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Du Palais jusqu’à Sauzon

Les bruits de la nuit ou du matin sont ceux de la mer, du premier bateau qui lance un coup de sirène, d’un couple qui s’engueule, des scooters des jeunes le soir ou très tôt le matin, et de l’arroseuse municipale. Le petit-déjeuner est au premier étage de l’hôtel en face de notre bâtiment, avec masque jusqu’à la place et pince pour saisir tout ce que l’on prend. Le verre de jus de fruits est tellement riquiqui, autour de 5 cl, que je prends une seconde tasse à café pour la remplir de jus. Il y a du fromage blanc mais pas de yaourt. On sent l’économie dès que c’est en libre-service.

Notre rendez-vous n’est qu’à neuf heures et nous avons tout le temps. Pour ce premier jour, nous effectuons une étape d’environ 13 km qui monte et qui descend beaucoup, depuis Le Palais jusqu’à Sauzon. Nous partons donc de l’hôtel à pied.

Nous longeons la citadelle dite « de Vauban », construite en 1549 sous Henri II et agrandie par le surintendant Fouquet puis par Vauban à la fin du 17ème siècle. Nous passons au bord du marché quotidien où l’étal de poissons est très appétissant avec ses bars et ses dorades énormes tout frais, ses araignées de mer et ses langoustes robustes.

Nous allons rejoindre le sémaphore de la pointe de Taillefer, Port-Fouquet, la pointe de Kerzo, et enfin la crique de Sauzon qui s’enfonce assez largement dans les terres. Nous allons la suivre pour gagner la ville, de l’autre côté de l’aber, jusqu’à la pointe du Cardinal. Un minibus des Cars bleus viendra nous chercher au parking à l’extrémité de Sauzon pour nous ramener à notre hôtel par la D30 en quelques minutes, puisque Le Palais n’est qu’à 5 km de Sauzon par la route de l’intérieur.

Le temps est variable, le soleil le plus souvent voilé avec quelques grains de cinq minutes. Ce n’est pas de la grande pluie mais plutôt du crachin breton, de quoi passer les capes pour les enlever juste après. Elles seront sèches à la fin de la journée.

Notre itinéraire est en haut et bas le long du sentier côtier, le GR 340, une variante îlienne du GR34. Nous sommes aujourd’hui au nord-est de l’île, le plus protégé des vents dominants. Les moutons au large nous indiquent un vent de force quatre ou cinq, parfait pour les voiliers qui sont nombreux sur l’eau ce matin. Le bateau de croisière de la compagnie du Ponant reste ancré face au palais depuis le confinement Covid.

Je retrouve dans mes narines le parfum des sentiers de Bretagne. C’est une odeur de terre humide et de plantes, bruyère, fenouil. Les mûres des ronciers, rosacées à confiture, sont tentantes aux rapineuses sur les buissons. Les aubépines sont en fruits, prêts pour compotes et confitures ; les fleurs de l’aubépine régulent le rythme cardiaque. Les pruneliers donnent leurs sphères rondes dont on fait un vin pétillant appelé troussepinette en Vendée, peut-être parce qu’il est raide ? La recette est simple : laver, sécher et hacher finement 200 g. de pousses de prunelliers ; verser 1 litre de vin rouge et 20 cl d’eau de vie dessus avec 200 g. de sucre ; faire chauffer le tout à 70° maximum et laisser infuser jusqu’au jour suivant ; filtrer la préparation et votre apéritif est prêt pour la nuit qui suivra. Nous sommes dans le domaine du pin maritime, du cyprès desséché côté au vent, et des ajoncs. Sandrine nous apprend que tous les noms qui se terminent en -ic en Bretagne sont des diminutifs : Pierrick veut dire petit Pierre Pierrot.

Les autres randonneurs que nous croisons sont en général des couples jeunes ou des individuels ; nous ne voyons pas vraiment de familles avec enfants, plutôt scotchées sur les plages des criques où l’eau paraît transparente, d’un turquoise qui se fonce dans la profondeur vu du sommet de la falaise. La petitesse des lieux et leurs abords abrupts, font qu’il s’agit presque de plages privatives, connues des initiés. On y est tranquille pour se tremper, jouer et pique ou niquer sur le sable.

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Brest musée de la Marine

Le Musée national de la Marine est réparti en cinq sites dans l’Hexagone, dont celui de Brest, sis dans le château, érigé sur un castellum romain du 4ème siècle pour mille hommes, aux murs épais de 4 m, qui domine l’embouchure de la Penfeld. Occupé par les Anglais durant la guerre de Cent-ans, il est fortifié par Vauban sur ordre de Louis XIV. Occupé par les Allemands en 1940, il est creusé de souterrains pour échapper aux bombardements. Il est désormais le siège de la préfecture maritime.

brest chateau musee de la marine

Tout commence par l’histoire, dans le donjon, exposée sur grands panneaux et illustrée d’objets et maquettes. Celle du fort en premier, avec ses murs en triangle chers à Vauban.

porte torpille marder brest musee de la marine

Un véhicule porte-torpilles Kriegsmarine de type Marder offre aux enfants sa gueule de manga pleine de dents. Une torpille classique est transformée en poste de pilotage, tandis qu’une seconde torpille est fixée sous elle. L’ensemble plonge à 40 mètres !

jean quemeneur brest musee de la marine

La figurine de Jean Quéméneur, personnage de la complainte début XXe du compositeur Henri Asquer, est dessinée par Pierre Péron. Ne pas confondre avec Pierre Quéméneur, de l’affaire Seznec.

seehund sous marin de poche brest musee de la marine

Dès la sortie à l’air libre, au-dessus du port, surgit un sous-marin de poche Seehund allemand de 1944, le S622, qui sera intégré aux armées françaises pour un temps en 1952. Les ingénieurs allemands étaient (et demeurent) très ingénieux ; on se demande si deux ans de plus auraient permis à Herr Hitler, sinon de « gagner » la guerre, d’au moins stabiliser le front ! Mais c’est se perdre en conjectures… Hitler aurait-il été Hitler s’il n’avait pas précipité l’invasion de l’URSS – pourtant son « alliée » ? Aurait-il envoûté le peuple s’il n’avait pas vociféré sur la race et la conquête, faisant de la guerre la forge du futur ?

jonque boat people brest musee de la marine

Une jonque de boat-people vietnamiens gît derrière le rempart, tandis que nous nous dirigeons vers la tour de Brest pour examiner la suite.

attributs president du carre brest musee de la marine

Diverses salles obscures présentent la marine de guerre et les bateaux, donnant quelques détails de vie quotidienne. Tel ce coffret d’attributs réservé au président du carré. Ces objets symboliques sont destinés à avertir les officiers d’un comportement inadéquat, alors que la promiscuité exige l’attention aux autres. Le président du carré les distribue aux fautifs, telle la gaffe (pour un gaffeur), le puits (pour le je-sais-tout puits de science), le marteau (pour la tête de bois têtu), le mur (pour l’indiscret), le brancard (pour l’absentéiste), la pelle (pour qui devrait balayer devant sa porte avant de médire)…

entree du port 1861 brest musee de la marine

L’entrée du port de Brest en 1861 montre la vaste rade, le goulet facile à défendre, l’abri dans les terres de la Penfeld. « De gauche à droite se trouvent les magasins des subsistances, la tour Tanguy, le bagne, le pont tournant, la machine à mâter flottante, le château et le sémaphore », indique la notice.

croiseur la perouse 1877 brest musee de la marine

Le croiseur mixte Lapérouse, construit à Brest, est mis en service en 1877. Si sa coque reste en bois, ses canons sont protégés par des tourelles pivotantes et il marche à voiles et à vapeur.

mousse 1890 brest musee de la marine

Comme ses mousses, fort sollicités sur un navire qui ne comprend que des hommes. Le Lapérouse fait partie de l’escadre d’orient sous l’amiral Courbet en 1885, puis remplit diverses missions à Terre-Neuve et en Méditerranée, avant de faire naufrage à Madagascar en 1898.

dugay trouin 1900 brest musee de la marine

Le Dugay-Trouin, 1900.

porte helico jeanne d arc brest musee de la marine

Le porte-hélicoptères La Résolue, lancé à l’arsenal de Brest en 1961, succède au croiseur-école de 1931 Jeanne d’Arc en 1964 et il en reprend le nom. Il embarque jusqu’à 200 officiers-élèves mais effectue aussi jusqu’en 2010 des missions humanitaires en mer de Chine, Indonésie ou Caraïbes. Je l’ai visitée au Pirée, invité par les officiers en 1980.

mousse 2015

Un mousse plus récent.

poste de commande porte helico jeanne d arc brest musee de la marine

Le poste de commande avec porte-voix du porte-hélicoptère Jeanne d’Arc, en usage entre 1961 et 2010.

passerelle de commandement vauquelin brest musee de la marine

La passerelle de commandement du Vauquelin est plus complexe.

croiseur colbert brest musee de la marine

Le croiseur Colbert.

sous marin nucleaire le redoutable brest musee de la marine

Brest est célèbre pour ses sous-marins, dont la base stratégique se trouve à l’île Longue, dans la rade, aménagée dès 1967. En 1963 est constituée la force nucléaire océanique stratégique dont le premier SNLE (sous-marin nucléaire lanceur d’engins) Le Redoutable sort en 1971 des ateliers de Cherbourg. Long de 138.7 m et haut de 10.6 m, il porte 16 missiles à ogives nucléaires. Six sous-marins du même type sortiront, dont le dernier a été retiré du service actif en 2008. D’autres sont désormais à la mer.

vetement sauvetage sous marin brest musee de la marine

Le vêtement de sauvetage en usage dans les sous-marins de la Marine nationale est de type mark 8. Il permet l’évacuation en sas de sauvetage et son gilet a une réserve de 10 litres d’air respirable et une combinaison gonflable pour remonter des profondeurs. Une nouvelle version mark 10 est désormais utilisée.

fregate multi missions aquitaine 2012 brest musee de la marine

Les frégates franco-italiennes sont célèbres, puisque la Russie en voudrait. Multi-missions, elles existent en version anti-sous-marine ou anti-aérienne. L’Aquitaine, construite à Lorient et basée à Brest avec 108 hommes, protège les SNLE.

Renseignements et programme 2015 du Musée national de la Marine à Brest

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Château du Taureau aménagé par Vauban

Morlaix a été pillé par les Anglais, ce pourquoi les habitants ont décidé en 1522 de faire bâtir un fort sur l’îlot rocheux commandant la baie. Dès 1689, en raison des menaces de la ligue d’Augsbourg contre la France, Louis XIV commande à Vauban, commissaire général des fortifications, la mise en état défensif de la Bretagne.

chateau du taureau 0 carantec ile louet et chateau du taureau

Outre l’arsenal de Brest, Vauban reconnaît l’importance du commerce et s’intéresse tant à Saint-Malo qu’à Morlaix. Il restaure et surélève le fort du Taureau en granit gris et rose et en schiste qui protège la baie des navires ennemis, surtout anglais et hollandais.

chateau du taureau 1 entree

Les travaux vont durer 56 ans, aménageant 11 casemates dans la batterie basse pour tirs rasants visant à briser les coques des navires, et une batterie haute pour tirs à longue distance visant à démâter.

chateau du taureau 2 casemate

Les canons de 24 livres étaient peu efficaces au travers des meurtrières, les casemates peu ventilées et l’humidité saline rouillaient tout, mais la massivité du fort, sa position idéale au centre de la baie, ont eu un rôle dissuasif : Morlaix n’a plus jamais été attaquée.

chateau du taureau 3 cour interieure

Dans les temps de paix, une compagnie de soldats invalides occupe le fort, gardant les quelques prisonniers sous lettre de cachet, enfermés sans jugement par bon vouloir du roi. Mais les familles devaient payer la pension du prisonnier sous peine de les voir libérer. Même après la chute de l’Ancien régime, le fort resta prison : Auguste Blanqui, révolutionnaire socialiste et insurgé permanent non marxiste, y fut écroué en 1871.

chateau du taureau 4 remparts

Le ravitaillement du fort était assuré par 5 matelots sur deux chaloupes, apportant vivres, bois et chandelles depuis Morlaix pour des semaines. L’eau était recueillie en citernes de pluie.

chateau du taureau 6 escalier

Désarmé en 1889, le château du Taureau est devenu Monument historique en 1914. Il fut loué en 1930 par la grainetière Mélanie de Vilmorin qui en fit sa résidence d’été, invitant quelques amis parisiens du monde des arts. Mais le gite était peu confortable bien que chaque cellule fut repeinte en rose ou jaune…

chateau du taureau 7 chambre du gouverneur

Récemment affecté au local d’une école de voile, le lieu est ouvert au public durant la saison d’été. On le visite en une heure sous plusieurs formes : historique, à thème, en pique-nique, pour la découverte des oiseaux de mer, animation théâtrale, conte nocturne. On embarque à Carantec ou à Plougasnou selon les horaires de marée.

chateau du taureau 5 vue sur l ile noire

Les enfants adorent, ils peuvent courir partout et on ne risque pas de les perdre une fois passée la poterne massive. Les plus grands reconnaîtront depuis la terrasse l’île Noire de Tintin, à quelques encablures du fort, dans la baie. Hergé s’est visiblement inspiré de cette véritable Île Noire bretonne pour dessiner la sienne, qu’il situe en Écosse. Une boutique est ouverte, proposant documentation, vêtements et jouets. Je connais un petit garçon qui s’est enthousiasmé pour un tricorne de corsaire, dont il avait déjà le pistolet à pierre.

chateau du taureau 8 gamin inquiet sur le bateau

A cause des films sur le Titanic et autres catastrophes complaisamment diffusées par la télé, certains très jeunes ont cependant une peur bleue de couler lors du transport sur la grosse vedette (50 passagers) ; ils s’accrochent à la bouée de sauvetage ! Les parents avisés sauront expliquer la stupidité du « vu à la télé » et apaiser les craintes irrationnelles. Mais il semble que de trop nombreux parents laissent aller…

Site officiel Château du Taureau

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Meneham

Article repris par Medium4You.

Au nord de Lesneven, droit sur la côte, le village de Meneham servait aux goémoniers. La route qui y mène en cahotant prend sur la D10 entre Kerlouan connu pour ses endives et Brignogan, connu pour sa plage dunaire où fut découverte en 1986 une étrange auge de pierre. Meneham, lui, est resté en l’état depuis le 19ème siècle, c’est dire si ses masures avaient besoin de restauration…

Pêcheurs et ramasseurs de goémon ont été actifs jusqu’en 1978 ! C’est alors que, dans la France socialisante qui convertissait le gauchisme en régionalisme puis en écologisme (la grande époque de Montaillou et du Cheval d’Orgueil chez Pivot), le village fut déserté pour la ville. Il est restauré depuis quelques années seulement, le tourisme étant une activité économique non délocalisable et pourvoyeuse d’espèces là où nulle industrie ne peut plus guère s’installer.

Le site naturel est grandiose. La pointe rocheuse s’avance dans les dunes comme si nous étions sur quelque Sahara. De gros rochers de granit poli par l’eau et le vent forment comme autant de monstres antédiluviens assoupis. Les maisons au toit bas sont serrées contre eux tels des chatons entre les pattes d’un gros chien. Le chaos granitique protège de la mer et des vents d’ouest.

Sur sa côte hostile, jadis, venaient s’écraser des vaisseaux trompés par des fanaux allumés sur les dunes par des pilleurs d’épaves. Est-ce pour cela que Vauban a fait installer un poste de guet au 17ème siècle ? La contrée était pauvre et les pagans du lieu, faute de naufrages, se vengèrent sur le toit de l’État en volant sa charpente. Est-ce pour cela que le toit est désormais de pierres ?

Cette ligne de défense littorale a été active de 1756 à 1792. L’armée prit la suite au siècle suivant, en subsiste un édifice longiligne appelé « la caserne » pouvant loger six hommes. Les douaniers l’ont occupé de 1817 à 1835, comme quoi le coin était friand de contrebande.

Ce sont les touristes, aujourd’hui, qui sont à prélever. Très gentiment et avec des manières. Vous avez tout d’abord « l’auberge » de Meneham et ses 80 couverts dont une vingtaine en terrasse, si vous supportez le soleil écrasant et le vent sans frein. L’on y mange fort bien et simplement, les étudiants d’été s’activant avec agilité et sourires. On sent qu’ils aiment voir du monde. La patronne a l’œil à tout et chaque commande a son double affiché au su de tous, sur un panneau entre la caisse et la cuisine. Les prix sont raisonnables et les tablées avec enfants bienvenues. En face de nous, trois petites filles ont englouti avec appétit une gigantesque assiette de salade, de melon et de fruits de mer mélangés, tandis que les parents prenaient le poisson du jour.

Vous avez ensuite les maisons reconstituées du village et sa visite guidée si vous voulez. Vous pouvez aussi errer à votre guise entre les bâtiments et les rochers, des panneaux vous donnant en français, anglais et breton l’essentiel. La Maison Salou est flanquée d’un abri en forme de coque de bateau renversé dont la charpente aux grosses chevilles de bois est ajustée comme un mécanisme d’horlogerie. On l’appelle ici un lochenn.

Plus loin, sur la mer, une masure se dresse entre deux masses de rochers ronds, protégée, soutenue, avec vue imprenable sur la plage rocheuse et le large devant elle.

Vous pouvez vous baigner, allant chercher l’eau loin si la marée n’est pas propice. Les différents niveaux de roc et d’algues sont un terrain d’aventure pour les gamins. Ils ne vous laisseront pas repartir sans avoir exploré, glissé, coulé, s’être couverts de sable fin comme la vase et de débris végétaux iodés. Prévoyez de grandes serviettes pour les fourrer tels quels à l’arrière de la voiture s’ils ne peuvent se baigner pleinement. Des panneaux de ciment émaillé vous expliqueront, pendant ce temps-là, la pratique goémonière et les activités de pêche du lieu.

Puis allez à Brignogan où l’eau plus proche dessablera et désalguera la peau tannée des petits.

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Carantec

Article repris sur Ideoz-Voyages

Vers le bout de la Bretagne, droit vers l’Angleterre, coulent la rivière de Morlaix et la Penzé. La mer les a aidé à creuser chacune un aber que les géologues appellent ria. Il s’agit de la même chose, d’une vallée envahie par la mer, mais ‘aber’ est un mot celtique tandis que ‘ria’ vient de l’espagnol. Au milieu de ces deux avancées d’eau salée dans les terres est une pointe, prolongée d’une île basse. La pointe renferme Carantec, l’île s’appelle Callot. Il est nécessaire de prononcer Karanteg et Callote, selon le parler breton.

On dit que le site est « la plage » de Morlaix, à une quinzaine de kilomètres, où la jeunesse dorée vient justifier l’éclat de son épiderme dès les premiers beaux jours. On dit que c’est un hôtelier, Edmond Pouthier, qui a lancé la station auprès de la bourgeoisie fortunée dans les premières années du 20ème siècle. On dit, alors que la République Troisième venait à peine de naître, qu’on ne voyait paraît-il que panamas et ombrelles, vestes d’alpaga et robes à volants dans les hôtels chics de l’endroit. On dit que venaient là des peintres de l’école de Pont-Aven, des écrivains à la mode, des généraux célèbres, des théâtreux œuvrant à la Comédie Française. On dit aussi qu’on ne se refusait rien durant la « saison » à l’anglaise. Mais de toutes les constructions d’époque, il ne reste que vestiges. La mode passe, comme la saison, et les grands palaces comme les vastes demeures ne sont plus adaptées à notre temps.

Même l’église a été reconstruite en 1869 car elle menaçait ruine. L’abside a voulu reproduire les fenêtres de la Sainte Chapelle, en réduction bien sûr, avec la modestie qui sied aux Carantécois. Certaines des pierres sont venues de l’île Callot, menées chaque dimanche par les paysans. L’église occupe le sommet de la cité, comme il se doit dans un pays croyant. Il n’y a pas d’autre monument dans la ville sauf un petit musée Maritime et de la Résistance fort bien fait, non loin de l’église.

Autour d’elle virevoltent en S des rues et des ruelles qui descendent vers les grèves et le port. On ne compte pas moins de neuf plages autour de Carantec, orientées de l’ouest à l’est. Vous pouvez choisir chaque jour selon le vent. La Grande Grève est en face du camping et plutôt populaire, d’ailleurs excentrée dans la « banlieue » de la Penzé. La Grève du Port est plein ouest, très envasée, et n’intéresse guère que les gamins du cru. Grève Blanche, à l’extrémité nord, est « la » plage des Carantécois, face à l’île Callot dont la chaussée d’accès prend à une dizaine de mètres. C’était la plage en vogue au début du siècle, à la pointe extrême de la ville, sous les grands hôtels et face au large. La Grève de Pors-Pol la prolonge vers l’est, un peu plus rocheuse, trop près des bouées amarrant les esquifs. Une pointe rocheuse qui s’élève droit sur la mer sépare ces plages intimes des plages publiques. La Chaise du Curé, un gros rocher en forme de fauteuil entouré d’hortensias, permet une vue élevée de l’île Callot et de l’entrée en rade de Morlaix.

Les autres plages, où viennent mourir les maisons de vacances et où s’installent les cafés-restaurants de rigueur (avec parking), s’étalent vers l’est. Respectivement la plage du Kelenn avec ses marchands de glaces et sa base nautique, la plage du Penker près des bateaux privés mouillés, la plage du Cosmeur en bas des pins de la pointe, puis Tahiti. Peut-être l’a-t-on appelé ainsi parce que c’était aux antipodes – ou presque – du centre-ville ? Ou pour sa grève blonde surmontée des pins maritimes sur la falaise ? En tout cas les baigneurs ont du sable et une vue imprenable sur la forteresse Vauban locale, destinée à impressionner les corsaires anglais tentés par les richesses de Morlaix : le château du Taureau, ancré sur l’îlot rocheux juste en face. Des navettes partent du Kelenn à heures marée pour le visiter.

En redescendant vers le sud, passé la pointe de Pen al Lann, il suffit de traverser le jardin exotique Claude-Goude et quelques établissements d’huîtres pour accéder à la longue plage plein est dite du Clouët. A marée basse, il faut aller chercher l’eau loin et un bassin de ciment a été construit pour que s’y ébattent les enfants du centre aéré quelles que soient les marées, juste avant le golf privé, et sous l’œil attentif des moniteurs. Les petits ont leur bac à sable délimité de clôture et même une salle fermée pour les jours de pluie.

C’est qu’on ne bronze pas tous les jours en été, à Carantec ; il peut même y faire froid lorsque le noroît souffle sa bruine sous un ciel bas. Mais lorsque le soleil donne, les torse nus fleurissent, parfois même au cœur de la ville, surtout quand on n’a pas douze ans. Sandales, bob et short composent l’habillement de base des campings et des colos, sur lequel on brode en fonction de la météo : un simple coupe-vent à même la peau quand on ne sait pas trop ; une fourrure polaire quand on devine sans peine ; un tee-shirt pour aller aux boutiques ; une serviette de bain pour aller à la plage. Mais pas trop d’habits, on s’en encombre, on les perd, on se les fait chiper exprès ou par inadvertance, tel ce gamin qui m’a demandé sur une plage quasi déserte où était passé son tee-shirt qu’il avait laissé là bien avant que j’arrive…

Carantec, c’est une lumière : vive avec le vent, éclatante sous le soleil, fluorescente sous la bruine qui allume les hortensias bleu électrique ou rose tutu. C’est le soleil qui se couche sur les clochers de Saint-Pol, sur l’autre rive de la Penzé. C’est le crépuscule qui fait fondre les contours de l’île Callot, comme si elle larguait les amarres dans la nuit, s’effaçant dans l’obscurité avec la marée qui monte…

Carantec, l’été, ce sont les estivants : ils emplissent le marché du jeudi et emplettent poisson, homards, artichauts du pays, fraises parfumées et oignons roses tressés de Roscoff. Les parents expliquent aux enfants la différence entre langouste et homard, crabe et tourteau, coquille Saint-Jacques et pétoncles. Juliettes ou augustes (selon qu’ils viennent en juillet ou en août), ils emplissent les plages en groupes familiaux, se raidissant dans l’eau à 17° ou s’amusent à marée haute sur le plongeoir.

Carantec, c’est aussi, et toute l’année, les habitants : placides quel que soit le temps, heureux de voir du monde, occupés à pêcher, à commercer, à exercer. Ils ont leur quant à soi, leur façon de penser ; ils sont discrets, sauf lorsqu’on vient les régenter. Sous la Révolution, sous l’Occupation, alors ils résistent. Ils ont bien rénové le centre-ville, remplaçant le parking près de l’église par une placette pavée où s’ouvrent deux restaurants.

Je vous conseille l’un d’eux, ‘La Chaise du Curé’, malgré son décor un peu chargé et plutôt « souvenirs ». On y mange bien, avec des inventions coquettes et une addition de raison. Le croustillant de bar à la sauce crémeuse est goûteux à souhait. Le pressé de pomme et andouille, sous le craquant de brick, est fort inventif.

Carantec est un lieu où l’on aime à revenir.

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