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Le plus escroc des deux de Frank Oz

Un escroc peut-il en cacher un autre ? Le titre yankee, qu’on peut traduire par « sales pourris scélérats » laisse penser que, quelque soit le vernis, le mal est là.

Lawrence Jamieson (Michael Caine) est un escroc racé, aristocratique, qui ne vole que des femmes très fortunées pour lesquelles quelques centaines de milliers de dollars sont une bagatelle. Il se fait passer pour un prince d’un pays d’Europe centrale luttant contre le communisme soviétique, et soutenant des mouvements de résistance. Il joue de l’honneur, de la liberté, de la résistance. Son combat est noble, même s’il empoche la mise à titre personnel, et partage avec ses deux complices, l’inspecteur de police André (Anton Rodgers) qui le renseigne et l’appuie, et Arthur (Ian McDiarmid) son majordome. Tout le reste passe en Suisse, en liquide. Il vit dans une somptueuse villa de Beaumont-sur-Mer, près de Nice sur la côte d’Azur, avec vue directe et plage privée, et roule en Rolls. Le luxe.

De retour de Zurich en train, où il est allé à la banque déposer la forte somme dans son coffre, il observe au wagon restaurant un Américain draguer aux sentiments une femme d’une certaine aisance, mais sans plus. Il évoque sa grand-mère malade, et autres malheurs pleurards pour faire craquer la belle – qui lui donne deux mille francs. Lawrence sourit. Il a reconnu le petit escroc sans envergure, vulgaire et manipulateur. Freddy Benson (Steve Martin) se coule dans son compartiment vide et engage la conversation. Il ne sait pas se taire, il ne sait que se mettre en avant. L’acteur lui-même en fait trop, il en est souvent très agaçant, surtout au début. Il a fait le clown depuis son enfance et ne peut s’empêcher de tout ramener à lui. C’est un collant. Bien que Lawrence veuille se débarrasser de lui, Freddy s’accroche ; il sent qu’il y a un filon à Beaumont.

Après l’avoir tenté avec une jeune fille riche partant pour Portofino, puis fait arrêter pour escroquerie après qu’il ait pleuré pour l’opération de sa grand-mère puis qu’il se soit exhibé sur la plage en slip avec une autre devant un photographe, il le colle dans un avion, mais le sparadrap reste collé. Freddy est une engeance dont seule une solution radicale peut débarrasser. Mais ce n’est pas l’avis de Lawrence, trop sûr de lui, trop riche, trop affaibli. Il décide au contraire de le former pour qu’il puisse voler de ses propres ailes.

C’est alors une séquence comique où le singe apprend à faire les grimaces du grand monde, se vêtir correctement, tenir sa main dans une poche quand il le faut, jouer le nonchalant, se servir du champagne, marcher avec assurance et lenteur. Puis vient le moment de jeter l’oiseau hors du nid. Pour cela, le pari, ce jeu favori du Yankee toujours sûr de lui. Celui des deux qui parviendra à escroquer de 50 000 $ une femme aura gagné, et devra laisser la ville à l’autre.

Justement, une belle jeune femme vient d’arriver au Grand Hôtel, Janet Colgate (Glenne Headly), envoyée par la société de savon américaine. C’est la compétition. Lawrence joue en finesse en pariant sur les mêmes numéros à la roulette que la belle. Déception : il gagne gros et ne peut jouer son besoin de fonds pour ses résistants. Freddy survient en marin handicapé, sur chaise roulante, jouant son éternel besoin pleurard de se faire materner. Il joue et perd, mime le désespéré, ce qui incite Janet à s’intéresser à lui. Il lui raconte alors une invraisemblable histoire de paralysie psychosomatique, lorsqu’il a vu sa petite amie dont il était follement amoureux danser nue avec le producteur de l’émission de dance amateur qu’ils venaient de gagner tous les deux. Janet, bon public, le croit. Il dit avoir besoin de 50 000 $ pour se soigner auprès du meilleur psychiatre, le Dr. Emil Schaffhouse qui réside au Liechtenstein. Lawrence, évincé, y voit le moyen de revenir dans le jeu et se fait passer dans l’hôtel pour le docteur en question, à qui on délivre à haute voix un message. Janet l’aborde et le convainc de soigner le pauvre Freddy. Elle paiera elle-même ses honoraires.

Lawrence accepte et les invite dans sa villa, « louée » durant son séjour, dit-il. Sa technique consiste à provoquer psychologiquement le paralysé pour lui donner envie de vivre et de s’amuser comme eux. Ainsi surmontera-t-il son trauma et pourra-t-il remarcher. D’où la séquence danse et baisers, la riposte de Freddy par son chantage au suicide, l’intervention des marins (stipendiés). Janet avoue qu’elle n’est pas héritière des Colgate mais qu’elle a seulement gagné un concours, ce pourquoi elle séjourne tous frais payés dans cet hôtel de luxe. Lawrence est désarçonné et, ayant pour éthique de ne jamais escroquer les pauvres, tente de convaincre Freddy d’abandonner le pari. Ce dernier, avec la vulgarité avide du Yankee pour le fric, refuse tout net. Il dit être « tombé amoureux », probablement moins du corps que du portefeuille, mais il consent à détourner le pari des 50 000 $ vers qui couchera le premier avec elle.

Freddy convainc Janet que, si elle l’aime et qu’il peut avoir confiance, il s’efforcera de remarcher. Et ça marche (trop bien pour être honnête). Alors qu’il s’apprête à consommer son lot, Lawrence, assis dans un coin sombre de la chambre, applaudit. Freddy a gagné, il faut laisser Janet rentrer aux États-Unis. Il la conduit à l’avion. Mais Janet revient, poussée par mimétisme de Freddy à jouer le pot de colle. Elle surgit dans la villa de Lawrence, en larmes, et déclare qu’elle n’a pas pu partir, qu’elle avait besoin « de revoir Freddy une dernière fois ». Mais l’escroc lui a tout piqué, son argent du concours, le manteau de vison et les 50 000 $ en liquide qu’elle venait de recevoir comme convenu. Lawrence fait téléphoner à son inspecteur pour arrêter Freddy et reconduit Janet à l’aéroport en lui donnant de son coffre les 50 000 $ qu’elle n’aurait jamais dû faire venir. La belle remercie, puis au moment de monter sur la passerelle, revient vers lui pour lui rendre la serviette de cuir aux dollars en disant qu’elle n’en veut pas, qu’elle a passé ici un séjour qui lui laissera de bons souvenirs.

L’avion décolle, l’inspecteur André arrive en Renault 4L bleue avec Freddy en peignoir d’hôtel, menotté à l’intérieur. Il éructe que c’est Janet qui l’a volé intégralement, argent et vêtements, tandis qu’elle l’avait poussé sous la douche avant de faire l’amour promis. Il s’avère que cette Janet était escroc elle aussi. Dans la serviette rendue à Lawrence se trouvent non les dollars qu’il y avait mis, mais les vêtements de Freddy avec un petit billet signé le Chacal, remerciant pour ces bons moments. Philosophe, Lawrence se réjouit du bon coup, tandis que Freddy, avec sa vulgarité native, reste furieux de s’être fait duper.

Une semaine plus tard, tous deux contemplent la mer depuis la villa qui va être partiellement fermée pour l’automne et la fin de la saison. Freddy ne sait pas où il va aller. Survient alors un groupe de touristes bruyants, oisifs et argentés, issus d’un bateau de croisière mouillé près de la côte, avec Nikos (Louis Zorich) un riche armateur grec à leur tête. La guide est Janet, reconvertie en conseil immobilier, qui promet d’immenses propriétés en Argentine pour pas cher, avec Lawrence comme Argentin de référence. Après un silence stupéfait, Lawrence joue ce nouveau rôle, tandis que Freddy, sans un mot, se sent forcé de suivre.

Janet déclare avoir gagné 30 millions de $ sur l’année, mais que ce sont les malheureux petits 50 000 $ des deux compères qui l’ont le plus amusée. Elle les invite à voir grand, bien plus grand que ce qu’ils ont accompli jusqu’à présent. On sent la démesure de la vanité yankee, l’habitude native de conter « la belle histoire » et d’y croire, les « fausses vérités » qui surgissent naturellement. Comme si, dans le fond, les Américains étaient tous de « sales pourris scélérats » que seule la morale rigoriste puritaine peut dompter. Sous forme de comédie, c’est un portrait de la mentalité américaine de la fin des années 1990, le sommet des Etats-Unis avant les attaques humiliantes du 11-Septembre (pas vues, pas prévues) qui vont rabattre l’orgueil de la Grande puissance. Ce portrait fait de la vente – « l’art du deal » – une voie sans éthique et un but sans scrupule de toute l’existence, avec ses fabricants de tabac et son industrie pharmaceutique qui droguent et détruisent la santé, ses avocats et ses vendeurs de voitures qui mentent effrontément, ses promoteurs immobiliers et ses politiciens adeptes de la belle histoire et des fausses vérités.

Un film assez drôle, avec Michael Caine brillant et Glenne Headly époustouflante. Steve Martin est outrancier et suscite souvent le malaise tant il est « trumpien ».

DVD Le plus escroc des deux (Dirty Rotten Scoundrels), Frank Oz, 1988, avec Michael Caine, Steve Martin, Glenne Headly, Anton Rodgers, Barbara Harris, MGM 2004, doublé anglais, français, allemand, espagnol, italien, 1h50, €18,24, Blu-ray €11,60

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Guy Lagorce, Ne pleure pas

Notre société a-t-elle émasculé l’homme ? Laisse-t-elle encore une place à ceux qui ont en eux cette agressivité première qui fait combattre et entreprendre ? Dix ans après 1968, l’auteur (ancien athlète du sprint devenu journaliste sportif et écrivain) pouvait se poser ces graves questions.

Thomas, jeune homme de bonne famille, termine des études de vétérinaire et participe à des championnats universitaires de boxe. Le grand-père, propriétaire en Dordogne, élève des vaches et des oies qu’il gave pour le foie gras. Le père est professeur – évidemment de gauche et bien-pensant. La famille habite le 5ème arrondissement près du Panthéon. Aisance et conformisme : être de gauche à la fin des années 1970 est à la mode (et cela durera une génération). Sans réfléchir, par réflexe de Pavlov, on s’indigne et on manifeste – avec grande naïveté et parfaite bonne conscience. C’est l’air du temps ; il faut être quelque peu anormal pour y échapper… Et c’est toute l’ambiguïté de l’histoire : peut-on être humainement autre sans être socialement autre ?

L’histoire qui est contée oppose deux mondes : « les hommes » forts, virils, sûr d’eux-mêmes mais violents ; et « les femmes » faibles, pleurnicheuses, inconscientes mais vicieuses. En images, cela donne cheveux courts et cheveux longs : Thomas, le boxeur noir, le gauchiste bouclé et l’entraîneur contre le père prof, le gauchiste mou et les femmes. Marc, le petit frère de 13 ans, n’est encore ni homme ni femme. Il garde les cheveux longs de l’enfance mais son corps se développe et se muscle, comme le remarque le grand-père. Dans cet univers tout de noir et blanc, il est le trait d’union, à la fois l’avenir qui s’affirme et le présent qui observe. Il est un peu l’œil du spectateur. Il est impliqué parce qu’il réagit affectivement et intellectuellement aux personnages et aux situations, mais est préservé par son âge.

A Thomas, tout réussit : les études, la boxe, les filles, l’admiration de sa mère et l’adoration de son frère. Cela parce qu’il « en veut », qu’il mord la vie à pleines dents comme le grand-père l’a fait – et le fait encore, ce qui le garde vert. Est-ce l’époque ? cette agressivité qui le fait réussir parfois déborde. Thomas, pris de rage, ne se contrôle plus : il gagne les combats de boxe moins par la technique que par la hargne ; il rosse en excès de petites frappes (aux cheveux longs) qui venaient de dévaliser une vieille, il chasse avec brutalité les campeurs plutôt gauchistes sans les écouter et, comme ils se rebiffent, il brûle leur voiture.

Il est dans la démesure. La violence est bénéfique lorsqu’elle s’applique à sa propre paresse et au laisser-aller des autres ; elle bascule dans le maléfique lorsqu’elle rompt ses digues et s’exprime pour elle-même. Thomas montre sa force, mais ne sait pas s’arrêter. Sans contrôle, il dérape. Ce sera sa perte. Un acte disproportionné entraînera une riposte qui aura de désastreuses conséquences. Dans une manif, Thomas est reconnu par le gauchiste dont il avait incendié la voiture. Il est tabassé par plusieurs lâches et, dans la bagarre, il se fait violemment heurter par un car de police qui reculait. Colonne vertébrale brisée, il est paralysé et ne retrouvera jamais l’usage de ses jambes.

Courageux, il va alors jusqu’au bout de sa logique. Refusant d’être ce faible, dépendant du collectif, que la société post-68 l’encourage à devenir, il décide de mourir. Pour lui, la vie c’est la force, la puissance humaine dans sa plénitude. Vivre diminué ne l’intéresse pas. Il ne veut pas demeurer assisté, faible, passif. Il chassera sa petite copine conformiste qui, décidément, ne veut pas le comprendre ; il horrifiera son grand-père pour qui la vie est un bien sacré qu’il ne faut perdre que de façon naturelle. Son petit frère, après bien des débats, acceptera de l’aider à mourir – et deviendra un homme par la même occasion.

Datée, cette histoire marque un refus : non à la permissivité, au laisser-faire, à l’impunité née de la lâcheté sociale. La société, comme chacun, doit se défendre contre les parasites qui la sucent et contre les asociaux dont l’égoïsme est roi, contre tous ceux qui prônent l’utopie et font régner l’anarchie. Une histoire « en réaction » à l’époque, perçue comme telle à la sortie du film.

Mais cette histoire ne saurait être vue sous ce seul aspect politique de circonstances. Les liens entre grand et petit frère sont rarement décrits au cinéma comme en littérature. Ils sont exposés ici avec pudeur et efficacité. Oui, il y a de l’amour entre garçons du même lit, entre aîné et cadet. Quant au cheminement de la démesure, au basculement périodique dans l’excès, il fait de cette histoire une tragédie : le spectateur sait que cela va mal finir – et cela finit mal. Les bonnes intentions des personnages se retournent contre eux : la lutte légitime contre les loubards se termine par une engueulade paternelle au commissariat, le « défense de camper » du grand-père en incendie de voiture, la volonté de Thomas de « ne pas se laisser faire » à sa rupture avec Clémentine, sa fiancée sans pépins, le désir du gauchiste de donner une leçon à Thomas mène à l’accident… On peut même aller jusqu’à dire que l’amour de Thomas pour son frère le conduit à disparaître. Le petit serait-il devenu pleinement un homme, sous l’ombrage du grand dans la plénitude de sa force ? A l’inverse, n’aurait-il pas perdu l’exemple de la virilité à assister Thomas paralysé ?

Lorsque Marc, 13 ans, revenu de l’hôpital où Thomas lui a fait apporter une boite noire contenant les pilules mortelles, enfile le short de boxe et les gants de son frère – on y croit. Surtout lorsque les muscles de sa poitrine, trop jeunes, se crispent devant la glace, puis qu’il s’allonge, ainsi revêtu, sur le lit fraternel. On devine qu’il prend la place de l’absent. Et c’est bien l’essentiel.

Guy Lagorce, Ne pleure pas, 1978, Grasset, 204 pages, €17.90 e-book format Kindle €7.99

Téléfilm Gaumont/TF1 sans DVD, Ne pleure pas de Jacques Ertaud, 1978

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Tom Neale, Robinson des mers du sud

Néo-zélandais né en 1903, Tom Neale a été coureur des mers puis chef de comptoir dans les îles polynésiennes avant de finir sa vie, la cinquantaine venue, en robinson volontaire. Il a passé 15 années tout seul sur une île déserte du Pacifique, Souvarov, à 200 milles de la première habitation de Rarotonga dans les îles Cook.

Oh, ce ne fut pas par misanthropie ! Il a été marié et a eu deux enfants avec une îlienne. Il a travaillé et s’est fait des amis. Mais il aspire à vivre seul, loin de la civilisation qui, durant son existence, a déjà donné deux guerres mondiales. Libre et nu, il s’immerge dans la nature pour recréer son monde. Accompagné de deux chats et de quelques poules, plus un canard sauvage qu’il réussit à apprivoiser. Il fera des rencontres, marins passés par là, militaires en opération et même naufragés. Mais il ne sera bien que seul, face à lui-même.

Il s’organise, discipline la nature alentour et aménage son petit univers. « J’avais reconstruit la cuisine et même fabriqué mon fourneau, réparé la cabane et le chemin qui y conduisait, construit un poulailler où je récoltais autant d’œufs que je voulais, j’avais fait naître un jardin de la jungle et les légumes que j’y récoltais complétaient mon alimentation.. » p.192. Il cueille, il pêche, il cultive. Pas de chasse, sauf au début pour éradiquer les cochons sauvages qui détruisent toute pousse nouvelle. Mais il manque de viande, poulet et poisson ne suffisent pas à qui travaille de force. Or, six mois passés à réparer une jetée que la prochaine tempête va définitivement détruire, vont montrer à Tom sa faiblesse.

Écolo de terrain, il prouve combien les écolos de bureau disent n’importe quoi d’un ton docte et raisonnable : sans viande, pas de force. Il va découvrir aussi une autre évidence : sans insecte, pas de pollinisation. Ses plants de tomates et de courges restent stériles. Il lui reste à ensemencer les fleurs femelles avec le pistil des fleurs mâles, une à une, à l’aide d’une plume, pour obtenir enfin des légumes. Heureusement qu’il l’a lu dans un livre qui traînait : rien moins que ‘L’origine des espèces’ du grand Charles Darwin !

A ce propos, il réalise une expérience in situ de la fameuse fable socialiste. Ceux-ci se gaussent des libéraux en affirmant (en chambre) que le libéralisme est un renard libre dans un poulailler libre. Cette métaphore qui frappe les imaginations est un sophisme : un faux raisonnement. Car les bases de l’affirmation ne sont pas exactes, tout simplement. Libres, les poules se gardent bien de s’enfermer en poulailler ! Elles se nichent dans les souches d’arbres, se cachent individuellement au profond des buissons. Bien malin le renard qui parviendra à les attraper d’un coup. La preuve : quand Neale est arrivé sur l’île, les poules apportées par les occupants précédents (des militaires durant la Seconde guerre mondiale), sont retournée à la nature. Elles ont repris leurs habitudes instinctives de bons oiseaux non collectivistes. Tom Neale a réussi, en les nourrissant régulièrement après avoir frappé un gong, à les réhabituer à un endroit clos (le HLM des cités socialistes). Mais quand il a dû partir plusieurs années, pour cause de maladie, les poules ont « naturellement » retrouvé leur instinct naturel (qui est antisocialiste) : elles se sont dispersées. Pas de « poulailler libre », donc !

Un jour, mi-1954, il se trouve paralysé du dos brutalement, loin de chez lui. Comment faire, tout seul, pour s’en sortir ? Les muscles tétanisés, mais surmontant les fulgurances de la douleur à force de volonté, il réussit à rentrer et à se traîner dans sa cabane. Il n’y passe heureusement que quatre jours avant que des visiteurs de hasard le découvrent et l’aident. Il se fait vieux ; la mort dans l’âme, il embarque ses quelques effets et ses deux chats et rentre avec eux à Rarotonga. Il reprend six ans durant sa direction de comptoir, pointant tous les matins, respirant la pollution de la circulation et le bruit des gens entassés dans la ville. Ses douleurs n’étaient que de l’arthrite dans la colonne vertébrale.

Il retourne donc sur son île déserte de mi-1960 à fin 1963, quittant son paradis parce que des plongeurs des îles viennent y passer de bruyantes semaines et envisagent d’y revenir ; ils vont même encourager d’autres à le faire ! C’est à cette époque qu’il écrit ce livre, un beau récit simple et modeste d’une expérience intime qui confine au mythe. Celui du bon sauvage dans le paradis retrouvé des îles des mers du sud. Bernard Moitessier, qui a relâché sur l’île et a rencontré Tom Neale, déclare qu’il participait « à la création du monde ».

Tom Neale ne pourra s’empêcher de revenir sur son « île du désir » de 1969 à 1977, année de sa mort. Mais elle n’aura pas lieu sur l’île Souvarov. Il décèdera à Rarotonga, des suites d’un cancer de l’estomac. Il est dit sur le net qu’à l’année 2001, le fils de Tom, Arthur Frederick Neale, vivait sur l’atoll de Manihiki où il dirigeait une ferme perlière. Divorcé, il a trois enfants, Meleilani 24 ans, Thomas 17 ans, et Joshua 12 ans. Que sa fille Stella Neale-Kenyon vivait à Auckland en Nouvelle-Zélande, avec elle aussi trois enfants, Sarah-Elyss 8 ans, Milton 6 ans, et Marlow 3 ans. L’ex-femme de Tom, Sarah Haua, habitait encore en 2001 sur l’île Palmerston, à 76 ans.

Une bien belle aventure, surtout parce qu’elle est restée à l’écart de toutes les modes, de tous les « extrêmes », de toute cette écologie de salon qui encombre la littérature comme la politique. A lire pour découvrir ce que veut vraiment dire « vivre au rythme de la nature ».

Merci à Jean-Luc Coatalem, écrivain-voyageur, d’avoir convaincu la Table ronde de rééditer ce livre, devenu introuvable en français. Bien que dans la collection ‘Petite Vermillon’, il est blanc comme Folio, illustré comme Folio, imprimé comme Folio – mais n’est pas un Folio. Qu’on ne s’y trompe pas !

Tom Neale, Robinson des mers du sud (An Island to Oneself), 1966, La Table ronde collection Petite vermillon, mars 2012, 349 pages, €8.26

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