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Hervé Bazin, La tête contre les murs

C’est fou… L’auteur, pour le second roman de sa carrière, se lance dans la peinture de la folie. Un garçon qui lui ressemble un peu, Arthur, cambriole son père après avoir fui de chez lui à 18 ans. Il n’a plus le sou, reste instable et en veut à « la famille ». Mais il est le perdant-type, pas plus avisé qu’une taupe. En volant sans permis la voiture de son père (une Peugeot des années trente), il emboutit un arbre qui gisait par hasard sur la route. Plus bête que lui, tu meurs.

Il se retrouve à l’hôpital, mais surtout à l’asile. Car son juge de père ne peut accepter « le scandale » social d’avoir un fils délinquant et jugé. Arthur ne songera dès lors qu’à s’évader. Il le fera trois fois, à chaque fois repris et son aliénation confirmée. Il n’est guère plus « fou » que vous et moi (enfin, pour vous, je crois), mais « la société » se défend contre ses fils rebelles. C’était ainsi dans les années 1930 à 1960.

L’auteur décrit donc le quotidien d’asile, où les gens ne se prennent pas toujours pour Napoléon, ni ne bavent la gueule ouverte mais paraissent tout à fait « normaux » jusqu’à ce qu’un événement déclenche une crise. Un pédéraste renseigne les matons avant de violer un co-enfermé, un ex-chef d’entreprise se prend pour Dieu (est-ce vraiment folie ?), un ancien maire fait des siennes. Arthur, c’est les jambes : elles le démangent de s’enfuir.

Ainsi réussit-il la seconde fois à biaiser les surveillants, à gagner Paris et la turne d’un ex copain de taule, à piquer le fric d’un cambriolage par lui réalisé chez une antiquaire (juive, cible favorite des années 30) et à vivre (ma foi fort bien) jusqu’à épuisement de la somme. Lorsqu’il échoue dans un bled de l’est, sans plus d’essence dans sa moto, il se loue en ferme et épouse une vachère wallonne, belle de corps et obstinément fidèle de cœur. Le mariage, acte officiel, fait débarquer les gendarmes, oh juste pour vérifier que la période militaire a bien été faite. C’est le cas mais l’Arthur panique et il fuit, d’où enquête, d’où récupération du fuyard et internement d’office. Tant qu’un psy assermenté n’a pas jugé que vous être autrement que fou, vous restez à vie dans l’institution.

Verrières près de Nantes, Vaucluse à Sainte-Geneviève-des-Bois, Sainte-Anne, Villejuif, Arthur aura exploré les différentes sortes d’asiles, de la province bon enfant où l’on vous oublie au centre de sécurité renforcé moderne d’où l’on ne s’échappe pas. Et pourtant si : grâce à la guerre de 40 et aux Allemands qui font fuir toute la région parisienne. Profitant de l’effectif réduit des matons et d’une révolte des fous soigneusement orchestrée par lui, Arthur fait le double mur et se retrouve dans le flot de l’exode.

Mais il ne peut s’empêcher de revenir chez sa femme au lieu de tout quitter et de se faire un nom ailleurs. Il ne peut s’empêcher de gueuler et de tout casser dans l’appart, faisant sortir la voisine – qui le dénonce. Les flics vont le cueillir à nouveau et il s’échappe par les toits… jusqu’à ce qu’une bonne crie au secours et le fasse chuter. Il est repris, une fois de plus. Ses droits ? Aucuns – la psychiatrie est toute-puissante, bien plus que la justice !

Ce roman qui se lit bien est un brin obsolète, datant d’avant les médicaments psychotropes et la surpopulation des asiles. La folie aujourd’hui est bien plus dangereuse et étiquetée de noms savants qui font peur : psychose paranoïaque, névrose obsessionnelle, perversion narcissique, psychopathe tueur… Le tort de l’auteur, à mon avis, est d’avoir insisté sur les antécédents d’hérédité d’Arthur : un grand-père fou, une mère internée, une sœur devenue folle. Les gènes expliquent peu, voire rien du tout. Etait-ce l’époque ? Le post-pétainisme voyait la défaite partout et la décadence au sein même des corps.

Hervé Bazin, La tête contre les murs, 1949, Livre de poche 1976, 432 pages, €1.90 e-book Kindle €5.49

Les romans d’Hervé Bazin sur ce blog

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Maxime Chattam, Le coma des mortels

Ce thriller a ceci de bizarre qu’il commence par la fin : le lecteur sait qui a été tué, comment, et que le héros s’en est sorti. Les chapitres sont d’ailleurs numérotés ainsi, commençant par le 39 avant de terminer par le 1. Cela fait un peu potache mais a un sens caché. Le meurtre est le fantasme favori de l’auteur : éviscération, « mon amour avait été répandu sur les murs de mon appartement étalé sans pudeur avec rage » p.16. Le ton est donné, l’ironie, le décalage, l’originalité à tout prix. Ce pourquoi je crois (hypothèse toute personnelle) que ce roman a été écrit bien avant les succès et qu’il a été repris et toiletté une fois les succès venus. Il s’inspire en effet moins des auteurs américains (Connolly, Stephen King) que de certains romanciers français à la mode dans les années 1990 (et dont les noms sont déjà oubliés, le seul me venant à l’esprit étant Alexandre Jardin).

Il y a en effet peu d’action dans ce « thriller » qui ne fait même pas frémir (thrill). Il se veut plutôt cocasse, le personnage principal qui se fait appeler Pierre (autrefois Simon) – les éduqués repèreront tout de suite la référence – étant un jeune homme dans la trentaine, doté d’une bite et d’une complaisance un peu mièvre. Gentil et discipliné, bon élève, bon mari et tout, il s’est brutalement lassé et a « fait sa crise » de la trentaine comme il paraît que tout mâle doit le faire selon la mode psy des magazines pour coiffeurs. Il est reparti de zéro, a changé de quartier, d’amis (des faux, comme souvent), de boulot, de numéro de mobile, et même de prénom. Seul son psy le traque, le lecteur en aura la raison à la fin.

L’auteur semble avoir une dent certaine contre les « psys », leurs certitudes, leur étiquetage permanent, leur sentiment de toute-puissance à découvrir mieux que vous ce qui est bon pour vous. En bref, ils se prennent pour Dieu et vous le font savoir. Mais le niais répond presque toujours aux numéros inconnus (évidemment le psy), ne change pas une fois de plus son numéro (ce qui est tellement facile aujourd’hui), et ne raccroche jamais aux premiers mots quand il a reconnu son démon déguisé en dieu. Il est addict, dirait-on en mauvais français, peut-être parce nous n’en avons pas inventé d’autre aussi précis (drogué serait excessif et orienté, adonné trop bénin). Il apparaît surtout comme une personnalité faible qui se laisse mener par sa queue, donc par les femmes puisqu’il ne semble pas être pédé (sauf un dur fantasme : se sentir poursuivi par un lapin géant qui veut le sodomiser, reste d’une peur d’enfance peut-être).

Une manie névrotique de notre mâle esseulé est de composer des numéros au hasard pour remplir tout un carnet de lignes non affectées ou se voir rembarrer vite fait quand ça décroche. Et parfois non. D’où ces conversations surréalistes qui lui permettent des « rencontres » virtuelles, un moyen de jouer lui-même au psy. Il racole ainsi une fille, sans le vouloir, une bien timbrée qui est morte plusieurs fois. Ou plutôt qui a organisé minutieusement sa disparition quand elle en avait marre, bien mieux que notre Simon devenu Pierre… sans rien bâtir. « Ophélie » se fait désirer, la première baise est après préliminaires bavards et jeu de piste, évidemment dans un cimetière. Une autre la nuit aux Galeries Lafayette quand les gardiens ont fait leur ronde et le ménage passé. Il rencontre aussi le vieil Antoine, octogénaire qui retrouve tous les objets perdus dans l’instant par leurs propriétaires et qui fascine cette alouette de Pierre.

Lassé du commerce (dont il a fait école) et du marketing (qui ne sert à rien d’utile) a trouvé un petit boulot d’assistant au zoo de Vincennes, autrement dit de ramasseur de merde conchiée par les nombreux animaux. Le lecteur apprendra que la délicieuse peluche, le panda, est le plus gros défécateur du zoo et que le responsable de la sécurité ne songe qu’à dévisser les grilles au-dessus des rhinocéros nains pour y voir les sales gosses chuter dans la merde et se faire piétiner. Mais « l’action » s’arrête là et les « crimes » sont satellites. Le Pierre semble en effet l’objet d’une « malédiction ». En plein Paris rationaliste du XXIe siècle, cela fait un peu benêt, on n’est ni à Boston ni à Salem, que diable ! Tous les gens autour de lui meurent assassinés. Serait-ce lui l’assassin comme chez dame Christie ?

Arg ! Autant dévoiler la fin… même si l’auteur dit qu’il la dévoile au début. Mais ce n’est pas si simple et je m’en garderai bien. « Je ne veux pas vous mentir », commence l’auteur dès sa première phrase, tel un politicien. Ce qui signifie bien-sûr qu’il va le faire et il vous le confirme très vite : « Je ne vous dirai pas tout » p.9. Mettez-donc bout à bout les premiers mots de chacun des chapitres, bizarrement tous en italiques : vous aurez une surprise, je ne vous dis que ça. Mais faites-le une fois lu tout le livre, ce sera plus savoureux.

L’auteur avoue sur la fin sa vraie personnalité : « On vous a lu le bouquin à l’envers, on a érigé des principes à ne pas dépasser, on a appelé ça la civilisation, mais c’est un autre mot pour l’enfer. Vous vous êtes fait arnaquer. (…) Redevenez tous des êtres affranchis. Ecoutez un peu plus votre animalité, vos instincts. Soyez plus naturels. C’est bon ça, le naturel. C’est acceptable, c’est légitime, bien plus que les ordres et les codes stupides. Baisez. Bouffez. Buvez, Jouissez » p.348. Mais, là encore, c’est une clé. Ce roman est une énigme plus qu’un soi-disant « thriller » – mais vous vous amuserez.

Maxime Chattam, Le coma des mortels, 2016, Pocket 2017, 350 pages, €3.50 e-book Kindle, €7.49, CD audio €17.00

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George Sand, Isidora

Vers 1840, la mode est à la pute : filles, lorettes, grisettes, femmes sans nom et femmes entrete(nues). Isidora en est une, au prénom improbable au féminin (en tout cas diabolique dans la littérature noire). Son vrai nom est Julie, comme une héroïne de Rousseau, mais Isidora sort plutôt du ruisseau. Evidemment belle et espiègle, éprise d’idéal évidemment inaccessible, elle couche pour arriver en croyant trouver l’Hâmour. Fleur flétrie qui n’y paraît pas, c’est alors que le narrateur la cueille au jardin.

Lui, Jacques Laurent, est un précepteur apprenti philosophe qui couche sur le papier des élucubrations « élevées » mais sans aucun intérêt ; il n’a baisé encore aucune femme à 25 ans, une scie de George Sand pour qui la continence, selon les préceptes intéressés de l’Eglise, monte au cerveau et « sublime » les vertus. Nous n’y croyons guère ; c’est plutôt la rancœur et le ranci qui macèrent. Depuis sa fenêtre, il aperçoit la belle en son jardin d’à côté et un hasard de travaux lui permet un jour d’en approcher. L’intermédiaire idéal, Tony, une sorte de Cupidon de l’âge de Figaro (13 ans) qui est jockey chez le comte, porte de lui une lettre où il demande grâce pour un vieux de l’immeuble qui ne peut payer son loyer. Le gamin revient avec un billet de banque en réponse et, de fil en aiguille, fait visiter les fleurs du jardin – dont la plus belle est évidemment Julia.

C’est par un autre hasard, mais sans intermédiaire, qu’il tombe sur un domino qui va au bal de l’Opéra et qui le convie à la protéger d’un importun. C’est Julia déguisée en Isidora, vite démasquée en public par l’un de ses anciens amants. Jacques tombe de haut : la patricienne d’à côté est une grisette entretenue par le comte de S*. Mais Julie lit Rousseau et Jacques le lit aussi ; les deux s’entendent comme philosophes en herbe, d’autant que Jacques effectue une « recherche » sur l’essence de la féminité. Le roman alterne donc un « cahier » philosophique (indigeste) et un « journal » (beaucoup plus vivant) qui tend à prendre le pas dans le texte pour le plus grand plaisir du lecteur.

Car c’est tout une aventure qui se dévoile par à-coup de mystères révélés. Jacques, cheveux blonds, teint de rose, taille élevée, main de marbre et prestance d’athlète, est observateur, réservé et sans ambition. Un modèle de mâle selon George Sand. Il deviendra d’ailleurs le précepteur de Félix, bel enfant affectueux de 7 ans, fils d’une jeune veuve de la haute société… comme par hasard belle-sœur sans le savoir de Julie. Jacques rachètera Isidora en son cœur en accusant par philosophie de pousser la (bonne) société à la prostitution des filles pour le plaisir des mâles riches et parisiens (ce que perpétuent les féministes d’aujourd’hui). Elle, qui couche une nuit avec lui au retour de l’Opéra, se fera épouser in extremis par son comte protecteur lorsqu’il sera à l’article de la mort lors d’un voyage en Italie ; elle l’a soigné avec dévouement. Elle deviendra veuve riche, comtesse respectable puis, dix ans après, mère en adoptant une jeune fille pauvre, Agathe, qu’elle fiancera au fils de sa belle-sœur au grand cœur Alice. Elle se sauvera donc par « la morale », c’est-à-dire la pratique de la « vertu » bourgeoise. C’est aussi irréaliste que candide : il suffirait de vouloir… ou, comme Pascal, prier au cas où pour que Dieu vous reconnaisse.

Trois ans après, les mêmes hôtels parisiens jumeaux montrent Alice et le précepteur Jacques dans l’un, Julie dans l’autre. Dialectique inévitable chez Sand, Jacques reste amoureux de Julie alors qu’Alice, veuve, est amoureuse de lui qui s’occupe comme un père de son fils qui l’adore. Le comte de S* était le frère d’Alice de T*. Cette dernière, femme modèle, s’analyse pour savoir si elle va accepter la courtisane parvenue que tout le reste de sa famille rejette. Elle s’aperçoit alors de l’amour que Jacques voue à Julie, sans que cette dernière y réponde par la même flamme. Elle veut favoriser leur bonheur, au prix d’une « crise nerveuse » qui la laisse sur le carreau plusieurs jours avant de s’effacer (hystérie fort « romantique »). Mais Julie a conscience de l’impossibilité d’aimer (dont la manifestation physique semble être la frigidité), peut-être pour être passée de corps en corps sans jamais pouvoir s’attacher. Elle garde de la catin l’ambition effrénée de séduire tout en déplorant son besoin d’être aimée. Le cœur et le vagin sont séparés et le cerveau fantasme.

La troisième partie, rapportée pour cause d’insuffisante longueur du roman écrit d’abord en feuilleton pour des revues, est faite de pièces mal raboutées sous forme de « lettres d’Italie ». Isidora les envoie à Alice qui semble ne pas répondre, et les longueurs à prétention philosophique n’y sont pas rares et toujours fastidieuses. Julie a dérobé le journal de Jacques et se rend compte qu’il aime Alice sans oser se l’avouer ; elle s’exile donc volontairement pour leur laisser le champ libre.

Dix ans après, Isidora adopte une Agathe de 16 ans afin d’assouvir son besoin d’aimer. Femme, elle est sauvée par les femmes : Alice socialement, Agathe familialement. C’est alors qu’un jeune homme vient se recommander auprès d’elle. Il est, comme toujours chez George, désirable – du moment qu’il est encore trop jeune pour n’être pas dominé par les femmes : « 18 ans au plus, une taille élancée des plus gracieuses, une figure charmante, un air de distinction incomparable, des cheveux noirs abondants, fins et bouclés naturellement, un duvet de pêche sur les joues et des yeux… » p.1138 Pléiade. Il se présente en intermédiaire, comme Tony, le jockey initial. Coup de théâtre ! C’est la partie la plus drôle et la plus captivante de ce roman bancal où la théorie prend trop souvent le pas sur la peinture mais où la psychologie demeure passionnante.

George Sand, Isidora, 1846, Independently published 2019, 164 pages, €7.51

George Sand, Romans tome 1 (Indiana, Lélia, Mauprat, Pauline, Isidora, La mare au diable, François le champi, La petite Fadette), Gallimard Pléiade 2019, 1866 pages, €67.00

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George Sand, Pauline

Une « peinture de l’esprit provincial » selon l’auteur (p.996 Pléiade) sous la forme de deux femmes confrontées à deux mondes : celui de la petite ville et celui de Paris.

Les deux étaient amies depuis leurs 15 ans, dans la même ville très moyenne de Saint-Front. L’une est partie, l’autre pas. Laurence est montée à Paris pour devenir comédienne, poussée par la misère et par sa mère ; Pauline est restée en province pour être brodeuse, vivant chichement en soignant son acariâtre de mère. Deux femmes, deux destins.

« C’était par une nuit sombre et par une pluie froide » que commence le roman. La berline qui transporte Laurence vers Lyon s’est trompé de chemin et s’arrête pour laisser souffler les chevaux et leur faire le plein d’avoine dans l’auberge de Saint-Front. Laurence reconnait les lieux de son adolescence. Dix ans ont passés et elle veut revoir Pauline, son amie de cœur, qui a cessé de lui écrire. Son métier à la capitale préjugé libertin par les petits-bourgeois de province la rabaissent au rang d’une pute à fanfreluches et non de l’artiste de la scène habillée selon le chic de Paris qu’elle est en réalité.

Lorsqu’elle retrouve la maison de Pauline, les deux amies tombent dans les bras l’une de l’autre. C’est par pudeur que Pauline n’a pas écrit, et à cause de sa mère emplie des préjugés étriqués de la province. Cette dernière est devenue aveugle et, après un premier mouvement de dégoût et de mépris pour la catin, elle se reprend devant la voix plus grave et la diction devenue distinguée de Laurence. L’auteur commence alors une satire du milieu bourgeois des petites villes, son dada depuis ses propres épreuves d’adolescente à La Châtre. La curiosité des bigotes est sans borne, la femme du maire pousse son gros mari à intervenir pour « demander son passeport » à la visiteuse, un prurit très administratif qui a fait plus tard les délices de Courteline et qui continue à le faire pour les citoyens confinés du coronavirus obligés de « faire des lignes » de pensum pour se déclarer eux-mêmes de sortie. La bêtise paperassière a une longue histoire en France ! Toujours est-il que le salon de Pauline, habituellement vide, se remplit de toute la faune emperlousée de la cité provinciale qui s’invite spontanément, caquette à qui mieux mieux, chacune se poussant des plumes pour approcher l’actrice et envier sa robe toute simple de grande dame.

Laurence ne reste qu’une journée à Saint-Front avant de repartir. Mais les liens sont renoués avec Pauline et, lorsque sa mère meurt, Laurence la convie à venir à Paris pour qu’elle ne finisse pas dans la peau d’une vieille fille de province. Elle est belle, prend spontanément des poses de Phèdre et peut devenir actrice comme elle. Pauline, d’un caractère différent, se laisse séduire. Mais les mois passent et, si elle se fait une place dans la famille de Laurence, sa mère et ses deux petites sœurs, elle se sent sous la coupe de son amie et cela lui pèse.

Commence alors la dialectique typique de Sand entre les deux femmes, complétée en miroir par la dialectique de deux hommes en mode mineur : Lavallée l’acteur mentor de Laurence et le superficiel mondain Montgenays. Pauline en reste à la morale bourgeoise du convenable avec la naïveté sociale qui va avec, tandis que Laurence est passée par des épreuves qui lui ont ouvert les yeux et permis de remettre en cause les « convenances ». Le bonheur se trouve-t-il dans la norme sociale ? L’exemple de Laurence prouve que non et Pauline en est jalouse. La soi-disant catin n’a pas d’amant et ne change pas de flirt avec la saison ; elle mène une vie de famille dans une maison tranquille et, si elle se fait applaudir, c’est parce qu’elle travaille beaucoup ses rôles. Pauline croit en revanche à l’amour, au mariage et à l’établissement social bourgeois.

Elle se laisse donc circonvenir par Montgenays, riche cynique qui courtise Pauline pour rendre jalouse Laurence, qu’il ne convoite que parce qu’elle est en vue. Pauline ne comprend rien à cette intrigue et croit que toute mise en garde des uns et des autres envers les manœuvres du mondain ne vise qu’à la rabaisser et à laisser la place à Laurence. Les deux amies finissent par se fâcher et Montgenays par échouer. Mais Pauline lui a cédé, il l’a mise enceinte et prend comme un défi social de la marier. Il ne l’aime pas, l’ignorera dès la noce terminée, mais Pauline sera établie dans l’état de bourgeoise mère de famille auquel elle aspirait tant. Sera-t-elle heureuse ? Le lecteur devine que non.

Malgré le titre, ce n’est pas Pauline l’héroïne mais bel et bien Laurence en femme artiste, indépendante et sensible, forte et généreuse – tout comme l’auteur se voulait et dont elle a pris l’exemple sur l’actrice Marie Dorval, connue en 1833. La femme nouvelle de George Sand ne sacrifie rien de sa personnalité ni de ses dons ; elle ne les enterre pas dans le mariage et la soumission au mâle. Elle reste autonome financièrement et socialement, au contraire de l’épouse aliénée sous la tutelle légale de son mari. Elle peut s’épanouir, elle n’est pas dépossédée d’elle-même. Pauline, à l’inverse, nourrit de la frustration qui mène au ressentiment ; elle s’enferme, s’aigrit, se protège par un statut social dont elle fait une « vertu » sans plus exister personnellement.

Ce roman d’émancipation sociale et psychologique est très agréable à lire et reste d’actualité tant la France contemporaine permet d’observer encore de tels milieux, de tels réflexes et de tels portraits.

George Sand, Pauline, 1840, Folio 2€ 2007, 144 pages, €2.00 e-book Kindle €0.00

George Sand, Romans tome 1 (Indiana, Lélia, Mauprat, Pauline, Isidora, La mare au diable, François le champi, La petite Fadette), Gallimard Pléiade 2019, 1866 pages, €67.00

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Co-vide français

La pandémie de SARS-Covid-2 appelé Coronavirus Covid-19 met en lumière le mal français : le jacobinisme. La France centralisée, autoritaire, administrative, peine à déstocker, à faire produire ou livrer les masques de protection ; l’impréparation est manifeste malgré les précédentes alertes dues à des virus ou des catastrophes chimiques – qu’en serait-il lors d’un Tchernobyl possible ? Plus d’industrie suffisante ni diversifiée, des coûts sans cesse réduits bien que les impôts ne baissent guère, le rêve d’être le meilleur élève de la mondialisation sans en avoir les moyens techniques, financiers ni juridiques. La production de masse est en Chine et les entreprises performantes sont rachetées par les Etats-Unis. Il n’y a plus grand-chose de « stratégique », même certains composants du système d’armes du Rafale viennent des USA !

Les hôpitaux sont débordés et les médecins libéraux trop sollicités ; rien n’a été réorganisé pour donner de la souplesse et de l’efficacité au système de santé depuis des décennies (le numerus clausus des médecins, l’absence de liste de matériel obligatoire à conserver en permanence, la gestion du chiffre à l’hôpital, les budgets en baisse-rabot sans tenir compte des particularités locales, l’absence de moyens déplaçables, l’indigence relative de l’armée en renfort).

Les politiciens ont fait avant tout de la politique politicienne avant de faire une politique de la santé. Ils ont autorisé les élections municipales puis ont changé de cap drastiquement le soir-même en instituant le confinement. Les gens n’y ont pas cru vraiment et se sont retrouvés trop souvent dehors, certains partant même en vacances dans les résidences secondaires ! L’autorité – la vraie, churchillienne, gaullienne – a manqué à l’heure même où il en fallait une. L’autoritarisme des petits egos blessés, de la guerre des services, des parapluies hiérarchiques, s’est au contraire imposé plus que jamais.

L’imbécillité est manifeste : Merkel prend les Allemands pour des adultes, Macron prend les Français pour des gamins. Tout centraliser, tout ordonner, aboutit à ce que personne n’ose prendre une quelconque initiative : tous attendent des instructions, la hiérarchie tutélaire doit signer pour couvrir l’exécutant et cela prend du temps car le temps, comme le savoir, c’est le pouvoir. Donc rien ne se fait, qu’avec retards à tous les étages, efforts surhumains pour violer les procédures et les administratifs, récriminations en cascade, erreurs (ces respirateurs fabriqués par la Grande industrie française qui ne servent… quasiment à rien, étant inadaptés au traitement des atteints).

Ceux qui n’ont aucune initiative à prendre, qui n’y sont pas autorisés par les « spécialistes » ou les technocrates en haut d’échelle qui se croient dieux, en sont réduits à scruter les fautes des autres et à critiquer l’autorité. C’est le contraire en Allemagne, pays fédéral de länder où chacun est amené à se prendre en main. Les responsabilités sont réparties, la critique étalée, les oisifs qui jugent des travaux finis bien moins nombreux. Nos « régions » ne sont, à de rares exceptions près, que des circonscriptions administratives et économiques, pas des centres de culture ni de décision. C’est différent aussi aux Etats-Unis, où le président bouffon peut paonner autant qu’il veut à la télé, chaque Etat prend ses propres initiatives dans la responsabilité – et le clown peut toujours amuser la galerie. En France, on attend. Le bon vouloir, le bon plaisir, les ordres.

Le gouvernement autorise à sortir uniquement pour les courses, la santé, le chien, le jogging autour de chez soi (maxi 1 km et 1 h), mais pas pour autre chose. Et il a fallu un décret pour ça ! Même dans les rues désertes, les sentiers de montagne ou au bord de la mer, là où il n’y a personne, là où les gens peuvent être à plusieurs dizaines de mètres les uns des autres, c’est « interdit » ! Avec renfort d’hélicoptères et de drones pour ça (vous savez combien ça coûte, une heure d’hélicoptère ? Vous trouvez normal d’aller polluer les montagnes désertes avec le bruit et le pétrole du bourdon mécanisé ?). Mais égalitarisme oblige : tous pareils, j’veux voir qu’une tête ! Il ne faut pas que confinement rime avec vacances, il ne faut surtout rien perdre des habitudes de la schlague caporaliste et scolaire.

A chaque sortie, il faut imprimer, remplir et dater un bordereau agréé abscons que l’on trouve sur le site officiel, à présenter (de loin) aux flics (qui n’ont aucun masque ni gants de protection). Quelle nation paperassière ! A quoi cela sert-il de faire soi-même sa propre attestation de sortie ? Avec l’heure en plus ! Et pourquoi pas son propre arrêt-maladie ou son propre diplôme du bac tant qu’on y est ? Cela me rappelle les pensums de « lignes » à écrire pour punition de l’école primaire des années cinquante : vous me conjuguerez « je ne dois pas sortir sans raison » à tous les temps et à tous les modes. Mentalité de garde-chiourme : si c’est cela encore et toujours la citoyenneté vue par le gouvernement, cette l’éducation « nationale » pour adultes, je comprends que les bacheliers sortent du système aussi nuls et que les Français soient des veaux sous la mère !

Le travers caporaliste qui date des monastères, repris par les écoles, l’armée, l’industrie et l’administration républicaine, continue de sévir, renforcé par les instituteurs du soin qui assènent leurs vérités provisoires comme des oracles bibliques : les masques, ça sert à rien (et pis si) ; la chloroquine c’est nul (mais on ne sait jamais) ; fumer tue (mais semble protéger un peu) ; le gel hydroalcoolique est indispensable (mais le savon suffit) ; il faut une distance sociale d’un mètre (mais deux en Allemagne… qui s’en sort nettement mieux). Ils ne savent pas dire qu’ils ne savent pas ; ils ont l’autorité, donc ils savent tout : la légitimité remplace la connaissance.

Nous sommes dans la caricature in vivo (en live disent les incultes) des travers français. Là où chacun devrait répondre de ses actes en adulte responsable, citoyen et père de famille, c’est en France le règne des interdits et de la routine. Le prestige vaut mieux que l’enrichissement (réel ou personnel) ; le théâtre social est plus valorisé que l’efficacité ; la monarchie administrative peut tout, les élus rien. Personne ne fait grand-chose et ceux qui ne foutent rien passent leur temps à critiquer ceux qui osent. Evidemment, puisqu’ils ne sont responsabilisés en rien !

Retravailler ? Rouvrir les écoles ? Vous n’y pensez pas ! Mais les inégalités ? C’est pour les pauvres, tant pis pour les Grands Principes, moi je d’abord, personnellement. Elle est belle la « gauche » syndicale qui préfère sa pomme à sa morale. Comme d’habitude : tout dans la gueule, rien dans les muscles. Normal : ils assistent mais point ne participent ; ils critiquent car ce n’est point à eux de faire. Les responsables, c’est les autres, comme dans l’enfer de Sartre, à la mode gauche stalinienne ou les chiens sous Chirac : « vous ne faites que là où on vous dit de faire ».

Si la France est frondeuse, c’est qu’elle est creuse : l’Etat-c’est-moi je sais-tout en haut, infantiles irresponsables qui jugent et se moquent en bas. C’est le co-vide français.

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George Sand, Mauprat

Le schéma du roman est toujours un peu le même et toujours un peu différent. La femme est l’héroïne, double de l’auteur, et les amants se battent pour couvrir la mante religieuse. Cette fois, Edmée n’est pas Lélia ; elle est orgueilleuse mais amoureuse. Par « coquetterie » dit cette poulette (et le mot vient de « coq » !) elle fera attendre l’amoureux transi durant sept ans. Un temps biblique, sept ans de malheur avant le bonheur du « mariage », mais cette fois d’égal à égal, en plein esprit républicain. Et ils eurent beaucoup d’enfants (six).

C’est le vieux Bernard qui raconte, à 80 ans, l’année de ses 17 ans, l’enfance et adolescence frustes qui ont précédé et la lente civilisation de l’enfant sauvage par son aimée – du même âge mais civilisée. La Belle et la Bête : Bernard de Mauprat est le dernier de la branche aînée de la famille et il a sept oncles qui le briment, le dominent et l’associent à leurs méfaits ; Edmée de Mauprat est la dernière de la branche cadette, cousine à la mode de Bretagne de Bernard. L’un habite un château fortifié dans la forêt et ses oncles, des nobliaux frustes, ont des mœurs médiévales, pillant, rançonnant contre protection, lutinant et violant à merci ; ils sont les « Coupe-Jarret ». L’autre habite le château de plaisance de Sainte-Sévère, entourée de son père, de son prétendant fade mais exquis, du curé et de ses amis, le bonhomme Patience, Diogène rustique illuminé par la philosophie naturelle, et le chasseur de taupes Marcasse accompagné de son chien Blaireau ; elle appartient aux « Casse-tête ».

Roman d’aventure à la Walter Scott, noir à la Lewis et provincial policier à la Balzac, le livre chevauche l’Ancien et le Nouveau régime. Né en 1757, Bernard et Edmée ont chacun 17 ans en 1774. Le premier a été élevé par sa mère jusqu’à 7 ans puis, à la mort de celle-ci pour capter l’héritage, enlevé brutalement par ses oncles pour l’élever à la dure, en soudard. Il est étonnant que le gamin, à 17 ans, n’ait pas encore connu de femme alors que les oncles, tous célibataires car trop mal vus, n’ont cessé de baiser à couilles rabattues. Mais lorsqu’Edmée « Casse-tête » atterrit dans l’antre des Mauprat « Coupe-Jarret » en se perdant à cheval lors d’une chasse en forêt, Bernard en tombe instantanément amoureux et l’aide à s’évader grâce à une attaque de la maréchaussée sans profiter d’elle, malgré les encouragements des oncles. Mais son « amour » (mot-valise du français) est du brut désir sexuel ; tout l’art de la fille sera de transformer ce prurit bas du ventre en courtoisie trouvère et de dégrossir le sauvageon en civilisé. Alors l’enfant, qui a un bon fond, sortira de la brute pour devenir homme et pourra – sur un pied d’égalité idéal – l’épouser. Elle le lui a promis, à condition que lui-même consente à la mériter. Cela durera sept ans…

Un tel « amour » est un absolu romantique, un exclusif éternel rarissime mais, par-là, exemplaire du message politique que George Sand veut faire passer : la femme républicaine idéale exige un homme qui soit idéal républicain pour un compagnonnage d’âge d’or qui réunisse le sacré religieux et la parité morale. « Il n’y a que justice dans la pudeur offensée qui réclame ses droits et son indépendance naturelle » p.794. En ces temps de monarchie restaurée, un brin réactionnaire sur les mœurs, s’exacerbe le féminisme. Le clergé établi en prend un coup avec la figure du supérieur des Carmes chaussés, sybarite politique d’une hypocrisie et d’une ambition avaricieuse rare.

L’auteur, en bonne adepte des Lumières et grande lectrice de Jean-Jacques Rousseau, croit en l’éducation. « Ne croyez pas à la fatalité, déclare Bernard à ses interlocuteurs plus jeunes » p.919. L’énergie et la volonté permettent de la chevaucher et d’orienter son destin plus ou moins. « L’homme ne nait pas méchant ; il ne nait pas bon non plus, comme l’entend Jean-Jacques Rousseau (…). L’homme naît avec plus ou moins de passions, avec plus ou moins de vigueur pour les satisfaire, avec plus ou moins d’aptitude pour en tirer un bon ou un mauvais parti dans la société. Mais l’éducation peut et doit trouver remède à tout ; là est le grand problème à résoudre, c’est de trouver l’éducation qui convient à chaque être en particulier » p.923. Dans Mauprat, l’homme est régénéré par la femme, elle le civilise. A 17 ans pour elle comme pour lui, nous la trouvons un peu jeune pour le rôle de Mentor, mais telle est la licence de la romancière. De même, attendre sept longues années pour consommer le désir adolescent qui brûle bien plus qu’à un âge plus avancé sans aller chercher ailleurs est irréaliste mais, là encore, une exception voulue. Il faut dire que, dans le Berry profond de l’an 1774, les occasions non mercenaires sont rares.

Oh, certes, les tentations pour compenser se font allusions au cours du récit, du chef de bande de 13 ans, « vigoureux pour mon âge », auquel s’attache un jeune Sylvain devant lequel il est fouetté de houx, attaché à un arbre, pour avoir tué la chouette apprivoisée du « sorcier » Patience – à l’ami Arthur à 18 ans, chirurgien herboriste américain durant la guerre d’Indépendance à laquelle Bernard participe. Ce sont les reflets édulcorés et euphémisés de l’expérience homosexuelle de George Sand avec Marie Dorval en 1832 : l’autre sexe étant barbare et incompréhensible, ne sommes-nous pas mieux servis et mieux lotis par un compagnonnage de même sexe ? L’amitié, sorte d’extase érotique, vaut mieux que la frigidité née sous la violence et la crainte. Mauprat est écrit juste après la séparation de George Sand d’avec son mari et à l’époque de sa rupture avec Musset ; le sexe opposé est donc l’ennemi. « Impérieuse et violente » p.856, Edmée ressemble trop à Bernard pour lui céder de suite. « Edmée m’apparaissait sous un nouvel aspect. Ce n’était plus cette belle fille dont la présence jetait le désordre dans mes sens ; c’était un jeune homme de mon âge, beau comme un séraphin, fier, courageux, inflexible sur le pont d’honneur, généreux, capable de cette amitié sublime qui faisait les frères d’armes, mais n’ayant d’amour passionné que pour la Divinité » p.757. Où l’on constate que la revendication d’égalité républicaine entre les sexes encourage l’homoérotisme, l’androgynie, la confusion des genres. Au Nouveau monde, Bernard rencontre Arthur (sous les auspices déclarés de « la Providence ») : « C’était un admirable jeune homme, pur comme un ange, désintéressé comme un stoïque, patient comme un savant, et avec cela enjoué et affectueux » p.790. N’est-il pas le portrait pendant de celui d’Edmée ? « Je conçus pour lui un attachement d’autant plus vif que c’était ma première amitié pour un homme de mon âge. Le charme que je trouvais dans cette liaison me révéla une face de la vie, des facultés et des besoins de l’âme que je ne connaissais pas » p.791.

Néanmoins, pression sociale et orgueil aidant, Bernard rejoindra Edmée qui l’a attendu, se jettera dans les transes car la belle se fait désirer, jouant avec lui en cavalière pour le dompter, jusqu’à la scène de la forêt où l’explosion a lieu. Si vous n’avez pas lu le livre, je ne vous en dis pas plus, sinon qu’il y aura procès, intrigues du clergé, manœuvres des oncles survivants, convulsions, délires – bref tout ce qui fait l’excès du romantisme noir – avant la fin, rapide où, pour une fois, tout le monde n’est pas mort.

Échevelé, invraisemblable, mais lyrique et rousseauiste, ce roman de George Sand peut encore se lire ; vous n’y connaitrez pas l’ennui mais les orages de la passion et le désir, parfois, de flanquer une bonne fessée à la belle.

George Sand, Mauprat, 1837, Gallimard Folio 1981, 480 pages, €9.10 e-book Kindle €1.04

George Sand, Romans tome 1 (Indiana, Lélia, Mauprat, Pauline, Isidora, La mare au diable, François le champi, La petite Fadette), Gallimard Pléiade 2019, 1866 pages, €67.00

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Alexis de Tocqueville

Tocqueville n’est pas reconnu : il a le défaut pour les intellos d’être « libéral ». Horresco referens ! Le libéralisme est devenu une insulte pour tous ceux qui ne pensent qu’en se posant « à gauche », même si les révolutionnaires adulés de 1789 étaient tous libéraux… Le père d’Alexis de Tocqueville, bien qu’aristocrate, a voué pourtant son existence tout entière au service public. Le comte Hervé considérait le service du pays comme une vertu héritée de la noblesse – est-ce une vertu réservée à « la gauche » ? La naissance a laissé la place à l’exigence mais la probité intellectuelle reste toujours plus rigoureuse que celle du commun, au service de l’Etat.

Père occupé, mère repliée sur elle-même, le jeune Alexis Henri Charles Clérel, vicomte de Tocqueville, est né en 1805. Il est élevé par un vieux précepteur, celui-là même qui avait élevé son père orphelin dès 13 ans. « L’abbé Lesueur l’a entouré d’une sollicitude à laquelle il répondait par une profonde affection », dit un biographe d’Alexis. La raison est une étincelle divine dans l’être de chair ; elle exige une discipline pour luire plutôt que d’être mouchée pour ses penchants. C’est ainsi que l’on pratique la vertu lorsqu’on est libéral. Certains pédago-progressistes pourraient en tirer de fructueuses leçons.

Alexis est d’un tempérament « ardent » pour les femmes ; il est amoureux dès 16 ans. Il n’épouse qu’à 30 ans Mary, une anglaise plus âge que lui qui est une figure de mère pour son anxiété d’enfant solitaire, petit dernier de la lignée. Son père l’a appelé auprès de lui à 15 ans pour le sortir de la clôture familiale et l’élever en raison. Il lui donne toute liberté de lire et de lier amitié. « Renfermé dans une sorte de solitude durant les années qui suivent immédiatement l’enfance, livré à une curiosité insatiable qui ne trouvait que les livres d’une grande bibliothèque pour se satisfaire, j’ai entassé pêle-mêle dans mon esprit toutes sortes de notions et d’idées qui d’ordinaire appartiennent plutôt à un autre âge », dit Alexis de lui-même (lettre du 26 février 1887). Ses lectures favorites sont les classiques français du XVIIe, les auteurs antiques, Voltaire et Rousseau, de nombreux récits de voyage et, parmi les contemporains, Chateaubriand.

Il considère qu’en 1830 les Bourbon se sont conduits comme des lâches. Juge auditeur à la Cour de Versailles en 1827 après son droit, le jeune Alexis passe deux mois aux Etats-Unis en 1831, missionné par l’Intérieur pour étudier le système pénitentiaire. Il en sortira un rapport, puis un livre, De la démocratie en Amérique. Il découvre dans les nouveaux Etats-Unis démocratiques les vertus de la classe moyenne, le sérieux et l’obéissance à une morale due à l’emprise de la religion sur les mœurs. Il n’apprécie cependant pas le « pesant » orgueil américain, ni la « rusticité » des manières. La vieille Europe se trouve partagée face aux Etats-Unis. « Contrairement à la France de l’Ancien régime où les classes moyennes voulaient la destruction des privilèges, en Angleterre elles veulent avoir accès aux droits de l’aristocratie. Le fait que cette dernière reste une classe ouverte, aux frontières indécises, fondée sur une richesse accessible, entretient cet espoir des classes moyennes. »

Tocqueville revient à Montesquieu : la république américaine obéit au devoir civique, né de la morale chrétienne. « L’amour de la démocratie est celui de l’égalité ». La religion – quelle qu’elle soit, y compris sans être divin – a cette vertu d’élever la masse au-dessus de ses petits intérêts personnels. Les Etats-Unis, de la commune jusqu’à l’Etat fédéral, est un ordre organique. Au contraire de la France où l’administration napoléonienne a cassé l’ancien pour rebâtir de zéro. Cette table rase qui a tout centralisé est une forme de despotisme. Tocqueville, en bon libéral dans la lignée de Montesquieu, stigmatise cette « autorité toujours sur pied qui veille à ce que mes plaisirs soient tranquilles, qui vole au-devant de mes pas pour détourner tous les dangers sans même que j’aie besoin d’y songer. » Il dit tout ce qu’a d’étouffant « cette autorité [qui], en même temps qu’elle ôte ainsi les moindres épines de mon passage, est maîtresse absolue de ma liberté et de ma vie, monopolise le mouvement et l’existence à tel point qu’il faille que tout languisse autour d’elle quand elle languit, que tout dorme quand elle dort, que tout périsse quand elle meurt ». Qu’on se souvienne de la période Pétain pour l’écroulement et de la période Chirac pour le gluant sommeil, ou encore du confinement administrativement surveillé, attesté et puni, et l’on verra que Tocqueville était prémonitoire !

Alexis de Tocqueville est surtout réaliste ; il ne voit aucune Raison hégélienne marxiste dans l’Histoire ni aucun déterminisme historique quelconque au régime démocratique. L’homme est pour lui doué de libre-arbitre, éclairé par la raison (au sens français originel de bon sens) pour exercer un choix moral. Une nouvelle aristocratie naît sans cesse de l’intelligence, même si l’on préfère la nommer méritocratie. La figer en statut à vie de fonctionnaire est antinomique avec la démocratie, comme les Etats-Unis l’ont bien compris. La pesanteur de la classe moyenne, qui tient à son confort et répugne à tout changement, comme l’instinct grégaire de toute majorité, volontiers despotique, peuvent entraver le débat démocratique et violer la loi impunément.

Le collectif ne garde jamais son élan initial. Les liens sociaux se détendent à mesure que progresse l’individualisme et que monte la préférence pour les cercles restreints de la famille, des amis et de la tribu, de sa petite région et de sa communauté de travail ou d’origines. A l’Etat anonyme et tutélaire est déléguée la protection de la tranquillité publique, au détriment de tout nouvel arrivant comme de toute idée neuve. Les adaptations sont lentes et les réformes douloureuses, changer ses habitudes répugne à la majorité installée. La maladie politique de la démocratie prend pour noms : versatilité, caprices, démagogie, tyrannie.

Sceptique en ce qui concerne toute croyance, les excès de sacralité et l’appétit de miracles du catholicisme fin de siècle lui répugnent. Tocqueville est chrétien par tradition mais plutôt spiritualiste. S’il croit en Dieu et en la vie future, il ne suit pas les dogmes catholiques. Il accuse la noblesse française de carence ; elle n’a pas su, comme l’anglaise, absorber des hommes nouveaux pour s’adapter aux nouvelles tâches. Lui devient député de la Manche en 1839 pour défendre le libre-échange et l’abolition de l’esclavage rétabli par Napoléon dans les colonies et en Algérie. Il est élu conseiller général en 1842 puis Président du Conseil général en 1849. Il devient membre de l’Assemblée constituante de 1848 dans laquelle il défend l’élection du président au suffrage universel et les contrepouvoirs que sont les deux chambres et la décentralisation régionale.

Là encore, il est en avance sur son temps. Il a vu les dangers du bonapartisme pour le fonctionnement de la France et s’est opposé à Louis-Napoléon, ce pourquoi il est un temps incarcéré à Vincennes. Retiré sur ses terres, il entreprend l’écriture de son second livre célèbre. L’Ancien régime et la Révolution, publié en 1856, montre les dangers du centralisme et de la mobilisation nationale permanente – ces plaies du système politique français. Qui demeurent.

Toujours de santé délicate, Alexis de Tocqueville meurt d’une tuberculose à évolution lente à 54 ans en 1859, sous l’Empire. Il reste le penseur libéral français le plus cultivé et le plus créateur. A ce titre, il mérite d’être lu et relu !

Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique – Souvenirs – L’Ancien régime et la Révolution, Laffont Bouquins 2012, 1180 pages, €30.50

Alexis de Tocqueville, Œuvres, Gallimard Pléiade

  • tome 1, 1991, 1744 pages, €69.00
  • tome 2, 1992, 1232 pages, €63.50
  • tome 3, 2004, 1376 pages, €64.00
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Grandville

En ce dernier matin du dernier jour, nous visitons la ville. Dès 9h30, nous partons pour longer la mer et passer devant les cabines de bain alignées sagement sur la jetée parfois fortement battue par les embruns. Des sauveteurs en mer, dont le bureau se trouve là, sont déjà en slip et testent la fraîcheur de l’eau comme entraînement.

Nous montons les marches vers la villa rose aux entourages bordeaux de Christian Dior Les Rhumbs (secteurs de la rose des vents) et son jardin, rachetés par la Mairie et devenus publics. La pergola offre une belle vue sur le large du haut de la falaise, la roseraie embaume.

Un buste de Christian Dior (1905-1957) donne un air lunaire à la tête de l’artiste, reflétant probablement l’essentiel de son caractère. Elevé ici, fils d’industriel chimiste à la production puante, l’enfant a pu observer les mille nuances de gris du ciel et de la mer avant de les reproduire sur les robes, et sentir les mille parfums des roses et autres fleurs avant de renverser le préjugé sur son nom. Auparavant en effet, les engrais du père faisaient dire « ça pue le Dior » ; avec les parfums que Christian a créés, nul ne le peut plus.

Deux photos affichées dans les jardins montrent l’enfant à 9 ans pour la première communion en 1914, l’air ahuri, et à 7 ans en 1911, nettement plus tendre et mignon.

Nous poursuivons par les rues intérieures, le stade et un petit parc zoologique, avant d’aborder le marché couvert. Il est plein et bruyant, les paysans locaux viennent y proposer leurs produits comme au bon vieux temps, mais aussi des artisans.

Nous passons ensuite à la ville haute – et il faut encore monter, ce qui éprouve les genoux. Nous prenons les escaliers près du casino pour atteindre le blockhaus dont les canons commandaient les deux directions du nord et du sud. S’ouvre le musée d’art moderne Richard Anacréon, collectionneur de Granville et libraire à Paris qui a légué ses peintures et ses livres rares à la ville. Nous ne le visitons pas, faute de temps et parce qu’il est souvent vrai qu’un musée du lard moderne est empli de cochonneries.

Les rues bourgeoises sont serrées et austères, comprenant de vieilles maisons de pierre grise dont une date de 1621 avec Adam et Eve sculptés. L’église Notre-Dame domine depuis le XVe siècle tout en granit. L’intérieur est sombre bien que des vitraux des années 1950 par Jacques Le Chevalier tentent d’égayer le chœur.

Les anges de l’autel, roses et dorés, se pâment la main sur le sein ou le téton pointant vers le fidèle en guise de délice pâtissier promis dans l’au-delà. Leur attitude langoureuse, leur longue chevelure, leur costume doré qui découvre la moitié de la poitrine, sont destinés plus à la sensualité des prêtres qu’à l’édification des fidèles. La chair est trop présente pour évoquer les purs esprits célestes…

Une plaque sur une maison de la haute ville rappelle que le prince de Monaco est descendant des Matignon, gouverneurs de Grandville de 1578 à 1790. Il a été reçu ici le 15 juin 2015. La rue Lecarpentier, qui domine le port et la rue des Juifs, donne une vue étendue sur les toits qui rappelle Paris, si ce n’est la mer.

Les adieux sont rapides, chacun est mal garé, doit retrouver sa voiture et quitter la ville avant les restrictions de circulation de la parade du Débarquement. Je mets six heures pour revenir, devant faire un détour pour route barrée avant Argentan.

FIN du voyage en Normandie

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George Sand, Indiana

Le mari, la femme, l’amant, un thème classique du romanesque revu et moralisé par une femme auteur voulant peindre la psychologie. Delmare, un colonel de l’Empire en demi-solde à la fin de sa soixantaine, Indiana son épouse, une jeune créole de l’île Bourbon (aujourd’hui La Réunion) de 19 ans seulement et Raymon, l’amant arriviste fils unique charmeur et égoïste. Voilà pour les protagonistes, auxquels il faut ajouter Ralph, le protecteur, mi-grand frère, mi-papa, qui s’est occupé d’Indiana orpheline lorsqu’elle avait 5 ans et lui 15, en butte à un père bizarre et violent. En quatre parties, chacun des personnages sera abordé dans ses profondeurs pour faire du tout un « roman de mœurs ».

Indiana est mal mariée, son époux est sans esprit, sans tact et sans éducation, un vrai militaire sorti du rang. Il a le sens des affaires – et de l’honneur, ce qui le ruinera. Il n’est pas tout mauvais mais mal adapté à sa tendre et chère qui, femme trop tôt, rêve et bovaryse pour le beau-parleur Raymon de Ramière (nom dans lequel l’on pense irrésistiblement au ramier), incarnation d’une société égoïste. Pour lui, faire tomber une femme est un jeu plus qu’une nécessité sexuelle. Ralph, qui aime profondément Indiana, fait ménage à trois en restant chaste et flegmatique, en baronnet anglais athlétique aux émotions renfermées. Raymon est tout d’abord subjugué par Noun, la servante créole d’Indiana, aussi naïve que lascive selon les conventions du temps. Mais lorsqu’il aperçoit sa maitresse, plus chic, il lâche la proie pour l’ombre et le drame se noue dans l’excès romantique et la mort romanesque. La chute du gouvernement Martignac en août 1829 incite Ralph, très investi comme Doctrinaire (conciliateur entre monarchie et révolution), à fuir en province et à chercher une compagne dans l’exil, donc à écrire à Indiana qu’il avait rejetée à Paris. La politique se mêle aux sentiments, George Sand tient à ce que les passions soient incarnées de façon réaliste dans leur époque et non pas dans l’abstrait.

Toutes les faces de « l’amour » sont abordées, du conventionnel bourgeois d’un mariage d’intérêt (la fortune pour elle, les soins des vieux jours pour lui) à l’amour fou romantique (illusoire et narcissique), et à l’amour fraternel ou paternel, filial, entre un être jeune et un plus vieux. Les trois peuvent-ils fusionner ? C’est ce que laisse entendre l’auteur sur la fin, dans une synthèse audacieuse qu’elle a soin de situer hors de la société, dans une sorte de paradis des amours enfantines à la Paul et Virginie.

Mais le roman est aussi social, voire « moral ». Tel personnage représente la loi qui « parque nos volontés comme des appétits de mouton » p.5 Pléiade (le mari colonel), l’autre l’opinion (la vieille tante parisienne), un troisième l’illusion (l’amant mondain). Le message transmis est « la ruine morale » de la société sous Charles X (le roman commence en 1827). Le type est « la femme, l’être faible chargé de représenter les passions opprimées, ou si vous l’aimez mieux, opprimées par les lois » (qui empêchent le divorce depuis la Restauration et soumettent comme mineure juridique depuis le code Napoléon, la femme au mari). C’est ce retour réactionnaire qui donne à l’époque sa « décadence morale » p.7. Aurore Dupin, alias George Sand, a eu plusieurs maris et pléthore d’amants. Elle écrit ce premier roman avec sa chair, sa passion et sa colère en quatre mois, sans plan préconçu. D’où le plan bancal mais surtout la souplesse du style et les envolées de certaines pages.

Le succès fut immédiat, près de 2000 exemplaires vendus, ce qui relativise les ambitions des auteurs d’aujourd’hui… C’est que les lecteurs étaient surtout des lectrices de « salons », ce qui perdure de nos jours, les salons d’hier étant aujourd’hui les profs des médiathèques et l’opinion de province. George Sand s’est trouvée surprise de son succès et pas très heureuse au fond. Pour elle, « le peuple des petites villes est, vous le savez sans doute, la dernière classification de l’espèce humaine. Là, toujours les gens de bien sont méconnus, les esprits supérieurs sont ennemis-nés du public. Faut-il prendre le parti d’un sot ou d’un manant ? Vous les verrez accourir. Avez-vous querelle avec quelqu’un ? ils viennent y assister comme à un spectacle ; ils ouvrent les paris ; ils se ruent jusque sous vos semelles, tant ils sont avides de voir et d’entendre. Celui de vous qui tombera, ils le couvriront de boue et de malédiction ; celui qui a toujours tort c’est le plus faible. Faites-vous la guerre aux préjugés, aux petitesses, aux vices ? vous les insultez personnellement, vous les attaquez dans ce qu’ils ont de plus cher, vous êtes perfide, incisif et dangereux » p.141, 3ème partie chap.19. Il n’y a rien à redire au portrait social de la France provinciale – si ce n’est qu’elle s’est désormais répandue sur « les réseaux sociaux » comme opinion commune.

L’auteur donnait son avis sur les personnages, intervenant comme le chœur antique version morale pour en guider la lecture. Cet aspect original a plus ou moins déplu et l’auteur l’a éliminé dans les éditions suivantes. Mais le roman s’en trouve déséquilibré et l’édition de la Pléiade reprend le texte de l’édition première, plus authentique. Il n’apparaît plus gênant aujourd’hui que l’auteur intervienne comme personnage à part entière ; cela lui donne une position d’observateur et donne du relief à la psychologie de chacun.

Au total, les phrases sont longues et le verbe abondant, comme au XIXe, ce qui peut rapidement lasser les illettrés pressés d’aujourd’hui. Mais la littérature y gagne et l’économie des passions reste prenante.

George Sand, Indiana, 1832, Folio 1984, 395 pages, €8.00 e-book Kindle €0.70

George Sand, Romans tome 1 (Indiana, Lélia, Mauprat, Pauline, Isidora, La mare au diable, François le champi, La petite Fadette), Gallimard Pléiade 2019, 1866 pages, €67.00

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Mont Saint-Michel

La grande rue du Mont est encombrée, il y a un monde fou arrivé par les navettes qui dégorgent leur cinquantaine de têtes de bétail touristique à chaque passage, plus les hordes arrivées comme nous par les grèves. Le début août est « la pire période de l’année » en termes de monde, nous dit le guide. Qu’à cela ne tienne, nous avons deux heures de libre.

Dès l’entrée, le célèbre restaurant de la Mère Poulard dans lequel je suis entré dîner d’une omelette la dernière fois que je suis venu, il y a 25 ans. C’est le dessinateur Christophe qui a rendu célèbre l’omelette de la dame dans sa bande dessinée La Famille Fenouillard, publiée de 1889 à 1893 ; la gastronomie française était en plein établissement. Aujourd’hui, le service est continu pour ne pas manquer un seul client et les menus s’étagent de 18 à 68 €.

Le menu le plus cher est intitulé Menu de la Mère Poulard et propose en entrée du foie gras maison (!), une salade Annette Poulard au saumon fumé maison, des Saint-Jacques marinées salicorne et petits légumes, une bisque de homard aux herbes fraîches, une salade Victor Poulard (toute la famille va y passer) au foie gras maison, émincé de volaille, brisures de truffes et mesclun.

En plat, la fameuse omelette de la Mère Poulard cuite au feu de bois et garnie au choix de coquilles Saint-Jacques, de foie gras poêlé ou de champignons du moment, une assiette dégustation d’agneau de pré-salé avec purée maison, une cocotte de la mer avec Saint-Jacques, cabillaud et saumon au beurre blanc, un filet de bœuf sauce camembert, frites maison « au couteau ». En dessert une assiette variée Mère Poulard, un fondant au chocolat, une tarte tatin aux pommes caramélisées (ce qui est la définition même de la tatin), un macaron framboise et sa crème vanille. Mais nous ne dînerons pas là.

Une omelette seule coûte de 38 à 44€ à la carte : « surfait, onéreux et sans scrupule » sont parfois les commentaires des clients aujourd’hui. Ils sont trop nombreux pour que la qualité reste au rendez-vous, surtout en saison touristique ! Beaucoup d’œufs, battage vigoureux (il faut que ça mousse !), beaucoup de beurre, poêle en cuivre à longue queue et feu de bois vif, sont les ingrédients de la réussite. Certains séparent blanc et jaune puis battent les blancs en neige, d’autres ajoutent du lait ou de la crème pour faire mousser plus vite, mais ce n’est pas utile. L’effort long et continu suffit.

Nous commençons le tour des remparts et je quitte rapidement les filles car il y en a toujours une qui veut s’arrêter pour acheter une glace, regarder les souvenirs, ranger un truc et ainsi de suite. J’en profite pour me poser à l’ombre dans un petit jardin côté nord, la terrasse du Saut Gautier. J’écris mes souvenirs de traversée tant qu’ils sont encore vifs. Puis je me pose à nouveau sur un autre palier, au débouché de la Grande rue pour monter à la Merveille, sous le Grand degré extérieur, où je peux observer les gens à loisir. Une famille avec trois adolescents m’amuse ; ils sont assis juste devant moi sur les marches. Le benjamin est un garçon, Zac, les deux aînées des filles. Elles aiment bien leur petit frère qui a cette année 15 ans et désormais quelques poils de moustache sous le nez. Il devient mâle, il est beau et fort sous son tee-shirt noir moulant, il porte le sac à dos avec les bouteilles de soda et les biscuits pour tout le monde, il est conciliant. J’observe aussi le manège de certains goélands, peu farouches, qui restent près des gens qui ont à manger, quêtant un moment d’inattention pour leur chiper de la nourriture.

A la redescente, je visite l’église abbatiale Saint-Pierre avec sa statue de saint Michel recouverte d’argent. Michel l’archange est beau comme un Apollon de lumière et terrasse le visqueux et rampant dragon Satan : tout un symbole !

« Selon la Revelatio ecclesiae sancti michaelis, le plus ancien texte retraçant les origines du Mont-Saint-Michel, la première fondation de l’abbaye remonteraient à l’an 708. Cette date est retenue comme étant celle de l’édification par Aubert, évêque d’Avranches, d’un premier sanctuaire dédié à l’archange Michel sur le Mont-Tombe, actuel Mont-Saint-Michel. Selon la légende, à trois reprises l’archange serait apparu en songe à Aubert, lui intimant d’établir un sanctuaire en son nom. La tradition veut que l’archange, à la troisième tentative, aille jusqu’à percer le crâne d’Aubert avec son doigt pour que celui-ci s’exécute enfin. Aubert envoya des messagers au Monte Gargano en Italie, afin de ramener sur le Mont-Tombe des reliques de l’archange. Le sanctuaire, une fois terminé, peut enfin être dédié à saint Michel le 16 octobre 709 ». C’est ainsi qu’écrit le site Internet dédié au Mont. Il est en Normandie car la frontière avec la Bretagne est fixée sur le Couesnon en 1008 – il y a plus de mille ans.

L’oratoire d’Aubert a été remplacé par une abbaye carolingienne au VIIIe siècle et le duc de Normandie a confié en 966 le sanctuaire à des moines bénédictins. La crypte carolingienne et l’abbaye gothique sont construites en granit de Chausey ou de Bretagne, acheminé par barges jusqu’au pied du Mont par marée haute.

Il est composé de plusieurs strates selon les siècles : l’église du XIIe siècle sur la crypte carolingienne, la Merveille au XIIIe siècle affectée aux moines et aux pèlerins, le châtelet et défenses avancées de l’entrée au XIVe siècle, les bâtiments abbatiaux du sud au XVe siècle pour loger l’abbé et la garnison. Le Mont Saint-Michel sera le seul point de la France du nord et de l’ouest à n’être pas tombé aux mains des Anglais durant la guerre de Cent ans. Le chœur roman de l’église s’est écroulé en 1421 et a été rebâti à la fin du même siècle en gothique flamboyant. Les trois dernières travées de la nef et la façade romane sont démolies en 1780 et le clocher actuel date de 1897 avec sa flèche de Viollet-le-Duc qui supporte le Saint Michel doré sculpté par Emmanuel Frémiet ; il culmine à 157 m.

Le Mont devient prison en 1811 et Barbès, Blanqui, Raspail, y ont séjourné contraints et forcés. Le site ne redeviendra religieux qu’en 1963 avec l’installation de quelques moines bénédictins. Le Mont reçoit plus de deux millions de visiteurs par an et est le 17ème site le plus visité de France. De 2006 à 2015, des travaux de désensablement suppriment le parking aux voitures et la digue d’accès et permettent enfin à l’île-monument d’être à nouveau entourée par la mer à marée haute.

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Un homme idéal de Yann Gozlan

Mathieu (Pierre Niney, 26 ans au tournage) est le Julien Sorel moderne. Comme le héros de Stendhal, il part de rien, au bas de la société, et veut arriver par les lettres. Il veut conquérir la femme et la fortune pour être enfin quelqu’un. Sauf qu’il n’a pas de talent véritable et que les romans qu’il écrit sont insipides et lassants ; ils sont tous refusés par les éditeurs. Machines à fric, ces derniers se contentent de la lettre administrative standard pour refuser les manuscrits (qui ne sont pas rendus). Or Mathieu voudrait bien savoir pourquoi ce qu’il écrit ne fonctionne pas. Sa femme plus tard lui livrera la clé : « La différence entre un bon auteur et un mauvais auteur c’est le discernement. Un bon auteur quand c’est mauvais il jette. »

Déménageur au noir chez son oncle, il survit de petits boulots qui lui font quelques muscles et lui assurent la matérielle, mais il voudrait émerger. Lors d’un enlèvement de colis dans un lycée, il entend quelques minutes la conférence d’une jeune bourgeoise lettrée, Alice (Ana Girardot), qui évoque les parfums comme réveillant la mémoire dans le roman. Il en est subjugué.

Lorsqu’un beau jour il découvre le cahier manuscrit d’un ancien appelé en Algérie entre 1956 et 1958, il tient là de quoi publier : un modèle. Son auteur est mort sans héritier et les déménageurs mettent tout à la benne. Mais, parce qu’il veut arriver vite, Mathieu fait ce que tous les jeunes de sa génération (10 ans en 2000) font avec leur CV ou leurs mémoires et thèses : il triche (les grandes écoles usent de logiciels anti-plagiat contre ça). Il aurait pu présenter le texte et le publier en l’absence d’héritiers ; il aurait pu s’en inspirer pour en faire un roman en modifiant les noms et les dates… Mais non : il s’approprie le texte brut et le signe de son nom ; il n’invente même pas le titre, Sable noir, qu’il trouve en marge du manuscrit.

Il croit seulement mettre un pied dans la porte pour publier ensuite ses propres romans, une fois son nom reconnu. Mais le succès surgit, imprévu, et cela le dépasse. Il doit gérer les interviews et les cocktails mondains qui ne sont pas de son monde. Il se documente à la bibliothèque et sur le net, va au plus facile (les livres illustrés pour enfants) et aux résumés wikipèdes. Il apprend par cœur quelques dates et événements pour faire croire. Ainsi que quelques citations sur l’écriture trouvées sur YouTube pour briller devant les critiques (dont une de Romain Gary).

Il obtient le prix Renaudot (comme Matzneff), un prix de journalistes et de copains. Voilà Mathieu Vasseur lancé comme jeune espoir de la littérature en France. Il écrit sec, direct, attentif aux petits détails. Du moins le cahier volé est-il ainsi rédigé – car lui ne parvient pas à imiter son modèle ; il n’essaie même pas, se contentant de retravailler son manuscrit refusé.

Il se marie avec Alice mais, trois ans plus tard, l’éditeur s’impatiente : le montant des à-valoir dépassent le budget et Mathieu n’a toujours pas livré de second roman. En vacances dans la villa sur la côte d’Azur des parents d’Alice, Mathieu s’acharne mais rien ne vient. C’est l’angoisse de l’écran bleu (version moderne de la page blanche). D’autant que le succès le poursuit, l’empêchant de se concentrer. Lors d’une dédicace en librairie de la ville, un homme, Vincent (Marc Barbé) se présente comme ayant connu le véritable auteur du cahier ; il a le matin même envoyé à la villa une photo de l’appelé en Algérie. Il fait chanter le juvénile et fragile Mathieu à peine de le dénoncer publiquement devant ses riches beaux-parents et devant la presse avide de scandale (et de trainer dans la boue ceux qu’elle vient d’adorer).

Mathieu perd prise ; il ne contrôle plus rien, tout part à vau-l’eau : il doit trouver 50 000 € pour contenter le maître chanteur, fournir un manuscrit terminé à son éditeur, couvrir ses dettes auprès de son banquier, penser à Alice qui se déclare enceinte !… Sauver les apparences en étouffant l’incendie là où il se déclare est la seule façon de rester ancré dans la réalité car le rêve est terminé. On ne devient adulte qu’à ce prix. Or Mathieu est entre-deux, encore adolescent par son corps fluet et nerveux, ses grands yeux expressifs, son émotion à fleur de peau et son long décolleté imberbe. Comme Alain Delon jadis dans Plein soleil, ou La piscine, Pierre Niney exprime une violence latente par tout son corps. Il est en pleine tension du désir : aimer, écrire, arriver. Mais, comme Julien Sorel, il est pris dans l’engrenage de la fatalité, chaque initiative entraînant son lot de conséquences.

Ainsi simule-t-il une agression pour justifier auprès de son éditeur la perte du nouveau manuscrit sur son ordinateur détruit.

Ainsi vole-t-il des pistolets de collection du beau-père pour l’équivalent des 50 000 € du chantage. Mais il les cache dans la maison en attendant le rendez-vous avec l’homme et Stanislas (Thibault Vinçon), le filleul du beau-père, le découvre. Il soupçonne Mathieu d’être un imposteur dès l’origine, probablement parce qu’il n’a pas les codes de son milieu bourgeois et qu’il est un brin jaloux de la préférence d’Alice et de l’admiration de son parrain. Dans la lutte, Mathieu le frappe d’un coup de crosse – et le tue. Cela non plus n’était pas prévu et il doit encore improviser, s’enfonçant un peu plus dans le mensonge au risque d’y perdre son âme. Il ficelle le corps dans une bâche comme un rôti et va le jeter en mer. Las ! des pêcheurs le prennent dans leurs filets car il n’est pas allé assez loin : il ne va jamais assez loin dans l’escroquerie mais pare au plus pressé, en naïf encore immature. Son ADN va parler mais il retarde le prélèvement.

Ainsi invite-t-il son maître chanteur qui lui demande encore de l’argent à venir avec lui dans la villa que les parents ont quitté pour Londres quelques jours. Il introduit une pièce de monnaie dans le mécanisme de la ceinture de sécurité pour qu’elle soit inutilisable puis fonce avec la BMW du beau-père dans une paroi de terre. Lui s’en sort, ceinture et airbag, pas son voisin. Il l’installe alors à sa place de conducteur, lui met son portable dans la poche et sa montre au poignet puis brûle le véhicule. La police, candide ou préoccupée d’autre chose, admet la thèse de sa mort. Le maître chanteur, bien que disparu, ne gêne personne : telles sont les invraisemblances de la fin, un brin acrobatique, de ce thriller pourtant bien mené.

Mathieu devient alors une non-personne : il retourne travailler au noir et se cache de ceux qui l’ont connu célèbre (pas son oncle ni ses ouvriers qui se moquent des livres comme de leur premier slip). Il aurait pourtant pu orienter autrement sa vie : Alice, en lui disant être enceinte, stimule en lui la maturité et lui permet d’accoucher d’un roman aussi de lui que son enfant. Sous le titre Faux-Semblant, il y conte directement son histoire de faussaire, dans le même style direct de l’appelé d’Algérie. Parler de ce qui vous arrive est plus facile que d’inventer des personnages. Ayant démêlé l’écheveau de son destin, il aurait pu être adulte, père, écrivain et bourgeois des lettres arrivé ; ce n’est passé qu’à un cheveu, comme dans Match point. Mais s’il ressurgit, son ADN parlera dans l’enquête sur la mort de Stanislas et, le corps calciné n’étant pas le sien, il sera accusé d’un second crime avec préméditation.

Il ne peut que se faire oublier. Mais pour combien de temps ? Est-il condamné à rester non-existant sans jamais se faire repérer, sans pouvoir officiellement travailler, sans jamais qu’on lui demande ses papiers ? Il voulait être quelqu’un et il n’est plus personne – ou plutôt il n’est que ce qu’il laisse derrière lui : une publication devenue célèbre sous son nom, un second roman de lui qui semble réussir et une petite fille. Comme Achille, comme Julien Sorel, il aura eu une vie courte et brillante plutôt que longue et terne. Deux ans plus tard… mais je vous laisse découvrir le choix qui sera fait. .

Pierre Niney porte le suspense de bout en bout, blanc-bec et décidé, ambitieux et amoral, mais pas complètement : il se sait imposteur et ne parvient pas à incarner le mal entièrement. Le spectateur le trouve alternativement sympathique et antipathique, sans talent mais inventif, inabouti et courageux. Au fond, tout est vanité sociale dans la comédie humaine : briller, c’est se brûler les ailes ; être soi-même, c’est être rejeté par la horde légère de celles et ceux qui font l’opinion – sauf si l’on a du talent. Mais le travail ne suffit pas à le créer, contrairement aux promesses de la méritocratie bourgeoise… Cette découverte du candide 2015 au mitan de sa vingtaine rend le personnage attachant.

DVD Un homme idéal, Yann Gozlan, avec Pierre Niney, Ana Girardot, André Marcon, Valeria Cavalli, Thibault Vinçon, Marc Barbé, TF1 studio 2015, 1h33, €7.16 blu-ray €4.49 

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Christian de Moliner, La croisade du mal-pensant

Un prof d’université au bord de la retraite et portant un nom juif se trouve en butte à une étudiante noire gauchiste qui exige agressivement une zone réservée aux non-blancs pour « faire reculer leurs privilèges ». Le mot « race » n’existe plus officiellement dans le vocabulaire et ne « signifie » rien selon les scientifiques, mais il est revendiqué par les « racialisés » qui inversent la définition. En butte à la soi-disant inertie de l’Administration (à prouver) et au politiquement correct (socialiste ou contaminé) de l’Education nationale (réelle) et du préfet (ce qui est moins sûr), il se lance dans une croisade désespérée et sans aucun succès.

C’est que le bonhomme est un perdant-né. Son couple a naufragé après avoir perdu un bébé fille à la naissance ; sa maitresse de rencontre porte le voile en musulmane syrienne et leurs relations restent platoniques depuis des années ; son métier d’enseignant sur l’histoire l’ennuie et les étudiants sont rares ; son grand livre sur les croisades n’apporte rien et reste inachevé. Comme souvent chez l’auteur, le personnage de velléitaire maladroit et fatigué prend le pas sur tout le reste. Ce qui n’encourage en rien le lecteur…

J’ai eu du mal à entrer dans l’intrigue et n’ai pu adhérer à aucun personnage. Outre l’avocat, cynique mais réaliste et pragmatique, et le doyen de l’université qui sait nager dans le politiquement correct, les autres personnages sont falots. La maitresse rapportée n’apporte rien au thème de la croisade. Elle l’aurait pu, par son exemple d’épouse qui sait se sortir de la tradition. Les démêlés avec le règlement universitaire et la justice sont bien décrits et c’est ce qui reste solide dans l’histoire mais aurait mérité d’être développé et précisé par des références aux textes de lois réels. Après tout, ce genre de mésaventures peut arriver, autant savoir de quels instruments dispose « la loi républicaine ».

Le reste n’est pas encourageant, suite de dénis lamentables où s’englue le croisé qui n’exploite ni son origine juive, ni les moyens modernes de filmer ou d’enregistrer les invectives, ni les alliés « blancs » qui se proposent spontanément, ni sa maitresse femme et musulmane (deux statuts valorisés, qu’il aurait pu en outre faire « violer » par un racialisé pour rajouter un autre statut valorisé), ni les médias pourtant avides de scandales en tous genres (surtout de genre !)… Il n’a aucun projet personnel, aucun idéal affirmé, allant jusqu’à laisser penser qu’il vaudrait mieux se faire royaliste ou fasciste si l’on veut survivre en tant que Blanc en France. Nous ne sommes même pas dans « la croisade des enfants » qui suivaient la mode (les niais de l’époque et pas les prépubères) mais dans le suicide assisté d’un adulte mal dans sa peau.

Le thème, polémique jusqu’à la caricature, pourra intéresser les excités lors des présidentielles de 2022. J’apprécie l’écriture, meilleure que dans certains romans précédents.

Christian de Moliner, La croisade du mal-pensant, 2020, Les éditions du Val, 164 pages, €9.00 e-book Kindle €4.50

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Jean-Christophe Grangé, La forêt des mânes

Une histoire invraisemblable qui se lit au galop, un thriller prenant qui ne vous lâche pas. Jeanne est juge d’instruction, sorte de Bob Morane en robe noire même si l’instruction n’en porte pas. Des affaires sordides l’occupent habituellement au TGI de Nanterre. Un flic lui en offre une, politique et bien juteuse qui concerne un trafic d’armes associé probablement à un financement illégal de parti politique. Mais son collègue, le juge François, qui a « envie de piner tout ce qui passe » p.38, hérite d’une affaire de meurtre particulièrement répugnante avec égorgement, éviscération, démembrement et traces de cannibalisme. Jeanne est fascinée. Il l’emmène comme consultante, elle se prend au jeu. Ce ne sera que le premier d’une série de meurtres du même modèle.

Un soir, après avoir appelé Jeanne parce qu’il a découvert quelque chose, François périt dans l’incendie (criminel) de son appartement. Déguisée en pompier (elle a fait un stage), Jeanne aperçoit François dans les flammes qui se débat avec un gnome tout noir, de petite taille : l’assassin ? Mais tout crame et personne d’autre n’a vu. Elle n’est pas saisie de l’affaire en place de son collègue décédé ; elle est même dessaisie de l’autre affaire, celle du trafic d’armes, trop politiquement sensible. Elle renvoie alors le président du tribunal à son machisme et se met en disponibilité.

Jeanne est une juge célibataire de 37 ans, qui se nourrit parfois de café et de riz blanc, fonctionnant aux médocs. Elle va chanceler jusqu’au Guatemala, au Nicaragua et en Argentine pour tirer les fils du meurtre du juge François. Selon le psychiatre qu’elle a écouté illégalement pour en apprendre plus sur son ex-petit-ami, elle se lance sur la trace d’un certain Joachim, appelé Juan lorsqu’il était enfant, peut-être autiste ou schizophrène. Mais c’est plus compliqué que cela, il semble régresser à un stade archaïque d’enfant sauvage. Son psychiatre est sur ses traces, un Antoine de physique adolescent à la voix chaude que Jeanne verrait bien dans son lit. Gaffeuse, bordélique, maladroite mais obstinée, le juge en jean parviendra au bout de la piste dans une lagune ignorée peuplée de sauvages, la forêt des mânes, autre nom des âmes errant sans sépultures chez les Romains. Elle bouclera son enquête en y laissant toutes ses économies – et découvrira l’assassin, inattendu.

Difficile d’en dire plus sans déflorer l’intrigue. L’auteur, journaliste toujours très documenté, apprend au lecteur la vie d’un juge d’instruction parisien, les années gauchistes en Amérique latine de l’étudiante, la dictature et la barbarie des années 1970 et 80 en Argentine, l’impunité des bourreaux, les enfants volés, les dégâts psychiatriques y afférents. Le psy est obsédé par Totem et tabou de Freud, où les fils mangent leur père pour mettre fin à sa tyrannie et à son accaparement des femmes. Un mythe qui n’a aucune base anthropologique mais qui fait symbole. « Tout crime est une erreur de père », dit volontiers le psy dans la lignée de Lacan. De père à repère, n’y aurait-il qu’un pas ?

Une aventure style Bob Morane version XXIe siècle avec une fille gauche comme héroïne. Mais nul ne peut lâcher ce gros roman jusqu’à la fin.

Jean-Christophe Grangé, La forêt des mânes, 2009, Livre de poche 2011, 629 pages, €8.90 CD audio €23.30 

Jean-Christophe Grangé déjà chroniqué sur ce blog

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Municipales biaisées

Le coronavirus et les pratiques restrictives exigées font que l’élection n’a connu ni la liberté de vote (« restez chez vous » et « allez voter » !), ni la circulation normale de l’information sur les points de vue et les programmes. Ce n’est que vendredi, in extremis, que les tracts électoraux ont été mis en boite à Paris : bonjour la concurrence libre et non faussée !

Les trois listes majeures plus celle des mélenchonistes ne présentent que des femmes au poste de maire, après l’éviction par vie russe de Griveau : bonjour la parité !

La loi inique de 1982 qui concerne seulement Paris, Lyon et Marseille, dite « loi Deferre », est une élection à trois tours qui élit « le » maire, à Paris la mairesse, avec très peu de monde. Elle permet de gagner tout en perdant – gagner en votes tout en perdant en voix. Les 163 conseillers de Paris s’ajoutent aux 340 conseillers d’arrondissements sur 17 secteurs et pour le Grand Paris. Ce sont eux qui décideront du nom de la mairesse, 503 personnes pour 1 300 000 électeurs : bonjour la représentativité !

Les résultats d’une élection ne sont pas légitimes juste parce qu’ils ont été proclamés. Ils réclament au préalable l’affrontement contradictoire des points de vue et l’absence de risque sanitaire ou civil. 28 % des électeurs disaient ne pas vouloir se déplacer pour voter en raison des risques, selon un sondage IFOP ; de fait l’abstention est en hausse, la belle journée de printemps qui incite à sortir compensant à peine la hantise d’être contaminé par les multiples contacts. Le président demande de protéger les plus fragiles et « en même temps » de leur faire prendre le risque de se réunir dans les bureaux de vote : quelle contradiction !

Il faut y voir la pression des partis d’opposition, droite et extrême-gauche, qui veulent « se compter » et pouvoir dire leur légitimité « contre » le gouvernement. Ces politicards à courte vue ruinent un peu plus la politique – comme d’habitude. Emmanuel Macron aurait pu, cette fois-ci, prendre les accents gaulliens et se situer vraiment au-dessus des partis en jouant au Père de la nation et en faisant reporter l’élection. Il aurait renvoyé les « petits partis qui cuisent leur petite soupe à petit feu dans leur petits coins », selon l’expression fameuse du général. Après tout, que sont trois ou quatre mois dans une mandature ? Mais cette fois il a joué au démago, il a « écouté », ressemblant plus au Hollande synthétique (aussi terne et sans saveur) qu’au Charles (le grand). Quelle dérision !

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Robert Alexis, L’eau-forte

Auteur secret de déjà dix romans, cet opus tout récent est le onzième. D’une langue riche et dense, il trace le portrait d’un être à tout jamais « ailleurs » dont l’âme ne coïncide pas avec le monde dans lequel il vit. L’identité est une prison et Pierre Roccanges – au prénom destiné pourtant à bâtir les fondations d’une lignée – ne fait un fils que pour l’abandonner, tout comme son père l’a fait avec lui.

Nous sommes dans la campagne aride du Gévaudan où rôdent les bêtes à demi-loups de sinistre mémoire. Dans cet environnement sauvage tout est possible, le pire comme le meilleur. Les croyances paysannes admettent le don du rebouteur, dont la dynastie Roccanges semble avoir hérité dans les siècles. Jadis hobereaux à terres, les seigneurs du pays voient la Révolution détruire le château et les paysans confisquer avidement les arpents. Ne reste qu’une cinquantaine d’hectares peu cultivables et une ferme vaste qui recèle tout ce qui permet de survivre en campagne : grange à foin, instruments aratoires, pressoir à vin, cuves à fromage, alambic pour l’alcool.

A 14 ans, Pierre se retrouve brutalement tout seul. Son père, un taiseux sans aucune affection manifeste est « parti », ne laissant pour explication qu’une feuille blanche dans une enveloppe à destination du gamin. Il a disparu comme sa femme avant lui, comme le grand-père au début du siècle. Leur soif était trop vaste pour l’univers étroit du comté ; ils sont allés courir le monde ou tangenter les étoiles.

Courageux, exercé, vigoureux, Pierre a pris l’habitude de la solitude depuis que sa mère a abandonné le foyer. Il a couru pieds nus sur les chemins empierrés, s’est arraché la chemise aux ronces des buissons, s’est pénétré du soleil d’après-midi tout nu sur les trois rocs du « donjon ». Il est curieux des choses, observateur intelligent et ne tient pas en place. Sous la tutelle de son instituteur Jacques au bord de la retraite, il va développer l’activité fermière de proximité pour vivre : fromage de chèvre, vin de cépages choisis par son père, alcool de sa composition qu’il nomme Margeride et dont un aubergiste est friand pour ses clients urbains venus se ressourcer, froment et seigle pour un pain de saveur.

A 15 ans, il troque Charlaine contre le droit de pâture. C’est une fillette de l’Assistance abandonnée aux fermiers d’à côté dont il ne reste plus que le vieux qui occupe illégalement les terres de Pierre avec son troupeau de Salers. Charlaine a 12 ans, elle est sauvage mais de fort tempérament et Pierre désire la protéger des avances lubriques du vieux devenu seul. Le roman ne dit rien de leurs premiers ébats mais ils se marieront quand Pierre aura 20 ans et Charlaine 18. Ils feront un fils, Thibaut, qui n’est peut-être pas de lui, avant que Pierre ne prenne le large.

Auparavant, doté d’une ambition démesurée pour son âge et pour le pays, il n’a cessé de vouloir prendre sa revanche sur le monde et sur son destin d’esseulé. Il a agrandi ses terres, créé des fabriques, embauché des ouvriers, fait connaître ses produits, rebâti le château. Puis, avant de tomber dans l’industrie et ressentant les envies et la jalousie des paysans qui lui ont venu leurs terres, il a délégué et est parti vivre sa vie ailleurs.

Le roman débute en Orient exotique où un musulman indien de 16 ans, Penchab, l’initie à la nage en harmonie avec l’eau. Car Pierre ne cesse de lutter avec le monde alors que la sagesse voudrait qu’il en épousât les courants de force. En occidental limité, le garçon éprouve une « haine » du monde tel qu’il est, des gens tels qu’ils sont, de sa propre histoire telle qu’elle lui a été imposée.

Cette ambivalence d’amour et de haine cosmique, qui me laisse personnellement perplexe au vu du tempérament du personnage, donne une existence à l’eau-forte, cet acide qui mord le cuivre du monde verni par les apparences et trace ainsi son sillon de mots. Penchab est bien plus en phase avec lui-même et avec ce qui l’entoure que Pierre et ses amitiés à peine esquissées, fortes mais éphémères tant il désire sans cesse changer.

Les parties du roman sont inégales, la seconde déçoit après la première, flamboyante, mais retrouve du rythme et du sens sur la fin. Dans ce portrait touffu d’un personnage complexe, l’enfance sauvageonne et l’observation aiguë du monde qui permet de percevoir les lignes de force coïncident mal, à mes yeux, avec l’existence erratique, perpétuellement insatisfaite, inapte à aimer. Être soigneur par don devrait inciter à partager et compatir plus que le tempérament qui nous est brossé de Pierre, somme toute minéral.

Au total, un roman inclassable qui intrigue et passionne. Pierre n’est pas aimable, probablement parce que personne ne l’est vraiment, masqué par les apparences qu’il laisse adhérer au noyau de vérité de son être.

Robert Alexis, L’eau-forte, 2020, PhB éditions, 236 pages, €14.00

Trois coquilles à corriger à la réédition : toilettes à la turque et pas à la turc, piton rocheux et pas python (qui est serpent), mer étale et pas étal (de boucher).

 

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Hervé Bazin, Le bureau des mariages

L’art de la nouvelle est un art à part entière. Il ne suffit pas d’écrire une histoire courte pour créer une nouvelle ; il lui faut aussi une chute, comme une leçon ou un choc au lecteur. Le « grand romancier » français des années 1950, alors très populaire, y excelle.

Ces neufs nouvelles paraîtront bien surannées aujourd’hui car elles évoquent leur époque. Mais leurs leçons sont éternelles. Elles disent que l’humanité reste bien la même, soumise aux mêmes passions et tombant dans les mêmes travers. Mais « le destin » est souvent le nom de sa propre conduite : on ne récolte que ce que l’on a semé, dit la sagesse paysanne ; le karma est l’ultime conséquence de tous les actes accomplis, dit le Bouddha.

Louise, vieille fille qui vit avec un demi-frère célibataire comme elle, rêve d’un mari et passe une petite annonce. Elle ne sait pas à quoi elle s’engage car la correspondance est toujours plus belle que la réalité. Le grand jour venu de la rencontre, elle a une sacrée surprise !

Des gamins de 8 à 13 ans jouent aux indiens, à la guerre. Mais l’excitation des hormones qui commencent à se diffuser chez le plus grand, le chef, pousse les jeux trop loin. Le petit souffre-douleur de 8 ans, est poursuivi par la meute car il veut quitter la bande. Il se réfugie dans un blockhaus. La lutte pour le déloger sera terrible.

Quand un filou trouve un portefeuille bien garni sur le trottoir, chacun pense qu’il va le rafler. Mais, après quelques pernods, il décide d’aller le rendre, espérant une récompense. Sauf que le mari étourdi y logeait de l’argent destiné à sa maitresse qu’il serait mal venu d’étaler devant sa femme. Le filou vertueux se retrouve le bec dans l’eau, à moins que son instinct ne reprenne le dessus…

Un vieux paysan expert en champignons est doté d’une épouse grognon et autoritaire : quoi de mieux que de s’en débarrasser par un bon petit plat de la mycologie ? La gourmande, ayant englouti l’assiette aux deux-tiers, additionnée d’une salade bien vinaigrée pour faire bon poids, se plaint très vite de maux de ventre. Sauf que le docteur diagnostique tout autre chose qu’un poison. Quel expert a raison ?

Durant l’Occupation, la livraison de quatre otages emprisonnés destinés à être fusillés en représailles au déraillement d’un train, sont désignés. Le comptable détenu doit apurer leurs comptes et leur faire rendre leurs effets. Mais il a un sursaut de patriotisme et va ruser comme il se doit.

Un vieux couple de retraités regarde par la fenêtre le temps passer. Il n’arrive jamais rien. Aussi, lorsque le tirage au sort leur fait toucher le lot d’un bon au porteur, pour une valeur importante, ils ne savent plus quoi faire. Trop engoncés dans la routine des jours, ils préfèrent le rêve à ce qu’ils pourraient réaliser : changer la salle à manger, faire un voyage à Rome.

Mère-Michel est un homme, un bedeau secrétaire de Mairie, dont le nom, Michel Lemaire, a suscité ce sobriquet. De plus il est bancal et il se venge de la vie en tourmentant ses voisins sans en avoir l’air, tout sucre au-dehors, toute rage dedans. A l’image des chats dont il s’entoure, uniquement des mâles castrés, comme lui qui n’a su trouver chaussure à son pied. Mais lorsqu’il entreprend une ultime vilenie au lendemain de Noël, il trouve le bon Dieu plus cauteleux que lui.

Les deux dernières nouvelles sont d’un cru moins réussi, mais l’ensemble édifie sur la nature humaine.

Hervé Bazin, Le bureau des mariages (nouvelles), 1951, Livre de poche 1976, 158 pages, occasion €0.65 ou e-book Kindle €7.99

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Jules Roy, La vallée heureuse

Jules Roy avait 33 ans – l’âge du Christ à sa mort – en 1940. Officier d’aviation, il conte ici sous forme romancée ce que fut sa vie de capitaine de bombardier Halifax B dans les Forces françaises libres en Angleterre à partir de 1943 dans le groupe de bombardement Guyenne.

Les bombardiers Halifax B sont de gros bourdons (30 tonnes en charge) bruyants, lents (426 km/h maxi) et peu manœuvrant qui volent en essaims et se font descendre soit par la chasse adverse, soit par les canons au sol. Sur 1200 ou 1500, quelques pourcents ne reviennent pas. 82 773 opérations de Halifax B ont largué 224 207 tonnes de bombes sur les nazis et ont perdu 1 833 unités durant toute la guerre sur 6000 avions construits, soit environ un sur trois. Mais il arrive qu’un avion parvienne à atterrir, endommagé et avec des morts à bord. Les pièges sont la flak bien-sûr, les chasseurs ennemis, mais aussi les pannes au décollage ou à l’atterrissage et les collisions en vol avec les collègues qui volent aux instruments, en formation serrée. Ou parfois une colline, sur le sol anglais au retour, mal estimée dans le brouillard…

Lui est guerrier de métier mais nombre des pilotes, mécaniciens, navigateurs ou mitrailleurs sont des civils engagés pour résister. Tous forment une équipe de bombardement, soumis au même avion, aux mêmes missions, aux mêmes aléas de la chance. Au sol, ils ne copinent pas ; en vol, ils sont une famille. La treizième mission est particulièrement angoissante en raison de la superstition christique de la Cène où le treizième compagnon a trahi. La trentième mission est la pire car elle est théoriquement la dernière, les études ayant montré que les volants connaissaient trop de stress au-delà. Bien-sûr, la pénurie de relève oblige parfois à dépasser ce cap… L’auteur effectuera 36 missions dans le Squadron 346 Guyenne créé le 15 mai 1944 sur la base de RAF Elvington, dans le Yorkshire. Le groupe effectuera 118 missions entre juin 1944 et avril 1945 et 18 équipages seront perdus, soit 15%.

Chevrier est Roy en son domaine, chef du Halifax B, quadrimoteur Rolls Royce conçu en 1937 et actif pour la première fois en mars 1941. L’avion restera opérationnel dans l’Armée de l’air française jusqu’en 1952. S’il a bombardé Le Havre en sa toute première mission, cet avion était destiné à surtout bombarder la Ruhr – surnommée « la vallée heureuse » – avec ses 2000 km de rayon d’action. Ce seront Mannheim, Stuttgart, Berlin parfois, Goch près de Clèves, à la princesse bien connue des profs après Sarkozy. A chaque fois, le bombardant ne se préoccupe pas des bombardés, il accomplit son travail comme un ouvrier dans l’industrie de la guerre. Il ne voit pas l’ennemi, ni les corps déchiquetés, ni les civils pris au piège ; il veut la fin de la guerre contre la barbarie et, pour cela, accepte la barbarie de toute guerre. Croit-il en Dieu ? Oui, mais guère en l’Eglise. Doute-t-il du bien-fondé de sa mission ? Oui, mais que faire lorsque votre pays est aux mains de l’ennemi, sinon combattre ?

Ce sont ces doutes, ces actes de courage pour faire son métier malgré tout, ces relations humaines attentives aux autres hommes et aux quelques femmes lors des permissions, qui font de ce roman vrai une œuvre de la littérature de guerre.

Prix Renaudot 1940, décerné en 1946

Jules Roy, La vallée heureuse, 1946, J’ai Lu leur aventures 1967, 187 pages, €3.89 occasion

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Hervé Bazin, La mort du petit cheval

Après avoir conté son enfance dans le célèbre Vipère au poing, Hervé Bazin conte son entrée dans la vie adulte sous l’apparence de Jean Rezeau, dit Brasse-Bouillon. D’adolescence, point : quelques années de pension catholique insipides pour décrocher « le bachot » comme on disait alors, puis une inscription en Droit à 30 km de chez lui, qu’il double à l’insu de ses parents d’une inscription en Lettres. Car il ne veut pas aller sur les traces de son père, magistrat malgré lui, mais devenir journaliste et, pourquoi pas, écrivain comme « l’oncle » (René Bazin, dont le roman le plus connu reste Les Oberlé).

Sa mère, magnifiquement incarnée par Alice Sapritch en 1971 dans le téléfilm de Pierre Cardinal, vieillit mais reste égale à elle-même, aigrie, frustrée, haineuse des fils (sauf le dernier, le lecteur saura pourquoi dans ce roman). Sa vengeance contre la gent mâle prend des proportions mythiques et, après avoir dominé son mari comme une mante religieuse, dressé ses fils avec sadisme dont le plus rebelle, Jean, est celui qui lui ressemble le plus, elle n’a de cesse que de le calomnier et de détruire tout ce qu’il entreprend. Cette femme est suicidaire en se haïssant chez son rejeton. Confite en bourgeoisie, elle en épouse les rancœurs comme les prétentions, les deux étant liées, bien entendu. Car les Rezeau étaient une famille prospère, possédant des terres et des rentes, lui docteur en droit et professeur à l’université de Hanoï. Elle était fille de sénateur. Mais la guerre imbécile de 14-18 a ruiné les rentes par l’inflation et la perte sèche des emprunts russes, et la terre rend moins, vaut moins. Seule la morgue permet de « tenir son rang » en rognant sur toutes choses. L’avarice bourgeoise, valeur quotidienne, rencontre ici l’arrogance aristocratique, valeur rêvée, pour rendre la vie impossible.

Le père Ladourd, dont le nom paysan sonne balourd, dirige comme associé la Santina, « fabrique » de bondieuseries de la famille, qui périclite avec la déchristianisation des campagnes. Jean est cependant accueilli par sa portée de filles (avec un seul garçon) lorsqu’il entreprend ses études. Car il ne sera majeur qu’à 21 ans et « ses parents » (de fait sa seule mère) tient à tout surveiller, tout contrôler, tout décider. Jean tombe-t-il vaguement amoureux de Micou, l’une des filles ? « Les parents » décident aussitôt de résilier la chambre en ville et de le forcer à l’internat : pas question de mésalliance !

Pas d’ami, une passade sexuelle à 15 ans avec une paysanne et une très vague complicité de chiourme avec ses frères, Jean est seul et il se fait tout seul. « Je suis toujours celui qui n’a eu d’intimité qu’avec lui-même. Vous le savez, je n’ai pas eu de mère, je n’ai eu qu’une Folcoche » p.18. Folle et cochonne était le surnom attribué à la harpie qui les harcelait, par les trois fils : Chiffe, Brasse-Bouillon et Cropette, par ordre d’apparition dans l’existence. L’aîné Ferdinand est flemmard et mou, il s’engagera comme matelot dans la marine et sortira au bout de trois ans sans même une ficelle. Le benjamin Marcel, né plus tard et présenté déjà grand à ses frères, est « le petit » (cropette en patois local) ; il est le préféré de sa mère et porte un prénom qui n’est pas de tradition dans la famille ; il obtient des mentions et devient polytechnicien. Quant à Jean, il décide de son indépendance au bout de la première année de fac, lorsque ses parents lui enjoignent de rompre avec Micou : il part de lui-même à Paris pour obtenir sa licence ès lettres.

Il devra survivre de petits boulots en pleine crise des années trente car sa mère lui coupe les vivres et le fait surveiller comme mineur par la police. Jean, de fort tempérament, baise ici ou là mais ne peut s’attacher, il a trop de haine en lui et méprise plus ou moins  les femmes. Une Paule plus âgée, qui porte le prénom de sa mère, va cependant l’apaiser et lui faire découvrir que le bonheur existe (définition p.224). Elle s’efface avec noblesse devant Monique, une jeune secrétaire orpheline qui aspire au bonheur. Jean la mariera dès qu’il aura sa majorité et lui fera un fils. S’il hait la famille, il s’agit de celle qui fut la sienne en son enfance ; il découvre qu’une mère peut être aimante, une épouse attentive et joyeuse et que la famille qu’on crée est à sa propre image. « La femme a racheté la mère et l’enfant de l’amour a racheté l’enfant de la haine », écrit-il p.228. Avec sa licence et quelques piges qui lui font une réputation, il commence à émerger à la vie adulte.

Dès lors, Folcoche n’est plus l’unique objet de son ressentiment et le ressentiment même s’éloigne avec le bonheur familial naissant. La vieille fait plutôt pitié, gardant son acidité de vipère et son avarice après la mort du père. Mais Jean s’en moque : il ne court pas après l’argent mais après le bien–être d’une vie en accord avec soi-même. Car « ce n’est pas s’embourgeoiser que d’accepter ce qu’il y a d’humain (et cela seulement) dans l’ordre bourgeois » p.224. Hervé Bazin, l’auteur, se mariera quatre fois et divorcera trois, il aura sept enfants, dont le dernier à 75 ans : « famille, je vous ai », écrira-t-il en 1977 dans Ce que je crois.

Le titre, incongru, vient de la bouche même de Paule Rezeau dite Folcoche : « c’est la mort du petit cheval » signifie c’est la fin des haricots ou la course à l’abîme. Elle l’applique au fils rebelle par méthode Coué en voyant qu’il s’en sort tout seul malgré ses efforts pour l’entraver. L’expression vient du jeu des petits chevaux au casino, vite interdit pour tricheries systématiques qui entraînaient la ruine des joueurs. C’est une scie des années trente, manière de montrer combien la vieille épousait les préjugés de son temps.

Hervé Bazin, La mort du petit cheval, 1950, Livre de poche 1972, 320 pages, €5.90 e-book Kindle €4.49

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Stratégie française

L’Union européenne n’est pas un Etat souverain comme le sont les Etats-Unis ou la Fédération de Russie, mais une souveraineté partagée par 27 Etats sur certains sujets d’intérêt commun. Il ne peut donc y avoir une stratégie européenne en matière de défense ni d’armée, seulement des convergences. Une stratégie militaire et diplomatique ne peut être donc que française.

Dans ses différents discours de mi-mandat, le président Macron tente une approche par tâtonnements. Un rapprochement avec Poutine (sinon avec la Russie) a eu lieu l’été dernier, suivi par l’interview à The Economist pour constater la « mort cérébrale de l’OTAN », puis le sommet de l’Alliance Atlantique à Londres, le sommet de Pau sur l’engagement de la France au Sahel, le discours sur la dissuasion nucléaire à l’École militaire, le voyage en Pologne et enfin la Conférence de Munich sur la sécurité où la délégation américaine fut nombreuse et étoffée, marquant son intérêt vaguement inquiet pour la stratégie en Europe.

Selon Trump, l’Europe doit rester vassale et surtout ne pas s’unir ; elle doit augmenter ses budgets militaires mais acheter américain et rester sous l’égide nucléaire (non automatique) des Etats-Unis. En bref, une position de dépendance adaptée à son état démographique vieillissant et pusillanime – et un grand marché privilégié pour les produits made in USA.

Evidemment, les forces jeunes en Europe ne voient pas les choses de la même façon. Retrouvant l’intuition stratégique du général de Gaulle, Macron expose avant les autres (et peut-être avec un peu trop d’assurance) ce qu’il faudrait penser pour aller de l’avant, c’est-à-dire conserver son indépendance. Il le résume d’une formule choc frappée au coin du bon sens : « Pour construire l’Europe de demain, nos normes ne peuvent être sous contrôle américain, nos ports et aéroports sous capitaux chinois et nos réseaux numériques sous pression russe ».

Car le monde a changé en trois décennies plus que durant les décennies précédentes. Les deux blocs d’après-guerre avaient figé les doctrines, la stratégie et les armées dans un format confortable. Il est remis en cause, non seulement par l’éclatement du bloc de l’Est et l’effondrement de l’idée même de « communisme », mais aussi par la technique, ce que Karl Marx aurait apprécié en connaisseur. Les infrastructures ne commandent peut-être pas aussi mécaniquement aux superstructures que ses épigones l’ont dit, mais elles en sont le soubassement et offrent les outils. C’est ainsi que la puce a permis l’Internet et la communication instantanée tout azimut – et dans le monde entier. Des pays totalitaires comme la Chine tentent bien de réfréner l’indépendance nouvelle qu’offre la technologie numérique, mais elle n’y parvient guère. La liberté d’expression, même entravée, s’infiltre partout, y compris dans l’Iran des mollahs qui doit se résoudre à couper l’Internet provisoirement lors des manifestations les plus graves – mais il ne peut s’en passer, même si c’est une invention du Grand Satan.

Dans ce contexte de mondialisation et de communication, la donne a changé : le secret n’est plus viable longtemps pour assurer sa suprématie. Mieux vaut surfer sur la vague pour rester à la hauteur des autres. Ce pourquoi chaque Etat retrouve l’idée d’indépendance.

La première contradiction semble être l’Union européenne, à qui chaque Etat délègue une part de souveraineté sur les normes, l’environnement et parfois le voisinage. Si chacun reste in fine maître chez soi, seule l’Union permet la puissance nécessaire pour accorder les usages et financer les infrastructures en vue d’une l’indépendance de chacun : le système de positionnement par satellite Galileo est un exemple, l’avion militaire de transport A400M un autre, le futur avion de combat un troisième – et peut-être plus tard les porte-avions et la force de dissuasion nucléaire, jusqu’à présent exclusivement française parmi les 27 restants après la sortie du Royaume-Uni.

La seconde contradiction est sans conteste l’attitude américaine depuis l’irruption de Trump en éléphant dans le magasin de porcelaine des accords internationaux. Même l’OTAN n’est plus assurée, le climat est méprisé, le commerce revenu à l’égoïsme sacré et le dollar toujours roi – y compris par la contrainte des lois extraterritoriales. L’Amérique devient réactionnaire face à la perte de son hégémonie. Mais tout essor d’une nation dans le monde, la Chine, l’Inde, le Brésil, le Nigéria, implique un relatif recul de la puissance américaine. A l’Europe de rester dans la course.

Ce qui n’est pas simple, tant l’Union européenne connait un centre franco-allemand vacillant. L’interminable succession Merkel, les dissensions du parti majoritaire CDU, le bilan à la Chirac de la chancelière (en Fout-rien stratégique, hormis un accueil migratoire incongru en 2015), ne militent pas pour que l’on sorte rapidement de la glu. Emmanuel Macron est impatient mais la lourdeur allemande est proverbiale. Tant que Trump n’aura pas taxé l’auto germanique, les naïfs croiront toujours que cela va passer et qu’il faut surtout ne rien faire pour fâcher l’importun ; tant que l’ours russe ex-soviétique n’aura pas donné un coup de patte brutal sur un territoire irrédentiste de plus, Berlin fera mine de ne rien craindre.

Les paroles, les promesses, les perspectives stratégiques, c’est bien – mais qu’en est-il des actes ? Avec le boulet allemand, qui sera suivi par un probable renouvellement d’un Trump provoquant et dominateur qui ne connait pas d’alliés, puis des élections présidentielles en France, les Européens risquent de ne pas voir grand-chose survenir à horizon connu. Dialoguer avec la Russie ? Cela empêche-t-il des officines « indépendantes du Kremlin » de jouer à déstabiliser la démocratie par la cyberguerre (gilets jaunes, exacerbation des positions retraite, candidature à la mairie de Paris…) ? Renforcer la défense ? Avec quels moyens dans un contexte de politique budgétaire partout restrictive sur le modèle du compte de ménagère teutone ? L’épargne européenne file vers la zone dollar pour trouver où s’investir.

Le monde n’est pas simple, il devient même de plus en plus compliqué. D’où le sentiment qu’il faut tout remettre à plat et « renverser la table », ce qui ne serait pas la solution miracle mais un chaos propice à toutes les mauvaises aventures. Là encore, des « forces hostiles » (qui ne sont pas que russes ni chinoises) œuvrent pour déstabiliser les Etats européens afin d’assurer leur emprise. Ne nous laissons pas faire.

Et cela commence en chacun : délaissez Facebook, remplacez Google, préférer les logiciels libres à ceux de Microsoft, n’achetez pas de mobile Apple ni ne souscrivez auprès d’un opérateur qui optera pour la technologie Huawei, limitez les informations que vous donnez sur Linkedin, ne croyez pas « les sites Internet » comme s’ils étaient des organes d’informations fiables… et achetez local, sans conforter « les accords » transatlantiques ou CETA, ne buvez pas ce poison qu’est le Coca, ne malbouffez pas MacDo, regardez attentivement les étiquettes des produits transformés et refusez la viande venue d’ailleurs ou le « bio » venu de Chine.

Une stratégie française pour l’Europe commence par une stratégie personnelle envers le monde. Et tout devient plus simple.

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Humeur municipale

Bientôt les élections, les municipales dont on dit que, parmi toutes les élections de la démocratie représentative, les Français sont les plus friands avec les présidentielles. Il se trouve qu’elles ne font guère recette à ce jour : la politique ennuie autant qu’elle montre, de façon répétitive, qu’elle n’est qu’une façon de sanctionner passivement des décisions prises ailleurs par un quarteron de technocrates hors-sol.

Les jeunes (18-24 ans) s’en désintéressent massivement selon les récents sondages. Même les écolos ne suscitent pas l’engouement que leur Grande cause voudrait. C’est que cette cause est plutôt floue, entre conservatisme réactionnaire envers tout ce qui est (les fleurs, les p’tits oiseaux, la campagne, les terres agricoles, les animaux de nos campagnes – et les traditions ancrées) et gauchisme tiers-mondiste anticolonialiste et anti blanc masculin de la pire espèce. « L’écologie » n’existe pas en tant qu’idée politique : il existe autant d’écologistes que de politiciens. Ce pourquoi « les listes » estampillées écologie ne veulent rien dire.

Les partis, d’ailleurs, sont massivement rejetés. Machines à egos, engrenages à faire gagner les bureaucrates plus que les originaux, la candidature Villani contre celle de Griveaux à Paris l’a montré. Tous deux LREM, mais l’un plus en cour que l’autre, plus « proche du chef » (sans qu’on voie à quoi ça sert), plus triste bureaucrate d’appareil que mathématicien apte à penser autrement. D’où nous savons que le parti du président va perdre à Paris. Agnès Buzyn est bien gentille mais apparaît parachutée, reprenant à son compte un « programme » qu’elle n’a pas pensé et dont elle a peine à convaincre.

Restent les deux femmes ennemies : Hidalgo et Dati – rien qui puisse vraiment passionner les citoyens de la capitale, hier « la plus belle ville du monde », aujourd’hui la plus sale et la plus bordélique entre gilets manifestants, blacks blocs violents, grèves à répétitions, logements Airbnb traqués par les municipaux, transports à éclipse, travaux à n’en plus finir et anarchie des vélos, trottinettes et autres contresens sur les voies. Est-il écologique d’avoir balancé l’ancien contrat Vélib pour devoir « faire des travaux » de terrassement pour installer de nouvelles prises, cela dans une indécision qui a duré des mois sur le nouveau repreneur, conduisant les abonnés à résilier et à ne plus revenir ? Lorsque l’on observe la somme de terrassements, destructions de trottoirs, défonçages de rues pour changer d’un mois sur l’autre la signalisation, les pistes sur la voirie ou le sens d’une rue, on se dit que « l’écologie » est un prétexte électoral sans aucune portée pratique à Paris !

D’autant plus que l’élection du maire de Paris est aussi faux cul que celle du président des Etats-Unis : un électeur ne vaut pas une voix mais élit un délégué qui va s’apparenter afin de voter en bloc, etc. Où est la fameuse « démocratie » dans cet empilement de copinages et de petits arrangements en coulisses ?

Dans le reste de la France, les « grandes villes » comptent peu : ce sont plutôt les quelques 35 000 communes qui font nombre. Sur l’ensemble, un peu plus d’une centaine ne voit émerger aucun candidat, aucune liste ; il n’y aura pas d’élection mais une tutelle préfectorale avant un rattachement possible à une commune voisine. Être maire est trop prenant : bien qu’au trois-quarts bénévole, la fonction de maire d’une petite commune est assimilée à un fonctionnariat électif par les citoyens égoïstes qui ne pensent qu’à consommer leurs « droits » et à revendiquer selon leurs désirs en dépit parfois de tout bon sens (faire taire les coqs de ferme ou les cloches du village !). Le résultat sera peut-être savamment analysé par les distillateurs de tendances politiques mais ne dira pas grand-chose sur la prochaine vraie élection : la présidentielle dans deux ans.

Les Républicains pourront se gargariser ici ou là, les écolos pavoiser, les marcheurs consolider leurs position et à droite et à gauche ou le Rassemblement national faire donner le clairon, cela n’aura guère de sens. Les citoyens s’abstiennent, les votants plébiscitent le sortant s’il a donné quelque satisfaction, le vote sanction envers la politique présidentielle est quasi inexistant dans ce genre d’élection. Ce pourquoi je ne vois pas pourquoi Emmanuel Macron pousse les feux sur la réforme des retraites avant les municipales, elle aurait pu très bien passer après avec débat interminable qui aurait montré à l’envi combien l’obstruction des antidémocratiques d’extrême gauche est toxique pour le pays. Sauf que les électeurs au cuir décidément de plus en plus tendre sont un peu plus hérissés qu’avant le fameux 49-3.

Car, vous l’avez noté, la société change. Mais pas en bien. Advient le règne de la Victime, réaction de foule sentimentale vite choquée, blessée, hypersensible à son ego, indignée de profession. Tout offusque et, au lieu de rationaliser et de proposer, vite on crie au viol et au scandale, on ne veut surtout rien changer. La démoque rassie est comme le pain : elle s’émiette avec le temps. Seules comptent les tribus, qu’on s’empresse de créer ex-nihilo chez les intellos tant les anciennes font populo. « Moi aussi » est le cri de « celles et ceux » (n’oublions pas le sacro-saint féminin de tout !) qui ont subi et qui croient leur peine équivalente au talent qu’il (et elles) n’auront jamais, même en rêve. Je n’existe que par le viol, l’inceste, le tabassage marital, l’acharnement médiatique, l’injustice judiciaire, l’écrasement social – la liste n’est pas exhaustive. Gabrielle Russier a-t-elle mis fin à ses jours en 1969 pour avoir trop aimé un ado – mineur et consentant – de 16 ans ? Et voilà Gabriel Russie (Matzneff de nom de plume) cloué au pilori par une hystérique vengeresse qui l’a désirée à 13 ans et est restée avec lui quatre années durant sans se sentir alors traumatisée, ni que ses parents se manifestent. Aujourd’hui, avant même que la justice se prononce, voilà que le tribunal médiatique a jugé : il est coupable forcément coupable. Jusqu’à mandater une perquisition en Italie et dans les archives de l’IMEC près de Caen (avec déplacement de justice en bande et frais y afférents) pour des faits sans crime qui remontent à plus de trente ans. Comme si le budget de la justice n’avait pas mieux à être dépensé que pour ces histoires de cul de la génération d’avant, époque où la morale n’était pas celle d’aujourd’hui. Où est passé Padamalgam ? Ne serait-il sensible qu’aux terroristes arabes ?

Vous le constatez, les « grands sujets » d’aujourd’hui ne sont ni les programmes, ni les partis qui les portent, ni les élections municipales, ni même (et surtout !) la démocratie, mais les histoires de coucherie et la psychose du virus à bière. D’ailleurs, les semaines passant et l’épidémie devant « naturellement » se répandre (comme aurait dit Chirac), ces élections ne vont-elles pas connaître, au moins dans les grandes villes, un taux d’abstention record ? Aller dans ces lieux infestés d’électeurs venus d’on ne sait quel bouge, tripoter des papiers déjà passés entre toutes les mains potentiellement contaminées des appariteurs pour se voir postillonner de « signez là » puis de « mettez votre bulletin dans l’urne », est-ce vraiment sain ?

Nous n’avons pas fini d’entendre de savantes analyses sur ces élections aussi improbables de 2020 !

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Pierre de Villiers, Qu’est-ce qu’un chef ?

Le titre et beau mais promet plus qu’il ne donne. En dix chapitres, il décline un mixte de conseils en management et d’expérience militaire en se référant surtout au maréchal Lyautey dont les livres sur Le chef en action et Le rôle social de l’officier l’ont semble-t-il inspiré. Il faut dire que le maréchal aimait les hommes, bien autrement que ceux dont la petitesse exige de dominer.

Les propos s’étirent sur le temps à donner pour réfléchir et parler, sur l’exemplarité exigée de quiconque veut commander de façon légitime, de l’Homme en premier qu’il s’agit de sauver (l’humanité de l’humain), sur la nécessaire adaptation à son époque pour le meilleur et pour le pire – dont le numérique-, sur le rôle « d’absorbeur d’inquiétude » et de « diffuseur de confiance » du chef, sur l’objectif ultime qui est de gagner la paix par la force de sa défense, sur la vérité qui rend libre car lucide, sur la rencontre, sur le rôle de mentor pour « faire réussir ».

Le lecteur n’apprend pas grand-chose sur le fond, il entend surtout des propos de bon sens répétés. Il y a trop de mots pour la simplicité du sujet, trop de pages qui divaguent en général sur l’international ou les mœurs, sans que ce soit relié le rôle du « chef » dont on a pourtant cru comprendre au début qu’il irrigue toute conduite humaine en groupe, depuis la famille à l’Etat en passant par les associations, les collectivités locales, les entreprises, l’armée. Peut-on être « chef » de même façon partout en tous lieux ? Si oui, ce n’est pas clair ; sinon, c’est qu’il y a autre chose.

Et cette autre chose est probablement Emmanuel Macron. Lui qui, sans avoir fait de service militaire, a cru bon d’expliquer la défense au général chef d’état-major des armées ; lui qui, civil sans grande expérience de la vie (ni de la famille), a affirmé en public et lors d’une fête que c’était lui le chef, comme s’il s’agissait d’avoir la plus grosse. Dès lors, tout s’éclaire : le livre au beau titre n’est pas un manuel de commandement humain mais une polémique de rancœur contre un arrogant jeune homme élu par défaut et faute de combattants.

Pour le reste, le lecteur intrigué trouvera d’utiles réflexions de base sur la distinction entre stratégie et tactique, projet long terme et moyens d’exécution, objectifs et mises en œuvre. Il est vrai que – si la France veut une armée digne de ce nom – il faut définir des priorités et les financer sur des années. Et c’est la même chose en entreprise où « la conquête » d’un marché exige du matériel, des hommes et un entrainement à l’efficacité. La même chose aussi, toutes proportions gardées, en famille, où l’avenir des enfants passe par les études et l’apprentissage de valeurs, par une maîtrise de ses passions et par un corps sain entraîné à l’effort ; où le futur de sa propre retraite doit aussi être préparé, avant la transmission de l’héritage.

D’où le pire pour un chef : l’incapacité à décider, se perdant dans les réflexions, études, commissions, rapports, aboutissant aux demi-mesures du trop peu trop tard dont on a pourtant vu l’inanité en juin 1940 face à des nazis jeunes et déterminés. Et plus récemment avec le projet d’avion de transport militaire A400M, lancé trop précipitamment, sans concertation suffisante avec les armées d’Etats européens aux exigences différentes. Gouverner, c’est prévoir. Ce qui ne veut surtout pas dire décider tout seul sur un coup de menton mais écouter, évaluer, puis trancher. Nul ne commande malgré ses subordonnés mais avec leur adhésion. Les erreurs existent, elles doivent servir de leçon et ne pas se résoudre en sanctions de lampistes.

Les erreurs ne sont rien si elles ne sont que tactiques. Il faut donner du sens au projet global, et adapter ses actions en déléguant autant que faire se peut. Chacun aura le projet commun à cœur et prendra des initiatives sur le terrain : c’est ainsi que l’on commande, et pas d’en haut, sur dossiers depuis un bureau à Paris. Informer et prêter attention sont les deux faces complémentaires du chef. Répercuter les ordres d’en-haut sur l’objectif à atteindre – et faire remonter les remarques des hommes en prise avec la réalité des choses.

Un danger est la digitalisation, formidable outil de calcul et de collecte de données, mais déshumanisant car encourageant l’individualisme et la priorité à la mathématisation. Il faut s’y adapter mais pour s’en servir, pas pour en être le serviteur robotisé. La cyberdéfense montre que vaincre n’est possible que grâce à la qualité des hommes, pas à la puissance des machines. De même, les menaces qui croissent pour la société depuis la chute du Mur de Berlin en 1989, suivie par les attentats du 11-Septembre 2001, puis ceux de Daech en 2015, la révolte des banlieues en 2005 et des classes très moyennes en gilets jaunes en 2019. La peur fait croître la violence, d’autant plus grande que les citoyens ont l’impression que les gouvernants ne les écoutent pas, ne prennent pas le temps de parler, de définir les objectifs à long terme du pays. Cette dernière critique est souvent injuste car les Fout-rien qui ont présidés trop longtemps, laissant le temps régler les problèmes, ont engendré cette culture de « l’urgence » qui prévaut aujourd’hui un peu partout (école, hôpital, police, retraites, chômage, politique industrielle, climat, Union européenne, immigration, armée…). Or la précipitation ne donne jamais rien de solide.

« Les bons sentiments n’assurent pas la paix au monde » écrit l’auteur p.152, et « la paix commence par soi-même » p.165. Le chef doit donc rassurer, absorber l’inquiétude et diffuser la confiance par des objectifs longs et des actes concrets. Nul ne peut tout, tout de suite, comme l’infantilisme d’époque le croit trop volontiers, se comportant en enfant de 2 ans devant ses désirs. Il faut du temps, mais aussi de la volonté : savoir où l’on va, définir comment y aller et s’y tenir avec constance. Ce que les politiciens démocratiques, élus tous les cinq ans, ont beaucoup de mal à faire. Mais « seule la vérité rend libre » et l’on « juge le chef à la qualité de son entourage » – à bon entendeur (au sommet), salut !

Au total, un opuscule trop long et délayé qui rappelle des principes de bon sens. J’aurais aimé un plan mieux structuré et des exemples plus précis sur chaque maxime, mais l’auteur est ancien militaire, pas écrivain ni universitaire. Il a manifestement des comptes à régler.

Pierre de Villiers, Qu’est-ce qu’un chef ?, 2018, Poche Pluriel 2019 avec postface inédite, 269 pages, €9.00, e-book Kindle €9.49, broché €20.90

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Christian de Moliner, Islamisme radical : comment sortir de l’impasse

Tout est parti d’un billet sur le site de Causeur en novembre 2017. « Je préconisais, afin d’abaisser les tensions actuelles, d’accorder aux musulmans qui le souhaitent, un statut particulier et une législation spécifique » p.7. Une telle proposition – iconoclaste dans le climat d’aujourd’hui – a eu « un retentissement mondial » sur le net. Un éditeur a donc demandé à son auteur d’en faire un livre.

Etoffé et étayé, la proposition est développée en trois parties :

  1. un tour d’horizon mondial et historique du problème des minorités ethniques et religieuses,
  2. un statut coranique qui serait compatible avec la Constitution française suivi de propositions concrètes,
  3. les réponses aux critiques des extrêmes de gauche et de droite suscitées par l’article de 2017.

Dans l’histoire des minorités, rien n’a jamais vraiment fonctionné sauf une chose : l’expulsion. De l’Edit de Nantes pour les protestants à l’expulsion des Morisques et des Juifs d’Espagne et des Arméniens et des Grecs en Turquie dans les années 1920, en passant par les minorités dhimmi des pays musulmans et aux millets turcs ou à la mosaïque ingérable libanaise, seule une décision politique radicale permet de mettre tout le monde d’accord. La dictature à la syrienne, libyenne ou irakienne ou le fédéralisme complet des « nationalités » tendent toujours vers le nationalisme et la revendication d’indépendance. En témoigne le Soudan qui s’est fractionné entre musulmans au nord et chrétiens ou animistes au sud, et la Yougoslavie qui a éclaté entre Bosniaques musulmans et Serbes orthodoxes.

Les propositions de Christian de Moliner, dans ce contexte, paraissent bien hasardeuses et ne satisferont personne. Il veut proposer un « deal », dans la lignée de Trump, un « compromis raisonnable » comme on tente de le faire (sans grand succès) au Canada. Il aurait pu développer l’exemple des Corses, des Basques et des Juifs de France en tant que minorités qui ont su concilier particularités communautaires et loi républicaine. Car le communautarisme n’aboutit pas forcément au séparatisme, cette distinction des mots et des concepts (que le président Macron étudie pour un prochain discours, dit-on) est riche de potentialités concrètes.

Pourquoi ce deal ? Parce que l’auteur estime que « la France connait un problème musulman et est menacée par une inexpiable guerre civile et religieuse, dont les nombreux attentats islamiques sont les prémices ; 30% de croyants, près d’un million et demi d’habitants de l’Hexagone, rejettent le modèle occidental et veulent être réglés par la charia. Leur nombre ne cessera de croître et ils seront peut-être 7% de la population française après 2050 » p.84.

Déjà ces causes posent problème dans le raisonnement.

  • Extrapoler les statistiques actuelles sur la prochaine génération est hasardeux ; c’est faire trop grand cas de la mode. N’était-elle pas au communisme stalinien dans les années 50 avant de virer tiers-mondiste dans les années 60 ? au gauchisme libertaire dans les années 70 avant de virer réactionnaire et socialiste bourgeois ? Une nouvelle Cause à défendre est déjà née : l’écologie heureuse, suite autarcique de la mondialisation heureuse, l’éolienne sur le toit et le potager échangiste mais avec Internet et les réseaux. Une « religion de caserne » (Claude Lévi-Strauss) n’a pas sa place dans cette utopie du jardin d’Eden où l’harmonie avec la nature et avec les autres compte plus que tout.
  • La « charia » apparaît aujourd’hui comme un marqueur culturel plus que comme une foi maniaque (les terroristes ne connaissent quasiment rien de la religion) ; les musulmans en France se sentent rejetés et aucun pays d’origine, notamment au Maghreb ou au Proche-Orient, n’est pour eux très tentant… Mais cela peut changer, tout comme la minorité juive avec la naissance d’Israël ; elle a inversé la diaspora (sauf l’américaine, trop confortable…). Le retour au pays de Roumains éduqués ou de Chiliens exilés sont d’autres exemples.
  • Quant à la « guerre civile », l’auteur a peut-être trop fréquenté les sites d’extrême-droite pour ne pas en être contaminé. Les activistes en réaction aux islamistes sont une infime minorité, et fort maladroite faute de cerveaux politiques, si l’on en croit les arrestations récentes de clampins.

Comment proposer ?

Le deal ne fonctionne pas sur une foi ; Allah ne peut être l’objet d’un compromis, il est tout ou rien. Croire que « ces facilités accordées aux croyants le seront en échange de contreparties indispensables (…) la liberté d’expression », l’égalité des femmes et d’héritage entre filles et garçons, est pour le moins candide. « Donnons aux musulmans rigoristes le moyen de s’épanouir en France », n’hésite pas à écrire l’auteur dans un élan de lyrisme p.174 ! Seuls les religieux modérés, qui font de la foi une affaire privée comme les autres religions, l’accepteraient – mais ils le font déjà…

Laissons plutôt aux juges, dans le cadre des lois existantes, l’application au cas par cas. Les propositions concrètes de l’auteur sur les emprunts, l’assurance, l’adoption, le divorce, les dots, l’héritage, l’enterrement, l’hôpital, les deux jours de congés, toutes règles qui diffèrent dans le droit coutumier musulman de nos lois et coutumes, peuvent être reprises par simple assouplissement de l’interprétation – sans même changer la loi. En quoi cela constituerait-il un « statut attractif » pour les tenants d’une charia de rigueur ?

Quant aux enclaves musulmanes dans les communes de France, analogues aux « mairies de quartier » à Paris, c’est assez cocasse tant les limites à l’autonomie sont immédiatement exposées : chacun pourra « librement » aller et venir, se faire soigner par qui il veut, boire de l’alcool et manger du cochon, se voiler ou pas sauf dans l’espace public… Autrement dit, c’est trop ou trop peu : ouvrir la boite de Pandore paraît plus dangereux qu’affirmer tranquillement mais avec fermeté la prééminence des lois de la République, tout comme les pays musulmans le font pour leur législation quand il s’agit d’étrangers. Promenez-vous torse nu en Arabie saoudite, en décolleté profond et cheveux libres en Iran, faites du nudisme en Egypte, buvez de la bière en public au Pakistan, shootez-vous en Indonésie ! Là, pas d’accommodements raisonnables : c’est l’arrestation immédiate et la prison, en attendant au mieux l’expulsion, au pire le croupissement durant des mois ou des années, parfois la peine de mort.

Les exemples de Grèce ou de Mayotte documentés par l’auteur sont intéressants mais il ne s’agit pas de la même chose. Les exceptions de statut personnel sont liées à la présence ancestrale d’une minorité de religion musulmane dans les siècles, pas d’une immigration de travail qui a fait souche et dont les descendants se radicalisent pour des raisons d’identité, dans une économie ralentie qui les intègre moins.

En fait, l’auteur semble batailler plus contre les islamo-gauchistes en tentant de les amadouer avec ses propositions mi-chèvre mi-chou qu’avec les islamistes radicaux (qui, disons-le tout net, n’en ont rien à foutre). Il serait soi-disant impossible de réprimer les actes musulmans sectaires « devant la bronca que provoquerait cette remise en question dans les milieux progressistes et bien-pensants : ils prétendraient encore, avec une évidente mauvaise foi, qu’on stigmatise les musulmans ! » p.86. Mais c’est confondre le cercle très étroit des intellos autour de Saint-Germain-des-Prés avec la France tout entière. Les actes sectaires sont condamnés par une Justice qui n’a que faire des zassociations de plus égaux que les autres, et par une opinion citoyenne qui se manifeste avec évidence dans les urnes : pourquoi les Insoumis récoltent-ils moins de votants que les Lepéniens, qui en recueillent eux-mêmes moins que les partis de gouvernement ? Le socialisme bobo a été balayé sans appel après Hollande. La mode des gentils islamistes est passée avec les massacres de civils et d’enfants par les beurs terroristes nés en France. La religion tue ; elle n’est pas une politique.

Je ne crois pas à une guerre civile en France mais, si cela devait être le cas, nous aurions vite une dictature nationaliste, donc la déchéance de nationalité et l’expulsion rapide des inassimilables qui ne seraient pas encore tombés sous les balles de l’armée. Tout organisme attaqué se défend pour sa survie, le pays France comme un autre, à moins qu’il ne soit envahi par plus fort que lui : pense-t-on à la Turquie ? A l’Algérie ?

Au total, ce petit livre polémique a le mérite de poser concrètement le problème des musulmans en France. L’islamisme radical est clairement incompatible avec la République et avec les valeurs européennes (et même occidentales). Mais la religion musulmane en tant que telle a sa place comme les autres si, comme les autres religions, elle cantonne sa foi dans la sphère privée. Au moment où le président va discourir sur le sujet, lire ce petit livre instruit sur le débat.

Christian de Moliner, Islamisme radical : comment sortir de l’impasse, 2019, éditions Pierre-Guillaume de Roux, 196 pages, €19.00

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

Christian de Moliner sur l’islam, la France et la politique fiction, chroniqué sur ce blog :

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Huysmans, En route

Quatre ans de rédaction pour ce livre « blanc » après le livre « noir » de Là-bas ; Huysmans conte en effet non plus le satanisme mais le catholicisme mystique. En route après En rade aussi ; non plus la ruine sexuelle à la campagne mais le ressourcement spirituel au monastère. Il est attiré par la religion de son enfance au travers de l’art, croyance délaissée depuis sa communion.

Retour au Moyen Âge : « Ah ! la vraie preuve du Catholicisme, c’était cet art qu’il avait fondé, cet art que nul n’a surpassé encore ! c’était, en peinture et en sculpture les Primitifs ; les mystiques dans les poésies et dans les proses ; en musique c’était le plain-chant ; en architecture, c’était le roman et le gothique. Et tout cela se tenait, flambait en une seule gerbe, sur le même autel ». Le plain-chant surtout est pour lui la musique véritable, sans instrument, sans polyphonie, sans modulation, sans rythme. Le pur chant humain de la prière pour « révérer, adorer, servir le Dispensateur, en lui montrant, réverbéré dans l’âme de sa créature, ainsi qu’en un fidèle miroir, le prête encore immaculé de ses dons » p.1171 Pléiade.

C’est dire que sa « conversion » n’en est pas une, il s’agit plutôt d’un retour à « l’avant c’était mieux », d’une réaction au siècle bourgeois hanté par la question sociale. Les ouvriers comme les patrons sont égoïstes et habités par le goût du lucre, écrit-il dans le dernier chapitre, p.1459. La vie monastique de la Trappe, qu’il goûte une dizaine de jours, représente pour lui le socialisme idéal : égalité absolue, pauvreté universelle, travaux à chacun selon ses capacités et nourriture et vêtements à chacun selon ses besoins. Il montre ainsi que le socialisme de Marx et des partis politiques vient tout droit du christianisme, de ce rêve du pécheur qui ne veut pas que son voisin ait ou ne soit plus que lui, tous unis dans la dévotion d’un Père. Au monastère, « le salaire n’existant plus, toutes les sources des conflits sont supprimées » dit le supérieur de la Trappe d’Igny (de l’Âtre dans le roman). Sauf que le sexe est banni et qu’il n’existe ni femme ni famille au monastère – et que toute amitié est interdite par la règle.

Ce phalanstère est aussi une utopie écolo, une Notre-Dame des landes dans la Marne, les moines cultivant leur potager, élevant leurs cochons, fabriquant leurs fromages et tissant eux-mêmes leurs vêtements. Seuls « les impôts » du siècle obligent à monter une « fabrique de chocolat » pour les payer. Il montre ainsi que l’écologie des idéologues romantiques et des partis politiques vient tout droit du christianisme, de ce rêve du pécheur qui ne veut pas que son voisin ait ou ne soit plus que lui, tous unis dans la dévotion à la terre Mère.

Durtal, personnage principal de Là-bas, a perdu ses amis des Hermies et Carhaix de maladies, le premier d’une fièvre typhoïde, le second d’un flux de poitrine. Il se retrouve donc seul et célibataire à plus de quarante ans dans Paris. Écœuré par ses expériences sexuelles, surtout depuis que la goule Chantelouve de la messe noire lui a fait souiller involontairement une hostie consacrée qu’elle avait mise dans son vagin (détail croustillant !), il songe à se retirer du monde. Il fréquente les églises de Saint-Sulpice, Saint-Séverin, Notre-Dame des Victoires, le petit couvent de la rue Monsieur ; il lit sainte Thérèse d’Avila, saint Jean de la Croix, Catherine Emmerich, saint Denys l’Aréopagite, saint Bonaventure, Angèle de Foligno ; il s’intéresse à la bienheureuse Lidwine, Hollandaise grabataire « expiant par ses douleurs les péchés des autres » p.1205. Car le grand argument de la Mystique est qu’il s’agit de compenser par la prière et par la « substitution » les douleurs des autres : souffrir les affres de la Passion pour prendre sur son dos les péchés du monde… Un masochisme catholique suicidaire quand on y pense, bien dans la ligne de cet ici-bas méprisable et de la chair honnie. Huysmans reprend même la théorie que la Révolution française n’est advenue que parce que les couvents et monastères ont sombré dans la Commende et qu’ils se sont effondrés de l’intérieur, n’encourageant pas les vocations, donc tarissant le flux continuel des prières. « La Terreur n’a été qu’une conséquence de leur impiété. Dieu, que rien ne retenait plus, a laissé faire » p.1463.

Durtal, personnage tourmenté d’incertitudes et ravagé de débauche – comme l’auteur – dialogue tout au long des chapitres avec lui-même, constituant l’histoire du roman. « Il avait eu jusqu’à cette heure, dans le ciel interne, la pluie des scrupules, la tempête des doutes, le coup de foudre de la luxure, maintenant, c’était le silence et la mort. Les ténèbres complètes se faisaient en lui » p.1408. Sa part d’ombre, il l’expulse sur ce bouc émissaire commode qu’est le « diable », invention des sectes apocalyptiques juives reprise avec enthousiasme par le christianisme pour imposer son pouvoir idéologique sur les âmes et la puissance temporelle de ses clercs. Le diable s’immisce au fond jusqu’au fond de lui et ergote, suscitant des arguments physiques, passionnels et rationnels pour le faire douter. La nuit, il rêve de sexe torride et « sent » au réveil une forme glisser de son lit… Il est en bref un grand nerveux dévasté, un angoissé aux fantômes imaginaires, un petit enfant qui a besoin de son Père – à 40 ans ! Il est « une âme effarée par la Grâce », écrit-il à Jules Huret en 1895.

Deux parties, la parisienne errant d’église en église sans jamais y trouver le repos ; la seconde à la Trappe dans une cellule nue en ne mangeant que des légumes à l’eau mais avec une discipline et une liturgie qui libèrent. Peu d’action mais un cheminement intérieur nourri d’érudition sur les saints et saintes mystiques (hommage aux femmes, pour une fois) – toute une suite d’inventaires que l’auteur affectionne comme un bambin compte ses jouets. Il découvre avec délices les trois étapes spirituelles monastiques : vie purgative, illuminative et unitive ; il en reste ici à la première.

L’art catholique comme vecteur de la Grâce divine, tel est le projet. « Les cagots et les dévotes » qui peuplent le catholicisme moderne le débectent car, « décidément cette religion est aussi terre à terre que la Mystique est haute ! » p.1395. « Des cafards et des pleutres ! Presque tous avaient l’aspect louche, la voix huileuse, les yeux rampants, les lunettes inamovibles, les vêtements en bois noir des sacristains ; presque tous égrenaient d’ostensibles chapelets et, plus stratégiques, plus fourbes encore que les impies, ils rançonnaient leur prochain en quittant Dieu. Et les dévotes étaient encore moins rassurantes » p.1200. Le lecteur notera malicieusement que l’auteur reprend la caricature que l’on fait du Juif pour parler du Catholique, au moment même où l’affaire Dreyfus débute dans un déchaînement de haine émissaire (1894).

Mais pour suivre l’auteur, il faut y croire. Pour Huysmans, la foi « c’est l’irrésistible entrée d’une velléité étrangère en soi » p.1296. Comme le diable, Dieu agit dans sa créature – censée n’avoir donc aucune volonté, aucun libre-arbitre. Il suffit de se laisser faire… Nombre de lecteurs et lectrices se sont convertis à son époque après lecture du roman ; Péguy, Claudel, François Mauriac ont reconnu son influence sur leur génération. Certains aujourd’hui y reviennent pour « retrouver » le catholicisme essentiel.

Mais cette secte latine du christianisme continue par dogme à haïr ce monde-ci au profit d’un autre monde possible ; de vilipender la chair et le sexe sans reconnaître (comme un Platon) son statut d’intermédiaire vers le Bien, le Beau, le généreux ; de mépriser intelligence et savoir au nom de l’Obéissance et de la Soumission obscurantistes, vantant « l’idiot (…) sublime (…), la preuve que l’âme s’identifie avec l’Eternelle Sagesse, plus par le non-savoir que par la science » p.1394.

Le sexe, cette hantise, ce « péché originel » qui reproduit la faute par l’hérédité ! « Au collège où chacun s’attentait et cariait les autres ; puis c’était toute une jeunesse avide, traînée dans les estaminets, roulée dans les auges, vautrée sur les éviers des filles [leur vagin…] et c’était un âge mûr ignoble » p.1342. Description dantesque de l’esclavage des sens vécu dans la honte et le remords alors qu’il pourrait être vécu dans la santé et la lumière sans tous les oripeaux et falbalas de la transgression des Commandements attribués à un dieu supérieur. Ce qui fait le « mal » est le regard des autres, la honte sociale, plus que l’acte naturel lui-même ! Lui fournir un « sens » tordu est le dé-naturer, violer son innocence et rendre faussement « coupable » l’acteur. A noter le constant rabaissement méprisant de la femme perçue comme tentatrice, vase du diable, égout du péché : « De quelque côté que l’on se tourne avec la femme, on souffre, car elle est le plus puissant engin de douleur que Dieu ait donné à l’homme ! » p.1230.

En bref un roman pour les convertis ou pour ceux qui veulent comprendre et le siècle et la religion.

Joris-Karl Huysmans, En route, 1895, Folio 1996, 672 pages, €10.30

Huysmans, Romans et Nouvelles, Gallimard Pléiade 2019, 1856 pages, €73.00

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Xavier Müller, Erectus

Une pandémie due à un virus ! Après Ebola, Nipah, SRAS, fièvre de Lassa, Covid-19, Zika, voilà qui est d’actualité immédiate mais qui nous plonge dans les millions d’années de l’Evolution. Dans le parc Kruger, en Afrique du sud, un éléphant devient malade ; il lui pousse deux autres défenses et il est sur le flanc pendant deux jours, couvert de plaies purulentes. Puis il se remet, mais se trouve transformé : il est devenu un gomphoterium, l’ancêtre préhistorique des éléphants actuels !

L’origine ? Dès les premières analyses, les savants découvrent qu’il s’agit d’un virus recombinant qu’ils appellent le « virus Kruger ». Il coupe l’ADN et le recompose en faisant appel aux gènes endormis mais toujours présents. Ce virus est redoutable car il saute allègrement la barrière des espèces, contaminant les animaux mais aussi les végétaux. Et les humains ? Bien sûr que oui car l’homme est animal, et c’est alors que la panique se lève. Le virus se transmet par le sang, comme le sida. Quiconque est mordu ou touche une surface infectée avec une plaie ou une muqueuse, est contaminé. Il ne meurt pas mais se transforme… il régresse de deux millions d’années !

C’est ainsi qu’Homo Sapiens Sapiens doit cohabiter avec de plus en plus d’Homo Erectus qui sont d’anciens enfants, parents ou collègues. Les deux espèces, bien qu’apparentées, ne communiquent pas car Erectus n’a pas développé le langage. Il est plus que bête mais pas encore humain ; il vit en horde comme les grands singes, et communique par gestes, mimiques et grognements. Il mange ce qu’il trouve, des fruits, de la viande, du cadavre de copain accessoirement. Oui, il est cannibale. Pas agressif, sauf si on l’effraie ou l’attaque. Ce qui ne manque pas d’arriver, dans la panique des « étrangers » qui saisit toute l’espèce humaine.

L’ONU en Assemblée générale vote « à 58% » pour « décider » qu’Homo Erectus n’est pas homme et doit être cantonné en camps fermés ; la minorité visible des homos est considérée comme inférieure et menaçante. Les plus nationalistes et racistes de la planète en profitent pour faire avancer leurs thèses. Si les Chinois se contentent de tirer à vue sur les « bêtes » qui surgissent, les Russes décident de les traquer pour les éradiquer et, dans le reste du monde occidental, des milices civiles pillent les armureries pour organiser leur survie dans la meilleure veine de chasse, pêche et tradition. On les comprend, même si « les droits de l’Homme » en prennent un coup. La France elle-même dérape quand des Erectus s’échappent du zoo de Vincennes où ils étaient parqués pour se répandre dans la ville.

C’est toute la leçon de ce thriller de suggérer les conséquences d’une pandémie : sanitaires, économiques, vite politiques et encore plus vite morales. Survivre balaye tout. L’isolement des zones contaminées, le rejet des atteints, la fermeture des ports et des aéroports, donc la raréfaction des denrées, le stockage, les émeutes et le pillage ; le flicage des familles contaminées, l’ouverture de camps de rétention, l’appel à l’armée et le tir à vue, se succèdent en séquences inévitables. L’humanisme est un luxe de nanti… Et l’on survit mieux campagnard macho qu’urbain intello.

Seuls deux personnages résistent à l’ambiance de lynchage : Anna, une paléontologue française originale qui s’est marginalisée en défendant la thèse non orthodoxe d’une possible « réversion » de l’Evolution – et Kyle, un gamin blond sud-africain de 10 ans. La première perdra son petit ami Yann mordu par un mammifère marin contaminé ; le second son grand-père adoré, vétérinaire du parc Kruger, infecté par un animal. Ils tenteront à leur niveau de montrer que Sapiens et Erectus peuvent cohabiter en paix, et trouver chacun sa place dans la nature.

L’auteur, journaliste docteur ès science, développe son thriller en dix chapitres, des « premiers symptômes » au « refuge » en passant par « contamination », « riposte », antiviraux, « rébellion », « assaut »… C’est écrit sec, direct, le lecteur emballé saute à la ligne. Le récit est prenant, en sous-chapitres courts et haletants dans la meilleure lignée du thriller à l’américaine. Les personnages sont un peu faibles mais le roman de frissons n’a pas le temps d’approfondir ; il ne peut que les peindre par petites touches impressionnistes entre deux scènes d’action. Les boucs émissaires sont faciles car à la mode complotiste : les multinationales, la course au fric, les trafics, le secret militaire, la bureaucratie de l’OMS et de l’ONU.

Mais le tout fonctionne car, après tout, le principal est le développement du scénario catastrophe : une pandémie signifie un bouleversement complet de notre mode de vie, de l’alimentation facile, des relations mondialisées, des liens sociaux, de la bénévolence morale. A méditer pour le virus à bière corona – et pour les pandémies qui vont inévitablement suivre.

Xavier Müller, Erectus, 2018, Pocket thriller 2019, 501 pages, €8.00 e-book Kindle €12.99

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Huysmans, Là-bas

La fin de siècle a mal l’âme et la raison dérive vers la déraison. Hystérie féminine, occultisme clérical, fascination pour l’ogre Gilles de Rais – tout concourt à dire « la névrose » du siècle en modernisation. La « chandelle » de la Tour Eiffel oppose son fer aux cloches de l’église Saint-Sulpice, quartier de l’auteur ; les trouées Haussmann pour le Paris moderne donnent la nostalgie du château fort de Tiffauges ; l’exaspération de religiosité catholique après la défaite face à la Prusse engendrent son inverse, la recherche du démon.

Dans un roman enlevé et bien écrit, captivant, Huysmans trace le portrait au burin de son temps. C’est probablement sa meilleure œuvre, fouillée, documentée, ensorcelante. L’écrivain Durtal, célibataire, à pour amis le docteur des Hermies qui lui présente Carhaix, le sonneur de cloches de Saint-Sulpice. C’était juste avant que l’électricité, qui apparaissait dans Paris, n’enlève ce métier aux hommes. Le sonneur habite la tour même de l’église avec vue d’un côté sur la place et la Mairie, de l’autre sur les toits de la nef. C’est sombre, humide, médiéval, mais pittoresque – et offre une vue imprenable sur l’époque. L’écrivain et le docteur habitent à deux pas, dans le quartier. Ils se réunissent donc autour d’un pot au feu concocté par la mère Carhaix (servi avec des anchois et agrémenté d’un petit Chinon), ou d’un gigot « cuit à l’anglaise » que le docteur apporte et apprête, buvant des élixirs curieux en apéritif comme « la crème de céleri » et des liqueurs fortes au café. Ils dissertent des cloches, des légendes, d’occultisme qui séduit alors la capitale.

Tout le chapitre XI est consacré aux prédations cruelles de Gilles de Rais sur de jeunes garçons (viols, lacérations, éventrements, pendaison, égorgement), que Durtal s’efforce de relater d’après les minutes du procès pour en faire un roman. Tout un autre chapitre, le XIX, fait vivre une messe noire : des pratiques hystériques se roulent dépoitraillées au pied de l’autel où le chanoine Docre vient de célébrer une messe à l’envers, nu sous sa soutane et éjaculant sur les hosties sous la main de ses enfants de chœur. Les harpies se précipitent pour en croquer des miettes souillées. C’est érudit, de première main scandaleux et donc révélateur. Huysmans s’est documenté auprès de sources fiables, l’abbé Boullan, Henriette la maîtresse du sar Péladan. L’âme de la bourgeoisie parisienne fin de siècle est pourrie de l’intérieur, matérialiste aspirant à se faire peur, jouisseuse dans la profanation de tout sacré. Le pire n’en est pas moins l’écrivain catholique Chantelouve qui tient salon doctement, accumulant les œuvres pies tout en laissant sa femme Hyacinthe jouer la succube et forniquer avec n’importe qui malgré son confesseur. Durtal subit sa féminité dévorante de femelle décadente, bien que son chat lui reproche. Une bête sensible et bien croquée. Mais cette insatiable hystérique est une intermédiaire avec le monde de la nuit qui fascine l’écrivain : elle connait (charnellement un temps) le chanoine sacrilège, sait où et quand se tient une messe noire dans Paris et peut même inviter Durtal. Le diable est dans tous les détails.

Huysmans explore la réalité de son temps, hanté de régression médiévale devant les assauts du moderne, « plus de 3000 » adeptes du diable à Paris, écrit-il à son ami Prins fin 1890. « Les queues de siècle se ressemblent. Toutes vacillent et sont troubles. Alors que le matérialisme sévit, la magie se lève » p.1120. Gilles de Rais est le modèle du pire et les adorateurs contemporains du démon aspirent à lui ressembler. Ils jettent des sorts à distance, empoisonnent, sodomisent, raillent les sacrements, souillent les calices et les hosties, se vautrent dans la chair vile en faisant taire tout esprit. A l’inverse le christianisme médiéval de Grünewald, par exemple, montre combien la chair torturée peut mener à l’Esprit. Son Christ, véritable « cadavre en éruption » p.926 Pléiade, le montre à l’envi. Traiter le spiritualisme à la manière naturaliste était un dernier tour de force. Verlaine trouve le livre « épastrouillant ».

Composé en musique, alternant les chapitres sur le Moyen Âge avec les chapitres sur le XIXe siècle comme un battement de cloche, le roman est tout échos aux rumeurs de son temps comme aux caractères des personnages. Durtal n’est-il pas une sorte de Gilles de Rais, hanté de vice et de sadisme comme lui ? Le chanoine un héritier des sorciers ? La Chantelouve une goule issue du satanisme médiéval ? L’auteur découvre même un nouveau péché, non répertorié chez les catholiques : le « pygmalionisme ». C’est l’amour sexuel d’un auteur pour son œuvre, qui fantasme sur sa créature, baise charnellement sa statue, ce « qui tient à la fois de l’onanisme cérébral et de l’inceste » p.1063.

Huysmans déplore en passant l’action de Jeanne d’Arc qui a fait, en poussant au sacre de Reims, « une France sans cohésion », cousant des nationalités réfractaires. « Il nous a donné, et pour longtemps, hélas ! de ces êtres au brou de noix et aux yeux vernis, de ces broyeurs de chocolat et mâcheurs d’ail, qui ne sont pas du tout des Français, mais bien des Espagnols ou des Italiens. En un mot, sans Jeanne d’Arc, la France n’appartenait plus à cette lignée de gens fanfarons et bruyants, éventés et perfides, à cette sacrée race latine que le diable emporte ! » p.957. Les « nationalistes » d’aujourd’hui apprécieront : c’est l’Etat qui fait nation et pas l’ethnie.

Il déplore aussi la décadence culturelle de son époque, que Pline l’ancien déplorait déjà… « La nouvelle génération ne s’intéresse plus qu’aux jeux de hasard et aux jockeys ! – oui, c’est exact ; maintenant les hommes jouent et ne lisent plus ; ce sont les femmes dites du monde qui achètent les livres et déterminent les succès ou les fours ; aussi, est-ce à la Dame, comme l’appelait Schopenhauer, à la petite oie, comme je la qualifierais volontiers, que nous sommes redevables de ces écuellées de romans tièdes et mucilagineux qu’on vante ! ». Cela n’a pas vraiment changé… et, ajoute Huysmans, prophétique, « ça promet, dans l’avenir, une jolie littérature, car, pour plaire aux femmes, il faut naturellement énoncer, en un style secouru, des idées déjà énoncées et toujours chauves » p.1099. Diablement vrai.

Joris-Karl Huysmans, Là-bas, 1891, Gallimard Folio 1985, 416 pages, €9.10 e-book Kindle €8.99

Huysmans, Romans et Nouvelles, Gallimard Pléiade 2019, 1856 pages, €73.00

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Lawrence Simiane, Mégapole

Dans la mégapole parisienne, un couple mégalo se prend au jeu vidiot de créer une ville qui devient vite mégapole. Nous sommes en pleine hypermodernité où le virtuel accapare le réel. Le jeune couple Bradigane, sur les hauteurs de Belleville d’où il contemple Paris, délaisse les vrais métiers et la vraie ville pour se vouer corps et âme à l’animation ludique d’un logiciel yankee.

Elle voit son contrat dans les assurances non renouvelé, lui est viré de sa banque lors d’une restructuration. Plutôt que de chercher du travail, ils s’investissent dans le jeu de leur je. Lui se crée maire d’une ville qu’il aménage et développe à sa façon tandis qu’elle en imagine les architectures à sa guise. La sauce prend et tous les gogos qui n’ont rien à faire s’y évadent et commentent. Ça fait du buzz, coco ! C’est tout ce qui compte. Car le buzz attire la pub comme le miel les guêpes et la pub attire du fric en plus et encore plus.

Le promoteur du logiciel prend la plus grosse part mais le ruissellement atteint quand même les créateurs-animateurs au niveau suffisant – mais pas plus – pour assurer leur survie et la prolongation de leur besogne. Marx n’avait rien dit de mieux sur l’exploitation du système capitaliste quand il n’existe aucun contrepouvoir. Ce n’est pas parce qu’ils sont cultureux et branchés que les gogos moyens ne se font pas avoir – au contraire ! Trop moyens pour avoir les moyens intellectuels de penser, ils militent pour l’altermondialisme et tombent à pieds joints dans le capitalisme hyper contemporain sans le savoir, comme des cons de bourgeois qui se veulent gentilshommes de l’élite intello – tout cela parce que ledit capitalisme est connoté ludique et seulement « incitatif ».

Mais ils s’aperçoivent vite que jouer est plus fatiguant que bosser car les horaires ne comptent plus ; le « maire » virtuel doit être disponible 24 h sur 24 dans le réel par téléphone mobile et répondre aux injonctions du jeu. L’algorithme d’intelligence artificielle suscite en effet des revendications, pétitions, catastrophes et autres menaces juridiques ou électorales comme pour de vrai. Et l’édile, s’il veut être « réélu » à la tête de sa propre création, doit agir en politicien. Tout est simulé mais tout est véridique, voilà le piège.

Pour attirer l’attention et grimper dans le classement des villes du jeu, il faut s’investir de plus en plus, jusqu’aux limites de soi. Créer un blog pour commenter les commentaires, installer des caméras pour montrer les artistes travailler, puis des caméras partout dans l’appartement pour les regarder vivre, y compris se mettre à poil et baiser sous les draps grâce aux infrarouges. La « transparence » se doit d’être totale pour que mémère bobote vegan – alertée par les commères hyperconnectées des salons et les voisines branchées du quartier bohème – clique, ameute son genre et vienne abonder la cagnotte à pub. L’interactivité se doit d’être constante pour que la masse des voyeurs vous distingue.

Au point de révéler ce que vous êtes vraiment : écolo affirmé, nucléaire pratique ; altermondialiste affiché, hypercapitaliste réel ; démocrate consensuel revendiqué, autocrate sans vergogne en actes ; respectueux du féminisme et des déviances en parole, injurieux des femmes et des pédés dans les mots… Le politiquement correct en prend un coup, son hypocrisie d’image est démontée avec jubilation et le lecteur s’amuse.

Les bobos branchés qui se sont piégés dans leur niaiserie ludique ont des prénoms globish comme la mode le veut, Sophia et Oliver ; ils veulent « faire fortune » dans le virtuel (comme hier à la bourse) pour se retirer vite de la vraie vie et s’ennuyer ensuite à suivre les modes qui trottent. Ils se croient « artistes » en conceptuel, grand mot pour cacher leur misère de petits intellos exploités avanrt tout par leur propre sottise. Lessivés, sucés jusqu’à la moelle de leur intimité, inhibés de sexe car exposés tout nus aux millions d’internautes, ils deviennent les icônes marchandes d’un moment avant de disparaître dans les poubelles de l’éphémère.

Mais bigcity.ovh, leur mégapole du jeu, a accumulé des milliards de données diverses sur eux et leurs visiteurs du net : elles sont appelées « data » en globish, ce qui se traduit par dollars en vrai. Ils « ont abandonné une part d’eux-mêmes en révélant une manière d’être, quoi consommer, comment se soigner, que ressentir devant un spectacle, où voyager… » p.131. Non seulement les corps sont exploités pour leur travail et pour le spectacle de leurs ébats, mais leurs doubles numériques sont exploités en surmultipliée !

Un petit roman d’extrême actualité qui vient tout juste de paraître chez un éditeur hors des hordes et qui se lit avec exultation.

Lawrence Simiane, Mégapole, 2020, PhB éditions, 131 pages, €12.00

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Gabriel Matzneff, La lettre au capitaine Brunner

Je n’avais pas lu Matzneff depuis dix ans, après le Carnet noir. La censure des vagins outragés (mais un peu tard pour être honnêtes…) m’incite à lire la production non encore censurée (avant qu’elle le soit définitivement). Si je retrouve dans ce nouveau roman une atmosphère, je suis plutôt déçu. C’est un roman du grand âge, séduisant et radoteur, où il ne se passe rien. Les personnages créés il y a des années continuent à vivre, ils vieillissent. Ils n’arpentent plus le monde neuf ni ne cherchent à découvrir de nouveaux livres, ils jouissent de ce qu’ils ont, cantonnés à Paris et aux grandes villes italiennes : Naples, Venise, Rome.

Promenades et récriminations : dans ce roman, pas d’histoire. Le titre évoque une vague intrigue où le passé familial viendrait gâcher le temps présent au détriment du Carpe diem. Avec le parfum de scandale du célèbre Hauptsturmfürher (aussi difficile à lire qu’à écrire en français), le capitaine SS Brunner dont le prénom était Aloïs. Le héros – en deux personnages en quête d’un même auteur – diverge sur l’importance à accorder au passé : Cyrille se suicide, son cousin Nil s’en débarrasse. Les deux font Matzneff, pareillement Russes blancs parisiens, élevés souvent ensemble, délaissés par leurs familles. Tous deux ont été déniaisés par leur nounou vers 14 ans et ont eu, dix ans plus tard, une amante de 14 ans. Mais Cyrille est le Gabriel de jeunesse, celui qui a eu la tentation du suicide sur les falaises de Dieppe au début des années 1960, tandis que Nil survit en hédoniste, attentif à son plaisir et à ses amis, égotiste selon Stendhal, multipliant les conquêtes et ne les gardant jamais.

Dont « Delphine (…) de droite catholique (…) récemment montée à Paris (…) originaire de Dordogne [qui] adorait les poules, celles en chair et en os, mais aussi les poules en peluche. De même que Nil était un professionnel de la soupe au lait, Delphine était une professionnelle de l’angoisse. (…) Il ne supportait plus son inaptitude à l’insouciance, au bonheur (…) ce mixte de narcissisme et de surexcitation qui formait le fond de son caractère. (…) Elle le soûlait » p.43. Le portrait littéraire du personnage réel, pour qui le connait, est assez bien brossé.

Les individus des précédents romans les moins recommandables selon la morale en vigueur, adeptes de gamins philippins ou arabes, sont morts ou suicidés. Ne subsistent que les cultivés avec qui Nil peut échanger de l’érudition : Raoul, Mathilde, Nathalie – comtesse de La Fère comme Athos dans les Trois mousquetaires -, le père Guérassime. L’auteur se délecte des noms exotiques de l’église orthodoxe tels hiéromoine, archimandrite, higoumène, omophore, saint Agapit, saint Barsanuphe. Mais il se perd et perd son lecteur dans les méandres byzantins de la politique ecclésiastique entre la rue Daru et Moscou. Le snobisme « d’appartenir » à l’orthodoxie est une coquetterie qui peut vite devenir lassante.

Nathalie se marie au consulat français de Rome avec Lioubov, une femelle comme elle, et c’est le premier mariage homo en Italie autorisé par les lois de la République. Prétexte aux italianismes et aux promenades dans Rome, Naples ou Venise, de spritz au Harry’s Bar ou autres lieux, des agapes rapicolantes arrosées de vins locaux dans les restaurants populaires avec limoncello « bourré d’hydrate de carbone » pour terminer. Ne pas oublier que Matzneff est lettré : en grec, agapè est un nom de l’amour et les agapes où l’on banquette l’entretient – comme chez Platon.

C’est la vie, sans histoire – en somme le bonheur. Car les gens heureux n’ont pas d’histoire : ni passé encombrant, ni activisme au présent, ils se laissent vivre en cueillant le jour présent. Carpe diem ! Rien à voir avec Stendhal qui nouait une intrigue dans les décors complaisants du romantisme. Reste un style, une atmosphère. Ceux qui ont lu Matzneff en leurs jeunes années les retrouvent, enrichis, et apprécient ; les nouveaux s’ennuieront. D’autant que nombre de pages sont carrément recopiées des chroniques publiées dans le recueil Séraphin c’est la fin ! et que relire une fois de plus ces redondances datées agacent un brin.

Quelques remarques fort justes ponctuent le roman, comme celle sur la bêtise humaine : « N’oublions pas la bêtise, très important, la bêtise. Pour échapper à tout ça, il faut fermer les yeux, se boucher les oreilles, ne rien voir, ne rien entendre, adopter une règle de conduite fondée sur l’égoïsme le plus strict » p.179. La lamentable histoire de l’arroseur arrosé, de la séquence sexe, mensonge et vidéo d’un Griveaux pris la main sur son anatomie alors qu’il professe en public la pudeur effarouchée est de ce type. A quoi cela sert-il de « savoir » que le candidat baise et s’excite ? S’il a réalisé et posté une vidéo à une personne qu’il croyait de confiance, pourquoi Griveaux n’assume-t-il pas ses grivèleries, plaisir pris et donné entre adultes consentants ? « Assumer » est pourtant un maître-mot de la macronie qui se veut force tranquille. Soit il est niais d’avoir pensé échapper aux hackers qui traquent tout ce qui peut desservir un candidat, soit il est arrogant pour s’être cru au-dessus de la fameuse transparence en se donnant une image qui ne reflète pas la réalité, soit il conforte la moraline puritaine inepte, surtout à Paris ! Mais c’est trop bête pour en parler. Faute de Griveau, on ne manque pas de perles : les candidats passent, ils se renouvellent toujours. Laissons les « polémiques » aux envieux qui n’ont personne à foutre.

Gabriel Matzneff, La lettre au capitaine Brunner, 2015, Table ronde poche La petite vermillon 2019, 264 pages, €7.30 e-book Kindle €11.99

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Huysmans, En rade

Dans la suite de ses titres courts, comme des interjections, l’auteur s’attaque cette fois aux paysans. Jacques et Louise fuient la ruine et les créanciers de Paris et se réfugient, le temps que soient réglées leurs affaires, chez l’oncle de l’épouse, dans la Brie. Il occupe avec sa femme un pavillon dans le parc du château de Lourps, en ruines, que le propriétaire, parisien, n’entretient pas. Mais il y a de la place et, si les pièces sont moisies et ruinées, elles offrent un toit au couple.

C’est l’occasion de belles pages sur le paysage de la campagne, écrites d’un style florissant et fluide. C’est l’occasion aussi de faire vivre les gens du coin au naturel, dans la veine naturaliste, en reproduisant leur langage. Le facteur ivrogne et glouton, la tante aux bras de camionneur, le curé qui expédie les messes, l’épicière obèse et enceinte (immonde vision !) qui exige quarante sous pour que sa péronnelle de fillette passe prendre la liste des commissions commandées. Mais Huysmans est un rêveur spéculatif qui préfigure le surréalisme. Il entremêle ses chapitres de réel avec trois chapitres de rêves, faisant (mal) alterner le jour et la nuit, le conscient et l’inconscient. C’est bancal mais intéressant. Dans le chapitre sur l’exploration lunaire, le lecteur se croit chez Jules Verne !

Il reste que la vie paysanne n’est guère réjouissante. Ce ne sont que récriminations sur le labeur physique harassant des champs, les problèmes sexuels des vaches et des jeunes, l’avarice pour l’argent et la bouffe, la cruauté envers les chats et les chat-huant. Ce n’est que crasse, superstition et ruse madrée – sans parler des aoûtats aux chaleurs et de la boue partout à la saison des pluies. L’église est lépreuse et les oiseaux de nuit fientent sur le Christ nu qui branle, laissant puer leurs proies mortes derrière l’autel. Les jeunes au bourg vont à tour de rôle, entre deux verres de vin, dans la même chambre de l’auberge pour les baisers et pelotages, puis par couple dans les bosquets de la campagne pour la baise ; une fois le polichinelle apparent, le curé se charge de régulariser. Ce n’est que machisme primaire envers des femelles déjà laides à 10 ans. Que galopades d’enfance, braillements vantards de jeunesse et parler fort d’adulte. Il faut être né dedans, et resté inculte, pour y trouver le bonheur.

Huysmans le pessimiste remet à sa place Rousseau et ses idéalismes, dont George Sand était l’héritière contemporaine : les mœurs et la morale de la campagne sont pires qu’à Paris. L’insensibilité, le cynisme et la rapacité bourgeoise trouvent leur origine directement dans le tempérament paysan. Après tout, le bourg(eois) est le cultivateur monté au bourg et enrichi dans le maquignonnage et le trafic, pas plus.

Ce qui a fait scandale et a été censuré par la revue qui a publié le roman en chapitres sont, outre les allusions au sexe direct entre jeunes, les scènes de vêlage et de saillie du taureau. C’est cru, brut, nature. Et les bourgeois ont horreur de la nature, des éléments bruts et de tout ce qui n’est pas apprêté ou cuit (jusqu’aux babas devenus bobos puis écolo-végano-puritains d’aujourd’hui).

Ce qui a été reconnu comme précurseur est le recours à ce qui deviendra plus tard la psychanalyse, via les symptômes de la « névrose » (qui s’avère le stade ultime de la syphilis) et surtout les rêves. Ils sont interprétés selon Wundt, Sully et Radestock, nés respectivement en 1832, 1842 et 1857. L’exploration imaginaire de la lune évoque, selon Gaston Bachelard, un dégoût mortifère de la matière organique et une préférence pour le minéral, figeant la vie dans l’immobilisme et la mort. L’adoption de la robe de moine de l’auteur sur la fin de sa vie ne sera qu’un enterrement dans le siècle avant la mort définitive. Jusqu’au château lui-même comme figure de l’inconscient humain, de belle apparence mais délabré de l’intérieur, aux volets déglingués mais aux souterrains massifs et labyrinthiques qui conduisent on ne sait où. Huysmans évoque « un fil souterrain fonctionnant dans l’obscurité de l’âme » p.810 Pléiade.

Cette immersion maternelle dans la terre qui ne ment pas, cette régression à l’enfance à la campagne, cette expérience du château ruiné mais solide font pendant aux rêves de luxure avec Esther violée par Assuérus, l’arpentage de la lune avec sa femme, la rencontre de la Grande Vérole hideuse. Ils rendent le retour à Paris à la fois nécessaire et médical. L’air est plus sain mais l’on étouffe en province : d’ennui, de mesquinerie, de décombres. Surtout ne pas rester en rade dans le bled, isolé et ignoré de tous, sans aucune perspective que de voir la pluie tomber ou le soleil griller. Vivement les livres, le théâtre et la « contre-nature » de l’existence urbaine !

Joris-Karl Huysmans, En rade, 1887, Gallimard Folio 1984, 256 pages, €8.50

Huysmans, Romans et Nouvelles, Gallimard Pléiade 2019, 1856 pages, €73.00

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Gabriel Matzneff, Carnets noirs 2007-2008

AgoraVox le vendredi 27 mars 2009

Noirs, ils le sont doublement, ces Carnets d’auteur : physiquement parce qu’ils sont de moleskine entourée d’un élastique, le tout tenant en poche ; littérairement parce qu’ils présentent la face sombre d’une existence inapte au bonheur, perpétuellement décalée, amère à la Cioran. Inapte au bonheur parce que cet état est installation durable dans le tiède et la sécurité – mais pas inapte à la joie, qui est toute d’instant, irradiant au plus profond de l’être. Carpe diem est la devise de cet épicurien contemporain qui préfère Lucrèce, Horace et l’abbé de Saint-Cyran, entre autres, à mainte littérature du temps. Matzneff est tourmenté, du côté de Pascal plutôt que de Descartes, de Nietzsche plutôt que de Kant, de Bakounine plutôt que de Lénine, bien plus anarchiste libertaire que partisan de l’État bourgeois.

Or la société a changé. La jeunesse soixante-huit a pris 40 ans, le baby-boum s’est étiolé en papy-boum et la liberté est désormais contrainte par la frilosité de l’âge. Le libertinage adolescent, casanovesque et Renaissance, qui a refleuri dans les années 70 après les années 20, se casse les dents sur le SIDA, la xénophobie et le protectionnisme. Matzneff a surfé sur la vague libertaire, il s’est obstiné à publier le journal de ses conquêtes – souvent de moins de 16 ans – mais avec 20 ans d’écart. C’était louable pour les personnes, dont ne subsistaient que le prénom et l’initiale ; c’était en complet décalage avec le social, travaillé d’ordre moral et de sécurité. L’archange Gabriel s’est vu affublé de pieds fourchus, surveillé d’avocats par ses ex et par la police des mœurs, ostracisé par le marigot lâche et les jalousies du très étroit milieu littéraire. Pourquoi ne pas carrément user de la fiction romanesque, laissant le Journal reposer pour le futur ? Son précédent Carnet, évoquant 1988, ressassait ses caracoles de la cinquantaine avec des lycéennes. Gallimard, avec la tartufferie de règle dans les élites parisiennes, a laissé traîner les corrections, d’où le Gallimatias ; il a fait s’abattre un vol de juristes pour veiller au politiquement correct, d’où le Gallimatois. Échec inévitable du livre, répétitif, dissimulé, presque vide. L’auteur déclare que l’existence est faite de répétitions – certes ! mais une œuvre n’est pas un copié-collé – elle exige un style, et le style, c’est un choix qui tranche. L’auteur déclare aussi que Désir n’a point de loi, comment donc croire à la subite « sagesse » 1988 de ses amours ? Etait-ce l’angoisse de la cinquantaine ? Toujours est-il qu’agir ado lorsqu’on a l’âge d’être grand-père, libertiner comme à 20 ans quand on en a plus du double, et ce dans une société qui est devenue hystérique de Salut moral et de frileux comportements – voilà qui passait mal.

Loin de cette impasse d’hier, les Carnets Noirs 2007-2008 chez un éditeur moins bureaucratisé ont la fraîcheur de l’adéquation. L’auteur accuse son âge, restreint ses amours, beaucoup moins mécaniques, il se donne le temps d’observer, de sentir et de penser. Rattrapé par ses 70 ans bien sonnés, il ne captive plus les lycéennes et ses maîtresses ont désormais la correction d’afficher la trentaine ou la quarantaine. Bien loin des frasques contemporaines à la Catherine Millet ou des partouzes à la Houellebecq, Matzneff apparaît désormais plus proche d’un Philippe Sollers, en moins pontifiant. La période toute récente qu’il raconte le rend plus familier, mieux ancré dans la réalité d’époque avec internet, téléphone mobile et blogs. Le littéraire qu’il est adopte d’ailleurs des mots charmant pour ces nouveautés TIC : émile pour e-mail, telefonino pour mobile. Il ne voyage plus lointain comme dans les années 70-90 mais tout près, en Belgique, au Maroc, en Italie surtout dont il a appris la langue. La musique des mots s’infiltre dans son français, lui donnant saveur nouvelle. Il évoque toujours ses amours féminins, ses dîners avec Untel et sa précieuse santé (jusqu’à trois chiffres après la virgule pour son poids au jour le jour !), mais ces aspects concrets, ancrés dans la réalité vivante, sont entrelardés de réflexions sur les livres qu’il lit, les articles de journaux auxquels il réagit, les paroles des messes orthodoxes qu’il médite. Tout cela fait écho à sa culture classique et nous ravit. Ces Carnets Noirs sont bien meilleurs que les précédents, fors ceux de ses premières années. Ils transmettent un style, nous entraînent dans un univers d’auteur – ce qui est vraie littérature.

Gabriel Matzneff reste égotiste, anarchiste, tourmenté. Mais ce ne sont là qu’étiquettes car ce sont les passions et les tourments qui font la littérature : l’homme heureux n’a pas d’histoire. « Ce mixte d’indifférence et d’hostilité… Je ne pense pas qu’il y ait un seul écrivain français vivant qui soit autant tenu à l’écart que je le suis » (23 avril 2007). C’est pour cette phrase que j’ai envie de parler de Matzneff sur ce blog. J’avais, en son temps (1981), aimé Ivre du vin perdu (indisponible sauf occasion à 200€), l’une de ses meilleures œuvres à ce jour, à mon goût, avec Les lèvres menteuses et Boulevard Saint-Germain (ces deux toujours disponibles). Ma copine de fac, Dominique M., prof à l’université de R. (ainsi qu’on écrit en Gallimatois) l’aimait beaucoup elle aussi. De même que Philippe Sollers, qui s’était fendu d’un article dans Le Monde sur ce « libertin métaphysique ». Et Mylène Farmer, dit-on ! Cette joie de vivre, cette légèreté de pensée, cette ivresse des sens qui conduisaient aux idées saisissantes, étaient en phase avec l’époque optimiste, avec les utopies libertaires issues de mai 68 portée par l’espoir politique de la gauche au pouvoir. La gauche, pas la social-démocratie tiède toujours prête à se coucher devant le premier homme fort venu. Matzneff a aimé la grandeur de Gaulle, apprécié Mitterrand ; il n’a que révulsion, en revanche, pour « la Royal », « cette quakeresse, sortie tout droit des ligues puritaines américaines, sotte, sectaire et méchante » (20 avril 2007). Il a voté Bayrou aux présidentielles, puis blanc, Sarkozy ayant « tonné contre l’hédonisme, l’esprit de jouissance avec des accents rappelant (…) les paladins de la Révolution nationale qui, sous l’occupation allemande, expliquaient que si la France avait perdu la guerre c’était la faute d’André Gide et d’autres artistes sulfureux pourrisseurs de notre belle jeunesse » (2 mai 2007). C’est pour ce genre de remarque que Matzneff nous séduit : « Sans cette liberté absolue, de refus de faux devoirs, cette victorieuse allergie aux corvées de l’arrivisme, cette indifférence au ‘status symbol’, je n’écrirais pas les livres que j’écris, je n’aurais pas la vie amoureuse qui est la mienne » (14 mai 2008).

Il parle très bien des femmes, de la psychologie du sexe, aimant à sauter sans mollir du plume à la plume. Il note fort justement « cette maladie spécifiquement féminine qu’est la réécriture, la réduction du passé » (17 mai 2008). Or la société ne se contente pas de vieillir, ses valeurs se féminisent : voilà qui explique en partie pourquoi les galipettes joyeuses des adolescentes années 70 sont aujourd’hui niées par les mêmes, comme si elles n’avaient jamais eu lieu. « Dieu merci, je n’ai pas eu dans ma vie que des renégates, des truqueuses, des petites-bourgeoises superficielles et oublieuses ; j’ai eu aussi des femmes au cœur généreux et tendre, qui dans leur âge adulte ne se croient pas obligées de calomnier leur premier amour, d’avoir honte du poète qu’elles ont, à l’aurore de leur vie amoureuse, passionnément aimé » (8 septembre 2008). Tartuffe ne gagne jamais tout à fait, malgré les intégristes, les ayatollahs et les ligues de vertu. Pourquoi cacher ce sein que je ne saurais voir, s’il est joli et créé ainsi ? La turpitude n’est-elle pas plutôt dans le regard ?

C’est pourquoi Matzneff, descendant de comte russe blanc, préfère tant l’orthodoxie : « Le catholicisme semble avoir irrémédiablement réduit la sublime folie de l’Incarnation, de l’Esprit qui se fait chair, à un catalogue de quéquettes interdites (…) Plus que jamais, j’ai conscience que seule une bonne théologie de la liberté, c’est-à-dire une bonne théologie du Saint-Esprit, pourrait délivrer l’Église romaine de la tentation moralisatrice, de l’obsession sexuelle » (27 juillet 2008). Tentation qui a contaminé les laïcs ! « Les intellos franchouillards y vont eux aussi très fort : les ‘droits de l’homme’, c’est leur spécialité. Hier c’était au gouvernement russe qu’ils expliquaient doctement ce qu’il convenait de faire. Aujourd’hui, Jeux olympiques obligent, c’est au gouvernement chinois. Le grotesque de ces perpétuels donneurs de leçons (droite libérale et gauche caviar confondues) me fortifie dans la satisfaction de n’être pas un Français pur sucre, dans le bonheur d’être un métèque. Né et grandi en France, c’est sans nul doute à mon sang russe que je dois d’être immunisé contre cette maladie française de la vanité, de la suffisance, de la ridicule prétention à morigéner les autres nations » (8 août 2008). Convenons que « milieu » aurait été plus adéquat que « sang » mais l’idée y est bonne. Elle motive une vision non anglo-saxonne du monde réjouissante et pleine de bon sens, notamment sur la Palestine (p.310, 504, 506), la Syrie, la Géorgie… En politique comme en amour, Matzneff a « horreur de la coercition, seule me captive la réciprocité, le plaisir de l’autre est à mes yeux aussi important que le mien » (16 mai 2008).

« Venere, Baccho et Sol invictus (Vénus, Bacchus et le Soleil invaincu) sont les trois divinités les plus importantes de mon Olympe personnel » (28 mars 2007). Je n’ai pour ma part ni les mœurs ni le genre de vie de l’auteur, mais par quel mystère apprécier une lecture forcerait à en imiter l’auteur ? Lecteurs de romans policiers, devenez-vous meurtriers ? « Nous devons au contraire nous opiniâtrer à demeurer celui que nous sommes, à persévérer dans notre singularité. Si mes carnets noirs présentent un intérêt humain (…) c’est que de la première à la dernière page on y voit vivre un homme en proie à lui-même et à ses passions » (28 septembre 2008). Il y aurait beaucoup à citer et à commenter mais, pour cette invitation à se découvrir tel qu’on est, dans la lignée de Montaigne, pour sa langue fluide, classique et inventive, pour le plaisir de lecture érudite et primesautière qu’il nous donne, lisez donc ce gros livre – il incite à bien vivre. Pourquoi bouder notre plaisir ?

Gabriel Matzneff, Carnets noirs 2007-2008, éd. Léo Scheer, mars 2009, 513 pages

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