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Philippe de Villiers, Le moment est venu de dire ce que j’ai vu

philippe de villiers le moment est venu de dire ce que j ai vu
Philippe de Villiers est de droite, dans sa version « légitimiste » détectée par René Rémond, cela ne fait aucun doute – et je ne suis pas de son bord. Ce n’est pas une raison pour ne pas le lire car, comme tous les humains intelligents qui réfléchissent sur leur pratique, il énonce quelques vérités bonnes à entendre.

Ce parler-vrai détonne dans une classe politique engluée de moraline et réduite aux 300 mots du politiquement correct que formate l’École nationale d’administration. L’auteur en sort, il sait ce qu’il dit : « ce n’est pas une école, c’est un moule, un laminoir sémantique (…) vous en sortez (…) le cerveau formaté (…) et le cœur vide » p.21. Son livre est donc plaisant à lire, empli de « révélations » et de formules bien frappées. Pas étonnant à ce qu’il soit la meilleure vente des livres politiques 2015 selon les libraires.

Ce qui plaira aux lecteurs avides de confidences people est le portrait qu’il dresse de quelques politiciens français encensés en leur temps. Disons qu’il les replace dans leur inanité au regard de l’histoire.

  • Chirac : « Pour lui, les mots n’ont guère de sens » p.32. Démagogique, il a une « affectivité profuse sur l’instant » p.33 – ce pourquoi les Français l’aiment – mais « il ne sait quoi penser » p.35 et surtout, « il s’en fout ».
  • Giscard : « Son œil de colin froid » p.40 montre qu’il « appartenait à un autre monde, le monde anglo-saxon » p.42. Ingénieur des âmes, il veut intégrer la France dans une Europe fédérale libérale et atlantiste.
  • Mitterrand : le grand roublard séducteur, créa la performance en incitant Yves Montand à présenter le tournant de la rigueur de 1983 comme un moment positif pour la France. L’émission Vive la crise, en 1984, fait avaler le revirement vers la globalisation libérale : des mesures pour débloquer les capitaux et décider du maintien du franc dans le Système monétaire européen. C’est aussi Mitterrand qui suscite SOS racisme avec BHL, Pierre Bergé et Harlem Désir, en 1984 toujours, pour promouvoir la haine de soi et, par réaction, le Front national – cela afin de déstabiliser la droite. Mitterrand lui-même l’avoue à l’auteur (p.135). « Sous couvert d’antiracisme, SOS racisme sauve le racisme. Fabriquer des racistes pour mieux les dénoncer. Provoquer et nourrir la haine pour s’en repaître » p.110. Villiers n’a pas de mots assez durs pour cette entourloupe politicienne – que la gauche benêt continue d’alimenter aujourd’hui.
  • Sarkozy : « Moi qui le connais bien, je ne crois pas qu’il mente. Il est dans l’instant. Et c’est l’instant qui change. C’est un capteur d’ondes (…) Sur le fond, il ne change pas (…) il est Américain, du ‘parti républicain’, citoyen du monde (…) Il n’a pas de doctrine. Il veut simplement être aimé » p.295.
  • Delors, Camdessus, Lamy, Lagayette, Peyrelevade : tous démocrate-chrétiens « iraient bientôt coloniser les instances internationales (…) partir évangéliser au nom de l’économie œcuménique mondialisée, toutes les nations » p.50.

Il a un jugement sans nuances sur la politique, que je partage. « Je suis entré en politique par effraction. Et j’en suis sorti avec dégoût. Aujourd’hui, je la déteste » – c’est dit dès l’introduction, p.9. Que ceux qui veulent se faire mousser en transformant leurs projets en mensonges se lancent dans l’arène. Pour ma part, et je crois que beaucoup d’électeurs partagent ce point de vue, je n’ai pas besoin d’être élu pour exister. S’il faut des candidats qui se dévouent, bien peu sont dignes de rester en politique au bout de quelques mandats…

  • En cause le politiquement correct du « tribunal médiatique », analogue au « tribunal révolutionnaire » sous la Terreur. « C’est le journaliste insinuateur qui distribue les bons et les mauvais points » p.16 Ivan Levaï « le malveillant » le lui a démontré lors d’une Heure de vérité en 1992. Les médias, qui veulent se faire bien voir du Mainstream, en rajoutent dans la moraline. La centralisation parisienne des médias comme la concentration des holdings accentuent ce phénomène. Ils en rajoutent aussi dans le divertissement consumériste, ainsi Le Lay de TF1 avouera sans nuance qu’il s’agit de vendre du temps de cerveau disponible pour les publicités Coca Cola. « Ce n’est pas ce qu’on dit qui compte. C’est l’impression qu’on produit » p.192. Philippe de Villiers montre comment, avec le milliardaire Jimmy Goldschmidt, il a berné les médias en commandant des sondages tout en spéculant sur l’action TF1 – afin d’avoir de l’antenne et de la notoriété. Si vous payez les sondeurs, ils vous considèrent vous donnent les quelques pourcents dans l’épaisseur du trait. Sinon, rien.
  • En cause aussi la construction européenne, qui est une déconstruction : « Le but n’est pas de faire émerger une nouvelle entité politique, mais d’en finir avec le politique » p.159. Passer du gouvernement des hommes à l’administration des choses. Claude Cheysson lui avoue (p.157), l’UE est « le système de l’engrenage », on ne peut jamais reculer. Ce pourquoi le traité de Maastricht apparaît comme « un changement de régime. Le passage de la démocratie à l’oligarchie » p.156.

Député européen, Philippe de Villiers a vu les lobbyistes en action à Bruxelles. Ils servent les intérêts privés et les politiciens sont bien peu immunisés contre leurs tentations (visites, spectacles, restaurants, notes argumentées, amendements tout rédigés…). « Derrière chaque vote, il y a un lobby » p.199. Ces auxiliaires législatifs dicteraient 75% des normes européennes, remplaçant le gouvernement (politique) par la gouvernance (administration). « À Bruxelles, l’essentiel de ce qui se fait ne se voit pas » p.200. Opacité des procédures et faible contrôle démocratique livrent l’Union européenne aux industriels et aux idéologies. Pour un quart, les députés seraient membres de l’intergroupe LGBT (lesbiens-gais-bi-trans) – en quoi cela sert-il la politique ? L’Europe dépossède : « la grande aliénation, la grande dépossession, la grande infiltration » p.205, énonce Villiers.

Remembrement et agrochimie tuent la terre et le travail bien fait. « On a tué les métiers indépendants : le paysan avec la mondialisation des marchés, l’artisan avec les délocalisations, le commerçant avec la grande distribution, les pêcheurs avec les bateaux racleurs de fond qui viennent de Corée ou du Japon sur nos côtes » p.104. Où l’auteur attrape tout et ajoute au péril de mondialisation le vieux péril jaune de son enfance… Mais il n’a pas tort lorsqu’il dit que la perte d’indépendance dans le travail conduit à la perte de l’indépendance d’esprit : Karl Marx l’a décrit sous le terme « d’aliénation ». La réflexion, la durée et l’application sont remplacée par le mobile, le provisoire et le futile.

Mais Philippe de Villiers vise plus haut. Il porte un jugement sur l’époque postmoderne, devenue insensiblement post-démocratique par dessaisissement de la politique par l’administration et la bureaucratie. L’ENA, l’Union européenne et l’euro sont, pour Villiers, des démons qui, sous la beauté du diable, ensorcellent les pauvres âmes pour les lier aux lobbies industriels et financiers – eux-mêmes inféodés à Satan lui-même : l’Amérique toute-puissante via l’OTAN (p.335). Théorie du Complot ? Presque… Ce qu’il décrit n’est pas faux, les conclusions qu’il en tire sont biaisées.

Ainsi fait-il un lien entre la béatification à Rome de Marie-Louise Trichet, morte en 1759, et son vague descendant Jean-Claude Trichet, à l’époque président de la Banque centrale européenne. « Nous sommes devant un phénomène s’apparentant à la religion : le salut par l’euro, la rédemption des nationalismes coupables, l’accès, par la monnaie unique, à la fraternité universelle. On ne raisonne plus, on accomplit » p.239. Certains hauts-fonctionnaires sont peut-être des niais spirituels, justifiant de façon cucul leurs décisions économiques, mais la ménagère sait bien ce qu’elle a dans son porte-monnaie. L’euro a été une chance pour les Français : ce n’est pas la faute de la monnaie unique si les gouvernants n’osent jamais toucher aux empilements administratifs d’instances et de codes qui handicapent l’emploi. L’euro est bon aux Hollandais, aux Belges, aux Italiens – pourquoi pas aux Français ? Il ne faut pas confondre la température avec le thermomètre. Ce pourquoi le projet Le Pen (soutenu par Villiers) de sortir de l’euro ne suscite pas l’adhésion enthousiaste !

Pour sa réflexion de haut vol, Philippe de Villiers en appelle à Alexandre Soljenitsyne, qu’il a reçu dans sa propriété de Vendée. Il fait du dissident russe le « mythe universel de la conscience dressée » p.76. Le lecteur apprend d’ailleurs combien les Vendéens étaient cités en exemple de Terreur réussie par Lénine, au début de la révolution. Vendéens comme dissidents sont une insurrection contre l’Idéologie, mythe que le vicomte reprend à son compte.

« Vendéen de père lorrain et de mère catalane » p.54, Philippe de Villiers vante sa réalisation du Puy-du-Fou, « l’anti-Disney » où « le rêve consumériste fait place au rêve historique » p.55. Volontiers libertaire, version féodale, il n’hésite pas à comparer sa gestion à l’autogestion de type yougoslave vantée par la Deuxième gauche des années 1970. « Pas de subventions, pas de dividendes, c’était un capitalisme sans capitaux, une création sans marketing, où l’on n’y développait pas la culture du profit, il n’y avait pas de droits d’auteurs et tous les bénéfices étaient réinvestis » p.52. Aversion catholique contre l’argent, aversion de caste nobiliaire contre la production – puisqu’il suffit de naître.

Il oppose cette culture enracinée au chaos post-68 globalisé où la « génération morale » prône le droit « à la différence » pour promouvoir un multiculturalisme militant où tout vaut tout – afin d’en finir avec « la tradition assimilatrice de la France ». Dans les années 70, on dénonce la France collabo pour susciter la « honte d’être Français », ce qui « tue l’espoir ». « Mai 68 fut le berceau de la nouvelle société bourgeoise (…) agents actifs ou idiots utiles d’un nouveau capitalisme » p.87. Ni frontières, ni limites, seul compte le « marché du désir » : tout est monnayable, la consommation infinie comme le désir ; tout est interchangeable, jouir est se dépenser – donc un devoir (Pierre Bergé) – ce qui dispense de penser. « État post névrotique, désinhibé », cerveau disponible.

« Peu à peu, le patriotisme allait devenir une pathologie, la frontière une déviance, la nation une mare aux diables xénophobes » p.67. Les élites ont trahi. L’anticolonialiste Georges Boudarel, devenu tortionnaire par idéalisme gauchiste auprès du Viet Minh sous le nom de Dai Ding, est reconnu en 1991 au Sénat où il représente le CNRS, sa trahison amnistiée, ses « droits » universitaires rétablis, son nom blanchi… Et toutes les belles âmes de gauche – sauf Lionel Jospin – de soutenir ce suppôt du « camp progressiste » qui a torturé des Français pour le bien de l’Humanité !

Contre la « maladie du vide » (Soljenitsyne, cité p.340), Philippe de Villiers appelle à remettre l’esprit au-dessus de la matière – de façon bien chrétienne et platonicienne. Identité est souveraineté, dit-il face à Poutine, qu’il admire.

Peuple sain enraciné contre élites corrompues et nomades, spiritualité de tradition (donc catholique) contre les nouveaux immigrés (donc islamistes), glorification de la vie contre l’agrochimie, l’avortement et le dénigrement de soi – il y a de tout chez Villiers. Un tout qui forme une constellation en forme de droite légitimiste : terroir, régions, corps intermédiaires, souveraineté, la nation en corps organique. Ne manque qu’un roi pour l’incarner, un non politicien pas obligé d’être élu… Mais revenir avant 1789 est-il un idéal ?

Philippe de Villiers, Le moment est venu de dire ce que j’ai vu, 2015, Albin Michel, 348 pages, €21.50
Format Kindle €14.99

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Mer amère à Tahiti

En février une tortue verte avait été découverte au large près d’un dispositif de concentration de poissons, la patte et la tête coincées dans du matériel de pêche. Le MRCC et la Diren l’avaient confié au docteur vétérinaire de la place, spécialisé en reptiles. Son foie et ses reins étaient abîmés, elle était maigre, déshydratée. La tortue baptisée Hope (Espérance) a été remise en forme avant de subir une opération. Intubée elle a été nourrie avec un mélange de soupe de légumes, de vitamines et de produits pour la soigner. Elle a été amputée sous anesthésie de la patte avant droite. L’opération a duré 5 heures. Elle se trouve actuellement en convalescence, ses soignants espèrent la relâcher d’ici 2 à 3 mois.

hope la tortue verte de tahiti photo ladepeche

Des nouvelles fraîches : Hope survivra sur trois pattes. Elle passe sa convalescence au centre des tortues du Méridien de Bora Bora. Elle est actuellement entre les mains des biologistes. Elle est en forme, a commencé à se nourrir seule. Pour le moment elle est seule dans son bac, sa cicatrice mettra 45 à 60 jours pour guérir. Elle nage sans aide. Ensuite elle ira dans un hoa vivre en semi-liberté et, si tout se passe bien, elle retrouvera le grand bleu en fin de convalescence.
L’Assemblée nationale a voté la création de l’Agence française de la biodiversité, 5 sièges du conseil d’administration sont réservés aux Ultramarins. Il faudrait faire vite, ici au fenua, car 61 espèces sont en danger critique d’extinction. La Polynésie française, c’est 88 espèces éteintes, 61 espèces en danger critique d’extinction, 87 espèces vulnérables et 21 en danger. Des chiffres encore ? La France compte 13 325 espèces endémiques ; 10% des récifs coralliens mondiaux sont « en France » (4e rang mondial) surtout en Nouvelle-Calédonie et Polynésie. La Nouvelle-Calédonie abrite à elle seule 3 000 plantes dont 2 423 sont endémiques. La Polynésie française compte plus de 550 plantes, 989 mollusques (sur terre et en mer) et 27 oiseaux endémiques. La Polynésie française compte à elle seule 20% des atolls de la planète.

chanos chanos poisson lait

Dans la presqu’île Vairao, l’Ifremer étudie actuellement l’espèce Chanos chanos ou poisson-lait. Lors de mon séjour à Kauehi, j’avais déjà brièvement évoqué le chano, connu localement sous le nom de pati ou ava. Les scientifiques ont sélectionné 500 individus afin de poursuivre un élevage pilote. Ce petit poisson est intéressant pour les pêcheurs et les gourmets. Ce poisson herbivore est présent dans les eaux des Tuamotu et offre un ratio intéressant entre ses faibles besoins alimentaires et sa croissance. Les pêcheurs devraient également tendre l’oreille car le Chanos chanos pourrait remplacer la sardine achetée à grands frais (+ 2000 XPF le carton de 10 kg) pour servir d’appâts. Pour déguster le chano, nous attendrons encore un peu, priorité aux pêcheurs.

jeune marin torse nu

Un jeune marin-pêcheur avait disparu du Vini Vini 9. L’équipage le pensait tombé à la mer, avait averti le MRCC qui avait organisé une importante et coûteuse opération de recherche en engageant le Gardian de la flottille 25F de la Marine Nationale et l’hélicoptère inter-administrations Dauphin, ainsi que trois navires de pêche dont celui du disparu. Après près de 24 heures « d’absence » le disparu est réapparu – alors que les recherches venaient d’être arrêtées. Il s’est réveillé après un repos de presque 24 heures et est venu sur le pont, effarant tous ses collègues. Fatigué, c’était sa première campagne de pêche, il s’était trouvé un petit coin à l’avant du bateau pour dormir sans prévenir quiconque, enroulé dans une couverture, l’équipage le cherchait dans la partie vie du bateau à l’arrière. Tout est bien qui finit bien, mais combien de moni envolé encore une fois ?

Hiata de Tahiti

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Randonnée cubaine ensoleillée

Cette nuit le vent a chassé les nuages et, ce matin, ils courent encore. Le ciel laisse de plus en plus voir son bleu nu derrière leurs déchirures. Le bus nous conduit à la ville pour acheter de l’eau purifiée. Puis il revient à l’hôtel, Françoise l’envolée ayant oublié son maillot de bain ! S’il fait du vent, il fait quand même grand soleil et les enfants qui ne vont pas à l’école sont en débardeur ou sans chemise. Les écoliers du primaire ont l’uniforme aux trois couleurs nationales, le bleu du foulard, le blanc de la chemise et le rouge du short. Ce sont les mêmes couleurs que sur le drapeau, sauf le rouge vermillon, trop salissant, traduit en prune sur les culottes.

ecoliers copains cuba

Enfin, le bus nous emmène loin de Baracoa, au-delà du hameau de San Luis. Nous prenons à pied un chemin fleuri qui passe entre des maisons campagnardes aux barrières de bois. Les activistes ont peint sur des pierres, devant chaque maison, des fragments de slogans qui attirent l’attention. Ils sont tout aussi vides que les autres, mais ainsi distillés par petits bouts ils donnent envie qu’on les lise ! Des enfants nous accompagnent un moment, comprenant mal que l’on vienne marcher pour simplement « se promener » parmi les plantations. Un petit gars râblé en polo bleu devrait être à l’école. C’est ce que lui crie celle que je suppose être sa grande sœur. Mais le gamin tente de se faire donner « un stylo » pour l’école ou « un savon » pour sa mère. Si les chambres d’hôtel sont pourvues de savons de courtoisie comme partout dans le monde, la population est en effet rationnée en savon pour se laver ou pour la lessive ! Un treize ans torse nu se tient devant sa maison et surveille une petite qui se tient à sa cuisse. Il est déjà musclé comme un travailleur se doit de l’être, ayant derrière lui une longue hérédité sélectionnée de travail dans les plantations.

Nous grimpons par la colline, sous les arbres dont tous n’ont pas de palmes. La mer s’aperçoit de loin, par les trouées. Nous longeons des plantations de café et des bananeraies jusqu’à rencontrer un poinsettia dont chaque extrémité rouge vif semble une langue de flamme. C’est là que nous bifurquons pour emprunter le sentier qui replonge vers la mer. Un rio vient s’y jeter. Il a creusé une anse propice aux pêcheurs qui y garent leurs barques à l’abri des coups de mer. Nous sommes à Boca de Yomouri, l’embouchure du rio Yomouri. Quelques maisons s’y sont installées, portant le nom local de bohios, au-dessus des barques qui se balancent.

Je fais la connaissance de Raimondo. C’est un robuste gaillard au teint clair et à la moustache clairsemée dont les muscles débordent du débardeur. Ses pieds bien larges montrent qu’il n’a pas souvent porté de chaussures, enfant. Il fait partie d’un essaim de femmes et d’adolescents qui nous entoure dès notre arrivée, interrogeant Toni, le guide local sur qui nous sommes, demandant aux femmes du groupe des savons, essayant de nous vendre de petits escargots aux bandes colorées « pour faire des colliers ». Raimondo s’essaie au français grâce à « un copain de La Havane » qui lui a prêté un dictionnaire espagnol-français. Il a acquis ses muscles en travaillant depuis l’âge de 14 ans dans une plantation de café au-dessus du village. C’est ce qu’il ne dit dans un mélange de français et d’espagnol. Il a maintenant 18 ans et déborde d’amitié. Si je veux une noix de coco, « pas de problème », il ira me la cueillir, ou manger du poisson, ou des fruits, ou « toute autre chose », il se mettra en quatre pour moi, je lui « donnerai ce que je veux, rien même, ça fait rien », c’est cela l’amitié. Mais je suis en groupe, englué dans le groupe et je dois les suivre pour ne pas les retarder. Je ne suis pas libre. Cette belle amitié idéaliste s’arrêtera donc là. Il comprend et ne m’en veut pas. Il me dit « adios » très dignement en me serrant l’épaule comme un macho.

plage cuba

Le bus, retrouvé là, au bout de la route, nous conduit deux kilomètres plus loin sur la plage. Nous nous arrêtons pour notre pique-nique traditionnel de sandwiches à grosse mie, à l’orange sèche et au jus de pomme gluant. Je suis le seul à me baigner, mais j’en ai envie. Le soleil est là, les vagues mousseuses et l’eau tiède. Mais le vent et le noir du sable découragent ces dames. Françoise, bien qu’elle nous ait fait revenir ce matin pour chercher son maillot de bain, se contente de se tremper les pieds !

Le bus nous conduit tout près de la ville. Nous rentrerons à pied pour une heure, jusqu’au stade de beisbol. Le chemin passe entre les maisons où les femmes et les vieux nous saluent d’un ola ! sonore à l’espagnole, tandis que les enfants jouent en vélo un moment autour de nous pour se faire remarquer. Deux grands adolescents étalent leurs muscles au tronc d’un arbre, perchés sur la fourche à trois mètres du sol. Je leur demande (en espagnol) s’ils sont bien, oui, ils le sont. Et que font-ils ? Ils regardent les filles – les nôtres – des fois qu’elles seraient faites autrement que leurs copines. Et elles le sont ? Pas vraiment. Tout va bien donc.

baseball lancer cuba

Dans un pré, trois petits garçons en shorts s’initient au base-ball, version américaine du cricket, sous la direction d’un adulte. Les corps bruns s’arquent pour lancer la balle, les yeux noirs attentifs à la recevoir, la batte au bout des bras demi tendus, les pieds nus bien campés dans l’herbe. « Redresse-toi » dit le père, ou l’oncle, ou l’entraîneur du Parti, « fais attention au soleil dans les yeux, frappe-là fort ! » Je ne sais s’il pense à la balle ou à la tête du yankee que je pourrais être avec mon sac à dos, les filles autour de moi et cet appareil photo. Les silhouettes longilignes agitent bras et jambes comme des sauterelles, la peau brune brillante de lumière sur l’herbe drue du pré. Au loin les palmiers dressent la tête, ébouriffés. Derrière nous, les cacaoyers exhibent leurs larges feuilles vernies et leurs cosses en forme de ballon de rugby pour les photos de ceux qui n’en ont jamais vus. De très loin on aperçoit la table rase de la montagne du Yunque.

bateaux de cuba

Nous descendons sur un quartier où des écoliers sortent de la classe. Ils sont sérieux comme à dix ans et c’est merveilleux. Une vieille passerelle en bois conduit au-dessus de la rivière et de ses bords lagunaires pour rejoindre la plage et la mer. Des barques numérotées, dont chaque chiffre est précédé du sigle « flio » sont alignées, moteur ouvert aux réparations. « Flio » est l’abréviation de « folio », référence à un grand livre collectif où tous ces instruments de travail sont répertoriés pour le plus grand bien du contrôle bureaucratique. Avec ses palmiers à l’assaut du promontoire rocheux et sa mangrove au pied, le site a un furieux air d’anse de pirates. On se croirait chez Peter Pan lorsqu’il surveille le galion du capitaine Crochet d’autant que l’un des gamins qui nous a suivis un moment en vélo avait vraiment la tête du Peter Pan animé de Walt Disney !

plage de sable noir cuba

Les vagues déferlent sur la grande plage de sable gris devant le stade. Une vapeur s’en dégage, due à la violence des vagues qui projette des embruns minuscules. C’est fort joli d’autant que le soleil à son coucher est rasant et irise ce rideau de gouttelettes. Des vendeurs proposent des statuettes en bois précieux qui représentent des déités indiennes préhispaniques ou des saints yorubas issus des cultes africains. Ils les vendent entre 3 et 15$.

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Drôles de drames à Tahiti

Barthélémy Arakino, originaire des Tuamotu, a quitté la scène à l’âge de 58 ans. La dernière voix Kaina s’est éteinte. Hospitalisé en novembre dernier suite à une insuffisance respiratoire provoquée par une affection due au virus du chikungunya. Il demeurait le dernier représentant de la chanson Paumotu, après Emma Terangi. C’était un grand artiste qui a eu un parcours local mais aussi national. Il avait réussi à s’imposer au concours 9 semaines et 1 jour avec une chanson que tout le monde pensait ringarde : Café de l’amour. Il s’était produit aux Francofolies de la Rochelle en 2005 devant 20 000 personnes.

barthelemy arakino

Radio cocotier : « Tu savais que la fille de X était en France ? – Aita (non). – Si, si, elle est en France et elle donne des leçons de piano à la Sorbonne. – A la Sorbonne ? Elle a un diplôme de piano d’ici. Elle était pas partie avec son tane (époux) en Suisse ? – Aita, aita, c’est à la Sorbonne. – Ah ! bon »

salade

T’as-pas d’salades ? J’ai envie de manger de la salade ! J’te dis que j’ai pas d’salade. Discussion stérile car en saison des pluies, y a pas de salade ou si peu… Tous les ans c’est la même constatation. En allant au marché vers 4 heures du matin, on a une toute petite chance sinon il faut se passer de salade. Les maraichers peinent à produire. Les prix prennent la grosse tête et la salade (pas très belle malgré tout) s’arrache à 800F le kilo (6,70 €) au lieu de 400F (3,35 €) habituellement.

chou chinois

Cette pénurie concerne surtout les salades et dans une moindre mesure les tomates, les navets, les pota (choux chinois ou blettes). Cette saison des pluies abondantes impacte les cultures, principalement à la presqu’île de Tahiti, la principale zone agricole. Tous les ans le problème se repose. Les Autorités ont autorisé l’importation de 30 tonnes de salades sur pied car la consommation locale mensuelle atteint les 80 tonnes ! Pas d’autosuffisance alimentaire aujourd’hui, ni pour demain.

requins

La législation est formelle. Les mammifères marins et les requins sont des espèces protégées arrêté n°396/CM du 28/04/2006. Trois pêcheurs de Bora Bora ont massacré 5 (cinq) requins-citron et prétexté qu’ils ne connaissaient pas la réglementation ! Pour traduire ces contrevenants devant la Justice, il faut une plainte, mais actuellement aucune plainte n’a été déposée. Les trois pêcheurs auraient expliqué que les requins étaient dans une zone où il y a avait des enfants…

Hiata de Tahiti

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Que cent fleurs s’épanouissent à Tahiti !

Des animaux, des enfants des écoles venus avec maître et maîtresse : le thème prétentieux de la Foire agricole avait pour titre « Que germe, que fleurisse et que fructifie notre fenua ! » Vraiment cela laisse rêveur quand on sait que 80% des produits sont importés. L’organisation de cette foire était confiée à la fédération qui regroupe des horticulteurs… Certes une salade fleurie est excellente mais pas de quoi nourrir un estomac ma’ohi.

Et que penser de l’absence des Australes qui sont le potager de la Polynésie ? Les dirigeants ont bien sûr trouvé que c’était la faute aux rotations des bateaux qui ont privé la délégation des Australes d’être présente à la foire ! Foutaise ! Ici on mange des carottes, 1 000 tonnes par an, les Australes en produisent de 400 à 500 tonnes par an, donc pour continuer à avoir les fesses roses – c’est bien ce qu’on dit ? – ben on importe les carottes des USA ou de Nouvelle-Zélande !

OCT 2014

Et les bananes ? On en produit assez ? La foire agricole organise le concours de la plus belle banane, enfin du plus beau régime, c’est comme pour le concours des Miss. Elles s’appellent Hamoa, Yangamby, Rio, Pia toto, et autres (les bananes, pas les Miss). Il y a aussi les concours du plus beau taro, de la plus belle patate douce, de la plus belle igname. Tama’a maita’i (bon appétit) !
Savez-vous que la viande de lapin n’est presque pas consommée en Polynésie. Actuellement la viande est vendue directement par l’éleveur au consommateur averti ; le Tahitien aurait-il peur qu’on lui pose un lapin ! [Note d’Argoul : il s’agit plutôt d’une superstition de marin, importée dans les mentalités avec les bateaux venus d’Europe il y a deux siècles ; le lapin est un rongeur qui doit absolument ronger, donc le bois et les cordages sont sa nourriture, faute de mieux. Sur les bateaux à voiles, vous imaginez les dégâts ! Ce pourquoi on ne mentionne jamais le simple mot de « lapin » sur un navire à voiles, dire même « l’animal aux longues oreilles » attire la malchance !]

Quatre Polynésiens sur dix sont obèses. Hou ! 10% de la population est diabétique. Hou ! Et chez nos voisins ? En Nouvelle-Calédonie, 26,5% de la population est obèse, en Polynésie française 40,4%, à Wallis et Futuna 59,2% est en surpoids. 34% des enfants du fenua, âgés de 5 à 14 ans sont obèses, plus qu’aux USA. Dans le Pacifique Nauru détient le record avec 94,5% de sa population obèse. Cela fait 9,5 personnes/10. Les autorités se bougent. Elles se sont décidées à organiser lors d’un sommet sur l’alimentation « une réflexion stratégique sur les habitudes alimentaires de la population du Pacifique ». Ben ça va faire avancer, encore quelques personnes embauchées pour dormir sur un papier blanc de chez blanc ou pour sucer un crayon en attendant l’heure de sortie ! Jetez donc un coup d’œil ! Tant que l’on ne vous a pas marché sur le pied…

obeses de polynesie

Des pêcheurs marquisiens ont fait une pêche miraculeuse dans un lieu tenu secret. Ils ont ramené à bord de leur embarcation de 11 mètres équipée de deux moteurs Volvo de 300 chevaux, neuf peti (mérous géants), de nombreux vivaneaux et d’autres poissons. Parmi ces mérous, trois spécimens pesaient 60, 72 et 85 kilos. Les poissons de fond sont très prisés de la population des Marquises. Les paru sont des poissons des profondeurs dont les vivaneaux, qui appartiennent à la famille des Lutjanidae, et à celle des Seranidae pour les mérous et loches. Les pêcheurs vendent leurs prises à 600 XPF le kilo de mérou et 900 XPF le kilo pour les vivaneaux. Ces poissons vivant à de grandes profondeurs, ne sont pas touchés par la ciguaterra (la gratte).

Des pêcheurs ramassent des pierres en bordure des rivières et des plages pour pêcher le thon. Une centaine de pierres par pêcheur et par semaine. Une centaine de pêcheurs emploieraient cette technique.

La pêche au caillou ou pêche à la ligne de fond consiste donc à descendre un appât en profondeur près du trou à thons. Pour se faire les pêcheurs utilisent des pierres de basalte de forme bien arrondie et un peu allongée. Elles restent au fond sans gêner la ligne ni l’hameçon. Le pêcheur met sa ligne à l’eau et la ligne se déroule toute seule, la pierre reste au fond. Pour le moment aucune réglementation mais certains donneurs de leçon grondent les pêcheurs en leur faisant croire qu’ils sont en infraction avec une loi… qui n’existe pas !

A Raroia, il y a des gens qui travaillent dur, comme ces collecteurs de nacre, une famille de sept personnes besogneuse qui collectent les coquilles. Le collectage (ou captage) sert à prélever du naissain (petites huitres perlières) de l’huître Pinctada Margaritifera, par fixation de celui-ci sur un collecteur. Les collecteurs sont constitués d’ombrières en plastique enchevêtrés le long d’une corde. Il faudra attendre au moins un an que les nacres aient suffisamment grossi et soient bien formées avant de pouvoir les manipuler. Mais il y aura encore beaucoup de choses à faire, un travail méthodique avant de pouvoir les expédier vers les atolls pour greffage. Dame Nature travaille à son rythme.

Hiata de Tahiti

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Naufrages à Tahiti

Trois naufragés retrouvés en vie aux Îles sous le vent, les trois pêcheurs avaient seulement un téléphone portable avec eux ! « On a eu une panne d’essence »… Il a fallu déplacer deux avions, deux hélicoptères. Après enquête il s’avère que le pilote du bateau n’avait ni permis, ni radio, ni fusées, ni moyens de navigation. Cette négligence lui fait encourir au maximum un an de prison et 1,8 million de XPF d’amende. J’ai ouï dire par ailleurs que cette plaisanterie aura coûté plus de 87 millions de XPF. Le marin fautif : « je remercie le Seigneur de nous avoir trouvés ».

naufrage de bonitier tahiti radio1ORCHIDEES

Dix naufragés ont été secourus entre Bora-Bora et Scilly. « Nous avons prié et le Seigneur nous a entendus ». Leur bateau était en train de couler tandis qu’ils dormaient dessus. Originaires de Scilly, un confettis de 4 km2, partis pêcher à Tupai, atoll de 10 km2 situé à 16 km au nord de Bora-Bora, atoll désert, et qui avait défrayé la chronique car aménagé pour recevoir les hôtes de marque de Flosse et qui serait pourvu de magnifiques… lampadaires et d’une piste d’atterrissage ! Mais nos pêcheurs, eux, étaient sur leur bonitier avec leur famille et ont attendu 16 heures les secours, agrippés à un radeau de survie et une petite annexe avant que l’hélico (le Dauphin de l’Armée) ne vienne les hélitreuiller. Ils avaient été courageux de plonger sous leur bateau pour chercher la balise. Une fois récupérée cette balise leur a permis de se signaliser auprès du MRCC de Papeete. Sans la balise…

Ici aux Marquises, on veut une vedette pour le sauvetage en mer, qui servirait aussi pour les evasan (évacuations sanitaires). Mais, il serait préférable d’avoir… un hélicoptère ! Quand on sait que certains pêcheurs partent en mer sans aucun matériel, peu d’essence, pas de fusée et autre moyen pour être localisé on pourrait facilement imaginer l’usage d’un hélicoptère ! Mais qui ne demande rien n’a rien.

Les habitants fuient la ville de Papeete et s’exilent dans les communes voisines. Il y aurait 1045 logements inoccupés. En journée la ville compterait 100 000 personnes, le soir 28 000. On travaille à la capitale mais, devenue peu attractive, les habitants la fuient dès leur travail terminé. Il faudrait faire des projets, les réaliser si l’on ne veut pas laisser mourir Papeete. D’autres lorgnent vers Punaauia pour devenir la nouvelle capitale de la Polynésie.

Relaxé dans l’affaire Anuanuraro, démissionné par le Haussaire donc plus Président de la Polynésie française, déchu de tous ses mandats y compris celui de sénateur, SDF puisque sa maison a brûlé, MAIS… salarié de droit privé de son propre parti le Tahoera’a (orange) à l’assemblée de Polynésie. Vous avez deviné qui est-il ? – Gaston Flosse en personne. Il serait le conseil spécial de Marcel Tuihani, nouveau président de l’assemblée depuis un bureau à l’assemblée. Na !

Hiata de Tahiti

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Plage des pêcheurs à Mirissa

Nous partons pour quelques kilomètres de bus jusqu’à la plage des pêcheurs où les bateaux traditionnels alignés, colorés, semblent n’attendre que la photo. L’heure n’est pas à la pêche, peut-être ne servent-ils plus que de décor ? Construits en bois, très effilés, ils sont équilibrés par un grand balancier d’un seul côté et dirigés par une godille.

mirissa bateau a balancier sri lanka

Au large, sont à l’ancre des bateaux plus gros et plus professionnels, avec de longues perches pour tendre les filets en haute mer.

mirissa bateau sri lanka

Des adolescents du coin viennent sur la plage jouer au cricket, sport très populaire en Inde (qui n’est qu’à 31 km au-delà du détroit de Palk), puis se roulent dans les vagues en se chamaillant, la plupart tout habillés. Ne sont torse nu que ceux qui sont fiers de leur corps. Même les petits garçons gardent souvent un tee-shirt.

cricket mirissa plage sri lanka

Une voilée attend à la lisière du sable, avec la plus jeune de ses filles, que son époux, son fils et sa plus grande fille terminent de s’amuser dans le ressac, tout au bord. Il ne s’agit pas de nager mais de se tremper ; ces enfants savent-ils nager, d’ailleurs ? Pour une fois torse nu, le garçonnet musulman d’une huitaine d’années prend beaucoup de plaisir à se rouler dans l’eau mêlée de sable, comme en témoignent ses gloussements et ses cris. Déjà replet, presque obèse, il est l’enfant gâté parce que le seul fils. Abus de sucreries et de Coca, favoritisme de mâle.

nager mirissa plage sri lanka

Le Seafood restaurant est un ancien bateau posé sur le bord de la plage. Du pont, on domine les baigneurs, les surfeurs et les joueurs de cricket. Un peu plus loin sont en effet proposées des leçons de surf et il y a deux élèves, une fille de 20 ans et un adolescent de 14 qui s’y essaient sous la direction d’un professeur à chignon. Les vagues sont ici propices à apprendre, ni trop hautes, ni trop puissantes. Douché, submergé, épuisé, le kid rejoindra sa mère, tout mouillé, en seul bermuda mais des étoiles dans les yeux. Ils s’installeront en bas sur les tables de la plage pour boire un Coca.

mirissa plage sri lanka

L’assiette de thon grillé, de riz et de salade est copieuse, je ne la finis pas. Le poisson est trop sec, frit trop longtemps. Il est bon mais dur à mastiquer, malgré la tentative culinaire de le cuisinier sauce ail et oignon. Il est vite 14 h, le temps passe.

seafood restaurant mirissa plage sri lanka

Nous sommes à la pleine lune et c’est la fête de Poya, comme chaque mois, durant laquelle on commémore la naissance, l’illumination et la mort du Bouddha. Durant cette fête mensuelle, des lampes sont allumées autour de l’arbre de la bodhi, le banyan de l’Illumination, et de la dagoba qui est un reliquaire ; on fait une offrande de fleurs à la statue du Bouddha ; des versets des écritures en pâli sont récités ; les fidèles se prosternent devant le moine et invoquent les trois figures du Bouddha, de la Dharma (son enseignement) et de la Sanghà (communauté des adeptes) ; ils citent les cinq préceptes du bouddhisme et écoutent un sermon sur le Bouddha et ses vies antérieures.

mirissa filets sri lanka

Inoj nous rappelle les cinq préceptes communs à tous, laïcs et moines :
1. ne pas nuire aux êtres vivants ni prendre la vie (non-violence),
2. ne pas prendre ce qui n’est pas donné,
3. ne pas avoir une conduite sexuelle incorrecte ─ plus généralement garder la maîtrise des sens,
4. ne pas user de paroles fausses ou mensongères,
5. s’abstenir d’alcool et de tous les intoxicants.

L’alcool est donc prohibé durant cette fête – mais nous Occidentaux sommes exemptés de cette contrainte à condition de nous cacher : bière dans un sac ou cocktail dans les chambres. Comme il n’y a que des Occidentaux dans l’hôtel, le bar fait une exception, les jus de fruit déguisant l’alcool qu’il y a dedans. Mais toutes les bouteilles habituellement étalées au comptoir ont été ôtées. Le jour étant férié, nous n’avons pas vu de bus rouges, service d’État ; seuls les bus privés circulaient, conduits par des non-bouddhistes.

Le dernier dîner du séjour est morne, à la nuit tombée, dans la cuisine internationale. Demain, le réveil a été fixé très tôt car les trentenaires sont avides de meubler leurs intérieurs de « souvenirs » pour quand ils seront vieux. Il y a longtemps que je me suis détaché des babioles qu’on rapporte et qui ne servent qu’à encombrer.

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Longsheng et Kunming

Yangshuo est une ville légendaire de Chine, agréable, dans un cadre enchanteur et spectaculaire. Deux artères principales commerciales et, dans les autres rues, une myriade de cafés sympathiques. Le touriste (femme) est comblé par des échoppes qui vendent de la soie, des souvenirs, des calligraphies, des fruits. Certains pêcheurs proposent de prendre la pose avec leurs cormorans moyennant finances. Les cormorans demeurent les employés des pêcheurs, indispensables pour attraper les poissons attirés par la lumière à la surface de l’eau.

Départ en bus pour Longsheng que l’on atteindra après 4 heures de route, au nord-ouest de Guilin, afin de visiter les rizières en terrasses. Les ethnies Zhuang, Dong, Yao et Miao habitent ces lieux. Il faudra troquer le grand bus confortable pour un plus petit car la route devient escarpée, étroite et la conduite de ces petits bus revient de droit aux ethnies des villages que nous allons visiter.

Arrivés à l’entrée des rizières en terrasses, il faut mettre de l’huile dans les articulations des genoux car la montée est longue et rude et il faut mériter le spectacle des rizières en terrasses. La possibilité de louer les services de porteurs est offerte moyennant le tarif syndical. C’est tentant et cela contribue à faire vivre les villageois. Les escaliers succèdent aux escaliers, étroits et encombrés. Les porteurs s’annoncent et les excursionnistes se collent à la paroi afin de laisser l’espace aux chaises à porteurs en bambou et à leurs occupants. Le spectacle offert est magnifique et nous ne sommes qu’à un quart du trajet. Les maisons en bois sont pimpantes, les paysannes en costume de leur ethnie, les objets à vendre étalés devant les portes tout comme le maïs ou les piments qui sèchent au soleil sont « mis en boîte ».

miao

C’est enfin l’arrivée au point culminant du village. Sur 360° des rizières en terrasses, le vert tendre, le ciel bleu, les montagnes nimbées de brume – tout confère à donner une note irréaliste à ce paysage. Le déjeuner local est délicieux. La descente est plus rapide et permet de fouiner sur les étals. Le petit bus nous ramène sains et saufs à notre grand bus. Retour à Guilin. La rivière Li traverse la ville. Les arbres osmanthus aux fleurs rouges, blanches, jaunes, illuminent la ville à la floraison. Nous n’aurons pas la chance de les admirer. Les avenues sont bordées de fucus ou banians, à petites ou grandes fleurs. Les Chinois aiment ces arbres car ils sont symbole de longue vie. Une journée bien remplie !

Les « pro-Tibet » nous ont quitté tôt ce matin, nous restons 12, confiés aux mains des guides locaux, le guide national ayant choisi d’accompagner les « Tibétains ». Toujours à Guilin, nous escaladons le Mont Yaoshan (par télésiège) afin d’embrasser la vue des collines de Guilin. Ensuite, nous visiterons une plantation de thé, nous dégusterons les différents crus. Les conseils nous rendent très savants et allègent notre porte-monnaie.

Un p’tit tour en avion et nous débarquons à Kunming, capitale de la province du Yunnan (le pays au sud des nuages), située à 1900 m d’altitude. Notre guide locale s’appelle Yan. Autant Yvonne, notre guide de Guilin était mince, élégante, autant Yan est petite, boulotte, mais s’exprime aussi bien en français. Le Yunnan a pour capitale Kunming, surnommée la « cité de l’éternel printemps ». La province touche le Tibet au nord avec ses hauts plateaux enneigés, le Myanmar à l’ouest avec ses forêts tropicales, le Laos et le Vietnam au sud. Le Yunnan est situé à un carrefour d’influences entre les bouddhismes chinois, tibétain et d’Asie du sud-est. Les Han sont majoritaires, une vingtaine d’ethnies vivent dans le Yunnan, dont les Naxi de Lijiang, les Dai, les Yi, les Bai, les Hani et les Yao. Les infrastructures touristiques sont bien développées, dans les « villages ethniques » également mais si elles donnent des minorités une image folklorique, cela me paraît toutefois peu authentique.

KUNMING VIEILLE VILLE

Kunming connaît un développement économique intense. Pour faire place à des immeubles modernes on détruit un grand nombre de sites historiques, quitte à le regretter plus tard, mais c’est fait ! La présence occidentale s’était faite par le biais de la Birmanie, colonisée par les Britanniques et de l’Indochine colonisée par les Français. Pendant la seconde guerre mondiale, la « route de la Birmanie » permit aux Anglo-américains de ravitailler la résistance antijaponaise de Tchang Kaï-chek, replié au Sichuan. Petite surprise, c’est ici que nous avons goûté le fromage de chèvre chinois qu’ils mangent avec herbes et épices. C’est du vrai fromage (nailiao) fort apprécié dans cette région.

L’obsession de TM, la Chinoise avec laquelle je partage la chambre, demeure la forêt de pierres de Shilin, distante de 80 km de Kunming. Un lieu de pierres karstiques aux formes bizarres qui évoquent pour les Chinois des animaux fantastiques, des personnages de légendes, etc. Les sentiers tracés dans cette « forêt » font pénétrer dans l’univers des chinoiseries. Les Chinois aiment se faire photographier, ils endossent des vêtements des ethnies de la région (Sani) pour se faire tirer le portait (payant, il va de soi !). L’imagination chinoise n’a pas de bornes : essayons de retrouver le rhinocéros contemplant la lune, l’aile du phénix, l’hirondelle qui danse. Pour le moment ce sont des groupes de danses qui occupent la scène. Musique et costumes garantis.

FORÊT DE PIERRE

Ce soir nous prendrons le train en couchettes molles ! Quel périple ! Bondé malgré les places retenues, les 12 n’auront pas tous leur couchette, toute la nuit à être balancés, stoppés, on ne voit pas les précipices tant mieux et enfin à 6h30 nous débarquons à Lijiang, vannés, rompus, mais heureux. Malgré l’heure matinale, nos chambres sont prêtes à l’hôtel, et nous attendent. Merci Seigneur.

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Économie à la tahitienne

Le célèbre restaurant-bar « Le Belvédère » a fermé ses portes le soir du réveillon de la Saint-Sylvestre après 45 ans de bons et loyaux services. Beaucoup de vedettes, des amicales, des comités d’entreprise, des touristes se sont pressés dans ces lieux. La route qui y mène, territoriale et (sur les 600 derniers mètres) communale, est innommable ! Les catastrophes naturelles n’ont pas épargné les lieux : dépressions tropicales, incendie dans la salle des groupes électrogènes, le cyclone Veena. Le Belvédère est situé dans la commune de Pirae, à 850 m d’altitude au Fare Rau Hape. Fraîcheur et superbe panorama sur Papeete sont une récompense très appréciée pour ceux qui s’y rendent. Il est à vendre.

gamins plage

The Brando à Tetiaroa ouvrira ses portes le 1er juillet. Le rêve de Marlon Brando est devenu réalité.  Assis ? Bien : les prix débutent à partir de 3 000 € la nuit (357 000 XPF) et peuvent atteindre 9 000 € (1 073 988 XPF). Du calme, il y en aura pour chacun ! Une villa avec trois chambres, quatre avec deux chambres et trente avec une chambre. Alors, dépêchez-vous de réserver ?

Aux Australes, deux pêcheurs ont été surpris par le mauvais temps bien qu’une alerte météo annonçant des coups de vent ait été déclenchée. La mer déchaînée, la pluie, le vent, la houle ont eu raison des deux pêcheurs imprudents, l’un a réussi à regagner la terre ferme et  à prévenir les secours. C’est finalement vers 2h30 que les secours ont découvert le second pêcheur accroché à un bidon d’essence près d’une patate de corail. Il avait été mordu au pied par un squale. Soigné sur place au dispensaire, il a été ensuite évasané à Papeete. [Evasan = évacuation sanitaire en jargon gendarme].

Le « Brut d’Ananas » est lancé !  5 000 bouteilles à distribuer dans les supermarchés de Tahiti et des îles ; le prix ? 4 500 à 4 900 XPF. Des bulles polynésiennes pour les fêtes. On récolte des « Queen Tahiti » sur les terres fertiles de la caldera de Moorea, exempte (?) de pesticides ; lavé et pressé, l’ananas devient jus ; il sera transporté jusqu’à la cuve de fermentation après une décantation naturelle ; encore plusieurs semaines de travail avant que le produit soit prêt.

vahine 2014

Les Asiatiques s’intéressent aux anguilles de Polynésie. Après le thon, le nono, le rori, par ici les anguilles. Quand la Chine sera rassasiée (ce n’est pas demain la veille). En attendant l’entreprise Marama Nui qui installe et exploite des turbines électriques à Tahiti  a décidé de s’intéresser à la faune des rivières et tout particulièrement aux anguilles. Les civelles sont de retour. Trois espèces filiformes en Polynésie : l’anguille obscure, l’anguille marbrée et l’anguille à grande bouche. Observation, comptage, pourquoi ? Pour qui ? Attendons la suite !

Les Tahitiens se sont gavés du roi des fruits du mois des fêtes : les litchis car la récolte a été généreuse. D’ordinaire, les litchis sont expédiés des Australes vers Papeete pour les fêtes de fin d’année. Or cette année, les litchis ont fourni une récolte abondante à Tahiti grâce au froid qui avait sévi cet été. Les superficies plantées en litchis au fenua sont de 61,8 ha. L es surfaces sont plus concentrées aux Australes (70,9%), aux Gambier (3,7%), aux Iles du Vent (23,7%) dont 14 hectares à Tahiti. Tubuai (Australes) est l’île aux litchis avec une surface plantée de 35,1 ha. La production de l’île est estimée cette année à 60 tonnes.

Et, pour clore ces ragots, nouvelle boutique de produits détaxés à l’aéroport de Tahiti-Faa’a : alcool, tabac, parfums, et un peu de high-tech sont proposés à la clientèle internationale à l’arrivée (près de la zone bagages), mais aussi aux locaux de retour au fenua. Le succès est garanti. Hic, à la vôtre !

Hiata de Tahiti

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Pique-nique sur le motu Haka des Tuamotu

Nous commencerons le lendemain de notre arrivée par un pique-nique sur le motu Haka. Nous embarquons des glacières avec du poisson cru, du ipo ou plus exactement du Faraoa ‘Ipo fabriqué à partir de farine, d’eau, de sucre, de coco râpé, le tout bouilli. C’est qu’il y a peu ou pas de boulangeries sur les atolls alors les Paumotu (habitants des Tuamotu) se débrouillent pour fabriquer » leur pain » ! Comme plat principal du nylon, des hameçons et des appâts de petits poissons qui sont à notre disposition dans le bateau. Notre guide et pilote arrêtera le bateau près des patates de corail où se tapissent les poissons. A nous d’avoir la dextérité et la chance d’attraper notre repas si nous voulons déguster un poisson rôti sur la braise pour le déjeuner. Mon amie ramène une loche marbrée et notre pilote deux loches marbrées et un surmulet à nageoires jaunes. Ouf, nous aurons de quoi déjeuner.

TUAMOTU AHE

Moi, avec mes genoux en panne, je me contente de contempler et de photographier les prises et les pêcheurs en plein travail ! Arrivées à destination, il faut sauter à l’eau, l’eau est peu profonde, chaude à souhait, le sable est doré. Et transporter le matériel, visiter les lieux tandis que notre pilote troque sa casquette de capitaine pour celle de cuistot. Deux loches sont  grillées sur des palmes de cocotier puis mises dans l’eau de mer pour enlever cette peau noircie (tunupa’a). Cocotiers, cocotiers, encore des cocotiers, du pokea (pourpier) aux fleurs jaunes pour la salade, des miki miki (Pemphis acidula, arbuste aux branches argentés endémique aux atolls) des reliefs d’anciens piqueniques, des cocotiers à terre depuis la dernière tempête. Les photos ne seront pas extraordinaires. Alléchées par l’odeur du poisson, les mouches arrivent en escadrilles serrées, les petits poissons eux aussi se présentent et enfin arrivent les vaki (petits requins à pointes noires), les kaveka (sternes) s’assurent de quelques restes. Tout disparait, seuls flottent encore les petits morceaux de tomate du poisson cru, pas de végétariens parmi tout ce monde ?

TUAMOTU AHE

Nous rentrerons  par le chemin des écoliers en visitant le « nouveau » village de Tenukupara, avec son quai, sa rue, sa soixantaine de fare, ses quatre édifices religieux, sa mairie, son bureau de poste, son épicerie, son école primaire, son infirmerie (j’espère ne rien avoir oublié !). Les goélettes accèdent au quai en traversant le lagon balisé sur une dizaine de kilomètres. Un certain nombre d’enfants ne fréquentent pas l’école. Leurs parents doivent les amener tôt en kau (canot à moteur ou speed boat) en traversant le lagon par tous les temps.

TUAMOTU AHE

Le motu Poro Poro où s’était installé Bernard Moitissier en 1975 avec sa compagne Iléana et son fils de 4 ans est situé juste en face du village, séparé seulement par un hoa, que l’on peut franchir à  pied. Le navigateur vivait ici en autarcie totale recyclant tout ce qui lui servait ensuite comme compost. Il avait apporté de la terre de Tahiti sur son bateau et réussit à créer un potager, un verger alors que les habitants lui disaient que rien ne poussait sur ce sol corallien. Il planta une barrière anti-vent avec des aito (arbres de fer), posa des bagues en plastique sur les troncs des cocotiers afin que les rats ne puissent plus y grimper. Il importa des chats pour dévorer les rats mais les matous dévorèrent les oiseaux et les œufs ! Trop de routine, il quitta Poro Poro en 1978 et s’installa à Moorea. Sa maison de style local a été remplacée par une construction en parpaings, le jardin et le verger ont disparu, seuls certains habitants parlent encore des énormes pastèques de Bernard Moitessier.

Sur le chemin du retour à la pension, nous apercevons le Bethel II plutôt ce qu’il en reste sur la plage. Ce beau voilier, un Dynamique 58 baptisé Bethel II, avait fait naufrage à Ahe le 20 juin  2007. Partis du sud de la France, l’ancien pilote d’Air Polynésie et sa femme, après huit mois de navigation arrivent aux Tuamotu. Le voilier est au mouillage près de la passe, l’ancre est prise dans un pu’a (bloc de corail, patate), le vent se lève… les ancres cassent… Le rêve est fini. Le navire sera déclaré « épave » et cédé pour un franc symbolique à un jeune perliculteur qui pendant un mois préparera son opération de renflouage. Il ne disposait que de 60 fûts de 200 litres (drums), 300 m de corde, 200 m de chaîne, un moteur de hors-bord de 250 chevaux et 8 cocotiers. Elvis le Paumotu réussit son pari le 21 septembre 2007. Pendant 8 heures il tracta le voilier jusqu’à la plage devant son fare (maison). Elvis devra abandonner sa ferme perlière suite à la mévente des perles. Depuis lors le Bethel II est planté sur cette plage. Les intempéries l’outragent chaque jour un peu plus. Ce voilier acheté neuf dans les années 80 avait coûté la coquette somme de 300 millions de XPF ! (1 EUR = 119,33 XPF).

TUAMOTU AHE

Au retour de cette journée lagonaire, l’eau coule avec promptitude et abondance dans la salle de bains, rien à voir avec le filet asthmatique et nocturne de Papeari ! Nous profitons de moments libres pour poser des questions, affiner nos connaissances livresques sur Ahe auprès des tenanciers de la pension. Concernant les marae, toujours la même crainte même de prononcer ce nom tapu (tabou). Les vieux déconseillent de s’approcher des lieux. On nous raconte qu’un homme serait revenu fou après s’être trop approché d’un marae alors qu’il nettoyait sa cocoteraie. Nous avions pourtant trouvé une preuve écrite de l’existence de ces trois marae à Ahe. Eh bien, n’en parlons plus. L’épave du Saint-Xavier Maris Stella, première goélette du nom qui assurait la desserte des atolls des Tuamotu s’est échouée au sud de l’atoll d’Ahe lors d’une forte tempête. A ce jour, il ne reste plus que le moteur sur le platier et notre guide a omis de nous le signaler. L’atoll est ravitaillé par le Dory, le Mareva Nui et le St Xavier Maris Stella III. Après le diner, il est temps d’aller rêver à notre pêche et préparer la sortie du lendemain.

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Trouble pêche à Tahiti

Certains pêcheurs ont un équipement pour pêcher dans les profondeurs de l’océan jusqu’à – 1500 m. Il leur arrive d’attraper des bestioles aux mines patibulaires, alors ces mystérieuses trouvailles atterrissent dans le congélateur après avoir posé pour l’objectif photo. Sur une page de La Dépêche de Tahiti on a pu voir l’une des 260 types de rascasses connues, un chaunax, un grenadier, un « barracuda rouget » et enfin un poisson inconnu filmé une seule fois aux Marquises avec des rostres et des ratons sur le devant… un monstre !

poissons des profondeurs tahiti

D’après une étude australienne, les requins fuient la pleine lune et le soleil au zénith et gagnent les profondeurs afin de suivre leurs proies et d’échapper à leurs prédateurs. Ces animaux à sang froid plongent de 35 m en hiver à 60 m au printemps. Cette découverte des chercheurs australiens pourrait ainsi préserver la vie de certains requins car les pêcheurs seraient alors en mesure de minimiser les prises « collatérales » en se calant sur le calendrier lunaire et sur les variations de lumière en journée pour déterminer la profondeur à laquelle laisser traîner leurs filets. Un tiers des requins océaniques (parmi lesquels le grand requin blanc et le requin marteau) sont menacés d’extinction en raison de la surpêche. Pour les requins de haute mer, cette proportion passe à 52%. Les auteurs du rapport dénoncent en particulier la pratique du « finning » qui consiste à couper les nageoires du requin [délice des Chinois] et à rejeter en mer le reste du corps.

Hoa ? Ce sont sur les atolls les chenaux de communications qui séparent les motu. Ce sont des lieux propices à la vie marine, certains sont fermés, d’autres communiquent avec l’océan et permettent l’oxygénation des lagons. A première vue ils paraissent dépourvus de vie. Mais nombres d’espèces y vivent, c’est une écloserie naturelle et protégée. Avec un peu d’attention on y découvre étoiles de mer, oursins, divers mollusques, porcelaines, huîtres, bénitiers, anémones, éponges. Ils sont bordés par le platier corallien qui abrite les loches, les perches, les poissons soldats, les surmulets. Si les conditions climatiques sont dégradées, les pêcheurs des Tuamotu utilisent ces lieux pour remplacer leurs sorties en mer, trop risquées.

Les anémones de mer (actiniaria), cousines de la méduse et proches parentes des coraux sont des polypes dotés d’un pied qui leur permettent de s’ancrer sur un support dur. Leur corps est mou et gélatineux, garni de multiples tentacules qui contiennent un poison urticant d’où leur nom d’« orties de mer ». Très mobiles, elles n’hésitent pas à changer d’habitat si celui-ci ne leur convient pas. A contrario, une fois qu’elles ont trouvé un milieu qui les satisfait, elles se développent et colonisent le milieu. L’anémone peut atteindre la taille de 1 cm à plus de 2 mètres et vivre plus de 90 ans. Mais les anémones ont un impact économique et écologique néfaste sur la production perlière. Elles fatiguent et étouffent les nacres, ce fléau touche l’ensemble des Tuamotu. Cette prolifération serait liée au nettoyage des nacres au « karcher ». A plus ou moins long terme, les nacres vont se développer moins rapidement et produire ainsi des perles de moindre qualité. Les prédateurs naturels des anémones sont les poissons-corail, crevettes et crabes. La nature va ainsi se réguler elle-même – à condition que l’homme n’interfère pas dans ce processus naturel !

Les prédateurs du lagon sont indispensables à son écosystème, à sa bonne santé. Les carangues sont d’une grande efficacité. Elles font partie de la classe des actinoptérygiens. Il en existe une vingtaine d’espèces en Polynésie. Elles nagent rapidement, puissamment, elles chassent en poursuivant leurs proies. Elles possèdent des nageoires fortes, une queue puissante en V très ancré. Elles vivent en solitaire ou en banc. On les rencontre en bord de plage dans très peu d’eau mais elles fréquentent également des baies profondes, le récif interne et externe, autant dire partout. Elles sont très appréciées pour leur chair mais présentent toutefois un risque ciguatérique important surtout pour les espèces les plus grandes. La carangue bleue (pa’aihere) est présente dans tous les archipels. Elle possède un corps bleu aux reflets jaunâtres, peut prendre une teinte très foncée. Sa taille est d’environ 60 cm. La rencontre est rare car très pêchée elle se méfie et son espèce est menacée de surpêche. La carangue à grosse tête (uru’ati) est présente partout, elle est imposante avec une taille pouvant atteindre 1m70 de long. On la rencontre rarement. Sa consommation présente un risque ciguatérique très élevé.

Les murènes de la famille des Muraenidae comptent 200 espèces de 15 genres différents. Les murènes sont des prédateurs de crevettes, crabes, seiches, pieuvres et poissons. Elles chassent plutôt la nuit, parfois avec les mérous et rougets. Une rencontre avec une murène est toujours impressionnante. Les accidents sont toutefois rares et sont dus à la négligence car la murène ne cherche pas le contact. Leur morsure n’est jamais bénigne, et peut engendrer des infections très graves et conduire à l’amputation. Elle est dotée d’un excellent odorat et d’une mâchoire puissante et bien armée. La murène javanaise (puhi ‘iari) est très répandue en Polynésie, massive, mesure de 1m50 à 2m50. La murène ponctuéepuhi) fort élégante avec sa robe tachetée de blanc est moins imposante que sa cousine, n’est pas timide et se laisse observée, mais attention elle demeure une murène.

Hiata de Tahiti

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Musée viking des Lofoten

Ce matin, il fait brumeux. Je désire aller visiter le musée viking dont nous avons vu la halle en passant sur la route. Un peu de culture dans ce monde de course ne saurait faire de mal. Bus jusqu’à Borg, via Lekness où je dois changer pour un autre. Le musée, fort bien fait, reconstitue la vie médiévale de ces paysans-guerriers, volontiers pêcheurs et commerçants. Il coûte 140 NOK l’entrée, soit 18€, mais la dépense est justifiée. Il est installé depuis 1995 sur les fondations de la ferme viking de Borg de 83 m de long, découverte sur le terrain et fouillée de 1983 à 1989. Elle a connu deux périodes d’habitation entre 500 et 950 de notre ère. Les archéologues l’ont reconstituée telle que nous la voyons aujourd’hui, toute en bois et toute en longueur, à une quinzaine de mètres à côté.

ferme viking Lofoten

Une salle présente des vidéos techniques sur la découverte, la fouille, l’univers viking, la religion, la saga qui évoque l’endroit. Puis nous passons dans une salle où est projeté le film de 12 mn  ‘Rêver Borg’ racontant la belle histoire d’Åsa (prononcez ôseu) et d’Erik, enfants d’adversaires, séparés pour cause d’exil en Islande de la petite fille et de son père, revenue adulte pour se marier avec Erik, successeur de son père sur la ferme ancestrale spoliée aux parents d’Åsa par le père d’Erik (hum, si vous avez compris, c’est que je me suis mal expliqué). Les enfants du film sont gracieux, l’histoire romantique, le décor sauvage. Avec le réalisme d’avoir été tourné sur les lieux mêmes de la vérité historique ! Car le récit est authentique, le chef de la ferme de Borg, Olaf Tvenumbruni, est entré en conflit avec le comte d’Håløyg Håkon Grjotgardsson. Il n’a pas voulu aliéner sa liberté et est donc parti pour le pays pionnier d’Islande.

fermiers guerriers vinking Lofoten

Une fois l’histoire racontée, nous passons dans la salle des objets, où les fouilles de Lars Stenvik ont alimenté les vitrines. Il suffit d’approcher un engin pour écouter dans sa langue les explications concises pour chaque. La muséographie est très moderne et faite pour intéresser une génération née avec l’audiovisuel. Bijoux, épées, outils, costumes reconstitués sur mannequins. Ont été trouvées dans la ferme de Borg des cruches en céramique du VIème siècle, des verres allemands du VIIIème siècle, des fibules à coquille de bronze, des bijoux d’ambre, un peigne et une cuiller en os de baleine sami, un couteau de tissage de même matière qui servait à passer le fil de trame dans la pièce tissée. Les Sami étaient la peuplade autochtone vivant au nord, dont descendent les Finlandais actuels.

hache epee viking Lofoten

Près de 3000 plaquettes en or d’un demi centimètre de diamètre appelées gullgubbe ont été découvertes, probablement des amulettes enterrées sous un pilier à la mort d’un chef. La ferme était un centre économique, mais aussi politique et religieux. Les amulettes donnaient le statut du chef dans sa lignée, les origines mythiques du clan, et devaient invoquer la fertilité. Le chef était le maître de la ferme et de tous ses gens, inféodé seulement au seigneur de l’île. La saga d’Egill évoque Ulf et ses deux fils, Thorolf et Grim.

peigne musee viking lofoten

En longeant les parcs à moutons, vaches noir et blanches, cochons noirs, chevaux et autres animaux traditionnels vikings, nous accédons à la grande halle à cinq chambres de 83 m de long sur 8.5 m de large. C’est une suite de stalles intérieures montées sur parquet qui peuvent se séparer par des cloisons d’osier ou de toile. A gauche du vestibule, la chambre d’habitation avec les lieux de vie (lits, table et bancs de collation) et les ateliers d’hiver : filage et tissage, travail du cuir, meulage et pétrissage de la farine, séchage et préparation des champignons et herbes, conserves, couture, réparation des armes, menuiserie, etc.

chambre viking Lofoten

Vient ensuite la salle de banquets avec foyer central dont la fumée s’échappe par une ouverture du toit, autour duquel se tiennent le banc du chef orné des piliers de commandement sculptés d’entrelacs, puis les tables et bancs des convives, perpendiculairement. Le site fait parfois restaurant pour les groupes. La soupe au mouton mijote dans la marmite noircie au-dessus du foyer, tandis que les grillades se préparent.

cuisine viking Lofoten

Aujourd’hui, des enfants s’amusent à poser un casque sur la tête pour se faire photographier, à brandir des épées de fer, ou à tenter de soulever l’armure en mailles qui fait plusieurs kilos. Suivent la réserve et l’étable.

casque viking

Dans la réserve, est évoquée la religion des anciens scandinaves avec un arbre Yggdrasil au centre et le puits de Mime où voir l’œil d’Odin donné en échange de la connaissance pour devenir chef des dieux et créateur du monde. Il boit une gorgée de cette eau chaque jour, directement à la source de sagesse. Des cartouches en bois reproduisent des scènes des stavkirkes (église en bois) sur les métiers et les combats. Des panneaux résument les croyances dans les trois mondes, Utgard, Mitgard, Åsgård. La cosmogonie viking est composée de trois cercles. Åsgård est au centre, la demeure des dieux où se dresse l’Arbre-monde Yggdrasil. Vouloir-vivre et créativité divine rayonne de cet arbre dans tous les mondes. Autour du monde des dieux, le monde des hommes, Midgård. Au-delà du cercle des hommes, les confins où règnent le chaos, les géants Jötunn et les êtres maléfiques, Utgård. Le serpent de Midgard enserre l’univers des trois mondes et lui donne cohésion en se mordant la queue. L’existence humaine est tirée par le vouloir-vivre et tiraillée par la démesure et le mal, entre deux mondes.

ferme viking construction Lofoten

Près du puits d’Urd qui alimente en eau la vitalité d’Yggdrasil, habitent des puissances féminines redoutables, les Nornes. Elles tracent la trajectoire de vie de tout nouveau né, tissant le fil de leur destin. Mais l’univers a une fin. Le Ragnarök comprend trois séries d’événements : une catastrophe cosmique, l’effondrement de l’ordre social et le combat ultime des dieux contre les géants. L’ordre du monde en est bouleversé, générant peut-être un nouvel univers ordonné autrement. C’est en tout cas ce que laisse entendre le Voluspå.

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Autour du Rorbu de Ballstad

Nous logerons dans les rorbus, ces cabanes de pêcheur construites sur pilotis au-dessus des eaux du port de Ballstad, dans l’île de Vestvågøy. Le mot vient du norvégien ror qui signifie ramer sur un bateau de pêcheur, et bu qui veut dire vivre. Ce sont donc des lieux d’existence pour les pêcheurs à rames. Ils y mangeaient, dormaient, se séchaient, y réparaient leurs filets. Initialement abris, elles ont été transformées par les riches venus du sud au début du XIXème siècle qui les ont aménagées confortables pour les louer contre une part du poisson ; le bourgeois s’occupait accessoirement d’acheter toute la pêche à son prix, qu’il revendait selon ses intérêts.

rorbus Lofoten

Les rorbus sont prévus aujourd’hui pour un couple avec deux ou trois enfants, pas pour un groupe de six adultes. Une chambre matrimoniale va au couple, une chambre à lits superposés basse de plafond aux deux garçons, quant aux deux filles restantes, elles sont reléguées au grenier, accessible par une échelle et sans aucune ouverture. Le guide couche sur le canapé de la pièce commune. Une fille râle en disant que ce n’est pas aux normes, qu’elle ne peut pas lire jusqu’à minuit comme chez elle, etc. Il y a quand même une pièce toilette avec douche et lavabos. Mais nous sommes sur le port, dans une délicate odeur d’huître qui ne nous quitte plus.

harengs marines norvege

Comme le rorbu est plutôt étroit, nous allons cuisiner et dîner à l’auberge de jeunesse Kramervik située 300 m plus haut. Nous dînons de riz aux légumes et de saumon grillé, puis d’une glace yaourt. Ils ne peuvent pas s’en passer : après les iPhone, toujours actifs, voici la télé ! Un poste trône dans la salle de l’auberge et un jeune Suisse nous le règle pour que la grande gueule puisse « voir les sports ». Le Suisse est réalisateur de documentaires filmés sur les pêcheurs. Il termine ici ses trois semaines et envisage de comparer avec le seul pêcheur du lac auprès duquel il habite en Suisse, « le canton des banques ».

nourriture en tube norvege

Grand soleil, odeur marine, tout est calme dans le petit port au matin. Pas un chat. Nous partons après le petit-déjeuner pris comme hier à l’auberge de jeunesse faire le tour du cap et grimper au sommet, à la norvégienne, avant de revenir par l’autre côté. Chacun se fait ses sandwiches de pique-nique avec du hareng aux oignons Sursild et des tubes d’œufs de poisson Kaviar ou de maquereau à la tomate.

claies a morues Lofoten

Tout commence par le chaos rocheux du bord de mer, juste après les séchoirs à morue. Ce sont des claies à perches croisées sur lesquelles les filets désarrêtés de cabillaud sont mis à sécher deux à deux, reliés par un fil sur la queue. Non, les mouettes ne viennent pas les dévorer car il leur faudrait se maintenir en vol stationnaire et passer le bec entre les perches, ce qu’elles ne savent pas faire. Ce sont les Vikings qui ont fait connaître le poisson séché aux Européens. Ils en emportaient dans leurs voyages vers le sud, et l’échangeaient contre d’autres produits. La tête et le corps sont séchés chacun de leur côté, du foie est tirée l’huile de foie de morue, tandis que les œufs sont transformés en kaviar. Les morceaux les plus prisés de la tête sont la langue et les joues. Après deux à trois mois de séchage, le poisson est si sec qu’il peut être stocké, trié selon sa taille et son apparence.

ballstad Lofoten

Nous avançons en équilibre sur les blocs, sans pouvoir regarder au-delà du premier mètre au risque de tomber. Toute vision nécessite un arrêt complet. Nous observons ainsi successivement les frétillements poissonneux qui agitent souvent la mer au bord de la côte, l’envol en V des canards eiders dérangés par notre passage. Un petit bateau trapu trace vaillamment sa route entre les balises rouge et verte d’un chenal entre deux rochers dans un ronron presqu’inaudible. La mer est à peine ridée par la brise, aujourd’hui.

La montagne surplombe les rorbus de Ballstad avec, au sommet, un plateau d’alpage. Petite brise sur les graminées du col qui inclinent leur tige et sur les campanules à corolle mauve. Le panorama est beau, permettant une vue d’ensemble. Mais pas sans grimper 250 m de dénivelé à 30% de pente d’un seul tenant ! Nous pique-niquons après la pente de sandwiches hareng-tomate, ou Kaviar, toutes préparations en tube qu’il suffit de tartiner, ou encore de fromage cuit au goût de caramel que j’aimais tant avec Éliane il y a 25 ans. Nous sommes sous le soleil et le climat est doux. Le Gulf Stream vient caresser les côtes, ce qui donne cette douceur toute l’année. Avec la mer bleu sombre parsemée de rochers bruns ornés de vert, nous pourrions nous croire en Bretagne.

ballstad vue de haut Lofoten

Nous ne sommes pas encore au sommet, qui est à 490 m au-dessus de l’eau. Nous y aurons vue sur tout l’environnement de Ballstad : le port, les lacs derrière, le paquebot de croisière ancré dans le fjord.

La redescente est herbue, parfois en pierrier, mais pas si dure que celle du premier jour. Elle permet une vue plongeante sur le port, notre rorbu, le snekkar de parade (mot scientifique pour drakkar) près de la cabane d’accueil qui fait aussi bar. Nous allons d’ailleurs y prendre une bière sitôt arrivés, tandis que d’autres se ruent déjà à la douche. 47 NOK pour 33 cl, soit 6€ au comptoir. Deux kids abordent en canot à moteur, le ponton est situé en terrasse du bar. Ils vivent sur l’eau ici et le canot est leur mobylette ; ils le manient dès dix ans avec maestria. Le plus jeune, douze ans, parle un anglais parfait et joue de l’orgue électronique un moment dans le bar. Que faire d’autre dans ce bled isolé, durant les mois d’hiver ?

Un pêcheur prépare son cabillaud sur le ponton, sous les moustaches d’un chat norvégien à long poil gris rayé, très intéressé par les morceaux frais qui tombent. Il en ronronne presque en se laissant caresser.

De retour au rorbu, il n’est pas très tard. Nous dînons à l’auberge de jeunesse de soupe à la tomate en sachet, de salade iceberg (évidemment), de patates-cabillaud crème au four, et d’une gelée au chocolat instantanée. Ce n’est pas de la cuisine locale, encore que, en visitant les supermarchés locaux, les Norvégiens semblent avoir adopté l’habitude américaine de la malbouffe toute prête…

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Anatole France, L’étui de nacre

anatole france l etui de nacre

Cet « étui » précieux est une suite de contes disparates, parus en revues et journaux sur neuf années. Ils portent sur la religion et la révolution, légendes édifiantes ou récits terribles non moins édifiants. Pour Anatole France, le sansculottisme est une religion aussi intolérante et aussi fanatique que le christianisme juif. « Tremble de me revoir ; je suis le peuple souverain ! », clame Brochet, ancien rempailleur devenu président du district. Dans Thaïs, le moine Paphnuce, était de même « rempli de Dieu » pour accuser la courtisane d’impiété.

Libérer les hommes est une bonne chose ; les livrer aux bas instincts d’envie et d’orgueil est une mauvaise chose. Anatole France est un sceptique, et nous avec lui. Ni Dieu ni les Idées ne méritent qu’on en devienne esclave, croyant agir pour le bien alors qu’on est agi par eux, pour leur pouvoir de domination. Tous les grands mots qui emplissent la bouche des prêcheurs et des leaders masquent le plus souvent le ressentiment et l’enflure de l’ego. La grenouille veut se faire aussi grosse que le bœuf et Mélenchon ou Chavez le sauveur des citoyens. Ils ne font que jouir de leur puissance.

Mais certains gardent l’âme simple et prennent les miracles comme ils viennent. Ceux-là sont innocents et peuvent être sauvés (par la postérité, sinon par le Ciel). C’est le cas du Jongleur de Notre-Dame, baladin faisant ses tours, qui s’enferme dans la chapelle chaque jour pour les faire seul devant la Vierge à qui il voue un culte. Scandale ! L’abbé, en professionnel du choqué, veut jeter dehors le manant. C’est alors qu’il voit la Vierge descendre de son piédestal de plâtre et venir essuyer de son voile bleu le front en sueur du jongleur qui l’honore. De même, le Petit soldat de plomb, garde national à la Révolution, conclut son récit d’une bataille par deux fornications qu’il fît tout uniment le soir même. Peut-on être plus humain et plus émouvant ?

L’amour est naturel, Anatole France veut dire le sexe entre adultes consentants. D’ailleurs Dieu ne le condamne pas, la Bible est pleine de ces amours charnels et vigoureux. La sainte Scolastica, au nom de pensum et d’encrier, « maintenant qu’elle n’est plus qu’une ombre vaine, regrette le temps d’aimer et les plaisirs perdus » qu’elle n’a pas consommés par « vertu ». Leslie Wood regrette de n’avoir pas connu l’amour avec son Annie, défendu au nom de Dieu par son confesseur jusqu’au moment où il est « justement » trop tard. Rose a honte, durant la Terreur, d’avoir négligé le gentil roturier Pierre pour le lâche chevalier Saint-Ange ; le premier témoigne en sa faveur, ce que le second refuse.

Dans ces contes, Anatole France cherche un autre regard que le convenu. La première nouvelle montre Ponce Pilate, procurateur de Judée, fasciné et critique envers les Juifs. Dans sa retraite de Sicile, il ne se souvient même pas avoir condamné un nommé Jésus, tant les criailleries de discordes et éternelles querelles d’impiété et de sacrilège ont lassé ses oreilles. « Cent fois je les ai vus, en foule, riches et pauvres, tous réconciliés autour de leurs prêtres, assiéger en furieux ma chaise d’ivoire et me tirer par les pans de ma toge, par les courroies de mes sandales, pour réclamer, pour exiger de moi la mort de quelque malheureux dont je ne pouvais discerner le crime… » La crucifixion ? une banalité en ces temps-là.

faune pedro torse nu dans les fleurs

Autre regard aussi que la rencontre du moine Célestin et du faune Amycus, tous deux adorateurs de la vie, chacun sous un nom différent. « Bondissant d’un fourré, un jeune garçon lui barra le passage. Il était à demi vêtu d’une peau de bête ». Célestin ne veut adorer que Dieu, mais son sacrifice est bien pauvre dans la pierre nue ; Amycus adore l’origine de la vie, le Soleil, et sait trouver les fleurs pour orner la chapelle de guirlandes. Alors « le saint prêtre disait : Le faune est un hymne de Dieu ». Ainsi le christianisme a-t-il repris les anciens cultes, l’air de rien.

Anatole France, L’étui de nacre, 1892, Kindle Amazon, gratuit €0.00

Anatole France, Œuvres tome 1, édition Marie-Claire Bancquart, Pléiade Gallimard 1984, 1460 pages, €51.30

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Meneham

Article repris par Medium4You.

Au nord de Lesneven, droit sur la côte, le village de Meneham servait aux goémoniers. La route qui y mène en cahotant prend sur la D10 entre Kerlouan connu pour ses endives et Brignogan, connu pour sa plage dunaire où fut découverte en 1986 une étrange auge de pierre. Meneham, lui, est resté en l’état depuis le 19ème siècle, c’est dire si ses masures avaient besoin de restauration…

Pêcheurs et ramasseurs de goémon ont été actifs jusqu’en 1978 ! C’est alors que, dans la France socialisante qui convertissait le gauchisme en régionalisme puis en écologisme (la grande époque de Montaillou et du Cheval d’Orgueil chez Pivot), le village fut déserté pour la ville. Il est restauré depuis quelques années seulement, le tourisme étant une activité économique non délocalisable et pourvoyeuse d’espèces là où nulle industrie ne peut plus guère s’installer.

Le site naturel est grandiose. La pointe rocheuse s’avance dans les dunes comme si nous étions sur quelque Sahara. De gros rochers de granit poli par l’eau et le vent forment comme autant de monstres antédiluviens assoupis. Les maisons au toit bas sont serrées contre eux tels des chatons entre les pattes d’un gros chien. Le chaos granitique protège de la mer et des vents d’ouest.

Sur sa côte hostile, jadis, venaient s’écraser des vaisseaux trompés par des fanaux allumés sur les dunes par des pilleurs d’épaves. Est-ce pour cela que Vauban a fait installer un poste de guet au 17ème siècle ? La contrée était pauvre et les pagans du lieu, faute de naufrages, se vengèrent sur le toit de l’État en volant sa charpente. Est-ce pour cela que le toit est désormais de pierres ?

Cette ligne de défense littorale a été active de 1756 à 1792. L’armée prit la suite au siècle suivant, en subsiste un édifice longiligne appelé « la caserne » pouvant loger six hommes. Les douaniers l’ont occupé de 1817 à 1835, comme quoi le coin était friand de contrebande.

Ce sont les touristes, aujourd’hui, qui sont à prélever. Très gentiment et avec des manières. Vous avez tout d’abord « l’auberge » de Meneham et ses 80 couverts dont une vingtaine en terrasse, si vous supportez le soleil écrasant et le vent sans frein. L’on y mange fort bien et simplement, les étudiants d’été s’activant avec agilité et sourires. On sent qu’ils aiment voir du monde. La patronne a l’œil à tout et chaque commande a son double affiché au su de tous, sur un panneau entre la caisse et la cuisine. Les prix sont raisonnables et les tablées avec enfants bienvenues. En face de nous, trois petites filles ont englouti avec appétit une gigantesque assiette de salade, de melon et de fruits de mer mélangés, tandis que les parents prenaient le poisson du jour.

Vous avez ensuite les maisons reconstituées du village et sa visite guidée si vous voulez. Vous pouvez aussi errer à votre guise entre les bâtiments et les rochers, des panneaux vous donnant en français, anglais et breton l’essentiel. La Maison Salou est flanquée d’un abri en forme de coque de bateau renversé dont la charpente aux grosses chevilles de bois est ajustée comme un mécanisme d’horlogerie. On l’appelle ici un lochenn.

Plus loin, sur la mer, une masure se dresse entre deux masses de rochers ronds, protégée, soutenue, avec vue imprenable sur la plage rocheuse et le large devant elle.

Vous pouvez vous baigner, allant chercher l’eau loin si la marée n’est pas propice. Les différents niveaux de roc et d’algues sont un terrain d’aventure pour les gamins. Ils ne vous laisseront pas repartir sans avoir exploré, glissé, coulé, s’être couverts de sable fin comme la vase et de débris végétaux iodés. Prévoyez de grandes serviettes pour les fourrer tels quels à l’arrière de la voiture s’ils ne peuvent se baigner pleinement. Des panneaux de ciment émaillé vous expliqueront, pendant ce temps-là, la pratique goémonière et les activités de pêche du lieu.

Puis allez à Brignogan où l’eau plus proche dessablera et désalguera la peau tannée des petits.

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De Bamako à Djoliba sur le Niger

647 km de Bamako à Mopti, telle sera la mise en bouche. Le lendemain matin de notre arrivée, M. se précipite dans le hall bien avant l’heure du rendez-vous. Elle souhaite faire connaissance avec le chauffeur et le guide. – Tu me rejoindras ? – OK, je serai dans le hall dans un quart d’heure. Quelques minutes après, elle tape à la porte. – Déjà de retour ? Il n’y a personne ? – J’ai vu le chauffeur, je suis allée le saluer et me présenter et il m’a répondu : je ne serre pas la main des femmes. Cela commence bien, tu te rends compte, quel individu ! – Bof, cela s’arrangera peut-être au fur et à mesure que nous nous connaîtrons mieux ? Nous constaterons rapidement qu’il maintiendra sa position !

Parcours très spectaculaire. Une fois quitté le périmètre de la capitale malienne, la circulation devient très vite clairsemée. Le long du « goudron » miroitant qui court à travers les espaces broussailleux et surchauffés de la savane à la saison sèche, d’abord plantés d’arbres dans la région de Ségou et de San, puis se transforme peu à peu en steppe à mesure que l’on remonte vers Mopti.

« De tout temps, Ségou avait été la ville paresseuse qui se traîne sur la rive droite du fleuve. Caressée par le vent d’Est de janvier, écrasée dans le soleil de mai ou embourbée sous les pluies d’août, c’était toujours Ségou, l’antique capitale, sur le vieux fleuve. Des piroguiers de marbre noir, les mêmes qu’à l’époque de Biton Coulibaly, les mêmes qu’aujourd’hui, glissaient le long des rives sur des esquifs longs et frêles comme des patins… Cité de la tolérance où des personnages mythiques locaux fraternisaient avec ceux des Foulbé islamisés ou non, des Bozo, des Somono ou des Marka… » Amadou Hampaté Bâ.

Le chauffeur arrête soudainement notre petit car, se saisit d’un rouleau et sort de la voiture. Il étale son tapis de prière sur le sol et commence à prier. Ainsi, durant tout le trajet, il arrêtera le véhicule n’importe où pour s’adonner à heure fixe à ses obligations cultuelles. Nous comprenons mieux pourquoi il refusait de serrer la main des femmes. Il a laissé son épouse voilée et ses enfants mineurs à Bamako. Madame ne sort jamais de la maison, ne fait jamais les courses à l’extérieur. S’il est présent, il se charge des achats pour toute sa famille y compris vêtements sinon ce sont ses frères qui se chargent de « préserver » Madame.

Après avoir traversé une plaine large et cultivée, voici Ségou, blottie dans la verdure des caïlcédrats et des manguiers, capitale des anciens royaumes bambara. Les maisons de Ségou ont une coloration brique grâce au sol de la région riche en argile rouge. A l’ouest de la ville, Ségoukoro fut la capitale du puissant royaume bambara fondé par Biton Koulibaly qui était chef d’une association de jeunes : le « Ton ». Avec l’introduction du fusil à pierre, le Ton devint une armée redoutable composée d’hommes libres et d’esclaves qui firent la conquête des régions de l’actuel Mali comprises entre le fleuve Sénégal et Tombouctou. A 10 km le tombeau de l’ancien roi qui régna 40 ans et mourut en 1755.

On quitte Ségou pour atteindre Bla, grand village agricole à l’intersection de la route vers Moéti et celle conduisant à Bobo-Dioulasso (Burkina-Faso). La région est riche, les greniers nombreux. La savane est arborée, coupée de champs de mil, d’arachides, de pastèques et de calebasses. C’est la présence du pôdo qui favorise ce développement. Le Pôdo c’est l’immense cuvette du delta du Niger avec ses marigots, affluents et défluents qui la parcourent en tous sens dénommée ainsi par le Bozo.

Au centre, c’est le domaine des pêcheurs Bozo et Sorko, sur la rive nord les cultivateurs Songhaï, de chaque côté les éleveurs Peul et au sud les agriculteurs Minianka et Bambara. Voici que se profile San, nous sommes encore à 241 km de Mopti. San est un des plus grands centres d’échanges commerciaux de la région. Situé à la naissance du Pôdo, sur le Baní, aux portes du monde agricole et d’une zone d’élevage, le marché du lundi, de grande ampleur, concrétise cette polyvalence. Vous y trouverez calebasses, poissons, céréales, cola, bétail, vêtements, produits d’importation, produits de la brousse sans ordre apparent à nos yeux mais obéissant à des règles ancestrales bien établies. Pauvre en argile rouge, le sol de la région donne une teinte grise aux cases et à la grande mosquée aux minarets hérissés de pieux de bois.

Djoliba, sur le fleuve Niger. Nous embarquons sur notre pirogue pour deux jours de navigation. Sur ses rives diverses activités tel l’usinage de briques en banco. Sur le fleuve nous croisons de longues barques surchargées de gens et de produits, ces barcasses mettront une semaine au mieux pour rallier Tombouctou depuis Mopti. Des pêcheurs à l’épervier nous saluent.

Des campements bozo nous arrivent les cris des enfants pour qui tout déplacement sur le fleuve est une distraction. Des hippopotames au milieu du lit du fleuve sont soigneusement évités par nos accompagnateurs. Un pêcheur présente ses nyro (capitaines) à Ali notre cuisinier depuis la rive. Ali fait arrêter la pirogue, descend pour inspecter les poissons, débattre du prix, le marché est conclu. Ce soir nous mangerons des « capitaines » au dîner.

Hiata de Tahiti

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Sur la plage de Jean-Didier Urbain

Les deux-tiers des Français qui partent en vacances vont à la mer, dit-on. Que se passe-t-il donc sur la plage ? C’est à cette interrogation que le sociologue Jean-Didier Urbain, professeur à Paris V, s’est attaché en 1994. Ne craignez rien, ce sociologue-là parle bien, sans jargon, et il se lit avec plaisir. Les trois parties présentent l’origine des manières de plage, la plage comme terrain, puis la nudité et les relations humaines. Voilà qui est alléchant !

La colonisation des rivages, au 19ème siècle, fait le vide : les pêcheurs sont repoussés hors des limites du sable et la frange littorale fait l’objet d’appropriation immobilière. La culture locale de folklorise voire disparaît lorsque s’établissent les grandes stations balnéaires.

Sur cette scène vidée s’avance le baigneur. Il se méfie d’abord des vagues, fort vêtu et bardé de prescriptions médicales et morales du « tu dois » curiste. Puis il se fait à la mer, dénude son corps, apprend à nager, mixe les sexes jusqu’alors soigneusement séparés par les règlements municipaux. Il se dépouille des symboles mondains, sociaux, « moraux ». Il se fait nudiste, se bronze « comme un nègre » (expression d’époque), exhibe son corps, homme et femme, avec l’enfant en avant-garde.

Survient alors après guerre une nouvelle appropriation sociale de cet ensauvagement : le « modèle polynésien », codage du lieu et des usages mis en œuvre principalement au Club Méditerranée. Désormais peu importe le site, où qu’il soit, la culture locale est ignorée : seule compte la trilogie Sea, Sun, Sex. « Ici naît, psychologiquement et matériellement, la plage comme monde à part, comme ‘tiers univers’ », note J-D Urbain p.153.

Dans ce huis clos, sur cette page vierge, les estivants se ruent chaque année non pour retrouver « la nature » (qui est toujours un objet social construit), ni pour retrouver leurs « racines » (locales ou rurales), ni pour découvrir l’Autre. Mais pour se retrouver « entre soi », dans « une sociabilité vacancière taraudée par un songe communautaire et ‘primitif’. » p.154 Ce qui compte est le lien social primaire, objet de la seconde partie.

Le culte du corps est au cœur de cette nouvelle et temporaire manière de vivre les étés. Le corps mis en scène par les crèmes et le bronzage, allégé et fortifié par le sport, épanoui par une sexualité estivale moins volage qu’on croit (elle ressort surtout du rêve).

Le rêve littoral n’est pas « la nature » mais une nature artificielle, soigneusement ressablée, désalguée, désoursinée, ratissée, interdite aux chiens et protégée par des barrières antirequins. Un lieu confortable, accueillant, sans surprise – une parfaite « civilisation » du naturel – un cocon où se lover sensuellement entre le ciel et l’eau. « Il y a bien plus que de l’hygiène dans ce toilettage du site. Il y a aussi un certain ‘refus du réel’, un désir de pureté antinaturelle qui s’inscrit dans la continuité d’un programme symbolique d’extermination de la sauvagerie afin que la plage soit ce désert idéal, cette scène vide, cette rive nue, à l’image du corps dévêtu : un site dès lors soustrait à la nature comme à la culture, théâtre suspendu pour un jeu de société lui-même détaché du monde et de ses contingences. » p.172

La plage est une rêverie du repos, la mer éternellement recommencée une référence à l’éternité, le bain une jouvence. La plage est une bulle hors histoire, hors société mondaine, hors tracasseries du quotidien. L’estivant s’y retire du monde comme Robinson en son île. Qu’y cherche-t-il ? Certainement pas la solitude ! Mais peut-être les liens primaires d’une société de base « hors des turbulences et des conflits de la vie courante, pour rejouer des scènes sociales heureuses, restaurer des liens défaits, en établir de nouveaux ou encore recouvrer une sensation de voisinage et de familiarité perdue en ville, celle de l’appartenance communautaire. » p.225 « Sur la plage, la société s’exhibe, se regarde, s’entre-regarde et se met en scène pour elle-même, hors de tout contexte. » p.236

Aucune découverte de l’Autre, donc, mais recherche du Même, du « comme moi » narcissique. J-D Urbain analyse les stratégies de concentration ou de dispersion des groupes de baigneurs sur la plage, des tribus familiales soudées autour du parasol planté comme un drapeau fondateur, aux hordes lâches d’adolescents qui se dispersent au gré des amitiés, jusqu’aux solitaires, à mi-chemin.

On ne « se mélange » pas socialement, c’est pourquoi il y a des plages populaires et des plages chics, des discriminations générationnelles ou sexuelles en fonction des lieux et des heures. La répétition rassure, le semblable aussi ; le cocooning exige l’intimité.

L’absence de vêtements, mode peu à peu arrachée à la morale autoritaire et rigoriste durant tout le XXème siècle, pointe un rêve d’immortalité. « Le corps nu est toujours un masque et sa fonction n’est pas en priorité d’exprimer un rôle mais d’abord des valeurs telles que le propre, le sain, le pur, si possible le beau et le jeune, et surtout une certaine image du ‘naturel’. » p.299

On s’épile, on se crème, on mange cru, on maigrit et se muscle « pour » la plage : « Bref, voici un corps, sinon parfait, du moins perfectionné, qui voit l’épilé à côté du frais, du jeune, du souple, du lisse, du bronzé ou de l’uni, enrichir un paradigme de qualités qui font le corps étanche, immaculé, homogène et inattaquable, comme soustrait aux contingences de l’excrétion biologique, aux traces du vieillissement, aux indices de l’usure, interne ou externe : un corps arraché au temps, à la décomposition, au végétatif vulgaire, rêvé autarcique, signe pur de lui-même. » p.303

Toutes ces qualités sont « de clôture », comme le revêtement protecteur des objets, une sorte de vernissage conservatoire de la jeunesse – un rêve mythique de jeunesse éternelle mais figée ici et maintenant.

La plage montre les gens dans leur conservatisme foncier. « Le ‘théâtre’ de la société de plage précise ici sa fonction. Il est un microcosme grâce auquel s’effectue et se joue un retour : celui, symbolique, d’une société de tâches – génératrice d’anonymats, de divisions et de dislocations relationnelles – à une société de rôles, restauratrice d’identités, de différences et de liens fondateurs. » p.308 D’ailleurs, « pour l’éternité, on ne fixe pas n’importe quoi sur la pellicule. On fixe avant tout les images de l’enfance, de la jeunesse, de l’amour, de la famille, du repos et de l’amitié. » p.309 La lignée, les liens primaires, les rôles sociaux fondamentaux voire ‘féodaux’, le mythe de l’éternelle jeunesse dans un temps suspendu…

La plage apparaît comme une « bulle », une parenthèse, un rêve de sortir du monde.

Jean-Didier Urbain, Sur la plage, 1994, Petite Bibliothèque Payot, 375 pages.

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