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Matisse

Un vieil ami aujourd’hui décédé, une exposition, des livres m’ont fait redécouvrir l’œuvre peinte. Matisse est un peintre que j’aime parce qu’il peint le bonheur. Bonheur de vivre : luxe, musique, danse, harmonie – tous ces titres d’œuvres qui font état du bouillonnement vital et de la joie de peindre. Bonheur de créer, de remuer le fond sensuel des hommes, de réconcilier l’humain avec la nature dont il est issu, par le biais du regard. La couleur n’est qu’une sensation et c’est dans la lumière que la sensation est la plus forte. D’où l’attirance de Matisse pour le sud : la Corse, le Maroc, Tahiti, Nice. Le sud où l’on sait vivre, nu ou presque sans contraintes et baigné de lumière.

Bonheur de l’urgence, comme un élan vital qui court dans sa peinture. Le « dépêche-toi » d’un tard-venu à l’art de peindre, la puissance virile d’un vieux sensuel qui aime les femmes et les couleurs. Urgence qui se ressent par le regard qui glisse et papillonne d’un coin à l’autre de ses toiles colorées au relief écrasé comme sur les tapisseries. Urgence des couleurs vives qui se choquent et se changent sans cesse. « On n’a jamais fini » : ni d’aimer, ni de créer, ni de survivre. La vie, comme la lumière du jour, éternellement se recommence. C’est ce que doit traduire la peinture.

Matisse a eu une très vive perception du Maroc, de cette lumière bleue du ciel qui envahit tout. Tanger : Paysage vu d’une fenêtre. Ce qui est vivant est jaune et rouge : le vase, les fleurs, les gens sur la place où se réverbère le soleil. Le vivant baigne dans la lumière qui est bleue ou verte selon qu’elle est du ciel ou du végétal. Zohra, le Rifain, présentent le même contraste. Les poissons qui sont vivants sont rouges et roses, de même que les parures humaines : les broderies, les babouches. Les vêtements prennent la couleur du bain lumineux par osmose. Les êtres sont intégrés dans leur environnement, ils font corps avec lui, ils y sont heureux comme des poissons dans l’eau.

Une atmosphère déjà ressentie en Europe l’année d’avant, avant cette Grande guerre qui annihilera pour longtemps le bonheur, le sentiment que l’on peut s’épanouir dans un monde en paix, créé pour l’homme. Matisse est un peintre « d’avant » la guerre, d’un âge d’or qui nous paraît, aujourd’hui désirable et lointain. La conversation nage dans le bleu, l’homme debout, rigide et prêt à l’action (n’importe laquelle) parle à la femme assise qui attend (et laisse peut-être mûrir en elle un bébé). Par la fenêtre s’étend le jardin du monde, décors et terrain de jeu pour Adam et Eve 1911.

Le monde est un paradis. Matisse l’avait peint ces mêmes années : la Danse, la Musique, les Joueurs de boules. Des humains nus et lumineux s’ébattent dans un décor éthéré, simple figuration colorée comme une atmosphère ou un bain. Poissons rouges ou roses dans un bocal vert et bleu, les humains sont tels que la nature les fait, ils nagent et jouent, ils sont heureux.

Les intérieurs sont traités comme des tapisseries où tous les détails sont sur le même plan, les humains dans leur aquarium intérieur. Les poissons rouges ressemblent à La famille du peintre et à La desserte rouge. Les personnages baignent dans leur bain coloré, ils y nagent.

Matisse veut « donner à une surface très limitée l’idée d’immensité. » Sa pensée sait capter librement les formes, sans imiter, libéré de tout académisme. Il a l’intelligence de son exaltation, la maîtrise de son euphorie. Il travaille sa toile comme une femme, longuement, patiemment, brassant et grattant en rythme pour faire monter peu à peu la grande jouissance de la création. Orgasme des couleurs dans un tourbillon de formes. L’amour est communion ; il participe au mouvement de la nature et de la vie.

Xavier Girard, Matisse une splendeur inouïe, Découvertes Gallimard 2008, 176 pages, €6.54

Volkmar Essers, BA Matisse, Tashen Basic Art 2016, 95 pages, €10

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Yasushi Inoué, Shirobamba

yasushi inoue shirobamba
Les shirobamba sont ces insectes que les enfants de la campagne poursuivent au crépuscule dans le Japon vers 1914. Ils symbolisent les rêves d’un âge où tout reste possible – mais difficile à attraper. L’auteur, sous les traits de Kôsaku, romance son enfance de 6 à 8 ans dans ce livre empli de fraîcheur, analogue à la Gloire de mon père de Marcel Pagnol. Il fut d’ailleurs, à sa parution, aussi célèbre et populaire au Japon que l’auteur français en son pays.

L’enfant est élevé seul par celle qu’il appelle « grand-mère », en fait une ancienne geisha adoptée par son arrière grand-père et dont la petite-fille a donné cet aîné. Car Kôsaku a une petite sœur et des parents, mais son père est militaire et vit en garnison, à la ville. Aucun lien de sang entre Kôsaku et la vieille Onui, mais des liens d’affection. Un petit s’attache à qui s’occupe de lui, parent ou non.

Il est d’ailleurs, comme les autres, élevé par le clan familial et par le village, tant en ces années d’il y a un siècle les mœurs étaient restées immuables, rurales et archaïques. Grand-mère et gamin habitent le dôzo, cet édifice contre le feu aux murs très épais qui servait autrefois à garantir les récoltes contre les incendies fréquents. En face est la maison de famille où arrière grand-mère, grand-mère maternelle et tantes habitent avec leurs époux. Kôsaku est amoureux de sa tante Sakiko, plus âgée que lui et qui deviendra maitresse d’école avant de faire un bébé puis de périr de tuberculose.

Mais la vie continue, vivace, au ras des gamins. Ils étudient, jouent tous ensemble sous le cerisier, grimpent aux arbres malgré les interdits, vont se baigner et plonger nus au gouffre Hei, parfois avec Motoi Nakagawa, leur jeune maître d’école venu de Tokyo, qui tombera amoureux de Sakiko. « Les enfants se mirent à escalader les pierres et les rochers pour mieux voir évoluer leur professeur. Kôsaku était émerveillé par la beauté qui émanait de son corps en mouvement ».

Ils courent à perdre haleine pour assister à une banale course de chevaux dans un village voisin, se font un événement de la fête de gymnastique annuelle du village, les préparatifs comptant bien plus que les épreuves. Tout leur est neuf et le moindre fait qui sort de l’ordinaire fait galoper leur imagination tant les jours se succèdent, paisibles et quasi immobiles. La force tranquille du Japon avant le militarisme.

Lorsque que le jeune Kôsaku et sa « grand-mère » vont voir les parents à la ville, il leur faut monter dans la carriole, dont les chevaux menés de façon brutale les font tomber les uns sur les autres ; puis prendre un petit train jouet avant de passer une nuit dans l’auberge d’une station ; enfin prendre le vrai train jusqu’à Toyohashi, en notant le nom de toutes les gares dans un petit carnet offert par grand-mère. Kôsaku est tout intimidé devant sa mère Nanae, puis se sent une responsabilité fraternelle envers sa petite sœur Sayoko lorsqu’elle l’appelle « grand frère ».

Mais cette vie insouciante n’est pas sans drame. C’est un élève plus âgé qui se perd dans la forêt et est retrouvé affaibli après trois jours, c’est l’arrière grand-mère qui meurt, c’est la tante Sakiko qui attrape la tuberculose après un bébé. Tous ces mystères de la vie et de la mort fascinent Kôsaku, remuent en lui des sentiments complexes qu’il explore avec circonspection. Comme Sakiko lui a fait promettre de bien travailler puisqu’il est intelligent, sa mort le fait se lancer dans l’étude.

1910 japon enfants

La sensualité n’est jamais absente du devoir, belle équilibre de ces années et de ce pays. Le jour des funérailles de sa tante, puisqu’il n’est pas invité car considéré comme trop petit, il décide d’aller avec ses copains au tunnel d’Amagi. « Kôsaku, persuadé qu’il devait s’acquitter ce jour-là d’une tâche pénible, décida qu’ils devaient couvrir toute la distance sans se reposer. (…) Alors les enfants eurent tous ensemble l’idée d’aller nus. Ils retirèrent leurs kimonos qu’ils nouèrent avec leurs ceintures. Certains les posèrent sur leur tête, d’autres autour des hanches. Chacun s’organisa à sa façon. Trois garçons cachèrent leurs habits au bord de la route ou les attachèrent à un arbre. Les adultes qu’ils rencontraient demandaient : « Où allez-vous comme cela ? – Au tunnel. – Vous ne pouvez pas y aller tout nu. Il y fait froid, même en été ». Tout Inoué est là, dans cette simplicité naturelle.

Il nous fait vivre avec ces gamins, avec lui-même en son enfance, dans ce Japon rural avant 1918. Le cycle de la vie, le cycle des saisons, le cycle des voyages surviennent sans surprise, à leurs rythmes, apprivoisés au fil des mois. Les personnages comme le directeur d’école, le marchand de saké, le conducteur de carriole, le domestique de 16 ans des parents, les cousines trop gâtées, ont leur caractère et prennent leur place dans la mosaïque. Nous sommes dans la découverte du monde et des gens, dans un univers tout empli de la sensibilité prépubertaire : panthéiste, océanique, polymorphe.

Merveilleuse.

Yasushi Inoué, Shirobamba, 1960, traduit du japonais par Rose-Marie Fayolle, Folio 1993, 248 pages, €8.50

Les romans de Yasushi Inoué chroniqués sur ce blog

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Monterosso et Vernazza

Encore une fois le train, pour Monterosso cette fois. Nous visiterons plus tard ce charmant village, réputé aux touristes.

monterosso

Ce matin, direction la crête par le sentier. La compagne de Massimo, notre tôlier-restaurateur, et ses deux filles de 10 et 14 ans, nous accompagnent. Elles sont vénézuéliennes, donc plus bronzées encore que les Italiens exposés à la plage tout l’été. L’adolescente est gracile et rebelle, ce qui lui donne du charme. La petite court devant ou derrière, infatigable. Le sentier monte raide avant de redescendre brutalement sur Vernazza. Nous dépassons, puis redépassons après une pause, un petit allemand de 6 ans à la main de sa mère, qui marche courageusement sur le sentier ; il le fera dans toute sa longueur sans se plaindre malgré de faibles chaussures et de petites jambes.

sentier monterosso vernazza

Un escalier étroit sous les maisons, tel un tunnel, descend des ruelles du haut vers le port.

vernazza port

Sa construction est volontaire : pour éviter les attaques trop brutales, la seule issue pour atteindre le village était cet escalier dans lequel ne pouvait passer qu’une seule personne à la fois, donc facile à défendre.

vernazza escalier

Nous pique-niquons sur une anse du port, sous l’église, après qu’Eva eut fait les courses.

vernazza eglise et plage

Deux tartes salées, aux blettes et au riz, des concombres et carottes en bâtons au fromage straccino, du pain et des prunes, tel est notre repas.

tarte aux bettes

Nous ne sommes pas les seuls, autant les Italiens que les touristes viennent ici manger et se baigner, voire papoter en slip au soleil, comme cette brochette de vieux du pays.

vernazza anse pique nique

Des kids, debout sur une planche de surf (sport qui s’appelle Stand up Paddle), rament lentement dans les eaux calmes ; d’autres, tout excités et la peau nue au maximum, jouent au foot sur l’étroit carré de sable qui permet aux bateaux de s’échouer.

vernazza gamin rameur

Nous passons une heure ou deux à errer dans les rues où s’écoule une foule dense cherchant à marchander quelques babioles.

vernazza place

L’une de nous achète un foulard mauve aux dessins bleus qui ressemblent à du Vuitton, composé mi-coton mi-soie (industrielle ?), fabriqué en Italie (selon l’étiquette). Douze euros quand même, mais c’est joli. En prenant un café, assis sur une banquette en terrasse sur la place, nous observons les gens manger et déambuler autour de nous.

vernazza ansel

Une fille repère un jeune homme de 16 ans qui arbore fièrement un torse d’athlète, un lacet de cuir terminé par une boucle comme un anneau ornant son cou jusqu’au sternum. Il ressemble, en plus jeune et totalement imberbe, à l’acteur Ansel Elgort qu’elle aime bien. J’ai pris la photo pour elle.

Un garçon de café apporte aux convives en terrasse un gigantesque plat de spaghettis aux homards, odorant et coloré, que des touristes qui passent s’empressent de prendre en photo. Un chat gris et blanc, sans doute maître de la maison, est assis sous une chaise ; il crache au passage d’un chien en laisse qui ne l’avait pas vu. Il fallait voir l’expression du chien surpris ! Il a tordu la gueule et fait un écart, les yeux presque affolés. J’en ai ri longtemps. Rien que l’évocation de cette image me met encore en joie.

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Meneham

Article repris par Medium4You.

Au nord de Lesneven, droit sur la côte, le village de Meneham servait aux goémoniers. La route qui y mène en cahotant prend sur la D10 entre Kerlouan connu pour ses endives et Brignogan, connu pour sa plage dunaire où fut découverte en 1986 une étrange auge de pierre. Meneham, lui, est resté en l’état depuis le 19ème siècle, c’est dire si ses masures avaient besoin de restauration…

Pêcheurs et ramasseurs de goémon ont été actifs jusqu’en 1978 ! C’est alors que, dans la France socialisante qui convertissait le gauchisme en régionalisme puis en écologisme (la grande époque de Montaillou et du Cheval d’Orgueil chez Pivot), le village fut déserté pour la ville. Il est restauré depuis quelques années seulement, le tourisme étant une activité économique non délocalisable et pourvoyeuse d’espèces là où nulle industrie ne peut plus guère s’installer.

Le site naturel est grandiose. La pointe rocheuse s’avance dans les dunes comme si nous étions sur quelque Sahara. De gros rochers de granit poli par l’eau et le vent forment comme autant de monstres antédiluviens assoupis. Les maisons au toit bas sont serrées contre eux tels des chatons entre les pattes d’un gros chien. Le chaos granitique protège de la mer et des vents d’ouest.

Sur sa côte hostile, jadis, venaient s’écraser des vaisseaux trompés par des fanaux allumés sur les dunes par des pilleurs d’épaves. Est-ce pour cela que Vauban a fait installer un poste de guet au 17ème siècle ? La contrée était pauvre et les pagans du lieu, faute de naufrages, se vengèrent sur le toit de l’État en volant sa charpente. Est-ce pour cela que le toit est désormais de pierres ?

Cette ligne de défense littorale a été active de 1756 à 1792. L’armée prit la suite au siècle suivant, en subsiste un édifice longiligne appelé « la caserne » pouvant loger six hommes. Les douaniers l’ont occupé de 1817 à 1835, comme quoi le coin était friand de contrebande.

Ce sont les touristes, aujourd’hui, qui sont à prélever. Très gentiment et avec des manières. Vous avez tout d’abord « l’auberge » de Meneham et ses 80 couverts dont une vingtaine en terrasse, si vous supportez le soleil écrasant et le vent sans frein. L’on y mange fort bien et simplement, les étudiants d’été s’activant avec agilité et sourires. On sent qu’ils aiment voir du monde. La patronne a l’œil à tout et chaque commande a son double affiché au su de tous, sur un panneau entre la caisse et la cuisine. Les prix sont raisonnables et les tablées avec enfants bienvenues. En face de nous, trois petites filles ont englouti avec appétit une gigantesque assiette de salade, de melon et de fruits de mer mélangés, tandis que les parents prenaient le poisson du jour.

Vous avez ensuite les maisons reconstituées du village et sa visite guidée si vous voulez. Vous pouvez aussi errer à votre guise entre les bâtiments et les rochers, des panneaux vous donnant en français, anglais et breton l’essentiel. La Maison Salou est flanquée d’un abri en forme de coque de bateau renversé dont la charpente aux grosses chevilles de bois est ajustée comme un mécanisme d’horlogerie. On l’appelle ici un lochenn.

Plus loin, sur la mer, une masure se dresse entre deux masses de rochers ronds, protégée, soutenue, avec vue imprenable sur la plage rocheuse et le large devant elle.

Vous pouvez vous baigner, allant chercher l’eau loin si la marée n’est pas propice. Les différents niveaux de roc et d’algues sont un terrain d’aventure pour les gamins. Ils ne vous laisseront pas repartir sans avoir exploré, glissé, coulé, s’être couverts de sable fin comme la vase et de débris végétaux iodés. Prévoyez de grandes serviettes pour les fourrer tels quels à l’arrière de la voiture s’ils ne peuvent se baigner pleinement. Des panneaux de ciment émaillé vous expliqueront, pendant ce temps-là, la pratique goémonière et les activités de pêche du lieu.

Puis allez à Brignogan où l’eau plus proche dessablera et désalguera la peau tannée des petits.

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Alix, La chute d’Icare

« Extraordinairement habile dans le forfait et la dissimulation. Un très grand fourbe. » C’est ainsi qu’Alix, le Gaulois devenu Romain, qualifie Arbacès le Grec, son ennemi de toujours depuis que l’adulte a tenté de séduire l’éphèbe de 15 ans dans le premier volume. Telle est la réputation des Grecs, que le récent forfait du maquillage des comptes publics pour entrer par effraction dans l’euro a renforcé. L’album a été écrit en 2001, mais l’histoire remonte à mille ans !

Alix et son compagnon Enak, 20 et 16 ans désormais, sont invités dans l’île d’Icarios par Numa, rencontré dans ‘L’enfant grec’. Archéloa, son épouse, est amoureuse d’Alix et son époux en joue pour l’attirer. Les deux garçons vont être embringués dans la prise de la ville par des pirates menés par Arbacès. Ressuscité, il veut se venger à la grecque, dans l’histrionisme et la démesure. Défiant Apollon, le jeune Icare a voulu voler vers le soleil mais ses ailes, fixées de cire, ont fondu. Arbacès réitère dans le drame cette tragédie antique : il veut investir la ville… en volant comme Icare. Jacques Lacan aurait eu un mot sur l’ambiguïté du terme « en volant ».

Les jeunes lecteurs ont là tous les ingrédients d’un bon scénario d’action comme Jacques Martin sait en composer. Surtout qu’Enak, gamin fidèle à lui-même, n’obéit pas, préférant mourir que de sauter le premier.

Les passions n’y sont jamais absentes, dans la lignée des mémorialistes latins. Il s’agit d’avidité pour l’argent, le pouvoir ou la gloire. Ou d’égoïsme suffisant d’adultes trop sûrs d’eux-mêmes, avares de leurs biens matériels. Rien de nouveau sous le soleil, les footeux d’aujourd’hui ne rêvent toujours que de fric, de grosse bagnole, de blonde bien roulée et de baraque qui en jette.

Alix remarque des allées et venues suspectes de bateaux dans le port et alentour, mais le gouverneur romain de la citadelle, bien assis et content de lui, dénigre ces lubies de jeunesse. Lorsqu’il sera mis le nez dedans, il confiera à Alix, en gros politique, le soin d’entraîner les jeunes de la cité pour épauler les troupes trop peu nombreuses.

Julia, la fille du gouverneur, aimerait bien qu’Alix et Enak se mettent nus pour se baigner avec elle dès leur première rencontre, mais Alix est un prude Romain et affirme : « c’est simple, les femmes ne se baignent pas avec les hommes. » Julia se déguisera en jeune guerrier pour tenter de le séduire, s’attirant le reproche par son père de « dépasser les bornes ». Il la laisse faire, toujours en gros politique, pour garder Alix à son service.

Fuyant en bateau et pris dans une tempête, Julia toute excitée saute sur Alix alors qu’Enak gît à quelques pas, écroulé de fatigue. Sa tunique trempée ne cachant rien de ses formes, elle lui propose « aimons-nous… Ce sera formidable malgré la tourmente ! ». Tempête du corps et sur la mer se confondent, mais Alix est sauvé par le « crâââc » du mât qui casse. Tandis qu’Enak, à quelque pas du couple, a sensuellement la main très proche de son sexe. La BD Alix ferait-elle bander ? Il est loin le temps pré-68 où toute femme était interdite d’album et tout sein nu proscrit !

Julia se tourne alors vers Enak et lui propose de « l’aider » au gouvernail (image freudienne s’il en est). Le garçon refuse, préférant tenir tout seul les deux bouts… La fille en déchire sa tunique, entraînant une remarque acerbe du gamin : « Ah, celle-là, Elle a encore trouvé un moyen pour exhiber sa poitrine ! »

Une fois à terre, Julia aguiche ensuite le gouverneur de Délos pour qu’il arme des galères et reprenne Icarios aux pirates afin de venger ses parents précipités du haut des murailles. « Tu agis plus par pulsions que par raison ! » lui dit le sage Alix.

Tandis que le gouverneur romain traite Alix, en réaliste, de « blondinet avec son petit prince ». C’est mignon.

Des scènes de ce genre auraient pu faire l’objet d’un traitement graphique adapté, comme Jacques Martin savait les faire. Mais Rafael Morales est loin d’avoir son talent et sa culture. Il dessine des corps dégingandés aux têtes trop petites, les traits du visage à la serpe, des nez refaits à la Michael Jackson qui donnent un air de modistes aux éphèbes aventuriers. Les héros sont caricaturés, leur physique rigide nuit à leur exemple moral.

Ne voilà-t-il pas qu’il dessine aussi des bites circoncises aux pirates qui rejouent Icare ? Les Grecs avaient horreur qu’on mutile le corps et cette faute historique n’est pas la seule. Morales n’aime pas la nudité et a réticence à dessiner les torses nus – peut-être ne sait-il pas tout simplement en saisir l’architecture. Enak reste habillé jusqu’au bout malgré la chaleur, les combats et les épreuves : sa tunique n’est même pas déchirée alors qu’habituellement il n’est vêtu qu’au minimum. Alix laisse entrevoir un pectoral droit de body-builder sans rien de la souplesse jeune des précédents albums. Les Romains de Morales paraissent revus par saint Paul et bien trop rigidement bibliques pour ce qui en fut.

Le dessin ne joue pas avec les sens et c’est dommage. Sauf lorsque Julia, seins provocants sous sa tunique mouillée, met la main sur l’épaule d’Alix dans la cale où elle veut le baiser et qu’Enak, à moitié endormi, les muscles moulés par le vêtement, laisse glisser sa main vers sa bite, en filigrane sous la toile.

Mais la case est toute petite et en bas de page. Suite au prochain numéro… sauf que les lecteurs attentifs en resteront sur leur faim car on passe éhontément à autre chose !

Le dessinateur n’aide pas, sauf villes et paysages, mais il reste une bonne histoire, bien menée et à rebondissements. Et la leçon proche-orientale : mieux vaut piller que bâtir et violer que tisser des relations durables.

Jacques Martin, dessins Rafael Morales, La chute d’Icare, 22ème aventure d’Alix, Casterman 2001, 48 pages, 9.51€

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