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Bernard Moitessier, La longue route – seul entre mers et ciels

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Presqu’un demi-siècle après son tour du monde en solitaire, je ne suis pas prêt d’oublier Bernard Moitessier. Les navigateurs d’aujourd’hui sont de bons ouvriers de la mer, efficaces petits soldats du système sponsors-medias-industrie. Moitessier, vaguement hippie et écologiste avant les idéologues, en dédaignant le système fit rêver toute une génération. Heureux qui, comme Ulysse, vécut une Odyssée moderne ! Il a chanté l’homme libre, livré à lui-même, en harmonie avec les matériaux, les éléments et les bêtes. Le Vendée Globe est une compétition technique ; le Golden Globe était une aventure humaine.

Avec la crise de civilisation que nous vivons, des attentats inouïs du 11-Septembre et du 7-janvier à l’escroquerie des subprimes et autres pyramides Madoff, de l’échec impérial US au réchauffement climatique, on ne peut que mesurer combien la Longue Route 1968 diffère des courses aux voiles d’aujourd’hui.

Bernard Moitessier était un hippie, élevé en Indochine et sensible aux bruits de la forêt comme aux mouvements de la mer, commerçant sur jonque avant de construire ses propres bateaux pour errer au gré du vent, marié avec une passionnée qui lui donne des enfants. Éternel nomade en quête de soi, Moitessier était l’homme de la Route, celle de Kérouac, celle de Katmandou, celle d’une génération déboussolée – déjà – par les contradictions anti-droits-de-l’homme des guerres coloniales ou impérialistes (Algérie, Vietnam, Hongrie, Tchécosclovaquie), par la robotisation de la modernité (le film ‘Mon oncle’ de Tati) et le maternage d’État-Providence technocratique (mai 68 venait d’avoir lieu). Cette génération cherchait la Voie, pas à gagner une coupe, ni une masse de fric, ni à parader dans l’imm-média. Elle cherchait une harmonie avec le monde, pas l’aliénation consumériste. Deux de mes amis les plus chers ont tenté leur Odyssée sur les traces de Moitessier avant de se ranger pour élever leurs enfants. Ils n’ont plus jamais été dupes de l’infantilisme politique ou marchand.

Moitessier La longue route Arthaud

The Sunday Times’ organisait alors un défi comme au 19ème siècle, sans enjeu médiatique ni industriel, juste pour le ‘beau geste’ (en français oublié dans le texte), avec une récompense symbolique. L’exploit consistait à tester les limites humaines comme dans leTour du monde en 80 jours de Jules Verne. Il s’agissait de partir d’un port quelconque d’Angleterre pour boucler un tour du monde en solitaire et sans escale, en passant par les trois caps. Il n’y avait alors ni liaison GPS, ni PC météo, ni vacations quotidiennes aux média, ni balise Argos, ni assurances tous risques obligatoires, ni matériel dûment estampillé Sécurité.

Moitessier embarque sans moteur, fait le point au sextant, consulte les Pilot charts et sent le vent en observant un vieux torchon raidi de sel qui s’amollit quand monte l’humidité d’une dépression ; il communique avec le monde en lançant des messages au lance-pierre sur le pont des cargos, par des bouteilles fixées sur des maquettes lancées à la mer ou en balançant ses pellicules photos dans un sac étanche à des pêcheurs qui passent.

Moitessier La longue route ketch 12m Joshua

Sur 9 partant, 1 seul reviendra au port, Robert Knox-Johnson, 1 disparaîtra corps et bien, tous les autres abandonneront pour avaries graves… et 1 seul – Bernard Moitessier – poursuivra un demi-tour du monde supplémentaire avant de débarquer à Tahiti. Il passera seul dix mois de mer, parcourra 37 455 milles marins sur ‘Joshua’, son ketch de 12 m à coque acier et quille automatique. Parti le 22 août 1968 de Plymouth, il ralliera Tahiti le 21 juin 1969, trop distant de la société marchande des années 60 pour revenir en Europe toucher ses 5000£, comme si de rien n’était.

Moitessier La longue route carte tour du monde et demi

« Le destin bat les cartes, mais c’est nous qui jouons » (p.63) dit volontiers ce hippie marin. Pas question de se laisser aller à un mol engourdissement à l’Herbe, pour cause de mal-être. Mieux vaut vivre intensément le moment présent : voir p.87.

Égoïsme ? Que nenni ! Cette génération voulait se sentir en harmonie avec le monde, donc avec les autres, matériaux, plantes, bêtes et humains. « Tu es seul, pourtant tu n’es pas seul, les autres ont besoin de toi et tu as besoin d’eux. Sans eux, tu n’arriverais nulle part et rien ne serait vrai » p.66. Ses propres enfants sont des êtres particuliers, non sa propriété : « Les photos de mes enfants sur la cloison de la couchette sont floues devant mes yeux, Dieu sait pourtant que je les aime. Mais tous les enfants du monde sont devenus mes enfants, c’est tellement merveilleux que je voudrais qu’ils puissent le sentir comme je le sens » p.216. C’était l’époque où l’on vivait nu (sans que cela ait des connotations sexuelles, contrairement aux yeux sales des puritains d’aujourd’hui). C’était pour mieux sentir le soleil, l’air, l’eau, les bêtes, les autres, leurs caresses par toute la peau – réveiller le sens du toucher, frileusement atrophié et englué de morale insane du Livre chez nos contemporains.

Mousses a l orphie

La vie en mer n’est jamais monotone, elle a « cette dimension particulière, faite de contemplations et de reliefs très simples. Mer, vents, calmes, soleil, nuages, oiseaux, dauphins. Paix et joie de vivre en harmonie avec l’univers » p.99. Il lit des livres : Romain Gary, John Steinbeck, Jean Dorst – naturaliste et président de la Société des explorateurs – il est un vrai écologiste avant les politicards. Il pratique le yoga, observe en solitaire mais ouvert, écrit un journal de bord littéraire.

Deux des plus beaux passages évoquent cette harmonie simple avec les bêtes, cet accord profond de l’être avec ce qui l’entoure.

Une nuit de pleine lune par calme plat, avec ces oiseaux qu’il appelle les corneilles du Cap, à qui il a lancé auparavant des morceaux de dorade, puis de fromage : « Je me suis approché de l’arrière et leur ai parlé, comme ça, tout doucement. Alors elles sont venues tout contre le bord. (…) Et elles levaient la tête vers moi, la tournant sur le côté, de droite et de gauche, avec de temps en temps un tout petit cri, à peine audible, pour me répondre, comme si elles essayaient elles aussi de me dire qu’elles m’aimaient bien. Peut-être ajoutaient-elles qu’elles aimaient le fromage, mais je pouvais sentir, d’une manière presque charnelle, qu’il y avait autre chose que des histoires de nourriture dans cette conversation à mi-voix, quelque chose de très émouvant : l’amitié qu’elles me rendaient. (…) Je me suis allongé sur le pont pour qu’elles puissent prendre le fromage dans ma main. Elles le prenaient, sans se disputer. Et j’avais l’impression, une impression presque charnelle encore, que ma main les attirait plus que le fromage » p.120.

Moitessier La longue route oiseaux

Quelques semaines plus tard : « Une ligne serrée de 25 dauphins nageant de front passe de l’arrière à l’avant du bateau, sur tribord, en trois respirations, puis tout le groupe vire sur la droite et fonce à 90°, toutes les dorsales coupant l’eau ensemble dans une même respiration à la volée. Plus de dix fois ils répètent la même chose. (…) Ils obéissent à un commandement précis, c’est sûr. (…) Ils ont l’air nerveux. Je ne comprends pas. (…) Quelque chose me tire, quelque chose me pousse, je regarde le compas… ‘Joshua’ court vent arrière à 7 nœuds, en plein sur l’île Stewart cachée dans les stratus. Le vent d’ouest, bien établi, a tourné au sud sans que je m’en sois rendu compte » p.148. Moitessier, averti par les dauphins qu’il court au naufrage, rectifie la direction puis descend enfiler son ciré. Lorsqu’il remonte sur le pont, les dauphins « sont aussi nombreux que tout à l’heure. Mais maintenant ils jouent avec ‘Joshua’, en éventail sur l’avant, en file sur les côtés, avec les mouvements très souples et très gais que j’ai toujours connus aux dauphins. Et c’est là que je connaîtrai la chose fantastique : un grand dauphin noir et blanc bondit à 3 ou 4 m de hauteur dans un formidable saut périlleux, avec deux tonneaux complets. Et il retombe à plat, la queue avers l’avant. Trois fois de suite il répète son double tonneau, dans lequel éclate une joie énorme » p.149

Toute la bande reste deux heures près du bateau, pour être sûre que tout va bien ; deux dauphins resteront trois heures de plus après le départ des autres, pour parer tout changement de route… Je l’avoue, lorsque j’ai lu la première fois le livre, à 16 ans, j’ai pleuré à ce passage. Tant de beauté, de communion avec la nature, une sorte d’état de grâce.

Il y aura encore cette merveille d’aurore australe qui drape le ciel de faisceaux magnétiques « rose et bleu au sommet » p.178 ; ces phoques qui dorment sur dos, pattes croisées (p.139) ; le surf magique sur les lames, à la limite du « trop » (p.186) dont j’ai vécu plus tard une version légère ; les goélettes blanches aux yeux immenses (p.238).

À côté de ces moments de la Route, comment l’exploit technique des sympathiques marins techniques de nos jours, leurs clips radio matérialistes de 40 secondes d’un ton convenu de copain, leur mini-vidéos pour poster vite, leurs Tweets clins d’œil, pourraient-il nous faire rêver ? « Qu’est-ce que le tour du monde puisque l’horizon est éternel. Le tour du monde va plus loin que le bout du monde, aussi loin que la vie, plus loin encore, peut-être » p.211. Les marins à voile d’aujourd’hui font bien leur boulot ; Bernard était un nouvel Ulysse – c’est là la différence, que l’inculture ambiante risque de ne jamais comprendre…

Bernard Moitessier, La longue route – seul entre mers et ciels, 1971, J’ai lu 2012, 440 pages, €7.60
Édition originale 1971 avec 3 photos de l’auteur, occasion €10.00

La pagination citée dans la note se réfère à l’édition originale 1971.

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Roger Taylor, Mingming au rythme de la houle

roger taylor mingming au rythme de la houle

Wow, I love this book ! Je m’y reconnais dans la façon de voir le monde, je me sens bien avec le tempérament de son auteur. En deux voyages de 67 et 65 jours en solitaire vers le grand nord des mers libres, Roger Taylor, 64 ans, par ailleurs homme d’affaires parlant plusieurs langues, expérimente avec délices the tonic of wilderness, la salubrité des étendues sauvages – vierges. Il me rappelle Bernard Moitessier, le hippie contemplatif de La Longue route, mais en moins immature et de solide qualité anglaise.

Solitaire mais pas introverti, seul sur la mer mais attentif à toute vie, il médite sur les origines et sur les fins, se disant par exemple que les éléments sont complètement indifférents au vivant, que la nature poursuit obstinément son processus sans dessein et, qu’au fond, les terres sont une anomalie et l’océan la norme – à l’échelle géologique.

Le premier périple, intitulé Tempêtes, sillonne presque la route des Vikings, ralliant Plymouth à la Terre de Baffin, qu’il ne parviendra pas à joindre. En effet, à 165 milles du Cap Desolation au sud-ouest du Groenland, au bout de 34 jours de mer sur son bateau de 6m50 sans moteur, gréé de voiles à panneaux comme les jonques afin de pouvoir le manœuvrer seul et simplement sans beaucoup sortir, l’auteur se casse une côte dans un coup de mer et décide de virer de bord pour rentrer à bon port.

roger taylor carte voyage mingming 2006 2011

Ce n’est pas sans avoir vécu intensément les mouvements et le chatoiement des vagues, écouté la plainte du vent et, plus rarement, le chant des baleines, observé les milliers d’oiseaux qui cherchent leur pitance et se jouent des masses d’air, joui des lumières sans cesse changeantes du ciel et de la mer. C’est ce récit d’observations méditatives qui fait le sel de ce livre – un grand livre de marin. Tout ce qui occupe en général les récits de voyage, ces détails minutieux de la préparation, des réparations et des opérations, est ici réduit à sa plus simple expression. En revanche, l’auteur est ouvert à tout ce qui survient, pétrel cul blanc ou albatros à sourcils noirs (rarissime à ces latitudes), requins, dauphins, rorquals, ondes concentriques des gouttes de pluie sur une mer d’huile ou crêtes échevelées d’embruns aussi aigus que des dents. « Plus on regarde, plus on voit » (p.42), dit ce marin à l’opposé des hommes pressés que la civilisation produit.

Il est sensible à cette force qui va, sans autre but qu’elle-même, de la vague et du vent, des masses d’eau emportées de courants, des masses d’airs perturbées de pressions. « Cette bourrasque (…) est arrivée sans retenue, toute neuve et gonflée d’une splendide joie de vivre » p.98 – les derniers mots en français dans le texte. Il va jusqu’à noter sur une portée musicale, dans son carnet de bord p.134, la tonalité de son murmure incessant. « La mer était formée de vagues qui se développaient sur des vagues qui s’étaient elles-mêmes développées sur des vagues », dit-il encore p.101. Et à attraper l’œil du peintre : « Les innombrables jeux de lumière, créés par la diffraction et par l’agitation liquide, se diffusaient dans une infinité de bulles minuscules, de mousse et d’air momentanément emprisonné, et ils rendaient la mer d’un vert presque blanc, d’un vert émeraude et parfois, c’était le plus beau, d’un vert glacé translucide » p.123.

4100 milles plus tard, il boucle la boucle, de retour à Plymouth. De quoi passer l’hiver à réparer, améliorer et songer à un nouveau voyage.

roger taylor bateau mingming

C’est le propos de Montagnes de nous emporter vers le Spitzberg depuis le nord de l’Écosse, via l’île Jan Mayen. Le lecteur peut se croire chez Jules Verne, grand marin lui aussi, amoureux de la liberté du grand large en son siècle conquis par la machine. Roger Taylor vise les 80° de latitude Nord, aux confins d’un doigt étiré que le Gulf Stream parvient à enfoncer dans les glaces polaires envahissantes. « La fin de l’eau libre au bout de la terre », traduit-il p.153. Il retrouve avec bonheur « la délicieuse solitude du navigateur solitaire, une solitude ouverte, accueillante, qui devient en elle-même la meilleure des compagnes » p.185. D’autant qu’il n’est pas seul : toute une bande de dauphins pilotes fonceurs, un troupeau placide de baleines à bosse, un puissant rorqual boréal, puis le ballet des sternes arctiques, labbes pomarin charnus, mouettes tridactyles, guillemots de Brünnich – et même une bergeronnette égarée qui va mourir – peuplent de vie l’univers pélagique.

La liberté est une libération. « Ce changement commence par l’effacement progressif du personnage terrien : non pas la perte de soi, mais de la partie de soi qui est construite par besoin social et par besoin d’image (…) largement artificielle » p.219. Roger Taylor retrouve la poésie en chacun, ce sentiment océanique d’être une partie du Tout, en phase avec le mouvement du monde. « Le poète est le berger de l’Être », disait opportunément le Philosophe, que les happy few reconnaîtront.

roger taylor photo montagnes au sud de l ile jan mayen

Les 80° N sont atteints après 31 jours et 19 heures. C’est le retour qui prendra plus de temps, jusqu’à la frayeur ultime, au moment de rentrer au port. Un bateau sans moteur est sous la dépendance des vents, et viser l’étroite passe quand le vent est contraire et souffle en tempête, c’est risquer sa vie autant que dans une voiture de course lancée sur un circuit sous la pluie. Intuition ? Décision ? Chance ? L’auteur arrive à bon port deux heures avant que ne se déclenche le vrai gros mauvais temps !

Lors d’une nuit arctique illuminée du soleil de minuit, alors qu’à l’horizon arrière s’effacent les derniers pics du Spitzberg, l’auteur a éprouvé comme une extase : « Oui, pendant ces quelques heures d’immobilité, j’ai vu la planète, ce qui occupe sa surface et le grand espace de l’espace, nettoyés à blanc : la mer, l’air, la roche et l’animal, immaculés et élémentaires, éclatants et terribles » p.257. Lisez l’expérience de « l’homme qui a vu la planète », cela vaut tous les traités plus ou moins filandreux d’écologie !

Roger Taylor, Mingming au rythme de la houle (Mingming and the tonic of wildness), 2012, éditions La Découvrance 2015, 308 pages, €21.00

roger taylor avec guilaine depis paris

Roger Taylor est aussi l’auteur précédent de Voyage d’un simple marin (La Découvrance 2013) et de Mingming et la navigation minimaliste (La Découvrance 2013)

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Pique-nique sur le motu Haka des Tuamotu

Nous commencerons le lendemain de notre arrivée par un pique-nique sur le motu Haka. Nous embarquons des glacières avec du poisson cru, du ipo ou plus exactement du Faraoa ‘Ipo fabriqué à partir de farine, d’eau, de sucre, de coco râpé, le tout bouilli. C’est qu’il y a peu ou pas de boulangeries sur les atolls alors les Paumotu (habitants des Tuamotu) se débrouillent pour fabriquer » leur pain » ! Comme plat principal du nylon, des hameçons et des appâts de petits poissons qui sont à notre disposition dans le bateau. Notre guide et pilote arrêtera le bateau près des patates de corail où se tapissent les poissons. A nous d’avoir la dextérité et la chance d’attraper notre repas si nous voulons déguster un poisson rôti sur la braise pour le déjeuner. Mon amie ramène une loche marbrée et notre pilote deux loches marbrées et un surmulet à nageoires jaunes. Ouf, nous aurons de quoi déjeuner.

TUAMOTU AHE

Moi, avec mes genoux en panne, je me contente de contempler et de photographier les prises et les pêcheurs en plein travail ! Arrivées à destination, il faut sauter à l’eau, l’eau est peu profonde, chaude à souhait, le sable est doré. Et transporter le matériel, visiter les lieux tandis que notre pilote troque sa casquette de capitaine pour celle de cuistot. Deux loches sont  grillées sur des palmes de cocotier puis mises dans l’eau de mer pour enlever cette peau noircie (tunupa’a). Cocotiers, cocotiers, encore des cocotiers, du pokea (pourpier) aux fleurs jaunes pour la salade, des miki miki (Pemphis acidula, arbuste aux branches argentés endémique aux atolls) des reliefs d’anciens piqueniques, des cocotiers à terre depuis la dernière tempête. Les photos ne seront pas extraordinaires. Alléchées par l’odeur du poisson, les mouches arrivent en escadrilles serrées, les petits poissons eux aussi se présentent et enfin arrivent les vaki (petits requins à pointes noires), les kaveka (sternes) s’assurent de quelques restes. Tout disparait, seuls flottent encore les petits morceaux de tomate du poisson cru, pas de végétariens parmi tout ce monde ?

TUAMOTU AHE

Nous rentrerons  par le chemin des écoliers en visitant le « nouveau » village de Tenukupara, avec son quai, sa rue, sa soixantaine de fare, ses quatre édifices religieux, sa mairie, son bureau de poste, son épicerie, son école primaire, son infirmerie (j’espère ne rien avoir oublié !). Les goélettes accèdent au quai en traversant le lagon balisé sur une dizaine de kilomètres. Un certain nombre d’enfants ne fréquentent pas l’école. Leurs parents doivent les amener tôt en kau (canot à moteur ou speed boat) en traversant le lagon par tous les temps.

TUAMOTU AHE

Le motu Poro Poro où s’était installé Bernard Moitissier en 1975 avec sa compagne Iléana et son fils de 4 ans est situé juste en face du village, séparé seulement par un hoa, que l’on peut franchir à  pied. Le navigateur vivait ici en autarcie totale recyclant tout ce qui lui servait ensuite comme compost. Il avait apporté de la terre de Tahiti sur son bateau et réussit à créer un potager, un verger alors que les habitants lui disaient que rien ne poussait sur ce sol corallien. Il planta une barrière anti-vent avec des aito (arbres de fer), posa des bagues en plastique sur les troncs des cocotiers afin que les rats ne puissent plus y grimper. Il importa des chats pour dévorer les rats mais les matous dévorèrent les oiseaux et les œufs ! Trop de routine, il quitta Poro Poro en 1978 et s’installa à Moorea. Sa maison de style local a été remplacée par une construction en parpaings, le jardin et le verger ont disparu, seuls certains habitants parlent encore des énormes pastèques de Bernard Moitessier.

Sur le chemin du retour à la pension, nous apercevons le Bethel II plutôt ce qu’il en reste sur la plage. Ce beau voilier, un Dynamique 58 baptisé Bethel II, avait fait naufrage à Ahe le 20 juin  2007. Partis du sud de la France, l’ancien pilote d’Air Polynésie et sa femme, après huit mois de navigation arrivent aux Tuamotu. Le voilier est au mouillage près de la passe, l’ancre est prise dans un pu’a (bloc de corail, patate), le vent se lève… les ancres cassent… Le rêve est fini. Le navire sera déclaré « épave » et cédé pour un franc symbolique à un jeune perliculteur qui pendant un mois préparera son opération de renflouage. Il ne disposait que de 60 fûts de 200 litres (drums), 300 m de corde, 200 m de chaîne, un moteur de hors-bord de 250 chevaux et 8 cocotiers. Elvis le Paumotu réussit son pari le 21 septembre 2007. Pendant 8 heures il tracta le voilier jusqu’à la plage devant son fare (maison). Elvis devra abandonner sa ferme perlière suite à la mévente des perles. Depuis lors le Bethel II est planté sur cette plage. Les intempéries l’outragent chaque jour un peu plus. Ce voilier acheté neuf dans les années 80 avait coûté la coquette somme de 300 millions de XPF ! (1 EUR = 119,33 XPF).

TUAMOTU AHE

Au retour de cette journée lagonaire, l’eau coule avec promptitude et abondance dans la salle de bains, rien à voir avec le filet asthmatique et nocturne de Papeari ! Nous profitons de moments libres pour poser des questions, affiner nos connaissances livresques sur Ahe auprès des tenanciers de la pension. Concernant les marae, toujours la même crainte même de prononcer ce nom tapu (tabou). Les vieux déconseillent de s’approcher des lieux. On nous raconte qu’un homme serait revenu fou après s’être trop approché d’un marae alors qu’il nettoyait sa cocoteraie. Nous avions pourtant trouvé une preuve écrite de l’existence de ces trois marae à Ahe. Eh bien, n’en parlons plus. L’épave du Saint-Xavier Maris Stella, première goélette du nom qui assurait la desserte des atolls des Tuamotu s’est échouée au sud de l’atoll d’Ahe lors d’une forte tempête. A ce jour, il ne reste plus que le moteur sur le platier et notre guide a omis de nous le signaler. L’atoll est ravitaillé par le Dory, le Mareva Nui et le St Xavier Maris Stella III. Après le diner, il est temps d’aller rêver à notre pêche et préparer la sortie du lendemain.

Hiata de Tahiti

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France et Christian Guillain, Le bonheur sur la mer

France et Christian Guillain Le bonheur sur la mer

Elle et lui font partie de ces couples formés par hasard autour de 1968 et qui refusaient « le système » : l’autoritarisme politique, moral, patriarcal ; le travail en miette et dans la pollution ; les relations sociales hypocrites des villes et administrations ; la société de consommation réduite au métro-boulot-dodo. Ils rêvaient de grand large, de nature, de vie au rythme ancestral. Ils l’ont fait.

Elle, créole de Tahiti élevée en pensionnat à Dole, dans le Jura ; lui neveu du correspondant du Monde au Japon Robert Guillain et descendant d’Abel, qui signa l’acte de donation de Tahiti à la France avec la reine Pomaré. Ils ont été élevés à la dure mais ne veulent plus être pris dans les rets familiaux et sociaux. Avec rien, ils accumulent de quoi acheter un petit bateau en faisant de petits boulots dans les Postes ou comme photographes polaroïd.

Fin 1967, ils partent, dans un petit sloop de 10 mètres coque acier : l’Alpha. France est tout juste mère de sa première fille, Laurence, qui a sept mois. Ils descendent la France par les canaux depuis la Hollande où a été construit le voilier. Ils traversent la Méditerranée, passent Gibraltar, entreprennent l’Atlantique depuis les Canaries, errent et se refont un moment aux Antilles avant de joindre les Galapagos via le canal de Panama. Ils abordent enfin aux Marquises, qui est un peu Tahiti, avant de revenir au bercail, à Papeete, pour se reposer un peu. Mais ils n’ont qu’une envie : repartir. Ils auront trois filles et trois bateaux. Le bonheur sur la mer raconte ce premier bateau, ce premier bébé et ce premier voyage.

C’est un récit au ras des vagues, écrit comme on parle, disant les difficultés à surmonter pour être adultes et autonomes, et les bonheurs inouïs des bains dans l’eau tiède, des couchers de soleil magiques, des requins familiers et du mérou apprivoisé, enfin des amis rencontrés ça et là, notamment Bernard Moitessier. Les Trente glorieuses ont secrété dans leur coquille trop rigide cette nacre de rebelles soixantuitards, dont certains sont devenus des perles et d’autres de vilains cailloux. Ni l’un ni l’autre pour notre couple un peu caractériel. Une expérience qui les mène un temps à la vie qu’ils aiment, rude mais nature, presque toujours à poil et macrobiotique. C’était une mode, comme tant d’autres. Le rêve d’ailleurs sur cette planète, gentille illusion des grand-père et grand-mère des écolos combinards urbains d’aujourd’hui – en plus jeunes d’esprit et nettement plus sympathiques.

Car ils se prennent en main, même si c’est avec quelque naïveté (les pouvoirs curateurs de l’eau de mer…). « La mer nous met en face de nous-mêmes. Pas de voisins, pas de gens auxquels se référer, personne à imiter, personne pour nous critiquer. Tout ce qu’on fait correspond soit à une nécessité vitale, soit à une tendance profonde. Mon comportement n’est plus conditionné par la société. Je prends conscience de ma personnalité, je découvre ce qu’est la sincérité – cette franchise envers soi-même. Cela parce que la vie est ramenée aux choses essentielles et qu’il est impossible, sinon dangereux, de s’embarrasser de fausses raisons, de fausses motivations » p.115.

Ils découvrent que la vie de couple n’est pas rose, surtout dans la promiscuité obligée du bateau, avec l’obsession de la navigation et la sécurité du bébé. La petite Laurence tète jusqu’à 13 mois. Ayant toujours ses parents auprès d’elle, elle ne s’inquiète de rien, pas même de la gite ou des tempêtes – et même un complet retournement du bateau en Méditerranée ! Elle devient autonome très vite, goûte de tout et s’entend avec tous les nouveaux. Plus tard, elle apprendra le programme scolaire par correspondance, l’école en bateau étant une école de la vie avec ses parents pour maîtres. Pensez : voir voler les poissons, nager les requins, luire les étoiles ; débarquer sur une île déserte emplie de cochons sauvages et de chèvres, traverser les océans, mais s’échouer sur un banc de sable à l’embouchure de l’Èbre sous une pluie glaciale… Tout cela forme une jeunesse !

J’ai des amis chers à qui ce voyage initiatique Marseille-Tahiti, ou la seule étape Marseille-Antilles, a profité. Ils sont aujourd’hui installés avec femme et enfants dans la société, avec ce regard critique et bienveillant à qui on ne la fait pas. Mais ils étaient bien dans leur tête au départ, l’épreuve n’a fait que les mûrir. Les autres, plus ou moins mal dans leur peau et qui rejetaient violemment la névrose du caporalisme social français d’après-guerre, ont fini plus mal. On ne rapporte des voyages que ce qu’on a emporté, en plus aigu…

France et Christian Guillain Le bonheur sur la mer photo nb

Le site Hisse et oh ! dit ce que les Guillain sont devenus. France s’en est bien sortie, moins Christian. Il est resté psychédélique et priapique, végétarien vivant nu, adepte de Wilhelm Reich et du yoga, expliquant comme suit sa philosophie : « Éros et Bacchus étaient rois… » Le couple a navigué un moment ensemble après le livre qui a eu un gros succès, invités par Philippe Bouvard, José Arthur, Jacques Chancel. Puis ils se sont séparés après dix ans pour cause de drogue, dont Christian, toujours à court d’argent pour construire l’éternel bateau de ses rêves, a fait un temps le trafic. Il a navigué 30 ans sur 6 bateaux. Il a rencontré Élise, une polynésienne avec laquelle il a eu 7 enfants de plus. Dans un geste que personne n’a compris, il a coulé volontairement son voilier au large de Papeete, un alu qui portait le nom d’Anaconda et qui était comme sa maitresse. Il voulait surtout conduire ses enfants à leur majorité en évitant la tentation du large. Il s’en occupe, préoccupé de savoir s’ils vont bien. Il est atteint d’un cancer qu’il soigne avec les plantes et les bains froids (et une ivresse à l’occasion). « Mon résumé de l’alimentation idéale : le moins possible, le plus périssable, plus sauvage, plus frais possible, le plus cru possible, le plus dissocié possible… »

France, grand-mère d’environ 70 ans, a semble-t-il navigué avec ses filles. Elle a fait paraître plusieurs livres sur les thèmes naturisme et bio ; elle vit en région parisienne.

France et Christian Guillain, Le bonheur sur la mer, 1974, J’ai Lu 1976, 381 pages, en occasion broché Robert Laffont collection Vécu 1974, €18.00

La suite :

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Tom Neale, Robinson des mers du sud

Néo-zélandais né en 1903, Tom Neale a été coureur des mers puis chef de comptoir dans les îles polynésiennes avant de finir sa vie, la cinquantaine venue, en robinson volontaire. Il a passé 15 années tout seul sur une île déserte du Pacifique, Souvarov, à 200 milles de la première habitation de Rarotonga dans les îles Cook.

Oh, ce ne fut pas par misanthropie ! Il a été marié et a eu deux enfants avec une îlienne. Il a travaillé et s’est fait des amis. Mais il aspire à vivre seul, loin de la civilisation qui, durant son existence, a déjà donné deux guerres mondiales. Libre et nu, il s’immerge dans la nature pour recréer son monde. Accompagné de deux chats et de quelques poules, plus un canard sauvage qu’il réussit à apprivoiser. Il fera des rencontres, marins passés par là, militaires en opération et même naufragés. Mais il ne sera bien que seul, face à lui-même.

Il s’organise, discipline la nature alentour et aménage son petit univers. « J’avais reconstruit la cuisine et même fabriqué mon fourneau, réparé la cabane et le chemin qui y conduisait, construit un poulailler où je récoltais autant d’œufs que je voulais, j’avais fait naître un jardin de la jungle et les légumes que j’y récoltais complétaient mon alimentation.. » p.192. Il cueille, il pêche, il cultive. Pas de chasse, sauf au début pour éradiquer les cochons sauvages qui détruisent toute pousse nouvelle. Mais il manque de viande, poulet et poisson ne suffisent pas à qui travaille de force. Or, six mois passés à réparer une jetée que la prochaine tempête va définitivement détruire, vont montrer à Tom sa faiblesse.

Écolo de terrain, il prouve combien les écolos de bureau disent n’importe quoi d’un ton docte et raisonnable : sans viande, pas de force. Il va découvrir aussi une autre évidence : sans insecte, pas de pollinisation. Ses plants de tomates et de courges restent stériles. Il lui reste à ensemencer les fleurs femelles avec le pistil des fleurs mâles, une à une, à l’aide d’une plume, pour obtenir enfin des légumes. Heureusement qu’il l’a lu dans un livre qui traînait : rien moins que ‘L’origine des espèces’ du grand Charles Darwin !

A ce propos, il réalise une expérience in situ de la fameuse fable socialiste. Ceux-ci se gaussent des libéraux en affirmant (en chambre) que le libéralisme est un renard libre dans un poulailler libre. Cette métaphore qui frappe les imaginations est un sophisme : un faux raisonnement. Car les bases de l’affirmation ne sont pas exactes, tout simplement. Libres, les poules se gardent bien de s’enfermer en poulailler ! Elles se nichent dans les souches d’arbres, se cachent individuellement au profond des buissons. Bien malin le renard qui parviendra à les attraper d’un coup. La preuve : quand Neale est arrivé sur l’île, les poules apportées par les occupants précédents (des militaires durant la Seconde guerre mondiale), sont retournée à la nature. Elles ont repris leurs habitudes instinctives de bons oiseaux non collectivistes. Tom Neale a réussi, en les nourrissant régulièrement après avoir frappé un gong, à les réhabituer à un endroit clos (le HLM des cités socialistes). Mais quand il a dû partir plusieurs années, pour cause de maladie, les poules ont « naturellement » retrouvé leur instinct naturel (qui est antisocialiste) : elles se sont dispersées. Pas de « poulailler libre », donc !

Un jour, mi-1954, il se trouve paralysé du dos brutalement, loin de chez lui. Comment faire, tout seul, pour s’en sortir ? Les muscles tétanisés, mais surmontant les fulgurances de la douleur à force de volonté, il réussit à rentrer et à se traîner dans sa cabane. Il n’y passe heureusement que quatre jours avant que des visiteurs de hasard le découvrent et l’aident. Il se fait vieux ; la mort dans l’âme, il embarque ses quelques effets et ses deux chats et rentre avec eux à Rarotonga. Il reprend six ans durant sa direction de comptoir, pointant tous les matins, respirant la pollution de la circulation et le bruit des gens entassés dans la ville. Ses douleurs n’étaient que de l’arthrite dans la colonne vertébrale.

Il retourne donc sur son île déserte de mi-1960 à fin 1963, quittant son paradis parce que des plongeurs des îles viennent y passer de bruyantes semaines et envisagent d’y revenir ; ils vont même encourager d’autres à le faire ! C’est à cette époque qu’il écrit ce livre, un beau récit simple et modeste d’une expérience intime qui confine au mythe. Celui du bon sauvage dans le paradis retrouvé des îles des mers du sud. Bernard Moitessier, qui a relâché sur l’île et a rencontré Tom Neale, déclare qu’il participait « à la création du monde ».

Tom Neale ne pourra s’empêcher de revenir sur son « île du désir » de 1969 à 1977, année de sa mort. Mais elle n’aura pas lieu sur l’île Souvarov. Il décèdera à Rarotonga, des suites d’un cancer de l’estomac. Il est dit sur le net qu’à l’année 2001, le fils de Tom, Arthur Frederick Neale, vivait sur l’atoll de Manihiki où il dirigeait une ferme perlière. Divorcé, il a trois enfants, Meleilani 24 ans, Thomas 17 ans, et Joshua 12 ans. Que sa fille Stella Neale-Kenyon vivait à Auckland en Nouvelle-Zélande, avec elle aussi trois enfants, Sarah-Elyss 8 ans, Milton 6 ans, et Marlow 3 ans. L’ex-femme de Tom, Sarah Haua, habitait encore en 2001 sur l’île Palmerston, à 76 ans.

Une bien belle aventure, surtout parce qu’elle est restée à l’écart de toutes les modes, de tous les « extrêmes », de toute cette écologie de salon qui encombre la littérature comme la politique. A lire pour découvrir ce que veut vraiment dire « vivre au rythme de la nature ».

Merci à Jean-Luc Coatalem, écrivain-voyageur, d’avoir convaincu la Table ronde de rééditer ce livre, devenu introuvable en français. Bien que dans la collection ‘Petite Vermillon’, il est blanc comme Folio, illustré comme Folio, imprimé comme Folio – mais n’est pas un Folio. Qu’on ne s’y trompe pas !

Tom Neale, Robinson des mers du sud (An Island to Oneself), 1966, La Table ronde collection Petite vermillon, mars 2012, 349 pages, €8.26

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