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Guy Lagorce, Ne pleure pas

Notre société a-t-elle émasculé l’homme ? Laisse-t-elle encore une place à ceux qui ont en eux cette agressivité première qui fait combattre et entreprendre ? Dix ans après 1968, l’auteur (ancien athlète du sprint devenu journaliste sportif et écrivain) pouvait se poser ces graves questions.

Thomas, jeune homme de bonne famille, termine des études de vétérinaire et participe à des championnats universitaires de boxe. Le grand-père, propriétaire en Dordogne, élève des vaches et des oies qu’il gave pour le foie gras. Le père est professeur – évidemment de gauche et bien-pensant. La famille habite le 5ème arrondissement près du Panthéon. Aisance et conformisme : être de gauche à la fin des années 1970 est à la mode (et cela durera une génération). Sans réfléchir, par réflexe de Pavlov, on s’indigne et on manifeste – avec grande naïveté et parfaite bonne conscience. C’est l’air du temps ; il faut être quelque peu anormal pour y échapper… Et c’est toute l’ambiguïté de l’histoire : peut-on être humainement autre sans être socialement autre ?

L’histoire qui est contée oppose deux mondes : « les hommes » forts, virils, sûr d’eux-mêmes mais violents ; et « les femmes » faibles, pleurnicheuses, inconscientes mais vicieuses. En images, cela donne cheveux courts et cheveux longs : Thomas, le boxeur noir, le gauchiste bouclé et l’entraîneur contre le père prof, le gauchiste mou et les femmes. Marc, le petit frère de 13 ans, n’est encore ni homme ni femme. Il garde les cheveux longs de l’enfance mais son corps se développe et se muscle, comme le remarque le grand-père. Dans cet univers tout de noir et blanc, il est le trait d’union, à la fois l’avenir qui s’affirme et le présent qui observe. Il est un peu l’œil du spectateur. Il est impliqué parce qu’il réagit affectivement et intellectuellement aux personnages et aux situations, mais est préservé par son âge.

A Thomas, tout réussit : les études, la boxe, les filles, l’admiration de sa mère et l’adoration de son frère. Cela parce qu’il « en veut », qu’il mord la vie à pleines dents comme le grand-père l’a fait – et le fait encore, ce qui le garde vert. Est-ce l’époque ? cette agressivité qui le fait réussir parfois déborde. Thomas, pris de rage, ne se contrôle plus : il gagne les combats de boxe moins par la technique que par la hargne ; il rosse en excès de petites frappes (aux cheveux longs) qui venaient de dévaliser une vieille, il chasse avec brutalité les campeurs plutôt gauchistes sans les écouter et, comme ils se rebiffent, il brûle leur voiture.

Il est dans la démesure. La violence est bénéfique lorsqu’elle s’applique à sa propre paresse et au laisser-aller des autres ; elle bascule dans le maléfique lorsqu’elle rompt ses digues et s’exprime pour elle-même. Thomas montre sa force, mais ne sait pas s’arrêter. Sans contrôle, il dérape. Ce sera sa perte. Un acte disproportionné entraînera une riposte qui aura de désastreuses conséquences. Dans une manif, Thomas est reconnu par le gauchiste dont il avait incendié la voiture. Il est tabassé par plusieurs lâches et, dans la bagarre, il se fait violemment heurter par un car de police qui reculait. Colonne vertébrale brisée, il est paralysé et ne retrouvera jamais l’usage de ses jambes.

Courageux, il va alors jusqu’au bout de sa logique. Refusant d’être ce faible, dépendant du collectif, que la société post-68 l’encourage à devenir, il décide de mourir. Pour lui, la vie c’est la force, la puissance humaine dans sa plénitude. Vivre diminué ne l’intéresse pas. Il ne veut pas demeurer assisté, faible, passif. Il chassera sa petite copine conformiste qui, décidément, ne veut pas le comprendre ; il horrifiera son grand-père pour qui la vie est un bien sacré qu’il ne faut perdre que de façon naturelle. Son petit frère, après bien des débats, acceptera de l’aider à mourir – et deviendra un homme par la même occasion.

Datée, cette histoire marque un refus : non à la permissivité, au laisser-faire, à l’impunité née de la lâcheté sociale. La société, comme chacun, doit se défendre contre les parasites qui la sucent et contre les asociaux dont l’égoïsme est roi, contre tous ceux qui prônent l’utopie et font régner l’anarchie. Une histoire « en réaction » à l’époque, perçue comme telle à la sortie du film.

Mais cette histoire ne saurait être vue sous ce seul aspect politique de circonstances. Les liens entre grand et petit frère sont rarement décrits au cinéma comme en littérature. Ils sont exposés ici avec pudeur et efficacité. Oui, il y a de l’amour entre garçons du même lit, entre aîné et cadet. Quant au cheminement de la démesure, au basculement périodique dans l’excès, il fait de cette histoire une tragédie : le spectateur sait que cela va mal finir – et cela finit mal. Les bonnes intentions des personnages se retournent contre eux : la lutte légitime contre les loubards se termine par une engueulade paternelle au commissariat, le « défense de camper » du grand-père en incendie de voiture, la volonté de Thomas de « ne pas se laisser faire » à sa rupture avec Clémentine, sa fiancée sans pépins, le désir du gauchiste de donner une leçon à Thomas mène à l’accident… On peut même aller jusqu’à dire que l’amour de Thomas pour son frère le conduit à disparaître. Le petit serait-il devenu pleinement un homme, sous l’ombrage du grand dans la plénitude de sa force ? A l’inverse, n’aurait-il pas perdu l’exemple de la virilité à assister Thomas paralysé ?

Lorsque Marc, 13 ans, revenu de l’hôpital où Thomas lui a fait apporter une boite noire contenant les pilules mortelles, enfile le short de boxe et les gants de son frère – on y croit. Surtout lorsque les muscles de sa poitrine, trop jeunes, se crispent devant la glace, puis qu’il s’allonge, ainsi revêtu, sur le lit fraternel. On devine qu’il prend la place de l’absent. Et c’est bien l’essentiel.

Guy Lagorce, Ne pleure pas, 1978, Grasset, 204 pages, €17.90 e-book format Kindle €7.99

Téléfilm Gaumont/TF1 sans DVD, Ne pleure pas de Jacques Ertaud, 1978

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Qu’a fait le président Hollande ?

La croissance française s’est établie à +1.1% sur 2015, elle pourrait être un peu meilleure en 2016 avec le faible regain de consommation des ménages. Mais on note un net ralentissement de la productivité en France depuis la fin des années 1990, ce qui augure assez mal de l’avenir.

La croissance de la productivité horaire a ralenti régulièrement : de plus de 5 % par an dans les années 1950-1960, réduite à 3-4 % dans les années 1970, puis à 2-3 % dans les années 1980, entre 1,5 et 2 % dans la décennie 1990, elle est passée sous la barre de 1 % à partir de 2008. L’heure de travail est de moins en moins productive car les entreprises (et administrations !) françaises ne sont pas vraiment entrées dans l’ère numérique. En 2014, seules 63 % des entreprises disposaient d’un site web (+ de 75 % dans la plupart des économies avancées et 90 % dans les pays nordiques) ; seules 17 % des entreprises utilisent les réseaux sociaux pour leurs relations clients, contre 25 % en moyenne dans l’OCDE.

Quant au renouvellement du tissu productif (aider la nouveauté, pas « sauver » l’obsolète) il se fait trop lentement, beaucoup de freins l’empêchent : syndicats d’autant plus revendicatifs que peu représentatifs, manifs pour défendre les avantages acquis, lâcheté politique sur l’intérêt « général », byzantinisme juridique sur la création d’entreprise, le travail, le licenciement. La population active n’est pas assez qualifiée, notamment dans les technologies de l’information, et dans le même temps la formation professionnelle est laissée à des « partenaires sociaux » jaloux de leur rente sur la taxe obligatoire, et d’autant plus opaques qu’ils sont inefficaces. Les entreprises les plus productives ne sont pas encouragées par les règlements, obligations, charges et autres normes plus strictes que les Directives européennes ne le demandent. Pourquoi le SMIC serait-il égal dans Paris au fin fond de la Corrèze ? Le coût de la vie serait-il le même ? Si l’on s’étonne de la « désertification » des campagnes et lieux isolés, voilà une explication : faire travailler quelqu’un, notamment dans les services, est « trop cher » pour ce qu’il produit dans certains endroits.

L’échec du droit du travail actuel en termes d’efficacité économique et de protection des travailleurs est clair : complexe, inintelligible, faisant l’objet de l’intrusion détaillée du juge. Pourquoi embaucher si la rentabilité du poste n’est pas assurée ? Plutôt payer des heures supplémentaires aux inclus que de devoir licencier des entrants plus tard superflus. Cette réforme du code du travail est contrariée par l’idéologie, le syndicalisme qui ne représente pas l’intérêt général mais uniquement celui des syndiqués en majorité fonction publique, la politique tacticienne, et l’absence des indispensables accompagnements que sont la formation professionnelle et la réforme juridique du droit du travail.

Car le coût de l’emploi en France n’a rien de « normal » au vu des autres pays européens : il est grevé de taxes obligatoires plus fortes que les autres, commençant au SMIC – niveau bien trop élevé pour la qualification de la plupart -, obéré de freins administratifs et d’œillères sur les Zacquis. Le drame des taxis révèle l’inertie bête dans toute son ampleur : le rapport Attali l’avait pointé dès 2007, la profession est menacée par la montée des métiers issus des technologies du numérique. Que croyez-vous que les taxis firent : RIEN ! Ils attendent même « du gouvernement » qu’il mette en place une plateforme informatique qu’ils ont été INCAPABLES de créer eux-mêmes – et qu’ils leur remboursent une « licence » qui n’a jamais été légale !

Batiment sous Hollande

Les politiques dites « structurelles » visent à modifier les règles de fonctionnement de l’économie, notamment le juridique ou le fiscal pour augmenter la croissance possible, encourager l’emploi, favoriser l’égalité sociale.

  • La croissance : à part vendre des Rafales aux musulmans intégristes d’Arabie et du Qatar, qu’a fait le Président ? RIEN – sauf augmenter massivement les impôts pour les entreprises et les ménages, nommer Duflot, une écolo sectaire au Logement, ce qui a accentué la tentation de l’attentisme et du repli de ce secteur pourtant très créateur d’emplois peu qualifiés – justement ce qu’un gouvernement devrait encourager !
  • L’emploi : avant Hollande, la hausse du SMIC a réduit l’accès à l’emploi des moins qualifiés que les allègements de charges ont à peine compensés. Le statut d’autoentrepreneur et les emplois aidés n’ont pas encouragé la qualification mais au contraire fait baisser les rémunérations, tout en permettant en contrepartie à des non-qualifiés de travailler. Quant aux 35 h, elles ont clairement augmenté la productivité horaire… mais seulement de ceux qui travaillent, réduisant la productivité globale par découragement de l’embauche (sauf dans la fonction publique… ce qui obère les finances de l’État). Qu’a fait le Président ? Il a décidé bien tard le CICE, après avoir grevé les entreprises de 30 milliards d’impôts en plus. Et il n’ose pas toucher au sacré des 35 h, malgré les coups de sonde d’Emmanuel Macron.
  • Les impôts : leur prélèvement exige transparence et forte lisibilité pour qu’il soit compris et accepté. Qu’a fait le Président ? Presque rien (à part les augmenter), surtout pas la fameuse réforme qu »il avait promise et que tout le monde attend – et regretté d’avoir fait trop légèrement confiance au menteur Cahuzac comme ministre… du Budget !
  • Le système financier : il exige la confiance, donc des règles propres à lui éviter la tentation de la cupidité ou du risque excessif. Qu’a fait le Président ? Presque rien sur la taille des banques, les politiques prudentielles visant à limiter la prise de risques excessifs, l’orientation des financements vers les activités productives – malgré un discours de matamore sur « mon ennemi la finance ». Quelle velléitaire ! Ou quel naïf.

Se tromper sur ses collaborateurs et se hâter avec lenteur semble être la norme hollandaise, qui n’a semble-t-il pas pris la mesure des cinq années de son mandat. Il en est resté au double septennat Mitterrand, son grand modèle, et à sa maxime d’avant l’ère numérique : « laisser du temps au temps ». Or le risque d’une société puissamment méritocratique comme l’est la société française est de déconsidérer absolument les perdants. Les classes moyennes sont attachées plus que les autres à cette utopie que le mérite permet d’arriver. François Hollande a perdu son pari sur le chômage et a omis d’honorer la plupart de ses (trop souvent démagogiques) promesses de campagne : il est donc déconsidéré. Pire : l’hypocrisie de ses communicants qui amusent la galerie sur le mariage gai, la déchéance de nationalité et la réforme de l’orthographe, est nettement contreproductive. La ficelle tacticienne est trop grosse. Se perdre dans les futilités alors que de graves problèmes demeurent sans solution ?

Il n’est donc pas étonnant à ce que le baromètre politique TNS de février voie s’effacer le regain de popularité de Hollande et Valls après les attentats. Pour François Hollande, le recul de la confiance est un peu plus important chez les sympathisants de gauche que parmi ceux de droite. Même chose pour le Premier ministre. Les qualificatifs appliqués à Marine Le Pen dans un autre sondage TNS Le Monde-France Info-Canal + en février 2016 profilent en creux ceux qui semblent manquer à François Hollande, actuellement en charge de conduire la nation : « volontaire », « capable de prendre des décisions », « comprend les problèmes quotidiens des Français ». Même si 65% des citoyens jugent « non probable » la victoire de Marine à l’élection présidentielle 2017.

liberaliser economie sondage 2015

Les Français veulent des ACTES, pas du blabla idéologique (c’est valable autant à gauche qu’à droite). D’où le repli sur les valeurs sûres – y compris à gauche. On ne « défend pas assez les valeurs traditionnelles en France » pour 73% des interrogés (61% de gauche). Pour 70% « la justice n’est pas assez sévère avec les petits délinquants » (57% de gauche) – souvent immigrés ou descendants d’immigrés : il y a trop d’immigrés en France » pour 54% (35% de gauche). Cette position vis-à-vis de la « croyance » en ce « trop d’immigrés » ou descendants d’immigrés marque le vrai clivage gauche-droite en cette période. Naïveté ? Humanisme ? Effet bobo ? Les intellectuels, parisiens et professions supérieures – qui votent le plus à gauche – sont en effet peu en contact avec l’immigration, vivant dans des quartiers préservés, mettant leurs enfants dans des écoles réservées, suivant un cursus social d’entre-soi. Ils vivent donc plus que les autres dans l’illusion de l’Homme générique transfrontières, « naturellement bon », qu’il suffira d’intégrer au travail pour que tout aille pour le mieux dans le meilleur des mondes possible.

En face, Nicolas Sarkozy perd 4 points (21%), il recule surtout chez les sympathisants LR (51%) alors qu’Alain Juppé stagne, bien qu’en tête du classement. S’il reste le moindre mal à droite, son âge, sa stature à la Chirac dont il a été le dauphin, et le souvenir du « droit dans ses bottes » qui l’a balayé en 1997 ne donnent pas une image très dynamique de sa candidature. Place aux jeunes, à la nouveauté, à l’initiative.

Si Alain Juppé veut faire gagner la droite, sa campagne devra se focaliser sur le renouvellement de la classe politique autour de lui, notamment la promotion d’autres profils que les copains et autres requins assez vus du RPR devenu UMP puis LR. Il devra aussi offrir un équilibre entre l’aspiration au « lâchez-moi les baskets » des Français (qu’on appelle ailleurs le libéralisme politique et social – voir le sondage Banque de France ci-dessus illustré) et l’exigence d’État, celui-ci réduit à ses fonctions régaliennes.

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Peter Robinson, Matricule 1139

1989 Peter Robinson Matricule 1139

Peter Robinson, auteur policier du Yorkshire qui vit au Canada, a évoqué la vie autarcique et décalée des marginaux post-68. A Necessary End, publié en 1989, n’a été publié en France qu’en 2007 sous le titre trompeur (et stupide) de Matricule 1139. Le chiffre évoque le bagne ou le camp – rien de tel dans le roman ! Comme toujours, le « milieu » littéraire français veut faire original intello alors qu’il n’est que bête (il s’agit bien d’un Milieu dans le sens de Mafia). Passons… Le roman policier de 477 pages, « enquête de l’inspecteur Banks », vaut mieux que les afféteries d’éditeur germanopratin.

Nous sommes en effet au cœur de l’Angleterre, dans le Yorkshire cher à l’auteur, dans les années Thatcher du libéral-dogmatisme. Lors d’une manif, un flic est tué et une centaine de suspects sont possibles. Est-ce politique ? La manif portait contre l’implantation d’une centrale nucléaire et contre l’extension d’une base d’avions américains. Est-ce personnel ? Le flic descendu se trouve être un gros bras vantard et résolument réactionnaire, qui a découvert le plaisir sadique de matraquer la foule hostile, surtout les femmes et surtout à la tête. Est-ce coup de sang ? Un couteau dans la poche, la haine qui monte, le coup qui part dans la bousculade.

Évidemment, comme il s’agit d’un membre de la maison Poulaga, tombé en service commandé alors que l’organisation laissait à désirer, les enquêteurs locaux sont sensés n’être pas objectifs. On éloigne le superintendant du coin pour adjoindre à Banks, inspecteur, un superintendant pugnace venu de Londres. Le fameux Burgess est un tantinet parano, brutal, provocateur. Il a une haine idéologique pour tout ce qui est anarchiste, communiste, pacifiste, étudiant qui pense, féministe, pédé, hippie, marginal et racaille de tout sexe et acabit. De plus, il saute tout ce qui porte nichons et qui passe à portée…

hippie

Nous avons donc tous les éléments bien noir et blanc pour s’identifier au bien contre le mal, comme il était d’usage entre 1965 et 1991. Un délinquant à peine sorti de prison (déstructuré, violent et très peu sûr de lui) fait le coupable idéal. Un militant d’âge mûr, pontifiant et borné, en fait un autre. Sans parler de deux étudiants, froids et peut-être terroristes. Mais nous sommes en Angleterre, pas au Far-West ; Peter Robinson est plus subtil que le stalinien ou le reaganien moyen ; les choses ne sont donc jamais comme elles paraissent, ni les êtres d’un bloc.

La cause hippie, bêlante et gentillette, a produit de l’égoïsme forcené dont les gamins ont souffert. La militance anti-ce-qu’on-veut a des objectifs louables mais se trouver servie bien souvent par des manipulateurs contents d’eux-mêmes et qui se prennent pour des politiciens. Les policiers, en charge du respect de la loi, dérapent à l’envi dans le machisme et le plaisir de frapper ou de soumettre. Les drogués sont dépendants, mais aussi paumés et incapables de vivre une quelconque liberté s’ils sont remis dans la nature. Les féministes ont secoué les conventions, mais braqués les mâles, et se retrouvent esseulées, éperdues de protection et de maternage, une fois l’âge mûr venu…

L’intrigue est subtile et sa résolution in fine une vraie surprise. Ce roman est un bonheur de lecture tant il fait la part belle aux gens, aux doutes, aux scrupules humains. Banks y joue là l’un de ses meilleurs rôles en mari aimant (mais tenté), en père soucieux de ses enfants (mais absent), en policier respectueux des lois (mais qui a ses convictions politiques). Il aime la musique (l’opéra, le blues, le rock « jusqu’à la séparation des Beatles »), les bons whiskies, les diverses sortes de bières, le tabac, la tourte aux huîtres – et surtout les gens.

En cette année de « printemps » un peu partout, il est intéressant de voir comment ont vécu les post-68 et ce roman sans prétentions intellos nous en dit plus que les traités de sociologues.

Peter Robinson, Matricule 1139 (A Necessary End) Le Livre de Poche policier, octobre 2007, 477 pages, €6.75

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Jonathan Coe, Bienvenue au club

J’ai beaucoup aimé ce gros roman d’adolescence où un certain nombre de garçons et filles de Birmingham découvrent le sexe, la culture, la politique – en bref la vie – au travers de leurs expériences d’école et de rencontres. Le club des Rotter est en anglais la bande des sales types. Sauf qu’il s’agit d’un nom de famille à peine déformé (Trotter) que portent Lois la fille aînée, Benjamin le second et le diabolique petit Paul, cadet. C’est autour d’eux que tourne l’histoire, leurs amours, leurs mésaventures, leurs copains et copines.

A l’anglaise, bien loin du pesant « de rigueur » chez les branchés bobos français, on rit souvent à la lecture de ces pages. Ce n’est pas parce que les années 1970 étaient des années où dominait la couleur marron, les grèves syndicales à répétition, les voitures anglaises de mauvaise qualité et la montée du mouvement national contre l’immigration qu’on doit faire la gueule. Margaret Thatcher pointait son nez sur les affiches mais la vie était belle parce que les ados s’en foutent, de la politique. Sauf lorsqu’elle les touche directement : attentat irlandais dans un pub, matraquage policier d’une manif, pouvoir de cuissage syndical sur les femmes de l’usine, compte-rendu percutant dans un journal, ce qui permet un voyage à Londres à 16 ans et les 36 positions du kama-soutra avec une journaliste adulte…

Nous étions dans les années culture, où le classique avait encore du prestige, incitant les ouvriers à lire les auteurs pour ne pas se faire piquer leur femme par des profs beaux parleurs (un grand moment du livre). Dans les années musique où des groupes de rock et autres sous-sectes surgissaient de nulle part, qui ne songeaient qu’à tordre les sons en rythme pour insuffler de l’énergie aux adolescents. Dans les années ascenseur social où les notes à l’école permettaient l’accès à l’université, chacun devant exceller dans au moins une matière.

Benjamin, Doug, Philip, Steve (Noir jamaïcain sportif « aux cuisses musclées et aux pectoraux luisants »), côtoient Claire, Cicely, Jennifer, Emily et autres Miriam. Tout cela se mêle, les écoles étant devenues mixtes. Sauf le sport, qui a lieu entre élèves du même sexe, ce qui rend cocasse le règlement en cas d’oubli de son maillot de bain, autre grand moment du livre. Mais le sport n’est pas désiré par tous, d’où l’idée lumineuse de ces excursions de marcheurs, où les filles sont admises et où régulièrement les élèves se perdent, chaque mercredi dans les bosquets touffus…

C’est drôle, captivant, empli de psychologie. Vous avez une vraie analyse sociologique – une époque et un milieu – sous des dehors légers. L’école, les parents, la famille, font de ces adolescences une suite de lieux fermés où il se passe quelque chose. Non pas contre le monde (ainsi qu’il en est aujourd’hui) mais en rythme avec les grands ébranlements d’époque comme la montée de la droite, le rejet de l’immigration, les attentats de l’IRA, la métamorphose des groupes musicaux. Les habitudes sociales se télescopent, dans un humour parfois ravageur, telle cette fameuse page 73 : « Vous connaissez Morales ? – Je ne crois pas, répondit-elle, décontenancée. – Vous ne connaissez donc pas ‘La Vierge à l’Enfant » ? – Vous savez, on a pas beaucoup l’occasion d’aller au pub, avoua Sheila ». Ce quiproquo bien amené, l’air de ne pas y toucher, est pour moi irrésistible. Les pubs anglais ont toujours de ces noms composés comme ça, ‘L’ancre et la chope’, ‘La cuisse et le cochon’, et ainsi de suite. Il y en a plein, drôles ou graves, de ces chocs là. Comme la découverte de l’existence de Dieu à cause d’un slip.

L’auteur use habilement de plusieurs procédés dont le patchwork ajoute à l’intérêt plutôt que de hacher le texte. Récit personnel, histoire racontée, bulletin du lycée, chronique de journal, lettre, tout participe à rompre la cadence et à faire du style une polyphonie. Jusqu’à ce délire amoureux qui clôt le volume, une performance de 50 pages sans un seul point ! Un tel lyrisme personnel ouvre une époque adulte d’optimisme, malgré le monde ambiant. Benjamin est amoureux de Cicely, qui est le prénom Cécile mais aussi, en anglais, la ‘petite cigüe’. C’est dire combien cette fille trop belle, trop indifférente, est un poison pour tous ceux qu’elle captive et capture. Tous, sauf un… Devinez qui ? Et c’est là où l’on craque.

‘Bienvenu au club’ connaît une suite, ‘Le cercle fermé’, qui sera chroniqué prochainement.

Jonathan Coe, Bienvenue au club (The Rotter’s Club), 2001, Folio 2010, 543 pages, €7.98

Jonathan Coe, coffret deux volumes : Bienvenue au club et Le cercle fermé, Folio, €15.96

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