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Alexandre Arditti, La conversation

Un sympathique premier roman qui met en conversation une fille de 20 ans avec un homme de 90 ans. Mieux qu’un essai, la « conversation à la française » permet de distiller une sagesse sans peser, une philosophie sans grands mots, un art de vivre sans insister.

Charlotte a terminé Science Po (y serait-elle entrée à 16 ans ?) en même temps qu’autre chose comme il se doit (est-ce encore possible aujourd’hui où les enseignements sont plus denses ?). Stagiaire dans un grand hebdomadaire parisien en pleines vacances 14 juillet-15 août, elle est chargée par sa rédac-cheftaine d’aller interviewer un ancien président de la République, homme de lettres et prix Nobel (de la Paix) qui vient rarement à Paris. Rendez-vous est pris dans les salons de l’hôtel Plaza Athénée, avenue Montaigne à Paris, l’essence du chic grand style, encore que je préfère les brunchs du Crillon, l’allée de luxe du Ritz ou la cour intérieure du Bristol.

Le vieil homme des années trente rencontre la millénium et l’entretien commence – autour d’un verre de chablis. Tout y passe, sa vie, son œuvre, son expérience. Ils se tutoient, se titillent, s’entre-admirent. Se distille la sagesse que j’aime, à la Montaigne justement, faite d’exigence mais de rien de trop, d’anarchie intellectuelle et de morale décente, de jugements et d’indulgence. Victor (tiens, le prénom du jumeau de la coming out MeeToo) écume l’aventure (cette tentation permanente), la carrière (ce pensum où il faut s’amuser), la mondialisation (heureuse pour le tiers-monde, moins pour les prolos de notre beau monde), le journalisme (décati depuis les chaînes d’infos en continu et les réseaux sociaux), la violence qui nait de l’inculture et la moraline écolo, le vin et la gastronomie, le goût d’écrire (« tout ne vaut pas d’être publié » p.80), les femmes (ah, les femmes !), les désillusions de l’amitié, la solitude et même le Covid et l’infantilisation de la société (qui ne réclame que ça dans les bras de l’Etat papa). Les Français se foutent de la liberté, ce qu’ils exigent c’est le tous-pareils, l’Egalité ! Leur fraternité ne vient que de là, elle s’évanouit dès qu’une inégalité surgit, même naturelle, même inévitable.

Victor ressemble diablement à François (Mitterrand, le prix Nobel en plus) ; comme lui il est fondamentalement conservateur avec des aspirations sociales, comme lui il « n’aime pas les gens » mais les individus ; comme lui il est fidèle en amitié et à « ses » femmes ; comme lui il aime les livres, la bonne chère et les alcools choisis ; comme lui il est volontiers cruel avec ses ennemis et cisèle des bons mots percutants. Et comme lui il admire le coup d’Etat permanent, dans sa vie publique comme privée. Le lecteur le comprend à la fin.

Un premier roman ne va pas sans quelques défauts, dont le principal est de ne pas réussir à s’incarner dans chacun de ses personnages lorsqu’ils sont aussi contrastés et que trois générations les séparent. L’auteur fait souvent parler une fille de 20 ans comme une bourgeoise de 40 ans et un homme de 90 ans comme ces ducons des « du coup » et ces envolées des « voilà » qui sévissent à longueur d’antennes depuis les années 2010 en émettant des « ou pas » (p.56) en suffoquant tels des poissons hors de l’eau théorique – oup ha ! oup ha ! – dès qu’on leur pose une question concrète. Né vers 1930, on a des convictions, même relatives ! Au fond, dit l’ancien président prix Nobel, il suffit de se sentir heureux pour l’être et la mort vient en son temps comme il se doit. Est-ce de la résignation stoïcienne, une soumission progressive à l’envahissement spirituel du Confucius chinois, ou du cynisme politique ? C’est en tout cas une sagesse surgie du long vécu que le vieillard veut transmettre à la génération d’aujourd’hui.

L’auteur est journaliste né en 1974, il dirige la maison d’édition Grands voyageurs depuis dix-huit ans et est rédacteur en chef depuis près de quatorze ans du magazine Voyages et hôtels de rêve. Comme son président, il écrit son premier roman à 45 ans ; comme sa stagiaire (calquée peut-être sur sa fille), il a fait Science Po (Aix) et droit ; comme l’hebdo de sa journaliste, il a créé Confidentiel, magazine haut de gamme qui publie de longues interviews de 15 à 30 pages de personnalités françaises et internationales.

Alexandre Arditti, La conversation, 2021, éditions Les presses littéraires, 121 pages, €12.00 e-book Kindle €8.49

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Karim Miské, Arab jazz

Fan de James Ellroy et de ses histoires qui se croisent, de ses flics pourris et de son style télégraphique, Miské calque son premier roman policier Arab jazz sur White Jazz. Ce Mauritanien français, documentariste sur les fondamentalistes du Livre, met en scène un milieu interlope du multiculturel parisien, quelque part vers le 19ème arrondissement. S’y côtoient juifs, arabes et chrétiens Témoins de Jéhovah, tous plus fanatiques les uns que les autres. Entre eux, un crime, Laura, une hôtesse de l’air. Le prétexte, le trafic de drogue avec de nouvelles pilules bleues inventées par un juif de Brooklyn, convoyées par un Témoin de Jéhovah et revendues par des salafistes. La totale.

Ahmed est le voisin du dessous de Laura. Il lui arrose ses orchidées quand elle n’est pas là ; elle aurait bien voulu qu’il lui arrose aussi sa rose lorsqu’elle était là mais Ahmed est lunaire, père absent, mère folle. Il vit d’allocations pour handicapé pour avoir fait de l’hôpital psychiatrique mais ne ferait pas de mal à une mouche, bien qu’il ait déjà lu « une tonne cinq » de romans policiers qu’il achète au kilo au libraire d’occasion du coin. Lorsque Laura est tuée, il apparaît comme le premier suspect. Mais la lieutenant Rachel, juive, tout comme son compère taiseux Jean, breton, ne le croient pas coupable. Alors qui ? La faune du quartier offre du choix, de Sam le cauteleux coiffeur juif pour hommes à Moktar, ex-rappeur devenu dévot et surtout paranoïaque dégénérescent, ce qui ne se soigne pas.

L’intrigue compte moins que les personnages et l’atmosphère. Miské écrit dans le style de Fred Vargas en plus gourmand. En moins bobo. Le lecteur sait par qui Laura a été tuée et pourquoi dès le milieu du livre. Mais il poursuit sa lecture pour mieux connaître les caractères et parce qu’apparaissent les fameux flics ripoux d’Ellroy.

Un polar de l’extrême aujourd’hui de la diversité, métissé, cosmopolite, complexe. Où les identités se côtoient, s’aiment et se combattent pour de mauvaises raisons religieuses – et pour de bonnes raisons mercantiles.

Grand prix de littérature policière 2012, prix du Goéland masqué 2013 et prix du meilleur polar 2014 des lecteurs du Point.

Karim Miské, Arab jazz, 2012, Points policier 2014, 327 pages, €7.60 e-book Kindle €9.99

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Emile Zola, Madeleine Férat

Zola n’est pas seulement le créateur des Rougon-Macquart, chronique de la vie sous le Second empire, il a écrit aussi d’autres romans. Madeleine Férat est l’un de ceux qui l’ont fait connaître avec Thérèse Raquin, un mauvais ouvrage à la limite du feuilleton populaire, empli de hantises et d’obsessions. Deux êtres aux enfances ravagées se rencontrent et s’aiment jusqu’à ce que le destin – chez Zola le tempérament poussé par l’hérédité – les déchire. C’est noir et truculent car Zola exulte à décrire la bassesse, les instincts, les pulsions irrésistibles. Il en fait un système, ce pourquoi il ne restera pas dans l’histoire littéraire. Car Flaubert le disait, « l’art prêcheur » passe rarement la postérité.

Voici donc Madeleine, belle plante rousse, fille d’ouvrier auvergnat promu entrepreneur – puis ruiné. Confiée à un ami avec une petite rente à la mort du vieux, elle passe son adolescence en pension jusqu’à ce que l’ami, émoustillé, la prenne auprès de lui avec l’intention de la violer. Elle refuse et fuit, faisant sa vie à Paris en garni. Elle fréquente des étudiants dont Jacques, futur chirurgien de marine, dont elle est « imprégnée ». Zola adopte cette légende urbaine de « l’empreinte » du premier amant sur une fille vierge (chap. IX), comme si « la fille » était une sous-espèce qui n’attendait que la fécondation du mâle pour s’épanouir. Madeleine gardera Jacques « dans la peau » même après qu’il fut déclaré mort dans un naufrage et qu’elle se soit mariée avec Guillaume.

Voici donc Guillaume « de Viarmes », héritier oisif d’un père chimiste devenu fou qui vivait isolé à La Noiraude, un manoir près de Vétheuil. Veuf, il est un père distant, peu intéressé par son petit garçon qui est élevé par sa servante « protestante », donc « fanatique » des rigueurs de l’Ancien testament. Elle voit le diable partout et la poigne de Dieu s’abattre sans pitié sur les pécheurs. Sans mère ni fratrie, avec un père absent et une bigote rigoriste, Guillaume est malingre et veule. Il est harcelé au collège jusqu’à la Seconde où un nouveau venu de Paris, l’athlétique et bon garçon Jacques, un peu plus âgé que lui, le prend sous son aile et le protège des autres. Guillaume avait tout pour devenir inverti, modèle paternel absent, peur des femmes, faiblesse devant la force, affection éperdue – mais cela ne se faisait pas de l’écrire et Zola en fait un hétéro banal, un sous-mâle prêt pour la mante religieuse. Peut-on un instant y croire ?

Madeleine et Guillaume ont une fille, Lucie, mais le père – autre légende urbaine – veut se reconnaître dans les traits de son enfant. Or ceux-ci sont ceux de Jacques, l’ami chéri en même temps que l’ex-amant de sa femme. Procédé de feuilleton, Jacques n’est pas mort, il a été sauvé puis embarqué pour ses cinq années de chirurgien de marine en Cochinchine, d’où il revient pour jouir d’un héritage. Il écrit à Guillaume qui ne se tient plus de joie, tandis que Madeleine qui a découvert sa photo aux côtés de son mari lorsqu’ils étaient collégiens, est glacée. Elle a peur de revoir Jacques, dont ses fibres restent passionnées ; elle a peur de la réaction de Guillaume, lorsqu’il apprendra qu’elle a couché avec son ami – car elle ne lui a pas dit. Feuilleton toujours ces quiproquos de théâtre sur la route avec la mendiante qui est une ex-amie de Madeleine devenue cocotte, ce regard entendu du garçon d’auberge qui la reconnait, la chambre même où elle a baisé avec Jacques lors d’une partie fine, la présence même de Jacques justement ce soir-là dans l’auberge… Tout cela se terminera mal, dans la grandiloquence romantique du drame avec mort et poison, décès de la petite fille abandonnée et désespoir de Guillaume – réduit à rien. C’est gros, c’est lourd, c’est Zola. Peut-on un instant y croire ?

Fatalité du sexe, ressassement obsessionnel des lieux du vice, destin implacable de l’hérédité – à laquelle Zola mêle pas mal d’éducation, dans une sorte d’hérédité des caractères acquis spencérienne infirmée aujourd’hui par la science. Ce n’est pas la Morale qui pousse au tourment (Zola n’est pas Hugo), ni même la bêtise bourgeoise de la société (Zola n’est pas Flaubert), ni les élans intimes de l’individu (Zola n’est pas Stendhal), mais les gènes, les vice de « race », le tempérament.

Ainsi de Madame de Rieu, une relation du couple, en proie à la quarantaine avec un vieux mari sourd : « Elle choisissait toujours des amants d’un âge tendre et délicat, dix-huit à vingt ans au plus. (…) Si elle eût osé, elle aurait débauché les collégiens qu’elle rencontrait, car il entrait dans sa passion pour les enfants un appétit de voluptés honteuses, un besoin d’enseigner le vice et de goûter d’étranges plaisirs dans les molles étreintes de bras faibles encore » chap. VI p.134. L’écrivain jouit de décrire la perversion, il s’y vautre au prétexte d’un personnage qui n’est pas lui, il insiste : « Aussi la trouvait-on toujours en compagnie de cinq ou six adolescents, elle en cachait sous son lit, dans les armoires, partout où elle pouvait en placer. (…) Ses quarante ans, ses airs ridicules de fillette, sa graisse blanche et fade, qui faisaient reculer les hommes mûrs, étaient un attrait invincible pour les drôles de seize ans ». De vingt ans à seize, l’auteur fait monter en journaliste l’excitation du voyeur.

A l’inverse, une passion vicieuse est d’en rajouter sur la condamnation vertueuse au nom de l’austérité requise par la religion, l’obéissance au Dieu jaloux. La morale apparaît comme l’idéologie de la passion frustrée chez Geneviève, la vieille servante protestante : « Elle goûtait une volupté farouche à écouter ces sanglots et ces cris de la chair. La confession de Madeleine lui ouvrait un monde de désirs et de regrets, de jouissances et de douleurs qui n’avaient jamais secoué son corps vierge, et dont le tableau lui faisait songer aux joies cruelles des damnés » chap. VII p.167.

Malgré les descriptions truculentes de la nature, je n’ai pas aimé ce roman : trop invraisemblable, trop déterminé, trop fabriqué. Son « naturalisme » n’a plus rien de naturel mais devient une systématique. Zola a échoué au bac scientifique et sa science est autodidacte, marquée par le positivisme. Madeleine est peut-être inspirée de sa conquête Alexandrine, dont il fera sa femme, et qui aurait couché avant lui avec son ami de collège aixois Paul Cézanne.

Emile Zola, Madeleine Férat, 1882, Livre de poche 1975, 351 pages, €6.23 e-book Kindle €0.99

Emile Zola, L’Argent, déjà chroniqué sur ce blog

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Thierry Schwab, Optima 2121

Je m’étais évertué moi-même aux prévisions séculaires en février 2013. Quant à la science aujourd’hui, elle observe que l’être humain pourrait vivre au maximum 150 ans. Thierry Schwab se lance à son tour dans un roman d’anticipation toujours curieux à lire.

Son narrateur de 30 ans, journaliste scientifique qui a officié à New York et à Shanghai avant de revenir à Paris, s’est passionné depuis l’enfance pour les deux bouts du monde limité de nos perceptions : un télescope à 10 ans et un microscope vers 12 ans lui ont ouvert des voies inouïes. « Contrairement au sens commun, la théorie des quantas et la relativité montrent que le temps ne s’écoule pas toujours du passé vers le futur, de la cause vers l’effet, mais parfois dans l’autre sens », lui dit dès la page 13 un physicien de renom nommé Maréchal. Puisqu’il est célibataire, sans famille et sans enfants, le savant dès la page suivante lui « propose, en toute simplicité, d’être le cobaye de sa première expérience de voyage dans le temps »: un voyage dans le futur ! Il va passer six mois dans un siècle, rien de moins.

Mais quelle langue parler ? comment s’habiller ? avec quoi payer ? Pas facile d’envisager le futur à trois générations de soi. Le jean-baskets-chemise blanche sera-t-il toujours de mise ? L’anglais et le chinois mandarin auront-ils conquis la langue usuelle ? Le dollar et le yuan auront-ils encore cours – et avec les billets actuels ?

Depuis un bosquet du parc Montsouris, d’où il a été projeté, le narrateur observe que les plantes sont luxuriantes car le climat s’est nettement réchauffé, mais surtout que « l’avenue René Coty [est] curieusement rebaptisée avenue Gao Zeng Hu » p.29. La langue usuelle est de l’anglais mâtiné de chinois. Personne ne travaille plus et chacun est équipé d’un « Personal Identification and Communication Chip » (p.37) pour payer avec une allocation mensuelle égalitaire, communiquer par Optinet, « lire » des vooks (books movies en 5D – d’ailleurs, plus personne n’écrit à la main), voyager en cairs ou en rocklane… ou en virtuel confortable. Tout le monde est dans la Base – et surveillé. Les femmes sont entreprenantes et toujours jeunes, puisque sa première rencontre humaine, hors robots, a 102 ans et le baise immédiatement. Heureux monde où tout est libre si l’on reste dans les clous ! Mais les gens sont métissés et plutôt noirs, quant aux révoltés, ils sont « déconnectés », sans accès numérique, et doivent se débrouiller dans un monde où la technique est reine.

Les enfants ? éradiqués par référendum. Le travail ? éradiqué par les robots. La propriété ? éradiquée par la location de tout. La mort ? éradiquée par la science – sauf catastrophes naturelles, mais bien surveillées. Les meurtres et assassinats ? éradiqués par l’IA qui surveille tout. Les pulsions agressives ? éradiquées par opération nano-chirurgicale. Les guerres ? éradiquées par un seul pays sur la planète, Optima (après trois guerres régionales), avec un seul gouvernement (à la Maison jaune à Pékin avec une femme à sa tête) – en bref tout l’inverse du XXIe siècle. La démocratie aussi a changé, avec la baisse du QI général et les infox qui l’ont déconsidérée. La production artiste est assurée désormais en majorité par les robots, tout comme les oiseaux dans le ciel et les poissons dans les mers, mais je vous laisse découvrir le nouveau monde, c’est assez édifiant.

Les gens vivent donc en Nirvana, puisque « ces souffrances de tous ordres qui ont accablé l’humanité durant des millénaires, même si elles contribuaient, pour certains philosophes, au sel de la vie, car, faisaient-il remarquer, comment apprécier le bonheur si l’on ignore son contraire, n’ont plus cours depuis longtemps » p.96. Un Conservatoire du malheur permet de s’en souvenir – et sert de condamnation aux malfaisants : les visiteurs tournent une manette et constatent les douleurs infligées dans les différentes salles de condamnation. Du vrai supplice chinois !

Et Dieu dans tout ça ? Pour ceux qui y croient, c’est un peu surprenant mais logique : plus de labeur à la sueur de son front, plus d’enfantement dans la douleur, plus de crainte de l’au-delà… Une planète à l’équilibre, l’immortalité quasi certaine, la vie au paradis. « La réincarnation, l’espoir d’une vie meilleure dans l’au-delà ou la crainte d’un châtiment terrible non plus. Et ainsi les raisons de croire en une puissance divine se dissolvent dans le bien-être général, comme par un jour d’été les nuages s’effilochent dans l’azur » p.160. Mais si l’humanité n’est plus si humaine, quel est le nouveau dieu ? Ne serait-ce pas celui qui permet le paradis aux humains décadents ?

Pour le savoir, lisez ce roman d’anticipation. En prolongeant les tendances d’aujourd’hui avec leurs conséquences, il met au jour certaines contradictions et certains choix que l’on n’aurait jamais imaginés. Et il décrit le grain de sable dans l’utopie : une passion… mortifère.

Thierry Schwab, Optima 2121 – Le monde dans cent ans, si proche, si différent, avril 2021, éditions de l’Ombre rouge, 264 pages, €18.00

Attachée de presse Emmanuelle Scordel-Anthonioz escordel@hotmail.com ou sur LinkedIn

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Pierre Lemaitre, Miroir de nos peines

Bien que tome 3 d’une saga aux multiples personnages (dont Au revoir là-haut est le tome 1,dont un film a été tiré) ce roman peut se lire indépendamment car les gens ne sont liés que par la filiation et le hasard des rencontres. Nous faisons connaissance de Louise puis de Raoul, qui sont apparentés sans le savoir. Il y aura aussi Gabriel et Jules, seconds couteaux, Fernand l’adjudant et Désiré dont le nom prend toutes les formes – comme le diable. Chacun est bien typé, dans le style du roman populiste.

Car Lemaitre a pris une forme littéraire à la fois ancienne (le roman-feuilleton du XIXe) et contemporaine (le thriller et la série TV). Il entremêle en chapitres courts les existences de chacun dans un temps historique, ici la défaite et l’exode français de juin 1940. A ce titre, les bulletins d’information officiels (issus des véritables publiés dans la presse d’époque) sont un morceau d’anthologie. On y voit le mensonge fonctionnaire dans sa plénitude, tout petit pouvoir suscitant aussitôt un réflexe de supériorité connaissante envers le bas-peuple ignare et méprisé, ainsi que l’affirmation de « ce qu’il faut » savoir et penser. Au détriment des faits, bien-sûr. Nul ne s’étonnera que les parlementaires, dépassés, aient choisi « le recours » au vieillard de 90 ans « vainqueur de Verdun », puis le grand balai de toutes les élites incapables et corrompues de la IIIe République une fois la guerre finie. Le mensonge d’Etat et la chiourme administrative sans raison aboutissent aux révolutions.

Chaque personnage du roman a son histoire, ses origines et ses conditionnements, mais se trouve plongé dans le grand bouillon de la guerre. Chacun va donc s’y révéler tel qu’en lui-même, sortant de sa condition pour devenir ce qu’il est.

Le livre se lit très bien, haletant du début à la fin, tout en action sans aucune description. Tout à fait adapté à notre époque pressée et sans passé. Une fois lu – je l’avoue avec délectation – reste un vide : qu’en dire ? quel message lance-t-il ? qu’en reste-t-il dans l’esprit ? De fait, pas grand-chose si l’on y réfléchit. Sauf à raconter l’histoire (mais ce serait dévoiler le ressort de l’intrigue donc l’intérêt de lecture), la passoire du temps laisse en résidu l’histoire de la débâcle française de 40, la chienlit démocratique, l’armée restée à l’an 14, les élites portées au chacun pour soi – tout s’éparpille pour ne laisser que le grand vide individuel. Ce sera égoïsme ou abnégation, soumission ou résistance. Ce dernier thème pourrait faire l’objet d’un tome 4 mais l’auteur semble y avoir renoncé puisqu’il ajoute un chapitre qui va jusqu’à nos jours pour dire « ce que sont devenus » les personnages du film livre. On se croirait en effet dans un film ou une série plus que dans un roman. Les réflexes y sont les mêmes, dont celui de ne jamais revenir une fois vu lu et l’avidité people de savoir le destin de chacun.

Il est dommage que la virtuosité – indéniable – inhibe la profondeur. Même Eugène Sue avait créé des personnages mythiques (Fleur-de-Marie alias la Goualeuse, le Chourineur, Monsieur et Madame Pipelet – concierges). A part Désiré, quand même intéressant en caméléon talentueux où qu’il passe et quelque métier qu’il emprunte, les autres sont assez lourds : Louise, Jules, Fernand, Alice. Même Raoul a quelque chose d’inachevé, un mauvais garçon de circonstance dû à une enfance tordue dans les secrets de famille, mais sans avenir. De vrais personnages de série TV, pas de roman littéraire.

Lire ce Miroir de nos peines en pleine débâcle pandémique avec des élites débordées et une administration aussi incapable que l’armée de 40, a quelque chose de curieux et de burlesque, comme si « la France éternelle » ne se révélait que dans le désastre.

Pierre Lemaitre, Miroir de nos peines – Les enfants du désastre 3, 2020, Livre de poche mars 2021, 573 pages, €8.90 e-book Kindle €8.99

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Maurice Rheims, Le Saint Office

Fils de général né à Versailles en 1910, Maurice Rheims a été longtemps commissaire-priseur ; c’est dire combien il connait la haute bourgeoisie, de la traditionnelle à la parvenue, de la provinciale à la parisienne. Par les yeux d’un larbin stylé caméléon comme son auteur, il conte les dessous de la France des années 1960 et 70, juste avant la gauche au pouvoir, sa hantise du fisc, les petits arrangements entre amis, les protections. Oscar est maître d’hôtel, autrement dit domestique. Mais il ne sert que qui il veut, n’hésitant pas à quitter son maître lorsqu’il en a fait le tour ou que cela sent le roussi. Il n’est attaché à rien qu’à l’ordre social. Il est devenu expert en convenances, en costumes, vins et en gastronomie – bien plus que ceux qui donnent le ton. Il s’est fait quelques maitresses (ou non), a tué peut-être quelques maîtres devenus gênants (ou pas), a cambriolé sur ordre (ou pour lui-même) sans jamais s’enrichir, a dénoncé ou célébré qui ou quoi par lettres à l’écriture bien imitée. Il est l’histrion et le joker, celui qui n’existe pas mais sans qui rien n’existe.

Oscar est invisible, Oscar est le fantôme d’office, Oscar indic est messager de la Vertu. Il exerce son métier comme un sacerdoce, il fait un office de son office, il singe en bourgeoisie le tribunal de l’Eglise catholique combattant l’hérésie et l’apostasie, la Sacrée congrégation du Saint-Office qui définit la bonne doctrine. Lui le domestique sait mieux les usages que les maîtres, il corrige les déviants, accuse les fraudeurs, favorise les victimes. Culture autodidacte mais étendue, ironie douce et parfois féroce, distance prudente mais engagement envers les maîtres et les maitresses qui le servent, Oscar est celui qui tient la maison. A l’entendre, rien ne se ferait sans lui : il est partout, il est errant, il est plusieurs, car son insignifiance fait qu’on croit l’avoir déjà vu dans d’autres maisons, à différentes époques.

« Unique survivant d’un monde social aboli » (p.485) – surtout depuis 1981 avec la gauche présidant – Oscar le sonné est dingue de sonnettes, il les collectionne, s’attache à un collectionneur, ancien conseiller maître ; il sera lui-même sonné, parlant « cloche » et se déguisant en fait clochette plus qu’en clochard. En 58 chapitres, il s’étend sur son métier, ceux qu’il a côtoyé, ses activités dévotes ou complices. Il a de l’ironie, de la verve, du style à la troisième personne. Le lecteur ne s’ennuie pas malgré plus de 500 pages en dévorant ce vieux roman à la française qui n’a que faire du « nouveau » roman des années révolte ou des affres névrosées des petits maîtres d’aujourd’hui colonisés par les Ricains. Son auteur est décédé en 2003 mais son œuvre demeure, un petit bijou de lecture à qui aime le classique.

Maurice Rheims, Le Saint Office, 1983, Folio 1985, 524 pages, €10.90

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Après Covid

Avec le printemps qui renaît (péniblement), vous rêvez de l’après.

  • Mauvaise nouvelle : l’après Covid sera Covid ; le coronavirus est comme le sparadrap du capitaine Haddock, impossible à ôter.
  • Bonne nouvelle : les vaccins ARN sont efficaces et le montrent chaque jour un peu plus, y compris sur les variants anglais et sud-africain ; de plus ils sont adaptables à tout nouveau variant dangereux en quelques semaines.

Vous avez détesté 2020 et son confinement inédit, vous vous lassez de 2021 et de ses ratés à répétition sur la prévision épidémique comme sur la vaccination, vous allez être résignés en 2022 lorsque vous prendrez enfin conscience qu’il vous faudra vivre avec le virus. Car le Sars-Covid-2 est un coronavirus – comme la grippe, il va muter et muter encore, revenir probablement de façon saisonnière. Gel, masque, précautions sociales demeureront – même vacciné. Moins qu’aujourd’hui peut-être mais comme en Asie (dense et surpeuplée) dès qu’une grippe ou un rhume se déclenche.

Oui, l’après Covid ne sera pas équivalent de l’avant Covid. Nos habitudes en seront changées et la revaccination un rite annuel (remboursé). Les Chinois ont reconnu que leur vaccin n’était pas très efficace (autour de 50% sur les nouveaux variants), car il est traditionnel sur adénovirus inactivé, comme le Spoutnik Vladimir (Poutine) et l’extra Zeneca thromboïque ou le Janssen. L’avenir est à l’ARN, plus aux manipulations virales (que Pasteur a d’ailleurs échoué à réaliser cette fois-ci, tout comme Sanofi).

Le Pfizer-BioNtech et le Moderna sont pour le moment les seuls vaccins à ARN et, comme ils sont nouveaux, très peu d’usines étaient préparées à les produire en masse. Cela change (très) vite – notamment en Europe – et c’est heureux, car vacciner le maximum d’humains dans le monde, y compris les plus cons qui ne croient pas à la maladie comme les Trompes ou les Bourses aux Noireau, sert à éviter que d’autres variants ne prolifèrent. Même s’il existe  probablement une limite aux possibilités de varier pour infecter un être humain quand on est virus – mais allez savoir… Ce que l’on sait du Coronavirus 19 est trop récent pour qu’on en sache encore beaucoup et l’on apprend tous les jours.

L’absence de déploiement des vaccins dans les pays émergents risque non seulement de favoriser les variants neufs (et plus dangereux) mais surtout d’isoler ces pays du reste du monde et d’inhiber leur reprise économique… précipitant la misère, les révoltes populistes, les guerres et les migrations. Les populistes xénophobes qui pensent qu’ils peuvent crever (il paraît qu’il en existe) ont bien la courte-vue et la cervelle réduite car le virus qui mute est plus dangereux que le sous-développé qui émigre chez nous. Or un virus passe partout, même sans les gens, il suffit qu’il contamine un objet, qu’il stagne dans l’air d’un cargo ou ont ne sait comment encore (on apprend tous les jours).

Nous avons donc tous collectivement intérêt à ce que le maximum de gens soient vaccinés partout dans le monde, même si notre système procédurier et très administratif en Europe et surtout en France nous laisse désespérément dans un retard à l’allumage, un retard dans l’action et un retard dans la prévision. Les politicards en sont encore à infantiliser le bon peuple psycho déprimé en assurant que le déconfinement est pour bientôt, au lieu de lui parler en adulte citoyen capable de penser : la vaccination en France c’est lent, c’est lourd et ça va durer. Au-delà de l’été.

Ils ont beau se réjouir que beaucoup de Français « aient reçu leur première dose » – mais il en faudra une seconde, et probablement une troisième six mois plus tard, et puis une chaque année encore, adaptée aux nouveaux variants. Donc produire, organiser la vaccination encore et toujours. Alors ne croyez pas que l’après-Covid soit pour demain. Nous ne reprendrons une « vie normale » qu’avec le Covid, tel une grippe parfois mortelle. Il faudra vivre avec – vivre avec les précautions de base qui commencent par l’hygiène et la distance.

Alors oui, télétravail il y aura plus qu’avant, vie à la campagne et à l’air plus qu’avant, achats sur le net plus qu’avant, spectacles à distance ou en virtuel plus qu’avant. Mais subsisteront ces relations humaines qui nous sont indispensables en petits groupes restreints, comme nous en avons l’usage depuis plus de 200 000 ans : la famille, la tribu, le village, la communauté de travail, la fête locale. Nous ne serons pas condamnés à vivre en bulle stériles, comme certains capitalistes du net voudraient nous le faire croire, et notamment les plus cons (plotistes). On en lit de belles sur les « réseaux sociaux » si on perd son temps à les suivre…

Le patron de Pfizer l’affirme : nous avons les moyens de faire parler le virus, donc de le cantonner.

L’espoir n’est pas de nier sa réalité ni ses conséquences comme on l’entend parfois (« après tout, les morts sont des vieux ou des malades, ou trop gros – tant pis pour eux »).

L’espoir est d’accepter la réalité telle qu’elle est et de faire avec en prenant tous les moyens que nous avons pour survivre bien.

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Bernard Clavel, Malataverne

Dédié à ses trois fils, ce court roman met en scène trois garçons d’un village paysan du Jura : Robert, 15 ans et apprenti plombier, Serge, 16 ans et fils de famille, Christophe, 18 ans et aide épicier de son père. L’aîné est le seul à rouler à moto, celle du paternel, mais il veut entraîner ses copains avec lui. Pour cela, il faut de l’argent, donc monter des coups comme voler des fromages ou subtiliser le portefeuille bien gonflé d’une vieille avare.

Fort des fromages bel et bien dérobés sans se faire repérer, le chef du trio veut enchaîner aussitôt avec le larfeuille de la vieille sourde dont le chien est méchant. Pour cela, le plan est bien au point : neutraliser le clebs avec une boulette bourrée d’arsenic, fracturer la porte de la ferme, se rendre à pas de loup dans la chambre où elle ronfle, piquer le fric enfoui dans un pot à lait et repartir, ni vu ni connu. Mais masqué au cas où elle se réveille.

Robert est le plus jeune et le plus émotif. Il est orphelin de mère et son père boit ; il n’a que ses copains et Gilberte, sa copine d’enfance dont il est amoureux mais qui le domine de ses 16 ans et qu’il ne peut toucher qu’au-dessus du corsage. Et la femme de son patron, belle encore dans sa trentaine et qui n’a pas d’enfant ; si la morale villageoise n’était pas si stricte avec la peur de l’enfer et des mauvaises langues, elle se le ferait bien, le jeune Robert, vu comme elle regarde son visage frais et sa chemise toujours largement ouverte.

C’est la fin de l’été, l’orage gronde parfois mais c’est surtout le vent qui mugit. Robert, tourmenté par sa conscience, a peur de son ombre : elle le suit. Petit mâle déjà avec boulot et copine, il se laisse entraîner mais malgré lui. Plus il y pense, plus il raisonne par lui-même, plus il résiste. Il se tue au travail pour faire taire sa raison et privilégier l’affectif d’être dans la bande et d’honorer l’amitié, mais en vain. Le soir du coup sur la vieille, il va trouver Christophe et lui dit qu’il ne vient pas, que ce n’est « pas bien » et qu’ils devraient renoncer. Ce sont surtout les menaces de Serge, écervelé qui veut faire plus viril que la classe d’où il vient, qui l’inquiètent. Un bon coup de gourdin ferait taire l’avare s’il lui arrivait de se lever.

Tourmenté, émotif, Robert ne peut dormir la nuit du coup ; il remet sa chemise pour aller trouver Gilberte qui, à 10 h passées, ne l’attendait plus. Il lui raconte tout et la convainc de l’aider. A deux, on explore mieux les solutions. Aller trouver le père de Christophe ? ce serait trahir ; en parler à sa patronne ? c’est trop tard, le patron est couché ; le signaler aux gendarmes ? il faut voir comment ils traitent physiquement les jeunes, même innocents, lorsqu’ils tombent entre leurs pattes à la fin des années cinquante ; le curé ? Robert ne va plus à la messe depuis la mort de sa mère mais il tente, la bonne le traite de saoulard et de voyou et ne veut pas réveiller le prêtre. Il ne reste que la pire des solutions : aller sur place convaincre les deux malfrats de renoncer à leur méfait…

Et là se joue le drame. Une fin abrupte qui confine à cet absurde dont Albert Camus donnait déjà lecture. Un absurde de village qui ne vole guère haut. Pour moi une fin décevante qui aurait méritée d’être repensée et mieux préparée. Malataverne est donc un bon roman mais croupion, mal achevé, c’est dommage car les figures des trois garçons et de la patronne sont bien croquées. Robert, 15 ans, est rendu avec tous les affects et toutes les tempêtes de son âge. Mais si Bernard Clavel sait conter des histoires, il sait rarement donner un sens aux personnages qu’il crée. Comme s’il manquait un sens à sa propre vie.

Bernard Clavel, Malataverne, 1960, J’ai lu 1977, 187 pages, €7.00 occasion

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Xavier Bertrand : tout sur l’entreprise !

Dans Les Echos du lundi 12 avril, le président de (pour l’instant) la région Hauts-de-France se positionne pour les présidentielles dans presque un an. Il se veut candidat à droite, sinon « de » la droite, même si la voie reste encore semée d’embûches entre une éventuelle primaire (que les régionales remplaceront probablement) et le jeu mortel des egos. Je ne crois pas pour ma part au spectacle renouvelé du duel Macron-Le Pen comme la dernière fois – pas plus qu’il n’y a eu de nouveau Sarkozy-Royal en 2012 : les Français veulent toujours du changement et, disons-le, la « nullité » politique, économique et sociale de l’équipe Le Pen ne favorise pas son essor au-delà du noyau de mécontents habituel. Un vote uniquement « contre » est un peu étriqué après l’expérience Covid et le pays mérite mieux. Xavier Bertrand a le mérite de proposer déjà un plan pour le quinquennat à venir, même s’il est encore assez général.

Ce plan, c’est : tout pour l’entreprise. Son objectif politique est pour la France de « sortir de la spirale du déclin ». Pour cela, réindustrialiser, donc favoriser la création, le financement et l’établissement des entreprises sur le sol national. Tout le reste devait suivre… comme « l’intendance » pour de Gaulle : l’emploi, le salaire moyen (deux fois le SMIC en entreprise), l’innovation, la cohérence territoriale.

Comment le réaliser ? Par la baisse « de moitié » des impôts sur les entreprises tout en favorisant le crédit d’impôt de production…. mais sans augmenter les prélèvements obligatoires ! Si les Etats-Unis et le Royaume-Uni augmentent leurs impôts pour financer la relance, c’est qu’ils les avaient trop baissés ; la France est au contraire la championne des impôts et taxes de toute l’OCDE et les baisser est un pas dans la bonne direction pour rejoindre la concurrence des pays voisins. Mais c’est un genre de « en même temps », un casse-tête fiscal difficile à réaliser – ou seulement à la marge. Les intérêts des services, des territoires et des citoyens sont divergents : réduisez ici et vous aurez aussitôt une levée de boucliers ! Macron l’a tenté, il a eu les gilets jaunes, les conducteurs de trains, les étudiants, les assistés de la Culture et les chômeurs contre lui.

Or le principal du Budget est le « social » (dégrèvements, solidarité, cohésion, travail, régimes sociaux), plus élevé que dans les pays voisins : sans cesse de nouveaux droits suscités par de nouveaux ayants-droits revendiqués par de multiples « associations » subventionnées sur fonds publics par des fonctionnaires qui doivent justifier la pérennité de leur service. Alors qu’il faudrait moins d’Etat, moins de fonctionnaires, moins de strates administratives, moins de subventions. Que les créateurs entreprennent, ils ne devraient pas être sur fonds publics. Mais est-ce audible par « les soignants », les « intermittents du spectacle », « les étudiants », les associations pro-migrants ou anti-pauvreté ? Réduire la dépense publique me paraît un vœu pieu, ou seulement à la marge.

Plus intéressante est la création d’une Agence gouvernementale pour l’innovation sur le modèle de la Darpa américaine. Mais ce serait encore une agence de l’Etat central… même si elle fusionnerait plusieurs agences existantes guères efficaces.

Le problème est fonctionnaire, surtout sur l’innovation mais aussi sur les autorisations d’implantation des entreprises dont les recours ou les délais sont beaucoup plus longs en France qu’ailleurs. La France est plus administré que les autres (sauf pays nordiques et Canada) et tout fonctionnaire à chaque strate veut signer et, pour cela, prendre son temps pour le lire (mais pas au-delà de 35 heures par semaine, ni pendant le week-end, encore moins les sacro-saintes « vacances »). Réduire leur nombre, réformer leur formation, supprimer le statut d’inamovibilité (sauf pour les métiers exclusivement régaliens) restent des chantiers plus intéressants pour favoriser la créativité, l’initiative et l’innovation… et diminuer la charge fiscale qui pèse sur tous les Français. En témoignent tous ces sites pratiques sur le Covid fondés par l’initiative civile d’ingénieurs en informatique alors que les gros machins d’Etat peinent à éviter lourdeur et bugs à répétition comme Tousanticovid ou la prise de rendez-vous vaccinaux.

La création d’un fonds souverain accessible aux investissements des particuliers (seulement français ? euro ? européens ? internationaux ?) permettrait de recycler « l’épargne Covid » pour ceux qui n’ont pas pu dépenser durant quasi deux ans. Mais il existe déjà les deux Plans d’épargne en actions (PEA et PEA-PME) : ce nouveau fonds ne ferait-il pas doublon ?

Pour le reste, des incantations à une meilleure Europe et des Etats-Unis moins méchants. Cela ne fait pas une politique, tout juste quelques slogans de campagne. L’Europe fonctionne à 27, pas tout seul. « Revoir les règles de concurrence » a déjà été tenté par Emmanuel Macron, avec le succès que l’on constate. Exiger « un principe de réciprocité » est de la même eau et prendra du temps dans une « Europe » qui n’existe que culturellement, pas politiquement, ni économiquement, ni diplomatiquement. Trouver « un mécanisme » contre les lois extraterritoriales américaines est une vaste blague. Il existe mais personne ne l’utilise car – comme d’habitude – trop compliqué, trop restreint, trop juridiquement incertain pour les entreprises multinationales exerçant aussi aux Etats-Unis. La meilleure façon serait politique : agir comme les Yankees avec un corps européen d’enquêteurs sur les fraudes des entreprises américaines sur les impôts, les additifs alimentaires, les produits interdits, le taux de sucre dans les Coca, l’utilisation sans autorisation des données numériques, et ainsi de suite. Mais qui l’osera ? Xavier Bertrand lui tout seul avec pour seuls alliés les Chinois, les Russes et les Iraniens ? Qui y croit ?

Ce sont quelques données intéressantes que nous livrent le futur candidat, gardant le reste pour la campagne électorale qui devrait débuter à l’automne. Mais il se présente en Macron un peu plus à droite, avec une seule idée en tête : pas vraiment bouleversant…

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Franck Archimbaud, L’homme qui voulait Otrechoze

Un chef d’entreprise qui se raconte est peu courant ; un chef devenu chef par orientation scolaire dès la classe de cinquième l’est moins ; un chef sorti du rang car issu d’une famille ouvrière pour créer son entreprise l’est décidément peu. C’est dire l’intérêt d’une telle biographie, écrite comme une envie, pour le lecteur curieux de saisir le ressort de l’entreprise.

Franck Archimbaud est né en 1967 à Barentin en Normandie de parents ouvriers en HLM. Il est l’aîné d’une fratrie de quatre dont seule la dernière est une sœur. A donc pesé sur ses épaules depuis tout petit le sentiment d’être celui qui guide et protège : un chef. Il fera le lycée hôtelier de l’Avalasse à Rouen, réputé, et en sortira diplômé en 1984, poursuivant par une spécialité de pâtissier-chocolatier. Il sera chef de cuisine à 22 ans et gérant de restaurant à 24 ans. La cinquantaine arrivée, il a besoin de faire le point du demi-siècle écoulé ; le coronavirus présent inhibe ses entreprises de restauration événementielles comme son restaurant Le Saint-Pierre à La Bouille et lui laisse du temps. Il retrace son itinéraire en cherchant le pourquoi et les failles, donnant son exemple pour le meilleur comme pour le pire.

Le meilleur est de vouloir le meilleur, le pire est de laisser sur sa route nombre de chemins non suivis. Ainsi des filles. Il explore à 10 ans sa petite voisine de 8 qui le sollicite ; il s’éclate à 16 ans avec une fille de trois ans plus âgée lors d’un stage aux Deux-Alpes qui l’initie. Suivront, au fil des années de bougeotte, Maryse, Patricia, Marie, Béatrice, Elisabeth, Marie-José, Geneviève, Eldrine, Alice, Kamilia et Mathilde. Il officie à Rouen puis au Havre, Houlgate, Paris, Rhodes, Lille, Amiens, Marseille, Avignon, puis de retour à Rouen. Il aura passé dix ans dans la multinationale Sodexo avant de créer en 2003 sa propre société de traiteur éco-responsable : Otrechoze, installée en Normandie et en Touraine avec un pied à Paris. Il dit de la cuisine qu’elle est une école de discipline et d’obstination qui exige organisation et force de caractère. La cuisine vous fait tout seul : « La restauration est un domaine qui permet aux personnes qui n’ont pas réalisé de longues études d’entrer en autodidacte dans un monde qui offre – pour peu qu’on soit courageux, et doté d’une bonne présentation – de réelles perspectives d’évolution » p.227.

« Hypersensible », l’auteur ne se sent à sa place que lorsqu’il décide lui-même. Il n’impose pas, il écoute et se met au service. « Cette différence, c’était que j’avais déjà ‘l’œil du client’, ce constant souci de satisfaire que même certains grands chefs ne parviennent pas toujours à conserver » p.211. D’où sa capacité d’adaptation – signe d’intelligence – malgré son sentiment de ne jamais être à sa place faute d’une éducation bourgeoise et de ses codes, le sport, le piano, le théâtre, la peinture, les belles choses. « Otrechoze est aussi, d’une certaine manière, un pied de nez au système français un peu trop centré autour des diplômes et de l’orthographe, ce dont j’ai souffert depuis l’enfance » p.259. Rassurons-le, l’auteur a saisi le vocabulaire du jeune cadre dynamique qu’il manie à la perfection lorsqu’il parle de son entreprise. Face au « nouveau » éternel du marketing, Franck Archimbaud prône une cuisine de qualité « qui respecterait ses fondamentaux, différente, sans renier ses valeurs essentielles ». Autrement dit le mouvement, l’adaptation au monde qui bouge sans cesse. Bien plus qu’une mode, « la » tradition – telle qu’elle se perpétue.

D’où sa reprise à Rouen du relais postal en face du collège de la Grand’Mare, quartier populaire et immigré de Zone franche urbaine (ZFU) où la haine et la violence naissent du désœuvrement et de l’absence de lieu où se retrouver. « L’idée était (…) d’un restaurant solidaire et social valorisant les circuits courts et favorisant la relocalisation de l’emploi » p.324 avec cuisine de saison avec produits bios issus du développement durable. De quoi cocher toutes les cases des idées dans le vent écologique et socialiste. Le succès ne résiste malheureusement pas à la faible rentabilité et la Mairie ne suit pas après sept ans mais c’était une belle expérience. « Un cercle vertueux au sein duquel on pouvait lutter contre la malbouffe tout en créant du lien dans un quartier dans lequel personne ne voulait vivre. La culture, déguisée en dîner-concert, était accessible à tous » p.357.

Ce livre, écrit comme Montaigne « à sauts et gambades » tout au long de ses expériences, vise à « insuffler l’énergie nécessaire à toute réalisation et toute survie » p.433. D’où le lien intime entre les rencontres amoureuses ou sexuelles et les entreprises à chaque fois renouvelées, du défi de créer une carte à celui de redresser un restaurant ou de faire tourner une entreprise. Les écoles apprennent certaines techniques comme écrire et compter ou réaliser une purée savoureuse et dresser une table, mais « on n’apprend pas à s’accepter tel qu’on est, à faire honneur au moment présent, à se faire confiance inconditionnellement. On n’apprend pas même à regarder, observer, ressentir, à penser autrement ni s’ouvrir à ‘autre chose’ » p.434. Tout enfant, le petit Franck rêvait déjà d’autre chose, comme son père avant lui qui avait rêvé d’être marin pour partir.

Cette sagesse de la cinquantaine issue d’une expérience multiple d’homme pressé est contée dans le mouvement, sans trop d’introspection mais avec ce souci de tirer à chaque fois une morale de l’action et de se réinventer après le Covid – lorsque cela viendra. Il se lit avec passion.

Franck Archimbaud, L’homme qui voulait Otrechoze, 2021, édition Scripta, 439 pages, €23.00 e-book Kindle €5.99

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

Article de Paris-Normandie

Article de l’Auvergnat de Paris pour les Pros des Bistrots et Restos du Grand Paris (depuis 1882)

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Arrogance de cour

Le rapport de la commission Duclert sur la France et le génocide rwandais de 1994 est disponible pour tout public. Il jette un pavé dans la mare. Ce qu’il dit des circonstances de l’intervention de la France au Rwanda intéressera les protagonistes et a déjà été détaillé par les médias. Ce qui m’intéresse est plutôt le fonctionnement de la « démocratie » républicaine. Là, c’est la cata : un roi en sa cour, coupé du monde et isolé dans ses certitudes. La politique comme un grand jeu véhiculée par des mythes (les ethnies, Fachoda, l’emprise américaine), les gens sur le terrain réduits à leur condition d’objets : racisme envers les Noirs et obéissance doigt sur la couture du pantalon pour militaires, diplomates et chercheurs. Le pire de la France, le pire de la gauche, le pire de Mitterrand.

Où est la « démocratie » dans l’absence abyssale du Parlement ? Où est la république dans le trust de la politique étrangère par le seul président ? Où est la raison dans la fièvre idéologique qui aveugle sur ce qui se passe vraiment ? « A la faillite de l’État savant, s’ajoutent les écarts à la norme administrative et éthique qui finissent, lorsqu’ils deviennent fréquents et admis, à entraîner des violations de l’État de droit », est-il écrit dans le rapport. Gouverner, c’est prévoir : là rien n’est prévu. Présider, c’est avoir une hauteur de vues : là personne n’est écouté. Intervenir, c’est avec des objectifs précis et des ordres nets : là, c’est le grand flou ignorant ou gêné. C’est « une constante française, dit le rapport, celle de ne pas poser de mots sur une politique et de ne pas formuler d’objectifs clairs. Une partie de l’explication tient au fait, qu’à aucun moment, une interrogation globale sur la politique militaire française au Rwanda n’est assumée. En effet, les différents acteurs n’ont pas l’occasion de s’interroger sur le caractère atteignable des objectifs et sur la possibilité de mettre des moyens pour y répondre, afin de contribuer efficacement à donner au pouvoir politique les moyens intellectuels dont il a besoin pour affiner sa réflexion et sa décision. »

Aucun contre-pouvoir n’est toléré sous François III, les ministres ferment leur gueule ou s‘en vont, même en cohabitation royale avec un premier ministre chiraquien, le pouvoir élyséen était trop puissant pour se rééquilibrer. Jusqu’au comportement mafieux : « Ces responsabilités sont politiques dans la mesure où les autorités françaises ont fait preuve d’un aveuglement continu dans leur soutien à un régime raciste, corrompu et violent. La Commission a démontré l’existence de pratiques irrégulières d’administration, de chaînes parallèles de communication et même de commandement, de contournement des règles d’engagement et des procédures légales, d’actes d’intimidation et d’entreprises d’éviction de responsables ou d’agents. Les administrations ont été livrées à un environnement de décisions souvent opaques, les obligeant à s’adapter et à se gouverner elles-mêmes. »

Aucun diplomate n’est lu et quiconque élève une voix discordante se voit sanctionné dans sa carrière. « Les diplomates épousent sans distance ou réserve la position dominante des autorités, et une administration imperméable aux savoirs critiques dont ceux de la recherche ou même ceux produits dans le périmètre du Quai comme les analyses du CAP », note le rapport. Antoine Anfré, jeune stagiaire qui avait émis un avis différent est sanctionné dans sa note administrative. Or, écrit le rapport (et cela demeure valable aujourd’hui, « répondre à une notation vexatoire n’est pas conseillé. La réaction de l’agent à cette situation contribue même à l’évaluation de son profil et aux garanties que la hiérarchie souhaite obtenir sur la loyauté des cadres – celle-ci s’entendant généralement sous l’angle de la soumission. »

Aucun militaire n’est cru, même les agents de la DGSE pourtant sur le terrain, tant « il faut » à tout prix, quoi qu’il en coûte, désigner les coupables a priori, les Tutsi « étrangers » du parti d’opposition réfugiés et forcément aidés par l’Ouganda voisin. « Entre le colonel Sartre et l’amiral Lanxade, deux conceptions de l’injonction de regarder s’opposent manifestement. Le premier s’applique à regarder la réalité du terrain, qui est d’une difficulté sans nom, le second s’emploie à faire voir une réalité attendue », relate le rapport. Au mépris des faits, sourd aux avertissements, aveugle aux réalités. « La faiblesse des contre-pouvoirs est aussi liée à une forme de faillite intellectuelle des élites administratives et politiques dans leurs entreprises de définition d’une stratégie française au Rwanda », écrit implacablement le rapport.

« Cette faillite a plusieurs causes, disent encore les rapporteurs : organisation des administrations, difficulté à faire émerger des opinions discordantes sans risque pour ceux qui les porteraient, pesanteur générale des représentations concernant cette région de l’Afrique et les enjeux qui lui sont propres mais aussi des préconceptions globales concernant les pays africains, une crise de la pensée française qui s’empêche de concevoir la réalité du Rwanda et lui en substitue une autre ». C’est curieux, en lisant cela le lecteur se prend à penser à aujourd’hui.

La gestion de la crise pandémique n’est guère meilleure que celle du Rwanda. Peut-être connait-on un président moins royal et une cour moins sectaire, mais les administrations restent tout aussi formalistes et bureaucratiques, les opinions discordantes sérieuses sont tout aussi déconsidérées, ceux qui les portent tout aussi mis à l’écart et les représentations du virus tout aussi ancrées dans les biais et les préjugés. Le Coronavirus, comme le Rwanda, suscite la même crise de la pensée française. « D’importantes questions, cruciales même, se posent sur la collecte et les circuits d’information, sur le rejet des analyses dissidentes et des savoirs indépendants, dont ceux des chercheurs et universitaires, sur le poids de représentations fermées et unilatérales, sur la situation d’impensé du processus génocidaire, sur les choix d’occultation versus médiatisation, sur les actes d’hostilité conduits contre les institutions prônant une autre politique, sur les procédés de marginalisation de celles qui contesteraient les processus unilatéraux de décision. Ces questions se posent aujourd’hui », rappelle le rapport sur le Rwanda.

La différence entre 1994 et 2020 réside dans l’Internet, les réseaux et les médias en continu. Par leur acharnement de roquets, leurs courtes vues et leur véhémence de procureurs férus de « principes » abstraits et de yakas péremptoires, ils empêchent de penser – si jamais il restait de vrais intellos pour le faire. Je n’en vois pas beaucoup. Ou ils se taisent, prudents devant la diversité des chiennes de garde et autres dénonciateurs prêts à dégainer les premiers au cas où l’on oserait contester ce que l’on « doit » penser sur le moment. Qu’on se souvienne de l’ineptie hydroxychloroquine, vantée par un éminent professeur de Marseille « à la télé » (donc c’est vrai). Ceux qui émettaient des doutes risquaient d’être lynchés. Dans l’autre sens, les Complotistes permanents (cela semble un trait de tempérament) doutaient de tout ce qui était officiel pour se ruer sur tout ce qui était farfelu (donc non officiel), jusqu’à ce que le Clown en chef de cette bande négationniste aille jusqu’à prôner officiellement « à la télé » (donc c’est vrai) qu’on inocule de l’eau de javel dans les poumons des covidés – puisque ça désinfecte, hein ? Les morts étaient niés, les mesures barrières étaient vues comme d’inacceptables restriction à la liberté absolue de ces libertariens de théorie (qu’on les lâche dans la jungle sans Etat où règne la démerde perso et la loi du plus fort, ils viendront bientôt supplier qu’on les reprenne en société !)…

L’une des conclusions du rapport : « La responsabilité éthique est posée lorsque la vérité des faits est repoussée au profit de constructions idéologiques, lorsque des pensées critiques qui tentent de s’y opposer sont combattues, lorsque l’action se sépare de la pensée et se nourrit de sa propre logique de pouvoir, lorsque des autorités disposant d’un pouvoir d’action réelle renoncent à modifier le cours des événements. » Ainsi du juridisme pointilleux opposé au « nous sommes en guerre », du pouvoir abandonné aux « experts soignants » au détriment de la politique – la gestion de la cité -, de la démission française sur l’Europe malgré le « quoi qu’il en coûte ». L’arrogance est peut-être moins de cour, plus énarchique et diplômée, mais elle est là.

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Philippe Enquin, De mon balcon, chroniques d’un confinement parisien

Souvenez-vous, c’était il y a un an exactement. Le 17 mars 2020, alerte Coronavirus ! Plus de masques, pas de gel, pas de blouses à cause de l’impéritie d’une bureaucratie aussi tentaculaire qu’inefficace, les hôpitaux débordés après le bordel gaulois des réductions de crédits, des revendications et des grèves, les élections tenues « quoi qu’il en coûte » par des politiciens imbéciles… Confinement général, strict ! « Nous sommes en guerre » mais sans munitions ni stratégie : recours à la Ligne Maginot.

Depuis, la bureaucratie a été secouée et les politiciens sont devenus semble-t-il moins imbéciles. Le « pouvoir médical » n’est plus qu’un pouvoir délégué, le pouvoir politique de décider de l’avenir en fonction des gens est redevenu prépondérant. Plus de confinement strict mais cahin-caha la vaccination, malgré les restes de cette décidément inefficace bureaucratie qu’il va falloir tailler et recentrer.

Durant les deux mois de confinement d’il y a un an, Philippe Enquin, photographe juif de 85 ans né à Buenos-Aires mais installé en France depuis 1962, prend des photos depuis son balcon d’un quartier bobo près du boulevard Voltaire. Il a un petit air de Woody Allen avec sa casquette à visière et ses lunettes arrondies derrières lesquelles pétillent deux petits yeux vifs. Mais, derrière les yeux, une humanité toute prête à compatir. Il observe, il mitraille, 3000 clichés pour 140 retenus – les plus significatifs.

Masqués, non-masqués, en courses, en promenade de chien, solitaires, en couple, se donnant des fleurs, ou donnant un sandwich à un sans-abri, s’embrassant, se saluant, dansant, s’affairant protégés ou ouvert au soleil… les gens. Ils défilent sous le balcon, ils vivent malgré tout, ils sont disponibles donc plus solidaires, isolés donc moins solitaires.

Préfacé par tout un tas de gens connus sinon célèbres dans le quartier – François Morel comédien chanteur chroniqueur à France Inter, Alain Kleinmann peintre avéré, José Muchnik poète anthropologue ex-ingénieur en génie chimique, Carlos Schmerkin conseil en ingénierie éditoriale – le livre est probablement le premier bilan d’un événement historique. Il raconte au ras du bitume, à la hauteur d’un deuxième étage, la vie des gens. Avec la bienveillance d’un grand-père qui en a beaucoup vu, d’un humain qui a beaucoup vécu, d’une émotion qui découvre la résistance des vivants au virus mortifère et aux gouvernants dépassés.

Un jeune couple qui s’embrasse sans masque (« ils ne servent à rien »), une petite fille pieds nus qui cueille une fleur pour maman, une fille masquée qui passe déguisée en panthère Disney parce qu’elle est ainsi couverte de partout, un homme en noir et panama clair qui s’avance courbé vers l’avant comme la mort en marche sur un passage zébré, Jojo le clown ruiné par sa bonne femme, le jeu de boules ou de raquette du solitaire dans un parc fermé sur décision administrative, un homme qui aide à déplacer un SDF couché trop proche de la chaussée, une femme qui dépose à manger sur le banc d’un autre… Ce sont des tranches de vie, des tronches de gens, des triches d’interdits.

Un bien beau livre, pour se souvenir, en mémoire de ces semaines de sidération où chacun est resté face à soi, face aux autres, séparé par les gestes barrière, par l’impuissance des imprévoyants.

Philippe Enquin, De mon balcon, chroniques d’un confinement parisien, 2020, autoédition, 105 pages, 140 photos, €26.00

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Demain l’identité

En politique, rien n’est jamais simple. Les sujets profonds surgissent lentement mais avec de plus en plus de force alors que les sujets d’actualité accaparent l’attention des médias et des politiciens. L’un de ces sujets profonds est celui de « l’identité ». Longtemps nié à gauche à cause des relents de rejet de l’Autre que le concept véhicule « par principe » (et la gauche est en adoration devant « les Principes »), trop pris en compte par la droite extrême qui en fait son sujet de prédilection mais le contamine par ses références au « nazisme » (ce point oméga de toute grimpée aux rideaux politique), l’identité n’en demeure pas moins le sujet profond qui va faire de plus en plus notre actualité.

Il semble que l’immigration en notre siècle ait remplacé la lutte des classes du siècle dernier : l’avenir radieux se lit sur les moteurs de recherche et plus dans les prophéties marxistes. Pour la gauche naïve, l’immigré est « la » victime par excellence, le lumpen-prolo qui fait désormais l’Histoire après l’ouvrier (embourgeoisé), le symbole d’une « égalité » sans cesse repoussée et toujours à conquérir. La fondation socialiste Terra Nova, dans une célèbre étude retirée soigneusement depuis de ses archives numériques (Projet 2012, Gauche, quelle majorité électorale pour 2012 ? citée dans l’une de mes notes), prônait à la gauche de s’appuyer sur les immigrés pour garder le pouvoir, au détriment des « classes populaires » de plus en plus tentées par l’extrême-droite. Quand le vote du peuple ne vous convient pas, changez de peuple.

Or ledit peuple se sent de plus en plus menacé dans son emploi, dans sa fiscalité, dans ses pratiques culturelles, dans sa démographie. En témoignent les Gilles et Jeannes des ronds points, mais aussi les Wotan au Capitole et la « Génération » identitaire sur le point d’être niée – interdite.

La mondialisation et la loi anglo-saxonne du fric ont tué des pans entiers de l’industrie européenne tandis que la technologie automatisait la production, forçait à la rationalisation, aux gains de productivité, et faisait grimper le niveau de formation requis pour tout emploi décent. Seules restent disponibles les métiers non-délocalisables, souvent de services, donc mal payés, et les métiers de haute volée dans l’ingénierie, la finance et la recherche. A moins d’être fonctionnaire – donc rester petit ou moyen.

Les exigences du « toujours plus » dans la protection sociale et les aides de toutes sortes votées par démagogie pour répondre aux « revendications » de la société et « des associations » creusent le déficit budgétaire, engageant à augmenter inexorablement les impôts bien avant le « quoi qu’il en coûte » à prétexte Covid. Hollande en a fait l’expérience, ce n’est pas la solution : faire « payer les riches » est peanuts en termes de rendement et faire payer les classes « moyennes » (pour Hollande, est riche qui gagne plus de 3500 € par mois) aigrit le plus grand nombre sans que jamais l’administration d’Etat n’apparaisse comme plus efficace… Les palinodies sur les masques, le gel, les blouses, les vaccins, en sont le dernier exemple en date, sans parler de « la justice » trop lente faute de moyens, de l’école qui forme de parfaits chômeurs, de l’université qui dérive vers la théologie et incite les meilleurs à tenter une « grande » école, de l’armée qui ne sait plus sur quel sein se dévouer (comme disait un ineffable directeur de banque à l’ancienne en 1981) au Mali et ailleurs faute d’objectif clair et de suivi politique – et ainsi de suite.

Quant à la culture, elle apparaît comme la dernière roue du carrosse technocratique au pouvoir sous Macron, pourtant le meilleur président que la France ait connu depuis des décennies. La culture est « pour les bobos », un vernis de musée et d’art contemporain, bien loin de son enracinement populaire fait de mythes et de littérature, de spectacle vivant et de concerts, de gastronomie au restaurant et de conversations de café, d’habitus et de vivre-ensemble.

La démographie, elle, menace. Le taux de fécondité « des Françaises » ne remplace pas la population puisqu’en-dessous du deux enfants par femme en âge de procréer fatidique (1.87 alors qu’il faudrait 2.1 ou 2.2 dans les faits pour compenser les décès par accidents et maladie). Quant au concept de « la Française », il comprend de plus en plus de femmes immigrées de la seconde ou de la troisième génération qui colorent un peu plus l’ensemble de la population par leur fécondité supérieure (à la troisième génération, leur fécondité statistique tend à s’assimiler). La protection sociale si généreuse des Etats européens depuis Bismarck ne pourra subsister avec moins d’enfants et plus de retraités, avec plus de chômeurs non-cotisants entre les deux. L’immigration apparaît comme la solution la plus facile mais l’Allemagne sera au tiers non-allemande d’ici 2040 et l’Afrique, qui explose démographiquement, risque d’exporter environ 200 millions de Noirs en Europe blanche avant la prochaine génération. La hantise du Grand remplacement à l’extrême-droite fait encore un brin rire car elle est plus imaginaire que réelle (7.4% de la population française est immigrée selon l’INSEE, les descendants nés français se cumulent cependant pour former près d’un quart de la population). Mais elle l’est de moins en moins car l’imaginaire est un puissant ressort réel de l’action politique. Trump l’a montré : agiter la peur de devenir minorité en son propre pays est très payant électoralement (malgré les inepties économiques, écologiques et diplomatiques par ailleurs).

Si les politiciens de tous bords en Europe ne prennent pas en compte de façon raisonnable et concrète la question de l’identité, ils se préparent une vague de radicalité et de populisme sans précédent. Il n’y a pas que l’économie, imbécile ! pourrait-on dire en paraphrasant à l’envers la phrase de Carville, si efficace dans la première campagne de Bill, Clinton. Il y a la hantise : celle de devenir marginal chez soi, déclassé économique, défié culturel, soumis au moralisme religieux venu d’ailleurs – en bref exclu du pouvoir de conduire son propre avenir.

C’est en Europe la différence entre les démocraties libérales et les illibérales. Les premières sont à l’ouest, les secondes à l’est. Les premières sont sûres d’elles-mêmes mais de moins en moins, les secondes n’en sont plus sûres du tout à cause de l’émigration de leur population jeune tentée par l’Eldorado économique allemand ou anglais. Les libérales accueillent l’immigration en tentant leur « assimilation » (de moins en moins bien acceptée par les « victimes » racisées ex-colonisée et soumises à Allah avant la loi), les secondes refusent toute multiculture au nom des traditions et de l’histoire. Mais est-il justifié de refuser aux démocraties d’Europe de l’est ces droits accordés trop volontiers en Europe de l’ouest aux allogènes ? Notamment le principal : le droit à leur identité ? Faudrait-il prôner des « accommodements raisonnables » envers Maghrébins et Turcs musulmans au nom du vivre-ensemble et les refuser aux Hongrois et Polonais catholiques dans l’Union européenne ?

La gauche a pour tendance de mépriser le bourgeois blanc, considéré comme privilégié dans l’Histoire, et de ne considérer que les « droits » revendiqués des minorités venues d’ailleurs, vues en victimes ; mais une réaction se fait jour au vu des attentats islamistes et du travail de sape contre la laïcité : l’immigration (surtout musulmane mais peut-être aussi un jour chinoise) pourrait bien miner la culture démocratique en introduisant des pratiques culturelles et sociales contraires à la laïcité, au droit des femmes, aux coutumes alimentaires et vestimentaires, au vote pour élire des représentants. Si les Algériens réclament en Algérie des droits à la française, les Chinois préfèrent peut-être pour leur santé et pour l’économie l’efficacité collectiviste de Pékin aux hésitations et contestations de Paris.

La droite conservatrice a pour tendance de regretter le bon vieux temps de l’entre-soi et de la domination blanche sur le reste du monde ; mais un activisme positif se fait jour au vu du succès de Trump, de Xi Jinping, d’Erdogan et de Poutine en faveur de l’affirmation d’une culture historique occidentale (après tout pas pire qu’une autre) et de la religion chrétienne (après tout moins nocive depuis deux siècles que d’autres).

Entre les deux le centre, qui préfère s’adapter avec le temps et expérimenter l’équilibre.

Et « les écologistes » qui sont une nébuleuse de sectes et de sous-sectes en France, pas un parti homogène. Leurs succès électoraux s’accomplissent plus « contre » que « pour » tant leur programme apparaît autoritariste, de fatwas en fatwas : contre la viande dans les cantines, le sapin de Noël arbre mort, le tour de France macho et pollueur (tiens, rien sur le foot, pourtant bien plus macho ? – il est vrai que les équipes y sont plus « colorées »…). Mais leur aspiration à « un retour à » la vie paysanne, austère sans voyages, la consommation locale, la méfiance pour l’industrie et la surveillance Internet, le moralisme de clocher et la démocratie directe est peut-être l’antidote futur à l’immigration sauvage ? Décourager les migrants de venir vivre en communautés fermées à forte identité culturelle et sociale subsistant chichement à la sueur de leur front pourrait bien être la meilleure solution. Y a-t-il beaucoup de Latinos ou d’Afro-Américains chez les Mormons ? Chacun chez soi et la planète pour tous, les échanges réduits au minimum et l’exploitation à presque rien.

Il reste à régler la question des frontières, des institutions et du droit de vote, des droits de chacun. Mais surtout du nouveau modèle économique sans lequel rien ne sera socialement possible.

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Espoirs 2021

Les variants du virus font galoper les contaminations tandis que la vaccination patine pour diverses raisons industrielles et administratives, montrant combien la machine étatique est peu capable d’anticiper, de faire travailler ensemble des baronnies établies et de définir une stratégie au-delà d’une semaine. Malgré cela, il faut penser à l’avenir.

A partir de l’été prochain nous pouvons espérer un relâchement des contraintes de circulation et un redémarrage économique. Mais les mesures de soutien seront progressivement réduites puis retirées, montrant, comme l’anecdote favorite des économistes, quels sont les nageurs qui n’ont pas de slip lorsque la marée se retire. Nombre d’entreprises vont disparaître, réduisant l’activité globale, l’emploi, les impôts versés. Un nouveau monde va naître… en Europe. Car le reste du monde se porte plutôt bien, merci : la Chine en plein essor, les Etats-Unis résilients après le show du clown, les pays émergents qui continuent d’émerger.

Côté économique, la pandémie et ses conséquences ont accentué les tendances à l’œuvre. Les secteurs marchands les plus touchés ont été les services – trop nombreux, redondants, parfois inutiles – et les moins touchés ont été ceux qui sont apparus fondamentaux : l’agroalimentaire, la distribution, la santé, l’Internet – et les transports. La capacité industrielle compte plus que la communication, produire des masques et des vaccins est plus important que faire de « l’événementiel », de la spéculation, du traitement de données commerciales ou du « consulting ». Les filières d’études devraient se réorienter et les étudiants choisir des formations plus concrètes que Staps, psycho ou social… Sauf à rêver d’être fonctionnaire de bureau en « passant un concours » (en général juridique) – et à accepter leur soumission au bon vouloir des Yankees pour la technologie et aux Célestes pour les produits vitaux de consommation.

Côté politique, les Etats-Unis viennent de le montrer, capitalisme et démocratie divorcent. Longtemps ils ont marché de concert, la liberté permettant la curiosité pour la science, l’entreprise et l’exploration, tandis que l’égalité fraternelle assurait une redistribution des richesses collectives. Aujourd’hui, l’exemple emblématique de la Chine montre que l’essor économique est possible et que la santé est mieux assurée sans libertés. Aux Etats-Unis, le marché se porte bien et le désintérêt pour les droits des individus et des minorités ne cesse de grandir au profit d’une resucée du fascisme. Les droits et libertés ont été rigidifiés tandis que la souveraineté collective s’érodait par la concurrence « libre et non faussée » exigée de la mondialisation qui, en même temps, a affranchi le droit de propriété de toute limite en termes de devoirs et de fiscalité. Si les règles sont identiques, les puissances ne le sont pas, ce qui engendre la dépendance des salariés (dont les usines ferment pour être ouvertes dans des pays plus flexibles et à coûts plus bas) ou des sous-traitants (incités à auto entreprendre pour éviter toute garantie collective). Un quart des jeunes récusent les valeurs démocratiques au profit d’une radicalité afin d’assurer une redistribution autoritaire des fruits de la croissance. La démocratie ne sait plus maîtriser le capitalisme. Les inégalités sapent les valeurs citoyennes au profit du chacun pour soi et de la loi de la jungle, valeurs affectionnées par Trump en plus du machisme et de la suprématie de race de son camp – lui n’est qu’un dealer de ce que les gens veulent entendre.

La mondialisation a incité les Etats à déréguler, ce qui accroit l’influence des élites, plus riches et tenant plus de levier du pouvoir. Elle a réduit la légitimité du régime démocratique et l’intérêt pour la politique tout en attirant vers les propos anti-élite, anti-progrès et antiscience. Les libertés personnelles et les mécanismes institutionnels destinés à prévenir l’abus du pouvoir et les dérives autoritaires semblent devenus des entraves à une prospérité partagée. Or l’ajustement par les marchés n’est ni légitime ni économiquement efficace face à des chocs tels que le Covid ou les probables suivants. D’autres catastrophes sanitaires, climatiques, géopolitiques vont nous frapper plus fréquemment à l’avenir, et ils sont très différents des chocs d’accumulation de déséquilibres économiques tels que les bulles boursières ou les « crises » du pétrole que nous avons connues.

Le citoyen s’aperçoit que le rôle de l’État ne peut être remplacé par aucun autre pour répondre à cette exigence essentielle qu’est, dans toute société, l’avantage mutuel. L’avenir est à une maîtrise du capitalisme sous d’autres formes que celles que nous connaissons, devenues impossibles sauf à agir de concert partout sur la planète (ce qui n’est pas pour demain). Ainsi la richesse acquise sera moins taxée que la richesse transmise (ce qui apparaît plus juste et évite l’évasion fiscale ou l’expatriation des plus hauts revenus), le patrimoine mort (l’immobilier non occupé ou de loisir, l’or, les comptes épargne hors livret A) sera plus taxé que le patrimoine dynamique (l’investissement en actions ou en entreprises), l’accès aux biens essentiels comme la santé et l’éducation seront sortis du cadre marchand, des revenus de base pourront être envisagés.

Les institutions construites dans l’après-guerre ont répondu aux chocs d’accumulation. En Europe, modèle de libéralisme régulé, l’économie sociale de marché est inscrite dans les traités fondateurs. L’État se porte garant du cadre dans lequel les acteurs privés évoluent en toute autonomie et assure le fonctionnement efficient des marchés pour empêcher la constitution de monopoles. Mais son intervention est limitée en régulation conjoncturelle et protection sociale. Or le « capitalisme de plateforme » (Robert Boyer), qui propose des services numériques et logistiques à distance tout en fonctionnant en semi-monopoles d’acteurs-clés (tous américains) profitant des rendements d’échelle exceptionnels, incitent les États-nations à accroître leur intervention dans le domaine économique. En Europe, il apparaît nécessaire de bâtir une politique budgétaire et industrielle commune à long terme, pour résister par l’innovation technologique. Mais aussi pour répondre au besoin d’État fort que la pandémie a renforcé. La coopération et la complémentarité entre institutions monétaires et institutions budgétaires est préférable en taux faibles, risques déflationnistes avérés et dettes élevées. La sortie de la crise mettra à l’épreuve la capacité de chaque pays à intégrer les nouvelles filières technologiques et à débureaucratiser pour gérer cette grosse dépense publique tout en emportant le secteur privé dans sa dynamique.

Pas sûr que la France soit si bien placée – car la « réforme de l’Etat » reste un serpent de mer depuis des décennies.

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La vie est un long fleuve tranquille d’Étienne Chatiliez

Un film culte des années 1980 qui décrit la France sous Mitterrand : l’éternelle lutte des classes entre les populos et les bourgeois, les assistés de la débrouille et les culs coincés insérés dans le fonctionnariat, les hédonistes et les cathos. La scène se passe à Bapaume, dans le nord de la France, près de la rivière Deûle, dans une région industrielle où les inégalités se voient le plus. Avec une satire féroce du machisme d’époque où les mandarins imposent leur domination sur les femmes soumises, le médecin sur l’infirmière réduite au rôle de poupée gonflable, le chef de famille bourgeoise qui dirige sa maisonnée en réduisant son épouse devant Dieu et devant les hommes au rôle de pondeuse et d’émotive.

Outre la nostalgie des années de sa jeunesse avec ses « arabes » intégrés et ses voitures typées (la 2CV du curé, la 505 familiale du bourgeois, la 404 commerciale de l’arabe), sa racaille inventive et somme toute sympathique, ses métiers bien établis (directeur, chef de clinique, instit, curé), l’intérêt du film est de cueillir Benoit Maginel à sa sortie d’enfance, avant qu’il ne devienne drogué et instable. A 13 ans, il a l’air décidé et mignon, alliant le meilleur de ses deux milieux d’adoption : le prolo et l’aristo.

Chacun connait l’intrigue, rabâchée à l’envi comme ses répliques cultes (« lundi, c’est ravioli »). L’infirmière favorite (Catherine Hiegel) du gynécologue baiseur (Daniel Gélin) en a marre de se faire bourrer et de devoir avorter si accident, alors qu’elle aspire au mariage. Retenue jusqu’alors par l’épouse du médecin, très malade, elle se venge lorsque celle-ci meurt et que le bon docteur ne veut rien changer à ses habitudes, « Je ne pourrai jamais la remplacer » répète-t-il à l’envi à chaque condoléance, comme une litanie. Il avait en effet tous les avantages du couple sans aucun des inconvénients, faisant absolument ce qu’il voulait sans que bobonne puisse y redire. Mais Josette – qui ressemble furieusement à une mienne patronne œuvrant dans les arts de la fin des années 1970 – se venge. Elle envoie une lettre à chacun des protagonistes pour dire qu’elle a délibérément interverti les bracelets et les identités de deux bébés nés le même jour à la clinique du docteur qui n’a rien vu : Maurice Le Quesnoy devenu groseille, Bernadette Groseille devenue Le Quesnoy. Les deux gamins ont été élevés chacun par leur famille supposée et, douze ans plus tard, se retrouvent effarés.

Chez les Groseille, on se disait aussi que le Momo était le plus futé et le plus débrouillard du coin, conseillant à Ahmed l’arabe du coin (Abbes Zahmani) de faire sauter sa vieille 404 pour toucher l’assurance, pompant le compteur EDF de la cage d’escalier pour éviter de payer. Chez les Le Quesnoy, on se disait aussi que la Bernadette avait des pulsions de pute avec la puberté qui venait, allant jusqu’à se maquiller et évoluer à poil devant la glace dans la chambre de sa mère un jour qu’elle n’avait « rien à faire ». Conseil de guerre chez les deux familles : les prolos veulent faire argent de tout, donc « vendre » Momo ; les aristos veulent surmonter les épreuves que Dieu leur envoie et profiter de leur aisance pour faire le bien des deux enfants. Les Le Quesnoy gardent donc Bernadette et feignent d’adopter Maurice.

Si le garçon s’adapte sans problème, heureux de la vie tranquille et un brin amoureux de sa vraie mère, bien plus sexy que la grosse précédente, la fille Bernadette (Valérie Lalande), lorsqu’elle l’apprend, répugne à considérer ces animaux en bauge de Groseille qui se pelotent devant tout le monde et crachent sur « la pouffiasse » de la télé. Maurice vole de l’argenterie, d’ailleurs donnée en cadeau de mariage ; Bernadette déprime et développe une névrose obsessionnelle compulsive de propreté. La pauvreté est une tache qu’il faut laver, tel un péché originel.

C’est bien sûr la caricature du milieu bourgeois catholique bon chic bon genre qui fait le sel du film. Il sera repris avec le même gros succès populaire dans Les visiteurs en 1993. Jean (André Wilms) et Marielle Le Quesnoy (Hélène Vincent) ont cinq enfants aux prénoms de saints révérés du calendrier chrétien : Paul, Pierre, Mathieu, Bernadette, Emmanuelle. Tous ont leurs « activités » pieuses : patronage, kermesse, musique, stage de canoë catho en été. Ils sont pénétrés d’idéologie, Pierre dira même à sa mère qui n’en peut plus : « Enfin maman, il faut savoir souffrir. Le Christ aussi a souffert pour nous sur la Croix. La vie n’est pas un long fleuve tranquille maman ! »

Le curé holé holé (Patrick Bouchitey) est en phase avec les années post-68 qui fleurirent sous Mitterrand : enthousiaste, guitariste, metteur en scène, il motive les adolescents comme les rombières en faisant rugir sa 2CV. La bonne, Marie-Thérèse enceinte (Catherine Jacob), « jure » qu’elle n’a jamais rencontré un garçon, croyant faire avaler qu’elle est une nouvelle vierge Marie – puisque sa patronne y croit. Les Groseille sont présentés en antithèse avec leurs six enfants surnommés Franck relâché de prison (Axel Vicart), Million (Tara Römer), Toc-toc (Jérôme Floch), Momo. Les garçons volent et truandent en bande tandis que les filles font la coiffeuse, se maquillent en stars platinées et draguent le garçon à thunes. Si les cathos sont coincés, les prolos sont débridés.

Maurice, malin, comprend qu’il doit prendre le meilleur des deux milieux pour s’en sortir : l’éducation bourgeoise et son ouverture au monde (le dériveur, la médaille de baptême, Le Touquet), la démerde prolo et les limites avec les règles. Il met en contact les enfants de ses deux familles et dévergonde son frère aîné Paul, 16 ans (Guillaume Hacquebart), qui se prélasse presque nu avec la fille Groseille (Sylvie Cubertafon) et accepte ses caresses et baisers jusqu’à se révolter contre son père qui voudrait l’empêcher de sortir en chemise à col ouvert. Pierre (Emmanuel Cendrier) se bourre à la bière au grand dam de sa mère tandis que Mathieu (Jean-Brice Van Keer), trop petit pour savoir nager, est quand même emmené avec les grands dans la Deûle « interdite à la baignade ». Tous sniffent de la colle dans le garage Le Quesnoy avant que Momo n’apporte des « cadeaux » pris à sa famille à ses frères et sœurs Groseille ; la petite Emmanuelle (Praline Le Moult) elle-même échange sa poupée blonde cadeau de Noël contre une poupée pouffiasse à la tignasse décolorée. Mais donner aux pauvres est bien vu par l’idéologie et les parents sont coincés.

L’une des dernières scènes met en scène le gamin en caméléon avisé : il ébouriffe ses cheveux bien lissés et ouvre sa chemise bleu ciel avant d’arriver chez les Groseille ; il repeigne sa raie et referme ses boutons de col avant de retourner chez les Le Quesnoy. Cette séquence est la plus séduisante du film. Bien plus que la dernière scène où Josette boit un alcool face à la mer au Touquet en écoutant brailler Mireille Mathieu sur une chanson révolutionnaire, revanche consommée, le vieux docteur décati et soumis assis derrière elle.

DVD La vie est un long fleuve tranquille, Étienne Chatiliez, 1988, avec Benoît Magimel, Hélène Vincent, André Wilms, Valérie Lalande, Tara Römer, Jérôme Floch, Sylvie Cubertafon, Guillaume Hacquebart Emmanuel Cendrier, Jean-Brice Van Keer, Praline Le Moult, Axel Vicart, Claire Prévost, Christine Pignet, Maurice Mons, Daniel Gélin, Catherine Hiegel, Catherine Jacob, Patrick Bouchitey, Abbes Zahmani, TF1 studio 2003, 1h28, €10.05

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Steff Rosy, Méthana – L’appel de l’univers

Qui n’a jamais rêvé d’être extra-ordinaire, rejeton d’un dieu et princesse interstellaire ? C’est ce que réussit Steff Rosy dans ce premier roman naïf et emballant de science-fiction pour ados. Marie est une jeune fille ordinaire née en 1979 (comme l’auteur), un père militaire qui fait déménager souvent, une petite sœur et un petit frère dont elle craint l’avenir. Elle est bonne en math et habile en judo, et a toujours été très proche de son arrière-grand-mère Rosy, morte à 83 ans lorsqu’elle en avait 5. Elle en avait eu la prémonition, comme il lui arrive parfois. C’est alors qu’un soir, ou plutôt une nuit, elle rêve d’un lion. Il la regarde et ne la dévore pas. Elle a 15 ans et a décidé ses parents à l’inscrire à un internat militaire dans les Alpes pour préparer le bac sans tous ces déménagements. Le lion est son totem de feu, son signe d’août, son moi profond.

Commence alors une double vie dont rêveraient nombre d’adolescentes et même d’adolescents. L’internat est rythmé par les horaires, les cours, l’uniforme ; c’est une discipline dans laquelle Marie excelle, un brin maniaque, en tout cas organisée et toujours forte en calculs. Elle se fait des amis, un garçon « hyper bien fait » p.58 et une fille (noire), un amoureux mystérieux. Un jeu de divination la fait se remémorer ses « dons » pour la prescience ; elle « voit » ce qui s’est passé pour un copain, elle s’initie à la lecture des tarots, puis à l’écriture automatique. C’est à ce moment que le lecteur se dit qu’il entre dans un univers à la Harry Potter où les vieilleries de la fantaisie vont mettre un peu de piment dans l’existence routinière d’un internat de province. Nous sommes page 75 sur 462.

Tout faux ! Lorsque Marie s’initie à l’écriture automatique – qui parait simple, faites le vide en votre esprit et laissez courir le crayon sur la feuille – ne voilà-t-il pas que mémé Rosy lui parle ! Née en 1912, l’ancêtre a une double vie, même après sa mort. Car la mort terrestre n’est rien au regard de la Source qui est l’énergie primordiale et cosmique, en bref Dieu. C’est que Marie n’est pas n’importe qui… Son incarnation terrestre est une mission : ramener dans le droit chemin de l’Amour, du « respect » et de la bienveillance pour la Paix universelle une humanité qui se perd dans le pouvoir, l’agression et l’orgueil. Rien que ça. Sauver le monde avant 2019, ou peut-être 2049 dernier délai. Pour cela devenir aimant, écologique, spirituel – en bref tous les poncifs de l’idéalisme New Age revu ère Trump. Cela fait un peu cliché mais ça marche ; après tout, l’auteur écrit pour les ados.

Elle en a adopté le vocabulaire, qui fera vite daté, comme « ah d’accord », « alors je me présente, « sinon je me présente », mais « soyez comme vous êtes », « donc attention », où tout est « hyper » mais chaque baiser « langoureux », où les gars sont très « musclés » et ont tous « le visage carré » (les filles sont simplement « sportives »), disent des « trucs de fou », alors « elle fait style de rien », ou sont « trop » quelque chose, mais sans cesse avec « respect » – mot fétiche repris maintes fois – qui « échangent » juste pour échanger mais on ne sait jamais quoi, tout en interjetant « t’inquiète », « profite », et surtout « écoute ton cœur » (la raison on s’en fout). Et ponctué par le déjà vieilli « lol » d’il y a quinze ans. Ce n’est pas très littéraire mais urgent, phrases raccourcies et mot-valise approximatifs. Les ados « adorent », autre mot fétiche employé à tout va.

Malgré ma douce ironie, j’aime ces créateurs d’univers chez qui l’action court, échevelée, parmi les êtres plus parfaits les uns que les autres, filles et garçons d’une beauté de statue grecque avec un physique de thriller américain, jonglant avec les armes laser des étoiles tout en rêvant au Roi lion ou à La Petite sirène. Marie, durant son sommeil d’internat, est transportée en vaisseau spatial et vit plusieurs semaines le temps d’une nuit à s’entraîner avec son frère jumeau et son amoureux éternel devant ses amies extraterrestres et son père archange… Défilent les wikifiches des minéraux bons pour le cerveau, la hiérarchie des Trônes et des Dominations, les multiples démons autour de Belzébuth (que j’aime à écrire Bézléputh) et divers poèmes d’anthologie amoureuse que s’échangent par écrit (le mél n’existe pas à l’internat ?) un Terminale avec une Seconde. Nous sommes entre Avatar, Star Trek, La Guerre des étoiles, les dessins animés Disney et les séries télé yankees favorites de TF1. L’Amour est une bombe A puisqu’écrit à majuscule, avec baise torride et lente de désir et bracelets d’union énergétiques irradiant. Un rêve.

Car Marie est un être de Lumière opposée à tous ceux des Ténèbres, selon la vieille dichotomie biblique de Dieu et de Satan, la liberté étant un piège cosmique pour choisir le Bien plutôt que le Mal. Dans cette vision paternaliste, les humains sont considérés comme des enfants ou des handicapés barbares. Les pyramides d’Egypte ne peuvent, par exemple, n’avoir été bâties que par des puissances extraterrestres. Comme si les humains du temps pharaonique étaient des cons finis réduits à demeurer assistés par l’aide au développement. La page 250, même si elle sert à « justifier » l’univers de fiction, est un bon ramassis de toutes les inepties qu’on a pu écrire sur la construction en Egypte antique malgré les faits prouvés par les archéologues. Ne demandez pas à l’un d’entre eux à ses heures perdues (moi) de souscrire à ces fake news qui ne peuvent que préparer les esprits malléables (les ados entre autres) à la niaiserie du Complot et autres Puissances qui évacuent toute responsabilité et préparent la voie au fascisme – on l’a vu avec Trump le trompeur.

Malgré cela l’histoire est jolie comme un premier roman enthousiaste dont l’énergie passe et rend positif par ouverture de conscience. Avec ce message politique bien dans l’air du temps : « Ils sont prêts à écraser n’importe qui pour du pouvoir ou de l’argent ! Ils sont d’une indifférence et d’un égoïsme extrême ! Chacun ne pense qu’à soi. Diviser pour mieux régner, c’est leur devise préférée ! Ils pensent que la beauté vient de l’apparence alors qu’elle vient de l’âme, ils sont prêts à ne rien manger pour maigrir à s’en rendre malade, tout cela pour s’insérer dans leur société. Il faut être idiot pour le croire ! Ils ne respectent même pas leur planète. Ils polluent l’air qu’ils respirent, après ils se demandent pourquoi ils se rendent malades ! Et le lobbyisme, parlons-en, ils préfèrent gagner de plus en plus d’argent plutôt que de trouver de vraies solutions dans tous les domaines ! Ils trichent, ils volent, ils pillent, ils arnaquent, ils violent, ils manipulent… » p.404. L’auteur parle-t-elle de nous ? Pas du tout, mais de la planète P-231-125, vouée à être détruite. C’est vrai, nous ne sommes pas comme ça, nous les Vertueux.

Un conte de fantaisie pour ados raconté au présent par une fille étonnante d’aujourd’hui nommée Marie, fan de Bruce Lee.

Steff Rosy, Méthana – L’appel de l’univers, 2020, Vérone éditions, 462 pages, €27.00 e-book Kindle €17.99

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

Un premier roman ne saurait être exempt d’erreurs à corriger lors d’une réédition (parce que je lis tout livre jusqu’au bout et avec attention) :

p.15 : « une vieille carte postale des années 1800 » – impossible, la carte postale n’existait pas avant 1870 au mieux.

p.75 : « un climat apaisant résonne dans la pièce » – jamais entendu un climat résonner comme une cloche, en revanche il peut régner.

p.123 : « le cerveau est un muscle » – ah bon ? les cellules neurales n’ont rien à voir avec les cellules musculaires et c’est un raccourci terrible de les assimiler car cela entretient une confusion. Le cerveau peut être entraîné à se connecter plus et mieux mais cela ne se fait pas avec des contractions bovines devant la glace.

p.225 : « combien de jets » – les G n’ont rien à voir avec les jets mais avec la gravité, ils mesurent une accélération. https://fr.wikipedia.org/wiki/G_(acc%C3%A9l%C3%A9ration)

p.331 : « ne pas faire d’imper des us et coutumes » – sans être imperméable à l’humour lorsqu’il s’agit d’habillement, « commettre un impair » serait mieux vu et plus français – même ado.

p.451 : « un peu rétissent » – du verbe rétisser ? Jamais vu. « Réticent » me semble plus juste.

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Maurice Daccord, Tantum ergo

« Donc seulement » (tantum ergo) vénérons ce sacrement… est extrait d’un hymne des vêpres Pange lingua de saint Thomas d’Aquin au XIIIe siècle. Il était chanté dans les pensionnats catholiques de jeunes filles, notamment chez les plus intégristes d’entre eux, les Trappistes. Maurice Daccord en fait l’accord musical et spirituel d’un polar noir où les crimes se succèdent. Que des femmes, toutes égorgées et éventrées, gravées au bistouri d’un tantum ergo sur le sein et leur croix enfilée dans le vagin.

Bien que ce roman policier commence poussif par des considérations généalogiques et générales (le travers français de remonter aux calendes grecques avant même d’évoquer les faits au présent), il prend peu à peu son rythme de croisière pour captiver le lecteur. Le complot est original pour un premier polar et l’on croit savoir qui est le coupable avant de déchanter, ce qui est le bonheur de lecture d’une intrigue. Mais un bon crime bien haletant en premier serait bien plus accrocheur qu’un épilage de gamin de plus en plus haut entre les cuisses de sa grande sœur.

Même si l’auteur hésite quant au style entre Fred Vargas et Frédéric Dard, il se lit aisément, les jeux de mot laids illustrant la réflexion intense des deux compères improbables : un commandant gendarme un brin balourd et un quasi retraité des assurances qui crée sa propre boite d’écoute en divorces. Le premier, dessalé, sait nager et le second, fort en alcool, vient de Rome.

Ils n’empêchent aucun des meurtres, ce qui est décevant, mais finissent par trouver le fin mot de l’énigme rien que pour eux, ce qui est éjouissant. Encore que certains mystères subsistent, ce qui est frustrant, mais le prix pour allécher le lecteur sur ce duo d’enquêteurs un peu particuliers qui vont – n’en doutons pas – poursuivre leurs activités détectives.  

Maurice Daccord, Tantum ergo – une enquête de Crevette et Baccardi, 2020, collection Noir L’Harmattan, 217 pages, €21.50

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Mexico, fresques murales de Diego Rivera

Au retour vers Mexico, nous longeons de petites cités au bord de l’autoroute. Elles sont entourées de murs et de grillages et comprennent des maisons individuelles toutes pareilles d’un étage parfois surmonté d’une terrasse fermée sur trois côtés. Chacune comprend un emplacement de parking devant. L’un des blocs récemment construits, est fermé d’une grille à code à l’entrée de la rue. Des slogans du PRI, le Parti Révolutionnaire Institutionnel longtemps au pouvoir, sont peints sur les murs qui entourent ces propriétés. Seraient-ce des « résidences du parti », ou un accès à la propriété qui récompense des fidèles militants ?

Le bus nous lâche Plaza de la Constitution. Nous visitons avant qu’il ne ferme le Palais National, siège du gouvernement. Il est bâti sur l’emplacement de l’ancien palais de Moctezuma, marquant la continuité du pouvoir. Sa façade de 200 m de long en tezontle est ornée de grilles en fer forgé et d’un porche central gardé, à l’intérieur duquel est conservée la « cloche de la liberté » dans une niche. Le curé Michel Hidalgo l’a fait retentir à Dolorès le 16 septembre 1810, premiers sons de l’indépendance du pays sous la bannière de la Vierge de la Guadalupe. Chaque année, le Président de la République la fait retentir à la même date pour ouvrir les cérémonies de commémoration de l’Indépendance.

Mais nous allons voir surtout les fresques murales de Diego Rivera, réalisées entre 1929 et 1935, qui content l’histoire du Mexique. Nous pouvons suivre la légende de Quetzalcoatl et des scènes de la vie des Indiens, puis cinq scènes de la Conquête jusqu’à la réforme agraire, enfin la lutte des classes et le Mexique moderne couronné d’un portrait du Barbu, Dr Karl Marx lui-même, montrant à l’ouvrier, au paysan et au soldat le monde futur dominé par les flammes… Le premier étage comprend des fresques plus récentes du même, peintes de 1949 à 1951. Nous y trouvons notamment une vue d’artiste du grand marché de Tlatelolco avant les Espagnols, une autre le débarquement d’Hernan Cortes à Veracruz en ce 22 avril 1519 qui allait faire basculer le monde ancien.

La peinture murale mexicaine est analogue au vitrail de cathédrale : elle joue un rôle édifiant pour perpétrer les souvenirs patriotiques et révolutionnaires et toucher les illettrés. Elle est née en 1922 après les troubles, de la volonté du ministre de l’Education José Vasconcelos. Elle a rencontré le désir d’aller au peuple et d’instruire des peintres tels José Clemente Orozco (qui a décoré l’ancien collège Ildefonso), Diego Rivera et David Alfaro Siqueiros (auteur du « Manifeste du muralisme » en 1922). Socialiser l’art, créer pédagogique, ouvrir au public – tels sont les principaux points de ce réalisme socialiste avant terme. Les physiques se doivent d’être outrés, les couleurs violentes, les attitudes théâtrales. La Révolution devient un mythe exposé sur les murs.

Ces fresques publiques ne sont pas choses nouvelles. Bennassar & Vincent dans leur étude sur Le temps de l’Espagne, 16ème-17ème siècles, rappellent que les moines aux Amériques « décidèrent de faire réaliser de grandes fresques, à l’instar de celles qui décoraient les cathédrales du moyen-âge » (p.251). Il s’agit toujours d’un élitisme où les clercs se sentent intermédiaires entre Dieu et le vulgum pecus, disant aux manants quoi penser et comment. Ces mêmes auteurs notent justement un peu plus loin que « l’Eglise, après avoir favorisé l’alphabétisation jusqu’à la fin du 16ème siècle, avait modifié sa stratégie, peut-être alarmée par les progrès de la Réforme. De sorte qu’au 17ème siècle, l’alphabétisation ne progresse plus » (p.264).

Nous en revenons à l’émancipation de l’homme, à la démocratie, au progrès… Deux conceptions s’affrontent : ceux qui veulent libérer la société des carcans afin que chacun puisse s’épanouir ; ceux qui veulent que la société façonne un « homme nouveau » à la manière définie par les intellectuels, clercs et autres « élite ».

Les premiers sont les Protestants pour qui savoir lire est le premier pas vers le dialogue direct de l’individu avec Dieu ; chacun est maître de lui, exerce sa propre raison, jouit de sa liberté, et peut ainsi se lier avec les autres par contrat consenti et responsable.

Les seconds sont les Catholiques pour qui la hiérarchie est nature divine qu’il ne faut surtout pas contester, Dieu ne se découvrant que par les intermédiaires obligés que sont le Pape, les clercs et le roi oint ; chacun est soumis à la société organique, subit les enseignements obligatoires de « ceux qui savent », obéit aux injonctions de croire et de faire, et laisse le collectif décider de ce qui est bon pour tous.

Liberté contre égalité. Etant entendu que l’égalité est toujours pour les autres, ceux qui n’ont aucune place dans la hiérarchie et que seul Dieu (et les concours avec jury de cooptation) décident de la hiérarchie. Eglise catholique, Etat royal, parti Communiste, social-démocratie autoritaire – tous ces avatars d’une même idée fonctionnent ainsi : « dormez, bonnes gens, nous qui savons, nous occupons de vous – et surtout ne faites rien et ne l’ouvrez pas ! ». Nous sommes les experts, les spécialistes, les interprètes autorisés de la pensée de Dieu (de l’Histoire, de la Société, de la Volonté Générale…), voilà ce qu’il vous faut seulement savoir, pour le reste, laissez-vous manipuler car nous avons la Vérité pour nous. Dieu après la Révolution s’appelle en France la « Volonté générale », le Roi en est le Président et les clercs les énarques et les intellos qui font l’opinion. « Ne pensez pas, les technocrates et les experts décident pour vous ! » Et l’on s’étonne que – à droite comme à gauche – le bon peuple (à qui on a laissé on ne sait pourquoi le droit de vote) sorte toujours les sortants depuis un certain temps.

La contrepartie est le nécessaire abandon de toute responsabilité individuelle : la société étant organique par vérité scientifique, historique, politique ou divine – elle sait tout, peut tout, organise tout. L’individu n’y existe pas, il n’existe que comme unité catégorielle : agent de l’Etat, chômeur, pauvre, petit commerçant, gros entrepreneur, soignants, enseignants, sachant, feignant et ainsi de suite. Autrement dit il attend les ordres.

L’idéologie espagnole du 16ème siècle voulait ainsi conserver absolument la place du « Pauvre » dans la société. Un grand débat s’était même instauré entre Juan Luis Vives, qui a publié en 1526 « De subventione pauperum » visant à mettre au travail les pauvres pour les faire revenir dans l’activité sociale, et le dominicain de l’université de Salamanque Domingo de Soto qui faisait du Pauvre une catégorie presque métaphysique, une sorte de « bouc émissaire » social positif, visant à permettre à chaque Chrétien de pouvoir exercer sur lui la charité ! Le Pauvre avait donc « droit » à la faiblesse, à la paresse, à ne pas être importuné par des offres de travail, ni puni de mendier. Cet état – quasi naturalisé – permettait aux actifs d’être pleinement chrétiens en donnant des aumônes et en créant des Maisons de la Miséricorde. On se croirait dans la surenchère « sociale » de la gauche extrême, en France, aujourd’hui, avec la litanie des « sans »…

La salle du Parlement est ouverte et nous pouvons déambuler entre la tribune et les baignoires des élus du peuple, toutes de dorures, sous l’œil maçonnique lançant les rayons de la Raison sculpté au plafond. Dans l’antichambre, une vitrine contient un exemplaire de la Constitution originale mexicaine de 1857, ouvert au titre I des « droits de l’homme ». Etat fédéral (31 états) avec un Président élu pour 6 ans et un seul mandat, deux chambres avec 128 Sénateurs élus pour 6 ans dont 96 élus directement par la population et 36 attribués selon la proportionnelle des partis, la Chambre des Députés de 500 sièges, 300 élus directement et 200 attribués à la proportionnelle partisane pour 3 ans – tels sont les institutions du pays.

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Les vieux de la vieille de Gilles Grangier

Adaptation du roman Les Vieux de la vieille de René Fallet paru en 1958, le film illustre la France restée rurale des années cinquante. Je l’ai connue, cette France-là, à la fin de ces années-là et, dans le film, nous y sommes. René Fallet, petit-fils de paysan et fils de cheminot, engagé l’année de ses 16 ans en 1944, devenu journaliste puis écrivain populiste la décrit sans la caricaturer. Elle est dans son jus.

Ils sont trois, vétérans de la guerre de 14, l’un à Verdun comme mon grand-père, l’autre aux Dardanelles comme mon autre grand-père, le troisième dans la Somme et ils rebattent les oreilles des autres de leur épreuve, comme ce fut le cas à mon époque. Ils ont dans les 65 ans et font déjà vieillards, alourdis, mal rasés, peu soigneux de leur personne, l’accent de terroir à couper au couteau. L’hygiène de cette France-là laissait à désirer, on ne se lavait que le visage et les mains au matin et les pieds une fois la semaine comme le rasage au coupe-chou ; quant au reste, il fallait nager jeune ou attendre l’été ou les cérémonies pour prendre un bain dans un tub rempli à la lessiveuse. Ils vivent en Vendée dans le village de Tioune spécialisé dans le cochon (Apremont dans la réalité). Ils se rencontrent au bistro du village et consomment des chopines de pinard à 12°, un litre chacun pour le moins, habitude prise dans les tranchées et parce que « le sang de la France » est bon pour la santé même si le trois étoiles vient encore d’Algérie.

Baptiste Talon (Pierre Fresnay, 63 ans au tournage) retourne justement par le car de sa ligne SNCF Pithiviers-Etampes, qu’il a parcourue durant 35 ans. Sonne pour lui l’âge de la retraite, « à cause des jeunes polytechniciens » qui veulent moderniser le réseau (et les effectifs). C’est tout à fait ça, la France de 1958 : une modernité encouragée par le gaullisme qui arrive au pouvoir, la résistance des vieux pétainistes arrêtés à la seule guerre qu’ils ont gagnée – contrairement à celle de 40 avec leurs fainéants de fils. Baptiste rejoint, évidemment au bistro, ses amis Jean-Marie Péjat (Jean Gabin, 56 ans au tournage) qui répare des vélos et est resté célibataire, toujours trop jeune ou trop vieux pour se marier à cause de la guerre de 14 et des quatre ans passés jusqu’en 18, et Blaise Poulossière (Noël Noël, 62 ans au tournage), éleveur de cochons qui a passé la main à son fils qui le traite comme un gamin parce qu’il caresse trop la bouteille. Il n’y a guère que sa petite-fille Mariette (Yane Barry, 24 ans au tournage) bientôt mariée, qui l’émoustille ; ses copains disent qu’ils se la feraient bien s’ils avaient encore 20 ans ou même 40.

Baptiste, seul dans la vie et délaissé par la société qui le juge désormais inutile, a appris par un ami que la vie à l’hospice de Gouyette tenu par les bonnes sœurs non loin du village, est une vie de cocagne : un litre de vin à midi, une chopine le soir, la soupe, la sieste sur la pelouse et ainsi de suite. Lui veut s’y retirer. Ses amis s’en étonnent ; ils sont enracinés dans Tioune et gardent une certaine liberté, pourquoi aller s’emprisonner volontairement ? Mais un effort trop grand pour Jean-Marie, qui veut relever une palissade tombée alors qu’il n’a plus 20 ni même 40 ans, lui prouve qu’il n’est plus l’homme qu’il fut. Quant à Blaise, houspillé par son fils et ses petits-fils qui se moquent de sa saoulerie, il n’a plus guère sa place dans la famille ; les cochons prospèrent bien sans lui.

Ils décident donc de partir avec Baptiste et signent « les papiers » devant le maire, un gros rougeaud à béret qui est riche marchand de bestiaux ou fermier aisé (Paul Mercey) comme j’en ai connu à la même époque dans un semblable village où j’ai passé une partie d’enfance. Mais, rebelles et anciens de 14-18, ils partent à pied. Non sans un panier de litrons bien rempli. La première étape est au cimetière où repose la femme de Blaise, qui s’est noyée dans l’étang et dont la rumeur de village soupçonne son mari excédé de l’y avoir poussée. C’est un secret, mais de ceux que l’on ne partage qu’avec une seule personne à la fois, ce pourquoi tout le monde est au courant. Là reposent aussi les copains d’école, morts à la guerre ou réformés, ce qui engendre quelques dialogues ironiques à la française, ces « bon mots » de Michel Audiard au meilleur de sa forme.

Les litrons sont bien entamés lorsque le trio repart sur la route. Blaise, bourré comme à son habitude, se vautre dans un fossé tandis que les autres continuent. Ils l’attendent mais il ne vient pas et Baptiste emprunte une camionnette Simca ? (très laide) pour aller le chercher tandis que Blaise est pris par une autre camionnette Citroën Type H à carrosserie de tôle ondulée bien connue de ces années-là. Ne voyant pas ses copains, il s’engouffre au café du coin. Imbroglio hilarant, Jean-Marie reste tout seul et ne retrouve Blaise que lorsque le cafetier le jette une fois fin saoul. L’éleveur de cochons n’en a pas fini avec ses potes. Si ceux-ci le transportent dans le foin d’une ferme voisine, le chien allemand qui aboie et mord les fait fuir tandis qu’il attire le pécore. Blaise se fait reconnaître et a droit à la soupe et au lit de plumes tandis que les autres, trop bons samaritains, couchent dans la grange.

Les voilà enfin devant l’hospice flanqué de grilles et de hauts murs. Jean-Marie et Blaise renâclent devant cette apparence de collège ou de prison mais Baptiste, tout à son fantasme conté par son ami, va de l’avant. Tous le suivent et les bonnes sœurs s’en emparent. Sauf que l’ami de Baptiste est mort trois mois auparavant et que la vie quotidienne est moins rouge qu’il s’en était vanté : douche obligatoire, pas de pinard au déjeuner mais seulement une fois la semaine ; quant à la soupe, c’est du bouillon plus liquide que consistant.

Le soir même, les trois décident de s’évader. Ils font le mur non sans escalader les casiers à bouteilles pour piquer du pinard pour la route, les faisant s’écrouler. Au matin, ils se reposent dans une ferme où ils ont fait les foins en 1920 et 21, lutinant la fermière (Mona Goya) qui était alors jeune et accorte – comme eux. Baptiste, qui avait « perdu » sa montre de gousset il y a quarante ans, la retrouve sous sa serviette de table car la fermière s’en souvient et garde de lui un souvenir ému même s’il ne s’est rien passé d’inavouable, sauf dans les hâbleries des gars.

Puis ils marchent mais n’ont plus 20 ans ni 40 et finissent par prendre le car, cette invention de la modernité qu’il haïssent comme les autos, dont une Simca Aronde de ces années-là qui corne lorsqu’ils sont au milieu de la route ou la grosse Ford Vedette à moteur V8 de la fermière aisée. Au village, les gendarmes à vélo les attendent (Jacques Marin et Michel Galabru) pour bris de bouteille, esclandre et mise en dangers de vieillards fragiles. Le maire les sauve à condition qu’ils se tiennent à carreau.

Ils vont dès lors contempler la vie qui va tout en la critiquant avec cette ironie française née dans les tranchées et le Canard enchaîné (où René Fallet a travaillé). Le pré de Baptiste est transformé en terrain de foot communal et sa bonne herbe saccagée par les joueurs comme par les visiteurs. Le foot était la seule attraction des villages paysans avec le vélo et le bal en ces années-là, la télévision, trop chère et qui venait à peine de parvenir en province avec ses relais hertziens, était réservée aux riches et aux cafés. Mais le ballon, shooté par des pieds inexperts, s’égare vers l’atelier de Jean-Marie. Bis repetita placent, ce n’est pas la première fois. Les jeunes veulent le récupérer car il est le seul en état de jeu de tout le village, mais les vieux s’en moquent et le laissent au fond du puits. Mais ils jouent la comédie des bons vieillards qui aident la relève car « ils n’ont que ça à faire », étant mis au rebut par la retraite ou les fils. Ils cherchent, mais ne trouveront pas.

Pour qui n’a pas connu ces années d’après-guerre où la France de la IVe République s’assoupissait dans les campagnes restées comme avant 14, avec ses gosses trop habillés et ces mariages endimanchés où l’on jetait à poignée des dragées en l’air, ce film offre une tranche de vie réaliste et un décor sans fard. Manquent seulement les poules, pourtant omniprésentes dans toutes les campagnes. Il y a bien des canards, mais ce n’est pas la même chose, ils ne vont pas se coucher avec le jour.

Une heureuse récente réédition !

DVD Les vieux de la vieille, Gilles Grangier, 1960, avec Jean Gabin, Pierre Fresnay, Noël-Noël, Gaumont 2020, 1h30, €16.99 blu-ray €18.30

René Fallet, Les vieux de la vieille, 1958, Folio 1973, 224 pages, €6.90

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Retour sur une étrange année

Le millésime 2020 restera dans l’histoire comme l’année 1918 ou 1945, une grande année pour l’humanité. Une année mondiale avec de grosses interrogations sur la crise. C’est le premier confinement depuis la guerre, la première vraie pandémie depuis 1918, la première fois dans l’histoire humaine que le monde entier est touché à peu près en même temps, 3.5 milliards de confinés ! Les atouts et les faiblesses des sociétés comme des gens s’y révèlent. Mais aussi le fait de regarder cette fois tous dans la même direction : l’humanité entière. Ce qui peut changer les mentalités.

Durant les premiers mois de la pandémie, la France centralisée, autoritaire, administrative, peine à déstocker, à faire produire ou à faire livrer les masques de protection ; l’impréparation est manifeste, malgré les précédentes alertes dues à des virus ou des catastrophes chimiques ; la bureaucratie des hiérarchies intermédiaire fait barrage, ralentit, réticente et imbue de son petit pouvoir. Les hôpitaux sont débordés et les médecins libéraux trop sollicités ; rien n’a été réorganisé pour donner de la souplesse et de l’efficacité depuis des décennies (le numerus clausus, l’absence de liste de matériel obligatoire à conserver en permanence, la gestion du chiffre à l’hôpital, les budgets en baisse rabot sans tenir compte des particularités locales, le caporalisme de Paris, l’absence de moyens déplaçables, l’indigence relative de l’armée en renfort).

Les politiciens ont fait avant tout de la politique avant de faire de la santé, autorisant de façon honteuse les élections municipales en mars puis changeant de cap drastiquement le soir-même (!) en instituant le confinement. Tout en faisant dire par la porte-parole si bête que « les masques ne servent à rien », faute d’en avoir en quantité suffisante ! Les gens n’ont pas cru vraiment au danger pandémique et se sont retrouvés trop souvent dehors, certains partant même en vacances dans les résidences secondaires. Le 1er mai voit Marine Le Pen en femme voilée (un comble !) aller fleurir Jeanne d’Arc et une manif de la CGT sans souci de la promiscuité, au contraire « des entreprises » où le même syndicat se dit inquiet pour les travailleurs sur les mesures de distance sociale. L’économie, évidemment devenue trop dépendante de l’étranger, en pâtit. Seuls les agriculteurs travaillent comme si de rien n’était, approvisionnant les magasins. La bourse s’est effondrée, un tiers en moins depuis le plus haut, l’incertitude est majeure sur la suite et la dette s’accumule sans compter – l’or monte, signe des temps. Une seule chaîne de radio publique semble subsister pour les informations et les journalistes travaillent depuis chez eux, les interviews se font par téléphone ; côté télé, ce n’est guère mieux, on recycle les vieilles séries et les vieux documentaires.

Le réseau Internet sature, malgré les vingt-cinq ans écoulés depuis son origine. Le dimanche de Pâques, le débit Internet est faible en fin de matinée : les gens du coin sont-ils tous à regarder la messe papale sur le net en même temps ? La décroissance écolo est là dans les faits, comme la démondialisation forcée – et ce n’est pas la joie ! Un bon point : la pollution recule et les « vraies valeurs » (comme on dit) se révèlent : produits de première nécessité, agriculture et culture, livre, disque, vidéo, cultiver son jardin. Mais je plains les parents isolés en appartement à Paris avec trois ou quatre gosses ! Il faut les occuper, gérer les relations, laisser un coin à chacun. Jeux de société, cuisine, lecture commune, discussion avec les ados, musculation et exercices, devoirs scolaires, il y a de quoi faire, mais cela demande une discipline, un programme, des horaires. Tout ce que la société hédoniste et portée vers le tout-technique n’a pas appris aux générations nées depuis Mitterrand.

Une jeune fille que je connais bien – 16 ans – pense que le monde sera très différent après ; j’ai un doute, connaissant l’inertie mentale des sociétés et les habitudes ancrées que l’on répugne à changer. Il y aura évidemment des remises en cause, notamment sur les secteurs les plus indispensables : la santé, l’alimentation, les technologies de communication, l’énergie. Ces secteurs sont stratégiques et nous ne devons pas dépendre de l’extérieur, ou du moins hors de l’Union européenne. Les usines des grands groupes seront probablement incitées à imaginer un potentiel de reconversion rapide en cas de choc sanitaire, comme en cas de guerre : les robots de Renault sont programmables et peuvent fabriquer autre chose que des pièces auto. Les sous-traitants étrangers vont être diversifiés. Quant aux « grandes questions » auxquelles mon ado songeait probablement, elles seront peut-être plus communes en effet, la mentalité Confucius rejoignant l’antique culture gréco-romaine d’Europe pour contrer l’égoïsme sacré anglo-saxon, de Boris Johnson à Donald Trump en passant par la Suède – tous pays qui ont laissé faire et laissé passer, engendrant un nombre de morts du Covid plus élevé qu’ailleurs. Le climat, les ressources, l’énergie, vont peut-être profiter de cette nouvelle façon mondiale de voir. Peut-être.

Côté social durant ce premier confinement, si vous n’appelez pas vos amis, rares sont ceux qui en prennent l’initiative : la peur de déranger, le texto obligatoire avant de décrocher, nouvelle mode due aux solliciteurs mal payés qui téléphonent pour vendre n’importe quoi. Untel que j’appelle m’annonce évidemment qu’il « allait m’appeler » car il a le temps – comme tout le monde – et envie de prendre des nouvelles (mais il ne l’a pas fait). Les jeunes trouvent le temps long et un mien proche dans sa vingtaine s’étonne du nombre de gens dans les rues de son quartier parisien qui circulent, malgré le confinement « strict ». Il vaut mieux en effet se confiner à la campagne avec jardin plutôt qu’entre quatre murs d’appartement où le soleil ne pénètre jamais, alors que les parcs et jardins sont fermés. Un voisin plus jeune – 16 ans – en école d’hôtellerie a des cours à distance mais, pour la cuisine, pas simple de faire un stage ou de passer un examen…

Je donne cette année mes cours de Master 2 à distance, procédure obligatoire via Teams de Microsoft choisi par l’Ecole. Parler en virtuel apparaît relativement simple mais est plus éprouvant qu’en face à face car l’interactivité n’est pas réelle et l’orateur a tendance à avoir peur des silences. Il y a apparemment autour de trente connectés à mon cours mais pas plus de sept ou huit participent en posant des questions par écrit dans le menu déroulant (parfois dans un français et avec une orthographe déplorable – cela se voit moins à l’oral…). Sans les voir, les échanges sont réduits et les pauses non annoncées paraissent intolérables : conclusion de cette primo-expérience, je parle trop, j’en ai mal à la voix en fin de première matinée. Il y en aura quatre comme cela ; difficile de s’habituer à ce nouveau format même si je vois désormais ce qu’il faut peu à peu aménager.

Un ami, dans la quarantaine, est toujours divorcé et toujours en acrobaties pour voir ses enfants de 14 et 11 ans, un garçon et une fille. La mère, toute-puissante aux yeux de la loi pour des enfants mineurs, est partie s’installer loin de son ex et lui a dû suivre provisoirement s’il veut exercer son droit légal de visite et garder contact avec sa progéniture. Avant le confinement, il était en petits boulots, employé imprimeur, barman, pizzaiolo, livreur de pizzas – tous ces emplois de services de proximité qui se sont figés avec la pandémie. Même les chambres de gîte, qu’il a fait aménager dans la maison de sa grand-mère, ne sont plus louées… Il n’a plus guère de revenus !

Durant le premier confinement annoncé « strict », la grand-rue de ma ville de banlieue verte autour de Paris paraît aussi pleine qu’un jour de semaine ordinaire : commerçants ouverts, couples dans les rues ; seule la Poste ne reçoit que deux ou trois personnes à la fois, les guichetiers masqués et protégés par une vitre, du gel pour les mains. La boulangerie a restreint ses horaires d’ouverture et n’accepte qu’une personne à la fois en boutique ; elle affiche même au bout de trois semaines une exigence de commande 48 h à l’avance, faute de farine en suffisance pour contenter tout le monde. Mais je n’ai jamais vu autant de promeneurs de chiens, parfois le même chien qui mène un autre maître ou maitresse en laisse pour faire semblant d’être « autorisé ». Je vois de ma fenêtre un promeneur de chien rafler tous les pissenlits qui commencent à vigoureusement pousser et fleurir en ce printemps agréable entre les interstices des murs de la rue ; ce n’est pas bête, il « fait ses courses » de confinement.

Les piafs en profitent, jamais on ne les a entendu autant chanter. L’absence de bruits humains, notamment automobile, les incite à s’exprimer plus qu’avant. Les gamins aussi ; beaucoup jouent au ballon ou piochent le jardin sans tee-shirt, au soleil, pour se défouler entre deux chats avec leurs copains à distance.

Le président a causé, le lundi de Pâques à 20h02, après les « applaudissements » rituels à la mode envers les « soignants » (c’est quoi un « soignant » ? Outre les professions médicales : un rebouteux ? Un ami qui vous veut du bien ? Un curé ? La niaiserie des mots qui ne veulent rien dire et réduisent les personnes à un « fonctionnement » augmentent la confusion de la pensée). Cette fois il a été clair, sans jargon ; bien qu’un peu long par souci de ne rien oublier, ni personne, il a dit les incertitudes, les tâtonnements, les manques. Il n’a pas été jusqu’au bout bien qu’il ait fustigé la lenteur des bureaucraties – mais que n’incite-t-il pas l’Administration et le Parlement à les corriger ? Nous serons confinés « jusqu’au lundi 11 mai » – si tout va comme prévu. Pour la suite, tout le monde est content : il faudra être plus solidaire (extrême-gauche), plus souverain (extrême-droite), relocaliser (Les Républicains), augmenter les salaires de ceux qui sont « utiles à la société » selon les mots de 1789 (Parti socialiste), entreprendre de grands travaux pour le durable (écolos). Avec l’affranchissement de la limite des 3% du PIB pour la dette, tout devient possible. Qui paiera ? Les générations futures – ou une ponction brutale sur l’épargne par l’impôt un jour prochain. A moins que ce ne soit l’inflation, mais on la voit mal repartir.

Le lundi 11 mai du déconfinement arrive mais il ne fait pas beau, pluie et vent ; peu de gens sortent dans la rue. Ce ne sont que les jours suivants qu’ils mettent le nez un peu plus dehors, souvent portant masque (dans la rue, hors des grandes villes, à quoi cela sert-il ?). La coiffeuse en profite pour rajouter 10% à ses tarifs « pour achat de produits de nettoyage Covid ». Mais tout ne rouvre pas : cafés et restaurants restent fermés, comme les parcs et jardins. De plus, la France est classée en zones rouge et verte, l’Ile-de-France en rouge comme les Hauts de France et le grand Est plus la vallée du Rhône. En bref les zones les plus densément peuplées où la contamination est rapide. Là où le port du masque est obligatoire, on n’en trouve pas avant la fin de la semaine !

Les politicards adorent blablater en croyant que leurs paroles valent actes. La bureaucratie administrative, les strates, les services, les dispositions, les signatures, retardent tout. Ne sommes-nous pas « en guerre » comme a dit Macron ? Alors pourquoi ne pas court-circuiter tous ces paperassiers pour le service sanitaire de la nation ? Le combat contre ces strate administratives inutiles et contreproductives sera crucial après la pandémie. Car il y en aura d’autres, tout comme des crises économiques et des attentats. Depuis trois présidents (Sarkozy, Hollande, Macron), ce ne sont qu’improvisations sur le tas, en urgence, avec retard, sur tous ces sujets qui surgissent. En cause : l’organisation administrative trop lourde, hiérarchique, lente, procédurière, créée pour le temps paisible de l’avant-guerre.

Je ne suis pas resté à Paris, j’ai été effaré de la promiscuité des gens dans le RER, sur les quais, dans les supermarchés, sur les trottoirs. Ils occupent l’espace et, si vous ne les poussez pas carrément avec le sac et une excuse, ils ne se dérangent même pas. Tout est fait, en Île-de-France pour entasser les gens dans la promiscuité de masse : villes étroites, magasins petits (aux loyers trop élevés), transports bétaillère, RER centralisé maqué par la CGT sans cesse en grève, réseau engorgé par la migration quotidienne banlieue-Paris, travaux interminables qui durent depuis des années sans grand résultat…

Dans ma banlieue verte, le couple de jeunes voisins jouit du confinement pour commander à tout va sur le net ; ils reçoivent depuis deux mois près de deux colis par jour via la Poste, Amazon ou les livreurs. Les travailleurs sont dissuadés de reprendre massivement les transports, d’ailleurs réservés entre 6 et 9h30 et de 16 à 19h à ceux pouvant justifier d’une attestation employeur. Les autres sont « encouragés » à rester en chômage partiel, d’autant que les écoles ne rouvrent que progressivement et partiellement (dix par classe maxi), et que certains doivent donc garder leurs enfants.

J’en profite pour tester des recettes de livres comme la Ojja tunisienne aux tomates, poivrons et œuf ou le soufflé Jean Cocteau au jambon et gruyère, sauce champignons de Paris, vu sur Arte dans Les carnets de Julie. J’alterne poulet rôti, porc en cocotte aux poires, soupes de légumes ou de butternut (meilleur que le potiron), salades avocat tomates cerises à la coriandre et au balsamique, cake salé, aubergines de l’imam, salade de poivrons à la hongroise, riz malais aux légumes et fruits de mer, filets de poulet à la Kiev, magret de canard grillé pommes de terre dans sa graisse, tarte feuilletée pomme et pruneaux, farci charentais, poires au vin… Les chats de la maison font nid, heureux d’être avec nous comme le seraient des enfants avec leurs parents. Dès qu’un rayon de soleil apparaît, les jeunes garçons du bout de la rue, 13 ans, jouent au ballon dans l’artère déserte de voitures. C’est un bonheur de revoir des enfants dans les rues après deux mois, comme une promesse que l’avenir n’est pas obturé. Le week-end, c’est la mode du vélo en famille.

En juin, toutes les écoles sauf les lycées ont repris pour deux semaines « afin de garder l’habitude de se lever le matin », comme dit un instit syndicaliste, tout à fait dans le ton caporaliste de mobilisation permanente exigé du Français à l’école comme dans l’entreprise. A Carrefour, où je vais faire des courses fin juin, il y a depuis deux semaines des masques (pas toujours d’origine France) et du gel hydroalcoolique, mais déjà plus de gants jetables. La moitié des clients ne portent pas le masque, pourtant « obligatoire » selon la règlementation mais, en France aujourd’hui, ce que règlemente l’Etat est pris comme chacun veut. Le plus amusant est que les musulmanes tradi passent en robes longues noires et foulard sur les cheveux, mais sans aucun masque sur le visage, montrant à l’envi qu’on ne se voile que pour niquer la République et les Français, pas par pudeur religieuse. Quand c’est interdit, on revendique fièrement ; quand c’est prescrit, on refuse par défi.

Je parle avec un ingénieur qui travaille dans les mines au Congo qui achète 3 kg de daurades et un gros poisson, plus neuf tubes de dentifrice. Il vient faire ses courses toutes les deux semaines seulement à cause du Covid, sa belle-sœur en est morte, et il congèle ses poissons pour en sortir selon les besoins. Lui prend de la chloroquine, dont il a fait provision dès qu’il a pu. Vivant en milieu paludéen, il prend régulièrement de la nivaquine et il « croit » que c’est bénéfique contre le virus en phase pré infectieuse. Bien qu’ingénieur, il est tout aussi sujet à croyance que le quidam. Ce qui le pousse à « croire » plutôt qu’à constater ? « Le gouvernement nous ment » : c’était vrai sur les masques, faute de stocks et de prévoyance, mais pourquoi aucun pays voisin raisonnable n’encourage-t-il la chloroquine ? Tous ne mentent pas sur le sujet avec les mêmes raisons : l’Inde, la Chine, la Russie peuvent en produire et le prescrire si c’est si efficace ; pourquoi ne le font-ils pas, sinon que cela ne sert pas à grand-chose ? Par la suite, les études l’ont montré…

L’hédonisme des réunions adultes, restaus d’affaires et de copains et fiestas jeunes ainsi que les sacro-saintes « vacances » ont répandu durant l’été le virus à très grande vitesse, au rythme des TGV aux rangées étroites où il était permis cet été de se dévoiler pour « manger à sa place » ! A l’automne, le pharmacien a des vaccins contre la grippe saisonnière, toujours utile pour réactiver son système immunitaire, mais il ne vaccine pas tandis que la pharmacie de la commune voisine vaccine mais n’a plus de vaccin. Encore une organisation de la santé défaillante : les doses ont été sous-estimées ! Il y a pénurie en ce moment. Sauf les bobos branchés qui répondent aux sondages, « les Français » ne sont pas contre le vaccin : la preuve, ils ont asséché les stocks de la grippe en une semaine ! Et le 29 octobre à minuit, nous sommes reconfits – reconfinés pour la deuxième vague. Une amie de ma génération ne pourra pas aller à Noël au Canada voir ses enfants et petits-enfants ; et ils ne pourront pas venir en France à Pâques ni même peut-être l’été prochain. Car il y aura peut-être une troisième vague durant l’hiver – qui a commencé le 21 décembre.

Le virus semble avoir muté en plus virulent depuis l’été ; il s’est adapté aux Européens moins détenteurs des gènes de Néandertal qui, dit-on, favoriseraient les réactions cytoquinniques excessives. Le sud-est de l’Angleterre révèle sa dangerosité, incitant à couper les ponts dès avant le dernier délai des derniers délais avant le Brexit qui dure depuis des années.

Mais des bonnes nouvelles existent :

  • L’Europe a fait son travail pour l’économie et la monnaie : grand plan de relance, suspension des critères de dette sur PIB, rachat programmé de dettes d’Etats, possibilité d’emprunts en commun destinés à ceux qui ont besoin aux taux allemands.
  • Un vaccin « efficace à 90% » de l’allemand BioNTech allié à l’américain Pfizer est au point, une thérapie nouvelle à ARN qui doit être conservé à -70°. Un second vaccin est homologué, en plus des vaccins chinois et russe dont on sait peu de chose. Mais, outre le délai nécessaire à confirmer ce succès sur les millions de gens et pas seulement sur les milliers et les deux injections à trois semaines d’intervalle, il ne sera pas possible de vacciner facilement toute la population en un rien de temps. Il ne faut rien attendre de concret avant la fin du printemps, voire l’été, à mon avis. Il reste que c’est la biotechnologie allemande qui a créé le premier une réponse vaccinale au Covid-19 ; l’industriel américain Pfizer n’est là que pour produire et commercialiser, toute la recherche est bien chez BioNTech l’européen.
  • Aux élections présidentielles américaines, Trump a été viré. Quelle que soit la politique suivie par son successeur, ce ne sera que meilleur pour l’humanité et pour la planète.

Une voisine et son mari, parents d’une lumineuse petite fille, ont quitté l’Île-de-France pour un village près de Nantes. « Nous avons changé de vie » me dit-elle.

Bonne année !

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Nicolas Mathieu, Leurs enfants après eux

C’est la guerre de 14-18 que raconte l’auteur : l’adolescence. La guerre des élans, des mélancolies et des colères des mineurs juste sortis d’enfance que la société laisse en friche, surtout dans la France périphérique déclassée par la désindustrialisation et le chômage. Seules les classes aisées parviennent à socialiser les adolescents en associations, sports et autres engagements ; pour les classes populaires, hier il y avait les scouts (pas toujours très catholiques mais aussi laïques et mixtes comme les Eclaireurs) ; dès les années Mitterrand ils sont laissés à eux-mêmes. Ils passent de bébés à BBB, cette trilogie ado de bière, bite et baston. Sortis de l’œuf, les meufs et la teuf. Pour faire comme les autres, pour exister, pour apprendre à être un homme – ou une femme. Car les filles ne sont pas en reste pour l’alcool et la baise, loin de là. Elles sont même pires que les mecs comme langues de pute, se moquant des autres filles et comparant les attributs des mecs qu’elles ont testé, en se faisant baiser « dans tous les sens ».

Sur les frontières de l’est, dans l’ancien bassin minier de la métallurgie sinistrée des années 1980, « Heillange » et « Métalor » (ces noms inventés mais transparents) constituent l’univers borné des fils d’ouvriers licenciés. L’été, cette période de vacance d’école, est un vide passé dans la cité ou au bord du lac, à tenir les murs ou à glander. L’auteur saisit Anthony sur le grill du sable brûlant dans le plus simple appareil. Il a eu « tout juste 14 ans » (en mai). Il va, avec « le cousin » de deux ans plus âgé, emprunter un canoë pour aller mater sur « la plage des culs nus ». Que faire d’autre quand on ne part pas en congés et que l’orage des hormones vous pousse à tout ? « Anthony filait tout schuss, pris de frissons, jeune à crever » dit l’auteur d’une phrase ciselée par l’émotion p.39. L’émotion, d’ailleurs affleure durant toute la première partie ; Nicolas Mathieu manifeste une tendresse pour ce vilain petit canard de 14 ans tout empli de contradictions, un autre lui-même peut-être qui ôte son tee-shirt toutes les trois pages. A moins que ce soit pour « Oscar » à qui ce roman est dédié. Les autres parties prennent plus de distance, racontées à la façon d’un entomologiste sur ces drôles d’animaux ados.

Mais pour tomber les filles, il faut être sexy, « mignon » disent-elles. A 14 ans, on est laid, difforme, dégingandé, le torse étroit, les membres démesurés, une « démarche de racaille ». Anthony admire chez le cousin les muscles fins, dessinés, et l’assurance qu’il n’a pas encore. 1992 : 14 ans ; 1994 : 16 ans ; 1996 : 18 ans – et 1998 : 20 ans, une partie superfétatoire qui gâche l’ensemble. L’auteur a voulu à toute force faire entrer la coupe de foot à l’acmé de l’ère Chirac (sous gouvernement Jospin), pour illustrer une thèse : que le 14 juillet, les congés payés et le foot-spectacle sont les hauts fourneaux du métal républicain, fusionnant à fort degré les origines d’aloi divers. Rien de pire qu’un roman à thèse, heureusement cantonné dans cette dernière partie croupion, la plus courte et la plus amère, comme une retombée d’acide. Or les personnages doivent pouvoir s’épanouir sans les contraintes de la théorie, laissez-les vivre !

Ils vivent par bonheur durant 493 pages sur 559. Anthony grandit, évolue, se forme. Il embrasse à 14, baise avant 16, se muscle à la perfection à 18. Fils de chômeur reconverti dans l’autoentreprise de bricolage, jardinage et nettoyage – un brin porté sur l’alcool – et d’une mère comptable, il est unique. Couvé par sa mère car il ressemblait au Grégory de « l’affaire » étant petit, il a mis du temps à s’étoffer. Son rival est Hacine, fils d’immigré marocain qui occupait le poste voisin de son père à l’usine. Hacine est aigri d’origine car mal intégré, entre un père moralisateur et autoritaire à l’ancienne et les nouvelles normes de la France moderne. Il vit son adolescence de petits vols et trafics, fumant de la beuh et rêvant de monter son business de trafiquant de haut vol, go-fast et réseau exploité selon le marketing. Il terminera employé dans une entreprise de démolition ; Anthony s’engagera dans l’armée. Avant que la dernière partie, décidément malvenue, ne remette tout en question.

Quant aux filles, Vanessa, Clem, Steph, l’une deviendra mère pondeuse, l’autre commencera médecine, la troisième entrera à l’ESSEC par rage de quitter ce bled de pauvres et de bornés où, si l’on se laisse aller, on devient vite « cassos » (cas social). Dans ce monde qui meurt, il faut vivre ; dans ce monde qui change sans cesse, il faut éviter de reproduire l’identique. La jeunesse s’adapte. Encore faut-il se sortir des déterminismes de son milieu, de « l’effroyable douceur d’appartenir » comme termine l’auteur, adepte des fins de chapitre fignolées. Le titre du roman est tiré d’un poème de Jésus Ben Sira dit le Siracide, dans un livre non canonique du Talmud.

Mais qu’en est-il de cette jeunesse un brin hors sol, revisitée par le souvenir ? Anthony a exactement l’âge de son auteur, né dans les Vosges fils unique de parents ouvrier et comptable. Nicolas Mathieu en tire une image d’Epinal dans laquelle les filles ne sont pas violées, les garçons jamais pédés, où nul jeune ne va au cinéma pour se peloter ni ne connait d’accident ou la case redressement, où ne sévit ni le sida ni la grossesse à 15 ans. L’orage adolescent passe aussi vite que ceux d’été dans le climat continental ; les ados deviennent adultes naturellement.

« Ces gens-là », petits blancs ouvriers à manies, vivotent et leurs enfants après eux. « Leurs idées sur tout, simples, honnêtes, d’éternels cocus. Cette probité benoîte qui les laissait toujours interdits devant le cours du monde. Les trois ou quatre idées fortes qu’ils tenaient de l’école communale ne leur servaient à rien pour comprendre les événements, la politique, le marché du travail, les résultats truqués de l’Eurovision ou l’affaire du Crédit lyonnais. Avec ça, ils ne pouvaient que se scandaliser pauvrement, dire c’est pas normal, c’est pas possible, c’est pas humain. (…) Et pourtant, alors que la vie contredisait sans cesse leurs pronostics, décevait leurs espérances, les dupait mécaniquement, ils restaient vaillamment dressés sur leurs principes de toujours. Ils continuaient à respecter leurs chefs, à croire ce que racontait la télé, ils s’enthousiasmaient quand il faut et s’indignaient sur commande » p.510.

Ce deuxième roman publié est une vraie réussite dans le réalisme social, sans misérabilisme ni idéologie, ce qui n’est pas si courant pour un Goncourt. Ton qui déplaît à certaines lectrices qui ne se sentent pas prises, préférant le bon vieux bien et mal des séries télé yankees. Les dialogues sont en langage d’époque. Sauf la dernière partie, qui peut n’être pas lue, j’ai bien aimé ce roman d’une époque vécue, celle de la génération des fils.

Prix Goncourt 2018.

Nicolas Mathieu, Leurs enfants après eux, 2018, Babel poche 2020, 559 pages, €9.90 e-book Kindle €9.49

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Des pissenlits par la racine de Georges Lautner

La musique cuivrée de Georges Delerue et les dialogues tamponnés de Michel Audiard servent la brochette de grands acteurs français des années soixante pour cette adaptation enlevée du polar de Clarence Weff, Y’avait un macchabée, parue en Série noire. Mais la mise en scène de Georges Lautner, par ses effets de noir et blanc et ses angles de caméra, accentuent le comique. Durant une heure trente je pouffe, je ris, je m’esclaffe. Les années sont passées mais le rire demeure.

Dans un café de Paris relouqué formica, juke box et flipper en hommage à la puissance ricaine qui colonise toujours les esprits malgré de Gaulle, deux comédiens de théâtre et deux truands s’entretiennent séparément. Jérôme le contrebassiste de la pièce (Michel Serrault) et Jo tout juste sorti de prison (Maurice Biraud) jouent chacun un ticket de tiercé ; c’est son copain Pomme-chips (Gianni Musy) qui va jouer pour Jo et il met le ticket dans la poche de sa veste écossaise qui a rougi framboise, ringarde à souhait. Puis chacun va à ses affaires. Sauf que les duos sont liés : Jacques (Louis de Funès) est le cousin de Jérôme, gnome à casquette pied de poule ; il a piqué la môme à Pomme-chips, le copain de Jo durant son séjour en prison car, cinq ans, c’est long pour Rockie la belle blonde aux seins pommés qui aime baiser et est nommée la Braise (Mireille Darc éblouissante).

Pomme-chips, baptisé ainsi pour son amour de la patate croustillante trop grasse et trop salée à la moderne, veut se faire Jacques au couteau sinon à la bite. Celui-ci ne peut retourner chez Rockie et il suit au théâtre Jérôme et son compère acteur Pierre (Venantino Venantini), où le truand qui est sans un ne pourra pas entrer. Mais c’est compter sans la ruse de ce repris de justice qui se faufile dans les décors et traque le pauvre Jacques dans les coulisses.

La pièce se déroule comme si de rien n’était, encore que le machiniste soit surpris par les déclenchements d’orage et de neige à contretemps, dus aux ébats mortels des deux rivaux derrière le rideau. C’est la Dernière de La lune dans la bière, après cinq ans de représentations. La pièce se passe à Moscou au temps de la Grande armée et l’officier du tsar (Jérôme) jure un amour éternel à sa partenaire malgré les temps troublés.

En arrière-plan, le couteau que tend Pomme-chips sur le ventre de Jacques est détourné par celui-ci et, dans une partie de bras de fer, retourné contre lui. Il se retrouve planté dans son dos et c’est bien fait pour sa pomme. Jo lui avait en effet dit et répété « mollo » ! Mais si la chips trop raide est grillée, que faire du cadavre ? Jacques avise l’étui de contrebasse dont joue Jérôme l’officier à sa belle russe et y boucle le truand. Les manœuvres d’après scène emmèneront l’accessoire chez Jérôme, musicien avant d’être comédien. Puisqu’ils arrivent, Jacques se planque dans un coffre en osier – qui est emmené aussi.

Pierre convie les acteurs à fêter la finale dans son appartement au septième étage (avec ascenseur) de son immeuble. Ce lieu clos est objet de quiproquos et de comiques de répétition où les seins de la Braise et Dieu lui-même sont mis à contribution. Tous se retrouvent avec coffre et étui à contrebasse dans le salon où un général (Hubert Deschamps) montre des diapositives de ses vacances, des AMX 13 tout récents évoluant sur les Champs. L’arrivée de la môme seins au balcon et boa de fourrure au col fait sensation chez les vieilles bourgeoises ridées confites en convenances. Mais ils se sont trompés d’appartement : Pierre est en face. Le contraste est saisissant entre le classique ringard de la soirée générale et le jazz déhanché et criard de la soirée dernière. Jo, qui avait accompagné Rockie au théâtre avec les billets donnés par Jérôme à Jacques, a suivi mais ce barouf nouveau pour lui, exilé cinq ans à l’ombre dans ce début des années soixante qui change très vite, s’isole dans une chambre pour se faire la Braise qui ne demande que ça.

Ils se retrouvent face au coffre et à l’étui. Les ébats des deux mettent Jacques prisonnier en rage et il secoue le coffre, ce qui fait trembler l’étui (belle métaphore sexuelle subliminale), ce qui pousse la Braise à s’évanouir et le Jo à se déprendre. Il va voir, ouvre l’étui et trouve le cadavre, une Pomme-chips ratatinée dans sa veste à chier, son couteau dans le dos. Gasp ! Lui qui est en conditionnelle ne peut se faire serrer par les cognes sans en reprendre pour des années ! Il veut fuir mais à ce moment entrent d’abord le milliardaire au gros carnet de chèques (Darry Cowl) dont il se sert pour éventer la fille (le parfum du fric, même en carnet, fonctionne toujours avec les putes), puis Jérôme qui veut récupérer sa contrebasse, suivi de Pierre qui vient aux nouvelles. Le coffre bouge encore et Pierre le déverrouille, faisant surgir Jacques, ce qui assomme Pierre et fait s’éteindre une nouvelle fois la Braise… tandis qu’une vieille folle en fichu (Raymone) passe devant eux, ouvre l’étui et repart en chantant « y’a un cadavre dans la contrebasse » !

Il faut se débarrasser dudit cadavre avant que ça fasse vilain, pas de ça chez moi, dit Pierre. Jérôme, Jacques et la Douane (Raymond Meunier) un copain de Jo, se saisissent de l’étui de contrebasse pour le descendre de l’appartement. C’est alors que la police arrive et les truands sont bien marris ainsi que les comédiens. Mais les flics ne viennent pas pour eux ; quand la folle rechante sa ritournelle sur le cadavre dans la contrebasse, le flic ne percute pas, il est venu pour la remettre à l’asile, pas pour la croire.

L’étui se retrouve dans la 2CV de Jérôme, bien pratique avec son toit de toile ouvrant pour transporter de longs bagages, et Jacques à ses côtés. Direction chez la tante Olphie en banlieue ; elle va être conviée à héberger Jacques le temps de trouver une alternative à Rockie chez qui il ne peut plus loger parce que Jo a pris la place. C’est juré, le cadavre sera enterré demain dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne, dans le jardin. Mais Jacques, qui n’arrive pas à dormir et énerve Jérôme dans un autre comique de répétition, pousse ce dernier à lui coller un somnifère, ce qui fait qu’ils se réveillent tous deux plus tard que prévu et… découvrent que la veste de Pomme-chips est sur le dos de la chaise et que le cadavre n’est plus dans la contrebasse ! En revanche, un autre étui est à côté dans lequel se trouve un squelette bien blanchi. L’oncle Absalon (Francis Blanche) est rentré, il travaille au Museum d’Histoire naturelle et travaille dans son atelier. Pour arrondir ses fins de mois, il traite souvent des cadavres envoyés par la Faculté de médecine afin d’en faire de beaux squelettes de démonstration. Ainsi a-t-il « fini » tout naturellement Pomme-chips, et sa femme a réparé le trou dans le dos de la veste qui peut encore servir et qu’il va désormais porter.

Tout finirait bien si Jo ne découvrait qu’il avait gagné plus d’une brique avec le tiercé dans l’ordre annoncé à la radio : 7-9-18. C’est ce qu’il a joué, sauf que le ticket est toujours dans la poche de Pomme-chips qui a disparu. Il faut donc retrouver le Jacques et lui faire dire où se trouve la veste dans la poche de laquelle est le ticket gagnant. Jo commande donc à la môme de se prostituer pour lui afin de regagner le magot. Ce qu’elle fait bien volontiers, trouvant Jérôme séduisant, qui va le conduire à Jacques, puis aux restes de Pomme-chips. Elle se fait donner des « cours de contrebasse » en soirée tardive, chez elle, dans sa chambre aux lumières tamisées, la jupe fendue jusqu’aux hanches. L’archet est la métaphore virile tandis que la contrebasse avec sa taille et sa forme est la métaphore féminine, du moins c’est ce que tente de réciter Jérôme dans sa leçon tandis que la Braise boude la théorie pour passer directement aux travaux pratiques.

Jacques est retrouvé, mais à l’hôpital où il a fait une commotion cérébrale puis une jaunisse (comique d’excès) lorsqu’il a su pour le cadavre. Il bredouille, susurre, s’agite, du vrai de Funès en folie, et la Douane comme la Braise venus à son chevet finissent par comprendre que le ticket est dans la veste et que la veste est désormais sur le dos d’Absalon. Il faut alors circonvenir le vieux savant amateur de dolichocéphales (des affiches à la gloire de Pétain ornent la chambre d’amis). Pour cela visiter le Museum, puis profiter de la fermeture lorsqu’il se change pour extirper délicatement le ticket tout en le flattant d’autre part.

Sauf que le ticket n’est pas le bon ! C’est celui qu’a joué Jérôme au même moment. Il s’est retrouvé dans la veste parce que Pomme-chips a doublé la queue au comptoir pour jouer les chiffres de son patron et que le serveur lui a donné le ticket que venait de lui tendre Jérôme. Tel est pris qui croyait prendre ! Jo, en rage d’être floué d’une brique et un peu plus, crée un faux ticket comme cinq ans auparavant, ce qui lui vaut d’être remis en tôle pour récidive. Et Jérôme s’envole depuis les Champs en Facel Véga avec le pactole et la Braise pour la côte d’Azur ; tous deux rigolent à n’en plus finir.

Le film est enlevé, le tempo des blagues asséné à répétition, nul ne peut s’ennuyer. Bien sûr, cela paraît un peu désuet aujourd’hui, mais servi avec tant de brio par la brochette d’acteurs au mieux de leur forme que ce serait dommage de bouder le noir et blanc pour se priver d’un bon divertissement à l’ironie bien française. Pouffez, riez, esclaffez-vous !

DVD Des pissenlits par la racine, Georges Lautner, 1964, avec Louis de Funès, Mireille Darc, Michel Serrault, Maurice Biraud, Francis Blanche, TF1 Vidéo, 1h36, €12.90 blu-ray €32.00

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Bernard Werber, Sa Majesté des chats

Succédant à Demain les chats et suivi par La planète des chats, ce roman peut se lire indépendamment. Vous l’avez deviné, il parle de chats. Comme dans La ferme des animaux d’Aldous Huxley, la carence des humains a poussé les animaux domestiques à s’émanciper.

C’est la guerre des espèces après la guerre de religions. Les Barbus ont en effet décimé à coups de Kalachnikov les humaniots (les chatons des chats humains) des Imberbes et les villes dévastées se sont retrouvées infestées de rats. Ils ont plus à manger qu’il ne faut avec tous les cadavres, et plus aucun prédateur sérieux. Comme les fanatiques en noir, les rats noirs fanatisés par un rat blanc de laboratoire qui s’est nommé Tamerlan déferlent sur les rares îlots où les « jeunes humains » (les vieux ont péri) et les chats de compagnie se sont réfugiés. A Paris, sur l’île aux Cygnes, les rats qui savent nager attaquent ; ils sont repoussés mais bloquent désormais l’amont et l’aval par des barrages. Car les rats ont une intelligence collective et une société hiérarchisée.

La chatte Bastet, qui ne se prend pas pour rien, apparaît au lecteur comme une vraie sale bête : égoïste, narcissique, impitoyable, utilitariste, féministe, elle ne voit en Nathalie qui la nourrit et la caresse qu’une « servante », en son fils Angelo qu’un ado chat violent immature et en son mâle au troisième œil Pythagore un couard trop hésitant. Ce troisième œil est une prise USB de chat de laboratoire ; elle lui permet de se connecter à Internet, qui fonctionne toujours grâce aux centrales nucléaires automatiques fournissant l’électricité – jusqu’à ce que les fanatiques religieux fassent sauter le système pour imposer leur seul dieu et leur soumission aux clercs.

Au fil des pages, un peu primaires au début mais prenantes dès le premier quart du roman, la chatte va devenir plus sympathique à mesure qu’elle s’humanise. C’est assez tiré par les poils mais il suffit de suivre et de croire : ça marche. Pas de contresens : l’auteur n’expose pas une vie de chat comme il a exposé une vie de fourmis ; il s’agit cette fois d’un conte philosophique. Puisque les chats ont, dit-on, neuf vies, la première a été chez Bastet en Egypte où elle était déesse à jambes et seins humains, adorée des fidèles. Elle se veut réincarnation pour le monde à venir après les erreurs humaines et la bêtise, la haine de l’autre et l’incapacité à le respecter, qui a dégradé l’Homme au point d’en faire une espèce en voie de disparition. Même les Barbus sont combattus par les rats qui ne font pas de quartier envers tout ce qui n’est pas de leur espèce. Allah ne les sauvera pas malgré leur soumission car, comme tout bon dieu, il est impitoyable aux cons et aux haineux qui sèment la division.

Bastet veut une clé USB dans le crâne comme Pythagore ; une fois obtenue à la faculté d’Orsay préservée jusqu’ici des hordes rato-islamiques, elle découvre l’immensité de l’univers et de la connaissance. Pouvant communiquer avec Nathalie, elle apprend que la plus haute civilisation consiste à comprendre l’humour, l’amour et l’art. Vous l’aurez noté, c’est tout ce à quoi les Barbus sont incapables d’accéder du fait de leur carcan religieux et qu’ils détruisent donc par jalousie au nom d’un concept d’esclave. C’est aussi tout ce que les rats détestent, espèce collectiviste, prolifique et prédatrice.

Je vous passe les aventures et les inventions, il y en a pléthore, faisant rebondir l’intrigue. Les humains sont décimés, comme les chats, mais Bastet s’allie peu à peu avec d’autres espèces comme les chiens, les cochons, un perroquet, des goélands, pour contrer les hordes de Tamerlan qui ratissent tout sur leur passage.

L’auteur en profite pour continuer son Encyclopédie du savoir relatif et absolu dont les Livres I à XI sont déjà parus et dont il distille le XII entre les chapitres. Cette philosophie pratique dessine un système de valeurs et de diagnostics sur ce qui nous arrive. A la manière d’Aldous Huxley, les animaux qui parlent comme des hommes sont des hommes déguisés en bêtes pour mieux se faire entendre des autres hommes, trop bêtes pour comprendre tout seuls. Jean de La Fontaine, cité en ce roman, a bien créé ses fables contre le système de cour de son temps.

Bien que destinée plutôt à un public ado, ou aux fana félines (surtout femmes), j’ai bien aimé cette fiction philosophique de notre temps qui se dévore comme une souris craquant savoureusement sous la dent. Si les chats me paraissent dans le réel plus affectifs que dans la fiction contée par la cynique utilitariste Bastet, l’alliance des espèces pour la survie planétaire est un objectif louable.

Bernard Werber, Sa Majesté des chats, 2019, Livre de poche 2020, 522 pages, €8.90 e-book Kindle €14.99

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Pierre Sipriot, Honoré de Balzac

Paru une première fois « sans masque » en 1992, le livre est réédité pour le millénaire chez un autre éditeur juste après le décès de son auteur, journaliste sur France culture. Comme il a été surtout le biographe de Montherlant et que cet auteur est oublié pour sa morale trop ancienne et ses mœurs politiquement non correctes, toute l’œuvre de Pierre Sipriot est passée aux oubliettes. C’est dommage car les biographies récentes et fouillées de Balzac ne courent pas les rues.

Ce fils de paysan albigeois dont le père a pris la particule étant arrivé en société par les fournitures aux armées, a été sa vie durant en excès. Trop de tout : ambition, illusions, travail, café, dépenses, amours… Les Balssa (nom du grand-père) sont homonymes des Balzac d’Entraigues, lignée de favorites royales et de fauconnier du Roy. Bernard-François le père est un ambitieux près de ses sous qui s’engage chez un notaire avant de monter à Paris, greffier à l’administration du domaine de la couronne. Il passera les régimes en commissaire aux vivres puis aux armées sous le Roy, la Révolution, Napoléon, la Restauration. Il est protée, il sait les affaires.

Il engendre Honoré à 52 ans avec une mère de 22. Un premier-né était mort l’année d’avant à 32 jours et ce nouveau bébé, la mère ne l’a jamais aimé. Ils l’envoient en nourrice à la campagne durant trois ans. « Un véritable meurtre ! » écrit le biographe (La mère amère). Trois ans plus tard nait Laure et les deux enfants resteront très liés. La famille vit dès lors à Tours. En 1807 naîtra un troisième enfant – bâtard – Henry, fils de Jean-François (de) Margonne, resté le préféré de sa mère. A 8 ans, fin de l’âge d’or, le petit Honoré est mis en pension au collège oratorien de Vendôme, jusqu’à ses 14 ans. Plus de vie de famille, même aux vacances ; uniforme et punitions corporelles, croix et élection à « l’académie » qui permet des lectures divertissantes. Peu discipliné dans son travail, tendance à l’exaltation, dit-on du jeune Honoré, malgré un accessit en latin. Une probable « facétie » le renvoie du collège, il en est heureux – mais son père le met en pension à Paris dans une école de rattrapage où les élèves suivent aussi les cours du collège Charlemagne. Nous sommes en 1813 et l’empereur va être chassé puis revenir avant de céder devant la réaction. A 17 ans, Balzac se fait embaucher comme petit clerc chez un avoué tout en suivant des cours de droit.

Il ne tarde pas à écrire et à publier dans les journaux. C’est le grand essor de la presse avec Girardin et des feuilletons avec Alexandre Dumas et Eugène Sue. Balzac se lance sous pseudonyme, puis sous son nom. Exalté, il part au quart de tour sur toutes les brillantes idées d’éditeur ; ses associés habiles le laissent s’enferrer et accumuler les dettes. Pour les payer, il écrit comme un forcené. Le droit d’auteur n’existant pas, il est allègrement pillé par les éditeurs belges et vend plusieurs fois ses œuvres à des « libraires » qui éditent en différents prix et formats. Mais si la lecture se porte bien, la vente de livres se porte mal. Les gens lisent en « cabinets de lecture », ils n’achètent que le journal ou à la rigueur une revue. Les livres de Balzac ne sont tirés qu’à 800 ou 1000 exemplaires, pas plus que les « jeunes auteurs » d’aujourd’hui. Ce n’est qu’avec le temps (dix ans d’apprentissage du roman par le feuilleton et l’œil journaliste) puis par la reconnaissance de ses pairs comme Lamartine et Victor Hugo, avant les rumeurs favorables des « salons », qu’il deviendra classique. Il écrit à la Garraud, sa maitresse : « Le talent d’écrire ne se communique pas par une contagion ; il s’apprend lentement ». Balzac, imite, plagie, se forme. En 1829, il perce avec La Physiologie du mariage, livre pratique et édifiant qui séduit les mondaines. Avec La Peau de chagrin commence le grand’œuvre de la Comédie humaine qu’il va poursuivre inlassablement, même s’il laisse certains romans inachevés.

Mais il ne devient pas plus riche ni considéré pour autant, toujours endetté par des achats hors de ses moyens, toujours ruiné par des liquidations successives, fuyant ses créanciers et les inspecteurs de la Garde nationale où il est d’astreinte comme les autres mais ne se présente pas. Il est constamment amoureux, cherchant auprès des femmes ce que sa mère ne lui a jamais donné. Mais il ne veut pas s’engager, sauf sur sa fin : « Dans l’attitude de Balzac face au plaisir, il y a une gloire du refus. Il a choisi Mme de Castries infirme, Mme de Berny vieillissante, transie et plaintive, Eve Hanska mariée, qu’il verra rarement et ‘par civilité’, Zulma Garrau, mère avant tout pour son Yorrick qui naît en 1834 ». Parler d’amour suffit, vivre l’amour le moins possible. Balzac n’aura qu’un seul enfant – par la main gauche – Lionel-Richard, fils de Mme Guidoni-Visconti, né en 1836. L’enfant qu’il a enfourné à la Hanska sera avortée par elle pour convenances… avant que, comtesse polonaise veuve et sa fille casée, elle se marie avec lui juste avant qu’il ne meure (elle lui survivra de 32 ans). Quant à la petite Marie, fille de Maria du Fresnay, née en 1834, c’est lui qui affirme qu’elle est sienne, mais le croire suffit-il à ce que ce soit vrai ?

Son portrait brossé en 1843 (44 ans) par le chargé d’affaires russe à Paris qui défend sa demande de visa est coloré : « un petit homme gros, gras figure de panetier, tournure de savetier, envergure de tonnelier, mise de cabaretier, et voilà ! Il n’a pas le sou ». Il est en fait malade d’excès de cortisol par l’hypophyse, le syndrome de Cushing ignoré en son temps. Il mourra à 51 ans.

Balzac est pour un pouvoir fort ; il incline assez vers Napoléon premier. Les élites doivent être fortes pour que le peuple les perçoive comme légitimes : « le peuple veut toujours leur voir aux mains, au cœur et à la tête, la fortune, le pouvoir et l’action, la parole, l’intelligence et la gloire. Sans cette triple puissance, tout privilège s’évanouit » (La duchesse de Langeais). Pour lui, l’autorité est l’esprit même de la vie ; communicative via l’énergie, elle entraîne les autres ; en excès et par orgueil, elle peut engendrer une tyrannie. Mais, après tout Aristote n’a pas dit autre chose, lui qui préférait le régime aristocratique à l’autoritarisme tyrannique ou à la démagogie démocratique. Les personnages que crée Balzac dans Illusions perdues et dans Splendeurs et misères des courtisanes sont des figures de lui-même au cours de sa vie, jeune ambitieux, journaliste fleuve, éditeur inventeur, dominateur de jeunes à l’assaut du pouvoir bourgeois.

J’aime cet aspect protée, touche à tout, gourmand de la vie. J’aime ces descriptions qui, paraît-il, ennuient les lecteurs et trices hier comme aujourd’hui. Il n’y a pas que l’action dans la littérature, ni les « grands » sentiments ; il y a aussi la vie telle qu’elle est, dans ses décors sociaux et dans ses paysages. J’aime La Grenadière, cet idéal de Thébaïde familiale au centre mesuré de la France est un idéal des Lumières, du cultiver son jardin de Voltaire à l’éducation de Rousseau, aujourd’hui un idéal écologique de relative autarcie en harmonie avec la nature.

Pierre Sipriot, Honoré de Balzac 1799-1850, L’Archipel 1999 (réédition de Balzac sans masque, 1992), 457 pages, €27.50

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Philippe Zaouati, Applaudissez-moi !

Roman du confinement, moment qui met face à soi et à sa solitude lorsque l’on s’aperçoit que l’on n’est indispensable à personne ni au monde. Un financier débarqué de Lehman Brothers lors de la crise de 2008 a créé des fonds internationaux de finance durable grâce à un algorithme de choix des valeurs. Il se retrouve devant la Brigade financière…

Il déroule alors devant l’inspecteur du 36 – non plus quai des Orfèvres mais rue du Bastion dans le 17ème – le pourquoi des soupçons d’escroquerie dont il est l’objet. Il ressortira libre, faute de preuves, après une démonstration brillante d’escroquerie philanthropique pour les infirmières.

Durant son existence de bon élève des grandes écoles aspiré par les montages financiers de haute volée, il s’est laissé vivre, faisant partie de « la caste » comme disent les Italiens. L’effondrement du château de carte de la finance mathématisée à outrance en 2008, l’équivalent de la crise de 1929, lui a fait prendre conscience que la prédation sur les gens, sur l’économie et sur la planète faisait courir à la catastrophe. « Chaque automne, j’explique à mes étudiants de Science Po pourquoi la finance a fait fausse route, comment nous avons voulu éliminer l’émotion et l’intervention humaine de notre métier, comment nous avons érigé les modèles mathématiques et les programmes de trading en dieux suprêmes, et à quel point tout cela était une bêtise. Ils ouvrent de grands yeux étonnés » p.33. Il s’est converti, comme en religion, dans l’écologie à la mode. Il a fondé des fonds « durables » comme il en existe de plus en plus, voués à ne financer que les entreprises dont le projet est éthique, respectueux de l’environnement et contre l’obsolescence programmée.

Les crises du système ont lieu tous les sept ans. « 2001-2015. Un cycle se terminait. Le siècle avait débuté par une explosion de haine. Ce choc foudroyant avait engendré un sursaut collectif, sept années de croissances folles, de dérégulation financière et de guerre contre l’axe du Mal. Pour conjurer le mal, nous avions succombé aux sirènes de la croissance, à la fuite en avant de nos rêves, toujours plus d’objets connectés, de voitures, de voyages, de vêtements, et pour financer cela, toujours plus de dette » p.92.

Et puis le Covid a surgi. Un complot chinois comme le soupçonne l’un de ses adjoints, laissé seul lui aussi. Une interrogation métaphysique pour le dépressif PDG qui s’est mis en retrait de ses conférences, réunions, symposiums et autres présences « indispensables » qui ne le sont en fait pas du tout. « Depuis l’apparition du virus, les privilèges avaient été rétablis. En quelques semaines, notre société avait fait un bond en arrière de plusieurs siècles. Nous étions revenus à l’Ancien régime. L’aristocratie oiseuse s’était installée en télétravail sous des lambris parisiens ou dans le confort discret de riches demeures provinciales, alors que chaque matin, aux aurores, le Tiers-état était jeté dans les rues des villes désertées pour servir, nettoyer faire la police, ramasser les ordures » p.47. Qui est utile dans la société ? Le financier ou l’infirmière ? Le matheux qui joue avec les milliards abstraits ou la technicienne qui soigne au cas par cas ?

Même la finance convertie au vert, au durable, à l’écologique, « est un jeu, une comédie. Il y a des règles. Si vous les respectez, vous gagnez le droit à l’illusion d’avoir transformé les choses. Si vous ne les respectez pas, le jeu vous absorbe comme un sable mouvant » p.74. Les primaires, en retard d’un siècle, incriminent « le capitalisme » ; les plus primaires encore, qui ne comprennent pas et veulent à tout prix donner du sens en distordant toute vérité, croient au Complot mondial. Mais la réalité est pire : « J’ai pris conscience que le verrou ne se situait pas dans le capitalisme ou dans les marchés financiers, mais dans la cohésion sociale de la caste dirigeante. Il est difficile de lutter contre des hommes qui se croient détenteurs d’une légitimité naturelle » p.75. J’en témoigne : le capitalisme n’est qu’un outil d’efficacité économique, applicable au durable et à la préservation de la planète ; le complot n’est qu’une religion de ceux qui n’osent pas penser par eux-mêmes. La caste est toute-puissante – et il est difficile d’agir sans bain de sang : cela s’appelle une révolution…

« Nous ne sommes rien sans les autres. L’économie n’est qu’une coquille vide sans la santé de tous. Au bout du compte, mon intérêt, le vôtre aussi, c’est l’intérêt général » p.130. Depuis le message d’alarme de son contrôleur du système informatique, il invente l’arnaque sans parade et sans preuves, le détournement de quelques pourcents seulement des fonds déposés par les épargnants, mais pour le bien de toute l’humanité souffrante. Nous sommes tous solidaires est un slogan qu’il se contente d’appliquer selon son expertise. Ce n’est pas éthique mais peut-être moral ; le droit est contre lui mais pas le dieu. Peut-être. Le lecteur jugera… si sa propre épargne n’a pas été réduite.

L’auteur, qui dirige la filiale finance durable dans un groupe bancaire, tel un ancien président, ne devrait pas dire ça. Les clients pourraient perdre leur confiance, concept-clé de la finance. Le titre lui-même peut apparaître comme un brin narcissique, en subliminal bien-sûr.

Ecrit au galop, peut-être au dictaphone, ce roman ultra contemporain de la finance prédatrice confrontée à la pandémie remet les pendules à l’heure, rythmé par des paroles de chansons d’une culture plus populaire que classique. Il a de l’allant, il va de l’avant, il prépare les esprits au nouveau monde qui vient. Moins égoïste ?

Philippe Zaouati, Applaudissez-moi ! 2020, éditions Pippa, 133 pages, €15.00

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Valy

Lorsqu’il était petit, vers 1930, Valéry Giscard d’Estaing se nommait lui-même Valy. Ce petit nom d’enfant le rend plus familier, ce qu’il savait être avant que le pouvoir ne l’isole.

Je l’ai rencontré pour la première fois avant qu’il ne devienne président, lors d’une conférence qu’il fit sur l’inflation à l’université Paris II Assas. Avec la pandémie et les gestes barrière, on ne se rend plus compte de l’attrait incomparable d’une ville comme Paris pour côtoyer des gens qui vous apprennent quelque chose sur la vie et la société. Je n’étais pas élève d’Assas mais j’étais venu, avec d’autres camarades de Science Po, poussé par la curiosité. Avec Valéry Giscard d’Estaing l’économie devenait claire, immédiate, bien loin du jargon à prétentions matheuses du corps professoral qui cachait souvent une ignorance du terrain par une théorisation inutile. Sans parler de l’idéologie, à l’époque toute au marxisme, nouvelle bible des intellos qui y puisaient la scolastique et la morale sans chercher plus loin. Heureusement, nous avions Raymond Barre comme prof.

Giscard est élu président après avoir passé deux bacs à 16 ans, s’être engagé dans l’armée de Leclerc à 18 ans et être décoré de la croix de guerre 1939-45 à 21 ans, avoir été reçu à Polytechnique puis à l’ENA, avoir été élu député du Puy-de-Dôme en 1956 à 30 ans puis secrétaire d’État aux Finances du général de Gaulle auprès d’Antoine Pinay à 32 ans puis plusieurs fois ministre des Finances. Il bat Mitterrand de 425 000 voix en mai 1974. La France de l’ouest, de l’est et du centre a voté pour lui, ainsi que Mireille Matthieu, Jacques Chirac et Johnny Hallyday. Moi pas, je n’avais pas l’âge requis pour voter et, sept ans plus tard, j’ai choisi un autre candidat. Mais j’ai pu côtoyer sa nièce Olivia lors des réunions d’analystes financiers à Paris.

Ce fut, avec le recul, un bon président, initiant les réformes de société indispensables après l’émergence de la jeunesse comme état d’esprit en 1968. Les vieux conservateurs, qui se disent « gaullistes » en figeant l’image du général, vont très vite regimber, comme ils continuent de le faire aujourd’hui sur toute évolution de la société. Giscard était, au contraire d’eux, un « libéral », ce qui signifie qu’il ne refusait pas la marche du monde mais l’accompagnait en la régulant. Les réformes qui vont de soi aujourd’hui datent de son septennat : majorité à 18 ans, divorce par consentement mutuel, dépénalisation de l’avortement, intégration des handicapés, politique plus verte de la ville, fin des saisies de presse et de la censure des films, fin des écoutes téléphoniques ordonnés par l’exécutif (que Mitterrand s’empressera de rétablir), saisine du Conseil constitutionnel par 60 députés ou sénateurs. Il va donner une impulsion nette à l’Europe, que Mitterrand prolongera, et créer l’embryon de la monnaie unique.

Ce sont malheureusement les chocs pétroliers dus à la géopolitique contre Israël et au réveil religieux islamiste (déjà..) en Iran, qui vont faire grimper le chômage et l’inflation, créant le mal être dans la société après les Trente glorieuses et l’euphorie post-68. Si Giscard supprime l’immigration de travail en 1974, son premier ministre Chirac rétablit le droit au regroupement familial en 1976, et le Conseil d’État annule le décret de 1977 qui suspend le décret Chirac pour consacrer le « droit de mener une vie familiale normale » en principe général du droit selon les alinéas 5 et 10 du préambule de 1946 à la Constitution. De là date le robinet ouvert, avec l’appui de la gauche sans frontières.

En 1981, Valéry Giscard d’Estaing est battu sur un mélange d’isolement du pouvoir monarchique (qui sera pire sous Mitterrand avec la Cour et le Château), d’affaires montées en épingles par les médias (les fameux « diamants » qui n’étaient que des éclats pour quelques milliers de francs) mais surtout par l’arrogance de l’intelligence. Difficile de se mettre à la portée des gens moyens lorsque vous êtes très intelligent, que vous détenez le pouvoir et que les courtisans vous adulent. Sept ans, c’était long et le sphinx florentin qui lui a succédé a bien manipulé les naïfs de gauche pour parvenir au sommet, les laissant faire joujou avec le franc, les industries et l’économie avant, 18 mois et trois dévaluations du franc plus tard, de mettre en demeure ses candidats premier ministre de choisir : le modèle Corée du nord ou l’arrimage socio-libéral à l’Europe. Il les a roulés dans la farine et a maté la gauche des utopies pour longtemps. Son double septennat a créé « la génération Mitterrand » (dite la génération Y par les Yankees), ce qui a éclipsé l’œuvre de Giscard. A tort à mon sens, mais l’histoire est impitoyable.

A presque 95 ans, il aura bien vécu. Le Covid l’a tué, achevant son insuffisance cardiaque. Le centrisme qu’il affichait, reflet de son intelligence des situations et plus Maupassant que Hugo, a du plomb dans l’aile avec la montée des ressentiments, des intolérances et des extrémismes aujourd’hui. Il reste cependant un modèle.

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Franck Thilliez, Il était deux fois

Le scénariste de la série télé Alex Hugo nous incruste dans les montagnes de l’Arve pour un thriller glaçant qui allie viol sur mineure, enlèvement et dérives de l’art contemporain. Tout ce qui constitue la mode. C’est bien construit, haletant, suggestif – mais glauque.

Un lieutenant de gendarmerie enquête depuis douze ans sur la disparition de Julie, sa propre fille de 17 ans, dont n’a été retrouvé que le VTT posé contre un arbre sur un parking de montagne. Depuis 2008, aucune nouvelle, aucune trace.  Gabriel Moscato interroge le registre de l’hôtel de la Falaise près de la prison où sa fille a travaillé l’été et où elle a pu rencontrer son kidnappeur. Fatigué, il se couche dans la chambre 29… et se réveille en pleine nuit dans la chambre 7 par des chocs d’étourneaux venus percuter sa fenêtre. Il est désorienté, sort sur le parking de plain-pied, et il n’est pas le seul. L’aube pointe à peine.

La chambre n’est pas sa chambre ni les affaires les siennes. Ni même son nom, inscrit dans le registre de l’hôtel. Pire : il ne se trouve plus en 2008 mais en 2020 !

Il va lentement découvrir qu’il a subi une amnésie de douze ans à cause d’un choc dont il ne se souvient pas ; que le cadavre de femme tué par balle qui a motivé la terreur des oiseaux, aveugles la nuit, est celui de celle qui l’accompagnait et qu’il a baisée, son sperme est bien en évidence sur ses cuisses ; que son collègue Paul est devenu capitaine de gendarmerie et qu’il a épousé sa femme après que Gabriel eut divorcé huit ans auparavant parce qu’elle avait une liaison avec Paul ; qu’il a massacré la jambe de son copain à coup de batte de baseball. En bref, un réveil brutal : Moscato a perdu sa fille unique, a vu sa vie détruite, son couple brisé, sa carrière finie.

Il n’a alors de cesse que de reconstituer ce qui l’a amené à reprendre l’enquête dans ce trou perdu des montagnes qu’il a quitté douze ans auparavant. Les indices qu’il a collectés et dont il ne se souvient pas. A moins que… les documents déposés dans un coffre qu’il a fait poser dans le placard de la maison de retraite de sa mère à Lille ne lui livrent ce qui lui manque.

La traque se poursuit, un père ne renonce jamais. Il montera dans le nord, passera en Belgique, aura maille à partir avec la mafia russe, lira un auteur de roman policier particulièrement tordu, rencontrera un artiste de scènes torturées peintes avec du sang humain, cherchera un plasticien russe sadique, en bref des psychopathes qui se disent adeptes de l’art le plus pur – jusqu’à l’impasse ultime : « ces raclures de l’âme » selon Antonin Arthaud cité en épigraphe. Paul l’aidera car sa femme, qui est l’ancienne épouse de Gabriel, ne peut faire son deuil et que sa fille Louise, gendarme elle aussi, s’amourache d’un croque-mort pas très clair.

Il est donc deux fois, avant et après l’amnésie ; les palindromes inscrits sur les murs et dans un roman noir y répondent, ces mots identiques en inversant toutes les lettres. Ce n’est pas un hasard ; tout fait sens. A commencer par le village de Sagas dont le nom inversé s’écrit sagaS. Comme si la fin était le début.

Difficile d’en dire plus sans violer la belle intrigue tout juste sortie de l’enfance. Mais vous avez de quoi passer une nuit blanche.

Franck Thilliez, Il était deux fois, 2020, Fleuve éditions, 525 pages, €22.90 e-book Kindle €17.99

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Gilbert Cesbron, On croit rêver

Second roman d’un auteur mort en 1979 et déjà oublié car trop catholique social, On croit rêver est écrit en 1943. Il ne sera publié qu’en 1945 et conte, entre Le rouge et le noir et Candide, l’initiation à l’insouciance cupide à la française d’un jeune corse monté à Paris, Bixio.

Le garçon est un Julien Sorel, amoureux d’une fille d’une classe supérieure à la sienne mais plein de ressources pour manœuvrer son bonhomme de père puis pour tirer parti des aléas de la fortune. Il débute comme valet de chambre de Monsieur Jean Despaty, héritier d’un journal du matin qu’il est incompétent à diriger. Il demande à Bixio de donner quinze francs chaque jour au mendiant unijambiste qui passe dans la rue pour lui demander son opinion populaire sur tel ou tel sujet. Bixio voit le parti qu’il peut en tirer et oriente ses réponses. Monsieur Jean en persuade ses rédacteurs, malgré les commissions qu’ils touchent souvent des lobbies pour dire le contraire.

Mais Bixio est amoureux de Marine, la fille du patron, qui l’aime bien mais sans plus. Il doit l’éblouir, la mériter par son talent. Il quitte donc ce bon Monsieur Despaty, sénateur en campagne qui a échoué en Corse puis ministre dans un  gouvernement qui n’a duré qu’une semaine. Il part pour Marseille.

Il ne sait trop quoi faire lorsqu’il observe de riches clients sous la fenêtre de son hôtel, qui entrent et sortent à tout moment pour acheter des paquets de farine chez le boulanger du coin. Intrigué, il va en demander aussi mais on lui donne un autre paquet. Il l’échange à l’étalage et se fait assommer. Le bon boulanger est en réalité trafiquant de cocaïne et toute la bonne société comme les « artistes », toujours prêts à donner des leçons de morale et de vie, viennent se fournir chez lui. Il prend en amitié le blessé par sa faute, qui lui susurre avoir été envoyé par un gros bonnet. Le trafiquant pas futé le prend comme associé. Le temps pour Bixio de comprendre la combine, de repérer les lieux de production, de stockage et d’échange, de prendre quelques photos et de rédiger un papier. Peut-être la Martine le reconsidérera-t-il lorsqu’il sortira son scoop dans le journal de papa ? Sauf qu’il aperçoit à la mairie de Marseille la silhouette de celui que le boulanger lui a désigné comme le grand patron…

Il lui faut donc différer ses révélations, au risque de voir étouffer l’affaire et de se faire descendre. Il va voir son frère à Nice, qui végète dans une agence immobilière où les clients, dans les années 1930, ne se bousculent pas. Il veut faire envoyer des fleurs à Martine mais apprend que les fleuristes sont en grève. Qu’à cela ne tienne, le voilà qui s’improvise fleuriste et, face au syndicat des commerçants qui veut lui faire fermer boutique, fleuriste itinérant sur camions. C’est le succès, qu’il décline en remontant avec son frère sur Paris et essaimant, à chaque étape, sa boutique de fleurs d’une chaîne bientôt nationale.

Fortune faite, il retrouve Martine mais celle-ci le méprise du haut de sa fortune plus ancienne. Bixio s’embarque donc pour l’Amérique tandis que Martine, guignant un marquis mondain qui ressemble à Bixio, se fait rembarrer par le snob qui lui montre qu’elle n’est pas de sa race et qu’elle sent encore trop l’argent durement gagné. Bixio, pendant ce temps, fait la connaissance d’un Antoine, noble désargenté né en 1900 qui a été boy-scout en 14 et aviateur en 17, refaisant fortune à chaque fois qu’il va aux Etats-Unis pour en rapporter une invention que ces balourds de Français adoptent aussitôt parce qu’ils n’y ont pas pensé.

Il y a là quelques pages au vitriol qui restent d’actualité : « J’ai compris, il y a des années, que les Français étaient à la remorque. De quoi ? Du plus facile, donc du pire… (…) La chose que les Français copieront facilement dans deux ans parce qu’elle est facile, abêtissante, ou snob, ou parce qu’elle permettra à quelques-uns de gagner beaucoup d’argent » p.183. Les « start up » et autres « applications » de nos jours sont du même acabit – et si elles marchent sont aussitôt vendues aux Américains qui (eux) savent en tirer du fric.

Bixio rapporte quelques idées sur la presse : les potins, la mise en page, le futile, qu’il s’empresse d’adapter en France pour conforter la frivolité des années d’avant-guerre à l’esprit trop léger, portées à l’hédonisme et aux congés. Ce qui nous donne d’autres vérités bonnes à dire sur notre époque – qui était déjà celles d’alors. Un second hebdomadaire a « adopté le titre Marche. Il ne voulait presque rien dire : il était donc presque parfait. Le jeu consistait, pour ses rédacteurs, à juxtaposer des éléments sans aucun rapport apparent entre eux » p.252. Cela ne vous rappelle-t-il rien de notre temps ?

Quant à la radio, Bixio lance Paris-Radio qui promeut « la mode des ‘amateurs’ : chanteurs, comédiens, virtuoses, conteurs d’histoires, tous amateurs, se succédèrent dans les studios où ils chantaient faux, jouaient mal et détaillaient pesamment des histoires vieilles comme la République. (…) C’était justement cela qui plaisait. « J’aurais pu en faire autant ! » devint le critère de l’admiration. Le public-roi envahit les studios » p.256. Toute ressemblance avec le PAF actuel ne saurait être fortuit. Il faut savoir que Gilbert Cesbron a dirigé jusqu’en février 1941 les services sténo-radio et propagande du quotidien Le Petit Parisien. Toute la niaiserie des Années folles renaît dans les années 2000 où « le temps de cerveau disponible » est engloutit par les publicités pour des parfums inutiles ou des bagnoles polluantes, entre deux séries américaines où le héros est toujours une femme et les méchants toujours des mâles blancs. En 1940, cela a produit le fascisme et la guerre, aujourd’hui quoi ? Le Covid, le radicalisme des vagins enragés et le néofascisme à la Trump, Erdogan, Orban et autres Pénistes ? Nous aurons été prévenus.

La fin du roman est tragique, comme chez Stendhal, parce qu’il était l’un des auteurs favoris de l’auteur, ainsi le dit-il dans son Avant-propos : « Je suis parti pour la guerre avec quatre livres dans ma cantine : les Essais de Montaigne, le Théâtre de Racine, l’Anthologie de la poésie française de Thierry Maulnier et Lucien Leuwen » (de Stendhal). Je remplacerai pour ma part l’anthologie (non rééditée) par celle, plus récente et plus maniable, de Pompidou et Lucien par La Chartreuse de Parme, mais le cœur y est.

Ce petit roman léger et picaresque ne se relit pas mais il laisse un bonheur de l’avoir lu qui reste long en bouche – ce qui se fait très rare chez nos contemporains.

Gilbert Cesbron, On croit rêver, 1946, J’ai lu 1975, 311 pages, occasion €2.99

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Emmanuel de Landtsheer, Le petit roi

Le petit roi c’est moi, dit le narrateur qui semble un double de l’auteur. Il conte son enfance en à peine un chapitre, son adolescence sans marquer l’évolution de la pré à la post en passant par la prime. C’est que ce roman est moins autobiographique que réflexion personnelle sur le rapport à soi et aux autres.

Solitaire car fils unique, le petit Jami (diminutif francisé de l’anglais James – Jacques) a décidé à 5 ans de ne plus parler car les adultes, à commencer par ses deux parents, lui paraissent égoïstes et sadiques : ils ne s’intéressent pas aux autres et lui apprendre à nager se résume à lui tenir la tête sous l’eau ! Lorsqu’on est tout amour, il est cruel de découvrir que c’est trop rarement réciproque. Le petit garçon se met en retrait et devient alors observateur : de ces autres en drôles d’animaux avec quelques gentils, comme Rose sa copine pour qui le silence est d’or ; de lui-même en petit être confronté à l’humanité hostile ou indifférente.

Cette construction de soi est longue et ardue, passant par deux fois en hôpital psychiatrique – du fait des autres – pour s’être roulé tout nu de nuit sur la pelouse dans l’exubérance irrationnelle de la puberté, puis pour avoir oublié de respirer au grand dam de sa mère. Les parents, quelle énigme ! Sorti d’eux, Jami ne leur ressemble en rien. Il en souffre et se réfugie dans l’imaginaire puis dans la création. Il commence par la peinture puisqu’il n’a pas les mots, puis la sculpture pour acquérir la troisième dimension.

Mais cette recherche obstinée de la pureté est une illusion… Nul être humain ne peut vivre seul, isolé, hostile. Lorsqu’il va chercher à communiquer, ce sera par le sifflement sur le modèle des oiseaux, puis par le regard, jusqu’à accéder enfin aux mots qui civilisent, disent la mémoire et prouvent l’amour. Une danseuse en fin de vie lui ouvre sa mémoire tandis qu’une fille trop grande à l’hôpital lui ouvre son cerveau tout entier.

Je regrette que l’auteur ait cette manie de revenir à la ligne à chaque phrase comme s’il énonçait une suite de sentences définitives. Un roman n’est pas une bible que l’on écrit en versets ; plus de fluidité s’impose pour éviter l’excès de gravité du propos et l’agacement du lecteur. Reste que Le petit roi est un premier roman original et personnel qui sort du nombrilisme pour accéder à une quête universelle.

Emmanuel de Landtsheer, Le petit roi, 2020, éditions St Honoré, 159 pages, €16.90

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Daniel Pennac, Au bonheur des ogres

Zola vantait la consommation du capitalisme en plein essor, Pennac montre combien ses temples (les Grands magasins) attirent les cinglés autant que les enfants et les petits vieux. Inévitablement, des clients sont mécontents parce que les produits ne sont pas toujours d’une qualité irréprochable. Benjamin Malaussène est le directeur du Contrôle technique, ce qui lui permet de se faire engueuler à la place de tous les autres. Il est le Bouc émissaire biblique, celui sur lequel toute la communauté se décharge de ses péchés pour vivre en paix. Un vrai métier qui soulage.

Dans le civil, lorsqu’il a quitté la boutique, Malaussène est le frère paternel d’une tribu de gosses pondus successivement par sa mère, qui collectionne les géniteurs comme certains les timbres. L’aînée de ses sœurs commence d’ailleurs elle-même à pondre, à peine majeure. Et des jumeaux en plus ! Pour tenir toute cette petite bande, Ben raconte chaque soir une histoire – qu’il invente en fonction de l’actualité. Ce qui le fera convoquer par un éditeur… mais pas pour ce qu’on croit !

Ne voilà-t-il pas justement que l’actualité est au terrorisme et aux bombes dans le Magasin ? Un petit vieux qui joue avec un jouet d’assaut AMX 30 ? Deux autres qui s’embrassent goulûment avant de s’embraser conjointement ? Un quatrième qui s’astique dans la cabine du photomaton devant des photos pas très catholiques, lui le professeur réputé, anti-avortement ? Un cinquième à poil dans les chiottes de l’expo scandinave devant d’autres photos elles aussi pédophiles ? Quant au dernier, il est machiavélique… et veut à toute force impliquer le Benjamin, trop saint pour sa conviction. Malaussène en fait un roman, tapé chaque soir comme exercice par l’une de ses sœurs comme exercice de dactylo, tandis que sœur Thérèse prévoit l’avenir dans les astres, comme dans les années trente.

Au début des années 1980 en France, c’était « la mode » des attentats tout comme c’était « la mode » de la pédophilie et des « ogres » consommateurs : en témoignent Michel Tournier et Le Roi des aulnes (1970), Les Météores (1975) et Gilles et Jeanne (1983), ou encore les divers Carnets noirs de Gabriel Matzneff et ses essais sur Les moins de 16 ans et Les passions schismatiques (aujourd’hui introuvables en neuf et hors de prix en occasion).

Mais l’époque était à l’optimisme et c’est ce qui me frappe à la lecture de Pennac aujourd’hui. S’il vomit les bourreaux d’enfants, il les rattache aux fascismes et à leur mystique de l’instant : dès lors que tout est permis par absence de morale transcendante et que tout devient possible, autant jouir de tout, tout de suite. Libérer tous les fantasmes. Les sectes des années quarante s’invitent dans les années quatre-vingt, revivifiées par le grand bordel de mai 68. Pennac s’en amuse, il désopile, bien loin de ce sérieux protestant anglo-saxon qui gèle peu à peu toutes les fantaisies littéraires d’aujourd’hui au nom de l’exclusion culturelle des mal-pensant et mal-baisant (« Mâle »-quoi, s’interrogerait Lacan ?).

C’est donc un roman policier joyeux hanté de personnages hauts en couleurs, du Petit de 5 ans à la Louna de 19 ans, en passant par Jérémy 12 ans qui fout le feu au collège et Clara 16 ans qui photographie tout ce qu’elle voit, y compris son grand frère en Bouc dans le Magasin. Y a d’la joie ! car il faut exorciser le mal et les méchants, leur faire honte en donnant l’exemple du bonheur en marche, de la « sainteté » du quotidien.

Je n’avais pas lu Pennac à son époque, par préjugé contre la mode ; 35 ans plus tard, il témoigne de la gaieté brouillonne mais agréable à vivre de l’ère Mitterrand. Le temps des cerises où nul ne s’en faisait vraiment, sauf les aigris des extrêmes, amputés à vie du bonheur. Ils deviennent de plus en plus nombreux, comme les cafards. Relire les mésaventures de la tribu des Malaussène (car il y a d’autres tomes qui suivent), c’est faire exploser l’aigreur littéraire de notre temps.

Daniel Pennac, Au bonheur des ogres, 1985, Folio Gallimard, 287 pages, €8.00 e-book Kindle €7.99

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