La cité grecque est d’abord un marché commercial, visant à l’autarcie. Même chose pour Trompe et sa doctrine Monroe revue Donroe, la lutte pour les ressources dans l’intérêt des États-Unis étant sa préoccupation première. C’est à la fois une autonomie économique (en Grèce antique fondée sur l’agriculture, aujourd’hui sur l’énergie et les terres rares) mais aussi un commerce entretenu avec les dieux. Toute cité s’organise autour des cultes honorant ses divinités protectrices – d’où le tropisme catholique de Vince et des conseillers de Trompe II, après les évangélistes de Trompe I ; ou encore celui de Poutine, rallié à l’orthodoxie comme jadis Staline pour sa GGP.
Les cités sont immortelles, dit Isocrate. Elles portent seules l’empreinte du divin, ce qui exclut tout monarque – une habitude qui viendra à l’époque hellénistique, et qui est le rêve des trumpistes. Pour la cité classique, par exemple, Athènes, aucune démesure mais l’égalité totale des citoyens par rapport aux lois et à l’accès aux prérogatives civiques. C’était le cas de la démocratie américaine avant l’autocrate vaniteux à mèche blonde. Tant pis pour les niaiseux, ils n’avaient qu’à ne pas voter pour lui. C’est ainsi que la police de la cité athénienne est assurée par des esclaves barbares, les archers scythes. Il s’agit d’instaurer un corps d’armée étranger pour le maintien de l’ordre public afin d’éviter qu’un citoyen puisse être en situation d’autorité par rapport à un autre citoyen. Tout pouvoir porte en effet à en abuser. L’ICE de Trompe serait-elle plus efficace si elle était composée de mercenaires immigrés pour faire respecter la légalité ?

Le citoyen est celui qui peut gouverner et être gouverné, selon Aristote. C’est cela l’isonomie, l’égalité devant et par la loi. Elle permet à l’homme-citoyen d’être tour à tour soldat, magistrat et prêtre. Aucun citoyen n’est le sujet d’un monarque. Les modes d’accession à la citoyenneté diffèrent selon la cité, il n’y a rien d’homogène. A Thèbes, la citoyenneté de plein droit revient à l’homme qui n’a pas fait commerce sur l’agora depuis dix ans, ce qui exclut volontairement les paysans. A Sparte, est citoyen celui qui a reçu une éducation particulière, un dressage qui le rend semblable aux autres. De 7 ans à 20 ans, les jeunes garçons sont embrigadés en troupeau, selon Plutarque, un entraînement à l’obéissance. Poutine en a repris l’idée avec la propagande patriotique et l’entraînement militaire dès le collège. Sparte entraîne sa jeunesse au vol, au pas vu pas pris, à la dissimulation, à la ruse, aux mensonges, au droit de tuer – en Russie, de quoi faire de parfaits clones des nervis du KGB. A Athènes, le citoyen est celui qui est né de père et mère athénien et ne doit faire l’objet d’aucune privation de ses droits en punition de comportements indignes.
L’imaginaire grec enracine la cité dans le sol, ce qu’Euripide appelle un terroir sacré dans Médée. Platon dans la République insiste sur le mythe d’autochtonie nécessaire. La cité est leur mère, leur nourrice. Les autres citoyens sont des frères sortis du même sein. L’Athénien est avant tout le fils légitime du sol. C’est ce que les nationalistes conservateurs réclament contre les hors-sol, les immigrés ou ceux qui ont soi-disant « deux patries », deux passeports au cas où.
La citoyenneté grecque est une administration du sacré, une qualité et non une reconnaissance de compétences. Tout candidat à la magistrature n’a pas besoin d’être qualifié, il lui suffit d’être citoyen. D’une cité à l’autre, tout peut changer : la langue, la monnaie, les poids et mesures, le régime politique, les lois, l’éducation, le panthéon, les cultes, le calendrier. Il peut y avoir un calendrier sacré et un calendrier des magistrats ainsi qu’un calendrier politique. Ce sont les principales fêtes des dieux de la cité qui donnent les noms des mois. Ce calendrier enserre le citoyen dans un tissu civique. Quant aux dieux, chaque cité mêle des divinités locales à quelques grands dieux du Panthéon classique. Nul dieu ne se manifeste pareillement dans la cité et ailleurs. Ce particularisme local est une revendication de l’identité civique. Le catholicisme de JD Vance est de ce type, différent semble-t-il de celui du pape Léon XIV, tout comme l’orthodoxie (affichée) de Poutine, élevé laïque communiste, diffère de celle de Kiev ou de Thessalonique. Celui qui quitte sa cité quitte ses références et devient « un étranger ».
Le régime des cités en Grèce classique entretient un état de guerre réciproque. Elle est saisonnière, on se bat en été, on arrête en hiver. Il s’agit toujours de légères rectifications de frontières. Pour être autonome, il faut empiéter sur le territoire des voisins pour avoir assez de terre à pâturer et cultiver. Trump fait exactement la même chose avec le Venezuela, Panama et le Groenland. Poutine fait pareil en revendiquant les territoires perdus de l’ex-URSS. Hitler parlait de lebensraum, de « territoire vital ». A quand le néo-impérialisme français sur l’Algérie et la Tunisie, ou celui de l’empire britannique sur les Indes ? Le citoyen est soldat, mobilisé en permanence, tout comme Poutine voudrait voir mobiliser les siens de 7 à 77 ans. L’Athénien doit par exemple à sa cité 42 ans de service militaire. Il est éphèbe de 18 à 20 ans, hoplite ou cavalier de 20 à 50 ans, puis ancien et vétéran jusqu’à 60 ans, requis pour monter la garde sur les remparts de la cité. Après 60 ans, le citoyen-soldat devient arbitre public.
Aristote dit du citoyen qu’il est celui qui participe à l’exercice des pouvoirs de juge et de magistrat prêtre. Le civique et le religieux sont imbriqués les uns dans les autres. Être citoyen, c’est pouvoir s’occuper des dieux en les honorant selon des traditions de la cité. Il partage les choses sacrées avec les autres citoyens, car il est interdit d’exercer plusieurs fois de suite la même charge. Jacqueline de Romilly dit que la religion grecque était laïque, et inversement la vie civique était religieuse. Il n’y a pas d’équivalent grec du mot « religion ». Il n’y en avait pas besoin car aucun dogme ne pouvait exister, étant donné l’éventail des traditions cultuelles et ancestrales particulières à chaque sanctuaire. Contrairement aux théocraties, qu’on pense par exemple à la théocratie chiite de l’Iran ou à la sunnite de l’Arabie Saoudite, la relation grecque au sacré est d’essence administrative. Il n’y a pas de culte universel, mais la préoccupation de rester fidèle à un rite local. C’est pourquoi n’importe quel magistrat pouvait devenir prêtre plusieurs mois durant, sans autre compétence que celle de faire respecter les lois sacrées.
Être citoyen, c’est s’inscrire sur le continuum de la vie qui va des animaux aux dieux. L’homme-citoyen dans la cité n’est pas un animal comme les autres ; il est politique, donc libre. Les non-citoyens sont a-politiques, privés du droit de prendre la parole ; donc parfaits animaux pour les politiques. On se demande si la mafia de l’ex-KGB ou la mafia de l’immobilier new-yorkais n’en seraient pas l’équivalent dans la politique moderne. Seuls sont décideurs ceux qui le décident, avec leur pouvoir de force ou leur fric, Trompe ou Poutine ; les autres sont des moutons à tondre et à guider.
Réfléchir sur la Grèce en dit au fond beaucoup sur notre époque.
Reynal Sorel, Dictionnaire du paganisme grec, Les Belles lettres 2015, 513 pages, €35.50
(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)











































Mélenchon, méchant bon
J’ai eu l’heur de publier sur ce blog en 2011 une note sur Jean-Luc Mélenchon, politicien entre Péguy et Doriot. Un lecteur l’a retrouvée et la commente cinq ans et demi plus tard comme digne d’actualité. Je l’en remercie et, comme les commentaires sont fermés sur les notes après un à deux mois – pour ne pas susciter des « polémiques à la françaises » aussi vaines que stupides, une fois l’actualité passée – il a publié son avis dans la rubrique « à propos ». Comme ce n’est ni le lieu pour le lire, ni pour débattre d’un sujet en particulier, je me permets de replacer dans le fil des notes ce commentaire de grand intérêt, que j’accompagne de quelques réflexions. Le débat est ainsi ouvert, quelques mois avant les prochaines présidentielles en France, et quelques semaines avec les primaires des sept nains du PS.
« Bonjour, votre article de 2011 sur Mélenchon, Péguy et Doriot m’a paru intéressant, y compris en 2016-2017.
Le temps rectifie cependant quelques unes de vos idées, comme l’opposition de Mélenchon à l' »aigle » russe…
Le rapprochement avec Doriot me paraît, quoiqu’il en soit, pertinent, sinon comme stricte analogie du moins comme hypothèse-guide.
Au passage, d’autres idées de votre article me paraissent approximatives. Ainsi, le bien-être des ouvriers de l’automobile est une légende (qu’il s’agisse de Toyota, de Ford, de Renault, de Fiat, en 1970 ou 2016, que l’organisation soit fordiste ou par groupes de qualité).
Mais pour rester au centre de votre article : avec Mussolini ancien leader socialiste, Doriot évoluant du PCF à la collaboration pro-nazie, l’opportunisme narcissique (et l’insécurité mal compensée qui peut-être va avec) engendre bien des vicissitudes et les parcours sont souvent TORTUEUX et chez les apprentis caudillos. « Le futur Duce de l’Italie fasciste est élevé par un père forgeron et militant anarchiste et une mère institutrice et très religieuse (catholique). »
Je crois que les méthodes et de style de Mélenchon, les fantasmes qui s’échappent parfois de sa bouche par manque de maîtrise et par sincérité semi-volontaire…, tout cela permet de voir qu’il n’est pas tel qu’il apparaît à ses suiveurs et à ses électeurs.
Les indices d’une idéologie vermoulue et réactionnaire sont pourtant assez patentes. Il doit lui-même faire des rectifications fréquentes, sur un mode agressif et embarrassé, ou encore rectifier son programme pour tenter de les intégrer et sauver la face. Voir ici ses vœux. La stance à l' »universalisme » (blah blah…) inciterait à nuancer le rapprochement avec Péguy… et à mieux cerner le caractère opportuniste du bonhomme.
Politiquement incohérent, il n’en serait pas moins nocif, selon moi, s’il en avait les moyens… Mais son style et la confusion qu’il trimbale ne sont pas des caractères isolés dans les mouvances militantes et semi-intellectuelles de notre époque.
Merci pour votre article et pour certaines pages de votre blog.
Pierre Grimal »
Ce qui est intéressant est que l’étude sur le bonhomme Mélenchon a peu vieilli : le politicien est toujours « méchant » par haine personnelle contre la société, qu’il sublime en la projetant sur « le peuple ».
Il veut évidemment en faire « le bien » malgré lui, au peuple. Ce pourquoi il est un méchant bon.
Mais il ne peut aller dans le sens du peuple qu’en résolvant ses propres contradictions venues de l’extrême-gauche trotskiste-lambertiste : internationalisme ? le peuple veut du nationalisme ; anticapitalisme ? le peuple veut surtout du boulot ; écologisme ? le peuple ne veut pas régresser au moyen-âge ; démocratie directe ? le peuple veut bien participer, mais pas gouverner, ça l’ennuie – son individualisme exige épouse et pavillon, DVD possédés et quant à soi préservé. Pas sûr que la Grande transparence robespierriste de Mélenchon soit en phase avec ce que veut le peuple…
J’écrivais aussi sur ce blog en 2012, à propos de Mélenchon, le malentendu qu’il provoque (et continue de provoquer) :
Le rassemblement des mélenchonistes apparaît bien hétéroclite.
Mais veut-il vraiment gouverner ? Je me posais la question en 2014 sur ce blog. La posture du Commandeur, Victor Hugo tonnant du haut de son exil, est bien plus valorisante pour ce théâtral politicien, que la discipline de chaque jour des affaires à régler par compromis… Le fusionnel d’une Assemblée unique et d’un gouvernement direct, me paraît une compensation personnelle pour un gamin frustré de père à 11 ans qui semble ne jamais s’en être remis (ce qui me navre) – mais pas un remède au mal français qu’est l’immobilisme d’âme paysanne et la répugnance à changer (si bien servis par Chirac puis Hollande).
Yaka et encore yaka, résumais-je en 2016 dans un billet de blog, sur les outrances de l’extrême-gauche, Mélenchon inclus. Je n’ai pas changé d’avis depuis. Mélenchon aime gueuler, pas gouverner. Car gouverner, c’est prévoir, et ne pas suivre le vent du peuple selon qu’il girouette de l’est à l’ouest ou du nord au sud. Mélenchon se positionne comme national-populiste, qu’il le veuille ou non. Il ne veut pas de Poutine comme Grand frère, même s’il admire probablement sa façon, de faire. Donald Trump aussi… Mélenchon est adepte non de la démocratie mais de la démocrature – la dictature, mais du Salut public, de la Patrie en danger – tout ce que Castro a réalisé durant ses quasi 60 ans de règne autocratique sans partage.
Un grand méchant, Mélenchon, même s’il se veut un méchant bon.
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