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Le charme discret de la bourgeoisie de Luis Buñuel

Je n’avais jamais vu ce film étrange, sorti en 1972 ; peut-être le terme de « bourgeoisie » était-il un repoussoir dans ces années gauchistes ? Revoir la société française parisienne avec résidence dans les Yvelines, presque cinquante ans après, est un rare plaisir. Combien le monde a changé en une seule génération ! Exit les Citroën DS aux phares directionnels, les Simca 1000 en forme de boite à savon, les Peugeot 404 racées, les Renault 17 carrossées sport et les Cadillac longues comme des péniches et souples comme des nefs.

Les conventions bourgeoises sont toutes d’artifices : comme dans la société de cour d’Ancien régime, il s’agit de paraître : riche, beau, à l’aise dans l’existence et dans le couple. Ce qui se passe dans la réalité est tout autre : tête de linotte qui empêche un dîner prévu, baise torride irrépressible tout de suite qui en empêche un autre, saoulerie au premier verre de la sœur célibataire (Bulle Ogier) qui en empêche un troisième, cadavre du patron de « la fameuse » auberge connue du bourgeois qui inhibe les convives du dîner manqué, service à l’armée en manœuvre (colonel Claude Piéplu), descente de police ou descente terroriste qui en empêchent toujours d’autres dîners dans les rêves… C’est que le « le dîner » est le summum du théâtre social. Chacun, chacune, est en représentation, verre à la main et clope au bec, tout maquillage et cravate dehors, dans une tabagie et une alcoolémie que l’on n’a plus jamais revu depuis.

Dès l’apéritif, baptisé « les cocktails » pour faire chic, le bourgeois donne une leçon aux autres, pour montrer qu’il « en est », qu’il connait les usages de sa caste : François Thévenot (Paul Frankeur) qui roule en Jaguar MK2 et joue les pique-assiettes dans les dîners mondains, détaille les « bonnes » opérations pour réussir un Martini dry ; au dîner, Henri Sénéchal (Jean-Pierre Cassel) propriétaire d’une immense villa dans la proche campagne de Paris pour afficher sa réussite, détaille la « bonne » façon de couper le gigot, tandis que son épouse Alice (Stéphane Audran) clame à la cuisinière la « bonne » cuisson du gigot et la « bonne » façon d’accommoder les fayots « à l’huile d’olive » pour faire grande cuisine. Le bourgeois, comme toute classe dominante marxiste, définit ce qui est « bon » et mauvais dans les usages, les autres sont dominés par leurs injonctions sociales et morales.

C’est ainsi que Rafael Dacosta (Fernando Rey), ambassadeur de Miranda, république autoritaire d’Amérique du sud qui ressemble fort au Chili, dénie systématiquement tout ce qui va mal dans son pays : l’achat des juges, les inégalités sociales croissantes, la pauvreté abyssale, la répression des étudiants en colère comme on se débarrasse des mouches « avec une tapette » (inversion des rôles, la tapette étant l’étudiant dans le vocabulaire flic du temps), le trafic de drogue, l’accueil aux anciens nazis. Sa mission est toute d’hypocrisie : présenter une image et nier tout ce qui va contre, en maître suprême de l’illusion – même quand le colonel fume devant lui une cigarette de marijuana en prétextant l’exemple de l’armée américaine au Vietnam.

Mais la vie n’est pas une pièce de théâtre écrite selon les conventions. L’imprévu surgit toujours, dans un chaos vivant, ce qui fait que le dîner n’est jamais pleinement réalisé, tout comme n’est jamais signé « le contrat » dans la BD Gaston Lagaffe. Luis Buñuel aime la provocation, travers d’époque post-68 qui mélange absurde, surréalisme et contestation globale. Ainsi la domestique des Sénéchal (Milena Vukotic) qui paraît 25 ans en déclare 52 (inversion des chiffres imitant la pissotière inversée de Maxime Duchamp intitulée Fontaine en 1917). La figure de l’étudiant vaguement malfrat (Christian Pagès), est un exemple : au commissariat, un brigadier sévère (Pierre Maguelon) qui a intégré tous les codes de l’autorité bourgeoise, frappe un jeune homme dépoitraillé comme en ces années libérées (l’inverse de la cravate), et commande à ses hommes de le torturer « au piano » (une gégène musicale) pour le faire « avouer ». Quoi ? Non ce qu’il a « fait » car il n’a rien fait semble-t-il, mais qu’il a tort de se rebeller à l’autorité moustachue et qu’il reconnait le bon des « bons usages ».

Les bourgeois ont l’illusion de maîtriser le monde par leur fortune, donc par leur pouvoir. Et il est vrai que leurs relations sociales permettent souvent d’échapper au réel commun. Dans un rêve, qui peut être une réalité future ou une hantise du possible, un ministre (Michel Piccoli, homme affiché « de gauche » qui excelle dans les rôles de grand-bourgeois méprisant au pouvoir) fait relâcher la bande des Dacosta, Thévenot et Sénéchal, accusés (preuves à l’appui) de trafic de drogue entre Miranda et Paris. C’est que « les convenances » exigent que l’on ne fasse pas de vagues diplomatiques malgré la cupidité et l’égoïsme punis par la loi « égale pour tous ». Le qu’en dira-t-on de caste est plus fort que la loi commune chez les bourgeois. L’ambassadeur réussit à maîtriser une jeune terroriste (Maria Gabriella Maione) venue l’assassiner chez lui seins nus sous son pull, comme le tâte Dacosta, avec un pistolet cubain planqué sous la salade dans son sac andin. Il la relâche, faussement magnanime : car il fait signe aux flics des RG qui planquent dans sa rue de Franqueville du quartier La Muette (où il baise accessoirement la Sénéchal qui en veut avec tous), et ceux-ci embarquent la fille manu militari. Il s’est donné le « beau » rôle, mais la réalité est sordide.

Les bourgeois jouent et rêvent, ne sachant plus trop où se situe le réel – car l’inconscient se libère dans le rêve, donnant le vrai plus que le moi éveillé. Ainsi un lieutenant (Christian Baltauss), premier grade des officiers et première marche de bourgeoisie, raconte-t-il son enfance aux trois grandes dames ébahies (Delphine Seyrig, Bulle Ogier, Stéphane Audran) dont l’une flirterait bien avec lui, dans un café où le loufiat mielleusement poli selon les usages bourgeois (Bernard Musson) leur annonce successivement qu’il n’y a plus de thé, plus de café, plus de tisane et que l’on n’y vend pas d’alcool. Enfant à la veille d’intégrer un collège militaire à 11 ans, le lieutenant a empoisonné son père sur ordre de sa mère morte, qui lui dit qu’il a tué son amant qui est son vrai père. Les dessous des apparences ne sentent pas la rose. Tout comme l’évêque (Julien Bertheau) qui se fait jardinier chez les Sénéchal a vu ses parents empoisonnés par un inconnu, dont il découvrira que c’est un vrai jardinier qui ne joue pas un rôle (Georges Douking) à qui il donne l’extrême-onction – avant de le tuer, car un bourgeois n’a pas de noblesse d’âme, la force rustre ressort quand la réalité surgit brutalement. Le jardinier était brimé et épuisé par ses maîtres, mais cela ne compte pas ; il était peut-être le même que celui que les Sénéchal ont viré sans préavis une semaine auparavant, le laissant sans ressources, et dont l’évêque-ouvrier a pris la place « au tarif syndical ».

L’illusion devient comique lorsque la bande des entre-soi est invitée par le colonel à un dîner : ils se retrouvent dans un théâtre d’avant-garde, où ils doivent improviser… leur fuite. Ce n’est qu’un rêve, mais il caricature la représentation sociale.

Les bourgeois sont « en marche » sans savoir où aller sur cette grande route de Beauce qui part à l’infini entre les champs de blé en herbe, autre image de l’absurde que manie Buñuel, plusieurs fois montrée, rythmant le film. On peut se demander si c’est la haine du cinéaste pour les riches qui le pousse sans cesse à « provoquer le bourgeois » ; une hypothèse – absurde mais pourquoi pas dans le fameux Inconscient ? – serait que son nom sonne comme « bougnoule » en français ? Les « ouvriers » sont-ils meilleurs ? D’ailleurs, où sont-ils, pour comparaison, dans ce film ? Et qu’en est-il de la morale des cinéastes eux-mêmes (comme Weinstein) ?

Le spectateur jouit du spectacle et le charme discret opère, mais il se demande au fond qui dupe qui : le bourgeois tout d’apparences ou le Luis Buñuel qui n’est qu’images provocatrices ? Car le film, comme les personnages, manquent à mon avis de profondeur.

DVD Coffret Luis Buñuel (Le Charme discret de la bourgeoisie / Le Fantôme de la liberté / Gran casino), 1972, avec Fernando Rey, Paul Frankeur, Mercedes Barba, Agustín Isunza, Delphine Seyrig, StudioCanal 2005, , €75.00

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Tendres cousines de David Hamilton

Jeune adulte, j’avais beaucoup aimé ce film, sorti en salle en 1980. Il est tiré directement du roman de Pascal Lainé paru l’année d’avant, lui-même inspiré d’Apollinaire avec Les exploits d’un jeune Don Juan. Le Pop club de José Artur en avait fait l’éloge, un soir après 22h sur France-Inter. Pudeur, tendresse et délicat libertinage font de ce film léger, à la française, une initiation érotique émouvante d’un adolescent, dépaysée dans le temps du passé.

Julien (Thierry Tevini) a « 14 ans et 5 mois » lorsqu’il revient à la ferme familiale en pleine Beauce, pour les vacances de l’été 1939. La puberté l’a grandi brutalement, en témoignent ses vêtements étriqués qui le serrent et qu’il porte déboutonnés. S’il a grandi, la pension de curés ne l’a pas musclé, comme lui dit gentiment une servante. Il a gardé sa bouille ronde d’enfant, sa « peau de fille » comme lui déclare une autre et surtout ses cheveux longs en casque. C’était la mode de la fin des années 1970, dans le courant androgyne et antimacho qui régnait alors, mais je ne suis pas certain qu’un adolescent en pension religieuse aurait eu le droit de porter la même coiffure en 1939. Cela le rend mignon, mais pas vraiment adulte. Or il est amoureux de sa cousine Julia (Anja Schüte), une blonde de 16 ans fort bien faite, mais qui elle-même est amoureuse de Charles (Jean-Yves Chatelais), fils à papa enrichi dans les sanitaires, à qui est destinée la sœur de Julien, 18 ans et voix croassante, qui ne rêve que crèmes et falbalas.

Maladroit et agissant comme un enfant, Julien offre à sa cousine un… couteau suisse, comme si elle était un copain scout. Sa grande sœur sera tout aussi maladroite avec son fiancé Charles lorsque celui-ci sera mobilisé, elle lui donnera… un gros ours en peluche « porte-bonheur » ! C’est dire combien l’ajustement entre garçons et filles n’est pas favorisé par la société catholique et bourgeoise où chacun se voit cantonné à son rôle immémorial.

Le lourd printemps de Beauce a mis la ferme en émoi et les multiples servantes, ne portent rien sous leur robe – Julia se met même nue dans les herbes hautes pour prendre le soleil (et aguicher Charles). Régisseur et palefrenier profitent du cheptel féminin, tout comme Charles, doté de son prestige de riche bourgeois. Le spectateur plonge peu à peu dans cette atmosphère électrique où l’érotisme est à fleur de peau, non sans cette ironie française qui fait le charme du film. Le père de Julien (Pierre Vernier) est peu intéressé par les filles, ses faveurs vont à Mathieu, aide palefrenier de 17 ans aux cheveux longs et à la chemise ouverte, un peu demeuré. On se demande si cette affection du maître n’est pas le signe d’un fils bâtard, mais la suite prouvera que ledit maître est plus attiré par les « jeunes ordonnances » que par la gent femelle.

Passe aussi le facteur Cheval, clin d’œil à la réalité, qui se bâtit un palais de galets de rivière et qui tombe de vélo lorsqu’il voit la blonde allemande Liselotte se baigner entièrement nue. Pendant ce temps, le vieux le professeur Unrath (Hannes Kaetner), un scientifique allemand un peu illuminé qui a fui le nazisme, attrape « des âmes » dont il gonfle les ballons. Il est un hôte payant, inoffensif à la jeunesse, et sait consoler les chagrins de maximes sages.

La guerre, déclarée durant l’été, laisse Julien quasi seul mâle au milieu du harem. Toute l’attention se reporte sur lui, adolescent tout neuf déjà initié un soir de punition par la femme de chambre (Anne Fontaine) qui « teste son lit » (elle sera virée par sa mère, Macha Méril). Elle sera suivie de la brune Mathilde (Gaëlle Legrand) dans le foin où il s’est endormi torse nu après l’avoir chargé toute la matinée, non sans prendre un coup de soleil. Rougissant et tout timide, il jouira pour la première fois, chevauché par sa tendre initiatrice. Une scène pudique, délicatement jouée, filmée sur les visages.

Désormais déniaisé il délaissera sa cousine qui ne veut pas de lui et s’arrangera par une fausse lettre par lui montrer la vérité : Charles est un baiseur de tout con qui passe. La scène dans le grenier où pendent les draps à sécher est hilarante, Charles déshabille la jeune servante de 16 ans qui a remplacé la femme de chambre trop hardie. Il descend les bretelles d’épaules et dégage ses seins, puis remonte sa robe pour la pénétrer. Surpris par Julia outrée, il ne se démonte pas et accroche simplement la robe relevée au fil avec une pince à linge, le temps de régler la question ; et la jeune servante patiente, ainsi offerte.

Le beau Julien qui prend de l’assurance passera entre les mains expertes d’Angela (Fanny Meunier), de Liselotte (Silke Rein), de Justine, de Madeleine… Candide est heureux comme au harem. Sa cousine veut quitter la ferme pour aller n’importe où avec Claire, ancienne actrice décavée, priée de déguerpir du domaine parce que sa chambre va être louée. Alors que Claire fait ses bagages, Julien surgit et se dispute avec Julia. Ils en viennent vite aux mains, comme des garçons, et Julien qui a pris de la force domine Julia. La maintenant sous lui, il lui ouvre la robe et dégage sa poitrine… ce qui se termine par un baiser fougueux de l’un vers l’autre, rencontre sensuelle exacerbée par la lutte. Désormais réconcilié avec la vie, Julien baise probablement Julia car la dernière image les montre tout nus dans les blés après l’amour. Julien traite Julia comme Charles en l’appelant « bébé ». Elle ne supporte pas et une nouvelle baffe (la troisième au moins) lui prouve qu’il ne faut pas mépriser les femmes.

Amour de la vie plus que de la bataille, amour des femmes et jeux libertins, toute la légèreté française est là, dans l’innocence de la jeunesse dans la campagne – ce qui fera perdre la guerre mais gagner la paix avec le baby-boom !

Le politiquement correct inhibe la réédition de ce film (mais laisse hypocritement le YouPorn des collégiens se déchaîner) et nous devons nous contenter de ce qui est proposé – d’autres pays européens sont moins prudes :

Tendres cousines de David Hamilton, 1980, avec Thierry Tevini, Anja Schüte, Valérie Dumas, Évelyne Dandry, Élisa Servier, Jean-Yves Chatelais, Macha Méril, Hannes Kaetner, Silke Rein, Laure Dechasnel, Pierre Vernier, Gaëlle Legrand, Anne Fontaine, Fanny Bastien, film en français avec sous-titres grecs €17.99 / ou Arrow 2007, audio français avec sous-titres anglais €57.60

Pack DVD David Hamilton : Les ombres de l’été, Premiers désirs, Tendres cousines, Un été à Saint-Tropez, Llamentol 2009, en audio français ou espagnol €24.34

Pascal Lainé, Tendres cousines, Folio, €8.90 e-book format Kindle €7.99

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Joseph Kessel

Admirable Kessel, il écrit sec, d’un stylo vif, allant droit au fait. Il a ce regard d’homme, viril et pudique, qui sait comprendre et jauger. Il suggère, sans insister ; il brosse à grands traits, raffine à petites touches, délicatement, et conclut sobrement pour que l’esprit travaille, que le cœur se remue.

Il aime l’héroïsme mais pas les matamores. Ses héros préférés sont des hommes simples, comme tous les autres, en général jeunes et fous amoureux de la vie.

  • Ils sont ces aviateurs qui rient le soir, au mess et vont risquer leur vie le jour dans des avions antiques poussés aux limites.
  • Ils sont ces pionniers d’Israël, venus de tous les coins du monde pour gratter cette terre hostile où l’on ne veut pas d’eux — leur terre, millénaire. La jeunesse sera fauchée en sa fleur durant trois générations, mais le flambeau demeure, tenace, tranquille, lumineux. On construira seulement des abris bétonnés et des chemins d’asphalte que l’on ne peut truffer de mines, pour la sécurité des enfants.
  • Ils sont ces capitaines français dans l’ancienne Syrie, diplomates et valeureux, devenus chefs de bande adorés.

La simplicité, la modestie, le courage, la générosité, l’absence de haine, la maîtrise des passions, le goût du travail accompli, la fraternité — tels sont quelques-unes des qualités des héros de Kessel. Ceux de chair et de sang qu’il a rencontrés dans ses reportages. Des hommes vrais, reproduits, non inventés.

Après cette guerre absurde des tranchées de 14, qui consomma tant d’hommes pour quelques arpents de boue, immobilisés par la force égale des puissances, il en revient à l’essence de l’homme. Kessel cherche à travers le monde la justification de l’existence humaine. Elle tient en quelques vertus : amour, devoir, espoir, ténacité. L’héroïsme est cette force intérieure jaillissante, irrépressible, qui se tempère de volonté, de prudence, d’intelligence et de ruse. La vie comme une folie qu’on canalise. Pour l’histoire, pour les frères, pour ces enfants qui jouent, même sous les bombes.

Admirable Kessel. Il sait dire l’essentiel : la beauté de l’humain et la puissance de la vie.

Je garderai longtemps en moi cette image de la ferme de Har Zion en Haute-Galilée, offerte dans Les fils de l’impossible, un reportage sur Israël en 1970 : « Deux tout petits garçons jaillirent (…) de la chambre voisine. Nus des pieds aux cheveux. Bronzés, Tannés. Effrontés. Insupportables. Merveilleux. L’un avait la figure barbouillée de sang. La peau de l’autre était lardée de ronces et d’épines. Cela devait être leur vêtement coutumier » 10–18, 1990, p.101.

Pour ces petits êtres, les héros ne seront jamais fatigués.

Je trouve très étonnant que Joseph Kessel, comme Simone de Beauvoir, ne soient pas réédités en Pléiade : il y a bien Blaise Cendrars et Marguerite Duras !

Joseph Kessel, Les fils de l’impossible, Plon 1970, 267 pages, occasion €0.34

Aussi en 10-18, 1990

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Mai 68 en héritage

« Les vraies révolutions se font, on ne les fait pas », disait à peu près Kautsky. Ainsi en fut-il du mouvement de Mai-68, commencé le 22 mars à l’université de Nanterre. Le nombrilisme intello-parisien a forgé ce mythe que tout se serait passé en France, quelque part entre Odéon et Sorbonne, avec quelques extensions tardives du côté de Billancourt. On sait aujourd’hui qu’il n’en est rien. Le bouleversement de Mai a débuté vers 1955 et la guerre d’Algérie, avant de se perdre dans les sables vers 1975 après le premier choc pétrolier. Il a touché tous les pays, il a été une mutation de société.

Vingt ans après la guerre mondiale et son cortège brutal de centralisme, d’autoritarisme et de moralisme, les sociétés occidentales eurent besoin d’un peu d’air. Ce fut le printemps qui leur apporta, en Californie comme à Prague ou à Paris. Mais aussi au Mexique et à Pékin. La gestation fut longue, la révolution courte, les conséquences durent encore. Mais peut-être plus qu’ailleurs, notre vieux pays hiérarchique et catholique, césarien et jacobin, s’est trouvé mis en cause.

La modernité frappait à la porte, véhiculée par la prospérité des Trente glorieuses et par la génération nombreuse des bébés boum nés après 1945. Comme Nathanaël encouragé par Gide, la société faisait craquer ses gaines. « J’enlève mon maillot de corps, qu’on voie mon corps », chanta Souchon. Mai-68 a été ce grand monôme irrigué d’hormones et ivre de blabla. On abolissait toutes les barrières, on refaisait le monde, tout devenait possible, l’imagination se voulait au pouvoir. Dans une société corsetée, victorienne, formatée technocrates et CGT, cela fit boum !

J’étais trop jeune pour avoir participé d’une quelconque façon aux événements de Mai. Mais pas assez pour n’avoir pas constaté les bouleversements pratiques dès 1969 : plus de pions au collège, plus de carte de sortie, plus de slip sous le pantalon ni de soutien-gorge sous la chemise, la liberté d’aller et venir dans les cours, les profs qui vous appelaient par votre prénom (et non plus par le nom, à la militaire), la notation de A à E plutôt que de zéro (pointé) à vingt, fumer dans les couloirs (début d’une tabagie imposée aux autres qui a duré des années !), la guitare dans la cour où l’on bronzait torse nu en public. Mettre à jour signifiait mettre à jouir – mais n’avait pas aboli le maître à jouir et la domination « naturelle » des mâles.

Le grand bazar a accouché d’un grand remue-méninges avant de se stabiliser en nouvel équilibre – et en nouvelles conventions. Plus rien n’a jamais été comme avant. Mai 1981 a été la suite logique de mai 1968, tout comme les privatisations de 1986, les cohabitations et l’élection d’un président de rupture en 2007 avant la pantalonnade Hollande – et la réaction d’ordre qui a dégagé d’un coup, en 2017, les vieux soixantuitards accrochés au pouvoir. Exit la génération d’avant la guerre libertaire – les anciens cons-battants, comme aurait dit Lacan – on leur rendra hommage lorsqu’ils seront poilus, vers leurs 105 ans.

Pour ceux qui sont nés après, qu’est-ce que Mai-68 a donc changé ?

La façon de faire de la politique : terminées les petites magouilles dans les petits coins – vive la transparence, la participation, le bavardage en forums et congrès, l’exaltation des valeurs historiques 1789, 1848, 1981… La renaissance du christianisme en « social », du socialisme en « visage humain », du tiers-mondisme en « alter » mondialisme, de l’utopie en « écologie ». C’est pourquoi les palinodies politicardes du parti Socialiste (et sa réticence à larguer le Surmoi gauchiste) sont apparues au grand jour en 2017 comme un pur archaïsme. Mais c’est pourquoi aussi, en réaction, le moralisme solitaire d’un Bayrou a fini par faire recette auprès d’un rigoureux, voire un brin arrogant, Macron ; c’est pourquoi le volontarisme d’engagement d’un Sarkozy a réussi en campagne (pour l’exercice du pouvoir ce fut moins vrai) – et que l’abandon laxiste Hollande a fait revenir la morale (contre Fillon) et l’ordre (contre Hamon).

La façon de considérer la culture : terminée la révérence obligée, le cours magistral des mandarins en chaire, la position dominante de l’Intellectuel-à-la-française fort de son poste inamovible, légitime de son œuvre publiée, interrogé comme oracle par les journalistes et intouchable pour le gouvernement. Sa dernière figure en fut Sartre. Bourdieu ? – c’est le tragique réduit en comédie. Mai-68 fut la tentative d’abolir la distance entre acteurs et spectateurs, entre théorie et pratique, entre politique et citoyens, entre public et privé. Nous y sommes – pour le meilleur et pour le pire. Le meilleur quand chacun cherche à penser par lui-même et s’exprime via le net ; le pire quand la pie Paule épouse le pipeau dans le grand marketing médiatique qui invente « l’événement » (les Situationnistes, si imaginatifs en 68, disaient le ‘happening’) ou dénonce. On balance, comme sous l’Occupation, en tweets frénétiques tous ceux qui dévient du Mainstream et les comportements – aujourd’hui mal vus – qui ont eu lieu dans une autre époque et dans un autre contexte il y a 30 ans !… Le meilleur quand les élèves participent et posent des questions, aiment par curiosité apprendre ; le pire quand la lecture se meurt au profit du divertissement et du zapping sur écrans, quand l’éducation se réduit à l’animation socioculturelle et quand l’excès de permissivité laisse l’ado déstructuré, la famille démissionnaire, le chacun pour soi égoïste de baise bi à la carte, de divorces en recompositions. La mère Houellebecq, tard « libérée » en 68 (elle avait 43 ans) est, avec son livre provocant sur son écrivain de fils, la caricature de cet égoïsme tranquille de jouisseuse. Elle lâche un môme et le laisse à vie dans sa démerde – avec une tranquille bonne conscience de femelle libérée.

La façon de considérer les mœurs : terminée la posture sociale héritée du bourgeois victorien (sauf dans l’Administration où le grade fait encore foi, y compris à l’université). Terminée la sexualité ado coincée, on explore ses copines et ses copains, on essaie, on se lie et se sépare sans drame ou presque. Divorce, contraception, avortement, enfants nés hors mariage – c’est la grande liberté allant jusqu’aux préados en spectacle dès 69 à Amsterdam, où des limites ont été réinstaurées. Libertaire et hédoniste, égocentré mais fraternel, fusionnel et individuel – le comportement 68 est celui de l’adolescent poursuivi après l’âge. C’est charmant à 15 ans, émouvant à 25 ans, irresponsable à 35 ans, carrément bouffon à 50 ans (et grotesque à 70 ans !).

Oui, Mai-68 fut ambigu, autant réactif que modernisateur :

Il a libéré les femmes ; mais il a enfermé le féminisme dans un ghetto de ressentiment revanchard où macho rime avec facho et où le père est rejeté du couple fusionnel mère-enfant. Et quand la mère préfère jouir qu’élever, ça donne pour un Houellebecq plein de petits Fourniret.

Il a évacué la raison au profit de l’émotion, avec les conséquences évidentes du superficiel et de l’épidermique. Les bons sentiments tiennent lieu de politique, la moraline de règles de droit, le commentaire en réseau social de lynchage, la manif de bulletin de vote et l’occupation des lieux de vérité révélée ou de sens de l’Histoire (avec sa grande hache).

Il a libéré la parole – mais pour quelle « pensée » ? Tous les grands intellectuels français datent d’avant 1968 : Lévi-Strauss, Lacan, Foucault, Barthes, Deleuze, Derrida, Morin, et même Bourdieu. Aujourd’hui, il faut aller du côté des « spécialistes » pour écouter penser, mais à bas bruit, modestement : Villani, Héritier, Tirole, Klein et tant d’autres. Michel Onfray fait du médiatique, moins bien qu’Alain Finkielkraut mais en plus prolifique.

Il a libéré la société des appartenances de nature, de race, de religion et de milieu, des obligations sociales, de la révérence aux pouvoirs – mais avec cette solitude de la liberté, cette responsabilité qui écrase et « stresse ». D’où cette nostalgie de l’État-providence où tout est organisé et formaté à la soviétique, mais où chacun a sa petite place sans prendre d’initiative et où la Reproduction (sociale) laisse peu d’Héritiers sur le bas-côté (fils de bourgeois, de profs, de commerçants, d’artisans, d’artistes). D’où le retour des religions sous leurs formes rigoristes où les Commandements sont absolus et les fautes punies pour l’éternité ; les ados déboussolés exigent le fouet et le carcan moral pour avoir un guide que ni leurs parents, ni l’école, ni la société ne leur donnent ! Aujourd’hui, démerde-toi, personne ne t’attend, ni la famille, ni l’usine ou le bureau, ni l’administration de papa, ni les copains artistes, ni la société. Fais tes preuves, on verra après. Dur !…

Car c’est bien ça, au fond, Mai-68 : l’irruption de la modernité – donc de l’individualisme et de la liberté.

Au prix de la désappartenance collective et de la nécessaire responsabilité personnelle, ce qui fait peur à beaucoup. Nul doute que les sociétés libérales y soient mieux préparées par l’histoire que les sociétés autoritaires. C’est le drame des Chinois, le drame des Russes, le drame des Turcs et des sociétés maghrébines, le drame des sociétés sud-américaines. Et curieusement, en Europe occidentale, c’est le drame particulier de la France, ce « pays de commandement » qui ne sait que faire de la liberté pourtant revendiquée dans sa devise républicaine…

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Claire Etcherelli, Elise ou la vraie vie

Ce roman d’une boursière inconnue a fait grand bruit à l’époque, Simone de Beauvoir a adoré son réalisme socialiste et le public intellectuel, très à gauche juste avant mai 68, s’est prosterné devant la description de la condition ouvrière et du racisme ordinaire. Ce prix Femina 1967 est bien oublié aujourd’hui, même si certains profs, nostalgiques de l’ouvriérisme, le mettent parfois au programme.

Elise est une orpheline élevée par sa grand-mère à Bordeaux avec son frère Lucien, de huit ans plus jeune. Elle vivote, se sacrifie pour que Lucien puisse aller au collège, se met en autodidacte à la dactylo. Le jeune homme se marie pour coucher – en 1957, impossible de faire autrement – un enfant vient – à la fin des années cinquante, ni pilule ni avortement autorisés – puis il se lasse évidemment de sa Marie-Louise et la quitte sans laisser d’adresse pour aller rêver à la grande vie militante à Paris avec Anna, une flemmarde amoureuse qui ne pense qu’au lit. Lucien a été séduit tout jeune par son copain Henri, devenu intello communiste, qui l’a embringué dans ses grandes idées de changer le monde.

Elise le suit à la capitale lorsque la grand-mère est hospitalisée. Elle travaille à la chaîne dans une usine automobile, avec des Arabes. Or nous sommes en pleine « guerre » d’Algérie et le racisme banal va de soi. Elise ne se sent pas concernée, elle aime les Arabes comme les autres hommes, ce qui lui permet de donner de l’aspirine à un ouvrier, Arezki, que le contremaître a refusé d’envoyer à l’infirmerie. Reconnaissant, ce dernier lui offre des croissants, puis un tampon pour se nettoyer les mains après le boulot. Puis il l’invite à marcher un peu le soir avec lui, en se cachant des autres, car la fréquentation mixte est aussi mal vue côté français que côté arabe. Elise ne se fera dépuceler que page 247, élidé par un euphémisme : « Je connus le plaisir de donner du plaisir » – ce qui montre combien le sexe, à cette époque coincée de nos parents, était un véritable problème. Tout était interdit, sauf le mariage hétérosexuel et la position du missionnaire en vue de produire des petits. Ne vous en faites pas, ça revient.

Mais l’histoire rattrape les protagonistes : Lucien se fait tuer en solex volé alors qu’il circulait sans lumière pour aller à une « grande » manif inutile contre la guerre (la gauche adore ajouter « grand » à tout, comme les ados ajoutent « nu » actuellement à toutes leurs requêtes internet) ; Arezki se fera mettre à la porte pour avoir bousculé un contremaître, arrêter lors d’une rafle pour vérification d’identité, puis expulser parce que sans travail ; Elise rentrera chez la grand-mère pour reprendre sa vie étriquée de province, sans rêves ni perspectives. Fin de l’histoire.

Grâce à l’éducation dispensée jadis, le roman est très bien écrit, pudique et sans fioritures. Elise n’idéalise pas les ouvriers, elle les montre tels qu’ils sont : harassés par les cadences, sans aucun mot à dire sur leur travail, maintenus dans la pauvreté, les femmes ne pensant qu’à se maquiller après le turbin pour aguicher. Le parti communiste se fout de la condition ouvrière, les militants ne l’utilisent que pour leurs slogans politiques téléguidés de Moscou. Le patronat est contre la perte de l’Algérie mais aussi contre les Algériens qui veulent la liberté, tout en acceptant très volontiers qu’ils viennent trimer comme esclaves sous-payés sur leurs chaînes. Les politiciens sont complètements absents (c’était juste avant le retour de de Gaulle).

L’époque était binaire, Est et Ouest, communisme et capitalisme, ouvriers et bourgeois, Bien et Mal. Tout le roman est bâti en oppositions alternatives, particulièrement inaudibles aujourd’hui : province où l’on végète et Paris où tout est possible ; amour idéalisé et sexe sordide ; sœur qui se veut mère et dont le frère n’est pas l’enfant ; mâle qui peut tout faire et femelle qui ne peut que subir ; vie en chambre ou vie en foyer ; travail indépendant et travail en usine ; ouvriers et patrons ; ceux rivés à la chaîne et petits chefs ; Français et immigrés (outre les « crouillats » et les « bicots », un Hongrois, des Polonais…) ; racisme de ceux qui se sentent menacés et mépris des musulmans pour les impies (ne pas boire de vin est ainsi le marqueur de soi et l’amende communautaire sévit).

Cette existence en noir et blanc, en partie autobiographique puisque l’auteur a travaillé en usine pour financer ses études, est quand même trop simpliste. Ce serait si facile si tout le monde était bon ou méchant ; il suffirait de choisir son camp. Or, à gauche, des socialistes ont défendu l’Algérie française, des communistes ont à l’inverse encouragé les troubles en Algérie – non pas pour des motifs élevés mais pour la stratégie mondiale d’affaiblissement de l’Occident pilotée par l’URSS. Elise n’est pas au parti et se demande si elle va payer sa cotisation à la CGT, mais elle est clairement du côté des porteurs de valises du FLN – autrement dit traître à sa patrie au nom d’une conviction universelle.

Ce parti-pris de vie au ras du sol et de pensée binaire a bien vieilli. Les prolétaires sont « des bestiaux qui voient la femelle (…) l’expression animale de leur plaisir » p.83 ; la femelle blanche elle-même « s’exposait, telle une appétissante sucrerie, au regard de sous-alimentés, et se dérobait à leur fringale » p.151 ; la chaîne automobile et « ses bruits furieux et stridents provoquaient en [l’Algérien Arezki] une excitation sexuelle » p.184. En bref, la condition ouvrière renvoie à la condition de bête malgré le frigo, l’auto et le pavillon que les années soixante allaient permettre. Et les intellos tels Henri, installés dans leur confort bourgeois, manipulent les colleurs d’affiches par leurs grands mots creux. Le binaire qui oppose ainsi Bien et Mal s’annule – car rien ne change si tout est une fois pour toutes jugé. Ce pourquoi la résignation l’emporte : Elise retourne à sa province, Arezki au bled et les ouvriers suivent la masse de l’opinion. « La vraie vie aura duré neuf mois » p.274.

Le seul espoir est chez Gilles, contremaître plus gentil et plus évolué : « Si le bicot n’existait pas, on inventerait quelqu’un d’autre. Comprenez, face à l’Arabe, ils s’affirment. Ajoutez l’ignorance, l’inculture, la peur de ce qui ne vous ressemble pas, la guerre par là-dessus… Tout cela, il faut l’extirper habilement par un long et patient travail et non par l’action brutale, directe et anarchique » p.241.

Intéressant, mais tellement ringard… A lire pour ceux qui ont connu cette époque ; à fuir pour les jeunes d’aujourd’hui, tellement ce monde Etcherelli nous paraît plus lointain encore que celui de Balzac !

Claire Etcherelli, Elise ou la vraie vie, 1967, Folio 1973, 275 pages, €7.25 eBook format Kindle €6.89 

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Wauquiez le naufrage

Il ne suffit pas d’être bien né ni d’avoir fait les bonnes écoles. Encore faut-il savoir nager. Or, en politique, cela s’apprend sur le tas par l’exemple de ce qui réussit. Où donc Wauquiez veut-il aller ? Vers le clown Trump et ses gazouillis rentre-dedans ? Vers l’agit-prop Sarkozy ? Vers l’au-dessus de la mêlée gaullien ?

Nul ne sait… mais chaque semaine qui passe est comme un trou de plus dans la coque de droite qu’il affiche trop volontiers. Se faire « piéger » par des étudiants en école de commerce qui enregistrent (évidemment !) ses propos « sans langue de bois » est du dernier imbécile.

  • C’est mal connaître la jeunesse que de croire qu’elle obéit à l’autorité comme dans les années cinquante.
  • C’est agir stupidement en ne faisant pas collecter les téléphones portables à l’entrée de la salle, comme cela se fait par exemple en Norvège avant un conseil des ministres, et en faisant signer par chacun une déclaration de confidentialité – l’autocontrôle (très mai 68) est un leurre.
  • C’est aller carrément dans la bêtise que de colporter des propos complotistes et des méchancetés contre ceux de son camp. Tout se sait, tout finit par se savoir – et se faire mousser à bon compte n’est pas de la politique durable.

Pas la peine d’être fils de banquier si l’on vend la mèche aux premiers venus, pas la peine d’être descendant d’industriels si c’est pour livrer les secrets de fabrication à tout vent. On susurre qu’il sait ce qu’il fait. Ce n’est pas un jugement sur la personne, que je ne connais pas ; c’est un jugement de citoyen sur un homme politique qui se présente aux suffrages : soit il est bête, soit il est grossièrement cynique – il n’y a pas à sortir de là. Or qui voterait pour un imbécile ou pour un sale type ? Est-il est bien embêté de ne pas avoir anticipé les conséquences de ses paroles ? Si oui, il est inconséquent car gouverner c’est prévoir ; sinon, il montre à tous qu’il n’est pas capable de gouverner – ce qui veut dire rassembler.

Est-il sincère lorsqu’il déclare : « Nicolas Sarkozy, il en était arrivé au point où il contrôlait les téléphones portables de ceux qui rentraient en conseil des ministres. Il les mettait sur écoute pour pomper tous les mails, tous les textos, et vérifier ce que chacun de ses ministres disait au moment où on rentrait en conseil des ministres » ? Enonce-t-il un fait ou seulement une conviction ? A-t-il des preuves ou seulement une intuition ? Veut-il se poser contre ou veut-il suggérer qu’il ferait pire ? Souhaite-t-il flinguer définitivement l’ex ? Quand on veut s’afficher comme défiant l’extrême-droite, on peut tout craindre d’un tel histrion qui n’a pas la trempe d’un Trump pour bien tromper à son de trompe.

Est-ce comme cela qu’un leader politique « amène les étudiants à réfléchir sur les rumeurs et les fantasmes qui nourrissent la vie politique » comme il tente de se rattraper ? Ceux qui connaissent les étudiants disent immédiatement que c’est n’importe quoi ! Les jeunes hommes et femmes ne sont pas des niais à qui l’on peut faire gober des bobards sous prétexte que l’on est en politique – ou alors, c’est déconsidérer la politique et offrir la tentation de se venger aux urnes comme en 2017. S’il s’agissait d’hypothèses de discussion, pourquoi ne pas le dire clairement… puis laisser « la discussion » s’ouvrir ? Or le seul qui l’ouvre durant la séance c’est le « prof de politique », le politicien qui sait tout, le bon élève des grandes écoles de l’élite qui a tout réussi, l’arriviste indécent.

Une telle arrogance ne peut qu’être mal vue, et plus encore après les affaires Cahuzac et Fillon, entre autres. « Finesse d’esprit », comme l’affirme son biographe Fabrice Veysseyre-Redon ? On se moque de qui ? « Opération buzz », comme dit un spécialiste de la com’ ? – à la Goebbels peut-être : plus c’est gros, plus ça passe ; forcez le trait, il en restera toujours quelque-chose ; les mensonges les plus énormes sont ceux qui restent dans les esprits ? Si tel est le cas, ce Le Pen bis ne représente pas « la droite » mais sa frange la plus bête du monde – et il ne fait pas le poids en copie face à l’original. Le Pen Jean-Marie est autrement plus fin et plus communicant que Wauquiez Laurent encore à l’école du commerce.

Parler brut montre que Wauquiez est une brute, affecter la sincérité n’est pas être sincère. Tous les Français sont désormais édifiés par ce personnage qui se verrait bien remplacer un Macron autrement plus doué, bien qu’accusé d’appartenir « aux élites ». Pourquoi Wauquiez affecte-t-il d’être anti-élite lui qui en est pourtant issu jusqu’au bout des ongles ? Et sur quelle analyse politique caricaturale ? Quel populo pourrait le croire ? Parce qu’il parle lourdingue ? On croit rêver – et l’on constate surtout que Wauquiez prend les gens pour des cons. Or les cons votent plus volontiers pour un Le Pen que pour un successeur de Chirac et de Sarlozy. Les autres, les Français moyens, ont pu admirer longtemps Chirac et un temps Sarkozy ; ils ne peuvent absolument pas admirer Wauquiez. Or, sans admiration, pas de légitimité : c’est le chapitre un du cours de sociologie politique.

Les membres du parti Les républicains devraient s’en faire avec un tel « chef ». Ces écarts, ou bêtes ou volontaires, en disent long sur les moutons qui élisent un tel « chien » (le mot d’où est venu « cynique »). Comment peut-on désormais, sans avoir honte, rester militant du parti LR ?

Le verbatim des écarts Wauquiez qui « balance » sur tout le monde

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Mary reine d’Ecosse de Thomas Imbach

Tiré de la biographie de Marie Stuart par Stefan Zweig, ce film ambitieux et dépouillé se perd un peu. Le lecteur non initié à l’histoire de l’Ecosse ne sait trop à qui il a affaire. Cependant, l’histoire s’élève jusqu’à un beau portrait de femme. Elle se voulait indépendante, élevée un peu comme un garçon et montant son cheval à califourchon mais n’a jamais su trouver, dans ses maris successifs, l’homme qui l’aurait épaulée. Sauf le dernier, peut-être… dans le film.

Reine d’Ecosse à 6 jours après la mort de son père Jacques V, Mary est envoyée en France par précaution, tant les ambitions des nobles ne cessent de menacer sa couronne. Elle y est d’abord la reine des gosses avant d’épouser à 15 ans celui qui deviendra François II et qui n’a que 14 ans. Le garçon, maladif et sous la menace constante des querelles de religion, ne s’intéresse pas au sexe mais aux armes et à la chasse. Roi pour un an et demi à 15 ans, il meurt d’une otite mal soignée, laissant le royaume à son frère de 10 ans, Charles. Mary, ex-reine de France, reprend alors son titre de reine d’Ecosse et rentre au pays.

Revenue d’un pays nettement plus civilisé que le royaume pas encore uni, elle se trouve en butte aux intrigues et aux austérités d’Ecosse, pays de landes sauvages battues par les lames. Le film se perd parfois dans des séquences de brume et d’herbe trempée, sur une musique inquiétante. Mary voudrait la concorde civile, mais les fanatiques réformés, tel John Knox, font régner l’intégrisme. Tout fier de pouvoir lire la Bible tout seul depuis la diffusion de l’imprimerie à peine un siècle plus tôt, le théologien collabo de Calvin n’a pas le sens de lire l’Ancien testament à la lumière du Nouveau. Plus hébreu que chrétien dans son interprétation des écrits sacrés, il tonne contre l’autorité des femmes et contre les fantaisies de la cour. Mary Stuart ne sera pas sa copine. Il prêche que les autorités subalternes (comme lui) ont le droit divin de résister à un « tyran », celui (ou pire : celle) qui n’applique pas la discipline presbytérienne qu’il a créée. Et le demi-frère de Mary, James Stuart comte de Moray, le suit.

C’est le chaos. Est-ce pourquoi le film passe alors des images tressautantes, la caméra à ras de cheval en forêt ou sur la lande, qui font mal aux yeux et donnent la nausée ? Le bouleversement de Mary doit-il provoquer un malaise chez le spectateur ? On se demande si le souci de dépouiller et d’être à tout prix original ne gâche pas l’ouvrage. Mary a 21 ans mais n’est guère plus sage. Elle voudrait la paix mais ne sait pas trancher. Elle garde son protestant de frère comme conseiller et l’aide à se défaire du parti catholique qui est pourtant celui qui la soutient, mais elle ne veut ni se convertir pour faire comme son peuple, ni épouser un Anglais réformé pour unir les deux couronnes. Elle parle alternativement en français, en écossais et en anglais, ce qui fait un peu désordre dans la bande son, le sous-titrage surgissant incongru dans la version en langue choisie.

Mary Stuart décide de marier sur un coup de tête lord Darnley, un bellâtre qui est son cousin sous le nom d’Henri Stuart, petit-neveu d’Henri VIII. Celui-ci s’empresse de lui enfourner un fils, Jacques ou James, et se prend désormais pour le roi alors qu’il n’est que celui qu’on sort quand on en a besoin. Mary ne lui pardonnera pas d’avoir aidé à assassiner son conseiller français Rizzio et lui condamnera désormais son lit.

La reine d’Ecosse envisage alors comme amant le viril Jacques Hepburn, quatrième comte de Bothwell, qui l’a accueillie dès son arrivée au pays. Darnley est étranglé après que sa maison eut sauté à l’aide de barils de poudre. Le complot était-il de Bothwell ? Il en fut accusé aussitôt par tous ceux qui avaient intérêt à sa perte. Le film, cette fois, s’écarte de l’histoire officielle où il est dit qu’il « enleva » la reine avant de « la violer ». Mary reste maîtresse d’elle-même et couche volontairement avec Bothwell, l’encourage à lever des troupes pour résister aux lords, ne le laissant fuir que lorsqu’il n’y a plus aucune issue. Enceinte, on ne sait pas ce que l’avenir sera. Le film passe négligemment sur la suite, la perte par fausse couche de ses jumelles, déclarant que « la vie de Mary Stuart s’achève à 25 ans ». En fait, elle vivra jusqu’à 45 ans avant d’être décapitée par trois coups de hache d’un bourreau bourré, dernière punition pour une femme trop indépendante qui se croyait reine plutôt que jouet entre les pognes mâles des lords politiciens.

En rivalité mimétique avec Elisabeth, qui régnait en Angleterre, Mary écrivait des lettres et des poésies ; elle l’avait appris à la cour de France. Elle voulait rattacher le pays du mouton et du whisky au royaume civilisé, en pleine Renaissance, plutôt qu’aux rustres angles et saxons du sud. Mais la religion, ce paravent de tous les intérêts les plus vils, a empêché ce dessein. Malgré la lenteur un peu suisse du film, l’absence d’action malgré les beaux décors, reste un portrait féminin remarquable, tout en psychologie, superbement incarné par la sensuelle Camille Rutherford.

A voir rien que pour elle.

DVD Mary reine d’Ecosse de Thomas Imbach, 2013, avec Camille Rutherford, Sean Biggerstaff, Aneurin Barnard, Condor Entertainment 2016, 2h, €9.99

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Mystique républicaine

On ne lit plus Péguy aujourd’hui, même si notre prof de français de seconde nous en parlait jadis avec admiration. Cela ne se vend plus, probablement à cause du style. Car il est lourd, redondant, circulaire. C’est un style de discours en tribune, de déclamation en assemblée, pas fait pour le silence du livre et de la lecture. Pourtant en Notre jeunesse, écrit en 1910, se trouvent des idées toujours jeunes.

Paradoxalement, il y est peu question de la jeunesse, et encore moins de celle de l’auteur. Péguy développe ses conceptions politiques à leurs débuts, marquées de façon indélébile par l’affaire Dreyfus. J’ai retrouvé certaines de mes interrogations adolescentes, notamment ce que Péguy appelle « la mystique républicaine ». C’est une grande idée, une idée simple, mais qui porte encore. Plus qu’avant même, car l’argent des machines politiques et la complexité des imbrications économiques et internationales laissent le champ politique désormais ouvert aux seuls spécialistes. Avec le recul, la mystique républicaine a fait se lever la Résistance, puis la conquête du pouvoir par la gauche en 1981. Un nouveau consensus écolo-centriste, fondé sur la même mystique, est peut-être né avec le mouvement de renouveau d’Emmanuel Macron ?

Qu’en est-il, selon Péguy ?

Le monde moderne est « le monde de ceux qui ne croient à rien, pas même à l’athéisme, qui ne se dévouent qui ne se sacrifient à rien. Exactement : le monde de ceux qui n’ont pas de mystique » p.15. La mystique est le sens des valeurs, la culture en acte. Ses incarnations en sont Jeanne d’Arc, Barra et Gavroche, de Gaulle, Jean Moulin. « Ne parlez point si légèrement de la république, elle n’a pas toujours été un amas de politiciens, elle a derrière elle une mystique, elle a en elle une mystique, elle a derrière elle tout un passé de gloire, tout un passé d’honneur, et ce qui peut être plus important encore, plus près de l’essence, tout un passé de race, d’héroïsme, peut-être de sainteté » p.17. Car « des hommes sont morts pour la liberté comme des hommes sont morts pour la foi » p.28. Mais c’est une loi de l’histoire que toute foi s’use, que toute légitimité devienne routine.

La mystique se dégrade en politique, les pensées en idées, les instincts en propositions, la culture en enseignement, l’organique en logique. Ce qui était vivant s’intellectualise, le premier mouvement devient opportunisme. On ne bâtit plus, on nomme une commission pour étudier la possibilité de bâtir ; on ne tranche plus, on cherche le plus petit commun consensus (comme à Notre-Dame des Landes…). Le souci de rigueur et d’équité des défenseurs de Dreyfus a été minée par « la politique » avec le bloc des gauches au tout début du siècle. Ils ont trahi l’intégrité au profit du pouvoir. Les « socialistes », sous Mitterrand et Hollande, ont de même préféré leurs petits jeux politiciens et bramé « la Morale » tout en agissant comme des mafieux et des escrocs trop souvent.

Ce ne sont plus ni des saints ni des héros, mais des clercs et des politiciens qui régissent la république. Ils méprisent la grandeur qu’ils ne comprennent plus (ça ne s’apprend jamais à l’ENA), leur scepticisme intellectuel se croit très fort dans le calme et la paix. Viennent les troubles ou la bataille – ou les attentats –  et les esprits destructeurs qui se moquaient de tout se terrent. Ils dénient la réalité qui existe au cœur de l’islam, ils excusent les terroristes par leur milieu social, ils accusent de racisme les Juifs qui ont peur et d’idées extrémistes « de droite » tous ceux qui ne pensent pas comme eux. Ils se dissimulent, tremblent, voire collaborent : la fidélité à leurs valeurs se tait devant la trouille. Cela s’est vu en 1940 – où une majorité de gens de gauche a voté Pétain ; Péguy, mort en 1914, l’avait prédit – cela s’est vu en 2015 où « tous Charlie » s’est révélé un leurre et où nombre d’intellos sont devenus collabos des tendances fascistes d’un certain islam.

Et ce sont les obscurs, les sans-grades, ceux qui avaient conservé en leur cœur quelques braises de cette mystique républicaine, malgré les sarcasmes et le cynisme à la mode, des juifs de gauche comme Raymond Aron et des cathos de droite comme Daniel Cordier qui sauvent l’honneur de la république et du pays. Et les valeurs pour lesquelles il vaut de mourir. Hier les résistants et ceux qui se sont opposés à la torture en Algérie ; aujourd’hui les flics de terrain, mal à l’aise dans les banlieues à caïds, ou les soldats qui vont combattre Daech ou Aqmi – tous ceux que « la gauche » bobo ignore ou méprise, bien au chaud dans le confort des prébendes d’Etat ou des collectivités, bien à l’aise dans la langue de bois de « la morale » et des « grands principes », le compte en banque bien garni, parfois en Suisse ou dans un paradis (non socialiste).

D’où la baffe monumentale aux présidentielles, aux moral-socialistes. D’où la poussée Le Pen, miraculeusement stoppée par l’indigence de la chef et la séduction du jeune attrape-tout. D’où la colère prête à jaillir contre les urbains intellos s’ils ne se ressaisissent pas. Pour le moment, malgré une certaine arrogance due à sa jeunesse et à son parcours tout de réussite, Emmanuel Macron a repris le flambeau : la France existe dans le monde, la confiance est revenue pour y investir, l’emploi se redresse un peu avec une petite croissance, les réformes sont en train, des décisions sont prises – tranchées – sur les absurdités des prédécesseurs (l’aéroport de Nantes, le budget de la défense, les règles du travail, la taxation du risque).

Nos vertus françaises (que Péguy appelle d’un mot vieilli, « la race », traduit aujourd’hui par le mot tradition), nos valeurs culturelles dans le monde, notre originalité en Europe, Charles Péguy les énumère en 1910 : « Les vertus de la race : la vaillance claire, la rapidité, la bonne humeur, la constance, la fermeté, un courage opiniâtre, mais de bon ton, de belle tenue, de bonne tenue, fanatique à la fois et mesuré, forcené ensemble et pleinement sensé ; une tristesse gaie qui est le propre du Français ; un propos délibéré ; une résolution chaude et froide ; une aisance, un renseignement constant ; une docilité et ensemble une révolte constante à l’événement ; une impossibilité organique à consentir à l’injustice, à prendre un parti de rien. Un délié, une finesse de lame. Une acuité de pointe » p.130. En gros, la faculté d’aller droit au but avec style. Nul doute qu’Emmanuel Macron ne l’exerce mieux que François Hollande, avec un style meilleur que celui de Sarkozy : il serait une sorte de Chirac qui a un projet au lieu d’être girouette au vent.

Il est intéressant de relire Charles Péguy pour cette mystique républicaine ; pas besoin d’être un croyant laïc pour comprendre ce qu’il veut dire – que la république est une zone à défendre, pas si répandue sur la planète où règnent soit les dictatures, soit les démocratures. La mystique est de faire vivre la France et ses vertus ; la politique est trop souvent de les édulcorer en gestion administrative ou clientéliste. C’est toute la distinction du général de Gaulle entre les deux « p » de la Politique et de la politique, voir loin ou à courte vue, décider pour le pays ou magouiller pour être réélu. Auparavant on mourait pour la république ; aujourd’hui on en vit… Que l’une et l’autre politique se tiennent, avec et sans majuscule, le chemin d’équilibre est étroit mais mérite d’être tenu. Sans cela, à quoi bon la république ?

Charles Péguy, Notre jeunesse précédée par De la raison, 1910, Folio essais 1993, 352 pages,, €11.20 ebook format Kindle €1.45  ²²

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Philippe Delepierre, Crissement sur le tableau noir

Pour qui depuis bien longtemps ne connaît plus l’ambiance du lycée, ce roman paru il y a une dizaine d’années remet les pendules à l’heure. Il s’agit d’une histoire d’amour entre une élève et un professeur. Tatiana a 17 ans et est sexuellement majeure (15 ans en droit français) mais, dans l’ambiance délétère de l’éducation nationale, tout est bon pour accuser les autres. La gent prof, qui se croit intello alors qu’elle n’est que technicienne de niveau moyen, erre entre conformisme visqueux, syndicalisme militant stérile, et révolte anarchiste.

Le prof, Juan, d’origine espagnole républicaine, est plutôt du dernier type. Cela fait plus de 10 ans qu’il enseigne et il en a assez. Sa matière est le français, domaine de plus en plus considéré comme inutile, tant par les technocrates du ministère qui n’enseignent plus depuis des décennies, que par les parents d’élèves qui n’en voient pas l’utilité, et des élèves enfin, travaillés par autre chose que le désir de penser. Mater la minette qui s’exhibe au balcon de l’HLM voisin importe plus que disserter sur Candide.

Le roman décrit de façon drôle et fluide les relations ambiguës des professeurs entre eux, les haines recuites en politique, les emplois du temps plus ou moins arrangé, les jours de congés pour soi-disant maladie pris comme par hasard la veille d’un week-end ou à la fin des vacances, les dénonciations anonymes et les tirages dans les pattes de ces soi-disant démocrates républicains laïques qui ne manquent jamais une occasion d’accuser les autres de racisme, d’anti islamisme, ou d’extrême droite.

Juan se démène entre un programme imbécile fondé sur la linguistique universitaire et le talent d’écrivain ou la passion d’une œuvre. Les classiques sont l’occasion de mettre des grilles toutes faites sur les textes au détriment de leur compréhension et de leur élan. Si savoir lire conduit à savoir penser, ce n’est plus enseigné. Tout ce qui compte est de réussir le bac, 80 % d’une classe d’âge, et peu importent les moyens, y compris le tripatouillage administratif des notes sous forme de péréquation obscure pour relever le niveau.

Il y a évidemment tous les à-côté du métier d’enseignant : la vie amoureuse sous les regards des autres, le hobby musical jugé et noté par les élèves comme par les autres profs, la participation sociale à la culture du département, les embrouilles de drogue et de terrorisme de certains élèves de première, le voile à l’école et les barbus de l’islam. Sur tout cela, la veulerie du proviseur attentif à ne pas faire de vagues, l’indifférence du rectorat, le politiquement correct du ministère. Autrement dit personne ne décide, à chaque prof de se démerder.

Ce qui ne va pas sans situations cocasses, tant Juan est quelqu’un qui ne se laisse pas faire. Il ira jusqu’à gifler une inspectrice psychorigide et particulièrement sèche qui a causé la mort par crise cardiaque d’un collègue à six ans de la retraite après l’une de ses interventions venimeuses, puis a démissionner pour envoyer ce beau monde (fort sale derrière les apparences) se dépatouiller avec la chienlit ambiante. Pourquoi aider le système si celui-ci n’exige rien ? Pourquoi aider les élèves si ces derniers ne veulent que passer le temps avant de passer le bac ? Pourquoi s’investir dans un métier minable, mal payé, et de plus en plus déconsidéré ?

La faute en est évidemment aux politiques, notamment à la gauche qui hésite entre irénisme et lâcheté, neutralité et perte de sens. La transmission fait peur ; les « valeurs de la république » ne signifient plus rien lorsqu’on ne peut les remettre dans leur contexte historique et social. Le mammouth semble donc condamné à l’extinction comme jadis son ancêtre, puisque la moitié des professeurs n’enseigne plus mais se réfugie dans l’administration au ministère et dans les écoles de formation dont la cuistrerie –  non seulement n’apporte rien à l’enseignement au vu des résultats minables constatés depuis leur introduction – mais dévalorise toute matière au profit de sa seule utilité économique.

Ce court roman d’actualité se termine comme il se doit, par l’évasion du prof vers d’autres cieux, tandis que la mère qui s’affiche libertaire enferme sa fille presque majeure dans un quasi couvent avec la complicité du psy médiatique qu’elle connait intimement. Évidemment pour son bien, agissant comme ces bourgeois dénoncés par ailleurs, mais sans voir aucunement la contradiction. On ne peut s’étonner que la société aille à vau-l’eau dans cet univers scolaire où l’absurde côtoie le grotesque, ce que l’auteur rend à la perfection.

Philippe Delepierre, Crissement sur le tableau noir, 2005, Pocket 2007, occasion €1.68

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Christian de Moliner, Qu’est-ce que l’islam ?

Il n’existe pas de guide de la pratique islamique, sauf le Coran. Mais le Coran est une collation de prêches du prophète (qui, lui, n’a rien écrit), effectué sur ordre du calife Otman un demi-siècle après la mort de Mahomet. Il est difficile à lire car les signes diacritiques n’existaient pas encore et la langue permettait plusieurs interprétations des mêmes mots. A ce Livre, réputé pour être la parole même d’Allah susurrée aux oreilles du prophète par l’ange Djibril (Gabriel), s’ajoutent les hadiths, commentaires plus ou moins autorisés qui s’annulent en fonction de leur chronologie. Pas simple, donc, de pratiquer la foi en toute bonne foi. D’où le pullulement des sectes dans l’histoire musulmane. Avec les nouvelles techniques de l’information et de la communication, c’est un pullulement de sites dont il s’agit (car, contrairement au catholicisme intégriste jadis, l’islam n’est pas contre la science).

L’auteur, qui n’est pas musulman, observe la religion avec curiosité et se veut néophyte. Il va donc consulter les sites accessibles en français en se mettant « à la place d’un croyant » qui cherche à « approfondir sa foi et comment ne pas commettre, par ignorance, des péchés » p.8. Déjà, c’est le maquis ! Outre les sites extrémistes et « les sites hostiles aux musulmans », que l’auteur a écarté comme minoritaires parmi les croyants en France (même s’ils braillent plus fort que tous les autres), il existe des sites d’oulémas et des forums de discussion où chacun peut donner son avis. « Le nombre de sites ou de blogs musulmans est particulièrement important » p.22. Parmi les oulémas, les « modernistes » sont minoritaires, les « rigoristes » sont les plus nombreux sur la toile. « J’ai choisi le principe suivant pour composer ce livre : j’entre une question et j’effectue la synthèse des réponses des trois premières pages » de Google (p.23).

D’où le troisième chapitre le plus copieux et le plus intéressant après le premier (« Les bases ») et le second (« Les dogmes ») : « L’islam au quotidien ». Il s’étale de la page 65 à la fin, page 170 – soit les trois-quarts du livre. Il ressort que l’islam (rigoriste) apparaît, comme l’écrivait Lévi-Strauss dans Tristes tropiques, comme une religion de caserne. La Loi vient d’Allah et l’homme est réputé trop faible pour qu’Il puisse lui faire confiance (et la femme encore moins !). La phobie est la souillure, dont la première vient du sexe, la seconde (associée) à la nourriture, et la troisième au contact avec les mécréants.

Le seul sexe licite est celui du mari sur la femme, dans la position de l’imam (dite ailleurs du missionnaire) – tout le reste est moins bien, voire appelant les feux de l’enfer. Après la femme, la gradation du progressivement défendu concerne les concubines, les esclaves, puis « la fornication » hors mariage ou possession, puis les hommes et les jeunes garçons (pour les jeunes filles, pas de problème, le Prophète en a « épousé » une qui avait 9 ans, c’est donc licite). L’homosexualité et – pire – la sodomie (sur mâle, femelle ou animal – dans cet ordre) sont illicites, interdites. Il faut des années de repentance prouvée et de prières renouvelées pour qu’Allah puisse (éventuellement) pardonner ce moment d’égarement. Les hommes et les garçons doivent éviter de se montrer nus (la honte suprême !) et doivent se couvrir « du col aux genoux », ce qui exclut le string, le slip de bain et le torse nu, considérés comme impudiques (car attisant le désir ? y aurait-il une perpétuelle tentation homosexuelle reconnue par la religion dans les pays d’islam ?). Les femmes étant réputées plus faibles que les hommes, leur surveillance doit être plus sévère : clôture domestique et voile à l’extérieur sont de rigueur, les cheveux et les seins étant les attributs les plus excitants, la présence constante d’un mâle pubère de sa famille est requise pour toute excursion au-dehors.

A cause de la souillure du sexe (pourquoi est-ce une souillure ? Parce que l’acte d’engendrer vous permet de créer un nouvel être vivant, à l’égal d’Allah ?), il faut se purifier corps, cœur et âme cinq fois par jour ! Les petites et grandes ablutions sont requises avant toute prière quotidienne ; la repentance pour ses fautes aussi, sans quoi la prière ne vaut pas ; la soumission totale à Allah enfin, sans restriction mentale, sinon l’enfer guette. D’ailleurs, deux anges adjudants sont là en permanence qui vous surveillent, ils comptabilisent dans un grand livre tout ce que vous faites, vous dites et vous pensez pour en rendre-compte au Jugement dernier.

Au sexe est associée la nourriture, on le sait depuis Freud. Donc tout ce qui rappelle la souillure ou l’impureté ne doit pas être mangé (le cochon, le chien, l’animal trouvé mort, l’animal abattu de façon non rituelle par égorgement, les poissons sans écailles, etc.). L’alcool n’est pas vraiment interdit, mais pris dans l’interdiction de tout ce qui peut faire perdre le contrôle comme la drogue, le sexe illicite, la musique ou la danse. Dosé à 5% maximum, l’alcool est autorisé par exemple dans le vinaigre, dont Mahomet faisait grand cas, dit-on. Et l’alcool synthétique dit éthanol (dans les parfums par exemple) parce qu’il n’est pas issu de la macération de fruits (toujours la phobie de la souillure). Notez que les parfums sont plutôt réservés aux hommes, qui doivent se maintenir beaux pour plaire à Allah, mais déconseillés aux femmes qui n’ont à séduire que leur seul mari. Cette vision moralisatrice et normalisatrice est de retour aussi dans notre société laïcisée. Il ne faut pas fumer tabac ou cannabis, boire de l’alcool, se droguer, faire l’amour sans préservatif, manger trop sucré, trop gras, trop salé, trop de viande, du thon rouge ou de la baleine, se rendre dans des lieux trop bruyants, prendre le volant après boisson alcoolisée ou drogue, éviter le lait, manger sans gluten, consommer des oméga 3, se méfier des ondes radioélectriques, ne pas réutiliser une bouteille en plastique pour boire, recycler ses déchets, ne pas se promener torse nu en ville, ni seins nus sur les plages, ni consulter des sites d’extrême-droite, ni dépasser les limites de vitesse, ni traverser hors des clous, ni…

Toujours dans le registre phobique de la souillure, les contacts avec les non-musulmans doivent être évités au maximum aux croyants. Là encore existe une gradation, issue des contacts qu’a eu le Prophète en son temps. Les autres religions du Livre, Juifs et Chrétiens peuvent être côtoyés, à condition qu’ils ne disent aucun mal de l’islam et que l’on puisse garder l’idée de les convertir. Tous les autres, les polythéistes, les animistes et les athées sont des abominations qui n’ont presque rien d’humain. Ils seront rejetés par Allah à la fin des temps (après le retour de Jésus, prophète lui aussi dans l’islam – d’où l’alliance « objective » des chrétiens fondamentalistes américains avec les islamistes fondamentalistes wahhabites, par exemple).

Evidemment, avec les contradictions des textes entre eux et les silences sur ce qui est advenu depuis le VIIe siècle, les oulémas sont bien en peine pour trouver la voie droite au croyant. D’où les débats incessants sur les détails de la pratique. Car, ce qui est curieux pour nous, Occidentaux héritiers de Platon, est que la croyance compte moins que la pratique rituelle. Qui accomplit tout ce qu’il faut ira en paradis, même si « Allah » est pour lui un terme vague et abstrait. La pratique exige parfois des contorsions logiques. Par exemple sur le travail des femmes dans la société moderne, que le Prophète ne pouvait anticiper : « A noter la suggestion étrange d’un imam intégriste pour permettre à une femme de travailler seule dans un bureau sans enfreindre la loi islamique. Selon lui, il suffit que tous les deux sucent les seins d’une même femme afin qu’ils deviennent sœur et frère de lait. Ils n’ont plus le droit de se marier et peuvent cohabiter comme le ferait un frère ou une sœur (donc sans voile !) » p.121.

Il y a bien d’autres détails intéressants à picorer dans ce petit livre facile à lire et écrit par la base : le concret des questions qui taraudent les croyants en islam francophone. Sur la location, l’assurance de sa maison, l’héritage à laisser à ses enfants malgré la loi civile, le vote aux élections, les greffes, la télévision, les dessins animés, les photos, la météo (qui est une prévision mais pas une prédiction…). Eprouver une affection profonde pour un incroyant est interdit, mais le cambrioler n’est pas licite, ni le tuer s’il n’a pas lui-même attaqué, pas plus que le griller pour le manger (un imam affirme qu’on peut le manger cru).

Christian de Moliner, Qu’est-ce que l’islam ? Les sites musulmans français le dévoilent, mars 2018, éditions Jean Picollec, 170 pages, €15.00

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

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Jules Verne, Les tribulations d’un Chinois en Chine

Kin-Fo, jeune Chinois de Shanghai riche par héritage, s’ennuie mortellement. Aucune émotion ne vient rompre le cours trop uni de sa vie. Il se marierait bien mais une dépêche venue de Californie l’informe que la banque américaine dans laquelle ses fonds sont placés est en faillite. Tous les bénéfices du rapatriement des chinois morts aux Etats-Unis et qui veulent se faire enterrer dans la patrie de leurs ancêtres sont partis en fumée. Kin-Fo veut alors en finir, mais pas sans récompenser ses vrais amis : sa fiancée la veuve Lé-ou et son mentor Wang l’ancien rebelle Taiping devenu philosophe une fois recueilli par son père alors qu’il était poursuivi par la police de l’empereur.

Il va donc souscrire une assurance sur la vie à Shanghai auprès de la compagnie La Centenaire. Pour une prime de 8000 $ sur trois mois, les bénéficiaires toucheront 200 000 $, même en cas de suicide. Pour ressentir au moins une émotion avant de quitter la vie, Kin-Fo décide de ne pas se suicider mais de confier à Wang le soin de l’assassiner d’ici le terme échu comme il lui plaira, où et quand il voudra. Il lui confie une lettre écrite et signée de sa main qui affirme que personne n’est la cause de sa mort. Mais Wang laisse passer du temps puis disparaît. Kin-Fo apprend alors que la rumeur de faillite de la banque américaine n’était qu’un coup de bourse et que ses actions le rendent désormais deux fois plus riche qu’avant ! Il ne veut plus mourir, malgré la lettre et la promesse que Wang lui a faite d’accomplir sa volonté. Il lui faut donc retrouver le philosophe et récupérer la malheureuse lettre.

C’est le prétexte du périple frénétique et agité du Chinois en Chine, le mot « tribulation » faisant référence au latin tourmenter. Kin-Fo part avec son valet Soun, flemmard, étourdi, poltron et hanté par le mal de mer, et flanqué de deux agents de la compagnie d’assurance, Craig et Fry, qui veulent protéger leur capital jusqu’à la date d’échéance. Ces deux-là sont yankees, donc pragmatiques et n’ayant pas froid aux yeux, quasi jumeaux bien que seulement cousins : l’un termine toujours la phrase que l’autre commence. Le périple est prétexte à conter l’exotisme, avec force références aux voyageurs récents dans ce pays mystérieux et fascinant du Céleste empire. Les aventures ne manquent pas, ni l’utilisation de moyens archaïques comme la brouette à voile ou modernes comme l’appareil de survie en mer du capitaine Boyton. Les dessins gravés de Benett, dans l’édition originale, repris jadis en Livre de poche et récemment dans la collection la Pléiade, ajoutent au pittoresque.

D’autant que les personnages ne sont pas sans caractère. Kin-Fo, 31 ans, bien qu’asthénique, prend goût à l’action et aime véritablement Lé-ou, 21 ans mais déjà veuve d’un vieillard. Tous deux sont anticonformistes au dernier degré dans cette Chine des mandarins où tout changement fait peur. Il n’était pas question pour une veuve de se remarier en Chine impériale, et le riche négociant Kin-Fo est bien plus occidentalisé que ses compatriotes, adoptant par exemple le phonographe pour échanger des messages. Quant à Wang, il est bien plus machiavélique qu’il n’en donne l’apparence, la sauvagerie de sa jeunesse terroriste s’étant muée en attachement profond pour son pupille devenu adulte. Il met dans le coup le chef actuel des Taiping, un Céleste en pire, pour jouer le dernier acte qui termine la partie.

Malgré le thème sensible du suicide, pour les adolescents à qui sont destinés le roman (et qu’il a vraisemblablement emprunté à Robert-Louis Stevenson et à son Club du suicide publié en 1878),Jules Verne prouve combien les épreuves font renaître à la vie. L’histoire s’ouvre et se ferme par un banquet, mais si le premier est triste, le second est joyeux car être repu ne suffit pas, il faut entreprendre, agir, pour passer de la survie à la vie véritable. Pour la morale, le roman se termine par un mariage et la promesse de nombreux petits Célestes.

Jules Verne, Les tribulations d’un Chinois en Chine, 1879, Livre de Poche 1966 illustrations de Benett, occasion €2.50

Jules Verne, Voyages extraordinaires : Michel Strogoff et autres romans (Le tour du monde en 80 jours, Les tribulations d’un Chinois en Chine, Le château des Carpathes), Gallimard Pléiade 2017 édition Jean-Luc Steinmetz, 1249 pages, €59.00 

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Michel de Saint-Pierre, La mer à boire

L’auteur, né au début de la Grande guerre, a 23 ans lorsque la Seconde guerre éclate en 1939 – et 35 ans lorsqu’il écrit ce roman. Il y a donc quelque chose d’autobiographique. Michel de Saint-Pierre a trouvé, comme son héro Marc Van Hussel, peu d’intérêt aux études et s’est engagé quatre ans dans la marine.

Mais il fait de Marc « une bête », mot qui revient souvent sous sa plume. Une bête, pour un catholique comme lui, c’est la part du diable dans l’humain, « la faiblesse de la chair » – qui est en fait la force païenne. Marc aime les exploits physiques : voler un tableau dans le bureau d’un voisin, de nuit, en abordant son sixième étage suspendu à une corniche ; se castagner avec un caïd du bateau ; « forcer » la belle franco-américaine Barbara à coucher avec lui. Il se rêve en Viking pillard et violeur, mais ouvrant de force des routes commerciales, païen magnifique dont il lit avec délectation les sagas emplies d’énergie.

Comment peut-on rester catholique en pleine force de jeunesse ? Tendre l’autre joue ? Se coucher devant un Maître ? Rendre à César et renoncer au monde ? Ce pourquoi un catholique guerrier (il y en eu beaucoup) et encore plus Résistant (il y en eu un peu moins), apparaît toujours un peu comme un oxymore… Surtout lorsque le pape (Pie XII) s’élève contre la guerre, ce qui est rappelé dans le roman.

Il aurait pu être fasciste à cette époque, Marc, mais pas plus que son auteur il n’aime la politique. Il vilipende plus la lâcheté des Français que celle de la démocratie parlementaire ; il n’aspire pas à un homme fort mais à un chef. La différence est que le chef a une légitimité charismatique qui attire à lui et fait le suivre, alors que l’homme fort (duce, caudillo, führer, premier secrétaire, dictateur) n’est que tyran empli de leur bon plaisir. Ce pourquoi Marc n’aime pas « servir » – mot à la mode de ce temps de l’honneur – mais rester libre pour adhérer volontairement à la gloire.

Le jeune homme abandonne ses études de médecine après deux ans pour s’engager dans la marine, à Toulon. Il est « sans spé », ce qui signifie premier de corvée. Mais cette non-spécialisation est pour lui une liberté puisqu’il reste ouvert à tous les possibles. Fauve à l’affût, il aspire à la guerre. Là où il rejoint son époque, c’est dans cette croyance que la guerre nettoiera toutes les démissions et toutes les lâchetés, qu’elle forgera un nouveau type d’homme comme ceux d’avant, rudes conquérants plutôt qu’avilis dans le confort.

Las ! Le croiseur de bataille dans lequel Marc se fait affecter reste au port. Il doit être rénové et amélioré et l’arsenal est lent, tout comme la bureaucratie infinie inventée par la république française où chacun surveille les autres. Bien que son oncle Théo soit le Pacha, Marc ne se fait pas reconnaître et ce n’est que par hasard, alors qu’il renforce l’équipe de service auprès du maître d’hôtel lors d‘une invitation à bord, que les deux hommes se voient. Marc admire son oncle mais ne veut pas devenir comme lui, satisfait de la lenteur et impavide devant l’impéritie. Théo admire l’énergie de son neveu, cette vitalité qu’il sent bouillonner en lui mais que le jeune homme ne sait pas maîtriser, trop sûr de sa force léonine.

L’histoire amoureuse entre Marc et Barbara n’a guère d’intérêt, sinon d’introduire une femme dans ce monde exclusivement composé d’hommes. C’était l’usage du temps, ce qui montre combien notre monde a changé – même si certains retardataires, confits en religion, voudraient bien voir confinées à nouveau les femelles à la trilogie des K (Kirche, Kinder, Küche) – l’église (la mosquée), les enfants (un tous les deux ans) et la cuisine (à l’économie). Comme maman, dirait Marc ; ce pourquoi il préfère une demi-américaine et baise avec simplicité une vigoureuse suédoise. Surtout pas de bourgeoises françaises !

Le portrait du jeune Français de 1939 a un intérêt historique. Loin de s’inquiéter du conflit qui monte, loin de s’intéresser aux glapissements idéologiques des uns et des autres, il se dit que la guerre est préférable à ne rien faire, que la force doit s’imposer ou défendre, qu’être digne ce n’est pas négocier sans cesse.

Quand on sait ce qu’est devenue la Marine sous Pétain, le sabordage inique de la Flotte à Toulon, la lâcheté démissionnaire face à la force nazie, l’imbécile orgueil de caste anti-anglais – on se demande comment un Marc a pu se fourvoyer dans cette arme de fausse élite. A l’époque : aujourd’hui, la mentalité a fort heureusement changé et la Marine est redevenue une belle arme, dont les Français peuvent être fiers.

L’auteur, heureusement, a vite viré en Résistance, ce qu’il raconte peut-être dans un autre roman.

Michel de Saint-Pierre, La mer à boire, 1951, Livre de poche 1976, 145 pages, €3.00 l+de+saint-pierre%22

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Jules Verne, Michel Strogoff

Le fil du récit aventureux est un itinéraire, motivé par un ordre du tsar à l’un de ses officiers courriers. Il doit transmettre la volonté du souverain à son frère le grand-duc parce que les fils du télégraphe sont coupés par une invasion tartare. Michel Strogoff, malgré les dangers de la mission qui s’étalera sur plus de 5000 kilomètres, n’hésite pas.

Plus célèbre, aussi rapide que le Tour du monde en 80 jours car motivé non par un pari gratuit mais par la trahison de l’ex-colonel dégradé Ogareff aidé de la Bohémienne Sangarre et sa troupe de jeunes danseuses espionnes, le roman met en face le patriotisme russe orthodoxe et les minorités musulmanes qui pillent pour leur indépendance. Même si Tourgueniev a jugé que l’invasion de la Sibérie par le khan de Boukhara était invraisemblable à cette date.

C’est une histoire simple, comme aurait dit Flaubert, les deux héros naissant du choc entre le bien et le mal. Michel Strogoff est un mâle monolithique, homme de fer élevé en Sibérie et ayant tué son premier ours à 12 ans. Il a un sens du devoir absolu. Son pendant féminin est Nadia, paraissant 16 ans, rencontrée par hasard alors que les frontières se ferment. Elle est d’une énergie sans limite pour ceux qu’elle aime : son père et son « frère » Michel. Mais elle reste peu sensuelle, la bienséance du temps commandant de ne pas exciter les adolescents et la morale bourgeoise que tout se termine par un mariage. Les parents respectifs, Marfa Strogoff et Wassili Fédor, font l’objet de piété car ils donnent l’exemple d’une droiture et d’un stoïcisme peu commun.

Le prétexte du roman est la Russie, ce pays immense et mystérieux, au régime autoritaire, patriarcal, du czar Alexandre II appelé le Père. Jules Verne écrit czar et non tsar, à l’anglaise mais aussi pour rappeler que le mot vient de césar. L’itinéraire de Moscou à Irkoutsk qu’il choisit est ponctué d’embûches et d’obstacles naturels et humains, décrit d’après le livre de Madame de Bourboulon et la relation de voyage de Russell-Killough parus tous deux douze ans avant, en 1864. Le courrier du tsar empruntera au gré des opportunités le bateau à vapeur, la tarentass, le cheval, le radeau, la marche à pied ; il sera fait prisonnier, s’échappera, manquera d’être tué, noyé ou grillé… Le romancier n’hésite pas à agiter les mythes qui courent sur la Russie, tels le knout (ce fouet à lanières de cuir terminées par des crochets de fer), la tarantass (voiture bâchée rapide tirée par un cheval), le koumys (lait de jument fermenté d’Asie centrale), les oukases et la déportation politique en Sibérie des intellectuels ayant mis en doute l’absolutisme.

L’obéissance aveugle au tsar se verra punie par l’aveuglement au sabre chauffé à blanc, supplice tartare déclenché par une page du Coran ouverte au hasard : vassalité vertueuse chrétienne contre soumission barbare de l’islam. Michel Strogoff prouvera par là même qu’il n’est pas que de fer et qu’un cœur humain bat en sa vaste poitrine. Car ce n’est rien dévoiler du mystère de dire que l’homme Michel (l’un des sept archanges, appelé « Qui est comme Dieu », messager et chef des milices du Bien) n’est pas un robot (mot russe qui signifie travail) mais un être intelligent et sentant. Cette part humaine va non seulement le sauver mais lui faire réussir sa mission fort compromise ! Michel terrassera le diable en la personne du traître Ogareff, adjoint des milices musulmanes du mal, il sera promu par son Père le tsar, reconnu comme un pilier de la défense de son régime. Jules Verne avait appelé son fils Michel et son bateau le Saint-Michel, c’est dire si ce prénom lui tenait symboliquement à cœur.

C’est donc ce héros sans peur et sans reproche, flanqué de l’implacable et douce Antigone qu’il a cueillie en voyage, dans un décor de vastes plaines et de montagnes terrifiantes où règnent les ours et les orages, les marais infestés de diptères et les fleuves aux flots tumultueux chargés de glaçons, qui séduit les jeunes garçons (et peut-être aujourd’hui les très jeunes filles). Avec la fantaisie du duo Dupont que sont les journalistes Alcide Jolivet et Harry Blount, le courageux bon vivant et le flegmatique et obstiné.

Jules Verne, Michel Strogoff, 1876, Livre de poche 1974, 499 pages, €6.10

Jules Verne, Voyages extraordinaires : Michel Strogoff et autres romans (Le tour du monde en 80 jours, Les tribulations d’un Chinois en Chine, Le château des Carpathes), Gallimard Pléiade 2017 édition Jean-Luc Steinmetz, 1249 pages, €59.00 

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Soixantuitards attardés

Le cinquantenaire du mouvement de mai 1968 sonne un peu comme l’anniversaire de l’armistice de 1918 : le « plus jamais ça » moral après la lutte s’est perdu dans le mouvement de l’histoire et de la société. Ceux qui sont nés en 2000 (et ont 18 ans cette année) n’ont plus grand-chose à voir avec ceux nés en 1950 (qui eurent 18 ans en 1968). Cinquante ans, ce sont quasi deux générations, puisque l’âge au premier enfant a oscillé autour de 25 ans avant de se fixer autour de 27 ans aujourd’hui. Entre les soixantuitards et les milléniums, la « génération Mitterrand » (née en 1981) a eu 18 ans sous Jospin.

Les soixantuitards se sont confits en marxisme, cette nouvelle religion du siècle à laquelle les ont convertis Jean-Paul Sartre, Louis Aragon, Albert Soboul, Louis Althusser, Etienne Balibar, Henri Lefebvre, Alain Lipietz, Marguerite Duras, Jean Ferrat et d’autres.

Dans les années soixante-dix, je me souviens, sans référence au grand-père Marx – en histoire, en économie, en politique, en sociologie, en droit, en art – point de salut ! Je n’ai dépassé la moyenne en cours d’histoire de Première que lorsque, par pure démagogie, j’ai cité une phrase du grand Karl apprise exprès par cœur en devoir sur table. C’est dire si le monde enseignant était déjà ce monde enfeignant de la pensée à la mode. Se contenter de dire non, est-ce penser ?

Ceux qui ont eu 18 ans en 68 ont voté Mitterrand à leur maturité trentenaire en 1981. C’est-à-dire qu’ils ont choisi la régression économique et les œillères de la pensée :

  • ils n’ont pas su voir monter la mondialisation mais ont pleuré de misérabilisme sur le pauvre tiers-monde ;
  • ils n’ont pas su voir monter la globalisation mais se sont arc-bouté sur les « zacquis » syndicaux sans aucune marge de manœuvre, laissant monter un chômage aussi indécent que pure exception française ;
  • ils n’ont pas su voir monter l’islam radical dans les banlieues, déniant à tout prix qu’il y ait un quelconque « racisme » dans le texte littéral du Coran, ou « excusant » les incivilités au nom du paupérisme ;
  • ils n’ont pas vu la montée du Front national, l’attisant même par machiavélisme politicien à courte vue, jusqu’à ce jour fatal d’avril 2002 où le champion socialiste Jospin s’est trouvé éjecté su second tour des présidentielles…

C’est dire si cette génération (à peu près la mienne), a échoué sur toute la ligne ! Archaïque, moraliste, nombriliste, qu’a-t-elle fait pour le bien des Français et du monde en cinquante ans ? Rejetant « le Système » et se moquant des « bourgeois », elle a investi les pouvoirs et est devenue bourgeoise – tout en gardant le prétexte révolutionnaire comme idéologie. D’où leur qualificatif, pas si faux malgré les dénégations intéressées des sociologues « critiques » (qui en sont), de « bourgeois bohèmes » – en abrégé bobos.

La suivante, née sous Mitterrand comme le veau sous la mère, devait être celle du socialisme réalisé, la « libération » (titre d’un journal bien connu) devant réaliser l’humanité (titre d’un autre journal plus ancien). Mais l’épanouissement s’est fait attendre entre préjugés idéologiques sur le monde, hantise névrotique de « l’inégalité » (pour les autres), et peur panique d’accommoder ses Grands principes de Morale Universelle aux réalités concrètes (chômage, banlieues, islam radical) comme aux valeurs des autres civilisations sur la planète (la Chine, l’Inde, la Russie…). Malgré les cinq ans de Lionel Jospin et les « mesures » sociales :

  • jamais le système scolaire n’a été si méprisant pour les plus lents des jeunes Français, si inégalitaire dans ses résultats éducatifs, si inefficace dans l’apprentissage des savoirs ;
  • jamais l’emploi n’a été aussi difficile à trouver, enserré dans le carcan des normes accumulées et des syndicats en surenchère ;
  • jamais la population d’origine musulmane tentée par le rigorisme n’a été aussi forte dans toute l’Europe.

Le rêve d’intégration par l’école a fait pfuit ! L’optimisme républicain de l’égalité des chances a fait prout ! La vertu citoyenne des élections a fait boum !

Car que constate la génération née avec le siècle ? Que les politiciens sont pour la plupart des pourris, que les grands discours généreux masquent presque toujours des intérêts particuliers ou de gros mensonges les yeux dans les yeux, que « le droit du travail » est surtout celui de ne pas en avoir, que les racistes sont toujours les Blancs, mâles et éduqués, jamais les autres.

D’où le grand balayage 2017 qui a vu exploser le parti socialiste des soixantuitards comme les vieux caciques à droite de la politique à l’ancienne, à l’exception du Mélenchon. Mais il ne perd rien pour attendre, tant son refus d’appeler à voter contre Le Pen, ses palinodies sur l’islam qui ne serait pas si radical que cela et son culte à Chavez au Venezuela lui aliènent tous les gens raisonnables de la génération désormais majeure.

Cette descendance qui émerge et que j’observe avec bonheur parmi les miens est plus pragmatique que théorique ; elle se méfie de tout ce qui commence par « grand » (grands principes, grande bibliothèque, grand plan de lutte, grands travaux, grand Paris, etc.). Les socialistes ont trop abusé le populo avec leur « grande majorité » et leurs « grands projets sociaux » que l’on ne peut qu’en rigoler aujourd’hui.

Ce qui compte n’est plus « le collectif » mais l’individuel ; et c’est bien la contradiction soixantuitarde d’avoir voué un culte au « social » tout en accordant des « droits » aux individus des minorités particulières. Désormais, ce sont les initiatives à la base, personnelles, locales, entrepreneuriales qui comptent.

Cette génération n’attend de l’Etat que la sécurité (armée et police, santé et retraite), surtout rien d’autre. L’éducation se fait dans la famille ou en écoles privées, la formation adulte à la carte. L’emploi se crée en microentreprise ou en start up, ou encore à l’étranger ; la fonction publique ne fait plus recette (sauf comme militaire ou scientifique).

Ils veulent de l’ordre et pas de l’anarchie, un retour à une certaine morale mais adaptée aux individus, un réalisme économique à la fois libéral (initiatives) et protecteur (respect des brevets, anti-dumping, anti-monopoles), un retour à l’Etat-arbitre plutôt qu’à l’Etat-providence.

Oui, mai 1968 a jeté ses dernières braises dans la campagne présidentielle gagnée (et surtout perdue) par qui l’on sait. Passons à autre chose.

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Jean Raspail, Qui se souvient des hommes

Après Le camp des saints, Le jeu du roi Moi Antoine de Tounens, Jean Raspail poursuit au début des années 1980, livre après livre, son chapelet de désespérance. Dans Qui se souvient des hommes, il s’est attaqué au cœur du mythe qui le hantait depuis plusieurs livres : l’épopée des confins d’Amérique où l’un des peuples restés les plus primitifs meurt lentement au milieu de ces rocs inhospitaliers battus par l’océan.

Le thème est original : qui s’intéressait encore aux Fuégiens ? Le livre est enlevé, le présent venant s’intercaler en courts chapitres entre les diverses époques du passé. Le style est alerte et captive, Raspail sait raconter des histoires.

Mais ce qui me gêne est ce ton désabusé, l’atmosphère morbide dans laquelle l’auteur se complaît, livre après livre, ici chapitre après chapitre. No future. D’après lui, le peuple blanc est porteur de mort : les marins apportent la vérole, les guerriers le pillage, les marchands l’exploitation, les prêtres le déracinement. Le symbole du Blanc n’est-il pas un cadavre torturé cloué sur une croix ? Il l’emporte avec lui partout où il va et le plante sur les terres qu’il veut s’approprier. Au nom de Dieu, nom de Dieu ! Ces Indiens nus du bout du monde l’appellent d’ailleurs « le mort-mort » et Jean Raspail le rapporte avec délectation.

Que la foule soit de facto imbécile, que la bourgeoisie du 19ème ait été suffisante et mesquine, que les marins se soient montrés grossiers et violeurs, que les Chrétiens soient des prédateurs déguisés en agneaux – nous l’accordons à l’auteur volontiers. Mais ils ont la volonté de vivre ; leur puissance n’en est que la manifestation. Peut-on en dire autant des Indiens de la Terre de feu ? En pessimiste réaliste, l’auteur n’en fait heureusement pas de « bons sauvages » : ils les décrits comme laids, lents, stupides, puants, de vraies brutes. Avec de moins en moins la volonté de survivre.

Où donc ce pessimisme radical sur la nature humaine peut-il mener ? Vers quelle impasse philosophique ou littéraire ? A prendre ce qu’il dit à la lettre, Raspail devrait bientôt se supprimer (aux dernières nouvelles, bien que né en 1925, il est toujours vivant) – qu’est-ce donc qui le rattache encore à la vie ? D’ailleurs, après avoir décrit le sort du peuple le plus déshérité dans le coin le plus sauvage, subissant le climat le plus rude de la terre – comment pourrait-il aller encore plus loin ? Voici trois romans qu’il nous en parle, peut-il se renouveler ?

Peindre la noirceur et l’angoisse n’est utile que comme homéopathie : soigner le mal par le mal. Décrire plus malheureux que soi, la quintessence de tous les malheurs, doit offrir ce coup de talon qui fait rebondir vers la surface. Sans rayon de lumière, l’auteur n’est que morbide. Chez le pourtant catholique Raspail, cherchons espoir désespérément !

Qui se souvient des hommes a reçu le Prix Chateaubriand (1986), le prix Charles Oulmont 1987 et le prix du Livre Inter (1987). C’est dire s’il se lit aisément, n’était sa noirceur.

Jean Raspail, Qui se souvient des hommes, 1986, Robert Laffont, 285 pages, €8.00

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Jules Verne, Le tour du monde en quatre-vingt jours

Histoire d’un pari, fou et réaliste comme tous les paris, qui fait effectuer le tour du monde au siècle industriel à un riche excentrique évidemment britannique. Quittant l’Europe, passant par le canal de Suez, traversant jusqu’en Inde, puis vers la Chine et le Japon, embarquant pour les Etats-Unis où prendre le train transpacifique, enfin passer l’Atlantique pour revenir à Londres via Liverpool. Ce gros succès de librairie en son temps n’est pas, pour moi, le meilleur de Jules Verne car il laisse peu de place à l’imagination. Mais j’admire son mécanisme horloger et ses personnages de caricature.

Phileas Fogg, Anglais et probablement ancien marin, ayant de la fortune sans qu’on sache (volontairement) d’où elle provient, mène une existence réglée comme un automate. Il est l’incarnation du capitalisme industriel rythmé par la pendule, aussi froid et impersonnel que l’efficacité le requiert. Mais l’aspect oublié du système est le pari. Chacun croit savoir que « le » capitalisme ne concerne que l’économie et le souci d’efficience maximale – or la dimension du jeu est cruciale pour faire tenir le mouvement. La simple administration des choses – comptable, automatique, équilibrée – n’est pas du capitalisme mais une sorte de Plan à la soviétique qui finit par s’user et gripper. L’expansion, le progrès, le renouvellement perpétuel par la quête du toujours autre est l’autre face – aventureuse, risquée, concurrentielle – du capitalisme. Phileas Fogg, au prénom de géographe d’Athènes au Ve siècle avant et au nom de brouillard londonien en est le symbole. Bien qu’immobile dans ses habitudes de vie dans la cité, il joue au whist à son club et n’hésite pas à sauter sur l’occasion d’un pari : faire le tour du monde en 80 jours.

Pari raisonné qui tient en même temps la folie du jeu et la logique de la raison, il est le ressort même du capitalisme. Car le décollage des transports en cette seconde moitié du XIXe siècle dans le monde, organisé par l’empire anglais pour une grande part, permet de tenter l’aventure. Il ne s’agit pas de record mais de jeu, pas de battre les autres mais de prouver que c’est faisable. Malgré la programmation des horaires des chemins de fer et des paquebots, les aléas sont toujours possibles – et ils seront nombreux. Malgré cela, la volonté compte, et l’habileté à rattraper le temps perdu est un aiguillon excitant du pari. Car il s’agit de courber l’espace dans le temps, pour anticiper Einstein.

Pour cela, la formidable énergie de la vapeur canalise les forces naturelles du charbon et du bois, tandis que la voile vient en complément, tout comme la force animale de l’éléphant en Inde. Le pari est un signe d’optimisme sur le savoir, sur la technique, sur l’ingéniosité des voyageurs. Son expression même est la bourse, c’est-à-dire le jeu risqué et raisonné sur l’avenir que l’on appelle spéculation. Le mot vient de speculum, le miroir, ce qui veut dire que l’on plonge en soi pour supputer des chances de gagner et de perdre. Pour l’automate, l’imprévu n’existe pas ; pour l’intelligence, l’automatisme ne suffit pas. De là cette lutte très humaine avec les forces de la nature que sont les tempêtes, la neige, le vent contraire, mais aussi les brahmanes fanatiques, les coutumes barbares, l’attaque des Sioux, les volontés contraires – et le soupçon de culpabilité pour un vol à la Banque d’Angleterre qui suivra Phileas Fogg jusqu’au dernier moment. En ce sens, le détective Fix est une idée fixe ; il veut mettre immobile le voyageur, en prison le joueur, arrêter pour vol son envol. Il est le saboteur d’Icare.

Un autre perturbateur est le valet Passepartout, Français donc courageux et généreux selon la typologie du temps, mais aussi léger et trop bavard. C’est Passepartout, ce trublion, qui va retarder sans cesse son maître : entrant dans une pagode avec ses chaussures, incitant à sauver l’épouse du rajah mort promise au bûcher, se laissant enivrer par Fix dans un bouge de Hong Kong, ne révélant rien de l’identité de l’inspecteur de police. Il se rattrapera parce qu’il est débrouillard, passe-partout, l’antithèse de son maître brouillard, Fogg. Cette dualité donne son mouvement à l’aventure car où serait le sel du hasard si tout était programmé ? Jusqu’au dernier instant, jusqu’à la dernière minute même au Reform Club, le lecteur ne saura pas si le pari est gagné. Un « coup de théâtre » assurera la bonne fin, mais il n’est qu’un automatisme des astres, une autre force naturelle avec laquelle compter.

Avancer, vivre, signifie lutter contre les forces d’entropie qui sont la mort des organismes. Le voyage exige des combustions : celle du charbon pour les machines jusqu’au bois des ponts et des intérieurs sur le dernier bateau qui a épuisé son charbon, celle du sucre pour l’éléphant, celle des bank-notes pour venir à bout des mauvaises volontés ou des défaillances techniques, celle de l’énergie individuelle pour supporter les hauts et les bas de la situation. Jouer est donc à la fois une innocence comme celle de l’enfant qui s’essaie, un agencement rationnel des choses et des moyens pour parvenir à son but, enfin une occasion de gagner ou de perdre qui maintient la volonté en haleine. Pour Phileas Fogg, le jeu s’arrête après la révolution. Le tour du monde étant fait, ne reste à explorer, à faire le pari et à gagner que cet autre monde qu’est l’amour. La belle Aouda sauvée des flammes indiennes sera cette compagne d’une nouvelle aventure.

Jules Verne, Le tour du monde en quatre-vingt jours, 1873, Livre de poche jeunesse 2014, 256 pages, €5.50 e-book format Kindle €0.99 

Jules Verne, Voyages extraordinaires : Michel Strogoff et autres romans (Le tour du monde en 80 jours, Les tribulations d’un Chinois en Chine, Le château des Carpathes), Gallimard Pléiade 2017 édition Jean-Luc Steinmetz, 1249 pages, €59.00 

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Lupano et Cauuet, Les vieux fourneaux 1

Une bande dessinée originale, plusieurs fois primée avec raison et qui met en scène des vieux – ceux de la génération 68 qui ont voulu soit refaire le monde, soit le conquérir. D’où ce cri du cœur des auteurs : « Vous êtes la pire génération de l’humanité ! ».

Ce n’est pas faux. Aussi bien les « révolutionnaires » qui se saoulaient de paroles (de la génération Mao) et que les affairistes qui se remplissaient les poches (de la génération Tapie-Mitterrand) ont façonné le monde actuel. « Vous avez épuisé les ressources, bouffé tous les poissons ! » Au nom du Progrès, marxisme et capitalisme confondus.

Trois vieillards de plus de 75 ans se réunissent à la mort de l’épouse de l’un d’entre eux, Lucette, restée « au pays » pour travailler dans l’usine de médicaments de la multinationale Garan-Servier. Le premier a été foutu dehors pour avoir cassé volontairement une machine lorsqu’il avait 20 ans, le second a travaillé plus que quarante ans comme manutentionnaire et syndicaliste dans l’usine, sa femme Lucette à la comptabilité. La réunion a lieu pour la crémation de Lucette.

Elle avait plaqué l’usine pour monter un théâtre de marionnettes itinérant dans une vieille camionnette Peugeot rouge et sa petite-fille, qui lui ressemble, a tout plaqué dans la communication à Paris pour venir se mettre au vert, un polichinelle de père inconnu dans le tiroir. Mais le notaire, fils de l’ancien, a une lettre destinée au veuf. Lucette lui avoue une liaison avec le Garan-Servier, patron de l’usine, quarante ans auparavant. Elle a eu le choix de tout quitter pour épouser la fortune, ou rester fidèle à son amour de jeunesse. Le choix fut vite fait – au rebours du narcissisme égoïste de la génération d’aujourd’hui.

Car les vioques ont quand même des leçons à donner aux petits jeunes. Les auteurs font cela avec humour, mêlant passé et présent, rêves éternels et bouleversements du monde. Les trois vieux se souviennent qu’ils jouaient aux pirates enfants, dans un grand arbre détruit par la construction de l’usine. Ils poursuivent leur piraterie dans l’existence, l’un trublion syndicaliste durant la vie active, l’autre faiseur d’événement à la retraite pour « Ni yeux ni maître ».

Mais le sang du vieux veuf ne fait qu’un tour : il empoigne son fusil, saute dans sa 206 et file vers l’Italie, où l’ancêtre Garan-Servier coule dans une villa son Alzheimer à éclipse. Il veut se venger. Les deux autres et la petite-fille, enceinte jusqu’aux yeux, sautent dans la camionnette rouge pour ramener pépé à la raison avant qu’il passe le reste de sa vie en tôle. Je ne vous raconte pas le reste.

Sauf que c’est prenant, humain, et avec l’ironie nécessaire. Comme il s’agit du premier tome d’une série, le lecteur qui parvient à la fin de ce volume se doutera de la suite. Elle ouvre tant de perspectives…

C’est bien dessiné, bien raconté, les voitures font Vrrroooââârrrr ! et IiiiiiIIIIIiiii ! comme dans Gaston Lagaffe, la pompe à essence Tululuuut ! comme en vrai, et la conversation fait des bulles comme il se doit. J’aime toujours regarder les détails des scènes panoramique, les gens sont caricaturés à loisir et c’est le luxe de la bande dessinée de flâner ainsi dans une case en attendant la suivante sans s’y précipiter.

Un vrai bon album pour toutes les générations, qu’on se le dise !

Wilfrid Lupano (scénario) et Paul Cauuet (dessins et couleurs), Les vieux fourneaux – 1 Ceux qui restent, Dargaud Belelux 2015, 56 pages, €11.99

4 tomes sont parus : le 2, le 3, le 4

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Pierre Ménat, Attendre encore

Un premier roman agréable et cultivé, bien écrit et édité superbement dans une typographie lisible. La couverture, au grain mat, est sensuelle au toucher, ce qui ajoute au plaisir de lecture.

L’histoire se passe dans le milieu diplomatique que connait bien l’auteur. Elle mêle une intrigue politico-mafieuse aux souvenirs de stages de l’ENA pour parvenir à la Carrière, et divague parfois dans la philosophie à la manière de Voltaire. Le style s’en ressent, ces quelques pages grimpant au jargon sans que cela fasse avancer l’intrigue. Ce sont les défauts d’un premier roman. J’ai noté une contrevérité p.283 à propos de la volonté de puissance de Nietzsche : l’auteur écrit « cette volonté crée des pulsions pouvant modifier le cours d’une vie ». Que non pas ! Cette « volonté » n’a rien de volontaire, elle est l’expression irrésistible de l’instinct vital… dont les pulsions sont la résultante au niveau instinctif, mais également les passions au niveau affectif et les idées ou même « la science » (la volonté de savoir) au niveau intellectuel. Ces digressions savantes, mal intégrée dans le récit, sont heureusement rares.

L’auteur coupe l’amour en quatre dans une typologie peu convaincante mais imagine une conscience après la mort fort réjouissante et originale. Sauf qu’il oublie la conquête du feu dans les étapes de l’humain, qu’il voit les peuples paléolithiques en « villages » (alors qu’ils nomadisaient sous tente ou sous grottes) et ignore la démographie comme fléau de notre monde contemporain : ce n’est pas mince, en une génération la population mondiale a doublé !

Pour le romanesque, un ambassadeur du Luxembourg en Roumanie se fait piéger par une journaliste d’investigation locale sur les ordres du chef des services secrets attachés au président, afin de compromettre l’ancien chef de la sécurité intérieure au temps du communisme reconverti dans les affaires lucratives (et un brin mafieuses). Tout le monde manipule tout le monde, ce qui est fort gai.

Le complot est bien monté, faisant appel aux dernières trouvailles de la finance – mais fondé sur cette indémodable technique de la pyramide de Ponzi dont Bernard Madoff usa avec profit. L’ambassadeur est doté d’une épouse intelligente et morale, ce qui fait que le piège échoue dans la déconfiture – non sans galipettes sexuelles de l’ordre de la pulsion que le lecteur a du mal à placer dans les cases des quatre types de l’amour.

Le temps se passe en attente, d’où le titre du livre, doté d’un « avant-propos » peu engageant qu’il aurait mieux valu mettre à la fin. Il ne fait que quelques pages que le lecteur peut sauter sans peine pour entrer dans le vif du sujet. Durant les attentes, comme chez le coiffeur, la conversation avec un autre ambassadeur devenu ami (mais qui ne dit rien de lui…) égrène les anecdotes et souvenirs d’une existence de haut-fonctionnaire diplomatique, énarque à titre étranger. La Guinée de Sékou Touré est un morceau d’anthologie, tout comme les démêlés avec « le ministre » du stagiaire de préfecture en l’absence de son patron. Les polissonneries avec le beau sexe ne manquent pas non plus avant mariage (et plusieurs fois après).

Une façon romanesque de dire que le monde diplomatique est tissé d’attente (durée) et d’attentes (espérances), plus que le reste peut-être, manière aussi de distiller des conseils aux impétrants à propos des usages, visites et tutoiement. Et surtout à cette attente particulière qu’est l’euphémisme, le relativisme et la prudence : ainsi, pourquoi appeler Carville le très reconnaissable Deauville, à propos duquel l’auteur n’écrit rien de compromettant ? Comme me disait jadis Monsieur Le Blanc, ambassadeur de France en Haute-Volta, la diplomatie est une seconde peau qui vous recouvre à vie.

Pierre Ménat, Attendre encore, 2017, Les éditions du Panthéon, 293 pages, €20.90, e-book format Kindle, €12.99

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

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Olivier Gérard, Sanglots la nuit

Le livre est un scénario qui conte l’histoire d’une rencontre sexuelle entre deux jeunes hommes chacun en couple et père de famille, sur fond d’une France décomposée et du conflit israélo-palestinien.

Le romanesque est composé d’une histoire, de caractères et d’un style. L’histoire, ici, se tient et captive après des débuts poussifs desservis par une typographie bizarre, maniaque des sauts de ligne sans raison. Ce n’est pas avant la p.101, juste après le chapitre XII de baise torride entre les deux hommes, que l’histoire embraye enfin. Elle roule désormais sur les rails comme un thriller, avec le style direct adapté, sans fioriture ni impressions. Comme si « l’explosion » des sexes avait libéré une énergie jusqu’ici renfermée, confite en bienséance. La scène de sexe est plus cinématographique qu’évocatrice, ce ne sont que caresses palmaires, léchage de téton, baiser mouillé, duel de pénis tendus, sans rien laisser à l’imagination.

Les personnages sont sans caractère, à peine esquissés par ce qu’ils ont vécu, sans approfondir leur psychologie le moins du monde. Ce pourquoi les 100 premières pages sont lourdes, à la limite du glauque, portraiturant de parfaits losers. Tous portent des prénoms improbables en melting potes dits « Français », inextricablement pris dans les filets du mélange intercontinental à la mode : Abram (qui fait juif mais est espagnol), Asso (qui fait Star trek mais serait japonais), Manassa (qui serait la fille aînée du prophète Youssef)… La première phrase que rencontre lecteur est « Sale Français de merde ! » : un Karim vole sous les yeux de son propriétaire trop lâche, le vélo d’occasion que le loser vient d’acheter sur ses maigres économies. Il ne fera rien, laissant faire dans le laisser-aller d’époque qui permet toutes les audaces aux malfrats et autres jaloux venus d’ici ou d’ailleurs. La scène se passe dans la vieille ville de Perpignan, perdue pour la cité avec ses maisons abandonnées et ses squats où Arabes et Gitans se disputent le trafic de drogue et de corps. Cette France en décomposition et ces hommes en pleine possession de leur jeunesse qui n’en font rien ne font pas envie.

Seules les femmes ont le dynamisme exigé d’une société qui mute vers la liberté protestante où chacun fait son propre salut, sur l’exemple anglo-saxon d’une société libérale. Marthe, la compagne d’Abram, prend une revanche sur sa mère qui n’avait pas pu accepter, sur ordre de son mari, la proposition d’être styliste dans une maison de couture. Elle crée sa propre filiale d’un groupe qui se développe et déménage hors du mouroir urbain près de la mer, vers Leucate. Abram, au contraire, la trentaine venue, n’a jamais réalisé ce pour quoi il pouvait être fait. Il ne désire rien, il vivote au jour le jour malgré sa carrure et ses capacités. Dernier d’une fratrie destinée par atavisme familial au commerce, il choisit les beaux-arts ; mais il ne travaille pas à créer, seulement dans un vague boulot « social », dans un « local » communautaire où l’on accueille n’importe qui (sauf les femmes, semble-t-il, dans cette ville du sud machiste et devenue à demi-arabe). Quand Marthe lui a trouvé une réalisation de fresque pour une nouvelle boite qui s’ouvre sur la côte, Abram ne trouve rien de mieux que de se faire circonvenir par la gamine de 14 ans de son riche patron et conduire sans permis la voiture enfermée dans le garage pour l’emmener à la ville parce qu’elle se serait soi-disant fait une entorse. Elle voulait en fait baiser avec « Lofti », encore un prénom qui en dit long sur le mélange égalitariste. Abram sera bien sûr accusé devant le juge de détournement de mineure et de harcèlement à caractère sexuel. Quel con ! Le lecteur à ce moment a grande envie de lui foutre un bon coup de pied au cul. Surtout qu’il apprendra que « Manassa » n’est pas sa fille mais probablement celle du commissaire de police qui les loge dans l’immeuble désert qu’il occupe dans la vieille ville – et il ne voudra pas suivre Marthe qui lui propose pourtant de travailler à dessiner la collection pour hommes.

Même scénario déprimant côté Asso. Orphelin de mère, père décapité par un chris-craft en nageant, adopté par un chef d’entreprise qui l’élève comme son fils, il se rebelle à 18 ans (pourquoi ? le père adoptif est-il pédé ?). Il part faire la route en Inde où il rencontre une fille exubérante et pleine d’idées qui le sort de son marasme personnel. Il l’engrosse aussi sec et les deux vont établir une boutique d’objets indiens à Saint-Dié dans les Vosges avant que Sandra ne décide que ses origines juives valent de faire l’alya. Et le couple va s’installer en Israël sans qu’Asso ait manifestement quoi que ce soit à objecter. Le gamin, Conrad, grandit là et sa mère l’appelle Gaï, autre façon de se l’approprier. Pris dans une obscure affaire de terrorisme dont je vous laisse le suspense, Asso doit quitter le pays et se cacher, poursuivi par toutes les polices, d’où son arrivée à Perpignan où il squatte et se drogue. C’est là qu’Abram, « bon Samaritain » (hum !) le trouve dans la rue, le porte dans une maison abandonnée, le déshabille et le douche avant de lui apporter régulièrement à manger. Le jour où il voit faire du yoga nu et bander, il en devient raide dingue, sans qu’aucun symptôme d’une attirance pour son propre sexe n’ait jamais été évoquée.

En bref, et pour ne pas dépuceler trop l’histoire, Asso comme Abram, ces deux jeunes paumés de la société contemporaine, ballottés par la vie sans aucune volonté de s’accrocher à quoi que ce soit, ont l’idée de se retrouver. Chacun aura perdu son enfant, Abram parce que ce n’est pas le sien, Asso parce que l’adolescent de désormais 14 ans a choisi l’intégrisme juif et qu’il va probablement être tué dans un « accident de moto » fomenté par le sabotage d’une vis de frein du trop complaisant « arabe israélien » Daoud. Fuyant une France décomposée et une Palestine en guerre civile, les compères se retrouvent en une Istanbul gentillette aux commerçants affables envers celui qui porte un prénom juif et l’autre qui revient d’Israël, ce qui paraît peu vraisemblable dans la Turquie identitaire d’Erdogan ! Tout paraît décalé, d’ailleurs, comme projeté des années 1970 aux années 2000 : des squats communautaires de Perpignan aux routards vers l’Inde (plus très à la mode), de la rébellion passive des garçons envers « le Système » (désormais lequel ?) jusqu’à cette Istanbul (idéale) à mi-chemin… On n’y croit pas vraiment.

Reste une histoire de coup de foudre épidermique entre paumés emplis d’hormones et une poursuite haletante pour retrouver un fils adolescent dans un pays au bord du fascisme. Ce livre est plus un scénario, voire un synopsis, qu’un véritable « roman ». Car il ne s’agit pas d’amour mais de pur sexe et aucun portrait psychologique ne viendra hanter le lecteur une fois le livre refermé. Ecrit par un cinéaste plus que par un romancier, avec ce détachement de style qui n’appelle pas la tendresse, il se laisse lire si l’on passe les cent pages introductives mal montées.

Olivier Gérard, Sanglots la nuit, 2017, Editions Auteurs d’aujourd’hui ED2A, 242 pages, €21.00

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

Une autre chronique sur le livre

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Christian Signol, Antonin paysan du Causse

Une biographie romancée d’un homme de la France d’avant, écrite au galop, en réunissant tout le savoir des petits-enfants nés après la dernière guerre sur les grands-parents qui ont vu leur univers brisés par la Grande guerre de 14-18 que certains présidents ont aimé bien légèrement « célébrer ».

Antonin est né à la terre et a vécu comme au Moyen-âge, sans eau courante ni électricité, sans acheter quoi que ce soit à la ville qu’il n’ait vendu des poules ou des fromages en contrepartie. Le Causse est une région pauvre où la terre est aride et le plateau calcaire trop empierré. Depuis des millénaires, des générations ont arraché leur pitance aux cailloux, élevant des chèvres et des volailles, chassant le lièvre roux ou la bécasse.

Mais, hors les rois et les impôts, ils étaient heureux. Ils ne connaissaient que leur paysage, ses odeurs et ses lumières ; que les gens du pays avec lesquels ils avaient été élevés, se bagarraient, jouaient, flirtaient et se mariaient ; que la culture commune des histoires aux veillées, des courses de Pâques et des feux de Saint-Jean ; que la morale sévère du curé pour empêcher de se caresser de trop près. L’enfant grandissait entre ses parents et ils étaient doux avec lui, le regardant grandir et l’éduquant au travail. Les bêtes venaient lécher les mains et donnaient du lait nourrissant. Le bois ne manquait pas pour se chauffer l’hiver et cuire la soupe tous les jours, non plus que la paille pour les chèvres et les brebis, ni la vigne pour faire le vin qui durait toute l’année.

C’est tout ce monde, que la plupart de nos grands-parents ont connu, qui s’est écroulé en 1914, lorsque des citadins vaniteux ont décidé « la guerre » pour le prestige ou pour venger l’orgueil blessé. La saignée de 14-18 a surtout marqué les campagnes parce que les citadins étaient soit planqués, soit trop malingres pour se battre. Elle a enlevé des bras aux fermes, qui n’ont pu alors que péricliter, incitant les vieux à se réfugier au bourg chez leur descendance, et celle-ci vendre les fermes, les bergeries et les terres aux bourgeois venus s’encampagner le week-end.

Antonin est revenu blessé de la guerre de 14, inapte au travail comme avant. Il a vu son père mourir, puis sa mère décliner. Il a rompu la promesse de la marier qu’il avait faite à 15 ans à Armandine, la fille qu’il avait dans le sang. Il a vu le maire se mécaniser, puis restaurer des vieux bâtiments pour les louer aux citadins, les derniers natifs partir, trop vieux pour subsister, ses terres mêmes êtres expropriées pour faire passer une route reliant le hameau à la Nationale 20. Même si quelques écolos, après 68, ont émis l’espoir de venir installer « un atelier de tissage » comme ce fut la mode un temps, ou « élever des chèvres », le temps immémorial est bel et bien révolu.

L’électricité, la télé, désormais Internet, interdisent d’en revenir à la vie traditionnelle centrée sur l’agriculture, l’élevage et l’autarcie. Sauf si un cataclysme économique, social, politique ou écologique devait remettre les compteurs à zéro.

Antonin est attachant enfant, lorsqu’il jouit des parfums et des histoires ; il est émouvant, adolescent sans le savoir (on passait alors directement de l’enfance à l’âge d’homme), lorsqu’il serre d’un peu trop près la fille avec qui il veut faire sa vie et qu’une commère le dénonce, le curé venant chez ses parents faire la morale ; il est touchant, adulte, lorsqu’il voit les horreurs de la guerre et, pire peut-être, les ravages qu’elle fit dans la façon de vivre au village. Il se marie tardivement mais sa femme meurt en couche et l’enfant qu’elle porte avec ; il aide la Résistance par rébellion native contre tous ceux qui veulent imposer de loin leur loi.

Mais il ne peut rien contre le destin qui fait de lui un vestige, un solitaire et une fin de race.

Christian Signol recycle dans ce roman maintes publications sur le terroir, en plus des souvenirs familiaux qu’il a pu recueillir. Il écrit clair, direct, avec quelques émotions face à la nature, aux plantes, aux bêtes et aux gens. Comme ce petit garçon blond de la ville qui prend la main du vieux pour qu’il lui fasse caresser la chèvre Mélanie ou qu’il lui explique pourquoi les herbes et comment le vin. Juste le temps d’un bref été. Comme un remords de n’avoir jamais pu engendrer.

Elle est là, la France profonde, ultra-périphérique puisqu’elle disparaît peu à peu avec ceux nés dans l’avant-siècle qui précède le nôtre, comme l’a montré Jean-Pierre Le Goff. Il ne faut pas les oublier parce qu’ils nous ont faits et « je crois que pour pousser haut, les arbres, comme les hommes, ont besoin de racines profondes et vigoureuses. C’est seulement si l’on sait cela que l’on a des chances de résister aux tempêtes du temps » p.182. Pas de retour à la terre, mais une conscience de notre histoire multimillénaire.

Christian Signol, Antonin, paysan du Causse (1897-1974), 1986, Pocket 1987 réédité 2007, 183 pages, €5.95

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Macron fait signes

Pour la présentation de ses vœux « aux Françaises et aux Français », le président Emmanuel Macron multiplie les signes non verbaux.

Sur le fond du discours rien de neuf, et c’est tant mieux pour la démocratie car le projet a été défini et les citoyens ont voté, et c’est tant pis pour les vautours des médias qui ne savent plus que ressasser quand ils n’ont plus de « nouveauté » à croquer.

Rien de neuf sinon, contre la gauche démissionnaire et laxiste la référence à John Kennedy (demandez-vous ce que vous pouvez faire pour votre pays et pas seulement ce que votre pays peut faire pour vous), et contre la droite productiviste ou nationaliste la référence pour une première fois dans des vœux présidentiels aux « scientifiques » et aux « citoyens européens ».

Le discours était clair mais terne. Le regard franc, droit dans les yeux, avec peu de clignements et pas de mouvements attachés au prompteur. Le personnage était parfaitement centré sur l’écran, rien à sa droite et les drapeaux à sa gauche, près du cœur. Puisque le fond était neutre, je me suis surtout attaché au contexte non-verbal.

Le décor n’était pas le bureau de l’Elysée mais le petit salon d’angle à la table de marbre, un peu froide mais classique et solide. Pas de livres ni de bibelots mais une feuille manuscrite et un seul stylo à sa droite. Seulement deux plans de prise de vue : l’élargi et le rapproché. Tout cela donne le symbole de la rigueur et de la sobriété.

Sauf que – peut-être était-ce oublié ? – les montants de la croisée derrière la tête du président, en plan rapproché, rappelait furieusement la croix du Christ, celle que les laïcards intégristes ont fait retirer au monument breton à Jean-Paul II et que le Conseil d’Etat a jugé comme un robot juridique (l’IA pourrait remplacer le Conseil, fort inutile s’il s’agit de perroqueter le droit sans l’adapter – cela ferait d’utiles économies). Cette croisée était-elle du subliminal pour rassurer une France de culture catholique dans l’histoire ? Une Europe majoritairement chrétienne ? Un centre tout à fait démocrate-chrétien depuis la frange raisonnable des LR jusqu’aux radicaux de gauche ?

En plan large, n’apparaissait de la devise républicaine que la troisième partie, le mot « fraternité » – le mot le plus centriste peut-être puisque la liberté est à droite et l’égalité à gauche. Et c’était bien dans le ton du discours, sauf que le réalisateur a hésité deux ou trois secondes de trop à passer au plan large lorsque le président a commencé à en parler – une faute d’attention. Il n’est de même pas resté longtemps dessus, comme s’il fallait marteler le mot écrit avant d’en revenir au plan rapproché familier… où aucune émotion ne se lisait sur le visage présidentiel – donc, quel intérêt ?

A gauche du président, mais à droite de l’écran, au-dessus de la fille qui agitait ses bras pour les malentendants comme un ludion humoriste en soulignant les mots qui importent, deux drapeaux : le français au plus proche du chef de l’Etat, l’européen au même niveau mais à côté. Notez que le rouge du drapeau français était trois fois plus visible que le bleu, signe qu’Emmanuel Macron veut se montrer de centre gauche plutôt que de centre droit. Et sur le bleu nuit européen apparaissaient cinq étoiles seulement : référence au mouvement réformateur italien du Grillo ? ou plutôt cinq pays au cœur du renouveau possible de l’UE ? Peut-être Allemagne, France, Belgique, Pays-Bas, Italie ?

Le président lui-même, vêtu de chic, n’avait la cravate ni bleue (comme à droite), ni rouge (comme à gauche) mais sur le même ton que le costume, ce gris-bleu anthracite qui fait sérieux et furieusement affaires. Il ne portait pas de montre pour que les niais ne glosent pas sur la marque et le prix, mais un anneau à l’annulaire de chacune des mains – donc ET droite ET gauche. A moins qu’il ne soit marié deux fois… l’une avec sa femme, l’autre avec la France ?

Il avait souvent les doigts joints pour l’union nationale, ou croisés pour la gauche et la droite ensemble, mais son corps était très peu en mouvement. Il n’était pas en marche mais installé, solennel, direct – jupitérien ? Il ne tonnait pas mais esquissait quelques gestes : le bras gauche étendu pour parler du travail, un mouvement des mains vers la droite pour évoquer le chômage. Et ces marques vers la droite ou vers la gauche sont revenues plusieurs fois selon ce qu’il disait.

Au total, il faisait sérieux mais pas tendu. Parlant peut-être trop lentement au début, avec des silences entre les mots assourdissants à l’écran, puis prenant assez vite un ton plus fluide, dégagé.

Qu’en retenir, sinon qu’il est lui-même et qu’il appuie ? Un peu trop à mon goût, mais le populaire a besoin qu’on insiste. Roland Barthes avait noté en 1955 combien la redondance était le propre du petit-bourgeois et combien le catch, parce qu’il appuyait les prises, avait la faveur du public. La génération électronique est peu capable d’attention et il faut ponctuer, marteler, répéter – tous les profs le savent bien.

Donc des vœux pour tous, égrenés dans la droite ligne d’un centrisme de gauche. Comme tous les citoyens éclairés, nous les mesurerons aux faits.

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Sylvain Forge, Tension extrême

Le prix du Quai des Orfèvres 2018, dont il faut rappeler qu’il est décerné par un jury de professionnels du monde policier à des manuscrits anonymes, va cette année à un polar futuriste. Ou plutôt déjà présent, mais avec l’accumulation encore inconnue des conséquences logiques du monde numérique et des interconnexions qui explosent chaque jour un peu plus sans que l’on en prenne conscience.

Deux hommes décèdent à Nantes, l’un dans sa voiture parce qu’il heurte une pile de pont et l’autre dans son appartement fermé de l’intérieur, et sans cause apparente. Ces deux hommes sont jumeaux et dirigeants d’une entreprise de technologie convoitée par les Américains ; ils ont tous deux une malformation cardiaque et portent des pacemakers. Sauf que ces prothèses très utiles sont désormais connectées afin que le médecin traitant puisse suivre en direct l’évolution du cas. Ce que les policiers de Nantes vont découvrir, est que les jumeaux sont morts au même moment, et que leur pacemaker en est la cause… Il ne s’agirait donc pas d’accident.

C’est le début d’une traque à rebondissements où le numérique affronte les humains, l’expertise informatique les méthodes traditionnelles. Je ne vous dirai pas qui va gagner, ni comment, mais l’auteur, expert en cybersécurité auprès des entreprises, en connait un rayon sur les failles des systèmes. C’est que le matériel a été conçu il y a quelques années, avant que la prolifération de l’informatique ne fasse des objets connectés de véritables bombes en puissance.

Nous entrons dans un autre monde… Et sans aucune expérience. Les machines prennent la main, puisqu’on leur donne, et la machine est, comme la langue depuis Esope, la meilleure et la pire des choses. Ce qui est utile peut servir au mal, ce qui est divertissement peut aboutir au chantage, ce qui est mémoire permet de faire pression. Nous ignorons être environnés d’appareils de plus en plus connectées au « réseau », du Smartphone à la machine à café, du pacemaker à l’étiquette du vêtement, de la carte bancaire à paiement sans contact à la carte de transport à puce… Et lorsque tout est mis dans le même « sac » par un hacker particulièrement habile à exploiter les failles de sécurité dues à la négligence ou à l’ignorance, il n’est pas loin d’être le maître du jeu, sinon du monde. Surtout si l’intelligence artificielle (IA) l’assiste !

Car payer en bitcoins des tueurs recrutés via le darknet est à la portée du premier venu passant quelque temps sur le sujet. Effacer ses traces ou n’en laisser aucune grâce aux messageries cryptées ou au brouillage d’IP via le logiciel Tor est un jeu d’enfant. Les cyberattaques paralysent la PJ de Nantes parce que les deux femmes à la tête du service d’investigation approchent de trop près une vérité bonne à taire. Facebook et YouTube sont utilisés, comme les listes piratées de stagiaires de la police, pour cibler des représailles… mortelles.

Et si une petite fille est en couverture du livre, ce n’est pas par hasard. Le lecteur s’apercevra que c’est bien autour d’elle que tourne ce polar échevelé.

Il se lit en haletant, phrases courtes, chapitres ramassés, chutes à suspense. Ce roman policier est très bien monté. Mieux construit qu’écrit car la langue est basique, allant directement au but, et les personnages à peine esquissés à cause du rythme. La psychologie est sommaire et le décor standard ; l’intrigue se passe à Nantes mais on ne reconnait pas la ville, ce pourrait être à Brooklyn ou dans une banlieue quelconque. Ce qui fait que, lorsque vous reprenez le livre après quelques heures, vous ne savez plus trop qui est Isabelle ou Ludivine et de quel « commissaire » on parle, celui de la PJ ou celui d’un autre service. Dramaturge mais pas écrivain, l’auteur va au galop et vous garde suspendu à son clavier comme au cinéma. L’intérêt premier de ce polar est qu’il aborde le monde tout neuf des TIC (technologies de l’information et de la communication) sous l’angle criminel.

A sa lecture, vous frémirez de vous être laissés aller à publier votre vie en fesses-book (trop tard pour vous) ou tout autre réseau « social » – où les asociaux peuvent glaner à l’envi comme le gamin dans le pot de confiture. Vous vous méfierez des « pièces jointes » anodines annexées à un message d’un ancien ami (mettez ça au féminin ou au neutre si ça vous chante – pour ce que ça change…). Car ces pièces véhiculent parfois un virus redoutable et invisible qui prend la main sur tous vos appareils. Vous vous rendrez compte combien les caméras de surveillance publique, les alarmes incendie, les puces électroniques de vos cartes, le micro et la caméra même éteints de votre téléphone dernier cri, votre bracelet de performance au jogging – combien tout cela vous trace, vous révèle, vous rend vulnérable à qui voudrait vous faire du mal !

Nous ne sommes pas dans un thriller international ni dans l’univers de James Bond mais dans celui, le plus banal, d’une moyenne ville de province où la police de base enquête sur des soupçons de meurtre, avec ses moyens limités et ses connaissances standard. Nous sommes dans le quotidien : le nôtre. Et ce qu’il nous dit de ce qui pourrait survenir est terrifiant.

Oui, la tension est extrême dans ce très bon livre – à la pointe de notre présent. A conseiller pour entrer dans le nouveau monde.

Sylvain Forge, Tension extrême, 2017, Fayard poche, 395 pages, €8.90 e-book format Kindle €6.99

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Patrimoine et démocratie

Les ricanements ou – plus mal encore – les sous-entendus des journalistes de télé et de radio faussement objectifs à propos de la publication du patrimoine des ministres, est au mieux une envie jalouse, au pire une imbécilité démocratique. Voudriez-vous être gouvernés par des pauvres ?

La pauvreté en soi n’est pas une tare – même si les chances, aujourd’hui dans nos pays démocratiques, sont données à tous, même inégalement. Travailler à l’école au lieu de faire le pitre, apprendre ses leçons au lieu de ne songer qu’à niquer les filles, se former une fois adulte lorsque la rébellion adolescente est passée : tout cela reste possible. Ceux qui ne le font pas n’ont à s’en prendre qu’à eux-mêmes. Un niveau de vie décent est atteignable par tous, quels que soient les handicaps de départ.

Si « la richesse » est également une tare, pourquoi alors voter pour les candidats dont le revenu dépasse le salaire moyen d’un Français ? Pourquoi élire ceux dont le patrimoine paraît « indécent » ? Serait-ce que cette fameuse « indécence » est éminemment volatile ? Qu’elle dépend surtout de quel est votre parti ? Au pouvoir, tout est juste – dans l’opposition, c’est inadmissible. Est-ce ça la politique ? Cette vision binaire et bornée des choses ?

Je me réjouis pour ma part que des personnes « riches » (tout est relatif) puissent nous gouverner – homme ou femme (pour l’instant le troisième sexe n’est pas autorisé en France : imaginez la niaiserie d’une écriture « inclusive » avec trois sexes ?) Car le patrimoine acquis AVANT de faire de la politique n’est pas le signe d’un enrichissement sur le dos du contribuable, mais le résultat d’une existence professionnelle réussie. Si Nicolas Hulot fut célèbre et obtient toujours des droits d’auteur sur une émission culte, pourquoi lui en faire grief ? Si Muriel Pénicaud a été reconnue en entreprise au point d’occuper des postes stratégiques, c’est plutôt bon signe sur ses qualités de dirigeante dans le service public, non ? Si la ministre de la culture Françoise Nyssen a hérité d’une maison d’édition prospère, elle en a bien amélioré les ventes, ce qui est très positif pour prouver son dynamisme et sa faculté d’organisation.

Ils sont tout le contraire d’un Mélenchon ou d’un Fillon. Mélenchon politicien de profession depuis quarante ans, stagiaire en usine quelques mois avant d’être pion de collège puis vaguement prof avant de se lancer – définitivement – dans le parasitisme politique. Lui s’est enrichi en revendant sa permanence de député acquise avec les frais de mission du Parlement ! Fillon, de son côté, a fait du népotisme en embauchant femme et enfants, même si c’était légal, sur l’argent du contribuable. N’évoquons même pas Chirac, ni Mitterrand…

Notons aussi que gouverner n’est pas faire la loi ni voter le budget. La marcheuse députée dépitée des 5000 € par mois à elle alloués (hors frais remboursés) qui déclare indécemment « manger pas mal de pâtes et ressortir de vieux vêtements de la cave » montre surtout combien elle est bordélique ; elle laisse un gros doute sur sa capacité à gérer le budget de la nation (rôle historique du Parlement), puisqu’elle ne sait manifestement pas gérer le sien. Elle est tout le contraire de son collègue François de Rugy qui, volontairement, se contente d’un SMIC (même s’il avoue qu’avec deux enfants, c’est un peu juste) !

Si l’on peut légitimement soupçonner députés ou sénateurs de profiter de leur position sans contrepartie démocratique (et même de se laisser tenter, si l’on en croit les lobbies…), le poste de ministre exige des qualités qui sont au-dessus du niveau moyen des élus. Leur patrimoine, en ce cas, est plutôt le signe d’une réussite et un encouragement à les nommer.

Je ne crois pas une seconde que le con moyen puisse gouverner comme il a mené sa chienne de vie. Ce n’est peut-être pas « égalitaire », mais c’est « équitable ». Ceux qui ne comprennent pas chercheront dans le dictionnaire pour une fois dans leur vie : il est fait pour ça. Car le niais en politique, si d’aventure il était nommé ministre (la démagogie peut tout), n’aurait pas la capacité à résister à une administration technocrate qui connait tous les rouages du système et sait empêcher, même passivement, toute tentative de contrecarrer ses vues ; ni ne résisterait aux tentations les lobbies de ci ou de ça qui veulent absolument un décret conforme ou un marché d’Etat. Nous l’avons suffisamment vu sous la IVe République où les ministres ne duraient que le temps d’une rose – c’est-à-dire pas grand-chose.

Être capable, c’est être libre – et être libre c’est non seulement être éduqué mais aussi avoir réussi quelque chose. Ce pourquoi un champion de judo comme ministre ne me choque en rien, même s’il ne connait pas le marigot parisien ni la mare aux crocodiles politiques. Sûr de soi en sa spécialité, il sait prendre du recul. Ce ne serait pas le cas d’un quidam nommé par tirage au sort, proposition utopique faite sous la Révolution et bien vite écartée comme inepte. Le sort peut se justifier entre égaux, or l’égalité réelle n’existe pas en compétences. Tout le monde ne les a pas, ni n’est apte à les acquérir en quelques mois.

Nier tout cela est politiquement dangereux. Quand les rustres sont au pouvoir, cela donne l’URSS sous Staline ou l’Allemagne sous Hitler. Quand l’élite est politique et non méritocratique, cela dessert la démocratie. Les Français l’ont bien jugé lorsqu’ils ont entendu Marine Le Pen « canner » devant Emmanuel Macron lors du débat présidentiel. Ils n’ont surtout pas élu l’incompétente – au contraire. Même s’ils ne sont pas de la même sensibilité politique que le président.

Alors, oui, que des ministres aient un patrimoine, AVANT d’entrer en politique, c’est heureux. Je m’en réjouis pour la France et pour les Français. Seuls les jaloux et les amers d’avoir perdu peuvent raisonnablement dire le contraire.

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Anne Philippe, Le temps d’un soupir

« Notre vie entière, qu’était-elle dans le cours du monde ? A peine le temps d’un soupir. » Telle est la méditation d’Anne, femme de Gérard qui meurt en 21 jours d’un cancer du foie à 37 ans ; elle en avait 42. Fille de divorcés, licenciée de philo, ethnologue et ex-voyageuse, elle avait épousé l’acteur Gérard Philippe en 1951. Elle l’a aimé huit années. Ne subsistent de lui que le souvenir qu’elle a voulu graver dans ce livre de la fin, et deux enfants qu’elle a failli « oublier » dans sa douleur, Anne-Marie, née en 1954 et Olivier, né en 1956. Ils avaient 5 et 3 ans à la mort de leur père.

J’ai relu récemment ce livre, abordé initialement vers 16 ans, car beaucoup de célébrités meurent en ce moment et les hommages popu ou médiatiques n’ont pas souvent la même dignité. La France perd de sa substance sans que l’on observe une relève, vraiment, ce qui devrait plutôt nous préoccuper. Malgré une certaine sensation d’étouffement dans la peine, ce récit dédié à son second mari reste un hommage exemplaire à un amour défunt.

Les 143 pages de l’édition originale Julliard, parue en 1963, disent avec intensité et sobriété la douleur incommunicable de la perte. Les souvenirs s’égrènent sur les lieux où les deux ont vécu : la bâtisse au bord de l’Oise à Cergy, emplie d’arbres ayant chacun leur nom, l’appartement à Paris rue de Tournon, près du jardin du Luxembourg, la maison d’été de Ramatuelle, où les enfants se mettaient nus aussitôt pour aller courir les vignes et se battre avec des roseaux. Quand l’amour est à ce point fusionnel, l’absence de l’autre est une mutilation. L’amour, la mort sont liés. Comment comprendre dès lors l’indifférence du monde à cet abandon ?

La chute d’Icare dans le tableau de Breughel est, pour Anne Philippe, l’image même de ce détachement. Chacun est seul dans sa mort et la vie continue. Icare chute, tout nu comme au jour de sa naissance, et le laboureur laborieux creuse son sillon sans le regarder, pris par son travail qui ne doit pas être interrompu pour être bien fait. Car il faut que la vie continue et que les graines poursuivent leur germination. Le monde ne s’achève pas avec la mort d’un seul, fût-il grand, fût-il talentueux, fût-il le plus aimé.

Le livre parcourt, à courtes pages retenues, cet équilibre du bonheur qui s’est brisé. Il dit, dans des chapitres de deux pages, la souffrance du vide. Au risque de s’enfermer dans l’œuf brisé, d’oublier la vie qui exige de continuer, les enfants trop petits qu’il faut élever. A 5 ans, à 3 ans, on ne comprend pas la mort, toutes les histoires doivent se terminer bien, même si l’on est obscurément pas dupe, même à cet âge. Le vaillant taureau qui résiste à son toréador les quinze minutes nécessaires pour être gracié est l’une de ces belles histoires qu’on dit sur la mort à de petits enfants qui viennent de perdre leur père. Le « jamais plus » est difficile à saisir : « celui d’entre eux qui souffrait le plus, parce qu’il en mesurait mieux la signification, me disait en parlant de toi : – Donne-m’en un autre si celui-là est mort, j’en veux un qui lui ressemble. J’essayais d’expliquer, expliquer quoi ? Que l’amour… » L’enfance fait mal, comme le printemps qui célèbre la vie renaissante, alors que le mort désormais immobile et pourrissant ne reviendra pas.

Un beau récit pudique empli de dignité qui nous rappelle que l’art transcende le réel et que l’écriture est une thérapie pour continuer à vivre.

Anne Philippe, Le temps d’un soupir, 1963, Julliard (édition originale), 143 pages, €3.87 ou Livre de poche 1982 (occasion), €4.10

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L’Hôtel de la Plage de Michel Lang

Qui veut comprendre ce qu’a produit Mai 68 doit se débarrasser des toiles gluantes du mythe, fantasmes manipulatoires d’une génération qui va bientôt lâcher la main, atteinte par la limite d’âge. La « révolution » 68 ne fut pas celle du pouvoir ; tout juste a-t-on remplacé dans les années qui ont suivi un vieux général né à l’ère victorienne par un prof intelligent (Pompidou), puis par un jeune fort en thème (Giscard) avant de renouer avec le vieux de la vieille Mitterrand (né en 1916). Mais l’emprise des élites grandes écoles, sélectionnées par les maths et la cooptation sociale, n’a pas été bouleversée. En revanche, les mœurs le furent bel et bien.

En témoigne ce film indéracinable, primesaut et véritable document d’époque : L’Hôtel de la Plage de Michel Lang, sorti en 1977.

Oh, certes, les critiques de ‘l’Hâârt’ font toujours la fine gueule devant un succès populaire ; le tropisme de ‘gôch’ a le réflexe du dédain contre tout ce qui ne ressemble pas au militantisme orienté, sérieux bon poids ; et le fait que l’histoire ait plu à Marcel Dassault (ex-Bloch, patron d’armement et pilier du gaullisme) ne peut que susciter un mouvement réactionnaire chez toute la frange ‘anti’. Il n’en reste pas moins que cette bluette d’une heure quarante-cinq est enlevée, drôle, et qu’elle brasse toute une sociologie de la France moyenne des années post-68.

Le thème en est l’amour : le flirt, le jeu, les caresses, le baratin, la drague, les sentiments, la baise – mais celle-ci en dernier, à sa place, entre consentants.

Tous les âges sont concernés, du petit blond de 10 ans (Lionel Mellet beau comme une poupée) au quadragénaire pré-calvitie (Daniel Ceccaldi), avec leurs copines ou épouses respectives. Après Mai 68 et avant 1986 et le SIDA, ce qui reste révolutionnaire est l’amour. Pas seulement le sexe, même s’il a été libéré par l’autorisation du divorce, de l’avortement, de la pilule. Mais l’amour sous toutes ses formes, du spleen poétique aux liaisons dangereuses.

Un hôtel de bord de mer, dans une contrée encore un peu sauvage (Locquirec en Bretagne), durant cette parenthèse libertaire des ‘vacances’, voilà un lieu clos hors du temps propice à tous les échanges. De bateau ivre en Titanic, tous et toutes vont faire connaissance, jouer, permuter, conclure ou remettre. Il y a de la tendresse, du non-dit, une certaine légèreté française.

L’approche du petit 10 ans envers la blonde de son âge est touchante ; le spleen de la vamp de 15 ans lâchée par son petit ami snob de 16 est poignant ; la défaite du dragueur (Daniel Ceccaldi) pour cause intestine est hilarante ; lorsque le macho type (Guy Marchand) aperçoit sa femme (réputée froide) embrasser le jeune Cyril de moitié son âge, c’est vache ; et lorsque la soirée se conclut par un cadeau… pour son anniversaire, c’est émouvant. L’écart de Léonce, vieux garçon quinqua avec sa maman, dont le seul loisir est non pas le flirt mais le jacquet, est le contrepoint absolu de ces années-là. Ce qui était « normal » avant (respect aux anciens, relations sociales réservées, jeux innocents) ne l’est plus.

Il y a aussi cette pesanteur petite-bourgeoise du statut procuré par ‘la bagnole’ (symbole de cette époque), par les vêtements (belles chemises et robes moulantes), par le fait de parler anglais (scène désopilante du train), par le chic citadin de la chine aux vieux objets campagnards. Les quadras et quinquas installés dans la vie avec bobonne et mioches, halètent en cadence au matin sur la plage, entraînés par un athlète pour faire fondre leurs formes empâtées de vin blanc et bonne bouffe. Le machisme tranquille des années 70 se poursuit, loin des « femmes en lutte » des barricades de Mai. Guy Marchand, prototype du beauf pré-68, avoue un matin de pêche qu’on « n’est bien qu’entre mecs ». Il prépare les « coups » des autres mais ne raconte rien des siens, croyant qu’on ne le voit pas. Sa fille lui avoue placidement que tout le monde est au courant, à commencer par elle.

C’est avec une force tranquille que femmes et filles prennent leur liberté neuve, sans le dire, par les actes. De la petite blonde de 10 ans qui rend jaloux son boy pour l’appâter, à la vamp de 15 ans qui caresse l’un et l’autre avant de prendre le plus séduisant d’apparence (aussi léger qu’elle), l’épouse surveillée qui s’en laisse conter par téléphone avant d’accepter un rendez-vous à l’hôtel, et la moitié du macho qui se laisse attirer, enfermer en lit clos… par un gamin de l’âge de sa fille. Chacun joue, entre divertissement et roulette selon le degré où il s’implique. On aime toujours qui vous préfère un autre. Être seul est la pire des choses. La bonne fortune vous tombe dessus quand on ne s’y attend pas.

L’après-68, c’est surtout cette libération des mœurs, ces gens tout occupés au flirt comme des gosses devant un présentoir de friandises. Les petits imitent les grands et ce soupir de 10 ans devant la ‘boum’ des jeunes et des adultes a tout le poids de l’espoir : « ah ! je voudrais avoir quelques années de plus ! » Nous sommes avant l’ère SIDA qui verra le retour de la morale et bercés par la chanson de Richard Anthony So hard to forget.

La réaction victorienne survenue depuis empêche la génération trentenaire d’imaginer ce que fut cette liberté légère, ce jeu de l’amour et du hasard, cette proximité affective et poétique qui pouvait naître entre presque inconnus, dans ces lieux clos hors du temps. Il y a le mythe 68 – et il y a la réalité. Mais pourquoi cette dernière devrait-elle être moins belle ?

DVD L’Hôtel de la Plage de Michel Lang, 1977, avec Sophie Barjac, Myriam Boyer, Daniel Ceccaldi, Michèle Grellier, Guy Marchand, Gaumont 2008, 1h50, €13.00

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Jean d’Ormesson, Le vent du soir

Ce premier tome d’une trilogie qui se poursuivra avec Tous les hommes en sont fous et Le Bonheur à San Miniato est enlevé, picaresque, attachant. Le romanesque déploie tous ses fastes dans cette chronique de destins enchevêtrés où l’auteur s’amuse à plaisir et unit les contraires.

Que les descendants de Juifs nègres enrichis dans les affaires en viennent à devenir les amants de quatre sœurs issues de la plus vieille noblesse anglo-irlandaise (mâtinées de Rani indienne) – et c’est le monde entier qui est convoqué pour élaborer ce pastis affolant comme une absinthe. Il n’en faut pas plus à Jean d’O pour sauter d’un continent à l’autre, d’une époque à l’autre, d’un milieu à l’autre, au galop des personnages pris dans le tourbillon. L’auteur aime la virtuosité et en jouer. Il y réussit à force de style, bien que le zapping permanent agace un brin.

L’une des sœurs combat Franco en Espagne, une autre tombe amoureuse de Rudolf Hess en pleine montée du nazisme, une troisième sera le chauffeur personnel de Winston Churchill (non, le politiquement correct ne me fera pas dire la chauffeuse ni la chaufferette)…

Jean d’Ormesson ne rêve que d’être Dieu et de composer un monde qui ne prendrait vie que par sa pensée. Il multiplie les caractères comme une grenouille lâche ses œufs. Il les anime, les aime un peu, et pfuit ! il passe aux descendants qu’il se hâte de faire grandir, de peur qu’on s’y attache. On n’y croit pas, tout va trop vite, dans une ronde excitée, énervée, embrasée, comme si l’auteur avait peur que sa vie, ou sa création, lui échappent.

De la légèreté, du panache, une histoire au galop. Mais après ?

Hors le style, est-ce si différent de Paul-Loup Sulitzer (et de son nègre Lou Durand) ? Le public visé est plus bourgeois mais les personnages n’ont guère plus de consistance. De la littérature de salon plutôt que de plage, mais on la lit aussi vite pour l’oublier de même. Peut-être est-ce pour cela que l’auteur n’a pas voulu rééditer la trilogie avec ses autres œuvres chez Gallimard.

Jean d’Ormesson, Le vent du soir, 1985-1987, Jean-Claude Lattès 1987, €18.40, e-book format Kindle €5.49

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Jean d’Ormesson, Dieu, sa vie, son œuvre

Vaste programme que ce livre qui se veut un roman ! Comment parler de Dieu sans paraphraser la Bible ou tomber dans l’essai indigeste ? L’auteur, toujours brillant, s’en tire par une pirouette : des chapitres philosophiques soigneusement dictés sur le ton de la conversation, afin qu’il ne subsiste aucune obscurité de « langue écrite », alternent avec des fragments d’histoires, véridiques ou romancées. A 92 ans, Jean d’Ormesson vient de passer de l’autre côté de la vie et saura peut-être enfin ce qu’il en est.

« On fait avec ce qu’on a », ose dire Jean d’Ormesson en langage familier. Un peu de l’œuvre de Dieu s’attrape dans l’histoire. Nous voici donc plongés dans l’époque favorite de l’auteur, celle de l’Empire et des amours de Chateaubriand. L’écrivain est pris comme type d’homme exemplaire autour duquel gravitent diverses destinées. Sa vie est un fil qui permet de tirer d’un coup l’écheveau emmêlé des histoires particulières censées donner, elles, l’idée de l’histoire majeure, contemplée par Dieu dans ses hauteurs – à supposer qu’il existe.

C’est ainsi que le capitaine du bateau négrier qui transporte un jeune Noir n’est autre que le père de Chateaubriand, que ce nègre parmi les autres est le fils mêlé d’une Sénégalaise et du comte de Vaudreuil qui sera amant de Gabrielle, et peut-être d’Hortense Allart qui… mais arrêtons-là ces correspondances infinies qui sont l’un des charmes du livre. Elles sont contées par courts fragments par un concepteur qui sait captiver son auditoire en quelques lignes.

J’écris bien « auditoire », car Jean d’Ormesson semble écrire comme il converse, c’est-à-dire avec toute l’élégance classique des salons d’hier. La familiarité s’allie avec une belle fluidité dans les tournures aimables de la langue française. Le lecteur y sent l’influence de Chateaubriand bien-sûr, mais aussi de Stendhal qui n’hésitait pas à aller droit au but, de Saint-Simon qui ne manquait jamais une satire, et même de Flaubert, le côté laborieux du « gueuloir » en moins. Dieu, qu’il est agréable de lire Jean d’O !

Ce compliment global n’empêche nullement de dénoncer quelques longueurs dans la partie « essai » qui assaisonne dans le roman. Redites incantatoires, répétitions en termes différents, monologues de théâtre qui durent – comme si Péguy en avait été l’inspirateur. De grâce, usez de le la gomme et des ciseaux, Monsieur l’écrivain, vous n’en serez que mieux compris ! Si vous avez voulu montrer que tout discours sur « Dieu » n’est qu’alignement de mots et rebutante scolastique, vous avez presque réussi. Heureusement que vous enrobez le lavement d’anecdotes historiques séduisantes, ce que vous appelez « un mot d’esprit infini ».

Quelques remarques surnagent qui méritent d’être retenues.

A l’origine (s’il y en eût une) le rien et le tout étaient confondus. Dieu flottait, infini, immobile (incréé par sa créature ?). Un grand mystère est cette idée de l’Autre qui a traversé Dieu, être parfait qui se suffit à lui-même. Plutôt que rester Narcisse à se complaire dans son reflet, il a l’idée d’une manifestation à être et à aimer. Dieu crée l’Autre, c’est-à-dire Lucifer et sa liberté, donc le mal qui est opposition à l’immobilité repue de Dieu. Sans cette liberté, toute création resterait confondue en Dieu. L’orgueil du Diable est plein de Dieu, mais enivré de lui-même comme ce que Dieu ne veut pas être. Ainsi naît le mal dans le bien. Le mal était nécessaire, faute de quoi le monde n’aurait pu exister. Contenu en Dieu, il ne devait d’être distinct que par la liberté qui y règne. L’imperfection permet le malheur et les crimes, mais aussi les grandes choses, plus précieuses encore, que sont l’amour, la générosité, la conquête du bien. Un jour l’expérience cessera avec « la fin » du monde et la réconciliation en Dieu sera générale. Tout retournera dans tout, au sein de Dieu l’Unique et incréé. Et le tout et le rien seront à nouveau confondus…

Vous suivez ? Pour notre savoir scientifique bien parcellaire, l’univers serait né d’une boule de matière dense qui aurait explosé. Le temps, donc l’espace, sont la conséquence de ce Big Bang originel. Dans le futur, cette expansion est vouée à se ralentir ; l’univers dilué se ramassera à nouveau, jusqu’à la concentration propice à une nouvelle explosion. Peut-être – nous n’en saurons jamais rien. Y avait-il un « avant », y aura-t-il un « après » ? Il est beau de laisser la pensée dériver parfois dans les rêves cosmiques. Cela apaise et grandit.

Justement, « Dieu », qui est-il ? Comment des êtres humains limités et éphémères peuvent-il concevoir leur inverse complet, infini et éternel ? Jean d’Ormesson a cette jolie formule « On ne parle pas de Dieu, on parle seulement à Dieu (…) Je ne parle que de mes rêves, qui sont les rêves d’un homme. Mais, qu’on le veuille ou non, Dieu fait partie de ces rêves. Tout homme, un jour, s’est interrogé sur Dieu » 1.XXV p.111. Le politiquement correct féministe exigerait qu’on parlât « d’être humain » plutôt que de « l‘homme », mais le neutre latin passé en français s’est simplifié au masculin.

L’être humain donc, est partie de quelque chose qu’il imagine, qui n’est peut-être qu’un rêve, qu’un désir de Père, qu’une projection compensatoire aux humiliations et souffrances de la vie – mais un rêve qui le dépasse, l’inclut et le comprend. « C’est cet ensemble que j’appelle Dieu ». Ainsi évoque-t-on brillamment un mystère. « Je n’ai pas dit : voici Dieu. Je dis : les rêves sont les idées. Et les idées sont réelles » – tout simplement.

Mais cette simplicité masque la question des origines : « Puisque j’ai dû venir, puisque je serai venu – et peut-être par hasard, ou peut-être par nécessité – je n’oserai pas soutenir que je suis venu tout seul et par mes propres forces. Je le crois, je le sens, je le sais, j’en suis sûr : j’ai été porté par quelque chose. Par quoi ? Qui me le dira ? Par le temps, par l’histoire, par l’ensemble des hommes, par les lois de la nature. C’est tout cela que j’appelle Dieu. Le vocabulaire est libre et j’ai l’âme généreuse : j’ai été créé par Dieu » p.114. De la croyance à la certitude, la démarche se tient, même si elle peut n’être ni la mienne, ni la vôtre.

Mieux encore : « Nous autres – je veux dire les hommes – nous manquons de sérieux à un point stupéfiant. Nous nous occupons de tout, sauf du tout – je veux dire de Dieu. Je ne croirai à rien. Ôtez tout : je crois à ce qui demeure. Par un prodigieux paradoxe, qui est la clé de ce livre, lorsque vous ôtez tout, ce qui reste, c’est tout. Le premier tout, c’est des détails, des anecdotes, la futilité du savoir, la frivolité du pouvoir. Le second tout, c’est tout. C’est Dieu ». Et paf ! Pour ceux qui l’ont reconnu, Descartes n’a qu’à bien se tenir.

Mais ce n’est pas fini. Je ne connais pas de croyant pour se coucher et laisser Dieu faire, dit encore l’auteur (même en islam qui signifie « soumission »). Plus on croit, plus on est persuadé que le devoir consiste à agir au nom de Dieu – à sa place. Croire est adhésion, et toute adhésion est action. Dès lors, que Dieu existe ou non, peu importe – du moment qu’il est réel dans l’esprit des hommes et qu’il est un moteur qui les pousse à agir. A l’inverse, je ne connais pas d’incroyant, poursuit Jean d’Ormesson, qui ne cherche un jour ou l’autre à penser l’univers comme une totalité et à lui donner un sens. Et ce sens peut être le mal, ou le hasard, ou l’histoire, ou la nécessité, ou l’absurde, ou le néant – c’est pourtant encore un sens. Vous avez entendu, lecteurs lettrés, l’écho de Dostoïevski, de Marx, du biologiste Jacques Monod, de Camus, de Sartre. Même les fous ont leur logique. Le monde n’a peut-être pas de sens, les hommes lui en prêtent encore un.

« Cette totalité, et ce sens du croyant, c’est ce que j’appelle Dieu » : puissant, non ? Rien que pour cette virtuosité de l’intellect qui fait bouillir les idées en jonglant avec les concepts, et pour le charme infini des anecdotes qui s’enfilent l’une à l’autre comme dans un coït amoureux, je vous conseille de lire ce gros livre. On en ressort différent : pas converti, mais plus intelligent.

Jean d’Ormesson, Dieu, sa vie, son œuvre, 1980, Folio 1986, 526 pages, €9.30

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Stendhal, Féder

Entre La chartreuse de Parme et Lamiel, Stendhal reprend les mêmes caractères dans des situations différentes. Féder est fils d’Allemand et non franco-italien comme Fabrice, fils de négociant enrichi puis ruiné et non fils de militaire et d’aristocrate. Mais la trilogie des A (l’amour, l’art, l’argent) sont les mêmes étapes de son initiation à la vie d’homme et à son intégration sociale. Le jeune homme arrive par les femmes, et l’art est un moyen privilégié d’atteindre ces femmes qui vous font.

Féder naît à 17 ans lorsqu’il est expulsé de la maison paternelle pour avoir épousé Petit matelot – terme ambigu qui désigne une actrice d’opéra-comique, Amélie. Le négoce marseillais de son père lui répugne, il lui préfère la peinture ; l’esprit commerçant n’est pas le sien, il affecte de préférer l’art. Mais comment vivre en aristocrate sous ce nouveau régime issu de la révolution – la politique avec 1789 et l’industrielle avec le siècle ? L’art, pour faire vivre, doit se faire reconnaître, or le public est bourgeois, ancré dans la matérialité des choses.

Féder fait donc des portraits, puisque c’est ce qui se vend avant l’invention de la photo. Les bourgeois adorent se montrer et se faire peindre est pour eux comme un selfie pour les ados d’aujourd’hui : une flatterie à sa vanité de parvenu. Pour le bourgeois, qui connait le prix des choses et n’excelle en rien d’autre qu’acheter au plus bas et de vendre au plus haut, tout s’évalue, tout se calcule, tout se fait en fonction du prix. L’argent supplante l’art pour se poser en société après ce changement d’époque : la fin de l’Ancien régime.

Stendhal peint donc avec une ironie toute voltairienne la monarchie de Juillet et compose des portraits à la Flaubert des bons bourgeois enrichis de province qui « montent » à Paris pour franchir une étape supplémentaire. Marseille et Bordeaux, villes de négoce, sont opposées à Paris capitale du pouvoir et de la mode – hier comme aujourd’hui.

Féder va donc à Paris pour « s’élever » en société par les femmes. Son actrice meurt et il se colle à une autre, une danseuse prénommée Rosalinde, qui va lui apprendre la société. Ce qu’elle lui montre est que tout est théâtre et qu’il faut sans cesse jouer un rôle, prendre une posture. Dissimulation et simulation : l’hypocrisie et le masque sont la base pour se faire reconnaître. Jouer au mélancolique pour faire sérieux, se tenir sans cesse « l’air malheureux et découragé de l’homme qui ressent un commencement de colique » (on dira plus tard comme avec un parapluie dans le cul) I p.759 Pléiade, lire La Quotidienne, le journal bien-pensant (on lira aujourd’hui Le Monde), avoir de la piété (aujourd’hui signer des pétitions pour des Droits de l’Homme, pour les immigrés ou les femmes), être habillé triste (aujourd’hui tout en noir). « A Paris (…) tu dois être, avant tout et pour toujours, l’époux inconsolable, l’homme bien né et le chrétien attentif à ses devoirs, tout en vivant avec une danseuse » (I p.756). La jovialité et la gaieté du midi doivent être étouffées sous les conventions : « Votre air de gaieté et d’entrain, la prestesse avec laquelle vous répondez, choque le Parisien, qui est naturellement un animal lent et dont l’âme est trempée dans le brouillard. Votre allégresse l’irrite ; elle a l’air de vouloir le faire passer pour vieux ; ce qui est la chose qu’il déteste le plus » – hier comme aujourd’hui (I p.758)…

Féder renonce donc à l’art pour l’art (peindre en s’efforçant d’imiter au mieux la nature) pour la caricature (qui fait « ressembler » en accentuant les traits et qui enjolive le teint). Plus il est conforme à la mode, plus il a du succès ; plus le succès social vient, plus la reconnaissance officielle arrive (il obtient la croix de la Légion d’honneur) ; plus il est titré, plus on loue son talent. C’est ainsi que l’art se prostitue à l’argent, via la mode – hier comme aujourd’hui. Le mérite de Stendhal est d’avoir saisi ce moment précis où cela arrive dans la société française et parisienne.

Le succès appelle l’argent et, via l’argent, l’amour survient. Un gros bourgeois de Bordeaux, enrichi dans le négoce, commande à Féder une miniature de sa jeune femme de 20 ans à peine sortie du couvent, Valentine. Celle-ci est ignare pour avoir été maintenue sous serre et hors de toute littérature autre que celle des bons Pères de la sainte Eglise, mais assez futée pour avoir évolué dans les failles de l’institution avec l’affection d’une religieuse pauvre. Stendhal livre un secret d’éducation que reprendront plus tard Montherlant et Peyrefitte avec les garçons : « Ce qui est prohibé par-dessus tout, dans les couvents bien-pensants, ce sont les amitiés particulières : elles pourraient donner aux âmes quelque énergie » (V p.796).

Singer Werther le romantique permet de jouer l’amour avant de l’éprouver. Car le sentimentalisme fin de siècle (le 18ème) est récupéré par la société bourgeoise pour feindre l’émotion, alors que tout est fondé pour elle sur l’intérêt – y compris les femmes (faire-valoir et reproductrices). Timide, mais naturelle, Valentine va conquérir Féder et être conquise par lui, sans vraiment que chacun ne le veuille. A tant jouer un rôle, on en vient à l’incarner. Tout passe par le regard : la pose pour la peinture, la rêverie à l’autre, l’interdit social qui exclut d’avouer. Les soupçons du frère du mari, Delangle, sont un piment qui oblige à jouer plus encore, donc à s’enferrer dans le rôle et à l’incarner un peu plus.

Où l’on revient à l’art : il n’existe que là où est le vivant. Tous les peintres de l’époque sont des faiseurs, sauf Eugène Delacroix. Féder se rend compte qu’il a de l’habileté mais pas de talent lorsqu’il fait peindre Valentine par son ami Delacroix. Il ne peut y avoir d’esthétique sans érotique, donc l’amour ramène à l’art lorsque le jeu laisse place à la vérité. Féder est « léger » (Féder en allemand veut dire la plume). Il n’est pas sympathique comme Fabrice del Dongo, mais une sorte de cobaye qui dévoile les ressorts de la société.

Il met en relief, par contraste, le comique provincial, lui qui s’en est sorti – par les femmes. Boissaux, le mari de Valentine, n’est pas dégrossi : il est gros, tonitruant et vaniteux ; il a tout du bourgeois qui se veut gentilhomme, du commerçant qui se croit du goût. Il ne considère les livres que par leur luxe de reliure (dorée à l’or fin), sa loge à l’Opéra que pour mise en scène de soi par sa femme, et ses dîners ne sont réussis que lorsqu’ils sont chers, donnant des petit-pois primeurs en février. Tout doit être mesurable dans le matérialisme bourgeois adonné à la « jouissance physique ». L’émotion et le rêve sont bannis de cet univers mental où toute énergie ne peut qu’être productive.

Ce roman restera inachevé, Lamiel prenant tout son temps qui reste à un Stendhal sujet à une attaque cérébrale et qui décèdera bientôt d’apoplexie, en 1842. Mais ce qu’il dit de son époque s’applique tant à la nôtre qu’il vaut encore d’être lu !

Stendhal, Féder ou Le mari d’argent, 1839, Folio2€ 2005, 144 pages, €2.00

Stendhal, Œuvres romanesques complètes tome 3, Gallimard Pléiade 2014, 1498 pages, €67.50

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Le dernier jour de Rodolphe Marconi

Ce n’est pas un grand film, presque une réalisation d’amateur. Car l’histoire est faible, révélée à la fin comme dans une nouvelle littéraire, ce qui réussit peu au format long métrage. Mais les acteurs sont tellement présents que leurs relations emportent tout et que l’histoire se crée de cette trame, sans insister.

Simon (Gaspard Ulliel), à 18 ans (20 ans au tournage), est fragile et intense. Parti de la maison familiale d’Oléron après le bac, il a passé le bac afin de poursuivre les Beaux-Arts à Paris (il est en deuxième année). Il revient dans le cocon familial et îlien pour Noël. Artiste évaporé qui laisse sa sœur dans l’ignorance du lieu et de l’heure de son arrivée, tout le touche et il a peur de blesser. Il ne se promène jamais sans une caméra ancien modèle, avec laquelle il filme tout et rien, ces petits moments du souvenir. Comme s’il était absent à l’existence, spectateur de lui-même.

On le rencontre dans le train de nuit pour La Rochelle où une jeune fille jolie et placide (Mélanie Laurent) lui demande une cigarette. Ce poncif des films qui n’ont rien à dire était l’entrée en matière classique des années fin de siècle (le XXe) ; ce parti-pris d’enfumage est aujourd’hui très agaçant. Les deux tirent sur leurs tétines en se jetant l’un l’autre des regards subreptices. Puis le garçon va se coucher dans son compartiment – et la fille le suit un moment plus tard, alors qu’elle ne le connaissait manifestement pas avant. Premier jalon du mystère.

Et l’on retrouve les deux sur le bac pour Oléron, la fille invitée chez le garçon ; tout le monde pense qu’elle est sa fiancée ramenée de Paris. Dans l’histoire elle a 17 ans et lui 18. Second mystère.

Le spectateur fait la connaissance de la famille, recuite en passions sous serre, dans cette île où tout le monde se connaît et dont on ne peut sortir sans que tout le monde le sache. La sœur aînée lance des piques à son frère, manifestement jalouse de voir qu’il reste le chéri à sa maman. Le père, évidemment maladroit (encore un poncif), lance des piques à sa femme tout en proposant plus ou moins à son fils de lui montrer le nouveau bateau qu’il vient d’acquérir. Mais comme on est fin décembre, les jours sont courts et l’eau à 10°.

Les deux jeunes couchent ensembles dans le même lit comme s’ils se connaissaient depuis longtemps. « Tu couches à poil ou en tee-shirt ? », interroge la fille le premier soir, entièrement nue devant la glace. « En tee-shirt », répond le garçon interloqué et vaguement pudique. Ils sont couchés, ils ne baisent pas, et leurs fantasmes se tiennent tout droit dans leurs têtes. Même le lendemain, lorsque Simon a trop chaud et ôte son tee-shirt, Louise n’est pas excitée par ce beau corps ; et si le garçon vient sur elle, c’est pour… lui masser le dos. Troisième mystère.

Comme il n’y a rien à faire dans l’île sauf se promener et observer les pêcheurs, le garçon propose à la fille d’aller dans le café qui sert de boite à la fois aux adultes et à la jeunesse. Au retour, dans la vieille Aronde coupé qui est un autre signe de la date antique de cette histoire (après le train de nuit et le bac), Simon demande à Louise de l’attendre un moment. Il monte dans le phare où son ami Matthieu (Thibaut Vinçon) est en service. Lasse d’attendre son retour, Louise suit ses traces et ne peut qu’être présentée à Mathieu. Simon aurait manifestement voulu garder son ami d’adolescence pour lui seul, mais il ne peut faire autrement. Quatrième mystère.

Alors tout s’enchaîne enfin.

Mathieu en pince pour Louise qui se laisse faire. Simon ne comprend pas, à la fois timide parce qu’il n’a manifestement jamais enfilé une fille, et jaloux parce qu’il a dû avoir quelques relations intimes avec Mathieu avant son départ pour la capitale. Chacun embrasse chacun devant l’autre – sur la bouche – mais c’est plus long pour les deux garçons. Mathieu et Louise vont admirer le corps de Simon qui nage dans la piscine. Louise, seins nus sous une robe transparente pour une soirée prêtée par la mère (!), essaye le rouge à lèvres sur Simon, « ça te va bien », lui dit-elle tandis que le père entre dans la pièce (!). Les trois se retrouvent dans le lit de Mathieu (!), mais c’est Louise qui l’enserre. Simon en sera réduit à se branler sur le lit, fantasmant sur l’odeur de son ami, lorsque le couple aura été se promener.

La mère de Simon reçoit un coup de téléphone qui la laisse sans voix ; son amant d’il y a 20 ans se manifeste. Elle va le voir à l’hôtel, ne veut pas renouer mais, son mari lui étant trop pesant, elle finit par rebaiser. Puis déclare à son mari qu’elle le quitte.

De ce fait, elle avoue à Simon que son père n’est pas son père et que le « vrai » (disons plutôt le biologique, qui n’en a rien eu à foutre autrement que pour la première seconde) désire le voir. Mais lorsque Simon, déstabilisé, veut rencontrer ce géniteur, l’hôtelière lui annonce qu’il est parti le matin et a réglé sa note. Sa mère s’est fait engrosser (dit-elle) « par le premier venu » parce qu’elle venait de perdre un bébé et qu’elle a voulu tout de suite en faire un autre, alors que son mari refusait.

Tout s’écroule dans l’univers du garçon. Son père est un faux et le vrai ne veut pas de lui ; sa mère a couché avec un autre, a menti à tout le monde, n’a désiré qu’un fils de substitution pour compenser le vrai, et elle quitte le foyer pour aller on ne sait où ; sa « fiancée » (qui ne l’a peut-être pas accompagné par hasard) couche ouvertement avec son meilleur ami (et ex-amant).

Roulé dans la farine depuis l’enfance, manipulé par tout le monde, rejeté par tous – comment trouver sa vie avec une identité explosée ? Sur un coup de tête, Simon brise une vitre – et s’égorge sans vraiment le vouloir (?) Le boy toy de l’un et l’autre, protégé jusqu’ici par le cocon de la vitre, fait éclater la transparence. La vérité tue ! C’était le dernier jour

Raconté avec pour début cette dernière scène, dans une tentative maladroite d’appâter le spectateur et de le sensibiliser aux « mystères ». Avec un ultime rajout final inutile du « je ne sais pas si je suis mort, mais… » qui enlève de l’intensité dramatique.

En bref un film gauche, trop tiré, à l’histoire mal écrite – mais qui réussit à toucher parce que les acteurs ont les rôles dans leur peau. Et voir Gaspard Ulliel à 20 ans mérite bien quelques maladresses.

DVD Le dernier jour de Rodolphe Marconi, 2004, avec Nicole Garcia, Gaspard Ulliel, Mélanie Laurent, Bruno Todeschini, Lancaster 2007, 105 mn, €14.99

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Stendhal, La chartreuse de Parme

Ecrit-dicté en 53 jours, ce gros roman en deux livres et 28 chapitres est l’acmé de Stendhal. Primesaut, généreux, tout de mouvement, il est la vie même. Dans ce siècle bourgeois où, après l’épopée napoléonienne, les Français deviennent compassés et bienséants, Henri Beyle se moque de la moraline pour placer le désir égotiste en premier. Foin du devoir social, le plaisir personnel avant tout.

Ce pourquoi il invente une Italie princière où l’aristocratie survit comme à la Renaissance. Le Prince et son Machiavel se divertissent en salon de duchesse, tandis que le bas peuple se réjouit des fêtes et des intrigues dont les rumeurs parviennent jusqu’à lui par l’intermédiaire des valets et cochers. Dans cette « utopie », pourrait-on dire, l’auteur place des personnages qu’il aime et auxquels il donne de forts caractères.

Fabrice est le béjaune cueilli à 16 ans – cet âge où l’adolescent devient plat, disait l’auteur dans Lisimon – pour lui faire chevaucher en fugue vers Waterloo, rejoindre ce Napoléon qu’il admire et qu’il ne verra que de loin. En passant par Paris, il perd son pucelage lors d’une « orgie » (I.2 p.169 Pléiade), ce qui accentuera son inclination naturelle envers les femmes. Ce sont elles qui le feront homme, puis héros, puis grand d’Eglise, avant de le perdre par l’amour. Car cet attrait qui mêle sexe, sentiment et admiration a son revers : lubricité, attachement et déraison. Fabrice dont le désir est par-delà le bien et le mal, aristocrate empli de jeune énergie qui définit ses propres valeurs, est pris à son jeu. Egotiste plutôt qu’égoïste, car son plaisir n’existe que lorsqu’il en donne aux autres, il se moque des convenances et des devoirs civiques – sinon d’être aimable et reconnaissant à ceux qui l’aiment.

Fils cadet d’un père déchu, frère d’un aîné qui le dénonce à la police pour être « libéral » (jacobin) dans un régime despotique, Fabrice est adulé par sa tante Gina del Dongo qui n’a pas d’enfant. Elle sort dans le monde le prime adolescent beau comme un Corrège pour lui éduquer le goût. Car Fabrice apprécie peu les livres, ne connait à 18 ans « pas même le latin, pas même l’orthographe », avoue-t-il (I.6 p.251 Pléiade) – il n’étudie que ce qu’il faut ; il ne préfère rien tant que chevaucher les destriers comme les donzelles. Mais il a « un courage si simple et si parfait, que l’on peut dire qu’il ne s’en aperçoit pas lui-même », dit sa tante (II.16 p.400 Pléiade). La règle qu’elle lui donne pour arriver à l’école comme dans l’Eglise ou ailleurs est simple : « Crois ou ne crois pas ce qu’on t’enseignera, mais ne fais jamais aucune objection. Figure-toi qu’on t’enseigne les règles du jeu de whist ; est-ce que tu ferais des objections aux règles du whist ? » (I.6 p.251 Pléiade). Tout l’art d’être bon élève, conforme aux codes sociaux, est dans cette règle minimale : il s’agit de faire semblant, tout en gardant son quant à soi.

Fabrice del Dongo à 16 ans selon le Corrège (qui a inspiré Stendhal)

Angelina-Cornelia-Isota Valserra del Dongo sera comtesse Pietranera, duchesse Sanseverina avant de redevenir comtesse Mosca, selon ses maris successifs. Elle est éprise de son neveu (après l’avoir été de son père biologique à 13 ans) mais sa passion est exaltation de cœur et d’âme plus qu’envie ailleurs. Fabrice, lui, ne tombe jamais amoureux – dans le premier livre : « j’aime sans doute, comme j’ai bon appétit à 6 heures ! » (I.13 p.336) ; « la nature m’a privé de cette sorte de folie sublime » (I.7 p.273). Il est seulement « léger et libertin » (II.22 p.490 Pléiade), ce qui est le meilleur de « l’amour » dont l’enflure romantique agacera Flaubert sous le terme d’Hâmour. Ce n’est qu’à 25 ans et après 9 mois de forteresse (comme une gestation de maturité) qu’il fixera son désir sur Clélia, qu’il a rencontré lorsqu’elle avait 15 ans et lui 17. Elle est la seule femme accessible à son regard dans la prison où il enfermé par une traîtrise du prince. L’esprit suivra le cœur qui suit lui-même le désir : c’est ainsi que l’on tombe amoureux, de bas en haut et non l’inverse.

Mais la nature reprend ses droits, dans une ellipse typiquement stendhalienne pour dire que l’acte est consommé : « Elle était si belle, à demi vêtue et dans cet état d’extrême passion, que Fabrice ne put résister à un mouvement presque involontaire. Aucune résistance ne lui fut opposée » (II.25 p.543 Pléiade). Il suggère plus tôt que Fabrice, « à peine âgé de 16 ans » (I.2 p.165 Pléiade), a contenté la geôlière de la prison de B*** (Beaumont en Belgique ?) où il a passé 33 jours pour avoir été soupçonné d’être espion : « Le lendemain, avant l’aube, cette femme tout attendrie dit à Fabrice… » (I.2 p.171 Pléiade). L’attendrissement du cœur est révélateur du contentement du corps…

La figure de la duchesse Sanseverina est égale dans le roman à celle de Fabrice. Cette mère de substitution, passionnée et possessive, d’une féminité toute méditerranéenne, entretient le roman dans une atmosphère d’ébriété érotique à l’italienne où le paraître et la sociabilité constituent une aventure de chaque instant. Elle fait du jeune libertin un ecclésiastique, de Fabrice rêvant d’être soldat à Waterloo un évêque rentier qui ne peut se marier, gardant pour elle toute seule ce neveu trop chéri. Sauf que le prince la trahit et que le jeune homme, qui a tué en se défendant d’un coquin amant jaloux, est bouclé en citadelle comme Alexandre Farnèse jadis (futur pape Paul III) pour un semblable duel. Alexandre s’évadera à l’aide d’une corde, ce qu’imitera Fabrice poussé par la duchesse et forcé par Clélia, fille du général geôlier. Mais Fabrice est tombé réellement amoureux de Clélia, bien qu’elle ait juré à la Madone d’épouser un marquis sur les ordres de son père s’il ne meurt pas. Sorti de prison, Fabrice y revient volontairement pour voir Clélia, au risque du poison – ce qui arrangerait tout le monde. C’est faire bon marché de la Sanseverina qui fait empoisonner d’abord le prince par un exalté amoureux d’elle et de la république, puis séduit son fils héritier afin de sauver son neveu.

Le Corrège, L’Education de l’Amour (détail), illustration de Fabrice et de son fils Sandrino avec Clélia

Mais à trop vouloir garder pour elle le jeune homme, elle gâche tout. Fabrice est lié à Clélia, qu’il a prise dans un transport et dont il a un fils, Sandrino (le petit Alexandre), considéré comme l’aîné du marquis époux. Son propre père ne l’a jamais aimé (il n’est d’ailleurs pas son vrai père… qui serait le lieutenant français Robert, de l’armée de l’empereur dont la duchesse était amoureuse à 13 ans). Fabrice veut à l’inverse aimer et éduquer ce fils conçu par hasard. Être fils d’évêque n’avait rien d’étonnant pour les catholiques italiens, même si cela se passait plutôt dans les siècles précédant le XIXe. Mais cette embrouille ne pouvait être clarifiée sans un autre volume, et l’auteur préfère une fin rapide. Ce n’est pas dévoiler un secret de dire que tout le monde meurt au final – car nous sommes au siècle romantique même si Stendhal a un style plutôt de Code civil (comme Napoléon) et des exaltations, en pleine nature, moins panthéistes que celles de Rousseau.

A cette histoire d’amours mêlés (le paternel, le maternel, le sexuel) s’ajoute une intrigue politique de grand art. Lorsque j’ai lu ce livre pour la première fois, vers 16 ans, cela a décidé de mon goût pour l’analyse politique et orienté mes études. Car le Machiavel du prince de Parme s’appelle Mosca (la mouche) et il est d’une grande subtilité dans la conduite des affaires de la cité. Le prince ne peut se passer de lui, malgré son pouvoir absolu, et les opposants sont tous inférieurs malgré leur « libéralisme » (au sens des libertés politiques du XVIIIe siècle). Pas plus Mosca que Stendhal n’aiment la démocratie ni « la canaille » ; l’exemple américain est pour Stendhal le summum de l’avilissement : « le culte du dieu dollar, et ce respect qu’il faut avoir pour les artisans de la rue, qui par leurs votes décident de tout » (I.6 p.250 Pléiade). La politique mérite mieux que le nivellement par les envies et le vote des ignares. Ce pourquoi la description de la société de cour et ses intrigues est ciselée avec « esprit, profondeur et concision », comme le dira Balzac, qui « trouve cette œuvre extraordinaire » (p.622 Pléiade). Le comte Mosca sait que la politique n’est pas un combat « moral » entre le bien et le mal mais un choix provisoire et de circonstance entre le préférable et le pire. Mosca le ministre, c’est Stendhal le diplomate ; Mosca l’amoureux de la duchesse (qui deviendra sa femme), c’est Beyle amoureux. Et Fabrice est le fils inventé qu’il n’aura jamais eu.

Stendhal, La chartreuse de Parme, 1839, Garnier-Flammarion 2009, 687 pages, €4.50

Stendhal, Œuvres romanesques complètes tome 3, Gallimard Pléiade 2014, 1498 pages, €67.50

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