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Pompéi de Paul Anderson

Plum plum péplum ! Revu XXIe siècle mais bel et bien péplum avec héros invincible et musculeux, amour impossible et victorieux, épreuves inouïes vite évanouies. La mode n’étant plus à la civilisation ni à la morale, les Romains sont les méchants qui ont massacré les gentils Celtes si délicieusement sauvages, les gens de Rome sont des gens de la capitale qui méprisent les bouseux de province, et le sénateur est un arrogant officiel qui ne se sent plus aucune probité face à la femelle qu’il convoite.

En face, Milo le Celte qui porte curieusement un nom gréco-latin (Kit Harington). Il a vu enfant son père tué à l’épée au combat et sa mère décapitée par le sénateur Corvus – qui signifie corbeau – (Kiefer Sutherland), alors tribun en Bretagne (l’actuelle « Grande » Bretagne). Fuyant sous la pluie dans la forêt, le gamin inoxydable est récupéré par un marchand d’esclaves qui le baffe, l’élève à la dure et le fait gladiateur. Le jeune homme, qui n’a plus rien à perdre, vainc sans problème tous les adversaires qu’on lui oppose car il est vigoureux et habile. Bardé de muscles comme d’une cuirasse, il manie l’épée courte des Romains comme personne.

Un imprésario des jeux plein d’ennui en province le voit combattre et l’achète pour l’arène. Il le produira à Pompéi, sa ville, où le cirque tient sa réputation intacte depuis un siècle. Sur le chemin, la colonne d’esclaves enchaînés en haillons voit un chariot s’embourber dans une ornière et l’un des chevaux de l’attelage s’écrouler en hennissant, blessé. Milo le Celte, qui aime les chevaux pour les avoir fréquentés quand il portait encore tunique et cheveux longs, demande qu’on le déchaîne pour achever l’animal. Sur les instances de la belle Romaine qui occupe le chariot, Cassia (Emily Browning), le bellator y consent.

Cassia est la fille d’un riche campanien promoteur immobilier qui veut bâtir une ville nouvelle à Pompéi avec un nouveau cirque et attend de l’empereur Titus qu’il l’encourage et le finance pour sa gloire. Mais ce dernier envoie un sénateur dans la lointaine province du sud à l’automne de l’an 79, au moment des Vinalia, la fête du vin – et ce sénateur est Corvus. Il est toujours flanqué de son âme damnée Proculus, soldat costaud et vrai Romain qui l’a aidé à mater la rébellion celte (Sasha Roiz). Corvus se moque de Pompéi, il y voit une occasion d’y faire de l’argent mais surtout d’obtenir contre sa participation au projet du père, la main de sa fille qui se refuse à lui et qui a quitté Rome pour le fuir.

Pour flatter le sénateur, le père fait venir les deux plus beaux esclaves gladiateurs comme décor érotique à la réception officielle du projet. Cassia revoit donc les muscles et l’amoureux du cheval qui lui avait tapé dans l’œil. Milo calme la jument qui a pris peur des signes avant-coureurs d’un tremblement de terre ; il la calmera de nouveau lorsqu’elle revient sans son palefrenier parti la débourrer le soir aux abords du Vésuve. Le volcan gronde comme si la débauche, l’orgueil et les méfaits des Romains devenaient insupportables aux dieux. Pline le Jeune le décrira, cité dès les premières images.

Corvus sénateur est jaloux de l’aura de Milo et exige de l’impresario qu’il le fasse combattre en premier aux jeux du cirque et le tue. Ce n’est pas ce qui était prévu car le bellator (qui a donné bellâtre) désirait garder le jeune homme pour Atticus, un gigantesque Noir (Adewale Akinnuoye-Agbaje), dans le dernier combat – attendu grandiose – entre deux montagnes de muscles rusées dont le prix sera en théorie la liberté. Telle est la loi romaine, mais qui peut y croire, opérée par des arrogants qui se croient tout permis ? Atticus s’en aperçoit très vite lorsqu’il se retrouve enchaîné à la colonne centrale du cirque, aux côtés de Milo, jouant avec leurs compagnons les Celtes rebelles contre une centurie de gladiateurs déguisés en soldats romains. Rejouer devant lui la victoire du sénateur Corvus sur la rébellion celte est destiné à le flatter et le chœur en rajoute lourdement (pour ceux qui n’ont pas compris).

Mais Milo et Atticus réussissent à résister, Atticus abat la colonne fait de mauvais plâtre armé (signe que le promoteur immobilier est véreux) et Milo parvient à briser l’aigle romaine. C’en est trop pour le sénateur qui, cette fois, impose sa volonté sans nuance : Cassia est renvoyée à la maison malgré son père et enfermée sous bonne garde, tandis qu’il ordonne à Proculus d’aller tuer le Celte. C’est à ce moment que le Vésuve, atterré, se réveille un peu plus et, quoique Corvus tente de récupérer les événements naturels en invoquant Vulcain, le cirque s’écroule (au sens propre et figuré) et les spectateurs des gradins fuient dans une panique indescriptible.

Le port est bombardé de boules de lave volcanique, un tsunami submerge toute l’avant-ville tandis que des cendres incandescentes commencent à dévaler des pentes du volcan dont le sommet explose dans un Grand-Guignol de fin du monde apprécié d’Hollywood. Milo part délivrer Cassia prise sous les décombres du toit de sa maison mais ne peut fuir et retourne au cirque chercher des chevaux. C’est là que Corvus reprend Cassia et l’enchaîne à son char avant de partir au triple galop pour quitter la ville. Milo les poursuit et réussit à les rattraper comme dans un western où l’Indien serait le gentil contre ceux de la diligence, tandis que Cassia se délivre toute seule. C’est au tour de Corvus d’être attaché à son char renversé, puis laissé là par un Milo curieusement magnanime à la vengeance des dieux.

Les deux amants fuient mais ils sont trop lourds pour un seul cheval et la nuée les rattrape. Fin tragique, montrée dès le début : deux amants ensevelis sous les cendres du Vésuve, unis dans un baiser éternel.

Le scénario est primaire mais l’action violente. Les effets spéciaux sont bien redoutables mais le Vésuve en fond de toile fait quand même un peu décor peint. Tout saute, tout explose, la vague engloutit tout et la nuée rattrape le reste. La Pompéi antique est bien reconstituée sur maquettes archéologiques mais le cirque a résisté, on le visite encore… Les caractères sont bien trempés et le spectateur le plus stupide n’a aucun effort à faire pour distinguer sans peine le bien et le mal. Reste le puritanisme anachronique des producteurs américano-germano-canadien qui drape les femmes comme sous Victoria et a grand peine à dénuder partiellement les hommes, même au combat. La musculature de Kit Harington aurait sans conteste mérité mieux et aurait justifié l’excitation d’Emily Browning qui paraît un brin rapide pour être vraisemblable. Mais, vous l’aurez compris, un péplum ne fait jamais dans la nuance depuis Ben-Hur, quand même bien meilleur malgré son âge.

En bref un film pour ados juste avant les boutons ou pour un primaire qui n’apprécie au cinéma que la romance, la bagarre et l’apocalypse. No future !

DVD Pompéi, Paul Anderson, 2014, avec Kit Harington, Emily Browning, Adewale Akinnuoye-Agbaje, Kiefer Sutherland, Carrie-Anne Moss, M6 vidéo, 1h41, standard €7.99 blu-ray €11.81

Pompéi, ce qu’il en reste, sur ce blog

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Valentin vendu comme esclave

Valentin fêtait le sexe chez les Romains ; il est aujourd’hui vendu comme esclave par les marchands du temple commercial. Des adolescents nus, symboles de l’énergie sexuelle, couraient jadis les rues et fouettaient les filles pour qu’ils procréent car il fallait profiter de l’été à venir pour bien nourrir les mères. Aujourd’hui, ils leur offrent une boite de petites pilules et de petits cœurs niais sur de petites cartes roses (car elles ont déjà la bleue, l’orange, la grise, la noire dans le café, et parfois la verte si elles sont assurées ou immigrées aux States). La seule qui manque, c’est carte blanche.


Le romantisme est venu après Rome et, avec lui, l’idéalisme du grand amour fusionnel pour l’éternité – comme si la vie entière ne suffisait pas déjà. C’était au temps pudibond de l’après révolution politique et de la vraie révolution industrielle qui fit quitter la nature agreste pour s’entasser dans les taudis des villes. Promiscuité et labeur encourageaient à se défrustrer sauvagement, d’où l’appel à « la morale » des bourgeois bien-pensants, accessoirement croyants, effarés de tant de foutre et de gosses pullulant. Le jour de Valentin était pour eux celui des Cendres. Ils réactivaient de la Bible tout ce qui contraint, ignorant volontairement tout ce qui encourage l’accouplement par volonté de cacher ce sein qu’ils ne sauraient voir.

L’histoire a passé, la société du spectacle est née avec le cinéma d’abord, la télévision ensuite et le phénomène des chanteurs enfin, le tout désormais relié par Internet via le téléphone mobile. Elle a fait de l’amour une marchandise. On s’achète un look dans les boutiques de fringues, on file le grand amour (en fait la baise torride) sur le modèle des acteurs, on divorce et trompe aussi vite que dans les films pour rester à la mode.

Les filles se veulent plus égales que les garçons pour compenser leur histoire d’avant droit de vote-divorce-droit au chèque-pilule-avortement et j’en passe. Les garçons, plus timides car plus regardés par la société et à qui l’on demande plus, restent parfois entre eux, à la mode gaie servie par le cinoche et les boites de nuit, ou baisent ici ou là comme les footeux dont ils font des idoles (petite tête, grosse queue).

Alors, puisqu’il faut bien vanter « l’amour », le parer de sentiment ou même d’estime pour masquer le sexe sous-jacent qui ne fait pas « bien », le spectacle a inventé « la » saint Valentin. Ni celle des Romains, ni celle de l’Eglise, mais celle du marchand.

Pauvres adolescents, galvaudés par la société narcissique. Pauvre Valentin, esclave réduit à trimer pour vendre des fringues et des cadeaux, lui qui courait libre dans les rues de Rome jadis…

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Chinois de Polynésie

Gaston Tong-Sang, un temps maire de Bora-Bora, a été Président de Polynésie, « pays d’outre-mer » français. Il est d’origine chinoise. Tout comme en Guyane, les Chinois tiennent le commerce entre leurs mains. A Papeete, mais aussi dans les bourgs, à Tahiti comme dans les îles, le magasin qui alimente, qui chausse et qui habille, c’est « le Chinois ». Il ouvre son magasin dès 5 heures, à l’aube, et le ferme vers 19 heures, une fois la nuit tombée.

Les Chinois sont arrivés en 1856 pour travailler dans une plantation de coton sur Tahiti. Mais c’est en 1865 que l’immigration chinoise devient importante, quand les Cantonais débarquent en nombre pour le coton et le café. En 1873, conséquence de la fin de la guerre de Sécession, la plantation de coton tahitienne fait faillite mais les Chinois sont restés. D’autres immigrants arriveront dans les années 20 et deviendront les premiers négociants et commerçants. Ce n’est qu’à la fin des années 60 que la Métropole accordera progressivement leur naturalisation aux Chinois installés en Polynésie. Ils se sont depuis intégrés à la population locale par des mariages.

chinois des plantations polynesie

Cette minorité d’origine chinoise devient un enjeu géopolitique. L’allégeance des petits États polynésiens à Taïwan est battue en brèche par la Chine populaire. Pour étendre son influence dans le Pacifique, celle-ci n’hésite pas à annuler les dettes de ces micro-états en échange d’un vote à l’ONU contre Taïwan. La Chine propose d’envoyer ses touristes si ces pays répondent à ses critères : hôtels chinois, personnel chinois, nourriture chinoise. Cette diplomatie « de carnet de chèque » irrite l’Australie et la Nouvelle-Zélande. L’argent taïwanais tend à être remplacé par l’argent chinois. Les États en faillite de la région tendent à devenir le terreau d’une nouvelle idéologie et de toutes sortes d’attitudes nouvelles. Les Maoris arrivés en Polynésie venaient de Taïwan, dit-on… Et si la Chine, « propriétaire de Taïwan », venait à réclamer ces îles où ont abordés les valeureux piroguiers, comme faisant partie intégrante de sa zone d’influence ?

La culture chinoise contamine les croyances des îles. Ma Chinoise me prévient : « attention aux 1er et 2 novembre. – Pourquoi ? – Le 1er novembre, ça va encore, c’est la fête de tous les saints. Mais si tu veux aller au cimetière de l’Uranie voir les illuminations des tombes, attention à toi ! – Pourquoi, ça se passe vers 18 h et ce n’est pas loin de chez toi ? – Une enfant de 10 ans a été violée sur une tombe lors de ces cérémonies. – J’ai beaucoup plus que 10 ans et je ne suis pas peureuse. – Je t’aurai prévenue. – D’accord, je tiendrai compte de ton avertissement. Mais le 2 novembre, que se passe-t-il ? – Nous, les Chinois, nous ne sortons pas de chez nous car il y a des esprits partout. Je n’irai pas me baigner à la mer ! – Ah, bon ? Notre fête de Ka-san, nous la faisons dans le cimetière à midi car les esprits sortent le soir et la nuit ; mais ils demeurent présents tout le temps : ma belle-mère, qui était catholique, faisait son lit le matin et n’y touchait plus de la journée, surtout elle ne s’y asseyait pas ! – Mince alors, moi qui n’ai qu’un canapé-lit, vais-je devoir rester debout toute la journée ? Et mon genou droit qui ne me porte pas trop, que vais-je faire ? – Cela, c’est ton problème, mais je t’aurai prévenue… »

Dimanche 5 novembre, lever à 5 h, comme tous les dimanches, marché, retour chez moi pour la douche et le café. Puis ma Chinoise vient me chercher pour filer au cimetière chinois de Arue, pour fêter Ka-san avec ses trois frères. Les Chinois fêtent Ka-san deux fois dans l’année, une fois aux alentours de la Toussaint et la seconde vers avril, suivant le calendrier lunaire. Nous avons rendez-vous à 8h au cimetière. Les trois frères et leur famille arrivent, les bras remplis de paquets. Les tombes des parents sont déjà couvertes de fleurs. Ces tombes chinoises sont toutes construites avec un toit plat qui en protège deux ou trois à la fois. Les plus riches font installer un toit pentu recouvert de tuiles vernissées vertes ou orange. Leurs tombes sont recouvertes de marbre. Les autres les laissent carrelées de blanc. La femme est enterrée à gauche, l’homme à droite. Tous regardent la mer, adossés à la montagne. Si l’on ne voit pas la mer, il faut un plan d’eau. Ce cimetière est une colline donnée aux Chinois par le roi Pomaré.

chinois cimetiere polynesie

Pour Ka-san, il faut égorger un poulet, en recueillir le sang et laisser tomber plusieurs gouttes sur un papier blanc que l’on posera sur le dosseret de la tombe. Cela prévient le mort qu’on vient lui rendre visite. Le poulet est ensuite cuit entier, le foie sorti de l’abdomen et cuit en même temps. Il est dressé sur un plat avec les ailes collées aux flancs, le cou tordu et cuit de manière à ce que la tête regarde le ciel. Le sang du poulet a été cuit comme pour faire un boudin, et conditionné en un disque rond d’environ 5 cm de diamètre. On dispose trois verres de vin rouge (et du bon !), trois bols de riz et trois paires de baguettes, puis le plat où repose le poulet, avec un morceau de porc, de préférence du cochon de lait pour faire bonne mesure. Tout cela afin que les morts puissent se restaurer. Certains amènent le cochon de lait entier et des pommes rouges, tout est rouge. Chacun fait selon sa richesse. Un paquet de biscuits fourrés de confiture rouge, des fruits rouges, du thé « noir » (appelé « thé rouge » en Asie) complètent les libations.

Une jardinière remplie de sable sert à planter les bâtons d’encens allumés que chacun des participants aura, dans ses mains jointes, agité plusieurs fois en direction des tombes tout en murmurant une prière. On allume des bougies rouges que l’on plante dans la jardinière aux côtés des bâtons d’encens. La fumée se répand dans l’air comme après une manif à Paris, quand les flics ont balancé leurs gaz lacrymogènes.

Pendant que les hommes s’affairent à préparer ce « repas », les femmes et les enfants ouvrent des paquets de billets, les tournant en grosses fleurs. Ils ouvrent d’autres sachets enveloppés dans des journaux sur lesquels figurent les mots « femme » ou « homme ». De ces paquets sortent des habits de papier, des pantalons, des vestes pour les hommes que l’on reconnaît à ce qu’elles sont boutonnées devant, des vestes pour les femmes boutonnées sur le côté, des petits chaussons chinois noirs, des chapeaux noirs pour les hommes. Les vêtements femme seront posés, puis brûlés dans le chemin bordant la tombe sur le côté gauche, ceux des hommes posés puis brûlés sur le côté droit. Sur les habits, on pose tous les billets de banque et on met le feu à tout cela. L’un des frères avait amené deux bâtons au cimetière, je me demandais à quoi ils allaient servir : eh bien, ils ont servi d’instrument pour faire en sorte que tout brûle entièrement. Il ne doit rester que des cendres que les vivants laisseront sur place et que le vent emportera à son gré. Vu le nombre de billets de banque partis en fumée, les ancêtres devaient être satisfaits. Eux partis, la prospérité demeure !

Comme les familles chinoises sont étendues, nous sommes allés sur d’autres tombes après celle des parents. Le même cérémonial a été accompli pour la grand-mère. Les autres parents ont reçu des fleurs, des bâtonnets d’encens et des prières. Mais, sur la tombe de la grand-mère une fois tout brûlé, frères et sœurs lui ont annoncé qu’elle devrait dorénavant se joindre aux parents directs pour le cérémonial de l’an prochain ; il n’y aura plus qu’une cérémonie commune pour les ancêtres. Tout est dit en hakka, mais on m’a traduit.

L’un des frères m’a confirmé qu’avant, les Chinois laissaient toutes les victuailles sur les tombes et s’en retournaient à la maison. Mais les Polynésiens guettaient et venaient voler la nourriture des morts une fois les vivants partis. Désormais, les Chinois remportent toute la nourriture chez eux pour la consommer en famille.

Hiata de Tahiti

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Camilla Läckberg Le tailleur de pierre

camilla lackberg le tailleur de pierre
Une enfant est morte et la petite ville suédoise de Fjällbacka est en émois. Sara la rousse n’avait que sept ans. Certes, elle était bizarre, survoltée, jalouse de son petit frère à peine né, instable, ne tenant pas en place. Elle était étiquetée TDAH par l’éducation nationale, répertoriée Asperger par les psys. Mais devait-elle mourir ? Retrouvée dans la mer, on l’a crue noyée dans l’eau glacée pour s’être aventurée trop près du bord ; l’autopsie révèlera qu’elle avait dans les poumons de l’eau douce avec des traces de savon et de cendres… Et contrairement à l’image de couverture, elle n’avait pas les seins nus.

Qui a pu faire le coup dans une petite ville paisible de la côte ou presque tout le monde se connaît ? Au risque de passe-droits et de favoritisme lorsqu’on est flic et que l’on joue aux cartes avec un éventuel suspect. Les soupçons se portent sur un voisin irascible, mais la mégère qui l’affronte n’est pas plus claire. Curieusement un autre Asperger, surdoué logique incapable de ressentir les émotions et d’entretenir des relations sociales humaines, est isolé dans sa cabane, ne vivant que pour coder des jeux vidéo avec force massacres et sang versé. Il a vu la petite fille en dernier.

L’enquête piétine car d’autres cas de cendres enfournées de force dans la bouche d’enfants petits surviennent. Patrick, inspecteur aux manettes dans un commissariat toujours dirigé par le vaniteux paresseux Mellberg, content de lui, affronte ses propres contraintes personnelles. Il est en effet père depuis peu d’une petite fille, Maja, avec sa compagne Erica. Cette dernière, écrivain, est épuisée par la goulue qui la tète et fait face, avec la fin d’hiver suédois, à une dépression post-natale. Elle flanque le bébé dans les bras de son père dès qu’il rentre de sa longue journée de boulot. Pas simple de se concentrer sur sa tâche d’enquêteur dans ces circonstances.

fillette rousse

Mais c’est ce qui fait le charme des romans policiers de Camilla Läckberg : elle mêle les faits divers réels dont elle s’inspire avec une imagination féconde et avec ses propres expériences d’écrivain dans une petite ville, maman elle-même de très jeunes enfants. Ce qu’elle écrit est donc plus réel que le réel et en apprend beaucoup sur la société suédoise.

Notamment sur les névroses nées de l’autoritarisme et du puritanisme passé. Des chapitres alternés évoquent en effet les années 1930 où les grands-parents de certains protagonistes plantent la mauvaise graine de la haine et de la maniaquerie meurtrière. Sara ne sera pas la seule à payer de sa vie et les relations humaines se révèlent bien plus compliquées que les apparences. Le fils de bedeau intégriste a-t-il tué sa propre fille, lui qui n’a pas d’alibi pour l’heure du meurtre ? Sa belle-mère a-t-elle dit la vérité lorsqu’elle accuse le fils Asperger voisin de voyeurisme ? Un réseau pédophile signalé par un autre commissariat est-il la clé de l’affaire ?

Ce troisième opus Läckberg est l’un des mieux réussi. Il captive le lecteur par ses rebondissements autant que par la psychologie de chacun. Il séduit par l’émotion pour les enfants soumis à la brutalité des adultes comme par la construction habile de l’intrigue. Il renseigne sur le tréfonds sociologique suédois, bien plus austère et rigide que le nôtre, malgré sa morale laxiste bien plus sexuellement libérée des années 70. Les meurtres d’aujourd’hui trouvent leur origine loin dans le passé en ces pays du nord où le long hiver fait ruminer à l’envi ; pas de crime passionnel perpétré sur le moment dans un coup de sang, comme dans les pays du sud. Cette étrangeté fascine.

Commencez ce Läckberg, vous ne le lâcherez qu’à regret.

Camilla Läckberg, Le tailleur de pierre, 2005, Babel noir poche 2013, 593 pages, €9.99

Les romans policiers de Camille Läckberg chroniqués sur ce blog

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