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Le système démocratique

N’avez-vous pas noté combien régime démocratique, économie de marché et méthode expérimentale en sciences font – toutes trois – système ?

L’ensemble ne fonctionne comme un tout lorsque ces trois pôles sont activés. Qu’un seul vienne à faiblir et c’est l’entier qui se grippe. Un système est une combinaison de parties qui se coordonnent pour fournir un résultat d’ensemble. L’analogie avec la cybernétique s’arrête là : nous parlons de relations humaines, pas de mouvements de pièces mécaniques. Le « système démocratique » est né de l’histoire, par tâtonnement successifs, il a évolué dans le temps sous la poussée de forces internes, et il s’est établi par son succès à faire coexister les groupes humains. Son histoire se poursuivra car nul système humain n’est jamais stable. Mais ce tripode fait la force de la démocratie non pas comme seul blabla, mais comme système pratique.

En Birmanie, malgré sa puissance, la junte militaire n’a pas gardé pas le pouvoir : cela a pris le temps mais était inscrit dans le mouvement des choses. Aucune incantation en disant cela, mais l’analyse du système des trois fonctions de Georges Dumézil : le savoir, le politique, l’économique. Aujourd’hui, le savoir birman est figé (parce que traditionnel) mais souple et ferme (le bouddhisme est adapté à la modernité) ; le politique était rigidifié, fort en apparence, mais avec le seul soutien de l’emprise économique ; or cette emprise a été sapée par… la Chine, autoritaire elle aussi mais qui a besoin de l’ouverture birmane pour assurer son débouché sur l’océan Indien, son hégémonie politique sur l’ASEAN et plus globalement sa respectabilité internationale.

dumezil trois fonctions

Analysons la genèse de la démocratie. Elle est très ancienne, née en Grèce plusieurs centaines d’années avant notre ère ; elle a été pratiquée ailleurs que dans le monde méditerranéen, notamment par les Vikings, inventeurs du parlement. Mais la démocratie n’est pas le seul régime qui ait existé, pas même en Occident. L’aspiration démocratique a ressurgi à la Renaissance, de la redécouverte des textes antiques et du dégoût pour les guerres de religions. Cela au moment où l’essor du commerce encourageait « les » franchises et libertés et que les Grandes découvertes ouvraient le monde et les esprits. Il a fallu deux siècles pour que cette aspiration sorte des cénacles intellectuels pour faire pénétrer ses ‘Lumières’ parmi le peuple – et aboutir aux révolutions qu’on connaît.

Mais ce régime de libertés, plus égalitaire, qui a rendu les citoyens plus responsables, aurait-il pu naître sans la hausse du niveau de vie ? Hausse qui a permis l’accumulation et la diffusion des connaissances, la circulation des marchandises et des hommes. Ce niveau de vie meilleur a rendu ainsi possible de penser à autre chose qu’à sa propre subsistance journalière. A pu surgir alors la conscience des contradictions sociales de plus en plus criantes entre les castes aristocratique et cléricale et tout le reste du Tiers-état. C’est bien le commerce qui a poussé les Anglais à négocier la Grande Charte et les bourgeois de Paris à brûler les listes de privilèges. C’est probablement le commerce qui fera changer le régime chinois – peut-être en douceur si tout va bien, mais inéluctablement. C’est le divorce entre l’enrichissement dû au commerce et les blocages de la société qui a causé les printemps arabes, malgré la triste fin qu’ils connaissent sous les coups de boutoir du fondamentalisme régressif et la peur des petites gens qui se réfugient en islam pour fuir la modernité.

Le négoce est né du goût d’entreprendre et de mesurer son succès par les bénéfices, mais aussi de la demande de produits « exotiques » et de l’intérêt mutuel des échanges. Demande issue du désir sans fin de goûter ce qui se fait ailleurs, hors de l’étroit horizon. La recherche des « épices » a poussé aux Grandes découvertes, tandis que la technique était sollicitée afin d’aider le travail. La science moderne est née de cette double exigence. Son essor a été encouragé alors que les idées faisaient reculer les croyances toutes faites, en général religieuses.

Tout apparaît lié : la méthode expérimentale dans les sciences est le pendant de la revendication démocratique dans les gouvernements, comme du goût de risquer et d’entreprendre en production et commerce. Il s’agit toujours de « libertés » revendiquées et exercées :

1. pour découvrir des choses nouvelles et les tester ;
2. pour donner son avis personnel et solliciter celui des autres en ce qui concerne le bien commun ;
3. pour fabriquer ou aller chercher des produits demandés, alimenter le désir pour en proposer de neufs, jouir des échanges mutuellement avantageux entre pays.

Si le régime politique n’est pas défenseur de la liberté personnelle, qui osera découvrir des terres nouvelles ou aller contre les dogmes reconnus ? Ce fut le drame de l’Église de s’accrocher à ses croyances, tout comme celui du régime soviétique, ou encore le statu quo jusqu’à récemment entre bouddhisme birman et la junte ; c’est encore aujourd’hui le cas de pays comme le Japon, trop consensuel et socialement contraignant pour susciter chez ses citoyens l’innovation – ou la France, dont le régime quasi monarchique et la société très hiérarchique encouragent peu l’initiative. Pourquoi penser contre le consensus ? Pourquoi entreprendre quand on va « tout vous prendre » ? Pourquoi ne pas plutôt « servir l’État » ou le keiretsu avec pour contrepartie salaire régulier, statut établi, chômage évacué et retraite assurée ?

A l’inverse, c’est bien la diffusion des sciences, de leur méthode, des informations libres, qui encourage la démocratisation une fois un certain niveau économique atteint : voyez la Chine rouge et Internet, le parti communiste chinois et les technologies étrangères, le peuple chinois et les échanges avec l’extérieur. Tous les régimes autoritaires réfrènent la liberté des informations – qui est la base même de la science -, ou la liberté des échanges – qui est la base même de la fortune, donc du pouvoir. Voyez hier la Birmanie de la junte et l’Iran d’Ahmadinejad ou l’Irak de Saddam Hussein. Ce pourquoi, en l’état, je ne signerais PAS le traité de libre-échange transatlantique (TAFTA) : la transparence y est proscrite. Si la démocratie est la transparence pour débattre, pas question d’accepter le droit du plus fort ou du plus riche – américain. Opposons la force à la force, pour faire accepter la transparence !

Offrir des biens sur un libre marché c’est encourager l’émulation par la concurrence, susciter des désirs nouveaux. Il apparaît comme le seul engrenage qui engage à chercher encore et à inventer toujours. Certes, la mise en spectacle est un moyen d’offrir du neuf aux désirs, sans innovation de produit, incitant Guy Debord à évoquer une société devenue folle. Mais, chacun a pu s’en apercevoir : les gens ne sont pas idiots – ils apprennent. Nulle publicité ne pourra leur faire élire telle lessive ou tel personnage politique, ni leur faire croire longtemps que la terre est plate !

De même, ne croyons pas, dans notre narcissisme d’époque, que « la mode » ait été créée par ladite « société du spectacle » ! Regardez plus loin, vers la « société de Cour » qui sévissait sous l’Ancien Régime et dont Norbert Elias a étudié le processus de « civilisation des mœurs ». Le capitalisme moderne s’est adapté à la masse – il n’a pas créé la mode. C’est bel et bien la démocratie comme régime politique qui a créé la masse égalitaire des acheteurs. Tocqueville l’a fort bien montré pour l’Amérique il y a un siècle et demi.

Envie Alain Ducasse

Car le marché est une chose mais l’économie n’est pas tout, surtout dans les pays dont le niveau de vie est au-dessus du seuil de subsistance. Nulle liberté ne va sans règles car tout système construit sa propre organisation, par petites touches. Ni dans les sciences, ni sur les marchés, ni dans les régimes démocratiques, la liberté n’est jamais absolue. Car alors prévaudraient soit le relativisme impuissant du savoir, soit le droit du plus fort en politique, soit l’anarchie économique (qui est la fin du faire-société).

Mais édictez trop de règles et vous rendrez le système inerte, bouffi et impotent :

1. la recherche somnolera, confite en mandarinat d’un côté – et bon vouloir pour distribuer les crédits de l’autre ;
2. la production s’enlisera, malthusienne pour l’emploi et pour l’investissement, soucieuse de minimiser tout bénéfice, préférant innover ailleurs ;
3. la démocratie s’effacera devant la technocratie, la ploutocratie ou la partitocratie.

N’est-ce pas l’immobilisme institutionnalisé qu’a connu la France ces 40 dernières années, qui se trouve ainsi malheureusement décrit ?

Car régime démocratique, économie de marché et méthode expérimentale en sciences font système… Touchez à l’un et vous touchez à l’autre. Ce pour quoi la recherche est si peu financée en France, pays peu démocratique au fond et hostile « par principe » catholique romain à l’économie de marché.

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El Niño le retour

El Niño se confirme en Polynésie pour 2015, attendu de « modéré à fort ». La mer est à hauts degrés et va le rester jusqu’à la saison chaude 2015-2016.

Rappelons que ce petit garçon, nom par lequel les Péruviens nomment l’Enfant Jésus, est un phénomène climatique attesté depuis le 16ème siècle.

L’oscillation australe environ tous les 3 ou 4 ans, due à la modification du trajet des vents alizés, apporte de l’eau chaude à Noël sur les côtes sud-américaines. La montée des nuages sur le Pacifique font pleuvoir de façon torrentielle au Pérou tandis que les cyclones balayent la Polynésie et que l’Indonésie connait la sécheresse.

el nino

Les températures mensuelles de surface de l’océan sont déjà plus élevées qu’au cours de la saison 2014-2015, égales ou supérieures à 28°9 C. La température de surface de la mer dans la boîte Niño 3.4 affiche une hausse de + 1.6° C. Tous les climatologues s’accordent à dire que l’océan Pacifique équatorial présente des conditions d’un El Niño. D’après Météo France la Polynésie sera soumise, pendant la saison chaude et cyclonique allant de novembre à avril aux impacts de ce phénomène. L’intensité est annoncée modérée à forte (pour le moment), les précisions ne pourront être apportées qu’à la fin de la saison fraîche.

Un rappel des souvenirs El Niño en Polynésie : En 1997, le phénomène El Niño avait atteint une amplitude exceptionnelle et c’était poursuivi en 1998. Début novembre 1997, le cyclone tropical Martin a frappé l’atoll de Mopelia puis passa à l’est des Australes. Ce Martin est responsable de la mort de 9 personnes sur l’atoll de Bellinghaussen submergé par la marée de tempête.

Fin novembre 1997, le cyclone Osea passe au nord des Australes, à l’est de Rapa, provoque des dégâts à Bora, mais c’est à Maupiti qu’il frappe le plus fort avec 95% des infrastructures de l’île détruites.

Le dernier cyclone ayant frappé la Polynésie est Oli, pendant un épisode El Niño en février 2010, le bilan faisait état de un mort, un blessé grave, six blessés légers, 4 813 personnes évacuées et 374 habitations détruites ou endommagées essentiellement dans l’archipel des Iles Sous le Vent. Prudence donc pendant la prochaine saison chaude !

robbie madison surf en moto

Cela n’a pas empêché un crossman australien de surfer – à moto – la vague de Teahupo’o ! Robbie Madison, c’est son nom, a 34 ans ; il est le seul à avoir osé et réussi cet «exploit » avec (pour les spécialistes) une KTM 250 munie de palmes (!) lui permettant de se maintenir à flot. Peut-être les puristes du surf n’apprécieront pas cette « performance ». Le sponsor était la marque DC Shoes. Le photographe pour immortaliser la chose était Tim Mc Kenna. Une vidéo a été (évidemment) tournée sur les sites de Papara et Teahupo’o.

[Où est la beauté de la glisse en surf dans cette machinerie brutale de ce Mad ? Où serait son « exploit » sans la vidéo pour le montrer ? Le narcissisme contemporain ne cherche pas à tester ou dépasser les limites, il vise avant tout à se faire voir. Nous sommes dans la société du spectacle où tout ce qui n’est pas mis en scène et diffusé n’existe pas. / Note Argoul]

Hiata de Tahiti

Le site de la météo sur le phénomène climatique El Niño

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Claude Simon, Le palace

claude simon le palace
Un ex-étudiant revient dans un port espagnol et revit ses souvenirs éclatés de la guerre civile en autant de bulles d’impressions plus ou moins grossies. Comme souvent chez Claude Simon, l’ensemble est plus ou moins réussi. Certaines pages captivent, malgré les phrases interminables et la ponctuation délaissée du système « nouveau roman » ; certaines pages ennuient tant qu’elles incitent à sauter des paragraphes entiers pour une lecture diagonale.

Seuls les experts se délecteront de la prose alambiquée de Claude Simon ; j’avoue qu’à de nombreux moments elle me rebute. La non-réédition de ce livre depuis 1962 – toujours disponible en « édition originale » – montre combien l’illisible est peu populaire. Écrire pour faire une œuvre ? certes, mais l’écriture expérimentale se condamne elle-même à l’impasse.

L’auteur a vécu deux semaines de la révolution espagnole lorsqu’il était jeune, à Barcelone aux mains des anarchistes, en 1936. Il ne lui reste en mémoire que des journées incohérentes, qui semblent s’exalter elles-mêmes au spectacle de leur représentation. Nous sommes déjà dans l’univers des intellos, dont les « grands principes » ne s’appliquent en rien à l’humanité exploitée ou souffrante, mais exclusivement à l’image morale que se donne leur bonne conscience. La société du spectacle commence avec les actualités filmées et les affiches de propagande.

Ce pourquoi le récit met en scène quatre hommes sans nom, désignés uniquement ès qualité : l’Américain (cynique mais adulte), l’Italien (qui n’est mâle qu’avec son fusil), le Maître d’école (apparatchik parfait bureaucrate sans âme), et le Chauve (qui n’existe que par son uniforme). Le narrateur est « l’Étudiant », autrement dit personne : un naïf venu apprendre.

Il ne retient rien de sensé mais seulement des sensations, rien de raisonnable mais la folie du conducteur la nuit dans les rues de la ville, rien de logique mais l’anarchie des anarchistes, grandes gueules et piètres organisateurs d’une « révolution » qui reprend avec eux son sens premier : le retour à la même place.

hotel colon barcelone 1936

Au centre se place le chapitre sur les funérailles (grandioses) d’un capitaine révolutionnaire (depuis longtemps oublié). Avant et après, deux chapitres d’assassinats, l’un raconté, l’autre soupçonné (comme pour étayer ce néant par leur inanité). Enfin le chapitre premier descriptif et le chapitre dernier symbolique.

Cette construction fait tourbillon ; en émanent des sensations mais le tout manque de souffle, comme si la trame en était trop légère. L’auteur colle sa loupe de temps à autre sur un objet ou une réalité, décrivant de la façon maniaque propre au « nouveau roman » par volonté de ne pas nommer. Est-on aux racines du déni – propre aux intellectuels français – dans ce style années 60 ? Nommer serait bloquer, « pas d’amalgame » ! crient les impuissants de la pensée quand ils ne savent pas quoi dire. Car, pour la révolution, tout est déjà vu et le récit éclaté se coule simplement dans le cours éclaté des choses. L’auteur revient à son point de départ comme les révolutionnaires replantent un régime autoritaire.

La mémoire sollicitée ici est visuelle, sensorielle, obsessionnelle. Telle cette femme entraperçue nue à la fenêtre de l’hôtel, entre deux rideaux qu’elle ferme ; femme fragmentaire, sans logique, uniquement constituée d’un bras, sein, d’une jambe, d’un pubis, sans vue d’ensemble. Ou cette affiche de propagande d’un homme nu saisi au nombril, brandissant un fusil, des chaînes brisées à chaque poignet, le torse musclé émacié, image sur laquelle l’auteur revient maintes fois comme si elle devait signifier.

Mais personne ne fait l’histoire, chacun n’en a que des impressions ; elles-mêmes ne restent que par bouffées du sensible dans la mémoire. C’est ce que veut traduire l’auteur de façon biscornue et impressionniste. Comme l’on se demande où est Dieu dans la profusion détaillée d’un retable baroque, on peut se demander où est la révolution dans ces détails grossis. La réponse apparaît claire : nulle part. Dieu est ailleurs et la révolution une illusion. Le rêve anarchiste avorte car comment un anarchiste peut-il organiser un État ?

Un roman somptueux et illisible…

Claude Simon, Le palace, 1962, éditions de Minuit, 230 pages, €17.25
Claude Simon, Œuvres 1, Pléiade Gallimard 2006, 1583 pages, €63.50
Les œuvres de Claude Simon chroniquées sur ce blog

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Clément Rosset, L’objet singulier

clement rosset l objet singulier
Représenter le réel c’est le doubler, non seulement le répliquer en lui donnant un sens, mais le fausser en le dépassant, le rendant indésirable, has been. André Breton et les Surréalistes : « Rien de ce qu’ils voient n’étant unique, rien n’est non plus réel ; d’où il s’ensuit que tout ce qu’ils voient est spectacle et pur spectacle, sans garantie aucune de la part du réel censé s’y produire » p.14.

Dans ce petit live, Clément Rosset analyse comment le réel est dévié jusqu’à être nié et comment il ressurgit, improbable, dans les objets singuliers que sont le rire, la peur, le désir, le cinéma et la musique. Notre société qui nie le réel depuis Platon jusqu’à Heidegger en passant par la Bible, Hegel, Marx et Freud, se voit et agit comme une société du spectacle. Le réel se doit d’être reconstruit pour avoir un sens – mais chacun sait que ce sens n’est au fond qu’illusion.

Un développement sur la notion d’identité est particulièrement d’actualité. L’identité est à la fois ce qui est sans égal (non identique donc bien réel) et ce qui est égal à autre chose (identifiable par une représentation). « Ainsi s’explique (…) l’éternelle souffrance quant à l’identité dont témoignent au fil des jours telle revendication individuelle, régionale ou nationale : ignorant que toute identité est par définition en souffrance – en attente d’être pensée -, l’individu ou le groupe attribue son manque d’identité à une pression extérieure (…) par une demande de ‘prise en considération’ qui ne saurait pourtant jamais être plus qu’un succédané de la visibilité réelle et immédiate à laquelle il aspire » p.21. Voilà qui est profond : à nier le réel, on encourage l’image ; et cette image, toujours à construire, frustre l’individu ou le groupe par son flou, engendrant un ressentiment envers les autres, boucs émissaires commodes de l’absence de lucidité…

Plus un objet est réel moins il est « identifiable », mais plus aussi le « sentiment » du réel est intense. « L’objet réel est en effet invisible, ou plus exactement inconnaissable et inappréciable, précisément dans la mesure où il est ‘singulier’, c’est-à-dire tel qu’aucune représentation ne peut en suggérer de connaissance ou d’appréciation par le biais de la ‘réplique’ » p.15. Ce qu’on appelle destin ou fatalité n’est que le caractère existant du réel, au hasard et sans raison. Seule l’allégresse, cette approbation sans condition du réel ici et maintenant, absence de manque indifférente au futur, permet de supporter le savoir, l’irruption du réel sans fard qui est insupportable.

Parmi les objets singuliers, le comique où le réel dément sa représentation, la peur qui est danger imaginé et sans appel (à l’inverse de la crainte pour un danger réel), le désir qui n’est pas pour un objet réel (contrairement à l’appétit) mais pour sa représentation, son statut, le prestige qu’il confère : « Sancho copie Don Quichotte, mais Don Quichotte copie Amadis, et ainsi de suite à l’infini » p.46, mais quand même indice de la richesse inépuisable du réel dont on voudrait jouir en entier, le cinéma en ses styles fantastique ou réaliste, enfin la musique.

Rosset consacre 64 pages sur 111 à la musique. L’objet musical n’imite rien, elle est une forme libre, le musicien « apporte son réel avec lui » p.61, il crée du « réel à l’état sauvage » p.63. « Toutes les créations humaines fonctionnent sur le modèle de la duplication, de la mise en représentation d’un déjà existant, c’est-à-dire du double. Sauf la musique, qui est incapable de se mettre en image, étant à elle-même son propre modèle » p.63. Et qui a un effet reposant puisqu’elle « réduit au silence toute autre réalité », et jubilatoire puisqu’elle révèle « que tout y est prodigieux en tant simplement qu’il existe » p.87. La musique est art de démiurge, créer matériellement sa propre réalité.

Si le matérialisme intégral selon Lucrèce est « rien d’autre que des atomes et du vide », il ne peut exister ni événement, ni histoire (reconstructions a posteriori), ni sens, ni raison – rien que matière. « Raison pour laquelle l’expression de ‘matérialisme historique’ est une contradictio in terminis, et Marx non un matérialiste mais un hégélien, c’est-à-dire un idéaliste » p.95. Nous n’en doutions pas, au vu de l’écart expérimenté entre les mots de la théorie marxiste et les choses de la pratique communiste durant un siècle. Le matérialisme admet la simplicité du monde, sans instance extérieure au monde pour lui donner un quelconque sens. Au grand dam des pauvres humains qui voudraient bien, par désir, retarder ce qui leur déplait ou fait mal, comme ces catastrophes (irruption brutale du réel) ou la mort (qui termine toute existence).

Admettre le réel, quelques philosophes le font, Leibniz par la félicité, Spinoza par laetitia (joie), Nietzsche par l’ivresse dionysiaque et Rosset par l’allégresse : « soit une approbation de l’existence qui consiste à estimer, sinon contre du moins indépendamment de toute raison ou bien-fondé, que le réel est ‘suffisant’ – c’est-à-dire se suffisant à lui-même et suffisant en outre à combler toute attente concevable du bonheur » p.98. Savoir tragique mais pas seulement, amour de la vie, du monde et de soi mais pas seulement. « Car le secret du monde, c’est justement le monde : la somme de toutes les explications désirées ne sauraient mieux faire que, dans l’hypothèse optimale, coïncider avec le réel qu’elles prétendent expliquer » p.109.

L’écriture de Clément Rosset, probablement influencée par le style de Heidegger qu’il cite souvent, est plus lourde que dans ses livres précédents. S’il ne jargonne pas, n’usant pas de termes abscons pour initiés, la tournure des phrases n’a pas cette courte simplicité qui fait son habituel charme. Il reste que cette œuvre est une étape importante dans l’exploration de l’ontologie du réel (tout ce qu’il y a et aura jamais de réel existant), opposée à l’ontologie classique (différenciant être et exister). Ce qui est un véritable air frais dans le fatras philosophique du siècle qui vient de s’écouler.

Clément Rosset, L’objet singulier, 1979 augmentée 1985, éditions de Minuit, 111 pages, €14.00

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Ian McEwan, Sous les draps

ian mcewan sous les draps

Difficile de rendre compte d’un recueil de treize nouvelles, d’autant que celui-ci en incorpore deux en un. Disons que le thème général est l’amour, plus vaste que la sexualité mais qui le contient. Le sexe doit conduire à l’amour, pas l’inverse – tel est le mantra des années 1970, après l’explosion coïtale de mai 68 un peu partout dans le monde développé.

Désirs, pulsions, explorations, expériences, fantasmes, frustrations, masochisme, délire : tout ce fatras daté post-68 vient de la psychanalyse, fort à la mode en ces années de faillite du socialisme réalisé. Les bobos d’époque délaissent le marxisme des années 50 pour le retour du refoulé à la Wilhelm Reich et autres incitateurs du primal. Il s’agit de se satisfaire, toujours déçu du grand amour – le fusionnel à la Scarlett O’Hara.

Le premier jet de l’auteur est frais, tragique et humain. Géométrie dans l’espace voit un mari agacé de sa moitié la faire tout simplement disparaître grâce à une nouvelle dimension de la physique, redécouverte dans un manuscrit du grand-père. Économie familiale met en scène un ado – 14 ans – initié au sexe par son ami looser Raymond dès 12 ans, et qui veut expérimenter la baise ; il ne trouve rien de mieux que de jouer au papa avec sa petite sœur ravie de jouer maman. Le dernier jour de l’été est peut-être la plus belle des nouvelles du recueil, elle dit la solitude de l’orphelin, de la grosse fille délaissée, du bébé lâché par sa jeune mère coureuse, et du tragique qui en résulte. Bande à part est drôle, la nouvelle se moque, comme McEwan adore le faire, de ces bobos qui jouissent de mettre en scène le sexe avec des couples tout nus, les font mimer le coït en rythme, et qui s’aperçoivent – misère de l’art brut – que le duo le mieux rythmé, le plus agréable à regarder dans la bande, est en train… de vraiment baiser ; une fois la chose achevée, les deux sont virés, mais la « pièce » des théâtreux apparaît pour ce qu’elle est : un show de société du spectacle, rien de vivant ni de durable… en bref de « l’art contemporain » narcissique et égoïste.

fille sein nu entrevu

La suite des nouvelles est plus sombre. Papillons fait le récit d’un viol pédophile d’un solitaire tourmenté avec une fillette pakistanaise insistante. Conversation avec un homme-armoire dit l’enfermement dans le fantasme du ventre maternel. Premier amour derniers rites conte l’expérience d’un très jeune couple ouvrier (« 17 ou 18 ans ») qui baise comme on fait la vaisselle – jusqu’à découvrir le drame d’une rate pleine qui gratte le mur au point de devoir la tuer ; finalement, la vie est autre chose que la baise, non ? Masques dit la perversité d’une vieille actrice, tante qui prend en main le fils orphelin de sa sœur, 10 ans, et le fait se déguiser en soldat puis en fille, adorant le caresser ; jusqu’à ce qu’une invitation mette le quiproquo au centre avec l’irruption d’une copine du gamin qui lui ressemble beaucoup. Pornographie conte l’obsession égoïste de la baise par un jeune homme pas futé et atteint de chaude-pisse ; les deux infirmières qu’il baise tour à tour se vengent au scalpel. Réflexions d’un singe captif raconte une vraie vie de singe, l’indifférence de sa maîtresse, le désir qu’il en a. Morte jouissance est le fantasme d’un divorcé trois fois avec un nouveau mannequin qu’il choisit en vitrine, habille de fourrure, raconte sa journée, baise à satiété – et qui est toujours d’accord… jusqu’à ce que le chauffeur soit soupçonné de séduction ! Sous les draps montre un père divorcé revoir sa fille tout juste pubère et son amie naine ; de fil en aiguille, d’agaceries en peurs nocturnes, le trio finira sous les draps. Psychopolis s’exporte à Los Angeles, où un Anglais frustré a du mal a s’acclimater aux permutations de couples homo, hétéro, pédo, et aux jalousies et drames d’un milieu fermé sur lui-même.

Tout est donc sexe, mais l’acte est un prétexte à évoquer l’amour. Celui, au fond, qui hante tous les désirs ; le seul qui puisse épanouir l’acte sexuel et ses auteurs en même temps. Une leçon de philosophie pour la génération bobo qui croyait se « libérer » en s’enchaînant aux lits, en dominant les femmes ou les enfants, en mimant en public le coït, en vivant jusqu’au bout ses fantasmes égoïstes – sans aucun égard pour les autres, jamais.

Ian McEwan, Sous les draps et autres nouvelles (First Love Last Rites, In Between the Sheets), 1975-1991, Folio 1999, 403 pages, €7.79

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Anne Perry, L’inconnue de Blackheath

anne perry l inconnue de blackheath
L’empressement des éditions 10-18 à publier, l’année même de sa parution anglaise, le livre en français et en poche montre combien Anne Perry est appréciée de son public d’amateurs. Il faut, certes, aimer ces longs romans où l’atmosphère compte plus que l’action, aimer la sociologie historique et se plonger dans l’Angleterre victorienne fin de siècle (le 19ème), aimer les personnages devenus familiers que sont Pitt, Charlotte, Emily, lady Vespasia, Narraway et Stoker. Bien loin, donc, de ces étudiants issus de « prépas » qui croient « aimer la littérature » (expérience personnelle en jury) en ne citant… qu’Harry Potter.

L’inconnue de Blakcheath est une jeune femme retrouvée morte et mutilée dans une carrière juste derrière la maison de Dudley Kynaston, inventeur naval pour l’armée et détenteur de secrets d’État. Est-ce la femme de chambre de sa femme, dont la ressemblance est forte ? L’enquête établit tant bien que mal qu’il ne s’agit pas d’elle, lorsqu’un second cadavre de jeune femme aux mains soignées mais présentant les légères traces de brûlure des lingères est retrouvé au même endroit. Cela devient « embarrassant » pour Dudley, membre de la haute société, en une époque où tout scandale est fatal aux relations sociales comme à tout poste officiel.

Qui en veut donc à Kynaston ? Un député à frasques pose la question à la Chambre ; Pitt est pressé par un conseiller du Premier ministre de faire la lumière, ses origines sociales modestes lui attirant un mépris affiché. Y aurait-il quelque intérêt personnel à mettre Pitt, chef de la Special Branch, sur la touche ?

L’enquête de police est ingrate, il faut avancer pas à pas, interroger tout le monde au risque d’impolitesse, n’affirmer qu’avec preuves… Thomas Pitt ne serait probablement pas à la hauteur sans sa femme Charlotte toujours prête à l’aider, sa belle-sœur Emily qui s’ennuie mais introduite dans la bonne société, sa tante Vespasia intelligente et non-conventionnelle, et lord Narraway l’ancien chef de la Special Branch. On ne travaille pas bien tout seul, c’est une équipe qui gagne ; vérité et société ne font jamais bon ménage.

Outre les descriptions détaillées des robes des dames et des intérieurs familiaux confortables, bonbonnières pour se garder du climat et du mépris social en ces temps impitoyables, Anne Perry fait prendre conscience de la place (inférieure) des femmes, de la situation de classe (due à la seule naissance) et de l’importance primordiale accordée au qu’en dira-t-on. Un « gentleman » doit rester en toutes circonstances égal à lui-même, protecteur envers la gent femelle, préservant tous les mineurs (femmes, enfants, domestiques) des choses graves de l’existence. D’où la gêne immédiate de toute conversation directe, l’émotion à fleur de peau envers tout écart et le scandale absolu que signifie le crime pour les apparences d’une société tout entière portée au décor.

Le 20ème siècle croit avoir inventé la société du spectacle, comme si le monde commençait avec les intellos qui l’ont théorisée dans les années 60. Anne Perry nous montre qu’il n’en est rien, et que le siècle victorien n’avait rien à apprendre du storytelling politique, de l’euphémisme social ni de la raison d’État !

Le lecteur ne voit rien venir et le finale est bien élaboré. Un grand roman d’Anne Perry, ce qui constitue une performance au bout d’une longue série, L’inconnue de Blackheath constituant le 29ème.

Anne Perry, L’inconnue de Blackheath (Death on Blackheath), 2014, 10-18 2014, 383 pages, €7.98

Les autres romans d’Anne Perry chroniqués sur ce blog

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Christian Salmon, Storytelling

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Le storytelling est l’art de raconter des histoires. Ou plutôt de mettre en récit un produit, une entreprise, un personnage, une guerre, une politique… Il n’est pas anodin que cette nouvelle façon de présenter les choses soit apparue au début des années 1990, alors que l’Internet prenait son plein essor. La lecture écran engendre d’autres habitudes que la lecture papier : survol, attirance pour les images, les résumés, les messages courts, zapping, activisme de l’hypertexte.

L’exposé exigeait, avant Internet, d’être logique et de convaincre par la raison. L’exposé a désormais laissé la place au conte. Ce n’est plus la logique qui est sollicitée, mais la passion, les instincts. La faculté de raison ne vient qu’ensuite, à la fin, comme happy end : bon sang, mais c’est bien sûr ! L’entrepreneur, le commercial, le financier, le politicien, le propagandiste vont convaincre en racontant des histoires. Ce peut être bon ou mauvais, suivant que l’on met en conte une réalité où que l’on raconte des craques. Christian Salmon, chercheur sur le langage au CNRS, analyse ici les deux faces du nouveau paradigme.

Tout commence avec les entreprises, dont la fonction est de vendre. La publicité, hier centrée sur le produit, se consacre désormais à produire des histoires sur les produits, des images de la marque. Car il faut donner envie à des clients de plus en plus imprévisibles et volages, du fait de la société tout entière. Le changement s’accélère parce que la technologie court devant, que les pays sous-développés émergent, que l’emploi exige de s’adapter et de bouger. Une interaction se forme entre l’infrastructure matérielle de l’existence et la superstructure du comportement et des idées sur le monde. Comme toujours, les États-Unis sont en avance, ils montrent la voie. Les consommateurs deviennent des participants.

Dès l’année 2000, le marketing « n’a plus seulement pour ambition de promouvoir les bienfaits de la société de consommation, il veut produire une société nouvelle, un autre monde » p.40. Les clients citoyens ont autant besoin de croire en leurs marques et en leurs politiciens que les Grecs à leurs mythes. Apple, Microsoft ou Facebook sont des religions, dont les croyants sont les plus zélés prédicateurs. Tout politicien ambitieux sait qu’il vaut mieux mettre en récit les valeurs que parler du programme. L’idéologie, cette fabrique de mythes, est aux anges – et les communicateurs aux manettes.

C’est George W. Bush avec Carl Rowe qui inaugure la série, le président Reagan en précurseur. En Europe, Tony Blair et Nicolas Sarkozy vont reprendre avec succès la méthode. Nous pouvons même aller jusqu’à penser que si la popularité de François Hollande est si basse, c’est parce qu’il use encore de la vieille communication du temps de Mitterrand, sans mise en récit de son action, sans un beau conte distillé pour la politique de son gouvernement.

Évidemment, Ésope le disait déjà, la langue est la meilleure et la pire des choses. Il en est de même pour le storytelling. Cette technique de mise en dynamique d’un message, du passage de chiffres ou d’arguments à une belle histoire émotive et entraînante, peut dériver vers la manipulation. Ce fut le cas pour la guerre en Irak, où le conte du Bien et du Mal a été actionné avec l’accusation fausse des armes de destruction massive. Ce fut le cas pour la politique avec l’industrie du mensonge, l’infotainment (information-divertissement) et la création de sa propre réalité – détachée du réel.

Le divorce entre les citoyens et leurs politiciens n’a jamais été aussi grand parce que le storytelling a été utilisé à outrance, suscitant aussitôt son antidote : la désintoxe, la déconstruction, le persifflage, voire la théorie du complot. En revanche, les marques s’en sortent plutôt bien, entre saga et conte de fée.

L’art de raconter des histoires est au cœur du lien social. On ne fait société que par le symbolique, dont les mythes sont les grands vecteurs. Tout politicien avisé fait du storytelling sans le savoir, comme De Gaulle avec le mythe de « tous résistants », Sarkozy avec « travailler plus pour gagner plus », Mélenchon avec « place au peuple » ou Le Pen fille avec « la voix du peuple, l’esprit de la France ». Ces messages totalitaires, qui sollicitent les instincts et les passions plus que la raison, mettent la politique cul par-dessus tête. Wagner voulait un opéra total, comme l’était selon Nietzsche la tragédie grecque – ou comme les religions du Livre le veulent en leurs messes et prédications. Il s’agit de faire taire la faculté de raison pour fusionner le collectif en groupe manipulable, selon cette psychologie des foules si bien instrumentée au XXe siècle.

Un bon petit livre pour comprendre, donc agir, dans la société du spectacle.

Christian Salmon, Storytelling – la machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits, 2008, La Découverte poche, 251 pages, €9.03

L’auteur de cette note a passé plusieurs dizaines d’années dans les banques. Il a écrit ‘Les outils de la stratégie boursière’ (2007) et ‘Gestion de fortune‘ (2009). Il se consacre désormais aux chroniques, à la formation et à l’enseignement dans le supérieur.

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Yukio Mishima, Une soif d’amour

mishima une soif d amour

Kimitake Haraoka a 25 ans lorsqu’il publie cette œuvre sous le pseudonyme de Yukio Mishima. L’histoire d’une femme têtue, romantique et violente qui pourrait reprendre certains traits de sa grand-mère. Car Mishima, même s’il n’a jamais officiellement franchi le pas de la transgression, est homosexuel. C’est dire le regard d’entomologiste qu’il pose sur la gent féminine en butte aux désirs sans limites. Tout le contraire des garçons, jeunes animaux pleins de vie, qui vont où leur désir du moment les pousse – sans plus. Etsuko fait tout un plat de l’Hâmour (comme disait Flaubert pour s’en gausser) ; Saburo vit l’accouplement dans l’instant et la sensualité au quotidien, sans voler plus haut que la glèbe.

Etsuko est femme de la ville, mariée à un prétentieux, fils de paysans promu et devenue veuve car elle n’a pas su attiser le désir de son époux. Saburo est un jardinier inculte (avec l’humour Mishima de cet oxymore), aux services de la famille du patriarche à la campagne depuis la fin de son école primaire (vers 14 ans). Yakichi est le modèle autoritaire, égoïste et grondeur du mâle traditionnel japonais, directeur d’une société de transport revenu passer sa retraite dans son domaine des champs où il règne sur la maisonnée de ses fils et belles-filles. Yakichi prend chaque soir la veuve Etsuko, qui se laisse faire mais n’en projette pas moins sur le jeune Saburo, 18 ans musclés et hâlés, ses fantasmes d’amour idéal.

Amour au sens occidental, romantisme impossible dont le Japon d’après-guerre s’entichait volontiers. Le Japonais est resté plus nietzschéen que rousseauiste ; il est pragmatique, proche de la nature, du naturel. Contre ces valeurs nouvelles de la ville, venues de l’étranger par l’occupation américaine et par la mode, qu’Etsuko et le couple de son beau-frère incarnent à leurs manières. « C’est un monde factice », dit Yakichi, « dans ce monde factice, il n’est rien qui vaille de sacrifier sa vie » p.106. « Kensuké et Chieko (…) n’avaient aucun préjugé moral et s’en glorifiaient mais, à cause de cette attitude, ils ne jouaient toujours qu’un rôle de spectateur dénué de tout sentiment d’équité » p.153. Mishima donne ici la parfaite définition de la société du spectacle, que Guy Debord se vantait d’avoir inventée.

nageur japon

A cette affectation des sentiments, Saburo s’en sort par l’ignorance animale et Etsuko par la passion de la jalousie portée au paroxysme. Elle n’aura de cesse de détruire ce bonheur de l’instant du jeune homme ; de le manipuler jusqu’à ce qu’il croie que le mieux serait de baiser, alors qu’elle hurle au viol – puis le tue d’un coup de pioche !

La liberté de l’animal qui se meut naturellement dans le monde, est brimée par les conventions idéalistes de la mode venue de la ville. Etsuko, femme aigrie et rapetissée par son existence, ne peut supporter la grande santé du jeune homme dont elle admire la poitrine par la chemise ouverte, ou le teint doré de la peau lors d’une fête. « Comme si tout son corps était un hymne à la nature et au soleil, chaque pouce de sa personne, lorsqu’il était en train de travailler, semblait déborder de vie exubérante » p.214.

Le tragique naît de ce contraste entre le jeune homme et la femme mûre, entre la campagne et la ville, la nature et la culture, le spontané et le factice, le concret et l’idéalisme.

Mishima a des antennes pour saisir ces passions qui s’entrechoquent, ces caractères qui s’emportent, chacun suivant son chemin – incompatible. L’amour à l’occidentale, à la mode de la ville, conduit à la folie. Celle des grandeurs et celle de l’impossible.

Etsuko est un beau personnage de Phèdre japonaise qui ensorcelle le lecteur.

Yukio Mishima, Une soif d’amour, 1950, traduit de l’anglais par Leo Lack, Folio 1987, 256 pages, €6.27

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Leonarda et la secte morale qui pourrit la gauche

Ce n’est pas le premier exemple, mais le plus emblématique : une famille rom kosovare ayant épuisé tous les recours du droit, est expulsée selon les lois en vigueur. On peut certes contester le fait que la police fasse irruption dans un voyage scolaire pour emmener une jeune fille devant ses camarades, mais la loi est la loi. Pourquoi l’avoir votée ou soutenir le gouvernement de gauche qui l’applique en toute connaissance de cause, si c’est pour s’élever contre ? Pourquoi avoir abrogé une circulaire Sarkozy – par ce qu’elle émanait de Sarkozy – qui enjoignait aux préfets d’éviter ce genre d’arrestation ?

C’est alors la mise en branle des grosses caisses médiatiques des « lycéens et collégiens » en grève dans les beauxbos quartiers parisiens – quelques milliers seulement, notons-le – sur des centaines de milliers. Lycéens et collégiens que la gauche morale loue d’être quasi adultes en manifestant contre « le racisme » des expulsions d’immigrés illégaux – mais à qui elle applique le terme « d’enfants » quand il s’agit de Leonarda. Est-on vraiment « enfant » à 15 ans, âge de la jeune fille ? Peut-on célébrer la maturité des grévistes de 15 ans et refuser la maturité à des élèves de 15 ans face aux réalités légales d’une expulsion ? « Sanctuariser l’école » est quelque chose de ce déni. La gauche morale veut protéger les mineurs jusqu’à les infantiliser ; ne sait-on pas qu’en Autriche et dans quelques autres États, les mineurs de 16 ans ont le droit de vote citoyen ? Tollé en France contre cette idée. Pourtant le monde a changé – mais la gauche morale (comme les cathos tradis) refuse de l’accepter. Cachez ce sein que je ne saurais voir ! Qu’on applique la loi, mais loin des yeux et du cœur !

Doisneau 1978 Paris Rivoli les tabliers

Quelle hypocrisie… Les médias se frottent les antennes, jouissent de tous leurs canaux, ça fait du buzz, de l’info, coco ! Peu importe la loi, l’émotion suffit, la désinformation aussi : ne pas confondre Leonarda Dibrani (née soi-disant en Italie : mais où sont les preuves ?) avec Leonardo di Caprio, acteur glamour qui périt dans le naufrage d’une Europe à la technique trop sûre d’elle-même. La gauche morale en profite pour attiser ces divisions qui font le sel de la politique française et les désastres habituels des élections. Continuez, moralistes de gauche, vous aurez Le Pen en première ligne dans les votes en série de l’an prochain !

Mais après tout, cela vous conviendrait sans doute ? Enfin le Mal incarné, le Fascisme établi, vous pourriez vous draper dans la grande Morale pour faire la leçon à tout le monde, comme vous aimez si bien le faire. Car vos idées émotionnelles sont respectables, mais doivent être discutées : vous n’avez pas le monopole du Bien, ni celui du Juste. La démocratie est un forum où tout est sur la table, débattu en commun. Vous n’êtes ni plus dignes, ni meilleurs que les autres, même ceux qui votent Le Pen. Chacun a le droit de s’exprimer et les idées sont souvent le masque d’autres intérêts. N’est-ce pas votre idole préférée, Karl Marx, qui a mis ce phénomène au jour ?

Votre antiracisme, votre pitié pour les expulsés illégaux (et dans le cas Leonarda d’un père violent qui refusait tout travail), votre agenouillement devant les immigrés, nouveaux prolétaires de votre avenir radieux – tout cela est de l’idéologie. Le communisme s’étant effondré avec les réalités soviétiques, maoïstes, castristes et polpotienne, vous avez du trouver une nouvelle religion en urgence. Pourquoi pas l’antiracisme ? Ce terme vague accumule tout ce qui est impérialisme, colonialisme, exploitation, mépris… Bien sûr que nous sommes contre le racisme, tout comme vous – mais pas comme vous. Car il est votre illusion de faire de la politique, alors que vous ne faites RIEN. Cet opium du peuple de gauche permet d’enfumer les citoyens tandis que les VRAIS problèmes sont ailleurs : dans le chômage, la désorganisation de la dépense publique, l’empilement des bureaucraties parasites, l’excès d’impôts et de règlementations qui tuent l’initiative, la fuite des entreprises. Mais contre ces maux, vous ne vous indignez pas.

Agiter la morale sur l’expulsion d’une illégale de 15 ans, c’est médiatique, ça fait un « beau » sujet émotionnel – mais c’est politiquement superficiel et médiatiquement épidermique. Qui parlera encore de Leonarda après Noël ? La télé a besoin de sujets sans cesse nouveaux et de héros sans cesse plus sexy. Votre morale antiraciste masque votre absence de tout projet politique pour la cité. Vous vous contentez de crier votre indignation, mais que votez-vous de concret pour le bien-être de vos concitoyens ? Que proposez-vous pour intégrer les Roms, pour accueillir votre part de la misère du monde – mais pas toute ? Vous restez dans le show médiatique, votre antiracisme est un divertissement de la société du spectacle. Rappelons que, dans la société du spectacle, les citoyens ne sont plus acteurs mais spectateurs. Il leur faut alors des illusions d’agir pour le Bien alors qu’ils n’ont aucune prise concrète sur la réalité des rouages de pouvoir et des privilèges sociaux existants. L’industrie du show les amuse pour qu’ils laissent la paix aux vrais décideurs.

Le progrès moral aurait-il remplacé le progrès social ? Le profond désir de sécurité d’une génération soixantuitarde vieillissante, qui a raté sa révolution et s’en veut, engendre dans les faits une bureaucratisation d’État, l’exigence de garantie des statuts et de l’emploi, les corporatismes, la peur de tout changement. La moraline de gauche est l’impérialisme médiatique de l’indignation. C’est-à-dire, au fond, une impuissance masquée sous les grands mots, le masque idéologique de la réalité des privilèges jacobins, des zacquis menacés. Car la jeunesse se lève, moins grandiloquente et nettement plus pragmatique, nourrie des techniques de l’information et de la communication depuis tout petit, nageant dans la globalisation comme vous n’avez jamais su le faire, bobos confits dans votre génération gâtée.

Nous écoutons les gémissements de l’impuissance, et nous sommes effarés. Ces jobs perdus sur le fumier de la répugnance à s’adapter, ce refus de la productivité exigée d’un tiers-monde qui émerge, n’est-ce pas cela qui est à réformer plutôt que faire revenir tous les illégaux expulsés selon toutes les voies du droit ? Que vaut le droit s’il est sans cesse bafoué par les indignations partisanes ?

La gauche morale apparaît comme une secte nuisible à la gauche apte à gouverner. L’on s’étonne que le Président lui ait fait une concession cynique en autorisant « pour raison d’humanité » la seule Leonarda de 15 ans à revenir à l’école en France – mais pas sa famille. Quelle est cette nouvelle religion morale qui impose ainsi son émotion à la loi ? N’est-ce pas dévaloriser la citoyenneté que d’affirmer souverainement qu’il y a de grands mots émotionnels au-dessus des lois rationnelles ? Et si c’est le cas, pourquoi avoir vilipendé et méprisé ceux qui manifestaient contre le mariage gai ? Eux aussi se battaient pour que la loi reste inférieure aux convictions de leur religion – ce qui n’est pas notre idée. Ou pourquoi avoir défendu la loi contre le voile dans les lieux publics, puisque c’est par une conviction semblable au-dessus des lois humaines, que les filles se couvrent la tête ? « Écrasez l’infâme ! » disait Voltaire lors de toute intervention. Il visait les curés ; nous visons aujourd’hui la gauche morale, intolérante, sectaire, qui veut imposer sa conception du Bien à toute la société via les amuseurs à son écoute.

Nous sommes de ceux qui préfèrent les sociétés pour lesquelles l’opposition est un service public et non un crime moral. Car la moraline fait le lit de l’agacement, et l’agacement fait le vote extrémiste. A trop vouloir imposer son idéologie, le risque est de voir renverser la table.

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Tropisme

En rajouter nuit à sa cause : trop de pub tue la pub, trop d’impôt tue l’impôt, trop de morale tue la morale.

Le coup d’arrêt à la pub de Free a moins fait chanceler Google que les publivores, dont le délire finit par lasser sur les écrans du net. Il n’y a plus de travail dans l’industrie et tous les étudiants veulent être soit fonctionnaires, soit « dans le marketing ». Mais trop d’encarts sur les ordinateurs finissent par agacer sérieusement. Ils vous barrent l’accès au texte, ils clignotent sans vergogne pour vous empêcher de lire autre chose qu’eux, ils s’imposent soi-disant pour vous « servir ». Rien de plus importun au restaurant qu’un serveur qui n’arrête pas de tourner autour de vous : pareil sur écran. Altavista et Lycos ont disparu parce qu’ils avaient forcé sur la pub. Mais c’est qu’il est « tendance » de renier la radio et la presse au profit de la télé et du net. Toute la publicité se recentre sur le nouvel outil de communication car les magasins coûtent trop cher en loyer et frais de personnel, surtout les charges sociales empilées sur l’entreprise et jamais remises à plat par les technocrates de Bercy et les députés confortablement installés dans le fromage public. Virgin et Surcouf disparaissent, la Fnac bat de l’aile… Mais croyez-vous que le « trop » recule ? Chacun garde sa courte vue, comme ces ouvriers du Livre surpayés pour les rares heures travaillées qui, à force de grèves et d’avantages zacquis, ont scié la branche sur laquelle ils étaient assis. Plus de presse à imprimer, plus d’emplois.

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L’impôt, c’est bien, mais trop d’impôt tue l’impôt. Vous pensez ce que vous voulez de Gérard Depardieu. Je le trouve moi-même gonflé, enflé, démesuré. Il fut un beau Danton, un risible Obélix. Mais quand le symbole du révolutionnaire et du Français moyen filent à l’étranger parce qu’ils ont l’impression de payer pour les autres – ceux qui sont incapables de gérer avec raison, rigueur et économie l’argent public – il y a question. Depardieu est un boulimique agaçant, certes, mais il a tourné dans 200 films et en a produit 5, il a créé plusieurs entreprises. Qu’il parte avec pertes et fracas n’est pas bon pour la France. Pour son image. Pour la soi-disant justice que voudrait faire régner François Hollande. Un président « normal » commence par imposer tous les citoyens (et pas seulement ceux qui ne votent pas socialiste) ; par les imposer « normalement » (la norme en Europe est de 50%, pas de 75%), avec un discours « normal » (qui n’accuse pas une catégorie entière, « les riches » ou « les patrons », comme s’ils étaient une « race » à part) et une action « normale » qui inclut les entreprises dans la lutte pour l’emploi (et pas les exclut à coup de mépris et de vengeance fiscale).

Si « normal » voulait dire « mesuré » dans la bouche du candidat… Car rien n’est moins sûr ! La normalité était ce que réclamaient les gouvernements du socialisme réel, dans ces pays de l’Est où le formatage des esprits était la vertu des ingénieurs des âmes au service de l’État-parti. « Moi, président de la République »… on verrait ce qu’on allait voir ! Et on voit, jour après jour, que la morale bat la campagne, mais s’ignore dans les ors. Elle est pour les autres, rarement pour soi. Pourquoi nommer un militant socialiste à la tête du CSA ? Pour « normaliser » l’information ? La « moraliser » pour faire du « service public » le serviteur des gens au pouvoir ? Mitterrand l’avait fait et Edwy Plenel justement dénoncé. Hollande, qui veut faire du Mitterrand, le fera-t-il jusque dans ses mauvais côtés ?

Trop de pub, trop d’impôts (car trop d’étatisme), trop de morale. L’excès était, selon Roland Barthes, la particularité du « petit-bourgeois ». Il voyait dans le catch, sport tout entier pour la galerie, où les prises sont d’autant plus spectaculaires qu’elles ne font pas mal, la quintessence du mythe petit-bourgeois. L’esbroufe, la société du spectacle, la mise en scène narcissique de soi. « Ceux qui ont la plus grosse », disaient alors les gens. Les « trop », disaient il y a peu les ados. Les petit-bourgeois au pouvoir, dira-t-on aujourd’hui.

Nous sommes gouvernés par des « trop » : ne pas s’étonner de la « réaction » qui monte – dans le peuple. Les riches ont le moyen d’aller ailleurs, pas ceux en-dessous du revenu médian. Pourquoi est-ce toujours la gauche qui fait monter le Front national ? Ne serait-ce pas l’expression aujourd’hui de la « lutte des classes » où le petit-bourgeois ne veut renverser le grand bourgeois que pour s’imposer au prolétaire ? Sauf que le prolétaire n’a plus d’emploi et bientôt moins de prestations sociales.

Attention, le cave se rebiffe !

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Ryû Murakami, Raffles Hotel

Article repris par NousLisons.fr

Le roman est tiré d’un film du même nom, ce qui est bizarre puisque d’habitude c’est l’inverse. Mais l’auteur a été fasciné par l’actrice principale. Il est parti de là, l’imagination stimulée. A l’arrivée, le roman n’a rien à voir avec le film, sinon la trame de l’histoire. Son personnage central reste une femme, mais différente disons-le tout net : à enfermer…

Ryu Murakami Raffles hotelMoeko joue constamment un rôle, même dans ses rêves. Elle est l’incarnation parfaite de « l’actrice », la robotisation perfectionnée du rôle. Elle fait de la vie une jungle où elle est parfois sangsue, parfois plante carnivore. En tout cas vénéneuse, incapable de partager une quelconque émotion. Son obsession est de se faire prendre (seulement en photo) par un milliardaire ex-journaliste durant la guerre du Vietnam. Mais elle n’est jamais contente du résultat, l’appareil ne pouvant combler ni satisfaire ce trou noir à l’intérieur d’elle-même.

Karoya, le photographe, est désabusé et surtout usé. La guerre l’a vidé comme une sangsue. Il s’enfuit à Singapour pour échapper à la mante religieuse Moeko. Mais elle finit par le retrouver, après avoir usé l’inoxydable jeune homme de service, Takeo, intelligent et bien fait, qui sert une agence de voyages.

Le Raffles Hotel, à Singapour, sert de décor suranné à cette tempête psychologique entre les trois, tous éprouvant les limites de l’humain. Moeko ne serait-elle pas après tout une extraterrestre déguisée comme dans la série télé, tête de lézard sous visage masque ?

L’auteur a d’excellentes expressions telles que : « une voiture de collection, un coupé blanc du genre à faire mouiller la culotte de bonheur à une jeune merveille du monde du spectacle qui a eu son premier avortement à treize ans, s’est arrêtée devant moi dans un crissement de pneus » p.106. Premier avortement à 13 ans, ça vous dit quoi sur le premier rapport sexuel ? Le spectacle, c’est ça. Le happening comme on disait autrefois, l’événement, la provocation, le coup médiatique.

En 14 chapitres, Ryû Murakami entrelace les visions des personnages, chacun parlant à la première personne. Cela donne quelques répétitions, qui rendent bien le côté obsessionnel du caractère Moeko mais permettent des points de vue décalés, peut-être plus « objectifs », sur le sujet de la photo. Une réflexion en abyme sur les méandres féminins et l’aliénation de la société du spectacle, où quiconque n’est pas acteur n’est au final… rien.

Ryû Murakami, Raffles Hotel, 1989, traduit du japonais par Corinne Atlan, Picquier poche 2002, 207 pages, €6.27

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Nietzsche et les poètes

Dans la seconde partie de Zarathoustra, le chapitre « Des poètes » intervient après « Des savants » et avant « Des grands événements ». Nietzsche aimait les poètes, leur nom vient du grec ‘poien’, faire. Ils sont, comme les prophètes, des créateurs de monde. Or, que sont les poètes devenus ? Nous sommes au 19ème siècle et les poètes sont « toujours attirés vers le pays des nuages ». Ils se veulent médiateurs, mais « les poètes croient toujours que la nature elle-même est amoureuse d’eux. » Superficiels, sciemment hermétiques, vaniteux et fumeux, les poètes sont des « menteurs ». « Un peu de volupté et un peu d’ennui : c’est ce qu’il y a encore de meilleur dans leurs méditations. »

« Et puisque nous savons peu de choses, nous aimons de tout notre cœur les pauvres d’esprit, surtout quand ce sont de jeunes femmes ! » Nietzsche mêle ici astucieusement la référence à la religion (« mixture empoisonnée ») et la galanterie (prédilection poétique pour l’Hâmour comme aurait dit Flaubert). « Heureux les pauvres d’esprit, parce que le Royaume des cieux est à eux », s’écrie l’Évangile, privilégiant ainsi la foi aveugle et obéissante au questionnement de la raison. Nietzsche s’élève contre cette aliénation qui mêle peur de l’au-delà et ressentiment envers l’ici-bas. L’« Esprit » détaché de la matière est une fumeuse illusion – ce n’est pas parce qu’on peut faire un nom d’un mot dans la langue allemande qu’il en devient chose réelle par cela même ! « Depuis que je connais mieux le corps – disait Zarathoustra à l’un de ses disciples – l’esprit n’est plus pour moi esprit que dans une certaine mesure ; et tout ce qui est « impérissable » n’est que symbole. » L’homme n’est pas dieu et ce qu’il pense ne saurait être l’alpha et l’oméga ; la « vérité » n’est toujours que partielle et d’époque… « Dans une certaine mesure ».

Ce que confirme Zarathoustra par cette phrase-clé : « Il y a longtemps que j’ai vécu les raisons de mes opinions. » Les trois mots de la subordonnée sont fondamentaux dans la philosophie nietzschéenne – surtout dans leur subordination. L’homme commence non par « être » (tel un dieu qui n’a ni commencement ni fin), mais par « vivre » (avec un début, une fin et une histoire entre les deux). Tout ce qu’il pense vient donc de sa « vie » : ce qui signifie son existence ici-bas et maintenant, entouré de sa famille et dans son milieu, intégré dans une société particulière et une histoire contingente. Ses « raisons » ne sauraient donc être ni « absolues » ni « éternelles » ; ses raisons sont plutôt « vécues ». Les causes de sa pensée résident dans l’existence que l’homme a menée. Ses « opinions » (l’état actuel de sa pensée) ne sont donc qu’une conséquence d’exister ici-bas dans le maintenant et d’une personnalité particulière. Les opinions sont dans le temps historique – pas dans l’éternité. Elles changent, ce qui est normal pour un être humain puisque sa condition change. Zarathoustra : « J’ai déjà trop de peine à garder mes opinions ; et beaucoup d’oiseaux s’envolent. »

Ce pourquoi « Zarathoustra lui aussi est un poète » : comme tous les poètes (et prophète), il ment. « Nous savons trop peu de choses et nous apprenons trop mal : il faut donc que nous mentions. » Le mensonge n’est pas la volonté de nuire, mais l’illusion que chacun se donne à lui-même. Le poète est le contraire du savant qui – « dressé pour la connaissance » – remet en cause à tout moment « sa » vérité par la méthode expérimentale. Oh, certes, cette « méthode » n’est qu’humaine, donc faillible et partielle ; elle ne donne pas « la » vérité puisque nous savons bien que la science avance toujours et que les théories les mieux établies ne résistent guère à la succession des tests. Mais la méthode est la seule lanterne qui éclaire la nuit humaine. Par approximations et corrections, l’homme parvient à s’en sortir et à rendre utiles ses connaissances.

Les poètes, eux, se contentent de « baudruches multicolores » et ils les appellent « Dieux et Surhommes ». Où l’on voit que Nietzsche se moque de lui-même en plaçant le surhomme à l’égal des dieux de fiction. Le surhomme n’est qu’un symbole du désir d’aller plus loin, de poursuivre l’évolution humaine dans l’avenir. « Je suis d’aujourd’hui et de jadis ; mais il y a quelque chose en moi qui est de demain, et d’après-demain, et de l’avenir. »

Or quand le sage montre la lune, l’imbécile regarde le doigt. « L’esprit du poète veut des spectateurs » ; il ne vise pas à susciter le désir de se dépasser ou à entraîner, mais se complait dans l’histrionisme (notre ‘société du spectacle’). « En vérité, leur esprit lui-même est le plus paon d’entre tous les paons et une mer de vanité ! »

  1. Donc ne pas être croyant : « la foi ne sauve pas. »
  2. Pas d’intellectualisme scientiste : « l’esprit n’est plus pour moi esprit que dans une certaine mesure ».
  3. Être à l’écoute de ce qu’il y a de seul ‘éternel’ en chaque homme, son désir vital qui le pousse à vivre, à grandir et à se reproduire pour aller toujours plus loin : « il y a quelque chose en moi qui est de demain, et d’après-demain, et de l’avenir. »
  4. Ne pas se croire supérieur, la vie terrestre, animale, est la même pour tous : « Le buffle (…) son âme est tout près du sable, plus près encore du fourré, mais le plus près du marécage. Que lui importe la beauté et la mer et la splendeur du paon ! Tel est le symbole que je dédie aux poètes. »
  5. Vivre, puisque tel est notre destinée, mais pleinement – ici-bas, tendu vers l’avenir, plein de curiosité pour explorer le présent : « Il y a longtemps que j’ai vécu les raisons de mes opinions. »

Frédéric Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, Folio 1985, traduction Maurice de Gandillac, 504 pages, €9.12

Les citations de Nietzsche sont ici reprises de la traduction d’Henri Albert en collection Bouquins.

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J’ai visité le site d’où est partie la fin du monde

La « fin du monde » (maya) est une histoire de calendrier et de computation. Un cycle commencé en 3114 avant JC se termine et un autre commence – parce que le calendrier solaire de 365 jours et le calendrier divinatoire de 260 jours ne coïncident que rarement. Il n’existe que 13 chiffres mayas, donc tous les 13ème bak’tun un nouveau cycle commence. Les ignares ont vu sur Internet que « le calendrier » maya situait la fin du monde le 21 décembre 2012 (ou peut-être le 23). Les ignares sont donc « cru » que c’était arrivé, tout comme la finance en 2008, les millénaristes en 2000, les partisans de l’Ancien régime en 1940, les pacifistes en 1914, les anarchistes en 1871, les Lumières en 1789, les moines en l’an mille… Déjà « le monde » était né du chaos en Grèce antique, tout comme le Crépuscule des dieux allait advenir dans le monde nordique. Et alors ? La terre continue de tourner, le soleil de briller, la galaxie d’étaler sa spirale – et l’humanité est toujours vivante.

calendrier maya et bas relief

Mais les ignares ont « la croyance ». Nul ne peut rien dire contre les croyances. Aucune raison ne saurait en venir à bout. C’est au contraire prétexte à délires, comme les lycéennes immatures de Poubelle la vie, le feuilleton phare de la chaîne multiculturelle régionale. Faire « des conneries », voire « baiser pour la première fois » : les ados auraient-il besoin de prétextes ? Redécouvre-t-on l’idéologie ou l’emballage marketing avec la soi-disant « fin du monde » ? L’idéologie, chacun devrait le savoir depuis l’imbibition marxiste des profs du secondaire, est le masque des intérêts. L’emballage marketing, chacun devrait le savoir depuis l’imbibition intello-médiatique des Normaux supérieurs, est la manipulation du désir. Un prétexte pour forcer la main. Rien de tel qu’une bonne peur bleue pour que la ou le chéri(e) vienne se blottir dans vos bras – et plus encore pour oublier. Nous sommes bel et bien dans La société du spectacle.

palenque tête maya en forêt vierge

Mais le calendrier maya est réel, la date d’aujourd’hui n’apparaît qu’une seule fois sur l’ensemble des stèles mayas découvertes. Il s’agit du monument 6 de Tortuguero, lié au site de Palenque au Mexique. Je l’ai visité par une riante matinée, avant les grosses chaleurs du jour et l’afflux des touristes. Voilà un site enchanteur tel que je les rêvais dans mes lectures d’enfants, de vieilles pierres monumentales érodées, une jungle proliférante au-dessus et alentour, les mystères des rites oubliés.

Bob Morane y situait quelques-unes de ses aventures, exaltantes pour les gamins de 12 ans des années 60. Les photos de quelques têtes mayas parues en noir et blanc dans la vieille revue Archaeologia ont entretenu ma flamme d’archéologue en herbe. « Aux confins septentrionaux du pays lacandon, où la montagne couverte de forêts vient s’achever en contreforts et en gradins qui dominent la plaine marécageuse, les monuments gris et dorés de Palenque se détachent sur le moutonnement vert de la jungle », écrit Jacques Soustelle dans son livre Les Quatre Soleils.

bob morane et revue l histoireNous pénétrons dans un bois clairsemé au-delà duquel nous pouvons apercevoir une partie des 15 hectares fouillés sur une superficie évaluée à 16 km². Palenque signifie « maisons de pierres fortifiées », traduction espagnole du mot chaol Otulum. Le site aurait été occupé de -100 à +900 avec son apogée au 7ème siècle sous le roi Pacal pendant 46 ans, auquel a succédé son fils durant 18 ans. Le déclin de la cité commença quand le successeur du fils fut vaincu par le roi de Tonina et décapité selon les rites. Des peuples venus du golfe du Mexique affaibliront progressivement la ville continentale jusqu’à son abandon. Cortès ne l’a pas vue durant son périple. Le père de Solis, venus évangéliser, la découvrira en 1746, le comte aventurier français Jean Frédéric Maximilien de Waldeck y passera un an, en 1832, pour dessiner les ruines.

Palenque expédition Stephens & Catherwood

Mais ce seront Stephens et Catherwood, en 1840, qui révèleront Palenque au public en publiant leur récit de voyage. Il est vivant, sensible et imagé, illustré de gravures réalistes ; il se lit encore agréablement aujourd’hui. « Nos Indiens crièrent « el palacio ! » et nous vîmes, par les éclaircies de la forêt, la façade d’un grand édifice dont les piliers étaient ornés de personnages en stuc, aux formes curieuses et raffinées. Des arbres avaient crû tout près et leurs branches pénétraient dans ses ouvertures. Unique par son style et l’effet qu’elle produisait, cette extraordinaire structure nous frappa par sa beauté funèbre ». Les fouilles scientifiques du site n’ont débuté qu’en 1949 et se poursuivront longtemps.

Palenque temple et plan generalNous commençons par le temple de la Calavera. Ce terme signifie « bambocheur » mais aussi « tête de mort », parce que l’on y a découvert un relief en stuc de crâne modelé sur un pilier de la galerie. Pour les amateurs de chiffres, la tombe contenait 670 pièces de jadéite, aujourd’hui au musée du site, un vrai trésor ! Mais le roi Pacal a sa vraie tombe dans le temple en pyramide d’à côté, dite « des Inscriptions ». Elle fut découverte en 1952 après 1269 ans de secret. Quatre hommes et une femme ont été sacrifiés en même temps que le roi et laissés là, dans le couloir funéraire, pour l’accompagner dans cet au-delà auquel la plupart des humains tentent désespérément de croire. La crypte renfermant le sarcophage de 3 m de long et pesant 20 tonnes a une voûte de 7 m de haut. De somptueux ornements de jade reposaient sur la poitrine, les poignets, les doigts et les oreilles du défunt. Un masque funéraire en mosaïque de jade recouvrait son visage, les yeux en coquille et obsidienne. Les deux têtes en stuc de Pacal à 12 ans (âge où il devint roi) et de Pacal adulte, ont été découvertes sous le sarcophage. La pyramide a, selon les datations au carbone 14, été construite après la tombe, en une vingtaine d’années.

Le fameux « palacio » se visite en groupe. 100 m de long, 80 m de large, 10 m de haut, il comprend deux cours, une tour de 15 m de hauteur et une série d’édifices dont les usages restent obscurs. Des reliefs en stuc montrent le fils de Pacal, Chan-Bahlum, dansant devant sa mère. Dans la cour de la Maison A, ce sont des captifs agenouillés qui se soumettent. Des galeries souterraines, au sud, permettent de ressortir vers le rio Otolum. Une fois passé le pont, fin de la visite commentée, la liberté commence.

Palenque bas reliefUn petit sentier mène au temple XX d’où il est aisé de photographier le temple de la Croix, celui de la Croix Foliée et d’autres temples. Elles s’élèvent à une vingtaine de mètres du sol et permettent d’accéder à une sorte de sanctuaire représentant cet inframonde qui communique avec les défunts. Le fils Pacal, qui devait bien aimer son père, les a fait bâtir pour cela. Depuis les corniches du temple de la Croix qui domine le site, je peux prendre en photo les autres temples découverts, dont le temple du Soleil en face. Le reste du site est dans la forêt, ce qui donne de l’ombre et de jolies vues. Ce qui sert aussi à réfléchir sur l’histoire et sur l’obstination de la nature à tout recycler dans le temps.

PalenqueCes pyramides, durant de longs siècles, avaient disparu du regard des hommes, recouvertes par la jungle. La nature, avec lenteur et patience, avait repris ses droits, ne laissant de traces de l’homme que cet ordre enfoui des pierres. Je pense à ce naturaliste qui déclare qu’il suffirait de « laisser faire », une fois coupée la source, pour que toute pollution se résorbe d’elle-même, tant la nature est luxuriante. Sur le long terme, le plus patient et le plus têtu gagne, comme l’eau des philosophes chinois. Souple, éminemment adaptable, l’eau se coule dans tous les moules qu’on veut lui imposer. Mais elle pèse, elle s’infiltre, elle passe par toutes les failles. Elle ne peut que gagner.

Palenque gaminLa grandeur de l’homme est justement de s’opposer un temps au courant, de bâtir un ordre éphémère au-dessus de la nature (mais pas « contre » elle, il en fait partie !). Existence tragique puisque l’homme n’a que moins d’un siècle de temps à passer alors que la nature a des millénaires devant elle… Il n’empêche que transformer le donné naturel pour l’adapter à l’homme, c’est cela même qui est « la civilisation ». Et tous ceux qui ne veulent rien changer ou, pire, revenir à une neutralité de cueillette, ceux-là sont des « barbares » puisqu’ils veulent abandonner ce qui fait l’homme même pour le ramener à sa pure condition d’animal prédateur.

Peut-être est-ce le retour de cette « barbarie » qui est pour l’homme « la fin du monde » ?

Les Mayas : la fin du monde n’aura pas lieu, dossier de la revue L’Histoire, décembre 2012, €6.20 en kiosque ou sur www.histoire.presse.fr

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Claire Lescure, Johnny Hallyday

Le rockeur national, 70 ans l’an prochain, est un mythe français, le pendant masculin de Brigitte Bardot, paru juste avant dans la même collection. Les éditions Exclusif se sont spécialisées dans la biographie légère des people avec des titres tels que Liz Taylor, Annie Girardot, Jean-Paul Belmondo, Claude François, Brigitte Bardot et Steve Jobs. Johnny Hallyday, pseudo de Jean-Philippe Smet, ne dépare pas la brochette.

Le plan éditorial est simple et constant : la moitié en biographie écrite au galop, style Wikipedia augmenté, un cahier central de photos, un tiers en interviews reproduites pour donner la parole au personnage, puis des annexes composée d’une revue de presse, d’un florilège de ‘citations d’auteur’, chronologie, discographie, filmographie, bibliographie. L’ensemble se lit bien, écrit simple et enlevé. Qui aime Johnny en sortira comblé ; qui ne l’aime guère découvrira avec curiosité les dessous du mythe.

Qui savait que le petit Jean-Philippe n’a jamais eu de père ? qu’il n’a jamais fréquenté l’école ? Ce sont ses fêlures intimes qui le rendront incapable d’assurer une paternité sereine avant la soixantaine… Il a été élevé par sa tante, la sœur de son père, un clown belge qui a fui dès qu’il est né. Sa mère était mannequin de haute couture sans cesse absente et envolée. La tante, elle, avait les pieds sur terre et déjà deux filles, à demi-éthiopiennes, ce qui a donné un foyer au petit garçon. Mais la famille recomposée est tombée dans le spectacle tout petit et le gamin est embarqué avec ses cousines dans la danse. Car la mère et ses filles sont danseuses, ce qui leur permet d’être six mois à Paris, six mois à Londres, un mois à Naples, un autre à Rome…

Joli dès l’enfance avec ses boucles blondes, le petit Jean-Philippe tourne des publicités pour Jean Mineur, puis obtient son premier rôle au cinéma à 11 ans dans Les Diaboliques de Clouzot : il joue un élève. Sa seule réplique est coupée au montage, mais le cinéphile attentif peut l’apercevoir dans les vues de groupe. C’est à 14 ans, en 1957, qu’il commence à chanter Elvis, ayant appris la musique par le violon, puis à la guitare avec l’un de ses modèles masculins : Lee Ketchum dit Halliday (avec un ‘i’).

C’est une erreur de transcription du pseudo sur sa première pochette de disque qui fige Hallyday avec deux ‘y’. Car le garçon triomphe l’année de ses 16 ans avec ‘Laisse les filles’. L’un de ses parrains était Charles Aznavour, un autre Raymond Devos. Qui l’eût cru ? La star du jeu de mot bourgeois n’a pas hésité à croire en la jeunesse déjantée qui se roulait par terre en public avec sa guitare…

Quiconque ne l’a pas vécu ne peut plus comprendre la mentalité archaïque du temps. Dans les années 60 subsistaient quelque chose de villageois dans la presse parisienne, du commérage, de la jubilation de faire honte au non-conforme. Paris, ville lumière ? Bof… Entre les intellos des caves enfumées et les journalistes cul de plomb sur leur chaise dans les bureaux du ‘Monde’ ou de ‘La Croix’, l’ère était à l’intolérance, aux dénonciations, au rejet de l’âge tendre. Il faut lire la Revue de presse pour s’en faire une effarante idée :

Henri Rabine dans ‘La Croix’ : « Johnny Hallyday (…) afflige le public d’une exhibition baragouinante et hystérique, promise à brève échéance au cabanon »

Claude Sarraute dans ‘Le Monde’ : « J’avoue avoir pris aux soubresauts, aux convulsions, aux extases de ce grand flandrin rose et blond, le plaisir, fait d’intérêt et d’étonnement, que procure une visite aux chimpanzés du zoo de Vincennes ».

Même la Duras, Marguerite adulée des bobos de gauche (la rive, pas le portefeuille), écrit en 1964 : « Il ne peut pas le comprendre. La jeunesse, pour lui [Johnny] ne précède pas l’âge adulte. C’est un absolu, et il voudrait que les jeunes l’emploient comme lui l’a fait. » La féministe en Pléiade n’a évidemment rien compris à cette énergie brute de la génération 1960, ni intello, ni vaniteuse, ni fonctionnaire de l’idéologie…

Adolescent trop joli, Johnny se fait un look de mauvais garçon pour se viriliser, n’hésitant pas à se tailler les joues à coup de rasoir pour avoir l’air plus dur. Il aime les femmes, mais son métier d’idole ne lui permet pas de se poser. Il épousera Sylvie Vartan, Nathalie Baye, Babeth Etienne, Adeline Blondieau, Laetitia Boudou. Avec la première il a eu un fils à 22 ans : David ; avec la seconde une fille : Laura ; avec la dernière il a adopté deux petites vietnamiennes : Jade et Joy. Il a consommé les femmes comme la drogue et le spectacle : à cent à l’heure. Il a changé de style comme un caméléon, transformant la « chanson » en show d’acteur. Ce pourquoi il reste dans le vent avec un groupe de jeunes et moins jeunes régulièrement autour de 150 000 fans.

Mais Jean-Philippe Smet est moins tête de linotte que le mythe Johnny Hallyday ne le présente. « J’ai essayé toutes les drogues. Je sais de quoi je parle. A Londres, dans les années 70, ça circulait librement. Mais je n’ai jamais été accro. Je ne comprends pas cette notion. Si je dois arrêter quelque chose pour mon métier, ou parce que ça fait de la peine à ma famille, je le fais de suite. Je suis plus fort que ça. (…) La scène apporte du rêve, la drogue du désespoir. C’est de la merde ! » (interview au Matin à Gstaad par Didier Dana). Drogue, idéologie, convictions : Johnny chevauche tout cela avec une allégresse qui le fait préférer aux Duras et consorts, tous confits dans l’image pieuse de leur étroite religion, fût-elle « progressiste ». Il y a de la vie dans Johnny !

Une bio attachante sur un monstre de la société du spectacle.

Claire Lescure, Johnny Hallyday – Jusqu’au bout avec Johnny…, octobre 2012, éditions Exclusif collection Privée, 256 pages, €19.00

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Romain Gary, Les mangeurs d’étoiles

Ce roman, paru il y a un demi-siècle, reste d’actualité en Amérique latine, en Afrique, dans les pays arabes. Les mangeurs d’étoiles sont les hallucinés ; ils mâchent des feuilles, des herbes ou des champignons pour voir la vie en rose. Ils se gorgent d’idéologie, d’indigénité (appelée chez nous « identité nationale ») ou de religion. Ils se croient missionnés pour le Bien, faire le bonheur des gens malgré eux. Ce sont des dictateurs, des gourous, des « révolutionnaires ». Ou bien des colonialistes, exploiteurs ou donateurs à bonne conscience.

Romain Gary, né en Russie et arrivé en France à 14 ans, s’est engagé en 1940 dans la France libre. Compagnon de la Libération, il devient consul de France notamment en Amérique latine. C’est dire s’il connait bien des contrées et leurs mœurs, dans ces années 1960 toutes acquises aux « révolutionnaires » agrariens : Che Guevara et Fidel Castro. Sauf que lui les côtoie de près ; qu’il n’est pas intello de Normale Sup ni des cafés enfumés de Saint-Germain des Prés où l’on refait le monde en théorie dans un fauteuil. Il a connu la famine sous Staline, la guerre contre les fascismes et le cynisme communiste. Il est donc immunisé.

Ce qui nous vaut ce roman picaresque, écrit d’une plume alerte, avec la verve d’une jeunesse bien vécue. Avant Guy Debord, son humanité saltimbanque vaut bien la société du spectacle. La politique est un théâtre, pas plus honorifique que les acteurs des cafés-concerts ou les numéros de cirque des clowns et des acrobates – ou même des télévangélistes ! La faute à qui, si l’être humain est devenu histrion ? A la religion d’abord, puis au marxisme devenu dogme qui lui a succédé. Toute Vérité révélée se veut totalitaire. Ce ne sont pas nos imams braillards d’aujourd’hui qui démentiront le portrait.

Ce pourquoi il faut relire Romain Gary qui décortique avec jubilation ce grand guignol fait d’artifices et de coups de gueule, dont Chavez est le dernier avatar.

José Almayo est un pauvre indien Cujon (invention de l’auteur qui peut se prononcer couronne ou couillon). Il a le visage impassible d’un dieu maya, mais avec du sang espagnol. Poussé aux études par les curés, devenu prostitué à 14 ans pour acquérir la gloire de toréer, il enrage d’être peu doué et de se faire moquer. « Quand on est né indien, si on veut s’en sortir, il faut le talent ou il faut se battre. Il faut être torero, boxeur ou pistolero » p.117. On dirait aujourd’hui chanteur, footeux ou terroriste – mais rien n’a changé. A 17 ans, il quitte son gras protecteur pour revenir au village consulter le prêtre qui l’a sorti de la glèbe. Il n’a pas réussi avec Dieu et le bien, il lui demande donc par contraste quels sont les plus grands péchés. Le vieux lui répond la sodomie, l’inceste et le meurtre d’un religieux.

Tout ce qu’on lui a appris est faux. « En fait, tout était mal, il n’y avait de bien que la résignation, la soumission, l’acceptation silencieuse de leur sort et la prière pour le repos de l’âme de leurs enfants, morts de sous-alimentation ou d’absence totale d’hygiène, de médecins ou de médicaments. Tout ce qu’ils avaient envie de faire, les Indiens, forniquer, travailler un peu moins, tuer leurs maîtres et leur prendre la terre, tout cela était très mauvais, non ? Le Diable rôdait derrière ces idées, on leur expliquait ça sans arrêt. Alors, il y en a qui ont fini par comprendre et qui se sont mis à croire très sérieusement au Diable » p.133. Et aux Américains, puisque les bien-pensants de gauche les accusent d’être impérialistes – Almayo les trouve donc irrésistibles.

L’éphèbe José décide donc de changer de protecteur. Exit Dieu, appel au Diable, El Señor en espagnol. Il tue le prêtre « respectueusement », puis copule avec sa sœur (déjà déflorée par son frère aîné) ; la sodomie, il a déjà donné. Mais il sait que le cul est sans importance pour devenir quelqu’un. Il entre dans la police, se crée des protections, en devient chef, puis renverse le dictateur en place avec un quarteron de généraux, avant de faire place nette pour lui tout seul. La protection majeure est celle des États-Unis et, dans ces années de guerre froide, s’afficher marxiste est le seul moyen de faire affluer l’aide américaine. L’idéologie, il s’en fout, comme tous les histrions, Mélenchon y compris ; ce qui compte est la gloire, qui garantit le pouvoir et l’argent. Le monde a-t-il changé ?

Il cherche à rencontrer le diable et, pour cela, convoque les plus grands manipulateurs qu’il peut trouver. Staline est mort, comme Hitler, c’est dommage ; il se rabat sur le meilleur casting du temps. Le Dr Horwat le télévangéliste américain blond, Agge Olson le ventriloque danois, le jeune cubain supermâle aux dents aurifiées, Charlie Kuhn né Majid Kura à Alep le directeur d’une agence artistique, Monsieur Antoine le jongleur de Marseille, Manulesco le juif roumain violoniste, John Seldon l’avocat d’affaires du dictateur – et même la pute américaine, très jeune actrice nominée, qui lui sert de maitresse kleenex – sont des rôles composés. Tous se croient géniaux, utiles à l’humanité. Ils ne sont que des pantins mus par la vanité. Le pouvoir ou l’argent ne sont rien face à la gloire…

Le roman commence au moment ou le capitaine Garcia, aussi roublard et borné que le sergent de Zorro, reçoit l’ordre – donné par le dictateur lui-même – de fusiller tout ce petit monde, sa mère comprise. C’est que la révolution gronde à nouveau, un jeunot guévariste veut lui ravir la place. Quoi de mieux que de tuer des étrangers, d’en accuser le rebelle, et de recevoir des marines venus ramener l’ordre ? Sauf que rien ne se passe comme prévu. Le Diable se rit des humains qui croient en lui. Dieu aussi, semble-t-il, puisque la conne américaine, devenue sa maitresse, se sent coupable d’être née nantie, socialement inutile. Elle veut « se réaliser » et « s’exprimer », scies de la jeunesse des années 60. En voulant faire le bien elle fait le mal, tant l’enfer est pavé de bonnes intentions. Le développement trop brutal pousse les masses à la révolte, les réalisations « culturelles » se font au détriment de la misère et du chômage (n’est-ce pas, Martine Aubry ?).

L’auteur se place en observateur de la comédie humaine, ces « révolutionnaires » en paroles pour faire l’acteur, mais avides de gloire égoïste qui donne le pouvoir et l’argent. Il crée le personnage de Radetzky, conseiller de José Almayo, qui se dit ex-parachutiste de Hitler comme Skorzeny, en réalité journaliste suédois né Leif Bergstrom et aventurier comme Romain Gary. Lui aussi joue un rôle, la différence est qu’il ne se prend pas au sérieux et met sa vie en jeu.

Leçon du livre : « Après tout, il n’y a pas d’autre authenticité accessible à l’homme que de mimer jusqu’au bout son rôle et de demeurer fidèle jusqu’à la mort à la comédie et au personnage qu’il avait choisis. C’est ainsi que les hommes faisaient l’Histoire, leur seule authenticité véritable et posthume » p.386. Oui, mais l’histoire jugera – elle est impitoyable aux faiseurs.

Romain Gary, Les mangeurs d’étoiles, 1966, Folio 1981, 448 pages, €7.69

Romain Gary présente lui-même Les mangeurs d’étoiles en archives INA

Eva Bester parle en vidéo des Mangeurs d’étoiles sur Arte

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Palinodie selon Albert Camus

Albert Camus avait l’intuition de l’époque qui venait. L’extrémisme de paroles, suivi de peu d’effets, l’histrionisme médiatique, les grandes poses théâtrales tout en se gardant d’habiter avec ceux qu’on dit vénérer, les retournements de veste et le retour à la Morale quand on ne peut plus baiser – tout cela lui était par avance familier. Il a ainsi évoqué dans ses Carnets, sans qu’ils fussent nés encore, tous les histrions de la politique et des médias, sur l’exemple de Sollers…

Le portrait en est criant de vérité. Voici ce qu’il écrit :

« Palinodie : Exercice de haute littérature qui consiste à hisser le drapeau après avoir craché dessus, à revenir à la morale par les chemins de la partouze et à chausser les pantoufles des anciens pirates. On commence par jouer les casseurs et on finit par la Légion d’honneur. »

Philippe Joyaux dit Sollers est un jeune bourgeois bordelais devenu maoïste parisien, un destructeur de la forme littéraire devenu gourou de l’édition. Ce révolutionnaire avide de mener les intellectuels aux champs est devenu écrivain prolifique chez Gallimard. Lui qui a scandé l’austérité chaste du Grand Timonier est devenu selon ses propres dires « catholique libertin ». L’ex-parasite qui écrit à Mauriac pour se faire reconnaître se dit désormais « La Bête » en référence à l’Apocalypse. Camus l’avait bien vu.

« L’étoile des amants », paru en 2002, marque cette perte d’énergie qui tourne au vinaigre. Toujours cette rengaine du vieux beau revenu de tout, qui observe avec indulgence et non sans un brin de condescendance une femme, une jeunette, une apprentie écrivain. Et de lui balancer sa naïveté à elle, sa culture encyclopédique à lui. Et de revenir pour la dixième fois dans ses livres au complot planétaire « des marchés financiers », de « la bouillie télévisuelle » et du sexe décadent, tout ça pour « se méfier » par principe. En s’agrippant à un Guy Debord qu’il n’a guère compris, sauf le titre : « La société du spectacle ». Et de lui fourrer quand même sa bite là où il faut, à la fille, avec descriptions complaisantes de puissance virile sous prétexte d’ouvrir la vie même.

Une pincée de Viagra culturel avec les définitions du dictionnaire, façon de passer doctement à autre chose, et l’évocation des mânes de Rimbaud et de Shakespeare masque un récit vide de quoi que ce soit de personnel.

Ce livre est une conversation fatiguée de salonnard revenu de tout et qui n’intéresse plus guère de monde. Sollers, 66 ans à la parution du livre, moisit sur pied, lui qui fustige dans un article du ‘Monde’ « la France moisie » (28 janvier 1999, lien pour les abonnés ici) – celle de sa génération, celle qu’il a contribué à bâtir avec ses légèretés et ses outrances.

Cet effondrement n’enlève rien au style de Philippe Sollers, du beau classique, ni aux quelques livres précédents de lui que j’admire comme « Femmes », « La fête à Venise » ou « La guerre du goût ». Mais je suis de ceux qui considèrent l’œuvre comme un prolongement de la vie, nourri d’elle. Aussi je me méfie toujours des critiques trop virulents, des méprisants de leur époque et des gourous qui font l’inverse de ce qu’ils écrivent… « Revenir à la morale par les chemins de la partouze », disait Camus de ces gens-là. Pas mal vu pour un Sollers.

Albert Camus, Carnets 1935-1948, Cahier V p.1109, Œuvres complètes tome 2, Gallimard Pléiade, 2006

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Le malentendu Mélenchon

La France vaniteuse et légère encense un mouton noir parmi une pléthore de moutons blancs en costume-cravate. L’inverse de l’Italie où la population comme la classe politique ont pris conscience de la gravité de la crise, après des années d’illusionnisme Berlusconi. Jean-Luc Mélenchon veut tout et son contraire ; il le tonitrue en brandissant le drapeau rouge des traditions. Dans ce folklore, beaucoup se reconnaissent… mais ils sont trop différents pour jamais s’amalgamer. Mélenchon pratique la politique « à l’ancienne », comme on le dit de l’andouillette ; mais ses partisans sont pour la plupart des jeunes, libertaires anarchistes – uniquement dans le présent.

La raison du bouffon

Les protestataires ne manquent pas dans les pays occidentaux depuis que sévit la crise. Les États-Unis de Bush et de Goldman Sachs ne sont décidément plus un modèle, aussi stupides dans la confrontation des cultures que dans la gestion de l’économie. L’Europe de l’Union est un gros « machin » impuissant qui doit prendre la moindre décision à 27 sans qu’il y ait une quelconque homogénéité. L’Eurozone est une union pratique plus efficace, mais dont le volet de convergence économique et fiscale a été laissé en déshérence par les politiciens de droite comme de gauche depuis Maastricht (1992). Les populations, dopées à l’endettement cigale, se sont trouvées fort dépourvue lorsque la bise fut venue. Elles se croyaient maîtresses du monde, plus avancées moralement, mieux expertes en gestion économique et en innovations… et patatras ! Voilà que l’Inde et la Chine, le Brésil et l’Afrique du sud, commencent à leur tailler des croupières. Certains s’en sortent, avec patience et discipline, conduisant des réformes pour s’adapter dans la durée : la Suède, le Danemark, le Canada, l’Allemagne… D’autres s’effondrent, comme feu l’empire romain : tous les pays riverains de la Méditerranée, dont peut-être la France.

Il y a donc partout des protestataires de l’austérité, du ressentiment contre la finance internationale, les banques, les politiciens en place. Ce sont les Grecs en résistance, les Indignés, les Pirates… et les Mélenchoniens. Car la gauche radicale a régulièrement échoué à rassembler les revendications populaires depuis des décennies. Trop intello, trop hédoniste, trop alter, trop écolo… Mélenchon a le talent de faire croire qu’il gagne, alors qu’il rassemble à peine plus que le total des voix de gauche extrême à chaque élection. Mais il remplit la fonction tribunicienne hier tenue par Georges Marchais puis par Jean-Marie Le Pen. Les proximités sont plus proches que l’on croit. Jean-Luc, comme Jean-Marie, fait haine ; les deux sont des enfants élevés sans père, comme Merah. La crise exacerbe les tensions, pousse donc les partis à la radicalité, ce pourquoi Sarkozy assume la droite, le centre avec Bayrou implose et Hollande flageole. Arrive qui ? La grande gueule « de gauche », franc-maçon que « tout le monde » attend, des bobos intellos aux profs stakhanovistes, et des fonctionnaires moyens aux jeunes en rupture, souvent ouvriers non qualifiés « grâce » à notre merveilleux système scolaire : sénateur socialiste, ex-ministre de Jospin et député européen Mélenchon !

Dans sa bio soigneusement repeignée sur Wikipedia, on apprend que le politicien du peuple a peut-être travailloté comme ouvrier durant ses études (arrêtées à la licence, juste avant les années recherche personnelle), mais qu’il a surtout été élu depuis 1983. A-t-il jamais effectué son service militaire, année « citoyenne » s’il en était ? Silence sur le sujet… Il vit de la politique, est payé par la politique, ne produit que de la politique depuis 30 ans. Que connaît-il du « vrai » monde du travail, de l’entreprise, de la production ? Affectif au point de prendre les expressions des masques nô, licencié de philo, un temps prof, vaguement journaliste, il préfère les grands mots. La révolution, le peuple, l’avenir, la dignité, le citoyen, ça fait bien. Ça chante dans les manifs et les meetings.

Mais pour réaliser quoi ?

Augmenter le SMIC, baisser l’âge de la retraite, distribuer du pouvoir d’achat… mais rester dans l’euro. Comment donc financer la dette abyssale sans les grands méchants marchés financiers ? « Je prends tout » aux riches est un slogan facile, qui ne se réalise qu’une fois s’il advient. Mais alors, plus d’entrepreneurs au-dessus de l’artisan, plus de financement extérieur, plus de convergence européenne – et certainement plus d’euro ! Il faut savoir ce qu’on veut : ou un programme coréen du nord (fermer les frontières et imposer l’égalité par la force) – ou un programme coréen du sud (ouvert au monde et compromis avec les forces mondiales, négociations avec les partenaires européens, et l’enrichissement personnel qui est la seule source du progrès – tous les pays du socialisme « réel » l’ont parfaitement montré).

L’insurrection civique, cela fait joli, mais concrètement ? Qui va canaliser ce vaste foutoir défouloir soixantuitard pour le traduire en intérêt collectif ? Un parti d’avant-garde ? Un leader maximo ? Un néo-Chavez ? Mélenchon se garde bien de trancher, lui qui admire tant Chavez que Morales, lui qui méprise les langues régionales et encense la politique du PC chinois colonisant le Tibet. Autoritaire, centralisateur, jacobin. Ses héros sont Robespierre et Saint-Just, grands humanistes français comme chacun sait. Quand la raison délire, elle n’atteint pas que la finance : sûre du Vrai, du Bon, du Bien, elle cherche à l’imposer à tous, malgré les résistances et les différences. Cela donne le rasoir républicain, la mission coloniale, le j’veux voir qu’une tête ! de l’administration à la française, le communisme léniniste, la Tcheka de Trostki, l’apanage Castro ou Kadhafi… Rien de ce que désire vraiment la base électorale du PDG, ce parti Mélenchon au sigle curieux pour des anticapitalistes.

Pour le comprendre, il faut aller voir ailleurs

Si l’on regarde aux États-Unis, la sociologie électorale montre un divorce croissant entre Boomers et Millenials. Les Boomers sont la génération baby-boom, nés entre 1946 et 1964, majoritairement Blancs anglo-saxons protestants et éduqués. Les Millenials sont la génération portable-mobile-internet-jeux vidéo, nés entre 1980 et 2000, beaucoup plus multiculturels, moins éduqués et racialement divers. Les premiers prennent leur retraite, les seconds entrent dans la vie active. La politique va en être changée. Les communicants agacent, puisqu’ils n’en savent pas plus que le citoyen lambda au vu des années Bush qui vont des attentats du 11-Septembre à la crise financière, en passant par l’occupation de l’Irak. L’Amérique, florissante sous Clinton, est en ruine lorsqu’arrive Obama. Que veulent les Millénials ? Revenir aux valeurs de l’Amérique, au self-made man et à l’esprit novateur. Mais avec plus d’État qui règle (et moins de politiciens). Cela donne à gauche Occupy Wall Street et à droite les Tea parties. Tout cela très libertarien…

Si l’on regarde en Allemagne, voici que monte le parti Pirate, qui entre aux parlements régionaux de Berlin et de Sarre. Il allie les alter, les Verts, les geeks et les protestataires. Tous militent pour la libéralisation d’Internet et leur seul programme est « méfiance » envers les politiciens. Leur insurrection civique consiste à prôner la transparence de tous les débats politiques et sociaux via le net. L’approfondissement du libéralisme vers l’anarchie plutôt que la centralisation bismarckienne…

Si l’on regarde en Espagne, Los Indignados pacifiques et vaguement hippies se radicalisent, aidés par les Black Blocs aux marteaux brise-vitrines. Anarchistes, antimondialistes, égalitaires et libertaires, ils sont contre la contrainte financière, les puissances anonymes et pour reconquérir la politique. Pas vraiment jacobins !…

En tout cela, un point commun : l’hyper individualisme postmoderne. Mélenchon, avec ses revendications collectivistes à l’ancienne fait vieux ringard face à ces courants. Le système politique doit se restructurer, la liberté personnelle est cruciale, l’exigence de participation citoyenne plus criante comme l’avait déjà montré en 2007 Pierre Rosanvallon. Les partis traditionnels échouent à convaincre. En cela Mélenchon a raison d’appeler à faire de la politique autrement… mais pas comme il la voudrait, pourtant.

Le malentendu

Quand on est né en 1951 on n’est plus vraiment jeune, bien qu’empli de ressentiment envers l’autorité parce que le père a divorcé quand il avait 11 ans, parce que le PS l’a « humilié » en donnant un faible score à son courant. Quand on a occupé depuis trente ans les fromages de la République, nanti d’un patrimoine frisant l’ISF et d’un revenu égal à cinq SMIC. Quand on a voté oui à Maastricht et qu’on reste député européen. Quand on se dit trotskiste lambertiste (dont une fraction a soutenu Marcel Déat en 1941, socialiste autoritaire devenu collabo parce qu’antilibéral et anti-anglais, ministre du Travail de Pétain). Quand on est pétri de toutes ces contradictions, comment convaincre dans la durée ? Le rassemblement des mélenchonistes apparaît bien hétéroclite : geeks du divertissement immédiat qui admirent le bouffon comme naguère Coluche ; bobos du « pas assez à gauche ma chère » de 2002 qui ont éjecté Jospin sans même y penser au profit de Le Pen pour le second tour ; nostalgiques de leur jeunesse gauchiste 68 bien enfuie ; volontaristes politiques qui croient encore qu’il suffit de dire « je décide » ; écolos militants qui prônent l’austérité morale ; cégétistes anars qui vivent la lutte des classes à ras d’usine ; militants organisés du parti communiste qui veulent recycler leur méthode…

Il y a une vraie interrogation sur la politique. Elle a été portée par Ségolène Royal en 2007, par les Verts de Cohn-Bendit aux dernières Européennes de 2009 et, hors de France, par le mouvement Occupy Wall Street, les Grecs en résistance, Los Indignados et les Pirates – sans parler de l’humoriste élu maire de Reykjavik en Islande. De la transparence, de la participation, du libertaire : loin, très loin, de Mélenchon ! Qu’il soit à la mode est-il un effet de la société du spectacle ? Son « message » une communication de plus ? Un malentendu ?

Au fond, à qui profite le crime ?

Mais à bon entendeur… La montée Mélenchon profite à Nicolas Sarkozy : tout comme François Mitterrand avait excité le Front national pour faire perdre la droite, tout comme la gauche caviar avait snobé Jospin pour faire advenir Le Pen en avril 2002, la surenchère Mélenchon repousse le centre vers Nicolas Sarkozy au détriment de François Hollande. Et qu’on ne vienne pas m’objecter qu’au second tour ce petit monde va se rallier : avez-vous jamais vu des têtes de linotte penser au-delà du présent immédiat ? C’est l’abstention à gauche qui va gagner, avec la surenchère ; à l’inverse la droite va se ressouder contre le gauchisme Robespierre. Sarkozy pourrait gagner : n’est-ce pas la stratégie du billard, encouragée en sous-main par les ex-UMP qui se disent « impressionnés » par le Mélenchon ?

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Diderot, Les bijoux indiscrets

Denis Diderot n’a pas édité que l’Encyclopédie. En ses jeunes années, il s’est amusé à singer les romans de cour qui paraissaient clandestinement, tout en faisant les délices des ducs et des marquises à la cour de Louis XV. L’arrière petit-fils de ‘L’État c’est moi’ préférait trousser les cotillons aux pesanteurs du gouvernement. La grande affaire, puisqu’il n’y avait rien à faire, était de s’amuser. Diderot a 35 ans lorsqu’il compose ce conte philosophique pornographique.

Entré à dix ans chez les Jésuites, le bachelier en théologie Denis Diderot vient de faire la connaissance du calviniste Jean-Jacques Rousseau, dépucelé ado par une aristocrate. Conter fleurette le distrait du sérieux encyclopédique dont les articles commencent de paraître officiellement en volumes (avant d’être bientôt interdits par la bienséance et la toute-puissance d’église). Diderot est matérialiste, il ne croit pas que l’âme – ce qui anime – vienne ailleurs que du corps et de l’expérience de la vie. Ce pourquoi il conte que l’âme commence par les pieds chez le tout petit enfant, avant de remonter par degré jusqu’aux cuisses et au cœur chez l’adolescent, pour ne parvenir à la tête qu’à l’âge mûr.

Où est la vérité ? Dans la pratique ou dans la théorie ? En métaphysique ou dans cette bonne vieille physique de notre monde ? Les êtres humains parlent par la bouche et ils croient que cela est sagesse. Mais les lèvres menteuses ne manquent pas, ce qui rend le vrai tout relatif. N’est vrai que ce que l’on croit vrai. « Je voudrais bien que vous me dissiez à quoi sert cette hypocrisie qui vous est commune à toutes, sages ou libertines. Sont-ce les choses qui vous effarouchent ? Non ; car vous les savez. Sont-ce les mots ? En vérité, cela n’en vaut pas la peine. S’il est ridicule de rougir de l’action, ne l’est-il pas infiniment davantage de rougir de l’expression ? » p.57 Ceux qui prennent le mot pour la chose, la loi pour son exécution, ou l’idée du bien pour le bien même, sont ici clairement visés. Le mot chien ne mord pas, rappellera finement William James.

Comment savoir ? Diderot invente de faire parler le bas des femmes, cette autre bouche munie d’une sorte de larynx qui émet lui aussi des bruits dans le mouvement. Il s’agit du « bijou » de la femme, qu’on appelle « de famille » lorsqu’il s’agit des hommes. Cette invention sera copiée de nos jours par les ‘Monologues du vagin’, avec tout l’égoïsme et la vulgarité d’aujourd’hui. Car ce ne sont pas les mauvais livres ou les mauvais spectacles qui font les mœurs d’un peuple ; mais ce sont les mauvaises mœurs d’un peuple qui font écrire les mauvais livres et surgir les mauvais spectacles.

Diderot écrit un conte, dans un français du XVIIIe siècle fort agréable à lire. Ce qui est trop cru est mis en langues étrangères, comme ces étonnants paragraphes en anglais, italien et espagnol, dont la traduction ne déparerait pas l’Apollinaire des ‘Onze mille verges’. Tout ceci se passe dans une cour d’un pays fabuleux, le Monomotapa, qui mélange l’Afrique, le proche et le moyen Orient, prenant des traits du Grand Turc, du grand Moghol et des « bramines » indiens. Ces « musulmans » troussent volontiers les femmes des autres tandis que le Prince vit comme à Versailles, allant souvent « à Montmartre » ou autres lieux familiers. Il y rencontre ces « polémiques » à la française qui font le seul divertissement intellectuel des sociétés de cour : les Anciens contre les Modernes, les dévots contre les beaux esprits, les lullistes contre les ramistes, les vorticoses contre les attractionnaires… Diderot s’amuse à énoncer des paradoxes pour renvoyer tous ces intellos qui se croient à leur étroitesse d’esprit. Le savoir, en société de cour, est un arrivisme, pas une mission : on recherche la gloire plus que la vérité. Le choix du Monomotapa pour ce dépaysement à la Montesquieu n’est qu’un masque de Venise pour dire et faire ce qu’on veut sans paraître offenser quiconque. Admirable hypocrisie des sociétés de cour…

Cela donne un conte bigarré où l’anneau donné par le génie Cucufa sert au prince à faire parler les cons tout en restant invisible. Il en apprend de belles sur les dessous de la vertu. « Trois choses meuvent puissamment [les femmes], l’intérêt, le plaisir et la vanité (…) celles qui les réunissent toutes trois sont des monstres » p.181. C’est cela, une société de cour : un perpétuel théâtre où chacun simule pour se poser, jouant son rôle choisi pour en faire accroire. La France de nos jours au palais de l’Élysée, comme celle des Congrès socialistes, attisée par les médias avides de scoop pour faire du fric et se monter les uns sur les autres, reste bien aujourd’hui cette société du spectacle que Diderot analysa.

Défiée par sa sultane Mirzoza, le prince Mangogul cherche la fidélité désespérément. Mais il a beau tourner et retourner la bague à son doigt devant les femmes d’apparence les plus sages, ce ne sont que fantasmes et passages à l’acte répétés. Ne croit-il pas avoir trouvé la vertu d’un vagin à qui les hommes déplaisent… qu’il découvre une gouine ! Les hommes cavaleurs trouvent leur équivalent féminin sans problème – puisque la chose ne se peut faire qu’à deux. En ceci Diderot est féministe, égalitaire plutôt, le désir n’a pas de sexe mais se manifeste en tout être. Il ne faut croire ni les curés ni les romans : « Voilà, madame, répondit le sultan, comme les romans vous ont gâtée. Vous avez vu là des héros respectueux et des princesses vertueuses jusqu’à la sottise, et vous n’avez pas pensé que ces êtres n’ont jamais existé que dans la tête des auteurs » p.213. Toute la critique du futur romantisme, dont s’est gorgé Hugo entre autres, est ici contenue.

La vérité n’est-elle pas celle des corps dans ce monde plutôt que celle des abstractions inventées au-delà ? Libertin n’est pas libertaire, mais les deux concepts contiennent la liberté : celle des corps mène à celle des esprits et c’est cela qui effraie « les corps constitués », qui n’ont de chair que les règlements qu’ils imposent unilatéralement à tous au nom du Bien. Si Diderot secoue la raison avec l’Encyclopédie, il remue les bas-ventres avec les contes, dans une même démarche visant à mettre bas le joug totalitaire du roi et le dogme d’église. Dans la lignée de Montaigne, il est sceptique, contre ce qu’on appellera l’Ancien régime évidemment, mais aussi contre ce progrès sûr de lui-même et dominateur qui devient dès cette époque une idéologie.

Cet opus ludique est unique dans l’œuvre, Diderot reviendra bientôt aux sujets plus graves que sont ‘La religieuse’ et ‘Jacques le fataliste’. Malgré ses longueurs parfois, pour les lecteurs d’aujourd’hui qui aiment aller droit au but, ‘Les bijoux indiscrets’ gardent cette exubérance qui a fait la réputation du bonhomme. Ils se lisent avec plaisir. Le lecteur en sort avec ce paradoxe, qu’il met longtemps à ruminer, que la vérité sort moins du haut que du bas, moins de la raison que des instincts – peut-être moins des écrits intellos que de la sagesse populaire. « Nos vertus ne sont pas plus désintéressées que nos vices » p.213. La pulsion du vagin est plus vraie que les illusions de la bouche. Ce que verra un siècle plus tard Nietzsche et, encore un demi-siècle après, Freud.

De là à penser que toute vérité est une connerie…

Denis Diderot, Les bijoux indiscrets, 1748, Gallimard Pléiade 2004, Contes et romans, édition Michel Delon, 1300 pages, €52.25

Denis Diderot, Les bijoux indiscrets, Folio, 1982, 320 pages, €6.93

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Céline et son époque

En 1955, Louis-Ferdinand Céline avait l’œil acéré sur son époque. Il pointait déjà avec humour ce qui deviendrait les dérives de la génération qui venait. Dans ses ‘Entretiens avec le professeur Y’, entièrement rédigés par lui, il se moque de la publicité, des manipulateurs de la jeunesse, et de la fatuité du siècle qui croit que tout commence avec lui. Tout a explosé en vol… sauf la fatuité. Encore un effort, camarades !

Écrire serait un sacerdoce accouché dans la douleur et sans esprit de gagner sa vie ? Céline se fout de la vision romantique du génie méconnu misérable et de l’éditeur mécène, compatissant à la postérité. Il le dit tout cru : Gaston Gallimard, son éditeur, est un commerçant. Dans « le jeu » capitaliste, il faut faire de l’esbrouffe pour exister. Seuls les médias font un livre, le génie à lui seul ne fait pas le succès.

« Il est mécène, c’est entendu, Gaston… mais il est commerçant aussi, Gaston… je voulais pas lui faire de peine… je me suis mis à me rechercher, dare-dare, sans perdre une minute, quelques aptitudes à « jouer le jeu »… pensez, scientifique comme je suis, si j’ai prospecté les abords de ce « jouer le jeu » !… J’ai compris illico presto, et d’un ! avant tout ! que « jouer le jeu », c’était passer à la radio… toutes affaires cessantes !… d’aller y bafouiller ! tant pis ! n’importe quoi !… mais d’y faire bien épeler son nom cent fois ! mille fois !…que vous soyez le « savon grosses bulles »… ou le « rasoir sans lame Gratouillat »… ou « l’écrivain génial Illisy » !… la même sauce ! le même procédé ! et sitôt sorti du micro vous vous faites filmer ! en détail ! filmer votre petite enfance, votre puberté, votre âge mûr, vos moindres avatars… et terminé le film, téléphone !… que tous les journalistes rappliquent !… vous leur expliquez alors pourquoi vous vous êtes fait filmer votre petite enfance, votre puberté, votre âge mûr… qu’ils impriment tout ça, gentiment, puis qu’ils vous rephotographient ! et encore !… et que ça repasse dans cent journaux !… encore !… et encore !… » p.493.

La jeunesse est la proie rêvée du système : naïve, ignare, bienveillante et pleine de bonne volonté énergique, elle est prête à croire à ce qu’on lui dit. Être adulte, c’est adopter les idées de la société dans laquelle on aspire à entrer adulte. Bonheur pour les manipulateurs ! Les maquereaux philosophiques et politiques exploitent sans vergogne cette masse qui bande (donc sourde). Et allez donc ! Les idées sont comme les produits : du prêt à consommer. Abêtir pour mieux dominer. Staline avait piquée le truc à Goebbels qui avait étudié soigneusement le système de l’église catholique – c’est dire si ça ne date pas d’hier.

« J’ai pas d’idées, moi ! aucune ! et je trouve rien de plus vulgaire, de plus commun, de plus dégoûtant que les idées !les bibliothèques en sont pleines ! et les terrasses des cafés !…tous les impuissants regorgent d’idées !… et les philosophes !… c’est leur industrie les idées !… ils esbrouffent la jeunesse avec ! ils la maquereautent !… la jeunesse est prête vous le savez à avaler n’importe quoi… à trouver tout formidââââble ! s’ils l’ont commode donc les maquereaux ! le temps passionné de la jeunesse passe à bander et à se gargariser d’idéaas !… de philosophies, pour mieux dire !… oui, de philosophies, monsieur !… la jeunesse aime l’imposture comme les jeunes chiens aiment les bouts de bois, soi-disant os, qu’on leur balance, qu’ils courent après ! ils se précipitent, ils aboyent, ils perdent leur temps, c’est le principal !… aussi voyez tous les farceurs pas arrêter de faire joujou avec la jeunesse… de lui lancer plein de bouts de bois creux, philosophiques… (…) plus c’est creux, plus la jeunesse avale tout ! bouffe tout ! (…) impatiente, présomptueuse, fainéante… » p.497

La cause première de tout ça ? La fatuité, la vanité, l’histrionisme. Ce siècle croit que tout commence avec lui, que le Progrès (idéalisé) a accouché de la génération la meilleure. L’après-guerre recommence le monde. Beethoven ? Fi ! Heureusement qu’existe son interprète Toscanini sinon que serait Beethoven ? Et Molière sans les metteurs en scène « modernes » ? Et Jeanne d’Arc sans la théâtreuse qui l’enfle pour le public d’aujourd’hui ? Rien n’est vrai, tout est faux, dit Céline. Seule compte l’apparence. Guy Debord pouvait aller se rhabiller avec sa « société du spectacle » : il n’a rien inventé, il a copié Céline. D’ailleurs, Guy Debord existerait-il sans « les farceurs » qui manipulent l’imposture et l’adulent, comme Philippe Sollers ? Qui dénonce la société du spectacle se met en plein dedans…

« Toutes les bourdes sont avalées… empiffrées… redemandées !… du moment qu’elles sont bien poussées !… effrontément !… massivement !… Voltaire l’a dit !… (…) et nous sommes en plein dans l’esprit !… l’esprit du culot atomique !… (…) Toscanini efface Beethoven ! mieux ! il est Beethoven ! il prête son génie à Beethoven !… vingt cabotins recréent Molière !… ils le retranscriptent ! Mlle Pustine joue Jeanne d’Arc… non ! elle est Jeanne d’Arc !… Jeanne d’Arc a jamais existé !… le rôle existait, voilà ! le rôle attendait Pustine !… c’est tout !… (…) le faux triomphe ! la publicité truque, truque, persécute tout ce qui n’est pas faux !… le goût de l’authentique est perdu !… j’insiste ! j’insiste ! observez !… regardez autour de vous !… » p.508

Louis-Ferdinand Céline, Entretien avec le professeur Y, Gallimard Pléiade, Romans IV, 1993, édition Henri Godard, 1598 page, €71.25

Louis-Ferdinand Céline, Entretiens avec le professeur Y, Folio, 123 pages, €3.89

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Bréviaire des politiciens par le cardinal Mazarin

Un bréviaire est ce que les prêtres doivent lire chaque jour, un bref, un résumé des rituels.  Celui-ci est destiné aux politiciens, ils doivent le lire et le relire, méditer ses maximes pour en faire utile usage. Le livre n’est pas DU cardinal Mazarin mais il est LE cardinal Mazarin, habile homme s’il en est. L’époque se préoccupait peu de « propriété », conception bourgeoise de l’avoir à laquelle l’aristocratie d’Ancien Régime était étrangère. Mais l’époque aimait les grands hommes, leur origine, leurs succès, leurs recettes en société. C’est pourquoi ont été pieusement recueillies et éditées (en latin à Cologne) ces maximes. Elles n’ont pas écrites forcément par Mazarin mais ont été dites par lui ou résumées par son entourage. Après tout, les Évangiles ou le Coran ont-ils été composés autrement ?

Nous tombons ici dans un véritable art de la Cour où la question n’est jamais ‘qui suis-je’ mais ‘quelle image présenté-je aux autres’. Pire, car il s’agit d’y croire ! – ‘comment me manifesté-je à moi-même.’ Nous sommes déjà en pleine société du spectacle, née dans l’Italie des petits royaumes et acclimatée sans mal dans la France royale centralisée à la cour.

Comme le rappelle Umberto Eco dans la préface de ce petit livre, « Mazarin nous donne une splendide image de l’obtention du pouvoir grâce à la pure et simple manipulation du consensus. Comment plaire non seulement à son maître (axiome fondamental), non seulement à ses amis – mais aussi à ses ennemis, qu’il faut louer, amadouer, convaincre de notre bienveillance et de notre bonne foi afin qu’ils meurent, mais en nous bénissant. » Les personnages du vaudeville qu’offrent récemment le parti Socialiste en sa primaire ou l’UMP en son université d’été (que ceux qui se prennent au sérieux appellent « psychodrame » pour faire bien) s’inspirent du grand Mazarin, tout en art d’exécution. Ses maximes, courtes, directes et percutantes, sont à méditer pour tout politicien.

L’Introduction débute d’ailleurs ainsi : « Les anciens disaient : contiens-toi et abstiens-toi. Nous disons : simule et dissimule ; ou encore : connais-toi toi-même et connais les autres – ce qui, sauf erreur de ma part, revient strictement au même. » Parmi les leçons, deux à retenir toujours :

  1. Première leçon : « Tu dois apprendre à surveiller tes actions et à ne jamais relâcher cette surveillance. » Car même si tu agis spontanément, sans penser à mal, soit sûr que les autres penseront mal systématiquement. Le dernier mauvais exemple a été donné par DSK.
  2. Seconde leçon : « Tu dois avoir des informations sur tout le monde, ne confier tes propres secrets à personne, mais mettre toute ta persévérance à découvrir ceux des autres. Pour cela, espionne tout le monde, et de toutes les manières possibles. » Nicolas Sarkozy fait ses fruits de cette maxime fondamentale.

Si tu soupçonnes quelqu’un d’avoir une opinion sur un sujet sans l’exprimer, soutiens le point de vue opposé dans la conversation, il aura du mal à ne pas se trahir. Annoncez la suppression d’une niche fiscale et vous verrez les intérêts catégoriels surgir du bois où ils se tenaient coi !

Pour découvrir ses vices, amène la conversation sur ceux dont tu soupçonnes ton adversaire atteint : « Sache qu’il n’aura pas de mots assez durs pour réprouver et dénoncer le vice dont il est lui-même la proie. » Est-ce que Martine aime à dépenser l’argent public ? François le laisse entendre sans le dire…

A l’inverse, « Tu reconnaîtras la vertu et la piété d’un homme à l’harmonie de sa vie, à son absence d’ambition et à son désintérêt pour les honneurs. » Là… il n’y a guère d’exemple en politique depuis Delors.

‘Les hommes en société’ sont la partie la plus fournie du recueil de maximes. Il s’agit d’obtenir la faveur d’autrui tout en ne se laissant pas surprendre, de ne jamais offenser et d’agir avec prudence, de tenir conversation et d’éviter les pièges, de simuler des sentiments et dissimuler ses erreurs, contenir sa colère et mépriser les attaques verbales, détourner les soupçons et savoir la vérité… Échec sur presque toute la ligne pour l’actuel Président. Le précédent était nettement plus habile à faire comme si rien ne s’était jamais passé. N’a-t-il pas réussi la dernière performance de publier ses Mémoires à quelques semaines d’un rapport médical prouvant qu’il la perd ?

Pour obtenir la faveur de quelqu’un, rien de compliqué : « Parle-lui souvent de ses vertus ; de ses travers, jamais. » Maintiens le contact en lui parlant ou lui écrivant régulièrement. « Ne défends jamais une opinion contraire à la sienne. » Ou alors feint de te laisser aisément convaincre par ses arguments. « Néanmoins, n’essaie en aucun cas de t’attirer l’amitié de quelqu’un en imitant ses défauts. »

Et ceci, bien utile pour répondre à nombre de ‘commentaires’ sur les blogs : « Si tu ne peux éviter de critiquer certaines personnes, ne t’en prends jamais à leur manque de jugement ou de compétence. Dis, par exemple, que leurs projets, leurs initiatives sont en tout point dignes d’éloge. Fais-leur cependant remarquer les graves ennuis auxquels ils s’exposent, ou le coût élevé de leur entreprise. »

Il est utile de ne jamais être pris au dépourvu. Pour ce faire, « mémorise de manière à l’avoir toujours à ta disposition, un répertoire de formules pour saluer, répliquer, prendre la parole et, d’une manière générale, faire face à tous les imprévus de la vie sociale. » Nous appelons cela la langue de bois, mais la cour nommait cette faculté la civilité.

Un conseil étonnant, vu l’époque non démocratique de Mazarin, mais qui s’applique parfaitement à notre univers médiatisé porté à la démagogie : « Ne va jamais à l’encontre de ce qui plaît aux gens du peuple, qu’il s’agisse de simples traditions ou même d’habitudes qui te répugnent. » A fortiori s’il s’agit du ‘peuple socialiste’, largement composé de profs et de militants qui se veulent intellos. Ou de parlementaires UMP, qui ont peur de ne pas être réélus si les avantages catégoriels sont supprimés.

Pour être aimé, il ne faut point blesser : « Donne-toi pour règle absolue et fondamentale de ne jamais parler inconsidérément de qui que ce soit – pas plus en bien qu’en mal – et de ne jamais révéler les actions de quiconque, bonnes ou mauvaises. » Sarkozy comme Bayrou devraient en prendre de la graine ! Peut-être moi aussi, mais j’ai l’excuse de ne pas être entré en politique.

Pour faire passer de nouvelles lois et éviter les fortes oppositions (comme en ce moment auprès des lobbies des niches fiscales, hier sur les retraites et avant-hier sur la suppression des départements…), « commence par en démontrer l’impérieuse nécessité à un conseil de sages, et mets au point cette réforme avec eux. Ou bien fais que se propage simplement la nouvelle que tu les as consultés, et qu’ils t’ont abondamment conseillé. Puis légifère sans te soucier de leurs conseils, comme bon te semble. » Plus vrai que nature, n’est-ce pas ? J’en connais qui devraient lire et relire ce Bréviaire.

Conseil à ceux qui écrivent des livres, des articles ou des billets de blog : « Dans des écrits que tu feras circuler, fais le plus grand éloge des exploits des autres – quitte à les élever sur des piédestaux bien trop haut en réalité – tu seras ainsi associé à leur gloire et tu t’attireras leur bienveillance sans t’exposer à leur jalousie. »

Conseil aux étudiants : c’est particulièrement vrai dans le milieu universitaire, resté très Ancien Régime dans ses mœurs. Citez les profs et leurs titres universitaires en entier, citez leur bibliographie même les articles dans les revues inconnues. « Pour éviter de déplaire à quiconque lorsqu’on écrit des traités ou des lettres censées contenir des conseils, le mieux est d’employer la forme du débat et de développer successivement les arguments qui vont dans un sens, puis ceux qui vont dans un autre, en prenant soin de ne jamais prendre parti, de ne pas livrer son opinion ni celle qu’on souhaite faire prévaloir. »

Et ceci qui s’applique de façon quasi universelle, ce pourquoi nul ne prévoit jamais les crises ni les difficultés : « Ne vas pas t’imaginer que ce sont tes qualités personnelles et ton talent qui te feront octroyer une charge. (…) Dis-toi qu’on préfère toujours confier une fonction importante à un incapable plutôt qu’à un homme qui la mérite. Agis donc comme si ton seul désir était de ne devoir tes charges et tes prérogatives qu’à la bienveillance de ton maître. » Dans les grandes sociétés, cela s’appelle lécher les bottes ; dans les concours administratifs, régurgiter bêtement les références et l’état d’esprit exigés de la caste, via les prépas ; en société mafieuse, cela s’appelle devoir à quelqu’un.

Les sociétés de Cour – et la France en reste une ! – réclament allégeance : les médiocres ne font jamais d’ombre et dépendent, les hypocrites sauvegardent toujours les apparences, ce pourquoi ces deux catégories sont précieuses aux dirigeants. Voilà qui explique la pâleur des personnalités qui gravitent autour des astres médiatiques.

Ce petit bijou de recueil se termine ainsi :

« Aies toujours à l’esprit ces cinq préceptes :

  1. Simule
  2. Dissimule
  3. Ne te fie à personne
  4. Dis du bien de tout le monde
  5. Prévois avant d’agir. »

Révolutionnaire, non ?

Cardinal Jules Mazarin, Bréviaire des politiciens, 1684, Arléa 1997, 137 pages, €6.65

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Anders Behring Breivic le monstre de Norvège

Un attentat à la bombe contre le gouvernement social-démocrate et des  jeunes travaillistes de 14 à 30 ans tués par balles en quelques heures. Breivic a frappé fort pour qu’on le considère. Rançon de notre société du spectacle où les idées sont inaudibles si elles ne hurlent pas devant les caméras.

Qui est donc Anders Behring Breivic ?

Anders n’est pas fou, seulement paranoïaque. Sa logique glacée vient du sentiment d’être cerné, personnellement sans amour, socialement noyé, culturellement métissé. C’est un activiste du choc des civilisations à la Huntington, proche en pensée de la droite israélienne et des Nachis de Poutine.

Behring n’est pas fasciste, il ne croit pas aux mouvements de masse ni aux partis autoritaires bottés sous le charme d’un gourou charismatique. Il est hyperindividualiste, ne croyant qu’en lui-même et aux actes personnels, proche en cela des ultraconservateurs américains, libertariens adeptes des milices armées civiles. Ce pourquoi les bobos intellos du Nouveau Snob se trompent, trop bardés de tabous politiquement corrects pour comprendre la différence entre extrême droite et anarchisme.

Breivic n’est pas raciste, non seulement il le dit mais la meilleure preuve est qu’il a massacré les siens, des ados blonds aux yeux bleus, et pas les basanés immigrés du coin. Il est proche en cela de l’Unabomber américain, un solitaire psychotique qui tuait parmi les siens tous ceux qui représentaient le gouvernement. Ce qui limite probablement son message.

Pourquoi parler de ses idées ?

Jamais je n’accomplirai un acte aussi barbare que de tuer au pistolet-mitrailleur des gosses en slip au bord d’un lac, qui n’ont que leurs mains pour se défendre. Jamais je ne justifierai un tel ‘happening’ au nom de je ne sais quelle révolution ou avenir radieux. Jamais je n’obéirai à la logique glacée des partisans persuadés d’avoir tout seul raison, de Savonarole à Torquemada, de Lénine à Pol Pot.

Mais je crois à la lucidité. Nul ne peut combattre la mort qui marche sans comprendre les ressorts qui la font s’avancer. Comprendre n’est jamais pardonner, cela est d’un autre ordre. Il n’y a aucune morale à analyser pour tenter de savoir ; juger, en revanche, est le lot de la société.

Quelles sont les idées du tueur ?

Elles ne sont pas aberrantes, loin s’en faut. Elles sont seulement poussées à leur logique folle, tout comme les Évangiles avec l’Inquisition et le Capital de Marx avec les camps staliniens. Ses idées sont contenues dans un opuscule de 1518 pages en anglais, qu’il diffuse gratuitement sous le titre de ‘2083 A European Declaration of Independence’.

Anders Behring Breivic accuse l’Occident d’avoir laissé depuis 1945 l’égalitarisme marxiste envahir la culture pour saper les fondements même de la civilisation européenne. Il se dit « chrétien » mais version taliban : fasciné par le Jihad musulman, il se veut un croisé, retournant le jihad contre ses promoteurs. Ce pourquoi il revivifie le mythe du Templier, ordre militaire contre les infidèles. Il a trop joué à World of Warcraft, ado marqué par son époque, où le spectacle en ligne pousse à échapper à la réalité.

Il n’a rien d’un partisan d’extrême-droite (il a quitté le Parti du Progrès qui ne lui apportait rien) mais plus d’un anarchiste nihiliste. Un populiste braqué contre les élites vénales et lâches. Le marxisme, hérésie laïque du christianisme, prône l’égalité absolue des conditions, toute différence étant condamnable en soi. Philosophie de l’histoire tirée de l’observation socio-économique, Gramsci, Lukacs, Marcuse, Adorno et l’école de Francfort l’ont rendu « culturel », générant la « pensée 68 » et gangrenant les campus universitaires au nom de la révolution et de l’anti-répression des désirs. De déconstruction en contestation de toute légitimité, de féminisme en châtrage des valeurs mâles, jusqu’à l’anti-négationnisme où la loi interdit même de discuter des thèses d’histoire politiquement incorrectes. Il en fait un chapitre (p.343), « Le nom du diable est : marxisme culturel, multiculturalisme, mondialisation, féminisme, culte de l’émotion, humanisme suicidaire, égalitarisme »… Dans ce nivellement global « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil ».

Sauf que les Musulmans ne sont pas gentils, ils sont croyants et intégristes, domptant les femmes à pondre des enfants. Qui ne prononce pas allégeance à Allah et ne se fait pas circoncire est à abattre comme un chien. L’immigration en Europe atteint l’étiage des 10%, avec une natalité plus forte. Dans une génération ou deux à ce rythme, l’Europe ne sera plus européenne mais la banlieue de l’islam. Avec la bonne volonté de ses dirigeants, qui appellent à une Eurabie en affirmant que l’islam est une part de l’Europe (comme la Turquie), encourageant immigration familiale et mœurs islamiques (voile, harem, épargne charia compatible, commerce halal, cantines spéciales, piscines séparées, enseignement de l’histoire expurgé, apprentissage de l’arabe à l’école, financement des mosquées…). Les musulmans pourraient représenter 50% de la population française en 2050 ! Je ne sais pas d’où viennent ces sources (Wikipedia ?) mais cela explique la « résistance » de l’auteur, « vrai » chrétien, traditionaliste souverainiste, tenant de la civilisation européenne historique.

Breivic fait appel aux sources Internet et à des textes glanés ici ou là dans l’Encyclopaedia Britannica et dans les journaux en ligne pour rassembler ses idées en 1518 pages. Son plan est en 5 parties : 1/ la montée du marxisme culturel et du multiculturalisme en Europe, 2/ pourquoi la colonisation islamique commence en Europe, 3/ l’état des mouvements de résistance européens antimarxistes et anti-jihad, 4/ les solutions pour l’Europe occidentale, et 5/les thèmes de discussion d’application utile à la stratégie politique. Pourquoi 2083 ? Parce qu’à ce moment, croit l’auteur, entre un tiers et la moitié de la population européenne sera musulmane, induisant un violent mouvement de réaction des autochtones avec coups d’état, déportation, interdiction de toute référence multiculturelle et imposition d’une idéologie nationale conservatrice (p.803).

Page 837 vient la formule appliquée littéralement par Breivic vendredi : « la meilleure méthode est d’attaquer de façon violente et par tromperie (attaque choc) avec des forces limitées (1 ou 2 individus). » Le terrorisme conservateur est aussi haïssable que celui d’extrême gauche durant les années de plomb des Brigades rouges, de la bande à Baader et d’Action directe. En cela, les partis de la droite extrême ne sont pas plus coupables de leurs idées que les partis d’extrême gauche. Le terrorisme est mimétique, partant des mêmes causes (un parti mou sans action concrète), avec les mêmes effets (des actes individuels de commando qui sèment la mort sans rien changer à la société).

Comment le contrer ?

En étant clair sur les objectifs de l’Union européenne, ferme sur la culture à transmettre et sur les valeurs qui composent notre vivre-ensemble, opposé à la lâcheté médiatique du métissage où tout vaut tout – pour mieux abêtir et vendre Coca cola.

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