des pièces.

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Au-dessus d’un toit, un chat fait le gros dos, pas girouette, comme s’il veillait sur les habitants.

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La jeunesse sort en tee-shirt bien que la température baisse à 18° en soirée. Les deux garçons nous rejoignent, ils sont allés se promener tout seul et ils nous quitteront avant le retour à l’aéroport pour quelqu’un à voir.

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Riga au premier abord

Nous prenons un bus collectif pour le centre-ville qui n’est qu’à 20 mn. Nous entrons dans le soviétisme germanique avec quelques façades art nouveau qui rappellent Vienne.

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Saint-Pierre est une basilique luthérienne au décor intérieur réduit.

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La nef est un vaisseau aux nervures doublées de bois en forme de carène renversée. La saison attire de nombreux touristes, scandinaves, européens, russes.

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Les rues anciennes sont peuplées de boutiques de vêtements, de boites de nuit et de restaurants. La nourriture italienne est à l’honneur, rayon de soleil et parfum d’Europe libre dans ce pays souvent gris resté longtemps sous le joug socialiste.

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De grosses voitures noires, Mercedes ou 4×4 japonaises, rappellent que la mafia lettone a mis la main sur l’économie souterraine, soutenue par la diaspora américaine. On me dit qu’on ne peut pas faire d’affaires en Lettonie sans être contrôlé par les parrains américains.

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Touristes face aux requins de Tahiti

Bienvenue les touristes. La Polynésie veut changer de stratégie pour vous faire revenir. Auparavant plein feux sur les plages et ses lagons par la pub. En 2000, 260 000 touristes, en 2011 moins de 160 000, en 2015 183 000 plus 50 000 croisiéristes. Objectif ? 500 000 visiteurs par an dès 2020. J’espère que les machines à pronostic n’ont pas pris un coup de chaud… C’est que les touristes, par ici, passez la monnaie, ils dépensent 40 milliards de XPF (335 millions d’euros), c’est bon à prendre d’autant que c’est 3,5 fois le montant des exportations de produits locaux (Institut de la statistique en P.F.)

coco marrant

Mais où le bât blesse, c’est le prix du billet d’avion, en haute-saison un aller-retour Paris-Papeete allège votre portefeuille d’un peu plus de 2 500 euros.

Il faut aussi compter sur la concurrence des autres îles du Pacifique comme Cook, Fidji, où la main-d’œuvre est nettement moins chère.

Alors, on va construire ce grand complexe hôtelier sur la côte ouest de Tahiti, on va faire plonger les touristes aux Tuamotu, on leur fera visiter les églises construites en pierre de corail aux Gambier, on les enverra chevaucher aux Marquises, ce sera culture, culture, j’oubliais ils randonneront sur les sentiers, ils feront de la voile, ils plongeront… Ils retourneront épuisés mais ravis chez eux et ici les caisses déborderont de devises. Quelle joie.

iar tahiti nui reseau

Pour les touristes Chinois ? En 2012 on en comptait 1 183, en 2015, 4 635. Le premier charter de cette année a capoté, l’avion d’ATN a eu des ennuis et après 2 heures de vol est revenu à son point de départ. Pas de chance, ça fait mauvaise impression, non ?

Curieusement on a découvert des nouveaux requins dans le Pacifique ! Cette nouvelle espèce a reçu le nom de requin-lanterne ninja (Etmopterus benchleyi). Il vit dans les eaux très profondes du Pacifique, entre 800 et 1 000 m de profondeur, il mesure entre 30 et 50 cm, sa peau est noire. Il possède sur le ventre des photophores. Découvert en 2010 dans un filet de pêche par des chercheurs du Pacific Shark Research Center.

requin lanterne ninja

Clipperton, bientôt une base scientifique. Espérons-le. Il faut être sur place pour affirmer sa souveraineté sur cet atoll perdu dans une zone qui regorge de thons. Il semble qu’un député du Tarn Philippe Folliot ait réussi à taper à la bonne porte. Cela devenait urgent car passer une fois par an avec un bateau militaire pour affirmer en être propriétaire, c’est léger, non ? Il faut d’abord dératiser l’atoll puis installer des équipements et une base scientifique. Cette base pourrait accueillir également des chercheurs étrangers. Rappel, découverte en 1711, Clipperton ou Ile de la passion est une terre française inhabitée à laquelle est associée une zone économique exclusive de 431 000 km2 dans une région les plus riches en thonidés au monde.

Hiata de Tahiti

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Chinois de Polynésie

Gaston Tong-Sang, un temps maire de Bora-Bora, a été Président de Polynésie, « pays d’outre-mer » français. Il est d’origine chinoise. Tout comme en Guyane, les Chinois tiennent le commerce entre leurs mains. A Papeete, mais aussi dans les bourgs, à Tahiti comme dans les îles, le magasin qui alimente, qui chausse et qui habille, c’est « le Chinois ». Il ouvre son magasin dès 5 heures, à l’aube, et le ferme vers 19 heures, une fois la nuit tombée.

Les Chinois sont arrivés en 1856 pour travailler dans une plantation de coton sur Tahiti. Mais c’est en 1865 que l’immigration chinoise devient importante, quand les Cantonais débarquent en nombre pour le coton et le café. En 1873, conséquence de la fin de la guerre de Sécession, la plantation de coton tahitienne fait faillite mais les Chinois sont restés. D’autres immigrants arriveront dans les années 20 et deviendront les premiers négociants et commerçants. Ce n’est qu’à la fin des années 60 que la Métropole accordera progressivement leur naturalisation aux Chinois installés en Polynésie. Ils se sont depuis intégrés à la population locale par des mariages.

chinois des plantations polynesie

Cette minorité d’origine chinoise devient un enjeu géopolitique. L’allégeance des petits États polynésiens à Taïwan est battue en brèche par la Chine populaire. Pour étendre son influence dans le Pacifique, celle-ci n’hésite pas à annuler les dettes de ces micro-états en échange d’un vote à l’ONU contre Taïwan. La Chine propose d’envoyer ses touristes si ces pays répondent à ses critères : hôtels chinois, personnel chinois, nourriture chinoise. Cette diplomatie « de carnet de chèque » irrite l’Australie et la Nouvelle-Zélande. L’argent taïwanais tend à être remplacé par l’argent chinois. Les États en faillite de la région tendent à devenir le terreau d’une nouvelle idéologie et de toutes sortes d’attitudes nouvelles. Les Maoris arrivés en Polynésie venaient de Taïwan, dit-on… Et si la Chine, « propriétaire de Taïwan », venait à réclamer ces îles où ont abordés les valeureux piroguiers, comme faisant partie intégrante de sa zone d’influence ?

La culture chinoise contamine les croyances des îles. Ma Chinoise me prévient : « attention aux 1er et 2 novembre. – Pourquoi ? – Le 1er novembre, ça va encore, c’est la fête de tous les saints. Mais si tu veux aller au cimetière de l’Uranie voir les illuminations des tombes, attention à toi ! – Pourquoi, ça se passe vers 18 h et ce n’est pas loin de chez toi ? – Une enfant de 10 ans a été violée sur une tombe lors de ces cérémonies. – J’ai beaucoup plus que 10 ans et je ne suis pas peureuse. – Je t’aurai prévenue. – D’accord, je tiendrai compte de ton avertissement. Mais le 2 novembre, que se passe-t-il ? – Nous, les Chinois, nous ne sortons pas de chez nous car il y a des esprits partout. Je n’irai pas me baigner à la mer ! – Ah, bon ? Notre fête de Ka-san, nous la faisons dans le cimetière à midi car les esprits sortent le soir et la nuit ; mais ils demeurent présents tout le temps : ma belle-mère, qui était catholique, faisait son lit le matin et n’y touchait plus de la journée, surtout elle ne s’y asseyait pas ! – Mince alors, moi qui n’ai qu’un canapé-lit, vais-je devoir rester debout toute la journée ? Et mon genou droit qui ne me porte pas trop, que vais-je faire ? – Cela, c’est ton problème, mais je t’aurai prévenue… »

Dimanche 5 novembre, lever à 5 h, comme tous les dimanches, marché, retour chez moi pour la douche et le café. Puis ma Chinoise vient me chercher pour filer au cimetière chinois de Arue, pour fêter Ka-san avec ses trois frères. Les Chinois fêtent Ka-san deux fois dans l’année, une fois aux alentours de la Toussaint et la seconde vers avril, suivant le calendrier lunaire. Nous avons rendez-vous à 8h au cimetière. Les trois frères et leur famille arrivent, les bras remplis de paquets. Les tombes des parents sont déjà couvertes de fleurs. Ces tombes chinoises sont toutes construites avec un toit plat qui en protège deux ou trois à la fois. Les plus riches font installer un toit pentu recouvert de tuiles vernissées vertes ou orange. Leurs tombes sont recouvertes de marbre. Les autres les laissent carrelées de blanc. La femme est enterrée à gauche, l’homme à droite. Tous regardent la mer, adossés à la montagne. Si l’on ne voit pas la mer, il faut un plan d’eau. Ce cimetière est une colline donnée aux Chinois par le roi Pomaré.

chinois cimetiere polynesie

Pour Ka-san, il faut égorger un poulet, en recueillir le sang et laisser tomber plusieurs gouttes sur un papier blanc que l’on posera sur le dosseret de la tombe. Cela prévient le mort qu’on vient lui rendre visite. Le poulet est ensuite cuit entier, le foie sorti de l’abdomen et cuit en même temps. Il est dressé sur un plat avec les ailes collées aux flancs, le cou tordu et cuit de manière à ce que la tête regarde le ciel. Le sang du poulet a été cuit comme pour faire un boudin, et conditionné en un disque rond d’environ 5 cm de diamètre. On dispose trois verres de vin rouge (et du bon !), trois bols de riz et trois paires de baguettes, puis le plat où repose le poulet, avec un morceau de porc, de préférence du cochon de lait pour faire bonne mesure. Tout cela afin que les morts puissent se restaurer. Certains amènent le cochon de lait entier et des pommes rouges, tout est rouge. Chacun fait selon sa richesse. Un paquet de biscuits fourrés de confiture rouge, des fruits rouges, du thé « noir » (appelé « thé rouge » en Asie) complètent les libations.

Une jardinière remplie de sable sert à planter les bâtons d’encens allumés que chacun des participants aura, dans ses mains jointes, agité plusieurs fois en direction des tombes tout en murmurant une prière. On allume des bougies rouges que l’on plante dans la jardinière aux côtés des bâtons d’encens. La fumée se répand dans l’air comme après une manif à Paris, quand les flics ont balancé leurs gaz lacrymogènes.

Pendant que les hommes s’affairent à préparer ce « repas », les femmes et les enfants ouvrent des paquets de billets, les tournant en grosses fleurs. Ils ouvrent d’autres sachets enveloppés dans des journaux sur lesquels figurent les mots « femme » ou « homme ». De ces paquets sortent des habits de papier, des pantalons, des vestes pour les hommes que l’on reconnaît à ce qu’elles sont boutonnées devant, des vestes pour les femmes boutonnées sur le côté, des petits chaussons chinois noirs, des chapeaux noirs pour les hommes. Les vêtements femme seront posés, puis brûlés dans le chemin bordant la tombe sur le côté gauche, ceux des hommes posés puis brûlés sur le côté droit. Sur les habits, on pose tous les billets de banque et on met le feu à tout cela. L’un des frères avait amené deux bâtons au cimetière, je me demandais à quoi ils allaient servir : eh bien, ils ont servi d’instrument pour faire en sorte que tout brûle entièrement. Il ne doit rester que des cendres que les vivants laisseront sur place et que le vent emportera à son gré. Vu le nombre de billets de banque partis en fumée, les ancêtres devaient être satisfaits. Eux partis, la prospérité demeure !

Comme les familles chinoises sont étendues, nous sommes allés sur d’autres tombes après celle des parents. Le même cérémonial a été accompli pour la grand-mère. Les autres parents ont reçu des fleurs, des bâtonnets d’encens et des prières. Mais, sur la tombe de la grand-mère une fois tout brûlé, frères et sœurs lui ont annoncé qu’elle devrait dorénavant se joindre aux parents directs pour le cérémonial de l’an prochain ; il n’y aura plus qu’une cérémonie commune pour les ancêtres. Tout est dit en hakka, mais on m’a traduit.

L’un des frères m’a confirmé qu’avant, les Chinois laissaient toutes les victuailles sur les tombes et s’en retournaient à la maison. Mais les Polynésiens guettaient et venaient voler la nourriture des morts une fois les vivants partis. Désormais, les Chinois remportent toute la nourriture chez eux pour la consommer en famille.

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Chercher des sous à Tahiti

Nouvelle de « l’hôpital » de Taravao : d’après le ministre de la santé Patrick Howell, le centre médical de Taravao aurait reçu l’appellation « hôpital » par les Anciens de la commune. Depuis ce nom est resté. Comme les Anciens sont tous morts… Il n’y aura pas de procès, mais c’est quand même leur faute à eux, les Anciens ! Le ministre indique qu’un véritable hôpital dispose de trois types de services : médecine, chirurgie et obstétrique. À Taravao il n’y a que le service médecine.

En juillet dernier, trois des quatre urgentistes de ce centre médical avaient démissionné. Aucune réponse de potentiels urgentistes à l’appel de recrutement – et pour cause ! Les candidats veulent aligner leur salaire sur celui des urgentistes du Taaone de Pirae. Or le ministre considère que Taravao n’est pas un hôpital donc pas d’égalité de traitement. Il précise même que les Urgences restent « un service d’accueil », on reçoit les patients et on les prépare… à éventuellement prendre la route, l’unique, longue de 60 km, surchargée, pour au grand minimum une heure toutes sirènes hurlantes ! Bah ! les cul-terreux de la presqu’île n’ont qu’à faire attention, et ne pas avoir d’accident, ni attraper de maladies.

gauguin nativite

Le musée Gauguin rouvrira ses portes en juin 2016, au plus tôt. Quelle bonne nouvelle ! Il avait été toiletté depuis 2007 par légères touches, puis fermé en 2013. Le pauvre musée est l’innocente victime des changements de gouvernements, des projets foireux, des désaccords sur les missions qu’il devrait assurer. Un espoir ? Peut-être. Là aussi on joue sur les mots à mon avis. Ce fut d’abord un mémorial, mais cela n’attirait pas les touristes. Alors va pour « le » Musée Gauguin. Un sérieux coup de pouce de la fondation Singer Solignac, une salle avec des œuvres originales qui s’ajoutait aux quatre espaces existants. Alors on ressort truelles et marteaux, pour la bonne cause, le tout accompagné de pépettes bien sûr (on parle de 92 millions de XPF) et en juin 2016, par ici les touristes ! Manava (mes entrailles), soyez les bienvenus ! Surtout que le Conseil des ministres a adopté un arrêté adaptant les conditions de la licence de transport touristique à l’exploitation des « petits trains routiers » pour des circuits en ville.

timbre tahiti

Le tarif postal local augmente en novembre. Pour une lettre de moins de 20 gr il faudra payer 80 XPF au lieu de 75 XPF. Évolution aussi du système de taxation des colis privés. Les importations non commerciales seront bientôt taxées en fonction du lieu d’achat à défaut de la présentation de la facture. Exemple : un sac fabriqué en France mais acheté par le voyageur aux USA sera taxé forfaitairement à 30%. Une tablette informatique achetée en France mais fabriquée dans un pays non originaire de l’UE sera taxée au taux de 20%. J’ai l’impression qu’on cherche des sous, non ?

Hiata de Tahiti

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Daniel Easterman, Le masque du jaguar

daniel easterman le masque du jaguar
De l’action, du mystère, de l’amour, tels sont les ingrédients d’un bon thriller. Avec un découpage cinématographique en chapitres courts et alternés qui montrent les facettes en simultané et donne envie d’en savoir plus. Easterman, Irlandais ex-prof d’université à Newcastle, n’en est pas à son premier roman – et cela fonctionne – même si le grand guignol à la Indiana Jones submerge cet opus à l’inverse des précédents.

Son héros, Declan Carberry, est déjà connu depuis La nuit de l’Apocalypse. Enquêteur Interpol, il est mandaté pour résoudre une énigme internationale : des corps nus et mutilés retrouvés à Paris sous la pyramide du Louvre et à Rome sous la pyramide de Caius. Dans le même temps l’autre héros, Léo Mallory, est archéologue maya. Il vient de découvrir la chambre secrète d’une pyramide au Mexique et est mystérieusement tabassé tandis que les trésors graphiques et mortuaires se volatilisent.

Declan tombe amoureux d’une adjointe de vingt ans plus jeune ; Léo d’une étudiante mexicaine. Les deux vont vivre les affres d’aimer alors que la violence se déchaîne et que leur intime est menacé. Un gourou indien mexicain règne en effet sur une secte fanatique dont le but est de redécouvrir rien moins que l’immortalité – dont les hiéroglyphes mayas font mention. Une petite et rare araignée amazonienne serait dotée d’un venin qui aurait ce pouvoir. Comme toujours, il suffit d’y croire… et les benêts sont pris.

Ce qui ne va pas sans meurtres, viols, crimes, tortures, délits et autres banales entorses à la civilité. Nous sommes dans un monde impitoyable et globalisé. Les puissants ne se sentent au-dessus des autres qu’en ignorant la loi commune. Même si celle-ci a ses héros qui s’efforcent de faire appliquer ladite loi commune démocratique – surtout parce qu’ils veulent aimer en paix une femme (donc pour des motifs libéraux).

  • Le lecteur effaré découvrira le sang, qui est à la base de la croyance maya. Les sacrifices humains passés sont d’une banalité qui attire aujourd’hui comme des mouches les peuples autoritaires sur les sites touristiques (dont énormément de Français !).
  • Le lecteur qui croit à la bonne nature découvrira la jungle, nature pleine de vie et de mort, indifférente aux êtres, étouffante et maternelle, chaude et fétide.
  • Le lecteur féministe moderne découvrira le machisme absolutiste du pater familias mexicain, pour qui une fille n’est que de la viande à vendre à un vieux riche pour augmenter ses terres.
  • Le lecteur qui croit au socialisme naïf découvrira la corruption régnant au plus haut sommet de l’État – dans la France de Jospin, maquillé sous les traits rajeunis et plus sportif de Dutheillet, mais dont l’’épouse est elle aussi philosophe.

Bien sûr la fiction dépasse la réalité, n’est-ce pas ?

J’aime moins cet opus que les précédents, l’univers maya étant plus loin des spécialités proche-orientales de Daniel Easterman, nom de plume de Denis MacEoin, né en Irlande du Nord et docteur en histoire de l’Islam. Mais c’est bien ficelé, entraînant et cela excite l’imagination. Bien plus que ce qui paraît de nos jours, où la fascination pour l’univers ado (vampires, sorciers, apocalypse écolo) emporte la mode.

Autant relire les classiques.

Daniel Easterman, Le masque du jaguar, 2000, Pocket 2002, 540 pages, €0.01 occasion
Les autres thrillers de Daniel Easterman chroniqués sur ce blog

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Retour final à Katmandou

Un taxi poussif, une vieille Toyota affichant 70 000 km au compteur mais ne dépassant pas les 40 km/h dans de grands craquements de vitesses, nous permet de rejoindre l’hôtel Vajra dans Katmandou pour 30 roupies. La douche chaude est bienfaisante. À 18h30 nous avons rendez-vous avec Tara devant l’hôtel Annapurna pour assister au spectacle d’une heure de l’Everest Cultural Society, un groupe pour touristes qui présente des danses népalaises et des saynètes de cirque comme la danse du yack (avec une grosse bête en peluche) et la danse du paon, ou encore le médecin-sorcier avaleur de feu et roulant des yeux blancs. Vingt-quatre danses et scènes diverses se déroulent dans une salle de patronage, devant des touristes qui mitraillent au flash et font ronronner leurs caméscopes. Les autres du groupe ont trouvé le spectacle « nul », moi j’ai été séduit par la fraîcheur populaire de certaines danses et par le professionnalisme des danseurs. Bien sûr, j’ai été agacé par les touristes à photos et l’aspect commercial de l’ensemble, mais bien qu’édulcoré et aseptisé, il reste quelque chose dans ce spectacle de l’intention initiale et de l’expression naturelle du corps.

katmandou danses

Le dîner a lieu dans « le meilleur restaurant de Katmandou » selon Tara, le Gahare Kabab, juste à côté de l’hôtel. Il existe aussi un très bon restaurant népalais, nous dit encore Tara, le Sunkosi, un peu plus loin dans l’avenue chic qui mène au Palais royal. Nous prenons un cocktail « Annapurna » à la vodka, Cointreau, jus de citron et blanc d’œuf battu. Une invention locale peu goûteuse. En revanche le tandoori de poulet est délicieux, même s’il est emprunté à la cuisine indienne. Il est accompagné de riz parfumé et d’épinards. En dessert, un truc spongieux et écœurant de sucre, le gulab jamun indien qui est une sorte de fromage. Je préfère la glace indienne aux amandes, couverte de gingembre râpé. Avec la chaleur du restaurant, et certains antécédents médicaux, Françoise a un malaise et Elle officie. La situation s’améliore et nous retournons par les rues sombres et presque désertes où l’on se demande toujours sur quoi l’on marche.

katmandou nepal fenetre de la kumari

Le lever a lieu à sept heure trente pour conduire certains à l’aéroport. Nous sommes cinq à nous être inscrits pour un survol de la chaîne de l’Everest en Twin Otter, pour 95$. Las ! nous attendrons deux heures pour rien. Le vol est annulé pour mauvaise visibilité. Remboursés, nous rejoignons les autres au rendez-vous fixé devant l’hôtel Annapurna, ce qui est commode parce qu’il est facile à trouver et que tout le monde connaît. Dominique a trouvé un livre pour le cadeau de Tara, « l’Art du Népal » dans les collections du musée de Los Angeles. C’est une bonne idée, les collections américaines sont loin et elle ne les a peut-être jamais vues. Cela nous fait 70 roupies chacun.

katmandou nepal hamman dhoka

Puis nous nous séparons pour voir la ville. Elle, Christine, Françoise et moi allons vers Durban Square et Hanuman Place pour sa dizaine de temples et son stupa dans lequel l’arbre vivace a crevé le toit. Cette description de Muriel Cerf dans son livre, L’Antivoyage, m’avait frappé. Elle est tout un symbole de vivacité dans la pauvreté. Au Népal, tout un peuple fait craquer les vieilleries et contraint la terre de sa force vitale. Il y a foule.

katmandou pipal crevant plafond du temple

Se mêlent les cris des vendeurs de légumes, les sonnettes des vélos, les tut-tut électriques des motos, les piaillements des gosses très débraillés. Poussière, odeur d’essence mal raffinée, rance des lampes à beurre qui brûlent en offrande, suri des ordures qui pourrissent au soleil.

katmandou nepal sechage recolte

Je suis un peu saoulé de ce monde grouillant, exigeant beaucoup des sens, où le pittoresque se noie dans la masse. La capitale est trop vaste, les monuments trop serrés et trop crasseux, les avenues trop poussiéreuses et trop remplies de foule. Nous nous sentions plus à l’aise dans les bourgades de campagne, ou dans les petites villes de la vallée, Bodnath, Bhaktapur, ou même Patan. À Katmandou, Freak Street mériterait de s’appeler aujourd’hui Frippes Street tant les boutiques de vêtements, de souvenirs, de restauration pour touristes, encombrent les devantures ; elle s’appelle en fait Jhochen Tole pour les Népalais. Nous prenons un riz aux légumes et curry à l’Oasis, repéré par Elle dans le Guide du Routard. Comme souvent dans ces lieux notés par la bible du touriste moyen, il n’y a que des touristes. Un italien et son ami, un peu « de la jaquette » comme le dit Christine, frétillent et nous parlent en anglais. Une américaine au minois pékinois, chapeau tibétain d’uniforme sur la tête, parle un peu français. Il semble être d’usage d’aborder tout le monde, à la hippie, quand on est touriste à Katmandou.

katmandou nepal fruits

Nous revenons vers l’hôtel dans la lumière dorée de fin d’après-midi. Nous terminons le périple par le grand temple de Swayambunath. De jolis yeux nous regardent depuis le stupa doré, mais il y a trop de mendiants professionnels et de stands de bimbeloterie à mon goût.

katmandou kali

Invités ce dernier soir « chez » Tara Boum, nous voici à 19h au rond-point en face du Palais Royal. Un « frère » de Tara – le vrai – nous accueille, l’artiste qui peint et qui expose et à qui Elle a acheté deux toiles ce matin, pour deux fois deux cents dollars. Il nous conduit à une petite maison de trois pièces presque en face du palais : le royaume népalais de Tara. Whisky, bière, Coca, Fanta, préparent le gosier pour le riz-curry-poulet traditionnel cuisiné par Ram, comme pendant le trek. Il nous sert avec son visage de play-boy chinois et sa gentillesse naturelle. Sont présents aussi trois « frères », les plus drôles (le plus jeune est gras comme un Ganesh) – ainsi que Louza, le jeune aide-cuisinier qui danse si bien et qui avoue enfin ce soir n’avoir guère que quinze ans. Louza, en népalais signifie quelque chose comme « zut ». Ce n’est pas le nom du garçon mais son surnom, acquis un jour d’inattention. Il danse toujours aussi bien et c’est un plaisir esthétique de le voir évoluer, maître de son corps qui, de trapu, devient léger, possédé par le rythme, mu avec une grâce qu’il n’a pas dans la vie courante. Danse aussi un porteur, « un joli » selon Christine, le « torse triangulaire » comme elle les aime.

Michel a trouvé « un copain » cet après-midi et est invité. Il nous quitte dans la soirée pour rejoindre son jeune vendeur. Christine soupçonne quelques mœurs non conformes, mais Michel est naturellement liant et aime rencontrer les gens nouveaux ; je crois qu’il en a aussi un peu marre du groupe après deux semaines, ce qui peut se comprendre avec toutes ces femmes…

Nous revenons à l’hôtel dans les rues noires après cette belle soirée d’adieu.

katmandou nepal legumes

Nous nous levons à 7h30… pour rien. L’avion, prévu à 11h, ne part pas avant 21h30 en raison de « problèmes techniques » ! La RNAC ne possède que trois avions qui font la rotation avec l’extérieur. Celui qui vient de rentrer est en panne de radio. Mais cela, nous ne le saurons pas avant… 15h ! Aussi, nous faisons nos adieux à Tara, Cham, Ram, Lama, Git et les autres. Tara a amené Rahula, son petit garçon de trois ans tout timide devant ces gens qu’il ne connaît pas. Il sera beau. Un bus nous emmène gratuitement jusqu’à un grand hôtel de luxe, le Saaltee Obernoi, à l’ouest de la Vishnu mati. Le self-déjeuner est superbe.

katmandou nepal

Depuis le lever jusqu’à l’atterrissage à Paris s’écoulent 31 heures. L’avion part effectivement à 21h30 – il ne devait pas arriver à Francfort, sa destination, entre 1h et 6h du matin puisque Francfort est fermé pour le confort des riverains. Après avoir discuté des membres du groupe et de « sociogrammes » avec Michel, nous faisons escale à Dubaï. Selon Michel, ce groupe a trois « leaders » ; il y a ensuite les satellites, puis les marginaux. Michel se place en « intermédiaire » entre les sous-groupes. Il aime à jouer ce rôle étant, selon ses dires, assez « mouton de panurge », d’accord avec tout le monde pour avoir la paix. Mais ce schématisme groupal, issu des instituts de formation de l’Éducation nationale, me laisse dubitatif. C’est plaquer une grille toute faite sur des relations mouvantes et éphémères. Et son pouvoir explicatif est faible. Elle et Christine ne cessent elles aussi de discuter sur le groupe, comme des vautours fascinés par la charogne. Elles critiquent Annie trop pomponnée, Sylvie trop fade, Michel opportuniste, Christophe coincé, Lily « moi je », et ainsi de suite. Je ne sais ce qu’elles disent de moi derrière mon dos ! Un groupe trop parisien, la nouveauté du circuit et les éternelles grèves de courrier des années 1980 ayant empêché la province de recevoir à temps le catalogue. Un prof et une ex-instit dignes représentants de la gent enseignante et – comme toujours – insupportables : ils savent tout et parlent tout le temps. Un niveau d’effort trop faible, la marche facile attire n’importe qui et surtout les vieux qui se croient sportifs quand le voyage est lointain et cher.

katmandou nepal temple

J’avais 30 ans de moins alors et me sentais trop materné par l’organisation, omniprésente : quatre sherpas plus Tara, plus les cuisiniers et les porteurs, soit vingt népalais pour dix marcheurs. Avec cela, l’eau chaude le matin, la tasse de thé au réveil, les tentes toutes montées, le serre-file dans les marches… Je n’étais pas venu pour retrouver le Club Med. Malgré cela, les gens, le paysage, Tara… Le Népal est un beau pays. J’y reviendrai.

Fin du voyage

Ce circuit de randonnée facile de Terres d’aventure existe toujours, même s’il ne part pas cette année en raison du tremblement de terre.

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Corniglia

Le sentier vers Corniglia est toujours pénible après-déjeuner, surtout parce qu’il commence par une raide montée et dans la plus forte chaleur.

quittant vernazza

Un couple est accompagné d’American kids blonds, vifs et bronzés, qui grimpent comme des chèvres, en faisant un jeu. Ils sont dûment bermudés jusqu’aux genoux et tee-shirtés jusqu’au col, sans un centimètre de peau politiquement incorrecte qui dépasse. Bien loin des ragazzi d’ici qui se dénudent autant qu’ils le peuvent : les pays catholiques seraient-ils moins coincés que les pays protestants ? Nous les retrouverons au train le soir, rempli de tous les promeneurs vus dans la journée. cactus sculpte

Le sentier à flanc de falaise est bordé d’agaves et de cactus parfois sculptés malicieusement en forme de tête ou de Mickey à oreilles ; ou portant des mots d’amour, tel celui ci-dessous, qui me parle personnellement. Le chemin offre des vues sur la mer étincelante, rayée par les bateaux de sillages immaculés.

camille ti amo
Avant d’arriver à la ville, le sentier traverse un ru qui descend des hauteurs. Il est presque à sec mais brutalement creusé, comme par un outil géant. La crue d’octobre 2011 a emporté une moitié de maison, dont on aperçoit les restes juste avant la fin du sentier. Des couvertures sont encore dans les placards à demi démantibulés. L’accès au sentier est payant, géré par le Parc national des Cinque Terre, 7.50€ par personne pour la journée. Une matrone en guérite surveille les abords et interpelle les promeneurs. Nous avons pris une carte valable pour tous les sentiers du parc national, c’est plus simple.

paysage cinque terre

A Corniglia, ville enfermée dans ses ruelles, deux vieilles dames en tablier bleu et blanc papotent sur un banc. Elles sont les gardiennes des histoires à raconter sur la ville – mais en italien.

corniglia vieilles

Je goûte une glace artisanale au basilic et crème chez le fameux Alberto, via Feschi 74. Elle n’est ni sucrée, ni salée, mais j’imagine une version salée accompagnant une salade et des crevettes par exemple, ce serait original et de bon goût.

corniglia glacier alberto

Les touristes débarqués des bateaux, qui n’ont pas marché comme nous la journée, sont habillés chic. Nous croisons ainsi une maman tenant ses deux enfants par la main, le garçon en bermuda beige et sandales, un polo blanc barré des trois couleurs du drapeau allemand orné d’un écusson bleu marine au sein, la fille en longue robe bleu myosotis à bretelles ; c’est un peu chaud pour la journée, on les dirait déjà habillés pour le dîner. Mais bien joli à regarder.

corniglia touristes

Notre dîner à Deiva est ce soir tout pizza. Pas pour moi : j’ai dit mon horreur culinaire de la pâte mal cuite. J’obtiens en échange une salade des rituelles tomates, carottes et roquette, et une assiette de melon au jambon très salé – ce qui m’a donné soif toute la nuit, en plus de la déshydratation du jour.

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Monterosso et Vernazza

Encore une fois le train, pour Monterosso cette fois. Nous visiterons plus tard ce charmant village, réputé aux touristes.

monterosso

Ce matin, direction la crête par le sentier. La compagne de Massimo, notre tôlier-restaurateur, et ses deux filles de 10 et 14 ans, nous accompagnent. Elles sont vénézuéliennes, donc plus bronzées encore que les Italiens exposés à la plage tout l’été. L’adolescente est gracile et rebelle, ce qui lui donne du charme. La petite court devant ou derrière, infatigable. Le sentier monte raide avant de redescendre brutalement sur Vernazza. Nous dépassons, puis redépassons après une pause, un petit allemand de 6 ans à la main de sa mère, qui marche courageusement sur le sentier ; il le fera dans toute sa longueur sans se plaindre malgré de faibles chaussures et de petites jambes.

sentier monterosso vernazza

Un escalier étroit sous les maisons, tel un tunnel, descend des ruelles du haut vers le port.

vernazza port

Sa construction est volontaire : pour éviter les attaques trop brutales, la seule issue pour atteindre le village était cet escalier dans lequel ne pouvait passer qu’une seule personne à la fois, donc facile à défendre.

vernazza escalier

Nous pique-niquons sur une anse du port, sous l’église, après qu’Eva eut fait les courses.

vernazza eglise et plage

Deux tartes salées, aux blettes et au riz, des concombres et carottes en bâtons au fromage straccino, du pain et des prunes, tel est notre repas.

tarte aux bettes

Nous ne sommes pas les seuls, autant les Italiens que les touristes viennent ici manger et se baigner, voire papoter en slip au soleil, comme cette brochette de vieux du pays.

vernazza anse pique nique

Des kids, debout sur une planche de surf (sport qui s’appelle Stand up Paddle), rament lentement dans les eaux calmes ; d’autres, tout excités et la peau nue au maximum, jouent au foot sur l’étroit carré de sable qui permet aux bateaux de s’échouer.

vernazza gamin rameur

Nous passons une heure ou deux à errer dans les rues où s’écoule une foule dense cherchant à marchander quelques babioles.

vernazza place

L’une de nous achète un foulard mauve aux dessins bleus qui ressemblent à du Vuitton, composé mi-coton mi-soie (industrielle ?), fabriqué en Italie (selon l’étiquette). Douze euros quand même, mais c’est joli. En prenant un café, assis sur une banquette en terrasse sur la place, nous observons les gens manger et déambuler autour de nous.

vernazza ansel

Une fille repère un jeune homme de 16 ans qui arbore fièrement un torse d’athlète, un lacet de cuir terminé par une boucle comme un anneau ornant son cou jusqu’au sternum. Il ressemble, en plus jeune et totalement imberbe, à l’acteur Ansel Elgort qu’elle aime bien. J’ai pris la photo pour elle.

Un garçon de café apporte aux convives en terrasse un gigantesque plat de spaghettis aux homards, odorant et coloré, que des touristes qui passent s’empressent de prendre en photo. Un chat gris et blanc, sans doute maître de la maison, est assis sous une chaise ; il crache au passage d’un chien en laisse qui ne l’avait pas vu. Il fallait voir l’expression du chien surpris ! Il a tordu la gueule et fait un écart, les yeux presque affolés. J’en ai ri longtemps. Rien que l’évocation de cette image me met encore en joie.

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Corniglia

Dès le matin, vers 9h, nous prenons le train environ une demi-heure jusqu’à Corniglia. C’est le seul village des Cinque Terre à être perché. Depuis la ligne de chemin de fer, à peine au niveau de la mer, il faut donc monter la lardarina, un escalier de plusieurs centaines de marches (377 ou 382, dit-on, tous ceux qui ont compté ne trouvent pas le même chiffre). Cela sur une centaine de mètres de hauteur pour parvenir au village. C’est assez rude, juste après le petit-déjeuner.

corniglia ruelle

La rue principale est la via Fieschi, qui prend sur une place où trône une église, celle de San Pietro, la mairie et un épicier. Maisons étroites et basses, bien au-dessus de la mer, serrées sur le rocher, donnant d’un côté sur la rue et de l’autre sur le large dont la terrasse panoramique Santa Maria – qui finit la via – nous permet d’avoir une idée. La république de Gênes acquiert le village en 1276 et construit un château, aujourd’hui disparu. Le village est mentionné dans le Décaméron de Boccace pour son vin blanc issu des vignes en terrasse alentour.

corniglia san pietro rosace gothique

L’église San Pietro, construite au 14ème, arbore sur sa façade une rosace gothique en marbre blanc que nous retrouverons peu ou prou sur les autres églises paroissiales des Cinque Terre.

corniglia san pietro

Sur le chemin, San Bernardino, étape du sentier des cinq sanctuaires. La Vierge Marie est toujours à l’honneur, maternante en Italie, contrairement à l’Espagne où c’est le Christ de douleurs qui est célébré un brin sadiquement. Le plafond voit Dieu le Père en majesté, entouré d’anges aux longues robes couleur de ciel ou de nuées.

corniglia vue du sentier

Du sentier qui s’élève parmi les pins et les vignes, le village apparaît comme un assemblage de cubes amoncelés sur son roc. Les bateaux, sur la mer d’un bleu profond, tracent un sillage étincelant – comme tranchant les eaux au scalpel. De longs rails métalliques à crémaillère, perpendiculaires au sentier, servent à véhiculer les paniers remplis du raisin de la vendange. C’est une particularité du lieu.

corniglia rails pour vendanges

Les grappes, transparentes au soleil sous les feuilles, ne sont pas encore mûres. Élevés sur des treilles, les ceps sont faciles à vendanger par en-dessous. C’était autrefois le travail des femmes et des enfants les plus grands ; c’est aujourd’hui le travail des hommes.

corniglia raisins du sentier

J’aperçois pour la première fois de ma vie des kiwis vivants, sur leur arbre. La Vox populi des ménagères de plus de 50 ans me dit que c’est courant, mais je n’en avais jamais vu. Nous traversons – parce que le sentier le traverse – le jardin privé d’une maison de campagne où les habitants sont en train de préparer le déjeuner. C’est un peu gênant, mais le jardin est bien vert et très fleuri. Volubilis, pétunias, bougainvillées rivalisent d’éclat au soleil et dans l’ombre. Un brin m’as-tu-vu, les Italiens aiment qu’on admire leurs œuvres ; ceux qui ont acheté ici en étaient probablement conscients.

corniglia jardin prive

Nous observons aussi la passiflore, dont Eva nous explique qu’elle contient tous les instruments de la Passion du Christ : la croix, le marteau, les clous, la couronne d’épine… C’est une liane venue des Amériques que les missionnaires jésuites utilisaient pour expliquer la Crucifixion aux Indiens.

passiflore instruments de la passion du christ

L’étagement des terrasses de vignes qui strie la montagne et descend presque jusqu’à la mer dessine un paysage soigneusement maîtrisé, aménagé sur des siècles, qui s’arrête au village sur la mer de Manarola au loin. C’est dans ce village au bord de l’eau que sont exposées de grandes photos noir et blanc de la récolte à la main des raisins au début du siècle dernier. Femmes en fichu et hommes torse nu rivalisent d’efforts pour porter sur la tête et les épaules les lourds paniers d’osier emplis des grappes de vendange.

manarola vendanges tradi

Nous croisons des groupes de touristes en balade comme nous ; ils sont allemands, américains, japonais et français, tous vêtus légers, chaussés fort et portant un petit sac à dos empli d’eau et de nourriture.

corniglia sentier dans les vignes

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Victor Segalen, Essai sur l’exotisme

victor segalen essai sur l exotisme
Victor Segalen, mort en 1919 à 41 ans, était médecin de marine et a beaucoup voyagé. Mais ce qui l’intéressait dans « l’exotisme », n’étaient ni les impressions ni les images colorées, « cocotiers et ciels torrides ». Le lointain est comme le passé, une expérience du Divers. Il s’agit donc de sortir de soi. Cet Essai n’a été publié que bien après la mort de l’auteur, trop prématurée. Il est resté à l’état de notes, avec un plan clairement formulé. Mais le lecteur tirera profit de cet inachèvement, lisant mieux le squelette sans sa chair.

Nous sommes loin des récits de voyageurs où les choses vues sont un moyen de juger d’après sa propre culture et d’exprimer les sensations sur soi du paysage et des gens. Eux sont les touristes, « les proxénètes de la sensation du Divers » 46.

Être « exote », c’est avoir le sens de la nature « ex-humaine », la connaissance de ces forces indifférentes à l’humain, des lois immuables et sans dessein humanisé. « L’Exotisme n’est donc pas une adaptation ; n’est donc pas la compréhension parfaite d’un hors soi-même qu’on étreindrait en soi, mais la perspective aiguë et immédiate d’une incompréhensibilité éternelle ».

L’exotisme se ressent dans les paysages, mais pas seulement. Dans les êtres également. « La jeune fille est distante de nous à l’extrême, donc précieuse incomparablement à tous les fervents du divers » 62. Surtout la fille de Tahiti, belle, libre et puissante telle que Gauguin l’a peinte et aimée. Un exotisme non pas d’égalité mais de complément, une impossible fusion du même – qui fait tout l’attrait de la découverte, de l’exploration et de l’amour de l’autre.

Comme l’a montré Tocqueville, le régime démocratique pousse la société à vouloir de plus en plus d’égalité entre tous les membres de la société. Égalité qui va jusqu’à prendre des formes absurdes, comme le déni des sexes donnés par la nature (« on ne nait pas femme, on le devient » pousse à revendiquer le clitoris comme pénis), le déni des différences de degré dans la culture (le tag grafouillé vaut autant que la peinture de Léonard ou de Matisse), le déni de l’effort personnel et du travail (plus vous œuvrez, plus on vous impose pour donner à ceux qui ne font rien, victimes, forcément victimes).

Segalen était à l’opposé de cette tendance, dans laquelle il voyait le principe physique d’entropie envahir la société humaine. « L’Entropie : c’est la somme de toutes les forces internes, non différenciées, toutes les forces statiques, toutes les forces basses de l’énergie » 65. Autrement dit le magma informe où tout le monde est pareil, tout le monde rabaissé au plus petit commun dénominateur, tout le monde normalisé, « l’Entropie comme un plus terrible monstre que le néant » 65.

« Si je place l’Exotisme au centre de ma vision du monde, (… c’est) comme la Loi fondamentale de l’Intensité et de la Sensation, de l’exaltation du Sentir ; donc de vivre » 77. C’est par la différence que s’exalte l’existence, on se façonne en sortant de soi, de ses paresses, de ses habitudes. Le goût – personnel – est une création qui devient au contact du divers.

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Être femme aussi est un devenir – mais avec le sexe biologique pour base, ce que les féministes extrémistes, aussi agressives qu’incultes n’ont pas compris. Il est vrai que les États-Unis, où ce féminisme-là est né, sont ce pays où 54% croient que c’est Dieu qui a créé l’homme, où un tiers croit que la Bible a raison plus que la science sur l’évolution, où un quart croit encore que la terre tourne autour du soleil – pays où le diplôme universitaire tient plus aux performances sportives qu’aux réalisations intellectuelles.

« Le Divers décroît. Là est le grand danger terrestre. C’est donc contre cette déchéance qu’il faut lutter, se battre… » 79. Comme Gauguin contre l’évêque Martin aux Marquises, contre le vêtement victorien inadapté au climat, contre l’enseignement catéchiste contraire aux légendes et à la culture polynésienne, contre les interdits moraux qui visaient plus à la domination coloniale qu’au bien-être spirituel des populations.

L’universel catholique ou républicain, les missionnaires religieux ou laïcs, les clercs ou les fonctionnaires qui savent mieux que vous ce qu’il vous faut – sont une expression de l’impérialisme occidental qui fait de sa puissance technique une preuve d’élection divine. Il y a un siècle, au temps du machinisme triomphant et de l’expansion maximale de l’esprit colonial, Victor Segalen retrouvait l’autre voie de la culture d’Occident, celle de Thucydide et de Montaigne, où le Divers n’est pas à dominer mais à accueillir. Non pas pour s’y convertir mais pour s’enrichir des différences – surtout pas les nier !

Victor Segalen, Essai sur l’exotisme – suivi de textes sur Gauguin et l’Océanie, 1904-1919, Livre de poche biblio 1999, 165 pages, €5.10

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Visite libre de La Havane

Aujourd’hui est la « journée supplémentaire » gratuite et non prévue, en raison des changements d’horaires de la compagnie de charter pour le retour. Nous sommes libres d’aller et de venir, ce qui est un vrai luxe après deux semaines de groupisme forcé.

Nous partons à quatre de l’hôtel Kohly, peu après 9h, à pied vers le centre-ville. Nous prenons la 42ème rue jusqu’à la 5ème avenue (on se croirait à New-York) afin de voir de plus près les vieilles maisons coloniales rénovées qui servent aujourd’hui majoritairement aux ambassades. Nous passons devant Big Ben, l’horloge. Puis devant les ficus centenaires de l’église Santa Rita moderne, au toit en barque renversée. Nous passons le fleuve Almendares par le tunnel routier. Nous voici, de l’autre côté, sur le Malecon.

la havane balcon

Le restaurant « 1830 » propose son chic cossu. Quelques pêcheurs noirs, désœuvrés, traquent le pescado sous la tour. Ils regardent le large, inaccessible à ceux qui n’osent pas se lancer. Nous suivons la promenade du front de mer jusqu’au bout de ses huit kilomètres. Les grands immeubles récents précèdent les façades délabrées, rongées, la suite s’étant parfois carrément écroulée. Plus on se rapproche du centre, plus les immeubles sont décrépits. Plus l’heure avance vers midi, plus on rencontre de monde. Les Jineteros, dragueurs de femmes et de touristes de tous sexes, tentent d’engager la conversation pour gagner quelques dollars. Nous ne sommes pas des clients pour leurs sourires aux dents blanches aiguisées. Il s’agit le plus souvent de jeunes, des collégiens aux universitaires, avides de gagner quelques dollars sans s’investir physiquement. La version femme draguant les touristes mâles est plus rare, du moins en ce jour et à cette heure.

gamin noir gamin blanc cuba

Nous prenons une bière glacée peu après l’église Immacolada. Des lycéens reconnaissables à leur pantalon moutarde et à leur chemisette blanche ouverte par la chaleur, y déjeunent d’un sandwich et d’un cola local. Ils sont hâbleurs, rigolards et chaleureux. Ils parlent avec tout le corps, ponctuant leurs phrases de grands gestes de la main. Un jeune Noir de treize ans se dandine en balançant les épaules comme il l’a vu faire à la télé américaine. Il aborde une table voisine comme un homme, serrant la main des diplomates noirs qui prennent l’air important et enflent la voix dans leurs téléphones portables quasi inexistants ici.

la havane intérieur de cafe

La serveuse aux yeux bruns qui nous sert les bières bat des cils et suce ses lèvres pulpeuses par réflexe, tout en me parlant espagnol. Elle drague inconsciemment tout touriste qui passe, porteur des précieux dollars. Au sortir du bar, une fille étroitement moulée dans un body qui fait ressortir sa poitrine d’obus, me susurre des bruits de baisers. Marie-Jo : « c’est pour toi, ça ? ». Je crois bien que oui.

lycene pantalon moutarde cuba

En suivant la mer, des garçons à peine sortis du primaire ont retiré leurs vêtements pour jouer sur les rochers, sous la promenade. Les embruns les rafraîchissent parfois, à leur grand plaisir, mais leur jeu consiste à lancer de petits galets à deux de leurs copains restés habillés sur le Malecon. Ceux-ci ripostent en ramassant les projectiles envoyés et l’un des slips se tord de douleur pour avoir pris un galet directement dans les couilles. Les vêtus rient de cette bonne blague – macho cubaine type. Au bout du Malecon, des 14 ans en caleçon rivalisent de pompes sur le ciment, deux à deux. Ils se lancent des défis à qui en réussira le plus, pieds nus sur le béton brûlant. L’air salin émoustille leurs jeunes forces. Passent des filles portant encore ces nichons qui vous sautent à la gueule, à peine contenu par un boléro minimum. Ces poitrines afro-ibériques sont presque inexistantes chez nous où sévit la mode anorexique sur le modèle protestant.

ado drapeau cuba

Le musée révolutionnaire, devant lequel nous passons, est sur le point d’avaler sa cargaison de petits en foulards rouges, tel un ogre. Sur un côté du bâtiment, pieds nus sur la pelouse, un douze ans en débardeur exécute tout seul des roues et des soleils, des sauts avant et des retournements arrière. Quand il me voit le regarder, il en refait une série pour se faire admirer. J’applaudis en silence, battant des mains sans les claquer. Il me fait un signe. Il faut bien que s’use toute l’énergie de la jeunesse.

Nous suivons l’avenidad de las Misiones jusqu’à la calle de Obispo. En nous voyant regarder le plan, les gens sont obligeants et nous aident. Nous cherchons la cathédrale ? Facile. Nous retrouvons les rues à touristes ; ils y sont agglutinés comme à Venise, sans jamais quitter ces artères où se retrouvent leurs semblables. Nous passons un bâtiment vert pistache portant l’inscription « Cruz Verde », puis devant la pharmacie Taquerel, que nous a montré Sergio hier, avec ses alignements de bocaux antiques, l’hôtel d’Hemingway, pour aboutir Plaza de Armas, devant « le » restaurant conseillé dans tous les guides, Routard et Lonely Planet compris (sauf dans le guide illustré Gallimard) : La Mina.

la havane la cruz verde

Son patio nous attend pour le déjeuner. Les clients ne sont que des touristes – aucun cubain (trop cher ? trop surveillé par la police du régime ?). Des musiciens placés en angle jouent trop fort, des paons en liberté et quelques poules se promènent en grappillant des miettes entre les tables. Le décor est « touristique » en diable, outrageusement touristique, mais reconnaissons que l’on y mange bien. Après un mojito, le plat de porc grillé aux crevettes est très bon. Nous nous en tirons pour 22$ chacun quand même, avec eau minérale et café. Ici, les dollars filent vite, déjà 335$ dépensés depuis le début du séjour, y compris la taxe d’aéroport réservée pour le départ.

la havane patio

En sortant, je veux voir le musée juste en face. Devant est une ruelle aux pavés de bois, fraîchement retraités au goudron. C’est un beau bâtiment au large patio ombré de palmiers et de kapokiers. Nous payons trois dollars pour y avoir accès. Il s’agit du palais des gouverneurs généraux, « Los Capitanes Generales », qui sert aujourd’hui de musée d’histoire de la ville. L’architecte de ce palais élevé en 1791 a un nom qui emplit pleinement la bouche : Antonio Fernandez de Trebejos y Zaldivar. Le bâtiment a servi d’Hôtel de Ville de 1921 à 1967. La cour centrale, carrelée de noir et blanc, a des arcades qui éclairent des salles disposées en pourtour où sont exposés les vestiges de l’histoire de la cité. Des carrosses, des cuivres, des marbres 19ème imitant l’antique, des restes de monuments funéraires et des objets du culte de l’ancienne église, détruite, emplissent les premières salles du rez-de-chaussée. Un bas-relief funéraire serait « le plus ancien vestige colonial conservé à Cuba » : une face d’ange joufflu surmonte une croix posée à l’intérieur d’un temple à quatre colonnes. Il avait été érigé dans l’église paroissiale de La Havane, détruite lors de l’explosion du vaisseau Invencible au 18ème siècle. Il commémorait l’endroit où une jeune fille de la noblesse avait été tuée par un tir d’arquebuse accidentel. Une statue de Christ « de l’Humilité et de la Patience » ornait, au 18ème siècle, le couvent Santo Domingo ; elle a échoué ici, offrant un corps nu, percé, souffrant, ascétique, tout à fait dans le style tourmenté du catholicisme doloriste espagnol. Saint Matthieu et Saint Luc, en bois, viennent de l’église San Juan de Latran, du 18ème. À l’étage, des « ambiances » reconstituent des salles d’époque au mobilier luxueux et à la vaisselle importée. Une salle de bain aux baignoires de marbre et aux pots de faïence, le Salon du Trône, la salle des glaces où l’Espagne a rendu le pouvoir aux États-Unis lors de la première guerre d’indépendance de Cuba le 1er janvier 1899. Une salle des Drapeaux sacrifie au nationalisme pompier tandis qu’un immense tableau présente le général Antonio Maceo agonisant le 19 mai 1895 dans un champ, sur fond de palmiers. Un canon artisanal en bronze, renforcé de tresses de cuir, date de la lutte pour l’indépendance en 1869.

colonnes cuba

Une salle aux fenêtres voilées renferme quelques peintures locales modernes. Je note un tableau de Cosume Prenza Almaguer de 1948, Cecilia, d’un lyrique achevé. Les plis et les ombres se multiplient comme sur une façade baroque ; loin de se fondre dans l’ensemble ils prennent toute leur place. La personnalité de la jeune fille ainsi peinte apparaît sophistiquée et tourmentée ! Un autre tableau de José Braulio Bedia Valdès, de 1959, présente El hijo – le fils – des jambes et un ventre d’enfant nu sur les genoux de sa mère dont on ne voit que ce détail. Du sexe du fils part une étoile filante, vers une planète dont le signe zodiacal figure Saturne. À l’emplacement du sexe de la mère est figurée une lune, lourdement symbolique. Le tout est en traits blancs sur fond bleu nuit.

Dans une autre salle, à laquelle on accède par un escalier, est installée une exposition contemporaine du peintre Pastor Perez Rodriguez. De loin, les tableaux figurent des bâtiments de la ville, la nuit, dans des couleurs éclatantes. Cela n’a guère d’intérêt croyez-vous ? Approchez-vous et regardez de plus près : des couples d’anges mâles et femelles sont installés sur les balcons, dans les chambres aux fenêtres ouvertes, sur les toits, dans les recoins sombres des trottoirs – et ils copulent allègrement ! Certains planent au-dessus de la ville, comme des rêves érotiques non encore incarnés. C’est étrange, drôle et séduisant – une figuration surréaliste.

Nous nous rendons ensuite au septième et dernier étage de l’hôtel Ambos Mundos, cher à Hemingway, pour prendre vue sur la ville. De la terrasse, nous voyons surtout les toits. La chambre du Maître existe, au cinquième étage, elle se visite sur demande, mais elle n’a plus guère d’intérêt. La machine à écrire exposée n’est pas la sienne et la vue qu’il avait est masquée par des immeubles récents !

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Visite guidée de La Havane suite

Nous sommes étonnés de voir autant de touristes alors qu’il y en a si peu ailleurs. Leur exploitation prend ici la dimension d’une industrie. Un Cubain ambulant veut nous vendre des cigares à la sauvette, l’autre veut acheter ma chemise qui lui plaît, une femme réclame un savon d’hôtel, un garçon un stylo. Une vieille Noire fumant un gros cigare a déguisé un chien placide, qu’elle tient sur ses genoux comme elle le ferait d’un enfant, pour susciter la photo… et réclamer 1$. Je lui donne une paire de ciseaux qui traînait dans mon sac et elle en est bien contente, bien plus que d’un billet vert. Les ciseaux, ici, ne doivent pas avoir de prix. Une autre, aux grosses lunettes de myope, s’est vêtue comme en 1910 et tire elle aussi sur un énorme cigare, assise sur la marche d’un seuil. Les touristes, béats, font « la photo originale de leur vie » : « c’est un dollar ». Des jeunes l’aident à les recouvrer, ils doivent toucher un pourcentage vu leur vigilance intéressée.

la havane vieille au chien et au cigare

Certains engagent la conversation : « vous êtes Français ? vous parlez un peu espagnol ? » Mais ce n’est pas pour le plaisir de la rencontre ; ils embrayent aussitôt sur une « affaire » : tu veux des cigares cubains, du rhum, je t’achète ton jean, vends-moi ton tee-shirt, tu cherches des filles, des garçons, des jeunes, j’ai de la drogue si tu veux… Comprendre l’espagnol est ici très instructif ! Françoise la crédule ne sait pas ce qu’elle perd. Le pillage sauvage est licite – les touristes sont tous « impérialistes » et leur tonte est aussi légale que la tonte des coupons par les petits-bourgeois selon Lénine. Mais le vol ne l’est pas. Des policiers par deux, ou accompagnés d’un chien muselé, veillent aux carrefours ou dans les rues fréquentées, matraque au côté et talkie-walkie de l’autre.

la havane cathedrale san cristobal

Nous visitons la cathédrale de San Cristobal, construite par les Jésuites dès 1748. Trois nefs et des chapelles latérales, mais aucune Annonciation là encore. Ce n’était pas un thème qui semblait séduire les Créoles. Sa façade est issue du baroque romain, plissée comme un rideau de scène et flanquée de deux clochers d’inégale épaisseur.

la havane gamins souriant

La foule se presse sur le parvis, touristes et exploiteurs, mais aussi visiteurs locaux, dont ces deux petits garçons bien vêtus qui rient en me voyant les prendre en photo.

la havane arcades palais de bayona y chacon

Les palais de la place ont des portiques à colonnes et des balcons dominant la rue, des portails imposants, des corniches ouvragées et des grilles de fer forgé, toujours des grilles – comme s’il fallait emprisonner la vertu pour éviter tout péché, comme aujourd’hui le fait Castro pour empêcher les Cubains de fuir l’austérité socialiste (118ème pays avec 10 000 $ de PIB par habitant seulement, après plus d’un demi-siècle de « révolution » qui devait apporter le progrès, la prospérité et le rasage gratis).

la havane verrière

Le palais du comte de Bayona y Chacon date de 1720. Il est surmonté d’un toit de tuiles et ses fenêtres à vitraux colorés sont munies de persiennes peintes de bleu maritime et de blanc. On y a mis aujourd’hui le musée d’Art colonial.

la havane muse d art colonial

Un restaurant s’est installé sous les arcades en anse de panier du palais des marquis d’Aguas Claras, datant de 1775. Tout cela est frais, agrémenté d’arbres en pot, agréable. Des musiciens tapent sur leurs tambours à un coin de la place, ajoutant à « l’ambiance » de promenade. Un gamin les regarde, les yeux perdus, et je capte son image d’un instant.

la havane restaurant palais du marquis

Dans une ruelle proche et célèbre, la Calle Obispo, nous découvrons la célébrissime Bodeguita del Medio, une ancienne épicerie à l’enseigne de la Casa Martinez reconvertie en avril 1950 en restaurant de creole food pour journalistes. Elle est vite devenue « le » coin branché de La Havane et le reste aujourd’hui en recueillant sur sa façade en grillage de bois de multiples inscriptions et graffitis de visiteurs lambda venus du monde entier.

la havane grafittis

On y servait, paraît-il « le meilleur » mojito de Cuba, mais Hemingway ne l’a guère fréquenté, ce qui est un signe. L’hôtel « Ambos Mundos » où a habité l’écrivain épisodiquement de 1932 à 1939 est à deux pas, face à l’ancienne université et ses murs ont été repeints en rose. « Papa » aurait-il apprécié cette couleur, pas vraiment macho ? Il y a écrit « L’adieu aux armes » et une partie de « Pour qui sonne le glas ».

hemingway statufié

Au n° 117 de la Calle Obispo se dresse encore la plus ancienne maison de la capitale. Elle date de 1648. Elle est nettement plus basse que les autres, d’un étage seulement, couverte de tuiles et ornée au premier d’un balcon en bois tourné qui supporte des bacs à fleurs. Toutes les portes et les encadrements de fenêtres sont peints de ce même bleu maritime qui contraste avec le blanc cassé des murs de façade.

la havane volets bleus

Sur la place de Armas s’étalent des éventaires de bouquinistes avec nombre d’antiques reliures. Certaines sont en français mais ce sont pour la plupart des manuels de chimie, de médecine ou de psychologie du 19ème siècle dont les touristes précédents, avertis, n’ont pas voulu. Rien de bien passionnant à trouver, sauf à chercher des heures. J’y ai quand même remarqué « La science » d’Émile Littré lui-même. Je n’ai pas demandé le prix. Installé dans le palais du comte de Jaruco, sur la Plaza Vieja, le centre d’artisanat ne propose que des gadgets indigents, noix de coco taillées en forme de tête de singe, statuettes aux élancements « africains », cendriers à cigares, objets divers fabriqués en canettes de bière vides. Les disques de musique cubaine, à 15 US$ sont aussi chers qu’à Paris et bien plus qu’à New-York. Les cartes postales ont toutes la tête du Che, comme les tee-shirts ou les livres disponibles en anglais. Mais le patio ombré est très agréable, les galeries silencieuses, et Yves s’installe à une table de la cour pour prendre un daïquiri pendant que les filles courent les boutiques au-dessus, en attendant le déjeuner.

Nous devons reprendre le bus pour y accéder. Il est en effet prévu au bar « La Divina Pastora », situé dans la forteresse de San Carlos de la Cabania, de l’autre côté du canal d’entrée au port. Achevée en 1774, elle a servi de prison militaire, notamment sous Batista, mais aussi au début de la révolution. Le Che y avait établi son quartier général après janvier 1959. Ce qui nous intéresse (selon le programme de Sergio, pas selon notre avis éclairé !) n’est pas le musée du Che avec son bureau ministériel, sensé se trouver ici, mais le restaurant. Il nous attend, le déjeuner a été réservé et nous sommes les seuls. Le cocktail de bienvenue est bleu (sans doute du Curaçao) et une cerise flotte dedans. Françoise « n’aime pas », pas plus qu’Yves (peut-être parce c’est un peu amer) et je bois trois coupes. Le menu est banal mais agréable. Nous passons là une bonne heure et demie, terminée par un café très parfumé.

la havane vue du fort del morro

Le fort de Los Tres Reyes del Morro est une autre forteresse, bâtie dès 1589 par Juan Bautista Antonelli à l’entrée du port. Il a été pris par les Anglais en 1762 pour une année, avant que le Traité de Paris ne le restitue aux Espagnols. De ses remparts, nous avons une vue sur le Malecon et sur les grands immeubles juste derrière. La Havane devient là une sorte de « Manhavane ». L’intérieur du fort recèle des boutiques touristiques. L’on y prend un rhum, « le moins cher de La Havane » d’après Sergio.

Nombre de gens sont dans les rues, des gosses sur les trottoirs, toujours habillés de même, qu’il fasse chaud ou froid. Un huit ans en culotte d’école aubergine ne porte qu’un débardeur filet noir, la peau quasi nue, alors que nous supportons sans problème la veste par ce vent frais qui maintient la température autour de 18°.

Nous revenons par le quartier « chic » de Miramar sur la rive gauche du rio Almendares. On y rencontre la verdure des allées ombrées d’arbres et l’opulence des villas devenues ambassades. Des maisons se vendent ici, mais aux étrangers désireux d’acquérir une propriété à Cuba malgré le socialisme. Selon Sergio, le prix au mètre carré avoisine les 1200 US$.

L’inévitable « rendez-vous » collectif pour le dîner n’est pas cette fois-ci à l’hôtel mais à la Villa Diana, à 500 mètres. Décor chic mais cuisine internationale – cela ne valait pas le coup. Le vaste hall du restaurant résonne, les portes des cuisines battent, les Cubains aisés qui jouent au billard parlent fort, surtout après trois ou quatre rhums de 7 ans d’âge pris tels quels sur glace. Les cassettes passées à l’entrée pour « attirer le client » en rajoutent dans le barouf. Ces gens aiment le bruit, signe de « fête », je suppose. La télévision passe un vieux film américain où deux adolescents vraiment très jeunes, naufragés sur une île, découvrent l’amour et l’on a droit durant quelques minutes à des scènes nues à l’eau de rose commentées par Philippe. La cuisine est pauvre. Sauf les tomates crues de l’entrée, pour une fois mûres, le poisson est douteux et trop cuit, le riz collé, les frites graisseuses et tièdes, la glace d’un beau rose vif chimique ! Quel est donc ce cuisinier de merde ? Je ne suis pas fâché que cela se termine, pour rentrer à pied à l’hôtel. Nous sommes trois à le faire, les autres vont, comme à l’habitude, tenter une boite de jazz ou autre chose près du Malecon.

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Baie des Cochons

Nous passons la Playa Giron. Le bus nous arrête pour déjeuner dans un resort à l’américaine au bord d’une plage aménagée de la baie des Cochons appartenant à la sempiternelle chaîne Horizonte. On nous affuble d’un bracelet de plastique jaune à l’entrée, comme au Club Med, signe que nous pouvons manger « tout ce que nous voulons » au buffet et boire « tout ce que nous voulons » au bar. Les plats proposés sont fort médiocres, comme les boissons forfaitaires sont très chimiques, servies à la pompe programmable dans des gobelets plastique qui s’empressent de s’envoler n’importe où une fois vides. La plage est peu attrayante, le soleil vif. Ceux qui veulent peuvent se baigner et certains en profitent. Je suis de ceux qui restent à l’ombre du bar à siroter de la bière, meilleure que les cocktails de rhum trop chimiques. Viennent ici des locaux et quelques touristes. À 18h il n’y a presque plus personne.

plage cuba

Nous repartons. La bahia de Cochinos, cette fameuse baie des Cochons dont le nom vient de la période coloniale mais dont l’histoire a surtout retenu le sinistre échec du débarquement des exilés cubains le 17 avril 1961. La bahia suscite des commentaires historiques de Sergio au micro. Il s’agissait du « Projet Pluto » de la CIA qui, bien qu’il soit le nom de ce chien ridicule qui accompagne parfois Mickey, désigne plutôt le dieu des Enfers chez les Grecs. Sur quelques 1500 mercenaires contras débarqués, 150 ont été tués ainsi que 200 Cubains ; les autres (près de 1200) ont été capturés en quarante-huit heures. Ils avaient sous-estimé la cohésion idéologique des castristes et leur matériel militaire importé d’URSS. Le président Kennedy a refusé de faire donner l’aviation pour les aider. Prison, procès, trois exécutions ont été mises en œuvre seulement pour « crime ». Les autres ont été échangés quelques mois plus tard par les Américains contre des livraisons de vivres et de médicaments à Cuba. Cet événement a permis à Castro d’éliminer toute opposition à son pouvoir et de se proclamer même « léniniste » le 2 décembre de la même année. Moins d’un an plus tard aura lieu (par vengeance envers les États-Unis) la crise des fusées – que Khrouchtchev a calmée – Castro le poussant carrément à la guerre atomique mondiale !

Le paysage défile et, une heure plus tard, le ciel se couvre, devient tout gris. Nous abordons La Havane et son front froid qui vient du nord.

la havane malecon

Les gens, dans les rues, sont habillés comme en hiver. Il fait frais. Sur le Malecon, le front de mer, les vagues jaillissent par-dessus le parapet en grands bouquets d’écume. Elles rongent un peu plus le trottoir qui semble bien entamé, comme une vieille éponge. Les immeubles du Malecon sont à demi en ruines, écroulés, les façades lépreuses, rongées. On se croirait à Beyrouth après les bombardements. Il est prévu de restaurer ce front de mer avec l’argent du tourisme, mais très peu d’immeubles sont en restauration aujourd’hui. À ce rythme, il faudra une nouvelle génération !

La ville nous frappe par son odeur, son étendue, le nombre des gens dans les rues, les voitures plus nombreuses qu’ailleurs. La moiteur de La Havane sent le sexe et le sel. Beaucoup d’antiques américaines roulent encore pour le décor, les Chevy pataudes, les Buick élancées. Des adolescents jouent dans un parc. Le ballon les échauffe mais, contrairement aux villes de l’intérieur, ils ont gardé ici leurs tee-shirts sur le dos. Certains s’entraînent au judo, en kimono blanc, sur des aires de ciment !

vieille americaine cuba

Nous retrouvons, dans une lumière de fin du monde l’hôtel Kohly de l’aller, dans le quartier « huppé » de la ville, composé surtout de villas à jardins. Cette fois, je suis seul dans ma chambre, les fêtards ont décidé de se regrouper. Yves ira avec Philippe, seul jusqu’à présent. Justement, ce soir, Philippe renâcle à sortir, il est « fatigué »…

Je me prépare pour la douche, affaires défaites, lorsque la chambre d’à côté s’anime. On y pousse une fille qui glousse et éclate en rires brefs. D’une chambre à l’autre on entend tout : bruits mouillés, froissements, toujours ces gloussements. Et puis soudain ils se transforment en ahanements rythmés d’une Marie que l’on couche. Une femme, un homme sur elle, fait l’amour. La sonorisation s’arrête à peine, des voix, quelques mots indistincts ; je distingue deux voix d’homme. Et voilà que les gloussements reprennent, suivis d’ahans rythmés ! Cette fois, l’homme pousse un cri d’une voix jeune, comme un soupir vocalisé de délivrance. Lui aussi vient de baiser – la même. Je me suis mis sous la douche. En sortant, un peu plus tard, je vois une engageante cubaine aux yeux brillants sortir de la chambre d’à côté, suivie de deux « amis », peut-être américains. L’un peut avoir vingt ans, il est à peine coloré mais coiffé de tresses rasta. L’autre est fin et joli comme s’il en avait quinze. Ils font partie d’un groupe de musiciens car je les verrai sortir le lendemain portant des étuis d’instruments. Ceux-là viennent en tout cas d’explorer Cuba de l’intérieur. Ils ont servi dans le même corps.

2002 02 Cuba 232 bière Cristal

Au rendez-vous du bar, je goûte un cocktail Havana Special composé de rhum, jus d’ananas et marasquin. C’est assez doux, les machos diraient « plutôt pour les dames », mais ce n’est pas éthyliquement correct. Le buffet du soir est plantureux. Il comprend porc, poisson et poulet, salades à profusion (sans conséquences intestinales, semble-t-il, à Cuba), et divers desserts pour une fois mangeables (les précédents étaient des crèmes roses chimiques ou des génoises d’importation décorées de pseudo-chantilly gélatineuse). Nous prenons une bouteille de vin espagnol de la Rioja à dix. Juste pour le plaisir car elle est à 14$ !

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Île aux iguanes

La nuit a été difficile en raison des moustiques, nombreux dans la chambre. Il faisait trop chaud sous le dessus de lit et les moustiques piquaient à travers du seul drap. L’anti-moustique ne semble pas leur faire d’effet. Nous voici partis dans le bus. Il longe la mer où les hôtels neufs commencent à pousser. Il nous conduit pas très loin, dans un port où nous ne prenons pas l’un de ces voiliers racés amarrés au ponton, mais un vieux rafiot à moteur affrété par l’agence. La journée sera consacrée à aller sur un cayo – un îlot corallien – et en revenir. Pour les touristes on l’appelle cayo iguana, l’îlot des iguanes. Mais de son vrai nom il se nomme Macho Aguera. Ce sera une belle journée.

La mer est d’huile. Le lent balancement du roulis fait lentement remonter à ma mémoire des souvenirs marins. En vue du cayo, le bateau s’arrête un moment, ce qui interrompt nos réflexions et le crémage solaire incessant des filles sur leurs peaux trop blanches. Il n’y a pas beaucoup de fond et l’on se demande pourquoi cet arrêt. La réponse ne tarde pas à venir. Elle est au fond de la mer, dans les nasses qu’il faut connaître, et qui piègent les langoustes, ces fameuses langoustes de Cuba grosses comme ça (tendre l’avant-bras en gonflant le biceps). Ce ne sont pas des nasses publiques – la révolution n’aime pas les grandes nasses populaires – mais celles d’une coopérative en cheville avec l’agence de tourisme (donc l’armée) qui permet au tour-opérateur d’en prélever quelques-unes pour ses touristes. Les langoustes sont aussi grosses que des homards. Nous les mangerons à midi.

langoustes de cuba

Mais, une fois fait le plein d’animaux, nous ne repartons que pour nous arrêter à nouveau, toujours au large de l’îlot. Nous sommes près d’un banc de corail et masques comme palmes sont à notre disposition pour aller l’explorer à loisir. Nous nous jetons à l’eau. C’est un plaisir ; elle est tiède, salée, amniotique. Bercé par le léger ressac de la barrière de corail qui brise la faible houle, je contemple la forêt des coraux. Ils poussent en troncs, en éventails, en ruines de cités englouties. S’y faufilent nombre de petits poissons colorés qui les broutent. J’observe un petit bleu fluo – c’est un poisson chirurgien – dont la curiosité est attirée par l’ombre immense que je projette au-dessus de lui. Il penche son corps d’un mouvement de nageoires pour me regarder de son œil gauche, puis se penche de l’autre côté pour m’observer du droit, en nageant sur la tranche. Il alterne ainsi un moment tout en avançant, droite, gauche, droite – puis se réfugie d’un battement de queue sous une arche de corail dont il ne veut plus sortir avant que mon ombre ne disparaisse. On se croirait dans « La Petite Sirène », selon les références ciné des filles. D’autres poissons sont jaune fluorescents avec une unique tache noire comme un œil, près de la queue. Certains sont des ovales parfaits, mauves bordés de multicolore, avec de minuscules nageoires qui rament à toute vitesse. Je vois soudain filer, gueule ouverte, le trait gris métallique d’un barracuda. Ce redoutable prédateur est profilé pour la vitesse, tout en longueur, et il a le museau en avant d’un vieux croiseur russe. Il nage paresseusement en larges cercles, cherchant une proie. Ce spectacle des poissons est passionnant, comme à chaque fois que nous changeons d’univers, mais il nous faut l’interrompre pour débarquer sur l’île.

ile aux iguanes cuba

Elle nous attend avec son débarcadère en bois où les empreintes de pieds nus mouillés sèchent aussi vite que dans cette vieille publicité des années 80 que j’ai toujours aimée, pour un substitut sans alcool du pastis. De longues plages de sable blanc corallien éblouissent les yeux. Tiens, qu’est-ce qui bouge ainsi sur le sable ? Mais oui, c’est un iguane, d’où le surnom donné à cet îlot ! Laid, serpentiforme, préhistorique, il avance sur ses petites pattes griffues comme les dinosaures de Jurassik Park. C’est sans doute cela qui fige de terreur Françoise qui « ne veut pas les voir approcher ».

iguanes cuba

Mais les bêtes n’ont pas vu le film et elles s’approchent : elles veulent bouffer et nous regardent de leurs gros yeux vides pour savoir comment nous allons sortir cette nourriture que nous avons sûrement. En nous voyant débarquer, ils sont bientôt deux, puis trois, puis cinq, huit… Ils accourent de partout à toutes pattes, comme quoi ils sont dotés d’une certaine intelligence du ventre et de reconnaissance des formes. La bande est de diverses tailles, du vieux mâle portant jabot au jeunot à peine mué. Ils sont méfiants mais pas sauvages, encore moins sous la paillote installée pour les repas touristiques où la distribution de nourriture leur paraît encore plus certaine, par une longue habitude.

gros iguane cuba

L’un passe sous la table, entre les jambes, sa queue rêche frottant les mollets, un autre saute carrément sur le banc puis, de là, sur la table ! Il est presque élégant dans sa cabriole. Ils sont maintenant une quinzaine, bien gras, qui viennent happer la nourriture jusque dans la main. Il vaut mieux lâcher très vite le morceau car ils n’y voient pas très bien et leur avidité conduit à pincer très fort les doigts qui les nourrissent. Un ragondin poilu comme un ours vient se mêler à eux. Il lange les galettes de pain avec ses pattes de devant, comme un homme. Et son museau grignote alors à toute vitesse. Il est mignon comme une peluche avec ses petits yeux brillants.

iguane portrait cuba

La salade de concombres et tomates voisine bien vite avec celle d’oranges et pamplemousses. À Cuba, on mange souvent les fruits en entrée. La langouste arrive, cuite sous deux formes : l’une en morceaux, bouillis en sauce ; l’autre mêlée de riz cuit dans le bouillon, agrémenté de safran et poivron. Le sel marin nous a mis en appétit et nous trouvons ces plats délicieux. Les iguanes se partagent les restes des assiettes, riz comme orange ou pain, tandis que nous profitons de sa plage.

Des étoiles de mer grosses comme des assiettes sont posées sur le sable, se nourrissant d’on ne sait quoi. De grosses conques, dont les enfants se servent pour souffler dans les villes, ont été poussées entre les algues du bord de plage. Certaines bêtes sont encore dedans et il vaut mieux éviter de les ramasser pour ne pas empester les bagages par une odeur tenace de cadavre. Nous reprenons les masques pour explorer sous la mer. De petits poissons transparents avec quelques taches noires filent sous nos palmes.

Les pêcheurs ont besoin de rentrer tôt et nous devons quitter la plage, reprendre le bateau et refaire le trajet vers Trinidad. Des cormorans plongent. Un pélican au long bec atterrit lourdement.

vin de cuba province Pinar del rio

Nous revenons à quai, reprenons le bus et rentrons à l’hôtel. Une douche, un peu de lecture et il est l’heure du rendez-vous apéritif vespéral. Nous reprenons tous de la piñacolada, sauf Anne-Marie qui prend un Ron Coli (rhum, citron et glace). Martine tente l’un des dix cocktails cubains « qu’il faut avoir goûté » selon son guide Lonely Planet. Elle essaye un presidente, assez compliqué, dont elle est obligé de citer les ingrédients au barman qui n’a pas l’air de le connaître : rhum, vermouth, grenadine et glace. Nous avons goûté ce soir l’un des vins rouges produits à Cuba, un pinard bien nommé Pinar del Rio « tempranilla » (qui signifie de l’année). Il a été conservé et était servi trop chaud. Il avait un arrière-goût de Vermouth tendant vers la madérisation. Malgré ses 12°, ce n’est pas un succès.

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CubaDisney

Le matin, après le petit déjeuner, nous voit aller « randonner » sur un sentier tout aussi aménagé que ceux d’hier. Nous sommes dans le parc Guanayara, dans le Tope de Collantes, comme l’indique une pancarte en bois pyrogravé à la scoute près de l’auberge. Le parcours est comme chez Disney, soigneusement aménagé en « faux sauvage ». Un panneau sur le sentier nous indique tous les oiseaux du coin qu’il « faut » voir : trogon, perruche, todier, pic vert. L’un des oiseaux est « national » parce qu’affublé des trois couleurs, bleu, blanc et rouge. Nous croisons « l’arbre-hôtel » jugaro, appelé ainsi car il héberge de multiples hôtes, des orchidées, des fougères, des anti-cactus. Ces derniers sont le contraire complet des cactus : ils ne poussent pas à terre mais pendent, ils aiment par-dessus tout l’humidité, et leur tige n’est pas compacte mais ramifiée comme un fouet.

parc guanayara cuba pancarte

Nous poursuivons l’exploration de ce Cuba-Disney par le sentier balisé, raboté, aménagé. Dans un bassin, un troupeau d’Allemandes blanchâtres et grasses s’ébat en poussant de petits cris de goret. Leur guide, brun et robuste, arbore ses pectoraux et se mouille le short pour les émoustiller. Plus loin tombe une cascade, de très haut, des filets d’eau comme une chevelure de femme. Des adolescents cubains viennent de s’y doucher par plaisir, leurs corps secs comme des triques sont vite piquetés de froid. L’un des garçons a gardé son débardeur par pudeur devant les étrangères et il grelotte plus que ceux qui n’ont rien sur la peau. Il me dit que l’eau qui tombe de si haut fait mal à la nuque et aux épaules, comme si une gigantesque main vous claquait.

C’est le moment que choisit Yubran pour lancer une blague machiste : « comment appelle-t-on une femme qui a perdu 90% de son intelligence ? » La réponse est « une veuve », mais je ne la connaîtrais qu’à mon oreille car les filles du groupe se récrient, dans un féminisme à la mode qui veut imposer le politiquement correct. Et, sur le chemin, Françoise (jamais en mal de contradictions) se dit qu’il est en fait de plus en plus difficile d’être un homme aujourd’hui. Ce n’est pas faux, je crois que les hommes ont besoin d’être plus autonomes qu’auparavant, ce à quoi leur éducation ne les a pas tellement habitués. L’ascension sociale a privilégié les enfants peu nombreux, dont les mères nées dans les années 50 et 60 se sont plus occupés que les précédents, travaillant moins, valorisant les études. D’où l’immaturité affective de nombreux hommes, leur égoïsme d’enfant gâté. Mais, revers de la médaille, l’autonomie des hommes, lorsqu’elle existe, rend les femmes un peu jalouses. Elles voudraient jouer les mamans avec des garçons qui n’en n’ont plus besoin ! Le monde ne sera jamais parfait, que voulez-vous, il restera éternellement en demi-teinte, chaque bienfait ayant son mal fait. Il n’y a que dans l’utopie que tout va pour le mieux mais seule l’immaturité croit en son avènement ; être adulte, c’est justement savoir faire « la part des choses ».

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Nous revenons par un bassin au soleil, encombré quelques minutes d’un car de touristes braillards. Ils partent heureusement très vite, dégageant le terrain pour celles et ceux qui veulent se baigner. Malgré les moustiques, il y en a. L’eau est froide, à l’ombre depuis le matin, mais certains se laissent tenter, plus de garçons que de filles, d’ailleurs (la température, hélas, n’est pas féministe). Flotte dans le sous-bois des odeurs de plantes et de fermentation, un parfum moite, chaud, vibrant comme dans une serre.

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En revenant vers l’auberge commence le sempiternel échange cinéma entre filles – à chaque randonnée c’est la même chose. Ce genre de conversation est neutre, elle permet de donner ses préférences sans se livrer et surtout de zapper d’un film à l’autre sans jamais approfondir une quelconque réflexion. Cet échange – traditionnel depuis quelques années entre gens qui ne se connaissent pas – touche bien plus les femmes que les hommes et m’apparaît analogue à ce qui fait le succès des magazines pour coiffeurs : des quarts de page pour ne pas lasser, une seule idée par paragraphe, de préférence en émotion directe, en valorisant les valeurs les plus courantes et les plus conventionnelles.

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Nous achevons la boucle à l’auberge Gallega où un nouveau groupe de touristes nous a déjà remplacés. Orestino a repris le chemin de l’école en ce lundi. Il ne nous reste plus qu’à grimper dans la benne du camion pour rejoindre la route, puis un restaurant à touristes au sommet d’un piton. Les terrasses piaillent de jeunesse française communiste en villégiature, mêlées de cyclistes américains venant de l’Oregon. Les femmes paraissent de vieilles pies prêtes à médire de leurs voisins et les hommes se sont façonné un look d’anciens marines, tronche rasée impassible. Ces gens-là ne savent plus rire. Le service nous bourre de chou cru tomates et de bœuf bouilli aux patates. Pas de dessert mais des musiciens amateurs de dollars. Nous quittons Yubran – prénom inventé par sa mère et qui ne veut rien dire, selon l’intéressé – pour remonter dans le bus.

Sergio reprend aussitôt le micro, dont il a été sevré depuis deux jours pleins maintenant. Il nous dit que la région que nous quittons a été la dernière à résister à Castro, aidée « par la CIA » (le bouc émissaire facile de tous les malheurs de Cuba) et les exilés cubains de Miami (ce qui est probablement plus près de la vérité). La résistance a duré jusqu’en 1966. Il conclut sobrement : « ceux qui ont été pris les armes à la main ont été fusillés ».

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