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Brégançon

Nous partons de la Veserie, arrêt du bus, sur une piste menant vers le sentier du littoral. La piste prend juste derrière un étal de fruits et légumes produits régionalement, la Petite Provence bien achalandée. Elle traverse le domaine viticole (depuis 1997) du lord Bamford, baron à vie depuis 2013, collectionneur de Ferrari et conservateur anglais libertarien eurosceptique au sein de l’Atlas Network, en résumé la loi du plus fort, convertie en égoïsme individuel.

Nous passons entre les vignes, descendons parmi les arbousiers qui semblent des arbres à fraises Tagada avec leurs boules rouges à cabochons, puis les chênes liège à l’entrée du domaine de Château Léoube, « vins et huile d’olive » – évidemment « bio », c’est la mode. 560 hectares dont 70 hectares de vignes et 25 hectares d’oliveraie. Le vin est vendu de 11 à 75 € la bouteille comme s’il était un grand Bordeaux. Il reste des traces d’incendie de pins mais les chênes verts ont résisté, de même que les pistachiers.

C’est la période de récolte des olives, sur de grands filets tendus au sol sous les arbres alignés en rangées rectilignes, filtrant la lumière. La carte du Café Léoube offre une focaccia à 7 €, des entrées à 12 et 17 € et des plats de 10 à 35 €. Les tables sont faites d’une planche dressée sur deux bottes de paille pour faire cottage : une mangeoire pour étonner les ultra-riches.

Arrivés sur la plage, nous la longeons longuement par un chemin « technique » ce qui signifie qu’il monte et descend avec des cailloux et des racines en travers, le tout assez casse-gueule. Nous allons jusqu’à la plage de l’Esquirol. Nous pique-niquons alors sous les pins, arrosant les mets au rouge de Brégançon, qui n’est pas fameux, puis avec un vin plaisir vegan biodynamique – qui contient quand même des sulfites ! Comme les autres, je prends mon bain de Méditerranée.

Deux petits Allemands piaillent dans l’eau et se jettent l’un l’autre dans les vagues. Leur sœur blonde aux cheveux torsadés sur l’épaule semble une petite sirène échouée. A leur sortie de l’eau, papa les prend en photo au téléphone mobile. Quant à maman, elle attend que les enfants jouent sur le sable pour prendre en vidéo leurs corps que la lumière méditerranéenne fait chatoyer. Ce sera une lumière pour l’hiver continental allemand, une provision de santé, un « souvenir de jeunesse » pour plus tard dans son grand âge, un moment d’insouciance dans ce monde futur qui s’annonce menaçant. Deux paddles montés par un couple accostent depuis la crique d’à côté. Une vieille, aux seins nus flapis qui pendent comme des outres vides, longe la plage en ramassant tous les déchets rapportés par la mer. L’eau est bleue à en mourir.

Un peu plus loin, le fort de Brégançon. Le ciel et la mer sont bleu France, de vagues nuages flottent. Nous n’approchons pas le fort présidentiel, situé sur un promontoire et relié par une passerelle au rivage du cap Bénat. Il a été bâti au XVIe siècle, vaguement restauré par Bonaparte général. Il sert depuis 1968 de résidence estivale au président de la République. Nous voyons le mieux le fort depuis la pointe de la Vignasse. C’est face à ce fort que le commandant Cousteau et ses amis Taillez et Dumas ont mis au point le matériel de chasse sous-marine qui allait permettre l’exploration des merveilles de la mer dans ce Monde du silence qui m’avait tant enchanté au début de mon adolescence.

Nous avons encore une heure de danse sur les rochers, de marches inégales sur cette « plus belle côte du Var », avant l’ultime plage face à Brégançon avec son eau potable et sa toilette. Et deux taxis pour rentrer à l’hôtel car nous sommes fatigués. Juste sortis d’école, de jeunes garçons accompagnés d’une maman pour tous arrivent depuis le village en slip sur la plage. Ils prennent leur bain de fin d’après-midi avant de rentrer dîner.

Nous allons dîner au restaurant habituel. Nous avons cette fois tomates et mozzarella en salade, steak de thon à la ratatouille et un fraisier glace vanille. Sur l’espace réservé aux boulistes, face au bord de mer, des primes adolescents allemands s’essayent aux boules. Ils y sont bien maladroits mais jolis à voir, longs cheveux blonds et col découvert, tout excités par la nuit et l’effort.

Le lendemain, chacun part de son côté, qui en voiture, qui en bus très tôt, ou en bus un peu après.

FIN

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Port-Cros

Nous quittons l’hôtel pour Port Saint-Pierre ou le Méditerranée XII nous mènera à Port-Cros, soit le port creux en raison de sa forme.

Après un café très serré pris dans le seul bistrot ouvert du très petit port à la rade très sale, nous montons vers le Mont Vinaigre, 194 m au-dessus du niveau de la mer. L’île est petite, 4 km sur 2,5, et classée parc national ; elle est plus accidentée et escarpée que les îles voisines.

Le chemin est dans la pinède et la chênaie. La descente est longue mais peu pentue, heureusement pour mes genoux que je ressens constamment en douleur sourde. Le fort de la Vigie à 200 m d’altitude est édifié sur ordre de Napoléon en 1812 ; il défend cette position stratégique de l’île face à Toulon. L’endroit deviendra le lieu à la mode pour les écrivains de la NRF jusqu’à la Seconde guerre mondiale, autour de Jean Paulhan.

Nous pique-niquons à la plage de Port–Man, assez fréquentée par le troisième âge. Un gros poisson vient jusqu’au bord manger le pain des goélands, probablement un bar. On me dit qu’il ne faut pas jeter de pain aux oiseaux. Vérification faite, c’est en effet ce que l’on lit sur les sites Internet d’ornithologie, de même qu’éviter les pépins de pomme et de poire qui contiennent du cyanure. Il y a également le chocolat, les champignons, l’ail et l’oignon.

Nous passons la pointe de la Galère, la plage de la Palud, le rocher du Rascas, le cimetière clôturé devant lequel est placé un « piège à sanglier ». Peut-être pour ne pas qu’ils labourent les tombes et croquent les fleurs ? Après les sangliers, le port, ce qui paraît assez logique dans l’évolution cochonne. Entre la plage de la Palud et le rocher du Rascas a été construit « un sentier sous-marin » qui permet de visiter en apnée, avec masque et tuba, le milieu subaquatique. Des bouées numérotées donnent des points d’observation.

Nous sommes à pied revenus à notre point de départ et nous reprenons le même bateau pour retourner sur le continent, au Lavandou. Nous devons l’attendre jusqu’à 17h30. Une plaque apposée sur le port rappelle que le 15 août 1944 à 1h00 du matin le US-Canadian First Special Service Force a débarqué en canot pneumatique sur l’île pour détruire les avant-postes allemands. Pendant cette bataille et jusqu’à la frontière italienne, il y eut 73 morts dans les rangs de cette Force. Des couples d’Allemands en famille sont à bord, dont un papa avec une petite fille blonde qui va se nicher dans son giron et un Franck de 14 ans à lunettes qui s’est vernis les ongles en rouge. C’est le nouveau style « sans genre » du woke yankee. T-shirt blanc rayé verticalement noir jaune et rouge, il est l’ado un peu déboussolé, à la mode cosmopolite. Le père est avachi, bideux, une barbe de cinq jours, des poches sous les yeux, un pantacourt poussiéreux. On dirait un clochard ou un chauffeur de tanks qui ne s’est pas couché depuis deux mois.

Le cocasse est que le bateau livre des marchandises à l’île du Levant, ce qui permet à tout le monde d’apercevoir un mec déambuler à poil, à l’aise. Une grande enseigne UCPA (poil ?) fait de la voile ; je n’ai pas aperçu la vapeur.

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Bouleversements du monde

Il y a trente ans, je croyais après la chute du Mur et l’effondrement de l’empire soviétique que la Russie, enfin libérée de l’idéologie, allait se rapprocher de l’Europe pour former cette Eurasie dont les géopoliticiens disent qu’elle est le centre du monde. Il n’en a rien été. Par la faute de l’Europe peut-être, prise dans la réunification allemande, la guerre dans les Balkans, l’éternel attrait britannique pour le grand large ; par la faute des États-Unis sans doute, stratégiquement hostiles à l’Eurasie qui ferait pièce à leur puissance et tactiquement englués dans la mentalité de guerre froide qui les fait considérer les Russes comme des ennemis « héréditaires » ; par la faute de la Russie elle-même, enfermée dans sa forteresse mentale plus que géographique, isolée de la modernité par un pouvoir qui tient à son autorité, inapte au débat démocratique faute d’y avoir goûté.

Dès 2005 – il y a 17 ans ! – Thérèse Delpech montrait dans L’Ensauvagement que la Russie était un risque majeur pour le monde « en 2025 » ; elle ne s’est guère trompée que de trois années. J’ai rendu compte de son livre deux fois, la dernière en 2012 sur ce blog. J’écrivais : « la Russie, montre l’archaïsme d’un pays replié sur lui-même et empressé d’en revenir aux recettes soviétiques, tandis que les Occidentaux, toujours fascinés par la puissance, retrouvent les vieux réflexes de soutenir les dirigeants plutôt que les peuples. Citant Thérèse Delpech : « Le pays est devenu imprévisible, tenu par une étroite camarilla qui a du monde et de la Russie une vision fausse. Elle a démontré son incompétence en 2004 et 2005 avec la tragédie de Beslan, les erreurs grossières d’appréciation en Ukraine et la surprise qui a suivi le renversement du président Akaïev au Kirghizistan » p.256. Incompétence des forces spéciales privilégiées par le régime, corruption généralisée, mépris de la vie humaine, ensauvagement de tout soldat envoyé en Tchétchénie qui en revient enclin à l’intimidation, au gangstérisme et au meurtre, le pays est, selon Mme Delpech, infantilisé, en pleine phase de régression et susceptible de n’importe quelle agressivité revancharde. »

Nous y sommes et cela bouleverse le monde.

Aucune grande puissance n’est plus capable de stabiliser les relations internationales : ni les États-Unis à cause de Trump, ce bouffon qui a insulté le monde entier comme son mauvais disciple Bolsonaro que les Brésiliens ont fait jaillir des urnes ; ni la Chine, encore en développement accéléré mais guère autonome et restée rigide dans son régime, ce qui n’incite pas ses voisins à lui faire confiance ; ni a fortiori l’Europe, malgré les songes creux d’un Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande de moins en moins grande, unie et irlandaise. L’OTAN n’est qu’une alliance d’intérêts qui peuvent vite diverger en raison de l’égoïsme des États, on l’a vu avec Trump, on l’a vu avec les gazoducs allemands que des dirigeants empressés, serviles et grassement payés ont imposés à leur peuple, on l’a vu avec la Turquie, qui est dans l’alliance sans en être, jouant triple jeu avec les Russes, les Américains et les pays turkmènes.

Les puissances révisionnistes du système mondial relèvent la tête et n’en font qu’à la leur : la Chine mais surtout la Russie dont les dirigeants (ou plutôt « le » seul) apparaît beaucoup moins subtil et plus borné que l’aréopage communiste chinois. Il s’agit de faire la révolution du système mondial et d’aller « jusqu’au bout ». La logique amis/ennemis oblige chaque pays à choisir son camp et à devenir hostile à l’autre ; cet effet géopolitique retentit à l’intérieur de chaque pays et suscite la montée aux extrêmes idéologiques et la violence partisane, allant jusqu’à tuer son adversaire, rabaissant le système démocratique à une soi-disant anarchie qui a peur de faire régner l’ordre ; cela retentit jusqu’en chacun des citoyens, avec la radicalisation des opinions, la croyance au Complot de puissances d’autant plus mystérieuses qu’elles ne sont jamais définies, le suivisme de masse des réseaux et l’abêtissement général qui pousse à aduler un Guide, fût-il le Mal incarné.

Heureusement, des forces de rappel existent.

La Chine sait que sa puissance n’est pas encore établie et que son développement reste très dépendant des technologies occidentales, tandis que son économie a besoin d’exporter vers les États-Unis et l’Europe encore un long moment pour soutenir sa croissance, sous peine de rébellion interne.

L’Europe se trouve lentement, douchée par l’ère isolationniste de Trump – qui pourrait bien revenir -, par la pandémie qui a montré combien l’autosuffisance alimentaire, en médicaments et en matériaux de base était cruciale – et par le coup sur la tête russe asséné sur le gaz et le pétrole aux Allemands, restés niaisement pacifistes et écolos dans un monde où règne toujours la loi du plus fort.

La Russie ne va pas si bien que le discours officiel l’affirme. Le choc de l’économie de guerre n’est guère tenable dans la durée et c’est à qui demandera grâce le premier. L’Ukraine, soutenue par les États-Unis et par l’Europe, pourrait s’en sortir mieux que la Russie, isolée diplomatiquement et qui peine à rerouter ses exportations de gaz, ce qui demande des années. L’industrie automobile, l’aviation, la pharmacie, et les secteurs technologiques sont brutalement touchés par les sanctions occidentales et cela devrait s’aggraver avec l’hiver – les pièces de rechange pour camion manquent. A court terme, la reconstitution de nouveaux réseaux d’importation au travers une série opaque d’intermédiaires, compense, mais pour combien de temps ? La Turquie limite désormais les banques qui acceptent la carte de crédit russe Mir, créée après l’invasion de la Crimée pour assurer aux Russes un retrait monétaire dans d’autres pays.

Mais la mobilisation partielle décidée par Poutine, en même temps que la politique néo-coloniale d’annexion pure et simple de territoires ukrainiens, est un choc qui n’a pas fini de créer ses ondes de désordre.

A l’intérieur, la fuite (il n’y a pas d’autre mot) de plusieurs centaines de milliers de Russes hors de Russie est un signe de refus net et tranché de se battre contre des frères et pour des territoires dont tout le monde se fout, sauf le quarteron de nationalistes autoritaires. La légitimité de Poutine remis en cause par la rupture brutale du pacte social qui avait prévalu jusque-là, un peu comme en Chine : la sécurité interne et la hausse du niveau de vie contre l’abandon des libertés politiques. Le niveau de vie russe baisse avec l’inflation et le retour des pénuries tandis que la sécurité est affaiblie par les inégalités devant la mobilisation : minorités ethniques en première ligne (comme sous Staline), corruption et népotisme pour faire échapper les fils de dirigeants (ainsi les navalnystes ont-ils piégé le fils du ministre de la Défense).

A l’extérieur, l’agression caractérisée remettant en cause les frontières reconnues gêne la Chine comme la Turquie, ou d’autres pays, notamment en Afrique. Les crimes de guerre russes n’ont pas fini de hanter les consciences évoluées, comme les tribunaux dans les décennies à venir. L’image d’homme fort Poutine se trouve écornée, le mâle musclé torse nu chevauchant son ours de sa campagne présidentielle devient risible face à une poignée de petits Ukrainiens faussement « nazis » qui, eux, savent organiser leur armée, commander à leurs hommes, obtenir des soutiens extérieurs et des succès tactiques sur le terrain. Les marges de l’empire bougent et ce n’est pas fini : Arménie et Azerbaïdjan, Kirghizstan et Tadjikistan, sans parler des Ouïghours chinois qui se sentent musulmans et turkmènes plus que communistes hans. La guerre en Ukraine et l’affaiblissement russe peuvent déclencher un domino stratégique aux frontières de la Chine, qui ne veut pas de ça, affaiblie elle-même par sa politique absurde du zéro Covid et la montée du chômage des jeunes.

Verrons-nous la reprise en main du monde par des États-Unis qui en ont encore les moyens (à condition qu’ils évitent de réélire Trump) ? Va-t-on assister à la montée d’un monde multipolaire, instable et donc dangereux plus qu’aujourd’hui ? La mondialisation va-t-elle laisser la place à une mondialisation des amis, dont le pacte USA-UK-Australie-Nouvelle-Zélande est une prémisse ? Auquel cas, où la France va-t-elle se situer ? Résolument dans le camp américain ? Ou dans un nouveau pôle européen avec une Allemagne peu motivée et pusillanime ?

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La Roque Saint Christophe

Tout près se tient le site troglodytique que j’ai visité il y a 25 ans. C’est un Monument historique classé, un site troglodytique d’1 km de long et 80 m de haut avec cinq niveaux et une centaine d’abris sous roche. Le Moyen-Age a vu son âge d’or avec une forteresse et une cité à flanc de falaise, avec même un port sur la Vézère au bas. Il y a beaucoup moins de monde que lorsque je suis venu, Covid oblige, et nous pouvons visiter sans être gênés. Évidemment, il faut encore monter.

Le lieu présente des témoins négatifs de l’existence médiévale. Nous pouvons voir un lieu de vie, une cuisine, une étable, une chapelle creusée dans le roc, et quelques instruments de levage reconstitués en bois pour monter les marchandises ou descendre les animaux. Une maquette du site en bois avec de petits personnages intéresse beaucoup la jeunesse, mais notre âge mûrissant aussi. L’endroit pouvait abriter environ mille personnes, plus les animaux. Les maisons, aujourd’hui simples alvéoles ouvertes, étaient fermées de parois en bois ou en torchis. Les restes d’une église montrent des croix gravées, des fonts baptismaux et six tombes orientées sud-est/nord-ouest – vers Jérusalem.

Côté forteresse, une porte fortifiée gardée par une sentinelle permettait de jeter de grosses pierres sur les assaillants depuis le haut ; elle était suivie d’une fosse piégée avec un pont basculant. Des passages étroits ne permettaient le passage que d’un seul homme à la fois. Des passerelles mobiles rejoignaient les différentes sentes creusées à même le rocher, ce qui permettait une défense facile lorsqu’elles étaient ôtées. Les raids de Vikings – Périgueux est prise en 849 – et les querelles incessantes entre petits seigneurs incitent l’évêque Frotaire de Périgueux à faire construire cinq forts défensifs, dont La Roque Saint-Christophe pour barrer les voies d’accès navigables. Des encoches creusées dans le plafond rocheux d’une vaste grotte ouverte sur le vide permettaient d’attacher la longe des chevaux. Un coffre-fort du XIIe siècle est creusé à même la roche, il était fermé d’une porte en bois avec un système de verrouillage pris dans la pierre. Le fort sera rasé pendant les guerres de religion.

Nous pique-niquons sur les tables en béton du parking au pied de la falaise, sous les arbres. Il y a des touristes, mais pas trop, quelques Allemands et Néerlandais en camping-cars, et une horde d’Américains cyclistes avec une camionnette d’accompagnement et une pléthore de nourriture et de boissons dans des glacières. Un clan de Hollandais d’une même famille, tous adultes, bavarde fort et se congratulent en visitant le lieu. Notre boîte comprend cette fois une salade de pâtes au thon à la tomate, un sandwich au pâté et une banane. Le tout est trop copieux pour nos âges, je finis la salade mais réserve la banane. En revanche, je reprends de l’eau dans ma gourde aux toilettes de l’accueil. Certes il fait chaud et lourd, certes les montées nous font transpirer, mais il me semble que je bois beaucoup plus après 50 ans qu’à 35 ans. Bruno me le confirme, plus le corps est vieux, plus il fatigue et plus il lui faut d’eau.

Le coude de la route au-dessus de l’accueil en falaise donne sur la Vézère, et il est dit qu’ici nombre de collabos ont été exécutés et balancés à la flotte en 1944. Les colonnes nazies qui remontaient du Sud vers la Normandie ont en effet été impitoyables avec les habitants des villages et pas seulement à Tulle ou à Oradour-sur-Glane. Il y avait trop de résistants pour que cela ne les énerve pas et tout mort allemand se voyait payer d’un village brûlé, gamins compris. Bruno nous dit que les Allemands sont encore mal vus dans la région 75 ans après la fin de la guerre, même lorsqu’ils sont jeunes et touristes. Les Hollandais, qui parlent une langue gutturale comme l’allemand et qui sont blonds comme eux, sont assimilés aux anciens occupants, alors qu’eux-mêmes ont été victimes de la barbarie nazie.

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Peur de disparaître et réaction

Johann Chapoutot, professeur en Sorbonne spécialiste du nazisme, publie dans le numéro double de la revue L’Histoire de juillet-août 2020, un article sur le rituel de deuil des nazis. Ce numéro d’été plutôt macabre est en effet consacré à la mort, Covid oblige. Mais l’auteur parle surtout du contexte nazi, assez peu des fameux rituels, d’essence très classique (rétablir le lien avec les ancêtres) – avec le contrepoint obligé sur la Shoah.

L’intérêt de l’article réside donc dans l’exposition longue des causes qui ont favorisé la montée du nazisme.

La principale est la guerre de 14, le traumatisme du massacre de masse et, concernant les Allemands… pour rien, puisqu’ils ont été vaincus et soumis aux diktats des vainqueurs. Deux millions et demis de morts au front et à l’arrière par la famine de masse due au blocus maritime allié. En 1919 à Versailles, l’Allemagne disparaît comme puissance. Les soldats tombés « pour l’empereur, Dieu et la patrie » n’ont plus d’empereur, une patrie humiliée et rabougrie, et un Dieu qui s’est mis aux abonnés absents. Tout ce qui pouvait conférer un sens a disparu.

Les années 1920 sont un « contexte apocalyptique » avec la guerre civile entre rouges et corps francs, l’hyperinflation ; la crise de 29 partie des Etats-Unis ne fera qu’aggraver les choses. « Les fantasmes eugénistes, le socle culturel raciste et l’obsession sociale-darwiniste s’offrent aux Allemands pour penser ce qui leur arrive », écrit Chapoutot. La hantise de l’extinction biologique du peuple allemand par la guerre, la politique « exterminatrice » des Alliés, les conditions d’une paix « carthaginoise », et la révolution délétère de la vie moderne (exode rural, émancipation des femmes, contraception, homosexualité, mélange des races) achève le tableau. No future – de quoi désespérer.

Tout le monde pense ainsi en Allemagne dans les années 20, dans tous les partis. Mais le seul mouvement qui fera la synthèse de ces hantises et de ces fantasmes sera le parti nazi. L’homme nouveau n’est pas au programme réactionnaire, mais plutôt l’homme régénéré par les rites aux ancêtres. Retour à l’origine : biologique, culturelle, territoriale. Le nazisme s’est voulu instinct de vie, élan sauvage pour des rapports de force, impérium moral et de culture avant le territorial. Il s’agissait d’effacer le traumatisme de la saignée démographique et du rabaissement impérial pour assurer sur des siècles l’immortalité de la race en dégageant de l’espace à l’est.

Cet état d’esprit archaïque ressurgit partout sur la planète, chez tous les peuples même les plus « civilisés », dès lors que leur intégrité est mise en cause. Il s’agit d’une réaction de survie qui fait régresser la raison au profit de la passion et surtout des instincts. La morale se réduit à ceux de son clan, l’universalité à sa race, l’honneur à ceux qui le méritent. Il est bon de le comprendre car cela nous permet d’observer combien les Etats-Unis de Trump, la Russie de Poutine, la Turquie d’Erdogan, le Brésil de Bolsonaro, la Hongrie d’Orban, la Birmanie de la junte militaire, le Rwanda, le Soudan, la Chine de Xi Jinping et même l’Inde de Modi prennent cette tendance.

Il s’agit moins de sauver la planète que de sauver son peuple.

Pour le mobiliser, les boucs émissaires allogènes sont le plus facile (latinos de Trump, « éléments étrangers » de Poutine, kurdes d’Erdogan, indiens de Bolsonaro, immigrés syriens d’Orban, rohingyas de Birmanie, musulmans de Modi, tutsi du Rwanda, chrétiens ou animistes pour les musulmans soudanais, ouïgours de Xi).

Pour activer la politique, la théorie du complot, les tribuns de masse, les manifs monstres. Ce n’est pas nouveau, cela renaît. Jusqu’en nos villes et nos prétoires. Et malheureusement les tribuns « de gauche » ne sont pas plus décents que les tribuns de droite – qui sont qualifiés aussitôt « d’extrêmes » pour faire bonne mesure. La paille et la poutre, vous connaissez ? Une vieille tactique stalinienne pour détourner l’ire populaire… Mais brutaliser la vie politique, en appeler à la guerre civile, faire des forces de sécurité des ennemis à abattre au fusil, comme en Essonne, c’est encourager les instincts primaires et conduire au fascisme. Mais oui ! Nulle « civilisation » ne résiste longtemps aux forces du chaos et à la puissance des passions. Pas plus la nôtre que celle des autres.

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Philip K Dick, Simulacres

Encore une idée originale d’un auteur enfiévré qui ressasse ses obsessions sous un autre angle. Le lecteur habitué retrouvera paranoïa, complot, schizophrénie, amphétamines ; il découvrira en revanche un monde différent vu d’un autre œil.

Les personnages, camés ou psychotiques, sont comme souvent inconsistants. L’histoire n’en est pas une, ballottée entre des « possibles » qui adviennent ou pas au gré de l’humeur d’auteur. Mais l’univers créé est riche et intéressant. Il est l’Amérique des années 1960, technique, optimiste, manipulatrice ; des politiciens vendeurs, des vendeurs persuasifs, l’obsession de tout contrôler, la méfiance envers les industriels de la technique et de la chimie, la division des citoyens entre ceux qui savent et ceux qui ignorent : les Ges (Geheimnisträger, porteurs du secret) et les Bes (Befehlsträger, exécutants).

Le grain de sable dans les rouages bien huilés du système sera un artiste psychokinésiste, Richard Kongrosian, qui joue du piano sans les mains. Paranoïaque délirant mais artiste incomparable, il approchera Nicole, la Première dame à la Maison Blanche – et ce sera la fin. Car « Nicole » est la quatrième du nom, une actrice qui joue le rôle de la Première dame, morte de vieillesse depuis longtemps. Son mari le président, nommé der Alte (le Vieux), est lui-même un simulacre, androïde fabriqué en série par un conglomérat allemand tenu par deux frères aussi durs en affaires que des nazis.

L’Allemagne est devenue le 52ème état américain en 1994 – drôle de retournement de l’auteur qui déteste les Allemands depuis son premier livre. A moins que le rôle des Américains d’origine germanique ou juive-allemande proches du pouvoir aux Etats-Unis de son temps (par exemple Schlesinger, Salinger, Kissinger), ne lui ait soufflé l’idée d’une pénétration insidieuse des vaincus d’hier dans les hautes sphères ? Dans son Amérique futuriste nommée désormais United States of Europe and America (USEA) ne règne qu’un seul parti Démocrate-Républicain et la société est pacifiée, surtout depuis les « années de retombées radioactives, et en particulier des explosions malfaisantes de la Chine populaire ».

D’ailleurs, un groupe qui se nomme les Fils de Job commence à manifester bruyamment dans tous les Etats-Unis. C’est un groupe de néo-nazis « qui semblaient surgir de partout ces derniers temps ». ils sont dirigés par Bertold Goltz – un Juif – dont on apprendra incidemment qu’il dirige le comité secret des cartels (allemands) qui manipule le simulacre de président (américain). Pourquoi ? Pour les mêmes causes qui ont porté Donald Trump au pouvoir de nos jours : « Cette région décadente empestait le défaitisme ; ici vivaient les vaincus, les Bes sans rôle véritable dans le système. Les Fils de Job, comme les nazis du passé, se nourrissaient des déceptions des déshérités ». Etonnante prescience !

Mais nul besoin de recourir comme dans le roman au « principe de von Lessinger » pour remonter dans le temps ou aller dans l’avenir : la crise économique produit toujours du ressentiment social, qui se manifeste en politique par un extrémisme réactionnaire. Ce fut le cas après la crise de 1929, c’est le cas après la crise de 2008. La montée des nationalismes, du populisme, du rejet des élites, du système et de la coopération internationale au prétexte de complot des cartels, des Juifs ou des Deux-cents familles, est un itinéraire balisé. Un terreau fertile pour les démagogues : Ge embrassant la cause des Bes ou chevalier romain devenant tribun de la plèbe. Rien de nouveau sous le soleil.

L’auteur en a une explication psychanalytique : l’image de la Mauvaise Mère, toute-puissante et universelle. Ce pourquoi, dans le monde der Alte, les psychanalystes sont désormais interdits. « C’est à cause des pauvres types comme moi que Nicole peut gouverner, dit Chic (abréviation de Charles). Je suis la raison pour laquelle notre société est matriarcale… Je suis comme un gosse de six ans. – Vous n’êtes pas unique. Vous vous en rendez compte. En fait, c’est une névrose à l’échelle nationale. Le défaut psychologique de notre époque ». La réaction machiste, petite-bourgeoise, blanche, va contre le féminisme, la féminisation des mœurs, l’apitoiement sur les minorités. Le pouvoir fort contre le pouvoir maternant, l’agir individualiste contre la passivité des aides sociales.

Sauf que, choc des egos mâles et guerre civile aidant, les Néandertaliens issus de mutations régressives pourraient chasser les Homo Sapiens affaiblis et à nouveau s’étendre sur la Terre. Je n’y crois guère, mais c’est un roman.

Philip Kindred Dick, Simulacres (The Simulacra), 1964, J’ai lu SF 2014, 251 pages, €6.70 e-book Kindle €5.99

Philip K Dick, Substance rêve : Le maître du Haut Château, Glissement de temps sur Mars, Docteur Bloodmoney, Les joueurs de Titan, Simulacres, En attendant l’année dernière, Presses de la Cité 1993, 1246 pages, €26.77

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Roger-Pol Droit, Généalogie des barbares

C’est un essai très intéressant sur la représentation de l’Autre dans l’histoire occidentale que nous livre Roger-Pol Droit. Bien qu’un peu verbeux et parfois délayé, l’auteur répétant plusieurs fois la même chose en des mots différents, le propos est clair et édifiant : le barbare est le repoussoir de toutes nos hantises, l’Etranger absolu, l’inhumain amoral – mais aussi celui qui nous constitue. Le mot n’est pas prononcé mais le lecteur songe au phénomène du Bouc émissaire.

« L’imaginaire collectif » p.20 permet de constituer sa propre identité par opposition à un inverse négatif. Sans barbare, pas de civilisé ; sans barbarie, pas d’humanisme ; sans discipline, le barbare qui est en nous ressurgit, primaire et sauvage. Ces trois parties se constituent historiquement.

Tout commence chez Homère dans l’Iliade, au chant 2 vers 867. Mais seul le terme « barbare » figure ; les Grecs n’ont aucun mot pour désigner « la barbarie ». Le barbare est celui qui parle mal le grec. Il n’est donc pas le non-Grec, irréductiblement étranger, mais le frustre. Le terme va progressivement passer du seul parler grossier (« ceux qui font br br ») aux mœurs grossières, avant de prendre le sens d’ennemi : les Perses pour les Grecs, les Germains pour les Romains. Mais attention ! Perses et Germains ne sont ni des sauvages ni des sous-hommes : ils ont des vertus – elles ne sont simplement ni grecques ni romaines – mais surtout on leur fait la guerre. Si la figure du philosophe représente en Grèce antique l’ultime perfection de l’idéal d’éducation, mettant la raison aux commandes des passions et des instincts : le barbare est son opposé. La guerre psychologique va donc opposer culture et barbarie.  Le barbare « parle, mais mal. Il pense, mais à côté. Il vit, mais dominé » p.47. Il est confus, embrouillé, soumis au tyran. Il n’est pas « net », comme Apollon qui tranche ; il n’a de rapport au vrai que biaisé (comme Donald Trump).

Le philosophe, selon les Grecs, « est un homme de la mesure, de l’équilibre, de la domination de soi. La vie sous la conduite de la raison se nomme toujours tempérance, juste mesure. (…) Il incarne nécessairement le règne de la limite. (…) Limite des désirs, des appétits, des vengeances ou des châtiments. Limite des espoirs ou des aliments, la mesure est partout » p.51. Le barbare, c’est l’inverse. Il est constamment dans l’excès, anarchique, impulsif, émotif, incontrôlable, capable de toutes les transgressions sexuelles. Il est hors-limites, hors la « loi » qui meut l’univers comme la cité et chacun. Il n’est donc pas « libre » puisque dominé par sa sauvagerie : « De même qu’il ne se fait pas bien comprendre, et qu’il ne comprend pas bien, faute de se servir de la langue selon l’ordre, de même qu’il n’entend pas comment parlent la réalité et l’organisation du monde, le barbare ne se comprend pas lui-même » p.54 (comme les « 400 mots » des banlieues). Isocrate pense qu’on se civilise par l’éducation et « qu’on appelle Grecs plutôt les gens qui participent à notre éducation que ceux qui ont la même origine que nous » p.86. Pas de racisme donc, mais de la méritocratie – comme aujourd’hui.

C’est Aristote qui va faire dériver le terme vers la « bestialité ». Pour lui, est barbare celui qui éventre les mères, fait rôtir les bébés, mange habituellement sa viande crue (non cuisinée), baise quiconque et partout sans souci de l’inceste ni du viol, tue et vole sans foi ni loi. Il est donc une sorte d’animal non doué de raison, asservi à ses instincts primaires. Chez Plotin, le barbare est le non gréco-romain : le brut, le non raffiné, le naturel, avec l’idée d’un retour à la source de l’énergie vitale et de la morale saine. L’hellénisme tardif fera de ces traits une vertu en préférant chamanes et prophètes aux philosophes, comme par suicide culturel, préparant la venue du christianisme et l’effondrement de l’empire romain comme de la culture gréco-latine. Peut-être sommes-nous proches d’une telle inversion de civilisation ?

Chez l’apôtre Paul, plus de barbares : « il n’y a ni Juif ni Grec, il n’y a ni esclave ni libre, il n’y a ni homme ni femme ; car tous vous ne faites qu’un dans le Christ Jésus » p.163. En bref, l’universalisme égalitariste aboutit au « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil », comme à l’abolition de toutes les différences accusées d’être des « inégalités » : différences de sexes, de mœurs, de couleur, de situation. Le christianisme valorise la « faiblesse » via la pitié qui est la plus haute vertu, sur l’exemple du Dieu-fait-homme crucifié pour les autres. Les nouveaux barbares sont non seulement ceux qui ne se convertissent pas à la religion d’amour, mais aussi ceux qui sont durs de cœurs, incapables de pardonner, adeptes de la force (et du viol, disent les féministes contemporaines). Le mâle, Blanc, cultivé et vigoureux se trouve aujourd’hui sur la sellette comme le pater familias romain d’hier, sage instruit, esprit sain dans un corps sain. Il faut dire que la chute de l’empire et les éjaculations successives de hordes venues de l’est qui tuent, pillent, violent, raptent, brûlent et détruisent tout sur leur passage, faisant la guerre pour la jouissance de la guerre, paraissent l’incarnation du Diable, appelant l’Apocalypse. Le barbare est, chez les clercs, surtout l’inhumain bestial dont le summum sera représenté par les Huns. Ce furent le surnom que les Poilus donnèrent aux Allemands durant la Première guerre…

A la fin de l’empire, « l’idée de barbarie commence à être pensée comme une donnée d’ordre physiologique. La cruauté est affaire de race, la violence et l’insensibilité deviennent des traits génétiques ». Dès lors, « La race civilisante se trouverait menacée d’abâtardissement, de métissage et de corruption biologique par l’arrivée des races porteuses de l’inculture ou d’une sorte de férocité biologique » p.187. Ce sera la croyance des Nazis comme des islamistes radicaux, c’est aujourd’hui la rhétorique de Trump sur les « rats » et sur la menace latino, c’est la hantise de l’Europe centrale en situation de vortex démographique via l’effondrement des naissances et l’émigration des jeunes.

Ce n’était pas le cas au Moyen-Âge, où les musulmans étaient combattus car non-chrétiens adeptes d’une religion faussée, mais admirés pour leur stratégie guerrière, le luxe de leur existence et la noblesse de leurs sentiments. Ils étaient des ennemis, pas des « barbares » ; ils deviendront « barbaresques » lorsqu’ils adopteront des comportements de pirates sans merci, massacrant, violant et razziant des jeunes pour les vendre comme esclaves du sexe et du travail, castrant les plus beaux mâles pour en faire des janissaires. La « mission » des chrétiens devient alors de les édifier pour les sauver de la barbarie. Chez Thomas d’Aquin, le non-chrétien est bestial par manque d’éducation et les Gog et Magog de la Bible sont des repoussoirs. Le sac de Rome en 1527 par les troupes de Maximilien 1er, mis en exergue par Jean d’Ormesson, assimilera pour des siècles Allemands et barbares ; cela perdure plus ou moins de nos jours contre « la Commission européenne » assimilée au droit du plus fort de la première économie de la zone.

Pour l’humaniste allemand Konrad Celtis, qui édite la Germanie de Tacite en 1500, les barbares sont régénérateurs de la civilisation. Tacite fait des Germains un mythe de vertu incarnée et de vie naturelle, opposés aux Romains de la décadence. Il sera suivi par Montaigne qui fait des « bons sauvages » des sages comme nous, par Rousseau qui fait de « la société » la source de tous les maux, puis par le romantisme qui préfère le rêve et l’imaginaire à la réalité et à la science, avant que ce mythe ne soit « racialisé » par les philosophes allemands à la fin du XIXe pour exalter une « race aryenne » dont ils retrouvent les racines « pures » en Inde ancienne. Leibniz pointera une forme de barbarie propre à la civilisation même : l’excès de rationalisme qui étouffe la sensibilité, l’érudition qui masque la nature ; Vico parlera d’hypertrophie de la logique au détriment de l’observation.

Mais les Lumières, puis la Révolution française, replaceront la « raison » en premier, déclareront les hommes « libres et égaux en droits ». La colonisation à mission civilisatrice sera encouragée au siècle suivant pour éduquer les « sauvages » et leur apporter la vraie religion. Ce fut la première mondialisation, qui sera reprise au XXe siècle par l’économie et « l’aide au développement », voire jusqu’à l’imposition de « la démocratie ».

Les « barbares » deviendront dès lors autres. Ils seront populaires et politiques lors des insurrections des « classes dangereuses » (Canuts 1831, Républicains 1848, Commune 1871). Ils seront romantiques avec la régénération de Michelet puis les mythes wagnériens, la vie naturelle écologique et dénudée des Wandervögel et des scouts de Baden Powell. Ils seront en chacun avec la « pulsion de mort » de Freud, tapie au tréfond de notre âme, en lutte avec « l’Eros civilisateur ». « Ce qui caractérise la représentation des Modernes, c’est que le civilisé peut toujours, soudainement, se transformer en barbare » p.260. Il existe d’ailleurs une « pathologie de l’universel » : l’Inquisition, la Terreur, le goulag, la Shoah, les Khmers rouges, le Rwanda… Quand le sentiment d’une fin de l’histoire pour cause de Vérité révélée rencontre la puissance du désir de Pureté, la liberté diminue et la civilisation régresse.

Intervient alors ce que Roger-Pol Droit nomme en Europe le « sens de l’attente ». Puisque la barbarie est en chacun et peut se révéler à tout moment à l’aide circonstances favorables, puisque le monde est désormais fini et globalisé, engendrant une conscience universelle de la « planète Terre », il n’existe plus de peuple repoussoir. Mais demeure la crainte de voir ressurgir barbares et barbarie ici ou là, venue de l’intérieur ou des frontières abolies. Cette anxiété rend frileux et, en même temps, passif. « Lorsqu’ils seront là, les barbares vont prendre le pouvoir, exercer l’autorité, commander, légiférer. Il ne s’agit nullement de leur résister mais de se préparer à recevoir des maîtres, bientôt présents, et qui vont gouverner. (…) C’est comme un soulagement qu’on attend d’eux » p.264. Cavafy, Coetzee, mettent en scène cette attente qui libère de la responsabilité de décider. Elle est une démission d’énergie, une « décadence » de la culture, la préparation à une « collaboration » active. Avant-hier les Nazis, hier les Soviétiques, aujourd’hui Daech ou Trump.

L’auteur conclut sur les représentations actuelles (en 2007) du barbare. Il est « nulle part » selon Lévi-Strauss qui en fait une construction sociale. « Partout » rétorque le philosophe Michel Henry pour qui la rationalité hypertrophiée des savants et des technocrates réduit au seul mesurable le savoir, faisant fi de la sensibilité. En « nous seuls » dit Edgar Morin, traumatisé par la Shoah, qui confond barbarie et toute forme de domination, en Occident disent les islamistes radicaux qui dénoncent l’impiété. « Fiers de l’être » disent Hitler et Staline, les skinheads, le gang des barbares, Daech et tous les nihilistes (Viva la muerte !).

« Ôtez les barbares, vous ôtez la conscience d’être civilisé. (…) Se construire des barbares, les entretenir avec constance et méthode, cela garantissait que la brutalité était de leur côté, non de celui de la civilisation » p.289. Ce pourquoi il nous faut bien désigner les barbares : pas question de relativiser, d’excuser, de nier : le barbare est nécessaire pour se constituer en humanité. Car tout n’est pas permis : « un homme, ça s’empêche ! » s’exclamait le père d’Albert Camus devant l’un de ses compagnons, égorgé par des racistes arabes haineux.

Quand il n’existe ni frontières, ni limites, ni identité, la violence est partout. Quand il n’est pas de loi, l’homme est un loup pour l’homme (même si c’est faire injure à ces animaux hiérarchiques). Les barbares sont l’inverse de la bonne norme humaine et ils incitent par leur mauvais exemple à inventer la civilisation.

Les barbares du futur, selon l’auteur, ne seront-ils pas ceux qui voudront « tuer le hasard » par la technologie ? Les manipulations génétiques, l’intelligence artificielle, les voitures autonomes, la surveillance sociale généralisée, la traque aux déviances permises par les technologies de l’information et de la communisation, mais aussi les crimes de bureau que sont les règlements étroits, le jargon administratif, le storytelling commercial et politique, les « vérités alternatives » alias fakes news, ne suscitent-elles pas une nouvelle barbarie contre laquelle il faut sans cesse établir des garde-fous ?

Un livre très stimulant.

Roger-Pol Droit, Généalogie des barbares, 2007, Odile Jacob, €28.90 e-book Kindle €28.99

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Philip K Dick, Docteur Bloodmoney

L’anticipation, cette fois, décentre l’histoire dans le temps. Ce n’est ni une uchronie, ni une aventure spatiale mais un futur « après la Bombe » – toujours dans la région de San Francisco, le nid de l’auteur. Le personnage principal ? Il n’y en a pas – mais tout commence lorsque Stuart McConchie, vendeur de télévisions, observe « le premier cinglé de la journée » qui se faufile furtivement chez le psychiatre Stockstill. Le lecteur n’apprendra qu’incidemment, plus tard, que Stuart est Noir. Effet de la lutte pour les droits civiques ? De l’ère Kennedy ? De la fin de l’apartheid, officialisée en 1964 ? Ce roman est pour une fois moins raciste… sauf envers les handicapés, connotés frustrés et revanchards, un danger pour la société, et envers les Allemands comme toujours, notamment ce Mister Tree dont le nom est en fait Bluthgeld.

Bluthgeld, en allemand, veut dire Bloodmoney, soit Prix du sang. C’est le terme employé par Luther pour traduire la somme remise par les Juifs à Judas pour trahir le Christ ; c’est aussi le prix d’une vie humaine, le wergeld allemand, demandé pour un crime dans le droit germanique. Bruno Bluthgeld (BB) est un docteur Folamour (film sorti en 1964), physicien atomiste – évidemment schizophrène, une obsession de Philip K. Dick – qui a mis en place le système de déclenchement de bombes nucléaires automatique en cas d’attaque des Etats-Unis. Evidemment, la technique échappe aux fols humains orgueilleux, dans la bonne tradition biblique, et l’Apocalypse se déchaîne ; seuls survivent ceux qui plongent dans les sous-sols de la ville. Bluthgeld n’est pas personnellement responsable mais il en est l’initiateur. Sa paranoïa aiguë le fait craindre au maximum et la surprotection qu’il développe en miroir dérape, l’Orient appelle cela le karma.

Après la Bombe, Bluthgeld/Tree se cache à la campagne à Marin County, non loin de la conurbation détruite de San Francisco, et élève des moutons comme un hippie. Bonny, une ancienne assistante à l’université qui l’a protégé pour son savoir, habite tout à côté et est la seule à le savoir… jusqu’à ce que Stuart débarque en commercial pour proposer d’industrialiser la production d’ersatz de cigarettes que produit Andrew Gill. Philip K. Dick fait de Stuart le Noir l’incarnation du vendeur à l’américaine, parfait citoyen toujours positif et expert à convaincre les autres, peut-être le seul personnage sensé du roman. Mais chacun reste dans sa bulle – dans sa paranoïa intime. Les relations ne sont qu’utilitaires, même le sexe, et les affaires de la communauté ne sont que relations de pouvoir. Andrew Gill, installé dans le coin depuis le Jour de la Bombe où il passait par hasard en camion, a été carrément violé par Bonny dans l’émotion. Une fille est née, Edie, qui parle à un frère jumeau fantôme, Bill, que le docteur Stockstill, réfugié dans le coin lui aussi, comprend être à l’intérieur d’elle, dans son ventre. Elle a désormais 10 ans, âge fétiche de « l’enfant » chez l’auteur.

Le lecteur un peu au fait de la biographie tourmentée de Philip K. Dick reconnaîtra sans peine en Bonny (qui veut dire Belle) sa propre mère fantasque, nymphomane et qui délaisse son rejeton, et en Edie l’auteur lui-même (inversé en fille) avec le spectre de sa sœur jumelle morte bébé en lui. Elle est un kyste qu’il lui faut extirper pour enfin exister et, par l’imagination, il en fait le deus ex machina de l’histoire.

Car une victime mâle de la thalidomide Hoppy (déformation dérisoire de happy…) prend du pouvoir dans la société d’après. Le médicament (évidemment allemand pour la paranoïa de Philip K. Dick) produit par Grünenthal GmbH dans les années 1950, l’a fait naître sans bras ni jambes ; son père le portait sur son dos à la messe et le pasteur lui faisait honte en le désignant aux fidèles sous prétexte du Christ. Il n’était rien avant, méprisé et peu ragoutant à voir ; il devient tout après lorsque son expertise en réparation et mécanique se révèle précieuse aux survivants.

Comme toujours avec les frustrés, leur ressentiment est tel que donnez-leur une main et ils prendront le bras. Hoppy Harrington se prend pour un nouveau maître du monde puisqu’il maîtrise la technique – celle-là même qui a fait défaillir la civilisation et que les survivants reconstruisent brique par brique. Il développe le pouvoir de projeter sa volonté comme une force et tue Bluthgeld lorsqu’il recommence à actionner ses bombes dans une crise de paranoïa aiguë. La communauté lui en est reconnaissante mais le phocomèle trouve que ce n’est pas assez. Il veut prendre la direction du satellite qui envoyait un homme sur Mars et que la Bombe a laissé tourner en orbite autour de la Terre sans que le dernier étage de la fusée ait pu être déclenché. L’astronaute Walt Dangerfeld sert de lien de communication entre les régions et les pays, puisque tout le réseau terrestre a été détruit ; son nom commence comme Walt Disney).

Seul l’auteur dans le ventre de sa sœur – ou l’inverse – peut mettre le holà au fascisme qui vient avec un frustré au pouvoir. Il pénètre en lui et l’éjecte, prend sa place. Facile à écrire, imaginable à faire, mais nous sommes dans la fiction. Les animaux ont muté, comme les humains, et certains chats sont devenus intelligents tandis que le chien de berger de Mister Tree parle. Cette fantaisie fait beaucoup pour le plaisir de la lecture.

Je me suis cependant aperçu, en lisant aujourd’hui ce roman, que je l’avais déjà lu à une époque lointaine, vers mes 17 ans, et que rien n’en était resté. Le terme assez rare de « phocomèle » m’en a fait souvenir. Ce roman est un divertissement écrit sous amphétamines, pas une œuvre qui fait penser ni des personnages auxquels on puisse s’attacher. Une histoire au kilomètre, comme ces séries qui envahissent la télé ; une production en chaîne comme les Yankees savent en servir aux consommateurs avides d’acheter. Je comprends de moins en moins l’engouement durable des SFistes pour Philip K. Dick.

Philip Kindred Dick, Docteur Bloodmoney (Doctor Bloodmoney or How we got long after the bomb), 1965, J’ai lu SF 2014, 316 pages, €6.00, e-book Kindle, €4.99 CD €14.18

Philip K Dick, Substance rêve : Le maître du Haut Château, Glissement de temps sur Mars, Docteur Bloodmoney, Les joueurs de Titan, Simulacres, En attendant l’année dernière, Presses de la Cité 1993, 1246 pages, €26.77

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Sources chaudes du Paradis

À l’hôtel en fin d’après-midi, les jeunes Hollandais sont dans la piscine et sur nos lits les serviettes de bain sont pliées en forme de lapin aux grandes oreilles.

Nous préférons prendre une douche qu’un bain et mettons nos affaires à sécher. Des thermes sont prévus avant le dîner d’une entrecôte de zébu, promise cet après-midi lorsque nous avons vu des spécimens sur pied brouter dans les prés.

Les bains Paradise Hot Spings sont un hôtel fondé vers 1993 par un étranger et un Costaricien. Ils se sont séparés depuis.

C’est une suite de bassins alimentés par l’eau du volcan Arenal et les piscines titrent successivement 36°, 42°, 50° centigrades. Une fois l’eau dans les bassins, les degrés tombent vite. Il ne s’agit pas de nager mais de se tremper comme dans un bain romain.

La clientèle est très américaine avec par exemple une grosse Noire californienne aux lunettes à verre passés au mercure ; je ne sais pas ce qu’elle peut voir dans la nuit tombante. Elle se fait prendre par sa fille où elle se prend elle-même en selfie, se trouvant belle comme une naïade malgré sa corpulence plutôt limace. Une famille de Noirs américains a un garçon dans les 8 ans qui a gardé son T-shirt pour la pudeur puritaine qui règne en ce moment au pays de Trump. Costa est la plage des ricains.

Un jeune allemand avec sa sœur accompagne les parents dans les vacances exotiques en famille ; ils sont mieux proportionnés que les yankees. Nous nous sourions en nous croisant dans l’eau où le garçon joue à arroser la fille.

Adrian nous apprend qu’il a fait un MBA à New York en agroalimentaire (Food and beverages). Il a travaillé dix ans dans un restaurant américain à comptabiliser et optimiser les ingrédients des plats. Il est revenu chez lui avec quelque argent car il préfère avoir une famille et une existence plus douce dans son pays en gagnant moins, même s’il lui arrive de passer quelques mois d’été en Floride à vendre des glaces en camion. Il a en effet aussi la nationalité américaine et, ayant un permis de conduire de Floride, ses entrées gratuites à Disneyland ! Sa femme est pédiatre pour le gouvernement costaricien et gagne 1800 $ américains par mois. Lui exploite 7 ha en avocats qu’il vend aux restaurants de la capitale, aidé de Nicaraguayens payés au noir. Vue la forte inflation du pays, l’économie est surtout en dollars.

Au dîner, l’entrecôte promise est large comme la main et le restaurant ranchero empli d’Américains du nord en famille. Plusieurs couples sont flanqués d’enfants à peu près du même âge, affrétant un bus comme le nôtre, un Toyota de vingt places. Ils se déplacent en bande, craignant la barbarie et répugnant à parler autre chose que leur langue. Adrian nous apprend la recette de sa soupe : sur une base de bouillon de poule, il émince tomates, céleri et oignons, il ajoute des avocats en morceaux. Selon lui le résultat obtenu est très goûteux. Tout dépend de la maturité des légumes.

Après la randonnée sauvage et le long bain, nous sommes tous fatigués. Pendant la nuit pluie et orages se succèdent et la chaleur est moindre. Je dors très bien – sans la climatisation – Eff la craint, comme moi.

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L’Armée des ombres de Jean-Pierre Melville

En 1943 Joseph Kessel écrit L’armée des ombres, en hommage aux résistants français ignorés. L’écrivain journaliste a rejoint Londres et le général de Gaulle et termine la guerre capitaine d’aviation. Il écrira d’autres livres célèbres comme Le lion (le livre fétiche de mes 11 ans) ou Les cavaliers (le roman épique de mes 14 ans). Grand Prix du roman de l’Académie française en 1927, il a été élu en 1962 à cette même Académie – et je m’étonne qu’il ne soit pas encore dans la Pléiade [il y a été promu enfin en 2020 !]. Parce que journaliste ? Parce qu’immigré juif ? Parce qu’il écrit trop « populaire » ?

L’armée des ombres et un grand livre, écrit simple. C’est aussi un grand film de plus de deux heures sans temps mort. Il conte les heurs et malheurs au ras du quotidien de l’existence rebelle en France occupée. Il fallait à la fois se défier des Allemands, militaires et gestapistes, et des Français, flics et collabos. Si « résister » apparaît dans le film et dans le livre comme naturel, c’est une reconstruction idéalisée, une « infox » ou une vérité alternative qu’on veut croire. La grande majorité des Français, en 1942, est domptée et neutre. Elle ne croit pas en de Gaulle, elle ne croit plus en Pétain, elle attend.

Ce qui rend plus méritoire les actes de ceux qui combattent dans l’ombre, sur le sol même de la patrie, envoyant par radio des renseignements à Londres sur l’ennemi occupant, rapatriant par sous-marins, bateaux ou avions légers les aviateurs abattus. Car il en fallait peu, à l’époque, pour se voir emprisonné, interrogé, torturé et fusillé. La vie des vaincus ne comptait pas pour la race élue.

Philippe Gerbier (Lino Ventura) est un ingénieur des Ponts de la quarantaine ; il a été arrêté parce qu’il a émis l’idée que peut-être de Gaulle n’avait pas tout à fait tort. La police française le place en camp de prisonniers, où il rencontre un colonel pour qui tous les politiciens sont des jean-foutre, des bourgeois qui jouent aux dominos en attendant la fin, et un communiste ouvrier (Alain Decock) qui désire s’évader – le seul être jeune et dynamique du camp. La bourgeoisie française, en effet, avait démissionné dans les années 1930 et 40 et seule la jeunesse avait envie de vivre. Elle était en trop faible nombre en raison du creux démographique de 1914-18. Ce qui explique le pacifisme avant la guerre, l’esprit de jouissance de la gauche en 36, la répugnance à aller combattre une fois de plus le Boche, et l’impéritie des badernes qui nous gouvernent. Seuls les pays jeunes sont des pays volontaires ; les vieillissants entrent en décadence et se font passifs.

Gerbier est extrait du camp et confié à la Gestapo qui veut l’interroger à Paris à l’hôtel Majestic. Mais la bureaucratie des vainqueurs est lourde et le sadisme de faire attendre les prisonniers offre des opportunités. Philippe Gerbier détourne l’attention de la sentinelle, le tue avec son poignard SS enfoncé dans la gorge afin qu’il ne crie pas, et laisse l’autre prisonnier faire diversion pour s’enfuir par la grande porte et se perdre dans Paris.

Il rejoint la zone sud où il apprend que Paul, un jeune, l’a trahi (Alain Libolt). On ne sait pas pourquoi et c’est dommage. Toujours est-il qu’un réseau de combattants ne saurait avoir aucune pitié envers les traîtres car ils menacent tout le réseau. Félix (Paul Crauchet), l’adjoint de Gerbier, dont on apprend qu’il est un ponte en résistance, se fait passer pour flic et « arrête » Paul. Il le conduit, avec Guillaume dit « le Bison » (Christian Barbier), ancien de la Légion, dans une maison louée pour l’occasion à Marseille. Claude, dit « le Masque » (Claude Mann), un novice qui désire faire ses preuves, les attend. Mais la maison voisine, jusqu’ici inhabitée, se trouve investie par toute une famille et tuer au pistolet ferait trop de bruit. Il faut étrangler Paul, avec la technique du garrotage utilisée par les sbires de Franco. Spectacle insoutenable mais nécessaire, qui a en outre l’avantage de ne faire aucun bruit et d’opérer rapidement. Claude ne veut pas cela ; c’est pour lui la première fois qu’il mesure combien la guerre est impitoyable. Pour Gerbier aussi, tuer est une épreuve surhumaine – mais il le faut.

Au sortir de l’épreuve, Félix va boire un rhum dans un bar et y retrouve Jean-François Jardie (Jean-Pierre Cassel), qu’il a connu avant-guerre. C’est un jeune sportif qui aime le risque et il l’engage pour des missions de résistance. En allant livrer des postes TSF à Paris, Jean-François parvient à déjouer le contrôle des bagages à la sortie de la gare en « empruntant » une fillette à sa mère qui tient déjà un autre bébé. Puis il va rendre visite à son frère aîné Luc (Paul Meurisse), célèbre philosophe épistémologue qui a publié cinq traités à la NRF avant 1940. Jean-François ne lui dit pas qu’il est entré dans la Résistance et « saint Luc » lui apparaît comme retiré dans sa thébaïde su 16ème arrondissement, entouré de livres et mangeant des rutabagas en attendant que cela se passe. Sauf qu’il est un grand chef de la Résistance, ce qu’il ne lui dit pas, et que Jean-François va le conduire sans savoir qui il est au sous-marin anglais qui émerge face aux calanques pour rapatrier des aviateurs et emmener à Londres quelques résistants, dont Gerbier.

Mais celui-ci se fait parachuter en France après avoir appris que Félix est arrêté. Il met au point avec Mathilde (Simone Signoret) un plan d’évasion de l’école de médecine de Lyon transformée en centre d’interrogatoire de la Gestapo, et cela a failli réussir. Mathilde, déguisée en infirmière SS, commande une ambulance militaire allemande et montre des (faux) papiers intimant l’ordre de livrer Félix à la Gestapo à Paris. Hélas, le résistant a été longuement torturé et il n’est plus transportable. Jean-François, qui a refusé de participer à ce risque insensé, a disparu – il se retrouve arrêté par auto-dénonciation suicidaire dans la même cellule que Félix et il l’aide à mourir.

Gerbier est fiché et des avis avec photo sont placardés ; il se fait arrêter alors qu’il déjeunait sans ticket dans un restaurant à viande, une faute d’orgueil. Mathilde va tout mettre en œuvre pour le délivrer, inventant brillamment une évasion à l’ultime moment, lorsque les mitrailleuses jouent avec la vie des hommes qui sont invités à courir dans le champ de tir. Gerbier hésite à fuir mais ses jambes le commandent malgré lui. Un pot à fumée, une corde, une grenade offensive et le tour est joué. Gerbier, blessé, s’évade et rejoint une villa inoccupée où il va rester se faire oublier un mois.

C’est là que saint Luc le rejoint et lui apprend que Mathilde a été arrêtée à son tour. Cette femme remarquable a commis une faute affective : elle a gardé sur elle une photo de sa fille de 17 ans. Dès lors, elle doit parler, ou la chair de sa chair sera envoyée servir d’objet sexuel dans un bordel militaire en Pologne. Elle parle ; elle est libérée pour appâter les autres. C’est alors que décision est prise de la tuer. Malgré tout ce qu’elle a fait, la Résistance est ainsi : une tragédie. Il n’y a ni bien ni mal, seulement du pire et du moins pire, sacrifier tous les membres ou en sauver quelques-uns.

C’est la force du film, comme du livre, de nous montrer sans ambages les dilemmes moraux de l’époque. Pas question de biaiser ni de négocier, il faut choisir. Luc Jardie formule une hypothèse : que Mathilde s’est volontairement fait libérer au prétexte de contacter les réseaux et de tendre des souricières, elle qui a une mémoire photographique des noms et des visages, pour que ses compagnons la tue. Elle ne peut en effet se suicider sans représailles sur sa fille… Mais saint Luc avoue qu’il existe une autre hypothèse moins glorieuse et plus humaine : que Mathilde a voulu revoir sa fille chérie une dernière fois.

Le film se termine sur la scène où le Bison tue de deux coups de pistolet une Mathilde ébahie de voir Gerbier et Jardie la regarder par les vitres de la voiture allemande aux phares noircis.

Un bandeau final annonce le destin des protagonistes : à la fin de la guerre, ils seront tous morts, ombre parmi les ombres pour que les jeunes vivent libres. L’héroïsme véritable est en silence. Nous ne sommes pas dans la paonnerie Hollywood.

DVD L’Armée des ombres de Jean-Pierre Melville, 1969, avec Lino Ventura, Simone Signoret, Paul Meurisse, Jean-Pierre Cassel, Paul Crauchet, Christian Barbier, Claude Mann, Alain Libolt, Alain Decock, StudioCanal 2008, 2h07, standard €8.20 blu-ray €19.50

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British go home !

Contrairement à ce que j’ai longtemps pensé, l’Europe n’a pas besoin des Anglais, au contraire : ce pays reste un frein. Theresa May apparaît nulle, un peu comme François Hollande il y a peu. S’obstiner est une vertu – jusqu’à ce que l’excès en fasse un vice. Représenter une fois de plus le même texte déjà rejeté par trois fois sur le compromis européen est une impasse. La Première ministre se trouve obligée de partir, contrainte et forcée début juin, au lieu de choisir son moment !

Démissionner avant aurait été un choc pour les irréductibles de son parti comme pour les électeurs, mais un choc salutaire. La politique réclame un théâtre que l’animal a sang trop froid de Madame May ne sait pas monter. Elle n’est ni Margaret Thatcher, ni Tony Blair et cela se voit.

La gauche Corbyn ou la droite Johnson n’apparaissent pas plus brillantes, comme si cette génération née après-guerre était incapable de saisir les enjeux de l’Union européenne, au contraire de ceux qui avait connu les combats fratricides et les bombardements. Politiquement, la droite conservatrice est morte pour un moment, poussée par l’extrémisme de Farage qui veut sortir aveuglément, et défiée en même temps par les Travaillistes de l’opposition qui profitent de l’impéritie du gouvernement.

La rancœur des électeurs est grande, ce qui se comprend aisément, et va probablement susciter un vote aux élections européennes pour des listes carrément anti Theresa May. Le nouveau Premier ministre du parti majoritaire actuel, après le départ de Madame, ne pourra se légitimer que par de nouvelles élections législatives – qu’il risque évidemment de perdre.

La date butoir du 31 octobre, fixée pour la sortie définitive du Royaume-Uni de l’Union européenne, après plus de deux ans d’inertie, de tergiversations et de psychodrames entre soi des politiciens amateurs, aboutira-t-elle à une renégociation du délai une fois de plus ?

C’est clairement l’Europe qui en pâtira, justifiant a posteriori le veto que le général De Gaulle, qui connaissait bien les Anglais pour les avoir côtoyés durant la guerre, avait mis à l’entrée du Royaume-Uni dans la CEE. Ce pays est une île, il ne s’est jamais senti continental même si, dans l’histoire, il a été envahi par les Romains, les Danois, les Norvégiens et les Normands, ces trois derniers du peuple viking. Il se voit en porte-avions de l’Amérique aux côtes du continent Europe où la puissance industrielle est allemande et l’immensité du territoire est russe. Il est tourné vers la mer, l’empire du Commonwealth, le grand large. Seuls de vils intérêts de boutiquier ont pu l’arrimer un temps à l’Union européenne mais l’élargissement trop rapide, l’essor économique allemand et la réglementation commune croissante ont fini par emporter le repli.

Les Anglais vont malheureusement voter aux élections communes prochaines. Leur enjeu ne sera naturellement pas européen mais purement britannique et ce détournement de vote va déstabiliser la répartition des partis au Parlement, influer sur la nomination du président de la Commission. Tout cela parce que l’Union européenne a interprété de façon laxiste le droit. En bonne logique, un pays qui sort ne devrait pas voter ni avoir de parlementaires, puisque la suite ne le concerne pas. Mais, par ce nouvel abandon, ce n’est pas le cas. Ce qui déconsidère un peu plus la gouvernance actuelle de l’Europe.

Oui, il faut probablement changer de modèle ! La technocratie molle qui nous gouverne ne peut constituer une politique, ni les décisions à la petite semaine, comme on le constate, un projet.

Que les Anglais sortent une bonne fois pour toute, par un Brexit dur s’il le faut. Ces palinodies de « retenez-moi ou je fais un malheur » n’ont que trop duré et ont assez fait de mal aux autres comme cela. Emmanuel Macron a raison d’insister sur un délai ferme, mais peut-être ne prend-t-il pas les moyens politiques de forcer les Allemands qui rechignent, comme d’habitude, par répugnance à s’adapter à ce qui change dans l’équilibre des forces ? Notre président a parfois jusqu’à la caricature les travers reprochés en général aux Français : des paroles mais peu d’effets, des plans mais pas de moyens, une politique mais aucun allié pour la mener.

Au risque que l’enchaînement des conséquences n’aboutisse à cet inévitable que personne ne veut consciemment, à en croire les sondages dans tous les pays européens : l’éclatement de l’Union européenne, la fin de l’euro et la sortie définitive de l’histoire. Avec une inféodation aux États-Unis ou à la Russie en perspective.

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Canaïma

Je me réveille avec l’aube ; nous nous levons avec l’aurore. Rien ne nous presse ce matin, mais le décalage horaire nous chasse de nos couches d’autant que l’air a cette subtile odeur que l’on ne trouve pas dans les villes. Le petit-déjeuner est composé de café – dans de minuscules gobelets en plastique comme s’il s’agissait d’un alcool fort, alors que le Venezuela est producteur dans les Andes – de jus d’orange en brique et de crêpes faites maison avec de la poudre toute prête. Une telle préparation est vendue d’un bout à l’autre des Amériques, du Canada à la Terre de Feu. Le Venezuela a manifestement la flemme de produire localement.

La femme qui tient le campement nous apporte sur son avant-bras un bébé toucan, recueilli dans la forêt. Son long bec réussit à représenter un tiers de la longueur de son corps, sait-on vraiment à quoi il lui sert ? Celui qui nous est présenté a la tête et les pattes bleues, le dos noir et une queue rouge en houppette. Il reste perché sur les avant-bras humain comme sur des branches et avale des morceaux de pain qu’il attrape au vol. Il faut lui montrer avant pour qu’il y fasse attention. Pour qu’il change de perchoir, rien de plus simple : il suffit de lui présenter une « branche » juste un peu plus haute que la sienne. La tentation est irrésistible, il fait le saut.

Après cet intermède animalier, nous allons nous baigner. Mais pas à la plage d’hier, tout à fait à l’opposé. Il nous faut marcher dix minutes à travers la forêt. Juste au pied des paillotes, nous croisons une procession de fourmis « 24 h ». On les appelle ainsi parce qu’elles piquent et que leur taille de deux à trois centimètres de long leur permet de donner la fièvre une journée et une nuit à un homme normalement constitué. Alain Gheerbrant décrit les fourmis « 24 h » comme servant à l’initiation des jeunes garçons, vers 12 ou 13 ans, lorsqu’ils veulent devenir des hommes. Le chamane réalise des plaques d’osier tressé entre les interstices duquel il serre des fourmis « 24 h ». Lors d’une cérémonie rituelle où tous absorbent beaucoup de chicha, cette bière de manioc fermenté, les adolescents sont fouettés par les hommes de la tribu puis, à demi ivres de douleur et d’alcool, soumis sur tout le corps à la piqûre de ces centaines de fourmis emprisonnées en plaque. Ils joignent ensuite leur hamac en titubant pour dormir le temps qu’il faut pour dissiper tout cela. Est-il plus résistant qu’un enfant qui a la volonté de devenir « grand » ? Je crois tout à fait possible une telle volonté, même pour un garçon des villes. Tout est affaire de circonstances et de contexte.

Un sentier de jungle serpente entre les troncs écroulés, les arbres, les lianes et les fourmilières. Il suit la rive de loin puis, à un moment, aboutit directement à de petites cascades sur la rivière. C’est là que nous nous baignons. Le jeu est de se mettre dessous et de recevoir sur nos épaules et sur la tête l’eau qui s’écoule avec force. Elle nous masse les muscles et tout le torse. Elle est de la même couleur qu’hier et aussi tiède. Le Japonais se met en lotus sous la cascade et des Allemands qui sont venus ce matin le prennent en photo. Une fois rentrés en Allemagne, le prendront-ils pour un sauvage ?

L’Indien qui nous guide nous montre, un peu plus en aval, des nodules de jade brut apportés par la rivière. Ils sont denses et assez purs. Le jade est une roche cristalline, métamorphique. Le Guatemala était le fournisseur des civilisations d’Amérique centrale.

Parmi les gadgets élaborés par les Indiens du coin, une sarbacane est à disposition pour l’essayer. Nous faisons un concours. C’est une sarbacane jouet pour les enfants, de 50 cm de long seulement, facilement transportable pour les touristes. Les flèches sont de longues épines, équilibrées d’un peu de coton à la queue. La cible est, à cinq mètres, un perroquet en bois de balsa. Il est étonnamment facile de viser avec une sarbacane et l’épine s’enfonce facilement dans le bois dur – dans la chair aussi, sans doute. Cette arme, silencieuse et légère, apparaît diablement efficace !

Adios au campamente. Nous prenons une longue pirogue pour retourner à l’aéroport. Deux gavroches locaux passent leur matinée à pêcher sur les bords, vêtus d’un slip réduit, le corps brun comme l’eau et les roches ; ils se fondent dans le paysage. L’école, cet après-midi, leur sera un supplice, il leur faudra quitter l’eau en pleine chaleur, enfiler un tee-shirt et des sandales, et aller s’asseoir pour apprendre des choses abstraites comme les chiffres ou les schémas. Je les plaindrais presque.

Avant la piste, nous faisons une halte obligatoire à la boutique de vente d’artisanat indien. Tout y est très cher, même pour nos références occidentales. Un plat en bois incrusté d’autres essences coûte par exemple 160 000 bolivars, soit près de 80 euros 2004. Tout est à l’avenant. Les commerçants « acceptent cartes bancaires et billets en dollar » (c’est écrit sur une pancarte) – mais pas encore en euro. Pourtant, le principal des touristes est composé d’Allemands et de Français, selon ce que nous disait hier Javier. Malgré les accents martiaux antiaméricains des Vénézuéliens chavistes, le dollar reste le dieu-roi, l’euro inspire toujours la méfiance, conduite par l’ignorance.

 

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Alexis Ruset, Pour que la mort ne crie pas victoire

En souvenir de la boucherie de 14 et des badernes qui menaient au combat jusqu’à la dernière heure, en souvenir de ceux de l’arrière – pas les meilleurs – une réédition de cette note sur le roman d’Alexis Ruset que j’avais bien aimé à sa parution en 2017.

Ce roman paysan d’une belle langue, écrit et composé par un agrégé de lettres qui fut haut-fonctionnaire, se passe entre 1913 et 1919. Il a pour cadre ce monde enfui des villages agricoles des Vosges lorraines, la vie terre à terre parmi les bêtes, les superstitions et les rancœurs remâchées des ignorants. Car le monde d’hier était celui de la tradition, des habitudes, de la norme.

Non, ce n’était pas « mieux » avant ; ce n’était ni pire, ni meilleur qu’aujourd’hui et que demain, simplement différent. Un nabot venu de l’Alsace allemande est à la fois le diable et le bon dieu, il est très laid, difforme, bas sur pattes, abandonné à la naissance ; il chevauche un bouc puant aux yeux jaunes et parle un sabir à peine compréhensible pour le patois typé des gens d’ici. Mais il guérit les maladies que les docteurs ne savent pas et soigne les animaux comme s’il les comprenait. Il n’a pas de nom et on l’appelle « le petit homme ». Sa simple présence est une insulte pour tous : pour les pochards qui lui envient sa tempérance, pour les ignares qui lui envient son savoir, pour le vétérinaire qui voit sa clientèle se détourner, pour le curé qui soupçonne Belzébuth… Ne l’a-t-on pas vu un soir enfiler son bouc et ce dernier bêler de contentement ? C’est du moins ce qu’on dit, Untel ayant un copain qui en a vu un autre disant le tenir d’Unetelle.

Seuls Joseph, patriarche lorrain droit comme un chêne et respecté de tous, et son fils Octave, forgeron aux muscles développés qui défie quiconque à la boxe sans aimer se battre, protègent le petit homme. Jusqu’à ce que la guerre arrive, celle de 14 qui durera quatre ans, la guerre la plus bête, déclenchée par des imbéciles pour des motifs idiots, et qui va saigner la France et l’Europe pour des générations, datant sûrement son déclin. Tous sont mobilisés, sauf les malingres, les maladifs et les bancroches. Ceux-là mêmes qui trouvent plus valorisant d’exciter la haine contre le bouc émissaire tout trouvé de leur déficience : celui qui n’est pas de chez nous, celui qui parle barbare, celui au savoir qu’on ne comprend pas – donc diabolique.

Octave part à la guerre, comme les meilleurs, et les fluctuations du front dans les premiers mois permettent aux Allemands d’investir le village. La veulerie des faibles se déploie alors à plein et le petit homme, qui a eu le malheur d’être charitable à un sergent français blessé, est trahi par l’instituteur et le vétérinaire, aidés d’un soûlard invétéré. Tiré du grabat en chemise un matin par une escouade allemande guidée par l’ivrogne, le petit homme est amené sous un chêne où il est pendu, son bouc abattu. Joseph, qui venait s’interposer, est tué. Et toute la population venue en badaud lyncher lâchement l’anormal porte désormais le poids du péché.

Octave, bien qu’à la guerre, ne songe qu’à ne pas laisser le forfait impuni. Il distillera son œuvre, de permission en permission et la mort, avide, accomplira cette expiation. Mais elle ne doit pas crier victoire. Même la guerre la plus con ne doit pas éradiquer la vie. Celle-ci doit renaître, obstinée, malgré les malheurs. Le monde n’est ni bien, ni mal, il est mêlé. Et pour qu’il continue, la vie doit être privilégiée. L’inclination, l’amitié, l’amour, sont là pour cela. Octave ne reviendra pas mais il aura un autre but que la simple vengeance ; il aura aimé une femme et laissé un journal du front ; il s’est fait un ami et l’offrira à sa sœur pour mari. Le rance et la rancœur seront balayés par la victoire. Celle des armes et celle des cœurs.

« Si je veux que justice soit faite, c’est d’abord pour que la mort ne crie pas victoire. Elle m’a tout pris, mon père et le goût de vivre. Elle a fait du berceau de mon enfance le cercueil de mes espérances et de moi un homme vieux en poignardant dans le dos ma jeunesse à coups de lâchetés, de crimes et de trahisons. Et ça ne lui suffit pas » p.148. C’est à chacun de la combattre pour faire reculer l’obscurité du néant qu’approchent dangereusement la peur, la superstition et l’ignorance. Le goût de vivre, les liens amoureux et la raison peuvent aider à remonter la pente facile de l’abandon aux forces de mort.

Entre Genevoix et Flaubert, Alexis Ruset use d’un riche vocabulaire pour nommer précisément les choses, il parsème ses dialogues d’expressions de patois, il nous fait vivre l’époque et les personnages en cet anniversaire séculaire de la pire guerre européenne qui fut jamais. Tout cela pour nous enseigner combien la vie importe, et que le positif des gens peut surmonter la pente facile mais mortelle d’accuser, de haïr et de tuer.

Alexis Ruset, Pour que la mort ne crie pas victoire, 2017, éditions Zinedi, 215 pages, €20.00

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

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Monte Cappane sur l’île d’Elbe

La nuit fut bonne, fatigue aidant ; le réveil a lieu plus tôt, à 6h30, pour partir gravir nos 1000 m de dénivelée avant la chaleur. Le petit-déjeuner est pris à l’hôtel avant d’aller remplir les bouteilles à la source. Elle est si fréquentée par les locaux qu’un arrêté du maire conseille aux habitants de ne pas exagérer ! Dans le petit matin, les vieux qui viennent s’approvisionner en bidons de Chianti de trois litres, s’exclament : cinghali ! Les sangliers ont en effet foui les bordures en pierres des vignes pour tenter de manger les raisins. Mais la clôture a tenu.

Une lente montée commence dans la vallée par un sentier mieux aménagé qu’hier. Nous allons le long du torrent presque à sec, parmi les châtaigniers et les chênes lièges. Dans le sous-bois, nous voyons un bouquetin qui fuit sans se presser. Dans un fourré, au passage à gué du ru où ne subsiste qu’un peu de boue, nous avons entendu les sangliers ; ils se cachent mais ne sont pas très sauvages. Ils ont été dérangés de leur bauge.

La montée se fait plus roide dans le maquis, sur le flanc sud-est du torrent, avant de déboucher sur la crête vers 650 m.

Nous la prenons alors vers le nord-est pour aborder les abords du mont Capanne, 1018 m, qui est notre destination.

Le chaos de roches et un peu casse-pattes, mais le clou est un dôme de dalles en via ferrata. Les grandes chutes de granit pentues sont plantées de pitons soutenant un câble métallique auquel se tenir à mesure qu’on grimpe.

Rien de vertigineux, tout juste de l’aérien ; rien de technique, tout juste du fatigant. Car se tenir au câble et grimper les jambes, répartir en équilibre le poids du corps, ne va pas sans effort.

Quand il pleut, le tout doit être glissant et mieux vaut ne pas s’y avancer. Mais la journée est belle, à peine voilée.

Nous atteignons le sommet du mont Capanne, parmi les touristes en nombre venus par téléphérique de l’autre côté. Nous allons jusque sous les antennes pour faire « la » photo de groupe, comme tout le monde.

Nous pique-niquons au bord de l’aire pour hélicoptère, devant quelques Allemands avec gosses qui s’empressent de redescendre avant la fermeture prandiale de la télécabine de 13h30 à 14h30. Un petit blond florentin et sa sœur ne tiennent pas en place ; je ne parviens pas à les capturer sur numérique. Ils jouent avec moi sans le vouloir car je les reverrai en fin d’après-midi, en bas du téléphérique, aussi insaisissables, jusqu’à leur voiture garée en bord de route, qui indiquent qu’ils habitent Florence. Un petit Allemand est tendre avec son père plutôt enveloppé mais ne tient pas plus en place, lacets défaits et démarche sautillante ; il souffre en outre de trachéite de ne pas se couvrir – un vrai gavroche le nez au vent. Un couple de vieux au style californien, en maillot de bain, cuivrés, cheveux longs tenus par un bandana, le corps flasque, ont le genre à avoir eu 20 ans en 1968 et de n’avoir jamais quitté l’époque. Ils sont à la fois laids par leur apparence de septuagénaires et ridicules par leur affichage de jeunesse perpétuelle flétrie.

Nous étions huit à monter ce matin, les six autres sont venus tranquillement par la télécabine – en apportant le pique-nique collectif. Ils ont pris le bus de 10h40 et nous ont rejoints alors que nous arrivions au sommet. De loin, nous apercevons la Corse.

Les descendeurs partent avec Denis car le sentier est long (près de 2 h) et pénible (ravagé par les baskets de touristes). J’ai décidé de prendre la télécabine pour descendre, ce que les Italiens appellent cabinovia – le funiculaire. Il vous dévale 644 m de dénivelée en une quinzaine de minutes, comportant 59 cabines où l’on peut tenir jusqu’à trois. Mais en général, un grimpeur et son sac à dos suffisent pour emplir la cage métallique ouverte sur le vide, qui ressemble fort à une cage à oiseau en métal peint en jaune d’œuf. Un couple avec enfant, un adulte et deux enfants, ou encore trois copains sans sac et assez jeunes, donc minces, peuvent tenir en une fois.

La descente seule coûte 12 €, la montée et la redescente 18€. Nous sommes cinq à opter pour le téléphérique et nous prenons un pot au bar-restaurant du départ. Un moment, les nuages montent et il pleut un peu, mais cela ne dure pas. Ceux qui descendent n’ont rien pris.

Dans le couloir du téléphérique, le sol est jonché de chapeaux et casquettes imprudemment gardées sur la tête alors qu’il y a toujours du vent. Quelques canettes et bouteilles aussi. Les gens qui montent présentent toutes les attitudes : désinvoltes au point de se retourner (ce qui fait tanguer la cabine), agrippés des deux mains aux barreaux, assis dans le fond plus grillagé, embrassés sans rien voir, serrant dans ses bras un enfant… Le téléphérique a son point d’arrivée près du village de Marciana.

La route de liaison passe sous le village de Marciana, étagé en hauteur. Seuls les cafés et glaciers se trouvent à proximité, l’intérieur du village est vide malgré sa forteresse, son musée, ses églises. Nous n’avons que trois-quarts d’heure avant le bus prévu à 16h07 et nous parcourons quelques rues ; malheureusement elles montent et nous renonçons vite, la journée a été assez rude comme cela. Nous visitons l’église Santa Croce au plafond peint à fresques avant d’aller prendre un granité citron (2 € le verre moyen) en attendant les autres.

Ils ne tardent pas à arriver et nous occupons à nous quatorze la moitié du bus. Il met 45 mn pour rejoindre Pomonte par la côte. Le ciel est gris, la plage quasi vide et il fait lourd. Le bus nous ramène vers 17h20 et nous pouvons jeter un œil dans l’église de Pomonte qui est ouverte. Un vitrail moderne derrière le chœur est de bel effet au soleil couchant.

Dans la cour familiale de notre chambre d’hôte, trois enfants jouent à Batman avec les déguisements de rigueur. Il y a Giacomo, le fils de la maison, 8 ans, sa petite sœur Rita déguisée en princesse, 6 ans, et un copain, William, 9 ans. Il s’agit du petit blond costaud que j’ai vu hier à la plage plonger du rocher. Je l’ai reconnu à ses cheveux très blonds, à ses yeux bleu clair, mais surtout à sa médaille de cou, un soleil en ronde bosse d’acier poli. Une fille dans les 11 ou 12 ans, Paola, vient aussi jouer un moment, mais ne s’attarde pas. Ils sont bruyants et pleins de vie, je n’ai pas envie de lire et je les écoute, allongé sur mon lit après la douche. Ils articulent bien l’italien – du pur toscan – même si je ne comprends pas tout. William a la voix rauque ; il paraît un petit dur sans cesse à s’exercer, bon copain plein d’initiative et sans peur.

Nous nous donnons rendez-vous pour l’apéritif au café en face d’hier, afin de ne pas faire de jaloux parmi les commerçants, dit Denis. Les boissons sont les mêmes mais le service est moins bon et les antipasti plus réduits ; les patrons sont anciens. L’ado solaire d’hier soir repasse depuis la plage, toujours torse nu mais les cheveux plaqués par le bain. Peu de monde revient comme lui de la mer. Il enfile une ruelle sur le côté d’une boutique juste après l’église.

Le restaurant de l’hôtel est le même qu’hier, avec Simone en patronne à petite robe noire, que nous avons vue en maillot de bain cet après-midi avec les enfants. Spaghettis aux fruits de mer, pavé de poisson et des fruits, le tout accompagné d’un vin blanc toscan de l’année. Le poisson serait du tchernia, « qui ressemble à du saint-pierre ? » dis-je à Denis (à cause de l’animateur de télé). Les convives du restaurant d’hier et d’avant-hier logent à l’hôtel et nous les revoyons souvent. J’ai remarqué un ado carré et sa sœur, dans les 13 et 11 ans, émouvants à observer. Lui responsable, elle discrète, tous deux jouant un jeu social face à leurs deux parents.

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Crêtes vers Pomonte

Nous prenons deux gros taxis pour joindre le village de San Piero in Campo, 226 m, dans la partie ouest de l’île, ce qui nous fait traverser en voiture toute la partie centrale. Ils nous laissent sur la place à la fontaine et continuent de convoyer nos bagages jusqu’à Pomonte, à l’extrémité est où nous serons ce soir – à pied.

Le ciel est à peine embrumé et nous partons marcher sur le versant sud. Une mine de granit est en activité. Nous dépassons des cabanes de berger en pierres sèches. Un ancien moulin à grain, il mulino di Moncione – le plus grand de l’Elbe – était alimenté en saison des pluies par un torrent de la montagne. Un réservoir permettait de faire tourner la meule sans à-coup. Il a cessé de fonctionner en 1910, les parties en fer furent revendues 270 lires en 1935 pour financer la guerre d’Ethiopie, et le tout est aujourd’hui ruiné. Le maquis est desséché par la saison exceptionnelle.

Le sentier GTE est entretenu, mais dès que l’on passe – par un « rempaillou » selon Denis – sur la variante MTE, ce ne sont que broussailles envahissant le chemin et chaos de roches. Je me râpe le genou droit lorsque ma chaussure dérape en montée.

Dès que sourd un peu d’eau, les lieux se plantent d’arbres qui font de l’ombre et l’herbe pousse. Pour le reste, c’est cagnard et roussi, mais odeurs de marjolaine ou de sauge. Nous buvons nos trois litres allègrement dans l’après-midi. Cette étape est sans intérêt car le panorama est rarement visible et il est difficile de détacher ses regards du sol sans se tordre une cheville. Certains ont vraiment du mal.

Nous pique-niquons à la cabane de pierres sèches avant le col della Grottaccia à 647 m. La salade du jour est au riz, à la tomate, au persil, aux anchois et aux courgettes crues émincées. Il y a aussi du saucisson au fenouil et du pecorino. Et toujours le doigt de vin rouge pour le goût.

Nous repartons pour passer le col et redescendre très longuement vers le village de Pomonte au bout de la vallée creusée par la rivière, sur la mer.

La fin est dans une pinède. Une source commune est sise près d’une vigne, à une centaine de mètres de la route. Elle nous permet de refaire de l’eau car nous avons une fois encore tout bu. Il y a eu moins de pentes abruptes qu’hier, mais plus de dénivelée. J’ai fait très peu de photo, faute de paysage.

Notre hôtel L’Ogliera via del Porto Vitale est dispersé car plein en cette saison. Une partie va dormir à l’adresse, une autre dans des studios de gîte un peu plus haut dans le village, et Denis et moi chez la fille de la patronne, Simone, qui a ouvert une chambre d’hôte. Cette fois je partage la chambre, mais le grand lit matrimonial est séparé de deux lits individuels par une tenture colorée. Il y a même un coin cuisine et un frigo en plus d’une grande salle de bain.

Une fois installé, je vais seul à la plage, tout au bas du village. De gros galets glissants la tapissent, ce qui est peu agréable et rend difficile la rentrée dans l’eau sans sandales de plage. Il est 17h30 et les familles sont installées à quelques mètres les unes des autres dans l’estran étroit entre les vagues et le rocher. Les gosses sont très bronzés, surtout les garçons car les fillettes semblent moins s’exposer. J’en ai pourtant croisé deux magnifiques en vélo rose et en seul slip ; elles logent dans un gîte un peu plus bas du mien. Cheveux blonds et corps doré, 7 à 9 ans peut-être, elles descendaient vers la plage avec maman.

J’observe un couple de gamins dans les 9 ans, un blond et un brun, qui se défient au plongeon depuis un gros rocher arrondi qui s’avance dans la mer. Avec masque et sans masque, ils plongent et remontent, s’exclament et blaguent, incitent un gros plus grand et balourd à venir les rejoindre, le ventre en bouée et les seins d’une sirène. Tous deux sont sveltes, nerveux et portent une médaille au cou, ce qui leur donne un aspect plus âgé, style « beau gosse ».

En haut de la rue, sur le banc du glacier qui précède la place de l’église, une brochette d’enfants allemands de 6 à 10 ans lèchent une glace sous la surveillance de leur mère. Trois garçonnets et une fillette blonds, dorés, torse nu et en short de jean. Un vrai dessin de Pierre Joubert.

Je reviens au gîte pour une douche et écrire, Denis est parti faire les courses pour le pique-nique de demain. Tout le groupe a rendez-vous « pour l’apéritif » à l’un des cafés de la place de l’église. En y allant, je croise un adolescent à la profusion de cheveux noirs sur le crâne, souple comme une liane et le corps dessiné avec la délicatesse d’un Botticelli. En seul short et tongs, chien en laisse il se retourne en contrapposto vers son copain habillé, mettant en valeur ses formes graciles auxquelles l’autre ne paraît pas sensible. Il peut avoir 15 ou 16 ans.

Nous dînons au restaurant de l’hôtel appelé lui aussi L’Ogliera, mais sis sur la route principale qui traverse le village et fait le tour de l’île. Cette situation devrait lui attirer plus de clients tandis que l’hôtel où dormir est au calme dans le haut. Penne aux coquillages, daurade entière et fruits.

Au retour vers le gîte, vers 22 h, une horde de gamins de 8 à 11 ans courent pour jouer ensembles autour de l’église, rhabillés après la douche. C’est le plaisir de la fraîche et de la semi-obscurité des villages du sud avant d’aller dormir. Les rues sont encore animées : vieilles devant la télé, toutes fenêtres ouvertes, une plus jeune pianotant sur son smartphone, le chien assoupi à ses pieds. Un commerçant rentre chez lui avec sa voiturette et se gare ; il est torse nu.

Le nom de l’hôtel L’Ogliera signifie l’écueil. Il fait référence à un gros rocher déchiqueté au large de la plage, vers lequel les nageurs à masque aiment aller plonger. Un bateau aurait été coulé à cet endroit dans les années cinquante pour toucher la prime d’assurance, dit-on.

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Monte Calamita

Pendant que nous petit-déjeunons de croissants parfumés à la fleur d’oranger, la vie du lundi matin à Portoferraio reprend peu à peu dans la ville. Une volée de cloches appelle à une messe, les éboueurs passent ramasser les poubelles, les pépés vont acheter journal et cigarettes ou prendre un café serré. Le soleil dore déjà les façades – la journée sera chaude.

Sur le port, des familles attendent le ferry pour rentrer sur le continent, dont de nombreux petits Allemands blonds aux cheveux longs. Nous prenons le bus pour Capoliveri, au sud-est, village dans la montagne. Une horde de Noirs l’emprunte aussi ; ils sont flanqués de ballots portant des babioles à vendre sur les marchés, écume de la vague des migrants arrivés depuis deux ans et convertis en vu compra (je voudrais vous vendre…). Le paysage est à la corse, de maquis et de bois. Les villages semblent cependant plus vivants, habités toute l’année par des actifs plus que par des retraités. Mais nombre de maisons sont à vendre (vendesi) en raison d’un impôt foncier rétabli récemment, croit savoir Denis.

Nous faisons un tour dans Capoliveri, ses rues piétonnes aux façades colorées. Nous achetons inévitablement de l’eau à la Coop, 24 centimes la bouteille d’un litre et demi. Des caisses de fruits viennent des Illuminati. Je ne pense pas qu’il s’agisse de la même secte qui sévit dans le Da Vinci Code (mais qui se souvient encore de cet événement éditorial ?). Les complotistes pourront spéculer à loisir.

Une maison affiche une plaque en poterie : « Attenti al gatto » – attention au chat ! Je verrai de même à Marciana une céramique portant les termes « Attenti a la nonna ». Passent des touristes dont deux enfants de 11 et 12 ans, garçon et fille en tongs avec de longues jambes bronzées, portant chacun au cou un téléphone mobile sous sachet plastique. Même en vacances, ils ne peuvent se passer de leur gadget social.

Nous quittons le village pour nous engager, chaussures de marche aux pieds et sac sur le dos sous le cagnard, sur une piste de VTT qui part vers le Monte Calamita (412 m). Denis en profite pour nous conter la vie sexuelle des figues. Il leur faut une abeille de 3 mm pour les féconder, ce pourquoi les figuiers ne poussent pas au-delà d’une certaine limite climatique (actuellement au nord de Lyon). Les fleurs se trouvent à l’intérieur de la bourse et ne deviennent fruits qu’à cette condition. Certaines races s’autofécondent en parthénogénèse. Les chênes-lièges poussent en arbustes au-dessus du maquis.

Nous croisons beaucoup de vététistes sur le chemin ; ce sport plaît beaucoup aux Allemands et contente plus les jeunes que la marche, trop fatigante et trop connotée retraité. Denis m’apprend curieusement que nombre de gens ne sont pas à l’aise en vélo. Même s’ils en ont fait petits, ils sont maladroits et ont peur de tomber – ce qui fait survenir inévitablement la chute. Nous rejoignons d’ailleurs un Italien dont le copain vient de chuter, probablement en freinant trop du frein avant. Mais rien de grave, seules ses lunettes de soleil ont éclaté.

Nous passons près de vignes en espalier, devant un ensemble de bacs de séchage des raisins noirs qui servira à faire un vin plus sucré (le Pisanti), devant la Tenuta delle Ripalte « Lo Zappatoio ».

C’est une ferme récemment réhabilitée en vignoble avec subvention du gouvernement pour assurer une gestion du paysage.

Avec sa haie de pins parasols, ses champs de vignes, son élevage de chevaux et sa terre entourée d’eau, le domaine me paraît un lieu digne des fermes autarciques romaines. Il sera l’un des points de fixation de la population si la Grande crise systémique que certains prévoient survient. Il sert en attendant de gîte aux vététistes et de centre équestre.

Depuis les hauteurs, Denis nous désigne la forteresse de Porto Azurro, village dans lequel nous allons coucher ce soir ; elle est devenue prison. Ce sont les feux des hauts-fourneaux des mines de fer de l’endroit que les marins grecs voyaient en longeant la côte vers Marseille. Le fer et le granit étaient les deux productions principales de l’île dans l’antiquité. Le granit a par exemple servi à bâtir le Panthéon de Rome. L’île vit aujourd’hui surtout du tourisme. Elle produit son vin, sa bière Birra Napoleon, son parfum Aqua dell’Elba.

Nous apercevons aussi l’île de Monte-Cristo, si chère à notre imagination d’enfant. Alexandre Dumas n’a jamais mis le pied dessus mais son aspect sauvage et son profil en Puy de Dôme l’a séduit.

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Portoferraio sur l’île d’Elbe

Nous faisons un tour d’une heure et demie dans la ville en attendant le dîner à 20 h. Sur le port, un jeune homme en chemise ouverte discute avec un copain. Se sentant observé par les paires d’yeux du groupe en passant, il creuse le ventre, amplifie sa poitrine : il se sent en beauté et met en valeur son torse bronzé selon cette représentation permanente qui est la caractéristique des Italiens. Par contraste, un couple d’Allemands flanqués de deux enfants, un garçon et une fille dans les 9 et 7 ans, attachent leurs gros VTT et vont marcher en ville, en tenue synthétique de sportif écolo. Leurs cheveux bouclés ont des reflets blonds.

Un quartier juif était établi dans une rue d’artisans et de commerçants appelée aujourd’hui Elbano Gasperi, selon les privilèges accordés par Cosme 1er en 1556 à tous ceux qui viendraient habiter à Cosmopoli – premier nom de la ville. Le nom de l’île, Elbe, vient de l’étrusque liva, qui signifie le fer.

Nous montons par les ruelles jusqu’au Forte Stella, dont les remparts sont aménagés désormais en résidences de vacances.

La grille d’entrée ferme à 18 h mais une dame fort aimable, nous entendant parler français, nous fait entrer. Depuis le phare à la pointe s’élève une puissante odeur de figuier ; ces arbres, avides d’humidité, poussent juste sous les remparts.

La ville se colore alors que le soleil descend.

Une grosse chatte dort sur un muret et ne se dérange nullement quand nous lui parlons en passant près d’elle ; il serait trop fatiguant de bouger alors que l’on est si bien et qu’il n’y a plus de rats à croquer. Car les boites noires grosses comme des batteries de voiture abandonnées qui jalonnent le pied des panneaux de la ville sont des boites de dératisation.

Nous revenons par une fontaine – où encore boire de l’eau. Quelques filles du groupe se font entreprendre par un aubergiste assis en terrasse, qui vante son poulpe bouilli avec un verre de vin blanc – mais l’invitation coûte 5 €.

Le théâtre des Vigilanti Renato Cioni est le seul de toute l’île, façade saumon et volets vert d’eau. Il a été fondé par Napoléon qui voulait des fêtes pour sa cour. Installé dans une église à la Vierge du Carmel désacralisée, l’empereur fit mettre en vente les soixante-cinq loges pour financer les travaux. Les familles chics de la ville se battirent pour avoir les meilleures et tenir leur rang social – le snobisme a toujours assuré le succès du financement participatif.

Nous dînons à la terrasse de l’auberge L’Ape elbana, servis par un Giorgio de moins de vingt ans. L’eau est vite engloutie par nos gosiers assoiffés, ainsi qu’un vin blanc de l’année avec des penne aux moules et cigales de mer, une friture d’anchois et de calmars, la salade mixte, enfin le tiramisu. Le terme veut dire « tire-moi au-dessus », signifiant selon Denis que ce dessert est une apothéose qui vous élève hors de l’appétit.

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Au-dessus de Pigra

A deux heures du matin débarque, dans les couloirs de l’hôtel, un troupeau d’éléphants en rut : barrissements, piétinements, coups dans les portes et les murs. C’est une horde d’Allemands venus directement de Bavière en moto. Cette tribu est vulgaire, balourde, bruyante, avide de bière, elle porte des anneaux dans le nez. Nous les avions croisés avant le dîner, déjà au bar à se pré-saouler. Un bambin de cinq ans est avec eux, kinder attendrissant coiffé long sur le cou et rasé sur les tempes, à la mode qui date, un joli démon pas encore façonné en tonneau par les litres de mousse.

A 8h14 précises nous prenons l’hydrofoil. Devant l’embarcadère, une camionnette attend les enfants du primaire de Bellagio pour l’école, tous ces petits vêtus de chaudes chasubles à capuches mais en polo à col ouvert ou tee-shirts bayant. Le temps reste mitigé, nuageux, mais il ne pleut plus. Des fonctionnaires en chemise blanche et costume gris débarquent de l’hydrofoil à son arrivée à Bellagio pour effectuer leur journée, comme nous-mêmes sortirions du métro à Paris.

Le téléphérique nous monte haut, d’Argegno (où nous faisons les courses dans une ruelle pittoresque) à Pigra déjà en altitude, presque mille mètres au-dessus. La piazza Fontana nous offre son eau miraculeuse, surveillée par saint Roch, san Rocco ici. Son compagnon est un chien qui porte un pain dans la gueule, seul être vivant qui ait accepté de nourrir le saint infecté par la peste. Dans la chapelle attenante est une fresque datant de 1662 montrant saint Dominique et saint Etienne, saint Jean-Baptiste et saint Sébastien, ce dernier en éphèbe langoureusement torturé de multiples flèches ensanglantées. Le tout est signé Pozzi.

Au sortir du village, nous prenons un chemin dans les bois. Il pleut à nouveau. La marche se poursuit à flanc de pente, sous les branches dégoulinantes, sur les feuilles pourrissantes et les pierres glissantes. Quelques ruisseaux cascadent en travers du chemin qu’ils ravinent largement et doivent être passés à gué. Les sentiers se croisent et le guide se perd, comme de bien entendu. Sa carte est peu précise et il a oublié le chemin qu’il a pris à l’automne dernier. Demi-tour, tours et détours, nous ne nous retrouvons pas plus. Alors nous y allons au jugé et ce n’est pas plus mal. Deux heures après, nous en avons assez, mais la forêt s’éclaircit. Nous débouchons enfin sur un chemin empierré qui mène quelque part. Il nous conduit à des maisons perdues, fermées en semaine. A plus de huit cents mètres au-dessus du lac, qui émerge soudain d’un coude du chemin, le point de vue est grand. Le soleil daigne faire son apparition entre deux nuages, chauffant les prés humides et chassant les toiles de brumes arachnides au-dessus du lac gris acier en contrebas. Mais ce n’est pas fini, nous montons encore, trois cents mètres plus haut, jusqu’au bistrot tant vanté par le guide depuis près d’une heure. Il est fermé, ce n’est pas encore la saison…

Certains poussent jusqu’à la croix qui marque le sommet ultime vers 1300 m, mais je n’en suis pas. La vue n’est même pas belle, pas aussi belle que celle du pré un peu plus bas (à ce que l’on me dit). Nous nous installons sur la terrasse vide du bistrot, tirons une table de plastique renversée là, et commençons notre pique-nique du jour : jambon, mortadelle, tomate, fromage, pomme – et une part de pizza froide pour ceux qui aiment le pâteux vulgairement épicé.

Pour redescendre, nous suivons cette fois la route jusqu’au village de Pigra où nous attend le téléphérique. Trois enfants du primaire en débarquent, remontant de l’école située à Argegno, 881 mètres plus bas. Ils jaillissent de la cabine enfin arrêtée comme des diables de leur boite, dans un feu d’artifice de jeunesse joyeuse. Ils sont pressés de rentrer chez eux dans leur forteresse d’altitude, goûter, ôter des vêtements et aller jouer.

Nous reprenons la cabine pour une descente vertigineuse qui nous bouche les oreilles, suspendus au-dessus du vide en glissant sur un fil jusqu’au niveau du lac. Nous passons le torrent Telo sur un pont de pierres à ogives. La première fournée du groupe est déjà affalée en terrasse d’un café-glacier, devant l’embarcadère des motoscafi, à siroter une bière ou à savourer des gelati à petits coups de cuillère. Les filles se gavent de glace au melon et aux marrons, André de glace à la « crème de lait » et au yaourt. Je prends une bière contre la soif. Le soleil daigne se montrer depuis quelques heures, souvent enlaidi de nuages d’un gris triste qui n’hésitent pas à lâcher quelques larmes.

Au retour, nous devons prendre le bus jusqu’à l’embarcadère le plus proche de Bellagio, à Tremezzo. Je ne comprends pas pourquoi nous ne reprenons pas un bateau comme ce matin. Le bus est plein de vieilles locales qui rentrent d’on ne sait quelle course et qui commentent les ragots du coin. Quelques ados du lycée voisin montent à un arrêt, laids et percés comme de vulgaires Bavarois des banlieues industrielles. Ils portent des barbes naissantes comme des acteurs de cinéma sur le retour et une boucle d’or à chaque oreille.

Le ferry nous conduit à Bellagio et nous voici de retour à l’hôtel pour la dernière douche du dernier jour. Nous ne sommes pas sitôt dans nos chambres qu’il commence à tomber une nouvelle et violente averse. Décidément, quel temps de chien !

La pluie ne s’arrête que peu de temps avant que nous n’allions au restaurant. Il est loin cette fois, à Pescallo, sur l’autre rive du promontoire, donnant sur l’autre lac, celui de Lecco. L’hôtel-restaurant La Pergola, très chic, nous attend piazza del Porto, une Ferrari devant la porte (« pas une bien », me dit Jean). Nous ne pouvons dîner sur la terrasse ouverte sur le lac, en raison du temps. Dans une salle antique rarement ouverte, meublée d’ancien, on nous sert « la » spécialité du restaurant, un risotto sauce curry (au riz souvent mal cuit), avec des goujonnettes de poisson du lac appelé ici pesce persico, puis un tiramisu plutôt classique. A la table du dîner, deux ou trois conversations ont lieu en même temps, rançon d’un groupe de désormais quatorze sans les Lapinot. De mon côté, cela parle voyages : « et où iras-tu prochainement ? ».

Nous rentrons vers 22 h par les ruelles pavées de galets, quasi désertes. Qui irait se hasarder dehors par un temps pareil, même s’il ne pleut plus pour le moment ? Même la jeunesse locale ne sort pas en ce vendredi soir – où est allée ailleurs, dans les petites villes alentour. Le bourg de Bellagio ne comporte que des familles, des hôteliers et des touristes d’un âge certain.

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Permanence des gauloiseries ?

Alors que le Musée d’archéologie nationale de Saint-Germain en Laye, inauguré par Napoléon III en 1867, fête ses 150 ans, Laurent Olivier, conservateur en chef des collections d’archéologie celtique, fait le point de nos connaissances sur les « Gaulois » dans le dernier dossier de la revue L’Histoire (n°439, septembre 2017). L’étonnant, à sa lecture, est la permanence des façons de voir le monde…

Certes les « Gaulois » sont des peuplades diverses, désignées par les Romains entre le Rhin, les Alpes et les Pyrénées ; ces mêmes « Gaulois » appartiennent à la culture celtique qui date de La Tène au VIe siècle avant ; la partie sud, du lac Léman aux Pyrénées, a été romanisée trois générations avant la conquête de César. Donc les « Gaulois » ont changé, se sont acculturés, sont devenus progressivement Gallo-romains avant d’être presque tout à fait « Romains ». Mais quand même…

La civilisation gauloise était riche de connaissances et avancée dans les techniques – mais elle écrivait peu, ou bien sur des supports éphémères. Hiérarchiques, élitistes, les Gaulois semblaient considérer que le savoir n’était pas à mettre entre toutes les mains. Il devait être réservé aux initiés, cooptés par les puissants qui leurs transmettaient oralement ce qu’ils devaient connaître – comme aujourd’hui où le pouvoir ne s’apprend pas dans les écoles… Comment ne pas voir en effet une suite de cette mentalité dans la technocratie des hauts-fonctionnaires qui se croient pour mission de guider le peuple enfant ? Ou dans les apparatchiks idéologues qui savent-mieux-que-vous-ce-qui-est-bon-pour-vous ? Ou encore dans ces corporatismes enseignants, cheminots, chauffeurs d’hydrocarbures, conservateurs de musée… qui se font un « honneur » du métier qu’ils exercent, et se veulent imperméables à toutes les pressions de changement ? Etrangeté française, en a conclu Philippe d’Iribarne…

La société gauloise, nous apprend Laurent Olivier, devient vers le Ve siècle « de type étatique, avec des capitales de cités qui sont tout autant des centres politiques que des pôles économiques : les oppida ». La culture est guerrière avec pour objectif le prestige personnel, la renommée. D’où aujourd’hui comme hier la vanité affichée des dirigeants, qu’ils soient politiciens, patrons, intellos, artiste ou histrions médiatiques. Chacun veut « arriver », avoir son petit quart d’heure de gloire narcissique. La richesse n’est pas d’argent mais de prestige.

L’économie est secondaire par rapport à la politique. En effet, la renommée consiste non pas à accumuler comme l’oncle Picsou, ni à produire comme les peuples industrieux (les Romains par exemple) ou à commercer (comme les Grecs), mais à redistribuer pour s’acheter des clients. Cette « économie du don et du contre-don » (qui fait rêver nos nouveaux écologistes) est archaïque, fondée sur le pouvoir de redistribution. Comme « l’Etat » aujourd’hui (ou plutôt les politiciens à tous niveaux de collectivités locales et nationale qui accaparent « l’Etat »), comme les « bon patrons » paternalistes qui créent crèches et comité d’entreprise pour le personnel ou assurance santé et épargne-retraite abondées, comme les partis et les syndicats qui « aident » par copinage leurs membres influents. L’efficacité économique n’existe pas, seule compte la gloire. Le don crée de la dépendance, la domination se fait par l’argent, mais l’argent redistribué, « social » dirait-on de nos jours. Les suites de cette gauloiserie serait-il le « modèle social français » qui consiste à donner avant de produire, comptant sur la spoliation des classes moyennes qui travaillent pour assurer le flux récolté par les puissants pour donner à la masse appauvrie ?

Chez les Gaulois, « les nantis créent de la dette, qui traverse ainsi toute la société, de haut en bas. Les riches se donnent et se rendent des biens de luxe, mais les pauvres, eux, n’ont rien à donner en contrepartie de ce qu’ils ont reçu. Si ce n’est leur vie ; et c’est pourquoi ils deviennent dépendants des nantis ».

Les étrangers exploitent cette particularité culturelle… comme aujourd’hui les Américains et les Chinois, voire les Allemands, le font des Français. « Ils ont alimenté les ‘maîtres des richesses’ des aristocraties celtiques en vins méditerranéens, que les indigènes ne savaient pas produire et dont ils sont devenus avides. » Aujourd’hui, ce sont les gadgets électroniques dont les Français sont accros, n’hésitant pas à payer un téléphone dernier cri 800€ pour, en contrepartie, pleurnicher qu’on leur ôte 5€ par mois « d’aide » au logement.

Les aristocrates gaulois commandaient des « gros machins » de prestige sans aucune utilité économique, comme ce cratère de Vix qui permettait d’abreuver en vin 4500 personnes ou ce chaudron d‘argent de Gundestrup à vocation peut-être religieuse. Nous avons connu nos « gros machins » d’Etat inutiles comme le paquebot France, l’avion Concorde, le Plan calcul, la « Très grande » bibliothèque – moins fonctionnelle qu’estampillée Mitterrand… Ce « gaspillage » en termes d’efficacité économique (et écologique !) reste très « français » : la gloire vaniteuse avant la hausse du niveau de vie. Même les panneaux solaires – achetés aux Chinois – consomment plus d’énergie et de matières premières à produire qu’ils ne produisent d’électricité dans leur dizaine d’année de fonctionnement. D’où l’explosion de la dette française… qui ne date pas d’hier, puisque les Gaulois du IIIe siècle l’ont connue – avec ses conséquences inévitables : « l’explosion de la dette et de la dépendance économique, puis culturelle, vis-à-vis de Rome ». Aujourd’hui, la dépendance est envers l’Allemagne dans l’industrie, envers les Etats-Unis pour la culture, envers la Chine pour la consommation. Le Gallo-ricain est né, avant bientôt le Gallo-chinois. Et tous nos intellos de se coucher devant la puissance qui monte…

Il faut dire – encore une curieuse coïncidence des mentalités – que contrairement aux Grecs et aux Romains, « l’art gaulois n’est pas naturaliste : il ne cherche pas à représenter le monde comme nos yeux le voient, mais comme l’esprit le conçoit », explique Laurent Olivier. Ce qui permettra au christianisme, cette religion d’un « autre monde possible », de séduire des adeptes comme plus tard le communisme et les différentes formes d’utopies gauchistes, ou encore le « libéralisme du plus fort » yankee qui sévit aujourd’hui, marchandisant tout (et qui n’a rien à voir avec le libéralisme originel : français des Lumières). L’esprit invente son monde, il méprise celui que les yeux voient, d’où cette constance distorsion des actes avec le réel qui fait que l’on invente le Minitel mais que ce sont les Américains qui créent l’Internet, et toutes ces sortes de choses.

Notons aussi que « si l’on croit ce qu’écrivent Plutarque et César (…), les femmes jouissent de droits inconnus en Méditerranée, tels ceux d’endosser le pouvoir politique et de mener à la guerre ». Le tropisme bobo du compromis avec l’islam pour ne pas choquer les croyants, montre combien ces intellos sont hors sol et américanisés, bien loin des permanences gauloises des mœurs…

Il ne s’agit pas de plaquer l’histoire sur le présent pour expliquer nos mentalités, mais de constater combien des traits culturels demeurent enracinés profondément. Hiérarchique, élitiste, étatiste, guerrier, vaniteux avide de gloire, jetant l’argent qu’il a spolié pour acheter des clientèles, refaçonnant le monde à son image sans l’observer une seconde, mais accordant aux femmes une place égale aux hommes – tel est le Gaulois historique, tel est le Français d’aujourd’hui.

C’en est troublant…

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Michael R.D. Foot, Des Anglais dans la Résistance

Le credo véhiculé par les gaullistes et par les communistes était que « la » Résistance (à majuscule) était purement française, les « alliés » n’étant qu’accessoires. La vérité des historiens est différente et bien plus nuancée. Michael Foot, auquel on ajoute R.D. pour le différencier d’un politicien, est un historien universitaire de Manchester, ancien officier SAS (Special Air Service) durant la Seconde guerre mondiale. Il a été mandaté au début des années 1960 par le gouvernement anglais pour faire le point des succès et des échecs de l’entreprise de formation et d’armement des groupes clandestins en France, afin d’en tirer des leçons.

Il ne s’agit pas de froisser de Gaulle (encore au pouvoir ces années-là), mais de rendre objectifs des faits complexes, et embrouillés à dessein de propagande. Le livre n’a pas été autorisé à paraître en France par les Anglais du Foreign Office (un éditeur français voulait en acheter les droits de traduction). Il ne le sera qu’en 2008, les passions s’étant apaisée et l’histoire neutre devenant possible.

C’est dire combien « la vérité » importe peu aux politiciens et à leurs partisans. Trump, mettant ses gros pieds dans le plat médiatique avec sa notion de post-vérité, n’a fait qu’actualiser le mensonge pour l’action – cet autre nom de l’idéologie que Nietzsche, Marx et Freud ont théorisée pour notre monde contemporain…

Ce livre épais et érudit est écrit « à l’anglaise », dans ce mélange de citations classiques et de fluidité de conversation ; il se lit avec délices. Il fait le point de façon précise sur ce foisonnement de groupes, groupuscules et d’initiatives venues de Londres comme de France occupée. Il n’occulte en rien les réticences des militaires de carrière, tant anglais que français, envers le travail clandestin considéré comme mineur et ignoble. Il dit le chaos des premières années entre improvisations, querelles d’ego et rivalités hiérarchiques. Il montre les insuffisances de sécurité des Français – criantes ! – l’anarchie initiale des mouvements, la politisation moscovite côté communiste et progressive côté gaulliste, l’échec de Jean Moulin malgré la symbolique.

Ce livre de 800 pages comprend plus de 200 pages d’appendices sur les sources, les noms, les réseaux, les messages BBC, la chaîne de commandement ; il est flanqué de 46 pages de notes dans l’édition française et d’un index de 18 pages. Plus quelques photos en noir et blanc. C’est dire s’il est documenté, étayé et précis. Il est une somme – provisoire car la recherche historique avance comme toute recherche scientifique.

Une première partie décrit les structures du mouvement clandestin ; une seconde fait le récit de ce qui fut réalisé.

La naissance du Special Operations Executive le 16 juillet 1940 est due à la défaite de la France, il n’existait pas avant. Il sera supprimé juste après la guerre, le 30 juin 1946, sa fonction remplie. Il s’occupait de désinformation de l’ennemi, de sabotages, de renseignement – mais surtout d’entretenir le moral combattant de Français abattus par une défaite imprévue et écrasante, et anesthésiés un temps par le conservatisme repentant du vieux maréchal de Verdun. Tout nous est dit sur le recrutement (disparate), la formation (trop rapide) et les communications (handicapées par une technologie lourde et archaïque).

Le récit montre les tâtonnements des années 1940 et 1941, le développement 1942 et la série de fautes 1943-44, avant les succès de juin à septembre 1944 lors des deux débarquements. Les résistants, formés et armés par les Anglais, mais bien Français sur le terrain et voulant en découdre, ont ralenti la progression des divisions vers les différents fronts et ont permis l’ancrage du débarquement de Normandie, malgré des représailles cruelles d’une armée aux abois (Vercors, Tulle, Oradour…).

Complémentaires aux bombardements, mais bien plus précis, les sabotages réussissaient à l’économie ce que la débauche d’aviation et de bombes ne parvenaient pas toujours à réaliser. Mieux : le moral des Occupants a été sévèrement atteint, ce qui n’était pas explicitement prévu : « Le résultat final de ses actions en France (et de celles d’autres acteurs de la guerre souterraine) fut bien de briser la combativité des Allemands dans ce pays. L’influence du SOE à cet égard a été inestimable, au double sens du mot, c’est-à-dire à la fois très forte et impossible à quantifier » p.583. Maitland « Jumbo » Wilson, « l’autre commandant suprême allié qui a opéré en France », « a estimé, sans que cela ait valeur officielle, que la présence de ces forces a abaissé de soixante pour cent l’efficacité au combat de la Wehrmacht dans le sud de la France au moment des opérations de débarquement en Provence » p.588.

Malgré les rodomontades des partisans communistes et des tard-venus « naphtalinés » de la mi-1944, « tout historien attaché à la vérité doit reconnaître que l’influence du SOE sur la résistance française a été importante, parfois même cruciale. C’est grâce à lui que parvinrent à destination des milliers de tonnes d’armes et d’explosifs envoyés pour aider les réseaux. Sans ces livraisons, elle n’aurait pas accompli le dixième de ce qu’elle a accompli » p.92. Chacun a fait sa part, gaullistes, communistes et Américains, mais le SOE anglais fut le plus précoce et le plus constant dans l’aide apportée aux résistants de France.

« En 1941, la section F n’avait envoyé sur le terrain que 24 agents opérationnels ; en mai 1944, elle faisait tourner plus de 40 réseaux, dont la plupart comprenaient plusieurs agents entraînés en Grande-Bretagne » p.496. C’est bien de le rappeler, et mieux de le montrer de façon étayée, en historien plus qu’en histrion. Ce gros livre est un livre de faits, utile à ceux qui veulent savoir, mais plus utile encore à ceux qui veulent comprendre les leçons de l’histoire.

Michael R.D. Foot, Des Anglais dans la Résistance 1940-1944 (SOE in France), 1966, préface et notes de J.L. Crémieux-Brilhac 2012, Tallandier collection Texto, 799 pages, €12.50, e-book format Kindle €4.99

La résistance au nazisme sur ce blog :

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Michel Déon, Les vingt ans du jeune homme vert

Suite du Jeune homme vert, né bâtard en Normandie mais fils de noble, ce gros roman se nourrit de la vie de l’auteur, né comme lui la même année. Tous deux ont 20 ans en 1939, année où la guerre est déclarée à l’Allemagne par une France prise dans des alliances impossibles et qui se croit invincible. On sait ce qu’il en fut, la défaite, la débâcle, le honteux armistice et l’instauration d’un régime de vieux réactionnaires. Jean, engagé avec son ami l’escroc Palfy, se trouve pris dans les remous de l’époque.

Il manque d’être fusillé dans un village par une colonne SS dont le commandant joue du Brahms au violon avant de faire tirer – ce qui laisse le temps au « hasard » de sauver notre héros, via une voiture de colonel nazi où deux autonomistes bretons reconnaissent l’ex-petit Jean, qui avait porté pour eux un message à 13 ans sur son vélo.

Palfy et lui peuvent donc joindre Clermont-Ferrand, où Palfy va se faire reconnaître du bordel local tandis que Jean va tomber amoureux de Claude, une fille vue dans la rue où le soleil laisse apparaître son corps par transparence. Cet amour impossible va l’occuper quatre ans car Claude est mariée et mère d’un petit garçon demi-russe de quatre ans aux boucles blondes, Cyrille. Jean va tomber amoureux de l’un comme de l’autre, car seuls ceux qui n’ont jamais aimé que le sexe ignorent qu’un petit enfant est aussi attachant qu’une jeune femme. Mais la guerre, la Gestapo et la mère de Claude vont séparer les amants, restés chastes jusqu’au dernier instant – et Cyrille oubliera vite son papa de substitution.

Palfy refait sa fortune une fois de plus, plein d’entregent et de savoir-vivre. Bien qu’escroc, ce que Jean ne parviendra jamais à être par une qualité intime qu’il est vain de discuter, il a de l’amitié et de l’admiration pour lui : « Palfy éclairait la vie, la parait de couleurs plus audacieuses, lui tendait des pièges. Hélas, au moment du bonheur parfait, tout culbutait soudain, tout était à recommencer ! » p.94. Il trafique avec les Allemands chargés de « récolter » des œuvres d’art dans la France en guerre, il diffuse de fausses livres sterling, il engage Jean qui ne sait que faire ni où aller, pris entre Claude l’amante de cœur et Nelly l’amante de sexe qui joue tous les soirs la comédie au cinéma ou au théâtre. Jean effectue plusieurs voyages au Portugal pour changer le sterling et sa bonne mine le fait apprécier d’un agent secret du régime Salazar, ce qui lui évite d’être tué. Grâce à Madame Michette, la patronne du bordel de Clermont qu’un Palfy facétieux a chargé de mystérieuses « missions » sans but au début, mais qui s’est prise au jeu et a été repéré pour son savoir-faire par ceux qui en avaient besoin, Jean entre dans la Résistance.

A la Libération, il est emprisonné, dénoncé par la mère de Claude comme ayant fricoté avec l’Occupant, mais sauvé par le commandant de la Résistance qui prouve son activité bénéfique aux réseaux… C’est dire si l’auteur se délecte des hypocrisies, grands mots et faux-semblants de cette France avilie qui chercher à se faire croire qu’elle a « réagi », alors que très peu nombreux furent ceux qui s’engagèrent vraiment. « Claudel. J’ai récité son ode au maréchal Pétain pour les enfants des écoles », dit Nelly p.196. On peut être ambassadeur, écrivain et académicien et ne pas savoir se tenir à la hauteur de ce que l’on estime. On peut aussi être artiste, et demeurer tourmenté par des désirs interdits, comme Michel du Courseau, demi-oncle de Jean, qui peint un Christ entouré d’enfants trop délicieux pour être innocents. La « grandissante hypocrisie bénisseuse » (p.426) de ces années-là vaccine Jean contre toute croyance et toute idéologie. Après la catholique, viendra la communiste – avant la socialiste, puis l’écologiste…

Jean passe de la verdeur à la maturité, moins étalon et plus amoureux, moins avide de nouveauté que plus profond, moins naïf et plus indulgent. Il découvre la littérature dans les longs transports, et la poésie avec la théâtreuse Nelly (qui le surnomme « Jules-qui » parce qu’il ne connaissait pas Laforgue). Il découvre en même temps le veule ou l’admirable des comportements humains : il est devenu un homme et nous le quittons au bord de son chemin d’adulte. Comme il ne présente plus d’intérêt romanesque, l’auteur s’arrête là, laissant vivre désormais tout seul ce fils de papier.

Il lui a cependant inoculé ses expériences, dont la plus belle est de savoir aimer. « Ainsi, peu à peu, découvre-t-il ce qui lui est propre dans l’amour physique : une indifférence à peu près totale quand il n’aime pas et, au contraire, une hypersensibilité quand il aime. Il n’est pas loin de considérer les érotomanes comme des impuissants. Lequel d’entre eux éprouveraient un battement de cœur à l’apparition de Claude parce qu’elle a, innocemment, les bras nus ou qu’en s’asseyant elle a découvert sa jambe ? » p.120. Ou encore, avec l’enfant : « Jean aimait que Claude ne fût pas une mère excessive, à la tendresse envahissante pour son fils. Ce qu’elle faisait pour lui, elle le faisait rapidement, avec adresse, sans en parler et, en vérité, il aurait presque pu en être jaloux car elle aimait Cyrille comme un homme, d’un amour intelligent qui ne l’écrasait pas » p.233. Il faut savoir aimer ainsi, les femmes et les enfants, et Michel Déon, l’air de rien, nous l’apprend.

Michel Déon, Les vingt ans du jeune homme vert, 1977, Folio, 576 pages, €9.30

Coffret Michel Déon, 4 volumes : Un taxi mauve – Les Poneys Sauvages – Le Jeune homme vert – Les Vingt ans de jeune homme vert, Folio 2000, 2080 pages, €37.20

Les romans de Michel Déon chroniqués sur ce blog

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Patton de Franklin Schaffner

Un film patriote américanissime pour vanter les valeurs propres aux Etats-Unis, incarnées par un général devenu quatre étoiles durant la Seconde guerre mondiale : grande gueule et talent de fonceur. Le film reste près du sujet et, s’il romance un peu, utilise des sources historiques (sont citées Patton, ordeal and triumph de Ladislas Farago édité aussi en français et A soldier’s story de Omar Bradley, traduit en français). A l’exception des chars, anachroniques puisque nettement plus récents, et l’allusion aux « femmes arabes » dépouillant les Carthaginois – alors que les « Arabes » n’ont envahi la Tunisie qu’au VIIIe siècle… tout est presque vrai.

Mais les Américains, surtout en 1969 où ils perdaient au Vietnam, n’ont que faire de « la » vérité (scientifique) ; ils préfèrent « leur » vérité de circonstance. Nous sommes, en Europe, plus sceptiques, peut-être en raison d’une histoire plus longue et de la mémoire de victoires trop proches de défaites pour y « croire ». Mais il est vrai que, durant toute guerre, la foi est nécessaire – et le général George Patton savait l’insuffler à ses hommes comme aux journalistes – donc à l’ennemi. Ce qui est de bonne guerre – où tous les moyens sont permis.

Nous prenons Patton (George C. Scott) en cours de vie, lorsqu’il est nommé à la tête du 2ème corps d’armée en 1942, après la débâcle des petits soldats yankees face à l’armée professionnelle de l’Afrika Corp commandé par Erwin Rommel à Kasserine, en Tunisie. Les lopettes mal entraînées qui croyaient que le matériel et le renom des Etats-Unis suffisaient pour s’imposer aux Allemands se retrouvent livrés nus aux vautours, près de leurs chars trop peu blindés et de leurs canons trop peu puissants, après avoir été dépouillés par les Arabes nomades du coin. Dans le film, il suffit évidemment d’un héros fonceur et grande gueule pour redresser la situation. Le contraste avec l’autre général, Omar Bradley (Karl Malden), est patent : si Patton se croit officier romain réincarné et qu’il suffit de vouloir, Bradley est un pragmatique analytique qui planifie toute organisation et n’avance qu’assuré.

Le haut commandement confie à George Patton la 7ème armée pour envahir la Sicile aux côtés du britannique Montgomery. Le plan Patton n’est pas retenu – pour ménager les susceptibilités entre alliés lui dit-on – mais il l’applique quand même, fonceur et grande gueule, quand Monty est ralenti sur la route de la côte. Il entre avant lui dans Messine, ce qui donne un côté bouffon à la parade britannique lorsqu’elle débouche sur la Grand-Place où les troupes américaines se tiennent en silence. Cette fois, la grande gueule n’est pas côté Patton.

Sauf que le général ne sait pas se contenir, ni maîtriser sa communication. S’il harangue ses soldats avec panache pour les motiver, usant de ces mots crus qu’affectionne le populo inéduqué, s’il présente une image ostentatoire comme symbole (revolver à crosse d’ivoire, bottes d’équitation, casque lustré), il n’hésite pas à gifler les stressés, prenant le post-traumatisme pour de la lâcheté. Les deux scènes présentées en 1943 face aux Allemands sont réelles, mais ont moins de retentissement qu’en 1969 face aux Vietnamiens. La lourde insistance sur le machisme et l’autoritarisme Patton caractérisent moins sa personnalité (évidemment de son siècle) que le « message » à l’armée et à la nation sur la fin des années 1960. Les psys ont fait leur œuvre et les « victimes » sont plus les soldats amis que l’ennemi.

Il reste que Patton apparaît comme un soldat « démocratique » : grande gueule, il commande lui-même ses hommes depuis le front et n’hésite pas à les encourager de ses discours : « On ne vous demande pas de mourir pour votre pays, mais que le salaud d’en face meure pour le sien ». Il a inspiré les nouvelles méthodes de commandement des officiers de l’Armée des Etats-Unis. Fonceur, il aime les offensives rapides et percutantes des chars (bien en avance sur ces cons(ervateurs) généraux français en 40 qui – à l’exception du colonel de Gaulle – n’y ont jamais cru). Lecteur de Guderian, il a inspiré de nouvelles doctrines de combat mécanisé.

Les généraux allemands le craignaient, puisqu’il savait gagner. Alfred Jodl, chef de l’état-major général au haut-commandement de la Wehrmacht, admirait qu’il prit de grands risques et remporte de grandes victoires, Hitler lui-même le traitait de « général cow-boy fou ». Ce pourquoi Patton fut utilisé dans l’opération Fortitude visant à tromper les nazis sur le véritable lieu du débarquement – Calais était d’ailleurs le plan initial de Patton…

A la tête de la 3ème armée, Patton s’engouffre en France par le sud de la Normandie jusqu’en Lorraine. Il secourt les troupes aéroportées encerclées à Bastogne, usant de la même tactique que les Allemands : marcher nuit et jour malgré les intempéries et passer par les bois où on ne l’attendrait pas. Le film le quitte avant sa mort, toute bête, d’un accident de voiture en 1945.

Bon soldat, mais du terrain, il n’était pas assez politique ni ne voyait assez loin pour commander au-delà. Son goût de la gloire détonait parmi les officiers américains qui préféraient se rapprocher de leurs hommes – mais plaisait à de Gaulle et à Staline, plus aristocrates que démocrates… Féru de lectures historiques et croyant à la réincarnation, Patton puisait son inspiration dans les récits de César, Guillaume le Conquérant, Napoléon 1er ou Frédéric le Grand.

Il a même lu le Coran en Tunisie, sur lequel il a écrit à sa femme : « Un livre intéressant. (…) Il me semble évident que les enseignements fatalistes de Mahomet et la profonde dégradation des femmes sont les causes fondamentales du non-développement des Arabes… Il y a ici, je pense, matière à un éloquent sermon sur les vertus du christianisme ». Avisé pour l’époque. Être sûr de soi reste la meilleure façon de ne pas douter, donc d’être efficace au combat – même si « Dieu » est toujours avec celui qui gagne.

Ce film est long (2h44), avec un intermission (interlude) tout noir de plusieurs minutes on ne sait pourquoi (est-ce l’édition du DVD ?). N’étant ni américain, ni féru de guerre industrielle, je n’ai que modérément apprécié le thème, même si le film est bien construit et que l’on ne s’y ennuie pas. La brochette d’oscars obtenus en 1971 est toute politique : il fallait relancer le moral de la patrie après l’échec vietnamien dont la guerre était toujours en cours, jusqu’à ce que Nixon, peut-être affairiste et hanté par les complots, mais réaliste et efficace en politique étrangère, y mit fin en 1973.

DVD Patton de Franklin Schaffner, 1969, avec George C. Scott, Karl Malden, Michael Bates, Paul Stevens, Fox Pathé Europa collector, blu-ray €14.99 Edition normale €6.85 7

Oscars en 1971 : meilleur film, meilleur réalisateur, Oscar du meilleur scénario, meilleur acteur (George C. Scott), meilleure direction artistique, meilleur montage, meilleur son. Golden Globe du meilleur acteur (George C. Scott).

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Brest musée de la Marine

Le Musée national de la Marine est réparti en cinq sites dans l’Hexagone, dont celui de Brest, sis dans le château, érigé sur un castellum romain du 4ème siècle pour mille hommes, aux murs épais de 4 m, qui domine l’embouchure de la Penfeld. Occupé par les Anglais durant la guerre de Cent-ans, il est fortifié par Vauban sur ordre de Louis XIV. Occupé par les Allemands en 1940, il est creusé de souterrains pour échapper aux bombardements. Il est désormais le siège de la préfecture maritime.

brest chateau musee de la marine

Tout commence par l’histoire, dans le donjon, exposée sur grands panneaux et illustrée d’objets et maquettes. Celle du fort en premier, avec ses murs en triangle chers à Vauban.

porte torpille marder brest musee de la marine

Un véhicule porte-torpilles Kriegsmarine de type Marder offre aux enfants sa gueule de manga pleine de dents. Une torpille classique est transformée en poste de pilotage, tandis qu’une seconde torpille est fixée sous elle. L’ensemble plonge à 40 mètres !

jean quemeneur brest musee de la marine

La figurine de Jean Quéméneur, personnage de la complainte début XXe du compositeur Henri Asquer, est dessinée par Pierre Péron. Ne pas confondre avec Pierre Quéméneur, de l’affaire Seznec.

seehund sous marin de poche brest musee de la marine

Dès la sortie à l’air libre, au-dessus du port, surgit un sous-marin de poche Seehund allemand de 1944, le S622, qui sera intégré aux armées françaises pour un temps en 1952. Les ingénieurs allemands étaient (et demeurent) très ingénieux ; on se demande si deux ans de plus auraient permis à Herr Hitler, sinon de « gagner » la guerre, d’au moins stabiliser le front ! Mais c’est se perdre en conjectures… Hitler aurait-il été Hitler s’il n’avait pas précipité l’invasion de l’URSS – pourtant son « alliée » ? Aurait-il envoûté le peuple s’il n’avait pas vociféré sur la race et la conquête, faisant de la guerre la forge du futur ?

jonque boat people brest musee de la marine

Une jonque de boat-people vietnamiens gît derrière le rempart, tandis que nous nous dirigeons vers la tour de Brest pour examiner la suite.

attributs president du carre brest musee de la marine

Diverses salles obscures présentent la marine de guerre et les bateaux, donnant quelques détails de vie quotidienne. Tel ce coffret d’attributs réservé au président du carré. Ces objets symboliques sont destinés à avertir les officiers d’un comportement inadéquat, alors que la promiscuité exige l’attention aux autres. Le président du carré les distribue aux fautifs, telle la gaffe (pour un gaffeur), le puits (pour le je-sais-tout puits de science), le marteau (pour la tête de bois têtu), le mur (pour l’indiscret), le brancard (pour l’absentéiste), la pelle (pour qui devrait balayer devant sa porte avant de médire)…

entree du port 1861 brest musee de la marine

L’entrée du port de Brest en 1861 montre la vaste rade, le goulet facile à défendre, l’abri dans les terres de la Penfeld. « De gauche à droite se trouvent les magasins des subsistances, la tour Tanguy, le bagne, le pont tournant, la machine à mâter flottante, le château et le sémaphore », indique la notice.

croiseur la perouse 1877 brest musee de la marine

Le croiseur mixte Lapérouse, construit à Brest, est mis en service en 1877. Si sa coque reste en bois, ses canons sont protégés par des tourelles pivotantes et il marche à voiles et à vapeur.

mousse 1890 brest musee de la marine

Comme ses mousses, fort sollicités sur un navire qui ne comprend que des hommes. Le Lapérouse fait partie de l’escadre d’orient sous l’amiral Courbet en 1885, puis remplit diverses missions à Terre-Neuve et en Méditerranée, avant de faire naufrage à Madagascar en 1898.

dugay trouin 1900 brest musee de la marine

Le Dugay-Trouin, 1900.

porte helico jeanne d arc brest musee de la marine

Le porte-hélicoptères La Résolue, lancé à l’arsenal de Brest en 1961, succède au croiseur-école de 1931 Jeanne d’Arc en 1964 et il en reprend le nom. Il embarque jusqu’à 200 officiers-élèves mais effectue aussi jusqu’en 2010 des missions humanitaires en mer de Chine, Indonésie ou Caraïbes. Je l’ai visitée au Pirée, invité par les officiers en 1980.

mousse 2015

Un mousse plus récent.

poste de commande porte helico jeanne d arc brest musee de la marine

Le poste de commande avec porte-voix du porte-hélicoptère Jeanne d’Arc, en usage entre 1961 et 2010.

passerelle de commandement vauquelin brest musee de la marine

La passerelle de commandement du Vauquelin est plus complexe.

croiseur colbert brest musee de la marine

Le croiseur Colbert.

sous marin nucleaire le redoutable brest musee de la marine

Brest est célèbre pour ses sous-marins, dont la base stratégique se trouve à l’île Longue, dans la rade, aménagée dès 1967. En 1963 est constituée la force nucléaire océanique stratégique dont le premier SNLE (sous-marin nucléaire lanceur d’engins) Le Redoutable sort en 1971 des ateliers de Cherbourg. Long de 138.7 m et haut de 10.6 m, il porte 16 missiles à ogives nucléaires. Six sous-marins du même type sortiront, dont le dernier a été retiré du service actif en 2008. D’autres sont désormais à la mer.

vetement sauvetage sous marin brest musee de la marine

Le vêtement de sauvetage en usage dans les sous-marins de la Marine nationale est de type mark 8. Il permet l’évacuation en sas de sauvetage et son gilet a une réserve de 10 litres d’air respirable et une combinaison gonflable pour remonter des profondeurs. Une nouvelle version mark 10 est désormais utilisée.

fregate multi missions aquitaine 2012 brest musee de la marine

Les frégates franco-italiennes sont célèbres, puisque la Russie en voudrait. Multi-missions, elles existent en version anti-sous-marine ou anti-aérienne. L’Aquitaine, construite à Lorient et basée à Brest avec 108 hommes, protège les SNLE.

Renseignements et programme 2015 du Musée national de la Marine à Brest

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Levanto

Train du matin pour Levanto, tout au nord des Cinque Terre. Nous allons faire un tour jusqu’au casino en bord de plage, avec ses chaises longues vides et ses parasols verts encore fermés attendant le touriste âgé. Une couple de gamins est déjà en train de jouer en slip sur le sable tandis que deux ou trois sont dans l’eau froide ; il n’est pas dix heures du matin.

levanto plage au matin

Les rues à angle droit arborent des façades ocre de divers tons allant du blanc cassé au rouge, de petites places isolées à arcades, des commerces sur les rues passantes. Les Vespas (mot qui veut dire guêpe en italien…) passent en vrombissant, toute frime dehors.

levanto facades

Via Guani, 5, la façade à arcades en serpentine d’une maison médiévale attire notre attention. Le rez-de-chaussée aux trois arcades servait d’atelier, de boutique ou d’entrepôt, tandis que les deux étages étroits contenaient la pièce à vivre puis la chambre.

levanto via guani maison medievale

Après les courses pour midi et la répartition des provisions dans les sacs, nous passons devant le castello datant de 1165, désormais privé et en restauration, qui ne se visite pas. Ce que nous pouvons voir ne date que du 16ème siècle. Résidence du « capitaine du peuple » en 1637, sous la république de Gênes, il est devenu prison jusqu’en 1797, avant d’être maison privée. Des murs crénelés sont flanqués de quatre tours rondes d’angle. On dit qu’un passage secret sous les fondations permet d’atteindre la mer (on dit tant de choses, tant l’imagination a besoin d’y croire pour prendre son essor).

levanto castello

Puis nous visitons l’église San Antonio, du 13ème siècle, à la façade composée de bandes horizontales bichromes en serpentine et marbre. Elle est décorée d’éléments zoomorphes, restes de paganisme disent les chrétiens qui affectent de mépriser la Création.

levanto eglise san antonio

L’intérieur renferme une belle Piéta sculptée, placée dans une niche grillée et bien éclairée et un crucifix en bois du 15ème, relique vénérée pour avoir été trouvée sur la plage ouest. L’endroit est, depuis, appelé Vallesanta (vallée sainte). Peintures et statues donnent leur touche baroque au catholicisme du lieu. Bâtie en 1222, l’église a son autel en marbre consacré en 1463 ; elle a été restaurée au début du 20ème siècle.

levanto eglise san antonio pieta

Le sentier monte sous l’ombre des arbres, mais rudement. Nous transpirons car l’atmosphère est moite. La maison rose d’un artiste qui orne et sculpte offre des chambres d’hôtes avec vue sur la ville et la baie, en contrebas. L’artiste a décoré le bas d’un pylône électrique au bord du sentier, et sculpté des monstres. Nous reconnaissons un crocodile sur son muret et une gargouille diabolique pour décorer la fontaine.

levanto crocodile

Nous ne sommes pas tirés des originaux car, sous la forêt tempérée de résineux, une grosse écrivaine étrangère noircit des pages de cahier, assise à une table de pique-nique, solitaire mais avec sa bouteille de gin. Elle nous voit passer sans qu’un mot ne sorte de sa bouche, pas même Buon giorno. Elle est en pleine ivresse… qu’on aimerait créatrice.

levanto ivresse d ecrire

Un quatuor de jeunes Allemands grignotent sur les hauteurs, un gros rocher au-dessus du précipice servant de promontoire au sentier. Une plaque annonce qu’un professeur d’université nommé Müller, de Fribourg je crois, est mort ici. On ne dit pas de quoi : s’est-il jeté dans le vide ? A-t-il été foudroyé d’une crise cardiaque après la montée ? S’est-il étranglé avec une guêpe ? Mystère.

sentier levanto monterosso

Au bout d’1h45, nous voici au sommet, Punte Mesco, avec vue sur Porto-Venere et Monterosso en bas. Nous prenons notre pique-nique dans les ruines de l’ermitage San Antonio, qui offre ses murets en guise de sièges sous les pins d’Alep et les chênes lièges. Il est probablement du 13ème siècle et abritait des moines Augustins avant d’être abandonné au 18ème. Des centaines de guêpes sont attirées par le melon, le jambon et le fromage et l’une de nous fait sa crise, énervant d’autant plus les bêtes à dard qu’elle fait de grands gestes. Le tout est de ne pas en avaler une, pour le reste de chauffer au briquet l’endroit piqué. Mais elle ne me croit pas, le préjugé submerge toute raison.

ermitage san antonio

La redescente est assez raide, malgré les marches de bois ravinées par les pluies. Cailloux et racines ne font pas de cadeau. Ce qui n’empêche pas un kid que nous croisons de monter pieds nus en avant de sa mère, une belle femme un peu lourde. Il porte à la main ses chaussures, qui doivent frotter dans les creux et bosses du sentier et lui faire plus mal que les cailloux sur la plante. Ses pieds ont du prendre l’habitude du sable, du béton et du macadam depuis les semaines de vacances. Pas de photo, je laisse les mots faire travailler votre imagination : on ne peut tout montrer, faute de réflexe à la prise de vue, de place pour publier, et par volonté de laisser une liberté à chacun.

monterosso vue du sentier

Quelques villas chics sur les hauteurs, juste avant le port, puis nous pouvons voir la villa-tour d’Eugenio Montale, prix Nobel de littérature italien 1975, né en 1896 dernier de six enfants. Isolé en Ligurie lors de la montée du fascisme, il marque en ses poèmes une vision claustrophobe de l’existence, focalisée sur les impressions que lui donnent les phénomènes naturels.

monterosso maison eugenio montale

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Patrice Montagu Williams, La guerre de l’once et du serpent

patrice montagu williams la guerre de l once et du serpent

Nous sommes en septembre 1939 dans le Nordeste brésilien. La guerre, en Europe, n’a pas encore éclaté mais les nazis déjà se sont divisés. Les SS dévoués à leur führer téléguidé par la grande industrie ont balayé les SA épris de grandeur raciale. Un ex-séminariste devenu SA a vu tuer son jeune compagnon de 18 ans à ses côtés avant d’être exilé, sauvé par sa Croix de fer acquise durant la Grande guerre 14-18.

Il s’établit au Brésil, dans le sertão, cette étendue pauvre peuplée d’Indiens mais qui « appartient » (par la force légitimée par le droit) aux grands propriétaires fonciers. L’ordre d’un État, expose judicieusement l’auteur, n’est-ce pas « faire comme l’Église et (…) protéger les intérêts de ceux qui possèdent tout contre l’avidité de ceux qui n’ont rien » ? p.70. Et les représentants de l’ordre, tel le colonel de la police militaire, roule en Chrysler Airflow tandis que les Indiens vont en âne.

Dans ce roman bien écrit – son troisième livre – l’engrenage est celui du destin : deux légitimités s’affrontent, égales, ce qui compose une tragédie. Le mécanisme d’horlogerie est bien mené, les caractères cependant manquent un peu de souffle. Le Padre est l’ex-nazi, le Capitaine la police militaire. Chacun des deux personnages incarne une vision : celle du rêve ou celle de l’État. Peut-être eût-il été judicieux de les rendre plus denses, plus passionnés ?

Chrysler Imperial Airflow

Le capitaine a vaincu récemment les cangaceiros qui écumaient la région, pillant et violant à l’envi. Le Padre devient cacique d’un village d’Indiens, qu’il veut transformer en ville nouvelle pour les meilleurs d’entre les Allemands, une fois finie la guerre mondiale qu’il entrevoit – l’Allemagne vaincue. Des colonies allemandes ont déjà été créées dans les pays d’Amérique du sud, mais elles ont mal résisté, se mêlant trop à la population : le mélange des races et des cultures dégénère toujours, selon la croyance nazie. À l’inverse, le capitaine, moins brut qu’il ne paraît et même lecteur de livres, croit que son pays, le Brésil, a l’avenir devant lui justement par le mélange.

L’auteur ne prend pas position dans ce choc des idéologies. Mais il fait s’interroger : peut-on peupler un pays vide avec ses rêves ? Les États-Unis l’ont fait, l’Australie aussi – mais indigènes et aborigènes n’ont rien de commun avec les grands propriétaires, les gouverneurs et les généraux de l’Estado Novo brésilien instauré par Getúlio Vargas dès 1937. Les mercenaires payés par les propriétaires se feront décimer mais l’armée commandée par le capitaine aura le dernier mot.

bresil sertao

Resteront quatre êtres : le Padre et le capitaine qui s’affronteront en duel, l’Indien traître qui survit comme tout collabo, et l’innocence représentée par une petite fille à qui est offerte la croix d’or porte-bonheur du cangaceiros. La grande vague de l’histoire balaie tout et seul l’État subsiste…

Le roman fourmille de détails sur le Brésil, sur l’existence loin des villes et la variété des animaux (tel l’once, ce jaguar sud-américain), sur les rapports de force et les superstitions. Le grand rêve du Padre rappelle parfois celui mis en scène par Jean Raspail, sans en prendre le style flamboyant.

Mais les chapitres coulent, fluides, qui vous immergeront dans l’exotisme, surtout si vous envisagez de visiter un jour ce pays immense où presque tout est possible.

Patrice Montagu Williams, La guerre de l’once et du serpent, 2015, éditions l’Harmattan collection romans historiques, 219 pages, €20.00

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Claude Simon, La route des Flandres

claude simon la route des flandres
« Le monde arrêté figé s’effritant se dépiautant s’écroulant peu à peu par morceaux, comme une bâtisse abandonnée, inutilisable, livrée à l’incohérent, nonchalant, impersonnel et destructeur travail du temps » (ponctuation de l’auteur respectée). Cette phrase qui termine La route des Flandres en donne probablement la clé : la guerre rend absurde tout ordre rationnel des sociétés comme des esprits ; tout roman ne peut donc être que décousu, au fil de la pensée, sautant du coq à l’âne, mêlant les époques et les gens. Le « nouveau roman » se veut ainsi révolutionnaire, écrit compact sans presque de ponctuation, décrivant minutieusement sur une demi-page une chose insignifiante, comme vue au travers d’une loupe, puis évoquant des souvenirs, revenant au présent, ponctuant de dialogues par petits bouts…

Il s’agit d’une littérature « difficile » à lire car il faut en avaler de grosses lampées sous peine de perdre le fil, trois parties sans presque revenir à la ligne. Mais il s’en dégage une sorte d’envoûtement, le rythme du conteur finissant par charmer au bout de quelques pages.

L’histoire se passe en juin 1940, lors de l’invasion allemande du nord de la France. Une troupe de cavaliers menée par un capitaine aristocrate, flanqué de son ordonnance, jockey dans la vie civile, mène le trot dans l’anarchie de la défaite, jusqu’à ce qu’une embuscade le mette bas. D’autres seront tués, il semble qu’il ne reste que trois cavaliers, dont Georges le narrateur, qui se retrouvent en camp de prisonniers.

La guerre n’est qu’en arrière-plan, comme un décor, ou plutôt comme le décor convenu qui fond sous la pluie persistante. Même un cheval mort s’amalgame peu à peu avec la boue, retournant à la « poussière », le chaos originel, comme il est dit dans la Bible. Ce délitement de la matière est celui de la France tout entière, avec son armée effritée sans ordres, mal commandée par des badernes formées sous Pétain. Mais le propos n’est jamais politique, cet état de fait ne se manifeste que par ce cri du cœur d’Iglésia, l’ex-jockey populaire : « S’ils font la guerre sur des banquettes, dit-il des Allemands en engins mécanisés, qu’est-ce qu’on fout là, nous, sur nos cagneux. Mince alors ! On avait bonne mine… » (dernières lignes de la partie II).

La mémoire est fragmentaire, fonctionne par analogies, et l’auteur restitue sa propre expérience dans ce miroir brisé. Il fait des boucles autour du cheval, centre d’attention des cavaliers, comme sur un champ de courses. Le cheval, le capitaine, la femme, tous se chevauchent dans la mémoire comme dans la vie. Le capitaine a été fait cocu par son jockey qui a monté sa femme comme sa pouliche ; la France n’aurait-elle pas aussi faite cocue par les badernes qui la gouvernent, tandis que les Allemands ont su accueillir la modernité technique ? (Rien n’a changé, hélas…)

Le désordre apparent du roman se compose par la chevauchée autour de la route, métaphore du temps qui passe, sa continuité étant marquée par l’absence fréquente des repères de ponctuation. De la mort des repères renaît la vie originelle, comme une force que rien ne peut éradiquer, les fleurs, les désirs, les sensations. Naufrage de la raison, comme ce grand pays effondré en 40 ; énergie vivace des désirs, toujours présente dans la chevauchée, l’ivresse et le coït. Noyade du sens ; enivrement des sens.

« Y’a plus de front, pauvre con ! » est le cri au narrateur sorti des entrailles d’un soldat qui a tout compris de son époque et du monde. De ce traumatisme, l’auteur ne se remettra pas, revenant des décennies plus tard sur cette blessure de la débâcle.

Claude Simon, La route des Flandres, 1960, éditions de Minuit 1982, 315 pages, €8.60
Claude Simon, Œuvres 1, Pléiade Gallimard 2006, 1583 pages, €63.50
Les romans de Claude Simon chroniqués sur ce blog

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Kamarades BD

L’album surfe sur la mode d’une histoire en bande dessiné pour adolescents – et pour adultes ignares en révolution russe. Le trait est caricatural et ne remplace pas un « vrai » livre d’histoire. Il tord quelque peu la réalité pour faire de Staline un agent de la police secrète du tsar passé du côté des rouges par ambition. Mais la grande histoire sert de prétexte au jeu des passions et c’est ce qui compte dans ce premier épisode d’une série qui se passe il y a un siècle.

kamarades BD

1917, le tsar environné de ministres très conservateurs et de nobles imbus de leurs privilèges, est de plus en plus contesté par le peuple. Il a déclaré la guerre aux Allemands et est en train de la perdre avec deux millions et demi de morts, déjà. La Russie connait le déshonneur et la famine, Dieu n’est plus avec le père de toutes les Russies et seuls Lénine, Staline et Trostki (qui s’appellent encore Oulianov, Djougachvili et Bronstein), savent que « l’enfer n’existe que sur terre ». Ils s’emploieront, dans la décennie suivante, à le prouver au petit peuple.

Les révolutionnaires, hier anarchistes amateurs d’attentats spectaculaires, sont fédérés par Lénine, réfugié en Suisse puis en Finlande, qui a organisé un parti discipliné et idéologiquement structuré prêt à prendre le pouvoir. Lénine négocie en sous-main avec les Allemands pour renverser le tsar et faire cesser la guerre avec le Kaiser. Rentré à Petrograd (le nom de Saint-Pétersbourg, répudié en 1914, faisait trop germanique), il harangue la foule en promettant la paix, la terre aux paysans, le pouvoir aux soviets et la fin de la tyrannie. Le social-démocrate Kerenski, velléitaire et hésitant, ne fera pas le poids.

Volodia est cosaque et Ania incognito ; ils se rencontrent, ils s’aiment. Mais chacun est pris dans les rets de son milieu : Volodia, « humaniste petit-bourgeois » selon les révolutionnaires, penche quand même de leur côté, tant la barbarie et l’insensibilité des officiers du tsar qui n’hésitent pas à tirer sur des civils désarmés le révulsent. Ania a pour nom Romanova, elle est la fille du tsar, Anastasia, qui s’est mêlée au peuple pour mieux le connaître mais ne révèle pas son identité à son cosaque. Le destin va les réunir, jusqu’à l’Oural, au moment où l’ordre de fusiller la famille impériale est donnée… à Volodia dans la dernière case de l’album.

Entre l’idéal et le cœur, que va-t-il choisir dans le tome 2 ? Deviendra-t-il insensible comme Staline, qui s’avoue inconsolable de son premier grand amour disparu ? Tournera-t-il casaque – comme Staline toujours – pour vivre ses passions politiques ?

lenine trostki BD kamarade

Le lecteur croise Staline jeune (et déjà bourreau), Lénine calculateur (et déjà implacable), Trotski intellectuel (et déjà suspect). Les couleurs fades et le dessin doux nappent d’une certaine nostalgie cet ancien régime sur le point de mourir. Seul le sang est rouge, bien vif.

Le peuple reste en arrière-plan au profit des combines de ces petits Messieurs et les soviets sont escamotés, ce sont pourtant eux qui vont donner son nom au nouveau pouvoir « soviétique » ! Nous ne sommes pas dans la réalité mais dans la fiction à partir d’une part choisie de la réalité. Non sans rejuger les uns et les autres selon la morale d’aujourd’hui, manie bien contemporaine de croire que le monde commence avec soi.

Cette série a cependant le mérite de rendre l’histoire compréhensible en vingt minutes à quiconque, ce qui fera plaisir à la ministre qui veut adapter les connaissances aux petits pois de la nouvelle population de la diversité collégienne, aux profs qui ont de la peine à conserver l’attention des élèves, comme aux voyageurs du métro qui survolent des BD sur tablette entre leurs stations.

Abtey et Dusséaux scénario, Goust dessin, Kamarades tome 1 – La fin des Romanov, 2015, éditions Rue de Sèvres, 60 pages, €13.50, Format Kindle €5.99

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Pierre Goldman

pierre goldman souvenirs obscurs d un juif polonais ne en france
« Youtre, Polack et Rouge », voilà résumé en termes d’argot le portrait collé à Pierre Goldman, dit Goldi. Le fait même que ces termes argotiques existent montre déjà à quelle marge Goldman a pu appartenir. Pour ajouter à son exclusion, disons encore qu’il se présente comme un intellectuel et comme un violent, oxymore fasciné par la guérilla. Que faudrait-il de plus pour qu’un petit-bourgeois pas doué le haïsse ? Il fut d’ailleurs haï. On l’a même assassiné en pleine rue, à coups de feu. Qui ? Nul ne le saura sans doute jamais. Encore que tout finisse par se savoir…

Pierre Goldman avait écrit un livre, Souvenirs obscurs d’un Juif polonais né en France. Paru en 1975, il tentait l’esquisse d’un portrait. Condamné pour un meurtre qu’il a toujours nié, et pour des hold-up qu’il avait avoués, il a eu le temps d’écrire en prison. Il avait peut-être besoin de savoir et de dire pourquoi il était là, ce qu’il en était de son apparence, de ses actes, ce que la société condamnait en lui. Par-delà son banditisme à main armée, l’intéressant est cette peinture qu’il tente de l’intérieur. Un homme se raconte, et tout le prix est dans ce discours sur soi.

Né en juin 1944 d’une mère polonaise et d’un père juif FTP, il ne vit que deux ans avec sa mère, indésirable en France. Il passe de deux à six ans chez « diverses personnes » puis son père, marié à une autre, le prend avec lui. « Je ne fus, enfant, ni heureux, ni malheureux » p.32. Voire. Des origines obscures, pas de mère présente, une tête d’Afrique du nord – haine et exclusion devaient déjà se manifester. En témoigne la jeunesse, et le sentiment aigu d’être – à jamais – un déraciné : ni famille, ni copain, ni village, ni métier, ni patrie. « A Israël, comme à toute terre, j’étais étranger. J’étais trop Juif pour être ou me sentir Israélien. J’étais trop Juif pour, en un sol, m’enraciner » p.62. D’où son recours au marxisme, par amour pour son père et par désespoir de fraternité. « Dans le communisme, c’est de fraternité internationale qu’ils rêvaient, d’un internationalisme et d’un socialisme où le peuple juif, leur identité juive, ne seraient pas abolis » p.29. Il évoque les amis de son père, résistants communistes apatrides, et de l’Affiche rouge. Mais il plaide aussi pour lui.

Exclu et meurtri, il ne peut accepter les cultures de maître. Ainsi il pratique quelque temps le karaté, à 20 ans, mais « je pratique les mouvements de samouraï et je pense que le Japon traditionnel fut aux côtés des fascistes allemands. Je suis complètement étranger à cet exercice martial, à cette culture, et il faut que je me brise pour m’y plier, pour y entrer » p.43. Fantasme d’inculte : les samouraïs pratiquaient le sabre, pas le combat à mains nues, qui était l’’art des paysans n’ayant pas le droit de porter les armes… Il n’y eut d’autre part aucun « fascisme » en Allemagne, mais bel et bien le nazisme, ce qui est quelque peu différent. Goldman aime à se bâtir des boucs émissaires, ce qui lui évite de réfléchir sur lui-même.

pierre goldman

Son sentiment est très profond contre les Allemands et les Japonais ; il est aussi raciste qu’ils le furent. Son amour déçu pour l’Europe a viré en haine morbide de soi (qui ne peut s’intégrer) et des autres (qui rejettent son refus). Un tel refoulement ne peut que faire surgir des images sadomasochistes. « Un soir, dans un bar antillais, je vis un légionnaire allemand, abondamment décoré, danser avec un travesti noir, sur une musique africaine, amoureusement. Je trouvais une certaine importance à ce spectacle » p.63. Tout y est : homme, allemand, blanc, bourgeois, militaire, décoré – le summum idéal du type européen se commet – avec délices – avec un travesti noir, colonisé, prolétaire, homo. La subversion du renversement de toutes les valeurs est difficilement plus complète.

Goldman aime à fréquenter les Noirs justement, poussant son déracinement jusqu’à l’absurde. « Je ne cherchais pas chez les Guadeloupéens une appartenance, un enracinement qui m’aurait délivré de l’exil, de la séparation. Je ne jouissais précisément que de mon exclusion fondamentale, et qu’en cet espace noir où je me sentais bien, je fusse comme un autre étranger, un être venu de sphères indéfinies, sans nature déterminée » p.68.Cet attraits pour les Noirs a quelque chose d’irrésistible et de morbide. Goldman aime en eux sa propre négation, comme s’il cherchait dans la noirceur de peau, dans la pauvreté et dans l’ascendance esclave fantasmée une autopunition, une humiliation totale. « Le chant des tumbas me transportait dans une violence splendide où mort et plaisir, enfin réunis, m’apaisaient d’être privé d’éternité. Dans cette musique, la mort devenait un désir sensuel et j’en avais un appétit intensifié de combattre » p.64.

Il y a en Goldman un Étranger de Camus. D’où son étonnante « mélancolie de la mort » qui le terrasse à plusieurs reprises. « Je ne sentais qu’à la mort et cela m’était insupportable parce que cela m’abolissait le moindre plaisir, si quotidien et banal fût-il » p.42. Le mal de l’âme agit sur le corps même, en ses réflexes quotidiens.

Le mépris conduit au désespoir et à cette forme de suicide qu’est, pour quelqu’un élevé en Occident, la haine de la culture. La guérilla en Amérique latine, les braquages à main armée, sont des tentatives de révolte contre une société qui le rejette absolument. Ainsi peut-on tenter de comprendre Pierre Goldman. S’est-il compris lui-même ? Il n’a pas assez vécu pour le dire.

Pierre Goldman, Souvenirs obscurs d’un Juif polonais né en France, 1975, Points 2005, 311 pages, €8.10

Mais pourquoi parler sur ce blog de Pierre Goldman, mort en 1977 ? Parce que l’on sait désormais qui l’a tué… Scoop ? Peut-être. Rendez-vous dans deux jours ici même.

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Michel Leiris, Frêle bruit – La règle du jeu 4

michel leiris frele bruit

La vieillesse est un naufrage… Michel Leiris, 75 ans, reprend 10 ans après la suite de sa tentative de se connaître par le langage. Fibrille avait vu l’écroulement de cette utopie, couplée à celle du maoïsme, chacun retombant dans ses ornières humaines, trop humaines. Frêle bruit ne peut s’empêcher de prendre la suite.

Son projet envolé, Leiris ne publie plus que des fragments, expérimentation maniaque et volontiers obsessionnelle de dire et encore dire, de vouloir expliquer et encore expliquer, sans jamais aller au but. 146 séquences a-chronologiques purgent les fiches inutilisées jusqu’ici. Cette forme brève est issue des restes, mais aussi de la peur de ne jamais finir ce work in progress qu’est l’existence quand on veut la raconter. Elle se veut justifiée en même temps par l’exigence de rapidité de la révolution, sur l’exemple qu’offre Cuba, autre « idéal » avant qu’il ne s’aligne sur l’URSS exploiteuse en 1968, lors de l’invasion « populaire » de la Tchécoslovaquie…

Trop tourmenté de désobéir aux Commandements du catéchisme d’enfance, Michel, « à cause de quoi, suivi par l’idée du péché même si je crois m’être délié, je ne suis presque jamais parvenu à ce triomphe sur quelque front que ce soit, amour, action pure, littérature » p.930 Pléiade. Il est perclus d’angoisses, de velléités jamais réalisées faute d’oser sortir de lui-même, de grandes idées généreuses surtout pas mises en œuvres au détriment de son petit confort. Le type même du bourgeois révolutionnaire (cet oxymore !), du parisien né dans le 16ème et habitant depuis la guerre dans le 6ème, suivant la mode intello par facilité – « de gauche » donc puisque ça se fait – mais vivant en VIP, fonctionnaire nanti. « Rien que d’assez banal, malgré la mixture poésie, ethnographie et souci du progrès social », avoue-t-il p.918.

Phrases interminables, confuses, alambiquées, faute de savoir clairement que dire ; attention aux petits détails infimes mais noyés dans les parenthèses, incises, subordonnées, retours en arrière, scrupules ; peur d’avouer, de décrire, de dire le monde tel qu’il est. Suicidaire au fond, depuis sa jeunesse, jamais en accord avec lui-même, regrettant d’être né, d’être de son milieu, d’avoir eu un père vulgaire, de s’être branlé à deux entre garçons, d’avoir fantasmé sur les cocottes durant la Grande guerre, de… « Une bonne action en tout cas pouvait s’inscrire sur son bilan : la non action qui consiste à ne pas avoir d’enfants. Abstention dont à ces moments-là il osait être fier (…) de se flatter de n’avoir pas collaboré » p.972. C’est assez minable comme justification, assez triste aussi, comme si donner la vie était péché, « participer » au monde une erreur.

Le grand naufrage de notre civilisation se voit ici dans l’âme d’un être trop sensible à la culpabilité d’avoir rendu esclave, colonisé, exploité, appauvri le grand nombre, suscité deux guerres mondiales – comme si l’avers de la médaille n’était pas digne aussi d’être cité : libération des Lumières, exploration des mondes et des planètes, progrès de la médecine, de la santé et de l’agriculture, confort industriel, élévation globale du niveau de vie et de l’espérance de vie depuis deux siècles… Le monde ici-bas n’est pas le monde platonicien de l’Idéal (cette conviction chrétienne et marxiste inculquée à la génération Leiris), mais le monde en demi-teinte où bien et mal sont mêlés (après Nietzsche, Marx et Freud). « Autre tache possible : souhaiter que la Révolution progresse et s’étende, alors que pratiquement on ne fait rien ou à peu près rien pour hâter, chez soi, son déclenchement. (…) Inutile d’argumenter, je suis marqué par cette tache, signe entre autres du grave hiatus ouvert en moi entre façon de se représenter le monde et façon de s’y comporter » p.892. Péché toujours, contre l’Utopie, l’Idéal, les Idées pures. Péché imaginaire de ne pas être parfait alors que l’on n’est pas dieu ; péché de la conscience coupable, ce poison chrétien repris par le communisme pour déstabiliser les puissants, les dominants – et prendre leur place. Péché que Nietzsche a dénoncé et décortiqué, libérant enfin la philosophie pour penser autrement – mais que Leiris n’a jamais compris (voir ce qu’il en dit maladroitement p.829, partant de biais vers le sexe et « la Nietzschéenne », roman vulgaire dont la couverture pute l’avait fait fantasmer).

michel leiris photo nb

Nous avons droits aux rêves, à des listes, des poèmes, aux segments de voyages, aux comptes-rendus d’opéras, aux évocations de sexe, aux problèmes de chiens, à la description de l’hôtel Idéal, de son appartement croulant sous les livres pas lus ou de son bureau au sous-sol du musée de l’Homme. Michel Leiris parle de lui en disant « je » puis « il », sans raison. Cela pourrait être ciselé, intéressant, mais se trouve englué dans la glose, le remord, les repentirs de vocabulaire. Quelques perles surnagent, comme ces Allemands brûlés vifs quai des Grands Augustins en 1945, sous ses fenêtres, ou la description de sa journée à la campagne avec le chien, le jour de la mort de Picasso p.929. J’avoue avoir pris le mode lecture rapide sur nombre de morceaux tant m’ennuie ce genre de diarrhée verbale à prétention littéraire. Certes, Leiris n’est pas un poseur, mais il réussit à « faire chiant », comme le préconisait Édouard Balladur à ses hauts-fonctionnaires, lorsqu’il voulait faire passer un texte sans que personne ne le lise jusqu’au bout.

Leiris en est conscient, il l’avoue, et faute avouée est à moitié pardonnée. Il étale son être coincé, malheureux, déprimé : il est lui et cela le rachète. Il a au moins un riche vocabulaire français, ce qui devient rare de nos jours. « … Mais – coquetterie, pharisaïsme ? – j’étale une rigueur sourcilleuse quant à un juste emploi des temps du verbe, j’érige en cas de conscience d’infimes problèmes d’expression, jouant au pur qui ne veut se souiller d’aucune inexactitude je passe des heures à les résoudre et je m’abstiens d’aborder la vraie question. Comme s’il était une fin en soi, dont je ne pourrais me déprendre, je dépense jour sur jour à étoffer et fignoler ce récit déjà trop ornementé, le fourbissant, le redressant, le truffant de considérations qui souvent brouillent l’horizon plus qu’elles ne l’élargissent ! » p.919.

Bien content d’en avoir fini avec cette personnalité qui me déplaît, et avec ce pavé qui s’enfonce dans le sirupeux ennui des phrases sans cause ni verbe.

Michel Leiris, Frêle bruit – La règle du jeu 4, 1976, Gallimard l’Imaginaire 1992, 406 pages, €10.50
Michel Leiris, La règle du jeu, 1948-1976, Gallimard Pléiade, édition Denis Hollier 2003, 1755 pages, €80.50

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Ella, pont aux 9 arches et mini Adam’s Peak

Nous irons déjeuner au Ella Hotel Maideya’s Club. La station d’Ella, à 1200 m d’altitude, est prisée des Allemands parce qu’il n’y fait pas trop chaud et pour ses soins ayurvédiques ; il y a des voyages entiers composés en Allemagne sur ce thème. Il est indéniable qu’en traversant le village, le tourisme l’a bien contaminé.

cuisine internationale elle sri lanka

L’hôtel n’a ouvert que depuis quelques mois seulement et le service est tout d’amateurisme. La cuisine ouverte sur la salle est tendance, mais le cuisinier ignore qu’il faut brancher la hotte aspirante quand il fait des frites et autres graillons : l’air saturé d’huile envahit la salle de restaurant ! Les serveurs sont malhabiles mais servent du pain aux herbes de style provençal fort goûteux. Les assiettes montrent un effort de décoration louable. Nous déjeunons d’une tranche d’espadon grillée avec un beurre à l’ail, entourée de petits légumes « anglais », carotte, haricots verts, épis de maïs nain, de frites et de riz blanc. Il fait grand soleil dehors, et le litre d’eau minérale achetée au déjeuner 140 roupies ne dure que l’après-midi.

ella chemin de fer sri lanka

La suite prévue est une randonnée sur les rails du chemin de fer des montagnes à voie unique, dont le dernier train vient de passer à la gare. Pas d’autre train avant 16 h. Malgré le plat, il n’est pas facile de marcher sur les traverses ; elles ne sont pas à notre pas, et d’ailleurs inégales. Il faut soit en sauter deux, soit piétiner à petits pas, soit marcher à demi sur le ballast en pas intermédiaire, ce qui convient uniquement lorsque les intervalles entre les traverses sont comblés de gravier ou de terre. Tout cet effort d’une heure de marche sous le cagnard du début d’après-midi pour aller voir le pont aux neufs arches, construit par les Anglais au siècle XIX ! Certes, il y a bien neuf arches au-dessus de la rivière, les rails passent confortablement dessus, et je confirme que le pont tient toujours après 150 ans – mais notre vie même n’aurait pas été changée si nous ne l’avions pas vu. Le Sri Lanka considère comme « historique » ce monument, puisque la civilisation moderne n’a débuté ici qu’avec l’arrivée des Anglais.

ella pont aux 9 arches chemin de fer sri lanka

Nous revenons à Ella-gare par le même chemin de traverses pour aller faire une autre promenade touristique, pompeusement baptisée « randonnée », au mini Adam’s Peak. En d’autres saisons, le circuit propose l’ascension du vrai Adam’s Peak, l’un des points les plus hauts de Ceylan à 2243 m (pas le plus haut, qui est le Pidurutalagala à 2524 m). On dit que le pic Adam serait le berceau de l’humanité, on cite même une empreinte de pied humain sur le sommet de ce bout du monde, vénérée dans un « petit temple bouddhiste qui y a été construit pour abriter l’empreinte du pied d’Adam, laquelle n’est autre qu’une excavation de quelques centimètres de profondeur, oblongue, d’une longueur de 3 mètres et ne ressemblant nullement à un pied », comme le précise en 1898 Ed. Cotteau lors de sa Promenade dans l’Inde et à Ceylan. Francis de Croisset renchérit, dans La féérie cinghalaise, récit de 1935 : « A la vérité, cette légende n’est point sans rencontrer de contradicteurs. Les bouddhistes, si nombreux à Ceylan, affirment que la montagne ne devrait pas s’appeler pic d’Adam, mais bien le Scri-Pada, ce qui signifie le Pied divin. L’on voit, en effet, à la pointe extrême du pic, une empreinte géante qui n’est autre que celle du pied de Bouddha. A quoi les Hindous de l’île apportent un démenti gênant, car ils savent que l’empreinte est due, non au pied dérisoire de Bouddha, mais à celui infiniment plus vénérable de Vichnou. »

mini adam s peak ella sri lanka

Mais, en période de mousson, il n’y a rien à voir, tout est couvert de nuages bas. Le sentier du mini Peak est balisé et un escalier est prévu pour redescendre, pas de quoi se perdre ni exiger de grosses chaussures. Le soleil est derrière les nuages et il est déjà 17 h.

pere et fils adam s peak sri lanka

En haut, nous rencontrons des familles en promenade du dimanche, les papas particulièrement fiers de leur bébé un peu grandi. Je prends en photo, un peu en contrebas du col, une « famille idéale » de Ceylan : un couple avec trois beaux enfants de 12, 10 et 7 ans environ, une fille aînée et deux garçons. Ils sont maigres mais vifs, le petit porte une médaille de cuivre au cou qui ravive son teint sombre. Il me prend la main de joie en criant « thank you, oh, thank you ! » quand je leur montre la photo d’eux que je viens de prendre. Son frère le mignote, peau à peau, se tortillant de pudeur. La fille aînée porte une ravissante robe turquoise à volants, brodée de rose et de blanc au col, et un foulard de soie blanche au cou. Famille optimiste dans un pays en pleine émergence, enfin en paix et dans un monde qui bouge, dans l’explosion asiatique. Il y a de quoi être fier de ses trois beaux enfants.

enfants sri lanka

Coucher de soleil sur la colline, à demi masqué par les nuages. Il donne de jolies couleurs.

coucher de soleil adam s peak sri lanka

Nous retournons au même hôtel qu’hier pour une douche bienfaisante, une bière rafraîchissante et des pages d’écriture réjouissantes.

appel de la biere ella sri lanka

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